SAINT-JEAN-DU-DOIGT LE PARDON DU FEU
Reading edition
A Madame Émile Cloarec.
I
La fête du solstice d’été, qui n’est plus guère, ailleurs, qu’une façon de divertissement populaire, se célèbre encore en Bretagne avec une foi aussi ardente, aussi recueillie qu’au temps des adorations primitives, des premiers agenouillements de l’homme devant le soleil. Et, dans la nuit du 23 au 24 juin, l’on peut dire sans exagération que, des hautes terres de l’intérieur au bas pays du littoral, de l’Argoat à l’Armor, il n’y a pas une bourgade, pas un hameau, pas même une ferme isolée au milieu des landes ni une hutte de sabotiers ensevelie sous le couvert des bois qui ne se fasse une obligation sacrée d’édifier son bûcher symbolique et d’invoquer la flamme ou de se prosterner autour des cendres, selon des rites dont le sens s’est perdu au cours des âges, mais dont les formules et les gestes n’ont pas dû varier beaucoup depuis les plus lointains passés.
J’ai tâché de décrire naguère le spectacle d’une de ces « Nuits des feux », tel qu’il m’avait été donné d’y assister en pleine montagne, dans le site peut-être le plus sauvage de l’Aré. Mais le lieu plus spécialement réputé pour être le centre et comme le sanctuaire privilégié des antiques cultes solaires, c’est, à la limite du Trégor, vers l’ouest, un cap fleuri d’ajoncs qui fait pendant à la pointe de Primel et protège des âpres vents de Manche la secrète, la délicieuse vallée de Traoun-Mériadek.
Mériadek est un des noms vénérés de notre hagiographie locale. Celui qui le porta fut, au dire des légendaires, un personnage de grande race, arrière-neveu du fabuleux roi Conan, ce Pharamond de la Bretagne. Albert de Morlaix, qui a rédigé sa vie, nous apprend qu’il mourut évêque de Vannes, après s’être longtemps voué à la solitude, sans autre compagnon de pénitence qu’un clerc, en un canton propice à la retraite, non loin de la ville actuelle de Pontivy. Mais les gens de Traoun-Mériadek n’acceptent pas cette tradition. « A chacun son saint, affirment-ils. Mériadek est nôtre et n’a jamais bougé de nos parages depuis le jour béni où, parti de la terre saxonne avec son frère Primel, il vint aborder en ce havre sur une roche creusée en forme de barque, que des goémons enguirlandaient. Le pays était plaisant, abrité, plein de beaux ombrages, égayé par le chant des ruisseaux. Mériadek dit à Primel : « Je suis l’aîné : c’est à moi de choisir. J’opte pour cet endroit. Va donc en ta direction et que Dieu te conduise ». Primel baissa la tête et vit un galet arrondi à ses pieds. Il le ramassa, le brandit, le lança devant lui. Retombé sur le sol, le galet se mit à rouler comme une boule, du côté du soleil couchant. Primel le suivit et ne s’arrêta que là où la pierre s’arrêta elle-même, dans les grèves rocheuses de Plougaznou qu’elle habitait, il faut croire, avant que la mer l’en eût arrachée. Et saint Mériadek resta seul parmi nous jusqu’au moment où saint Jean le Baptiseur lui fut adjoint comme patron de notre église. »
Mériadek subit, en effet, le sort de beaucoup de nos vieux thaumaturges nationaux. Dès les premières années du XVe siècle, il fut, sinon dépossédé, du moins relégué au second plan par l’institution d’un nouveau culte. Sans doute ne le jugeait-on plus assez orthodoxe. Trop d’éléments païens demeuraient mêlés à la dévotion dont il était l’objet. Les habitants de cette côte sont tenus, de nos jours encore, pour des cerveaux peu dociles. Lorsque, il y a quelque cent ans, le voyageur Cambry passa chez eux, il fut frappé de leur réserve ombrageuse et de l’accent farouche avec lequel ils se proclamaient les « durs gars de la zone maritime », pôtred called an Arvorik. Isolés du monde par des remparts de collines abruptes et par une mer hérissée d’écueils, ils se sont attardés, avec un entêtement invincible, dans des conceptions et des pratiques plusieurs fois millénaires. En aucune autre région de la Bretagne, peut-être, l’esprit du vieux naturalisme celtique ne s’est perpétué plus intact. Les choses, il est vrai, n’y ont pas moins contribué que les âmes. Ce ne sont, de tous côtés, que fontaines qui sourdent : elles s’épanchent des prés, des landes, elles jaillissent du roc même, donnant l’impression d’une fécondité intarissable, de mamelles toujours ruisselantes qui verseraient éperdument la force, la fraîcheur, la santé, la vie. Comment la vénération des pèlerins ne se fût-elle pas agenouillée de tout temps aux margelles de ces divonnes sacrées ? Et, quand on lève les yeux vers les hauteurs d’alentour, à contempler l’aspect solennel de ces grands promontoires où le soleil, l’Heöl breton, frère de l’Hélios grec, promène par les purs matins d’été les frissons d’une lumière si délicate et, le soir, laisse traîner des clartés si longues, des pourpres si somptueuses, comment s’étonner que des générations de Celtes en aient fait un lieu d’adoration, une sorte de temple à ciel ouvert dédié à celui qu’ils appellent encore « le roi des astres » et dont la rayonnante présence leur est d’autant plus douce que dans leur climat brumeux ils en sont fréquemment privés ?
