LES PROJETS D'HONORÉ DE BALZAC
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Les idées sont des fonds qui ne portent intérêt qu'entre les mains du talent. Rivarol.

Lorsqu'un colosse aussi puissant que Balzac vient à tomber, vaincu par un travail opiniâtre et les terribles secousses d'un cœur battant sans cesse d'une épaule à l'autre, toute une génération littéraire s'approche, timidement d'abord, effarée et curieuse, munie de la lorgnette, du microscope et du scalpel.—La poule aux œufs d'or est morte; chacun regarde son plumage, se remémore les prodiges pondus; c'est à qui sera le premier à lui ouvrir le ventre, et, selon le mot des enfants, à y chercher la petite bête.—Las de filer ses feuilletons aux pieds de ses créanciers, ayant encore aux lèvres l'amertume des luttes soutenues, le vaillant Hercule a succombé, laissant un vide immense dans la littérature militante.—Balzac est mort. Vive Balzac!—La place est aussitôt occupée par les biographes, ces agioteurs du souvenir; l'homme n'est plus, que déjà le héros survit et prête à la légende.
Aux biographies particulières de Honoré de Balzac, ont succédé les portraits intimes et les croquis sans façons, à bâtons rompus, du romancier en pantoufles; il n'est pas de littérateur contemporain dont on ait mieux et plus souvent commenté l'œuvre et la vie,—après Madame de Surville, la sœur dévouée, l'Alma Soror, apportant un pieux hommage à la mémoire de son frère, deux amis du Home, deux familiers des heureux jours, Th. Gautier et Léon Gozlan se mirent à tisonner la braise encore chaude des Jardies,—Lamartine, lyrique contemplateur, étudia l'homme et ses œuvres; Champfleury, tout en essayant les souliers du géant (errare humanum), donna la note de son admiration; Armand Baschet glana dans le sillon ouvert, et il n'y eut pas jusqu'à Werdet, le libraire éditeur, qui ne voulut, dans un style d'exquise bonhomie et d'après ses souvenirs de boutiquier, juger la vie, l'humeur et le caractère de son génial auteur.
Tant de biographies toisent Balzac du haut en bas, le tournent et le retournent, inventorient son passé, pourtraicturent sa grande figure, largement et minutieusement à la fois, le présentent dans les grands côtés de la vie publique et les petits côtés de l'intimité; réservent peu de place enfin, à de nouvelles investigations.—La correspondance qui fut publiée en dernier lieu, livre le Tourangeau à nu et couronne la série biographique, en laissant lumineusement apercevoir Balzac dans le déboutonné de son talent, à la bonne franquette de sa gaieté Rabelaisienne, de ses projets, de ses efforts, de sa tristesse et de ses larmes.
La Bibliographie, comme prise de couardise devant sa gigantesque production, est demeurée hésitante et muette jusqu'alors.—Une Bibliographie de Balzac serait cependant un ouvrage aussi utile que remarquable[3]; se trouvera-t-il quelqu'un pour l'entreprendre?—Quoiqu'il en soit, il nous a paru intéressant de grouper dans une étude courte et succincte de curieux et de catalogographe, plutôt que d'érudit les projets littéraires éclos dans le cerveau du plus grand manieur d'idées de notre époque.
Balzac seul, eût pu connaître et décrire les innombrables et étranges idées qui se sont produites et développées sous son crâne effervescent; notre rôle se bornera à noter les conceptions qu'il arrêtait sous un titre quelconque dans un but de Bibliopée.
A peine installé dans sa mansarde de la rue Lesdiguières, avec la Gloire pour maîtresse et Lui-Même pour domestique, le jeune Honoré se rompt les poignets dans des compositions qui n'ont jamais vu le jour.—C'est d'abord Coqsigrue, un roman qui le hante pendant de longues semaines et qu'il abandonne pour le mieux mûrir et ruminer; puis, c'est un Opéra Comique (?) auquel il renonce, faute de compositeur, mais aussi, pour ne pas sacrifier au goût actuel et s'adonner au grand Genre, à la manière des Racine et des Corneille, à son fameux Cromwell enfin, dont il résume le plan détaillé dans une lettre à sa sœur Laure (1820).—Pour se délasser des fatigues que lui procure sa Tragédie, le Débutant Croquignole, selon son mot. Un Petit Roman dans le Genre Antique, fait mot à mot, pensée à pensée, avec toute la gravité qu'une telle chose comporte.
Ces quelques projets occupent toute la première étape littéraire de Balzac; plus tard, en 1830, il parle avec enthousiasme d'une vaste entreprise, ce sont Les Trois Cardinaux, œuvre dans laquelle il eût voulu mettre en scène, le Père Joseph, dit l'Eminence grise, Mazarin et Dubois—à la même époque il prépare des Romans et des articles de Revue qui ne furent jamais achevés et peut-être jamais commencés, en voici les titres: Un Article sur le Serment,—Les Causeries du Soir (volume de nouvelles) Le Maudit (article ébauché pour la Revue de Buloz), Les Amours d'une Laide,—Le Marquis de Carabas, et, principalement La Bataille d'Austerlitz, dont Balzac parle fréquemment comme devant faire partie des Scènes de la Vie Militaire.