Impuissant à détruire ces idolâtries locales, le christianisme tenta, comme on sait, de les détourner à son profit. Il édifia des chapelles auprès des sources, plaça des images de la Vierge au creux des chênes druidiques, démarqua les mythes en les frappant à son empreinte et substitua les noms de ses saints aux forces naturelles divinisées. C’est ainsi, je suppose, que le bon Mériadek, hypothétique évêque de Vannes, fut convié à recueillir, en ce coin du Trégor, des hommages antérieurement adressés au soleil. Certains traits de sa légende justifiaient cette attribution. Un Mystère cornique, précieuse épave d’un idiome aujourd’hui sombré, nous le montre doué du « don de lumière », dissipant la nuit des yeux éteints, rouvrant à la clarté céleste les prunelles enténébrées.
Il est à penser toutefois que l’intronisation de son culte dans la combe de Traoun-Mériadek n’eut pas tous les effets heureux qu’on en attendait. L’âme des Bretons est un peu comme leur terre. On croit l’avoir écobuée à fond, avoir passé au feu les moindres souches. Qu’elle reste seulement une année en jachère : au printemps d’après les racines brûlées sont redevenues vivaces et, bruyères, ajoncs, gentils, toute la végétation primitive a refleuri. Aux environs du XVe siècle, la vertu de saint Mériadek avait probablement perdu son efficace. L’ancienne frondaison barbare, riche d’une sève plus profonde, l’avait, sans songer à mal, envahie, recouverte, à demi étouffée. Cela était dans l’ordre des choses. Et puis, qui sait ! Le clergé lui-même avait peut-être cessé d’avoir foi aux mérites de ce saint suranné. Il y a une mode pour les saints, et qui est sujette aux pires vicissitudes, comme toutes les modes. En Bretagne, nos pères n’ont eu que trop souvent l’occasion de le constater.
Renan a conté quelque part l’histoire d’une statue de saint Budoc que le curé, sous prétexte qu’elle tombait de vétusté, remplaça subrepticement par une vierge de Lourdes. Que d’escamotages de ce genre on pourrait citer ! Longue, par exemple, serait la liste des paroisses bretonnes où le patron celtique a dû s’effacer devant saint Pierre. L’œuvre de romanisation à laquelle s’acharnèrent en vain les légions des empereurs, il semblerait parfois que les prêtres, issus pourtant de la race, se fussent donné pour tâche de la faire aboutir. De bonne heure ils se sont appliqués à dénationaliser la piété de leurs ouailles. Ils y ont en partie réussi. Saint Mériadek est une de leurs nombreuses victimes. On s’aperçut un beau jour qu’il manquait décidément de prestige et, tout aussitôt, son humble chapelle se transformait en une spacieuse église où l’on voulait bien le tolérer comme un hôte, mais dont le seigneur et maître devenait dorénavant le Baptiste. La vallée même, désignée par son vocable, changea de nom. Il ne fut plus question de Traoun-Mériadek : ce fut désormais la trêve — aujourd’hui la commune — de Saint-Jean-du-Doigt.
II
D’ordinaire, quand ces sortes de substitutions remontent, comme c’est le cas, à des époques assez reculées, il est difficile, pour ne pas dire impossible, de savoir dans quelles conditions elles se sont produites. Ceux qui les provoquent ne se soucient naturellement pas d’en perpétuer le souvenir. Plutôt s’emploieraient-ils à le faire disparaître, ne fût-ce que pour renforcer la tradition récente de toute l’autorité des longs âges. Ici, nous avons, par exception, la chance d’être renseignés, grâce au plus crédule, au plus indiscret, mais au plus charmant aussi des hagiographes bretons : j’ai nommé Albert Legrand.
Il vivait dans la première moitié du XVIIe siècle, à Morlaix, dont il était originaire et où il s’était fait moine, au couvent de Cuburien. Il unissait à un esprit cultivé l’âme la plus enfantine. Il avait conservé tous les goûts du peuple dont il était sorti : l’amour des belles histoires, la passion du merveilleux. Sa dévotion pour les saints de son pays, pour les « saints patriotes » comme il les appelle, était sans bornes. Leurs surprenantes odyssées, la richesse et la variété de leurs aventures l’enchantaient. Elles étaient flottantes encore, pour la plupart, livrées aux hasards et aux incertitudes de la mémoire populaire. Il jugea qu’il ne pouvait faire œuvre à la fois plus chrétienne et plus bretonne que de les fixer. Dès qu’il en eut obtenu licence de ses supérieurs, il entra proprement en campagne.