De 1833 à 1850, l'auteur du Père Goriot, fait plus de besogne que de projets; nous devons néanmoins citer comme tels: 20 pages sur le Salon de 1833,—Le Privilége, roman qui devait suivre Le Curé de Campagne,—L'Histoire d'une Idée heureuse, dont le prologue seul a été fait, et aussi, un projet de pièce-vaudeville: Richard Cœur d'Eponge, que Théophile Gautier devait arranger et faire représenter au Théâtre des Variétés.
Nous nous arrêtons plus particulièrement sur un projet que Balzac paraît avoir beaucoup caressé et qu'il affirme même avoir exécuté en entier, bien qu'il n'ait jamais été mis en lumière.—En 1836, il écrit de La Boulonnière, près Nemours, à maître Werdet, son éditeur: «J'ai terminé le manuscrit de Sœur Marie des Anges, je ne veux pas le confier à la diligence.»
Sœur Marie des Anges, cela est patent, n'a jamais existé que dans l'imagination irradiée du romancier, qui voulait peindre, sous ce titre, une âme de jeune fille avant l'invasion d'un amour qui la conduira au couvent—: «Je lui ferai abhorrer les carmélites dans sa jeunesse où elle ne rêve que le monde et les fêtes, dit-il à ce sujet, (Lettre à Madame Hanska, 1838) et le malheur la ramènera au couvent qui sera pour elle un asile et un refuge. Après avoir passé huit années au couvent, elle arrive à Paris aussi étrangère que le Persan de Montesquieu, et je lui ferai juger et dépeindre le Paris moderne par la puissance de l'idée, au lieu de me servir de la méthode dramatique de nos romans. C'est une donnée nouvelle, et, si je réussis à l'exécuter comme je l'entends, je vous réponds que vous serez content de moi.»
Hélas, de Sœur Marie des Anges, de ce Livre d'Amour, comme se plaisait à le nommer l'écrivain, il ne reste que ces quelques lignes fugitives!
Mais, ce n'est plus le Balzac aux projets vagabonds qui doit nous occuper maintenant, c'est l'auteur de la Grrrande Comédie humaine, et les ouvrages divers que cette œuvre immense devait comprendre dans son ensemble.
Dans les Scènes de la vie privée, Balzac avait projeté les romans suivants, dont les titres seuls nous donnent d'amers regrets:—Les Enfants,—Un Pensionnat de Demoiselles,—Intérieur de Collége, puis, (ici nos regrets s'accentuent),—Gendres et Belles-Mères.
Dans les Scènes de la vie parisienne devaient prendre place: Une Vue du Palais,—Entre-Savants,—Le Théâtre comme il est.
Aux Scènes de la vie politique, se seraient ajoutées les œuvres suivantes: L'Histoire et le Roman,—Les Deux Ambitieux,—L'Attaché d'Ambassade et... Comment on fait un Ministère.
Avant d'entreprendre les Scènes de la vie militaire, Balzac en avait dressé le plan et nous y trouvons ces nombreuses lacunes: Les Soldats de la République (trois épisodes), L'Entrée en Campagne,—Les Vendéens,—Pour Les Français en Egypte, les 2e et 3e épisodes font défaut, ce sont:—Le Prophète,—Le Pacha. Pour le reste, voici tous les titres des Œuvres militaires projetées: L'armée Roulante,—La Garde Consulaire,—Un Combat,—L'Armée assiégée,—La Plaine de Wagram,—L'Aubergiste,—Les Anglais en Espagne,—Moscou,—La Bataille de Dresde,—Les Traînards,—Les Partisans,—Une Croisière,—Les Pontons,—La Campagne de France,—Le Dernier Champ de Bataille,—L'Emir,—La Pénissière et Le Corsaire Algérien.
Il manque deux romans aux Scènes de la vie de Campagne: Le Juge de Paix,—Les Environs de Paris.—Aux Etudes Philosophiques, il en manque cinq: Le Phédon d'Aujourd'hui,—Le Président Fritot,—Le Philanthrope,—Le Nouvel-Abeilard,—La Vie et les Aventures d'une Idée.—Dans les Etudes Analytiques, enfin, Balzac devait faire: L'Anatomie des Corps Enseignants, Une Monographie de la Vertu et un grand Dialogue Philosophique et Politique sur la Perfection du XIXe siècle.
Notre travail de catalogographe se termine ici,—nous ne chercherons pas à y ajouter un Postface, ni à savoir, si Balzac, qui a changé tant de fois les titres de ses œuvres, a refondu ses premiers projets et leur a donné un corps sous une autre enveloppe,—nous avons pensé pouvoir être agréable à chacun en réunissant, au milieu de Nos caprices, ces quelques notes sérieuses sur les ouvrages projetés par notre Grand Romancier, nous en avons donné les titres pour ce qu'ils valent, sans commentaires ni frais d'érudition,—qu'on nous tienne compte du reste.