Il ne s’agissait, en effet, de rien moins que de parcourir toute l’Armorique, de la visiter par le menu, en interrogeant les archives et les gens, en s’arrêtant aux églises, aux oratoires, partout où quelque personnage de notre légende dorée avait laissé l’empreinte de ses pas ou le parfum de ses vertus. On ne vit plus qu’Albert de Morlaix par les routes. Ce frère quêteur fut une espèce de Pausanias breton. Il conversait avec les rustiques dans leur langue qui est, chez nous, le seul sésame. Sa qualité de franciscain lui ouvrait, d’autre part, les presbytères. Non content de s’informer auprès des « recteurs », il questionnait encore à la cuisine leurs gouvernantes, les carabassenn. On n’avait pas avec lui de réticences : on lui confiait tout ce que l’on savait, et lui, pèlerin fervent, se faisait tout oreilles. Il put engranger ainsi, gerbe à gerbe, la plus opulente moisson. De retour à Cuburien, en ce calme paysage d’arbres et d’eaux où défilaient, le soir, devant sa cellule monacale, des voiles et des chants de mariniers, il rédigeait avec une conscience admirable les notes recueillies au cours de ses excursions, édifiant du labeur de ses nuits sa volumineuse Vie des saints de la Bretagne Armorique, se délectant lui-même à rassembler les épisodes épars de cette espèce de théogonie bretonne qui mêle, combine, embrasse et comprend tout, l’histoire et le roman, le poème épique et le conte. Il y eut chez Albert Legrand de l’Homère, de l’Hésiode, de l’Hérodote et du Plutarque. Il a été le premier et le plus délicieusement ingénu de nos folkloristes.
Nulle route ne dut lui être plus familière que celle de Plougaznou, la grande paroisse côtière de qui relevait à cette époque la chapellenie de Saint-Jean-du-Doigt. Elle était déjà très fréquentée des Morlaisiens, qui y trouvaient pour leurs jours de désœuvrement une promenade fort alléchante et des plus variées. On n’avait pas attendu que les touristes de France ou d’Angleterre eussent découvert les puissantes maçonneries géologiques qui ceignent comme autant de bastions cyclopéens la Pointe de Primel, pour aimer à s’étendre dans leur ombre, sur les tapis d’herbe fine et drue qui feutrent leur base, devant l’horreur magnifique d’une mer que hérissent, même par temps calme, d’étincelantes crinières de vagues et que déchirent des fronts d’écueils noirs, pareils à des licornes des âges monstrueux. Frère Albert n’eût pas été Breton, s’il n’avait eu le sentiment le plus vif de la magie de la nature. Et cette disposition, le commerce presque exclusif qu’il avait noué avec les saints de sa race n’avait pu que la confirmer, que la développer encore. Il n’avait pas été sans remarquer que, dans le choix qu’ils faisaient de leurs établissements, l’instinct esthétique ne les guidait pas moins que la préoccupation religieuse. En fuyant le monde pour se rapprocher de Dieu, ils ne renonçaient point à la beauté des choses. Ils voulaient à leur prière un vaste champ de contemplation. Leurs « maisons de pénitence » s’ouvraient tantôt sur les solennelles perspectives des bois, tantôt, et plus souvent, sur les infinis de la mer. Cette mer, qu’il s’agisse de la britannique ou de l’océane, Albert Legrand n’en prononce jamais le nom sans une sorte d’attendrissement pénétré. Il l’aime visiblement, de l’indéfectible amour qu’elle inspire à quiconque naquit sur ses bords.
Mais ce n’est point à cause d’elle seulement qu’il eut toujours une prédilection particulière pour la région de Plougaznou et de Saint-Jean-du-Doigt. Il y était attiré encore par les rendez-vous annuels que s’y donnaient d’énormes affluences de pèlerins accourus des quatre évêchés bretons. La petite vallée perdue aux confins du Trégor était, en effet, devenue depuis le siècle précédent le foyer peut-être le plus ardent de la dévotion nationale. Sa réputation miraculeuse s’était répandue dans toute la péninsule, avait même reçu la consécration officielle. Nos ducs avaient pris sous leur patronage l’humble ravin ; ils avaient contribué de leurs deniers à l’érection de la nouvelle et spacieuse église qui avait remplacé l’ancien sanctuaire, et sans cesse témoignaient envers elle de leur sollicitude, en la comblant de cadeaux de toute nature, reliquaires précieux, lourdes bannières historiées, ostensoirs d’or, croix sonnantes en argent massif.
L’an de grâce 1506 avait mis le dernier sceau, et le plus significatif, à la gloire de Traoun-Mériadek. La reine Anne qui gardait jusque sur le trône de France ses nostalgies de « petite Brette » avait obtenu du roi Louis XII de se venir conforter l’âme en son pays. Elle voulut tout revoir, accomplir, elle aussi, son Trô-Breiz selon l’usage de ces temps où nul Breton ne se fût jugé quitte envers sa conscience, s’il n’avait, au moins une fois en sa vie, fait le pèlerinage des sept saints et visité dans leurs cathédrales respectives les sept apôtres patriarcaux, les sept chefs spirituels de la Bretagne. Partie de Nantes, elle traversa successivement Guérande, Vannes, Quimper, fit neuvaine à Notre-Dame du Folgoët, et se rendit par Saint-Pol à Morlaix, où l’attendait une réception triomphale. Elle y arriva assez mal en point. « Une défluxion, nous dit Albert Legrand, lui était tombée sur l’œil gauche. » Naturellement, on ne manqua pas de lui faire observer que le remède était là tout près. L’occasion était trop belle de concilier à Saint-Jean-du-Doigt les bonnes grâces de la reine. Elle ne se fit point prier et, toute transportée des merveilles qu’on lui contait de la sainteté du lieu, elle parla même d’entreprendre à pied le trajet, comme la plus humble des « pardonneuses ». C’est tout au plus si elle accepta de se laisser mener en litière une partie du chemin. Passé le village de Kermouster, comme on s’engageait sur la haute crête aride connue sous le nom de Lann ar Festour, elle commanda qu’on la mît à terre. Un calvaire se dressait au milieu des ajoncs, sur le bord de la route : elle s’assit, à en croire la tradition, sur une des marches, pour se déchausser ; et ce fut pieds nus, prétend un poète populaire, qu’en vraie Bretonne qu’elle était, elle dévala vers Saint-Jean. Inutile d’ajouter qu’elle y trouva prompte guérison et qu’elle s’en montra royalement reconnaissante. Elle commença par anoblir tous les habitants de la bourgade et, d’un clan de paysans et de pêcheurs, fit, selon le mot d’un de leurs descendants, une « bordée » de gentilshommes. L’église n’était pas entièrement achevée : elle assura de quoi la parfaire. Enfin, les multitudes de pèlerins qui s’empressaient annuellement vers Traoun-Mériadek étant contraints le plus souvent, faute de place dans les maisons, de gîter à la belle étoile, sur l’aire des cours ou dans l’herbe des prés, elle eut la délicate idée de fonder à leur intention une hôtellerie fort bien pourvue qui subsiste encore.
Je passe sur quantité d’autres dons. Aucun d’eux ne valait sa visite même. Le nouvel établissement était désormais certain de prospérer. Il avait pour lui la plus glorieuse des attestations, inscrite au registre de ses fastes : la « Duchesse bénie », la « Douce des Douces » figurait au nombre de ses miraculées !… A l’époque d’Albert Legrand, sa fortune avait probablement atteint son apogée. C’est par milliers, par dizaines de mille, que les dévots s’assemblaient, dès la matinée du 23 juin, dans la combe trop étroite, couronnaient les hauteurs circonvoisines, débordaient jusque sur la grève. Autant de gens à confesser, à faire communier, à diriger dans les évolutions complexes des rites que j’essaierai tout à l’heure de décrire. Le clergé local n’y pourrait suffire aujourd’hui, avec ses seules forces : encore moins l’eût-il pu il y a deux cents ans. Les prêtres des paroisses d’alentour lui venaient en aide, comme c’est l’usage ; mais, le principal renfort, nul doute que ce ne fût Cuburien, avec son rucher de moines, qui le lui fournit. Et, parmi eux, comment le premier convié à la tâche n’eût-il pas été l’infatigable zélateur des saints et des sanctuaires de la Bretagne, le Père Albert ? Qui donc était plus qualifié que lui pour présider, dans la contrée, à ces solennelles assises de la foi bretonne dont il s’était donné pour mission de reconstituer l’histoire et de débrouiller les origines ? A Morlaix, paraît-il, ceux qui le croisaient dans la rue avaient coutume de dire, en le désignant :
— Voilà celui qui revient du paradis et qui a conversé avec nos saints.
Il n’était pas moins universellement connu à la campagne qu’à la ville, ni moins universellement aimé. Privilège presque unique, car les membres des ordres religieux ne semblent pas avoir joui, chez nous, d’une bien grande sympathie. La mémoire populaire leur est, en général, peu clémente et nos chants, nos gwerziou, nos traditions orales les traitent avec une rancune parfois féroce. Il en est qui rangent le froc au nombre des fléaux les plus redoutables, sur la même ligne que la lèpre, la famine et la peste. Le Père Albert est peut-être le seul moine que la vindicte paysanne ait épargné.
— Oh ! lui, — me déclarait naguère, à son propos, une vieille fileuse de Lanmeur, — il n’y a pas eu deux hommes de son espèce. J’ai ouï conter qu’il avait fait, de son vivant, le voyage du ciel et qu’ensuite, lorsqu’il cheminait par les routes, on devinait de loin son approche à l’odeur suave qui s’exhalait de ses habits.
Dans toute la banlieue de Morlaix, et même au delà, il n’était pas de grand pardon sans lui. Celui de Saint-Jean-du-Doigt le vit souvent.
Je me le représente grimpant les montées poudreuses, en robe brune de récollet, tête nue, sous les ardeurs du soleil dont c’est la fête, salué d’une parole déférente par les pèlerins qui passent, se mêlant à leurs groupes, causant avec eux dans leur langue, et surtout s’employant à les faire causer. Puis, c’est le soir, là-bas, au fond de la verdoyante vallée, dans le potager du presbytère, aussi vaste qu’un jardin d’abbaye. Retiré derrière le treillis de quelque tonnelle, le doux religieux en qui revit un peu de l’âme de François d’Assise, père de son ordre, médite sous le foisonnement embaumé des chèvrefeuilles et parmi des vols de martinets le sermon qu’il doit prononcer le lendemain, à la messe d’aube. Et il relit, dans le crépuscule encore lumineux, l’ode en distiques latins que publia, vers 1605, dans ses Nugæ poeticæ, messire Guillaume le Roux, prêtre, natif de la paroisse de Plougaznou. Et il feuillette à nouveau les mémoires manuscrits de noble et discret Yves Legrand, un de ses parents peut-être, chanoine de Léon, aumônier du duc François II, dont il a su dénicher les cahiers, à demi rongés des vers, dans les bahuts à offrandes de la sacristie de Saint-Jean. Et il s’use enfin les yeux à tenter de déchiffrer une fois de plus, en la ressuscitant à l’aide « d’un secret qu’il possède », l’écriture presque entièrement effacée d’une vieille charte communiquée par un sieur de Pen-ar-Prat, de Guimaëc, et qui n’est rien moins, à son avis, que le procès-verbal, dûment authentique, de la visite de la reine Anne, ainsi que des circonstances surnaturelles dont cette visite fut accompagnée.
Maintenant que nous connaissons ses textes, asseyons-nous aussi près que possible de la chaire pour écouter son prône. La mélopée glapissante de la horde des mendiants s’est tue dans le cimetière. Une foule recueillie remplit la nef, moutonne par delà le porche, s’immobilise à croppetons, emmi les tombes. Ayons le cœur simple de ces fidèles. Ce que le bon franciscain va nous conter, c’est l’Histoire de la translation miraculeuse du doigt de saint Jean-Baptiste, de Normandie en Bretagne, le premier jour d’aoust.
III
Sachez donc qu’après la décollation du Précurseur, son corps décapité fut enlevé par ses disciples et enterré par eux aux abords de la ville de Sébaste, où sa sépulture ne tarda pas à devenir le théâtre d’une infinité de prodiges. Ils étaient encore si fréquents et si notoires au temps de Julien l’Apostat que le bruit en arriva jusqu’aux oreilles de ce prince. Furieux, il commanda d’exhumer les saintes reliques, de les brûler et d’en disperser les cendres au vent. Les Gentils n’eurent rien de plus pressé que d’obéir. Mais le bûcher ne fut pas plus tôt allumé qu’une pluie providentielle survint, si véhémente qu’elle éteignit le feu. Les chrétiens aux aguets purent sauver une partie des ossements, les uns entiers, les autres calcinés à demi, et les déposer en lieu sûr pour, ensuite, se les partager et les répandre à travers le monde.
Il serait peut-être un peu compliqué de suivre chacune de ces reliques en son exode, quoique le Père Albert ne s’en fasse point faute. Attachons-nous seulement à l’index de la main droite, qui fut le doigt par lequel saint Jean désigna le Sauveur, en disant la grande parole annonciatrice : « Voici l’Agneau de Dieu !… » Les Maltais prétendent le posséder en leur île. Mais notre auteur n’est pas éloigné de penser que les Maltais sont gens sujets à caution. Par esprit de conciliation toutefois, il leur concède qu’il se peut qu’ils détiennent un des quatre autres doigts de la dextre du Baptiste. Pour l’index, en revanche, pas de contestation possible. Plutôt que de transiger sur cet article, « nos Bretons voudraient mourir ». L’index véritable est à Plougaznou, et nulle part ailleurs. Et ce qui en fait foi, c’est la manière même dont il y fut apporté.
Sur le territoire de la commune de Buhulien, au bord de Léguer, dans la plus romantique des vallées trégorroises, dort, bercée par le tic-tac d’un moulin, une petite chapelle sans style et sans âge, un fruste oratoire des prairies autour duquel se viennent ébattre les « artisanes » lannionaises, une fois l’an, le jour du pardon, mais qui n’a guère pour visiteuses, en temps ordinaire, que des pastoures gardant leurs vaches ou de rares « pèlerines » restées fidèles à des dévotions surannées. A l’intérieur, se voit au-dessus de l’unique autel la statue d’une sainte, vêtue de la robe blanche des vierges, la palme du martyre à la main et, à ses pieds, un buisson de flammes qui montent vers elle, mais sans la toucher. C’est l’image de la patronne du lieu. Elle a nom Tècle, ou, comme disent les Bretons, Tékla. Cette pauvre « maison de prière » est, je crois bien, la seule en Bretagne qui lui soit consacrée. Une gwerz incomplète nous relate, d’après les passionnaires, quelques traits de sa légende.
Elle était d’Iconium et fut une des premières catéchumènes de saint Paul. Sa mère ayant voulu la contraindre à se marier, elle préféra braver les plus cruels supplices plutôt que d’y consentir. Condamnée à être brûlée vive, elle s’élança d’elle-même dans « le feu brillant ». Mais les flammes s’écartèrent, refusant d’« offenser son corps et d’effleurer ses habits ». En même temps crevait une pluie soudaine qui noyait d’eau le bûcher, à la grande stupéfaction des bourreaux. Pareille intervention divine s’était produite, on l’a vu, pour les restes de saint Jean-Baptiste. Est-ce à cause de l’identité des deux miracles que Tècle passa dans la suite pour avoir été une des pieuses personnes qui aidèrent à la diffusion de ses reliques en Occident ? Ce n’est point Albert de Morlaix qui pourrait nous renseigner à cet égard. Sa science hagiographique s’arrête aux frontières de son pays, et Tècle, en sa qualité de sainte exotique, n’était pas pour l’intéresser. Sans doute n’avait-il jamais descendu l’ombreuse vallée du Léguer où se blottit le toit de sa petite chapelle, comme une hutte de berger, dans les hautes herbes. Il nous confesse avec son habituelle sincérité que tout ce qu’il sait de cette « jeune vierge », c’est qu’à une époque qu’il ignore elle fit don du précieux index à une bourgade inconnue de Normandie.
Un de ses commentateurs, M. de Kerdanet, pense avoir découvert le nom de la bourgade. Ce serait, à l’entendre, le village de Saint-Jean du Day, dans les parages de Saint-Lô. Toujours est-il qu’un seigneur de ce quartier, quel qu’il fût, avait à son service un Bas-Breton de Plougaznou ; Albert Legrand ne spécifie pas à quel titre ; mais comme il nous avertit que c’était au temps où les Français, ranimés par Jeanne d’Arc et par le connétable de Richemont, achevaient d’expulser de Normandie les derniers Anglais, il est à présumer que notre Trégorrois (dommage, observe le légendaire, qu’on n’en sache le nom, digne d’une éternelle mémoire), il est à présumer, dis-je, que notre Trégorrois s’était engagé pour combattre l’ennemi héréditaire, le « Saozon » haï. Il y eut force condottières bretons à payer de leurs personnes dans cette guerre de Cent Ans. Les femmes même s’embrasaient d’une sorte de fièvre mystique et se mettaient en chemin, comme pour une croisade. On a retenu l’histoire de cette humble illuminée, la Pierronne, partie sur la foi de ses rêves, un chapelet aux doigts, sans autre compagnie qu’une paysanne de son voisinage, et qui, si elle n’a point partagé la gloire de la Pucelle, eut du moins avec elle cette ressemblance d’obéir aux mêmes appels et de mourir de la même mort. Ce qui prouve que le gars de Plougaznou avait dû, selon l’expression populaire, se louer pour être homme d’armes, c’est que, son congé fini, il reprit la route de son terroir. Il y rentrait plus riche qu’il ne l’avait quitté, mais d’un genre de richesse qui montre admirablement à quel point ce soudard était bien de son pays et de sa race.
Tandis que, autour de lui, les gens des autres « nations » enrôlés sous la même bannière tiraient de la guerre, comme c’est l’usage, tous les profits qu’elle peut donner, devinez à quelle espèce de butin peu monnayable s’attachaient toutes les convoitises de ce Bas-Breton… Au doigt de saint Jean ? Vous l’avez dit ! Chaque fois qu’il allait entendre messe ou vêpres à l’église, en Breton aussi consciencieux à bien prier qu’à se bien battre, il ne pouvait distraire sa vue du reliquaire où le bienheureux index était exposé. Non qu’il lui vînt jamais à l’esprit de se l’approprier par fraude : l’idée d’une telle profanation aurait révolté son âme de croyant. « Et pourtant, songeait-il avec mélancolie, quel cadeau à faire à ma paroisse ! » La veille de son départ, il se rendit « à son accoutumée » devant le tabernacle, pour prendre congé du saint doigt. Longtemps il demeura prosterné, tendant vers l’objet de son désir toutes les facultés de son être. Quand il se releva, il fut tout étonné de se sentir un autre homme ; non seulement il n’éprouvait plus le moindre regret à s’éloigner, mais une allégresse inconnue s’était répandue dans ses membres, une joie mystérieuse exaltait son cœur et sa pensée. Il se mit en route d’un pas si léger qu’il lui semblait avoir des ailes. Il ne marchait pas, il était porté. Les âpres chemins d’alors, labourés de profondes ornières ou pavés encore par places d’énormes dalles romaines, s’assouplissaient en quelque sorte sous ses pieds, se faisaient moelleux et doux, comme des tapis d’autel. Sur son passage, les herbes des talus frémissaient, ainsi que des chevelures vivantes ; les arbres inclinaient vers lui leurs troncs, en des attitudes de respect, et de leurs feuillages s’exhalait un bruissement de paroles confuses, un murmure pieux, comme d’une oraison psalmodiée en commun. Les pierres même se rangeaient.
A la première ville qu’il traversa, sur le soir de cette journée, il se produisit un phénomène encore plus étrange, si possible. Les cloches de tous les clochers entrèrent en branle spontanément, dans les églises déjà closes, saluant le gars breton d’un carillon triomphal, tel qu’on n’en avait jamais ouï même aux visites de l’archevêque. Les habitants, épouvantés, crurent d’abord à un tocsin d’alarme. Puis, quand il fut avéré que la cause de toutes ces retentissantes sonneries, c’était uniquement ce vagabond mal vêtu, à l’air simplet, on l’arrêta. Interrogé, il ne sut que répondre. Et d’ailleurs, qu’eussent pu comprendre ces Normands à son baragouin de Plougaznou ? Il fut accusé de sorcellerie et enfermé à triple verrou, en attendant d’être jugé. Lui, cependant, ne s’émut point ; il s’endormit plein de calme, et, dans son sommeil, il rêva qu’il était assis sur la hauteur, au-dessus de Traoun-Mériadek, à la place où de temps immémorial se construit le tantad[56]. Quand il se réveilla, le matin, ce fut vainement qu’il chercha autour de lui les murailles sombres de la prison. Il se trouvait que son rêve était devenu une réalité. Il était assis, en effet, dans le fin gazon parfumé de la lande bretonne. De cachot il n’y avait plus trace. Sur sa tête, au lieu d’une voûte de pierre, planait l’immensité du ciel libre. Le soleil d’août se dégageait tout flambant des dernières vapeurs de l’aube, faisait étinceler de mille feux les gouttes de rosée suspendues aux toiles des araignées nocturnes, parmi les ajoncs, et réfléchissait dans les miroirs encore brouillés de la mer les prestigieuses irisations de ses rayons naissants. L’exilé respira l’haleine de son pays. Ses yeux reconnurent le visage des choses familières : les voix de la terre ancestrale bourdonnèrent délicieusement à son oreille. Près de lui, chuchotait derrière sa margelle moussue l’eau prophétique d’une fontaine qu’il avait dû consulter plus d’une fois sur son destin, et, du fond de la vallée, montait vers lui l’angélus de Saint-Mériadek, dans un clair tintement d’allégresse.
Il se leva, s’engagea dans la descente abrupte. Deux ou trois chaumines formaient à cette époque tout le village. Le charron, l’aubergiste bonjourèrent successivement le voyageur, sans d’ailleurs se douter que ce fût quelqu’un de la « contrée ». Il ne tourna pas la tête pour leur répondre, mais, franchissant l’échalier du cimetière, s’empressa vers la chapelle où le desservant commençait l’office matinal. Une assistance de dévotes étaient là, agenouillées à entendre la messe. Notre homme prit place parmi elles et, comme elles, se prosterna en oraison. Soudain, comme il avait les mains jointes, il lui sembla que la paume de sa droite s’ouvrait. Le sang ne coula point, mais de la fissure béante une chose jaillit et, par-dessus la balustrade du chœur, alla tomber, du côté de l’Épître, sur la nappe du maître-autel. En même temps les cierges s’enflammaient, sans que personne y eût mis le feu, et, dans la tour, les cloches (dont nul sonneur pourtant ne tirait les cordes) lancèrent à toute volée, aux quatre coins du ciel, le plus superbe des « grands carillons ».
Vous pensez s’il y eut bientôt foule dans le sanctuaire. De tout le pays on accourut. Les dames nobles descendirent vers le Traoun à l’amble de leurs haquenées ; les moissonneurs, désertant l’août, abandonnèrent leurs faucilles en plein sillon et s’en vinrent tels qu’ils étaient, en corps de chemise, dans le débraillement du travail. Il va sans dire que, dans le nombre, figuraient les parents du jeune Breton. Et l’on se bousculait, et l’on criait :
— Qu’est-ce qu’il y a ?… Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Il y avait que l’esquille qui avait si miraculeusement sauté du bras du soudard sur l’autel n’était autre — on l’a deviné — que le doigt de saint Jean. La précieuse relique n’avait pas voulu se séparer de son fervent adorateur. Elle l’avait suivi, à son insu, logée entre sa peau et sa chair, et, plantant là les Normands, acceptait, pour l’amour de lui, de se faire naturaliser bretonne…
IV
Telle est, dans ses grandes lignes, avec addition seulement de quelques variantes populaires, la légende dont le pieux hagiographe morlaisien nous a transmis la mémoire. Quelle part de vérité renferme-t-elle et qu’y a-t-il d’authentique dans l’aventure du gars de Plougaznou rapportant chez lui, sinon entre peau et chair, peut-être au fond de son havresac, le fruit de son larcin sacré ? Ce sont là questions épineuses et que je ne me charge point de résoudre. Il n’est pas sans intérêt toutefois de remarquer que, de l’aveu du Père Albert, ceci se passait sous le règne du duc Jean, cinquième du nom, que ce duc guerroya fort en Normandie, contre les Anglais, et qu’il était singulièrement adonné à la dévotion, ne perdant pas une occasion de faire montre envers les églises de sa piété et de sa magnificence. C’est lui qui, prisonnier des Clisson, fit vœu, s’il redevenait libre, d’accomplir le pèlerinage de Jérusalem, et qui, plus tard, ne trouvant pas le loisir de se mettre en route, dépêcha à sa place un « homme notable et suffisant » avec mission d’offrir au Saint-Sépulcre un cadeau de cent florins d’or.
Il n’en usait pas moins libéralement avec les sanctuaires de Bretagne, ainsi qu’on le peut voir dans les comptes de ses argentiers. Ce ne sont que fondations de messes et donations pieuses, à Saint-Julien de Vouvantes, à Notre-Dame du Mené, à Notre-Dame du Bodon, à Notre-Dame de Brélevenez, enfin, si joliment perchée au haut de ses trois cents marches de pierre, sur son vert coteau lannionnais. N’est-ce pas lui encore qui édifiait à saint Yves, dans la cathédrale de Tréguier, un tombeau qu’il faisait couvrir « d’argent » ? Et que dire des largesses vraiment princières dont il ne cessait de combler la collégiale du Folgoat ? Le clergé de Plougaznou dut se désoler plus d’une fois de cette manne dorée qui pleuvait sur les sanctuaires voisins, sans qu’il en pût recueillir la moindre parcelle. Ce que l’on jalouse, en pareil cas, ce n’est pas seulement le profit, c’est la gloire. Il est dur de voir grandir autour de soi des cultes prospères, tandis que l’on reste une église pauvre sur une terre dédaignée. Il y avait bien, sans doute, ce pèlerinage annuel du 24 juin à la chapelle de saint Mériadec, le « pardon du feu », comme on disait. Mais, outre que c’était là une pratique d’une orthodoxie fort contestable, les foules qu’elle rassemblait, composées presque uniquement de paysans grossiers, n’étaient guère pour lui prêter de l’éclat et attirer sur elle les regards d’un duc.
Ah ! si, du moins, parmi ces rustres s’était révélé soudain quelque doux illuminé, comme fut ce bon « fol » de Salaün dont les angéliques visions avaient, au siècle précédent, assuré la fortune de Notre-Dame du Folgoat !… Le désir, a-t-on remarqué, finit par créer son objet. Joignez qu’il n’y a pas de contrée au monde où la faculté mythique soit plus puissante qu’en Bretagne. La légende y est une production naturelle et toute spontanée. Celle du « Doigt de saint Jean », éclose sous les feuillées ombreuses du Traoun-Mériadek, eut tôt fait de prendre son essor et de voler, sur les lèvres des hommes, jusqu’aux oreilles de Jean V. Il avait précisément dans son entourage un certain Mériadek Guicaznou, dont le nom dit assez la provenance, et qui ne dut pas être le dernier à lui faire part de la miraculeuse aventure arrivée en son pays d’origine. La trame en était ingénieuse et charmante, très propre à flatter l’imagination populaire. Mais le duc lui-même ne pouvait manquer d’en recevoir une impression très vive, et cela pour deux motifs : d’abord, parce que la conquête morale de la relique s’était accomplie par l’entremise d’un de ses hommes d’armes ; ensuite, et surtout, parce que cette relique était celle de saint Jean, son vénéré patron. A supposer donc, comme le veut le sévère bénédictin, Dom Lobineau, que la légende eût été fabriquée de toutes pièces, elle avait du moins toutes chances de donner les fruits heureux qu’on s’en était promis.
Et en effet, du jour au lendemain, la rustique solitude de Traoun-Mériadek connut les prestiges de la célébrité. La faveur ducale s’était étendue sur elle. Ce ne furent, dans le principe, que de menues offrandes : un étui d’argent, par exemple, pour sauvegarder le précieux doigt. Puis vinrent les grosses libéralités, en vue de permettre l’érection d’une nef capable de contenir les nouveaux fidèles. Car maintenant que le prince avait pris ce coin de terre sous sa haute protection, des chevauchées de gentilshommes s’y acheminaient par les étroits sentiers caillouteux, battus jusqu’alors des seuls manants. Moins de trois ans après la date qui est assignée, dans Albert Legrand, au transfert de la relique, c’est-à-dire dès 1540, on posait, sur l’emplacement de la chapelle primitive, la première pierre de l’édifice actuel. Et Saint-Jean-du-Doigt devenait un des grands « lieux dévots » de la Bretagne.
A la fin du XVIIIe siècle, sa vogue n’avait pas décru. Cambry, qui le visita sous le Directoire, en parle dans des termes, sans doute fort irrévérencieux, comme il sied à un voltairien, mais qui n’attestent pas moins de quel crédit il jouissait encore à cette époque. « On n’avait rien négligé, dit-il, pour frapper l’imagination des nombreux pèlerins qui se rendaient en ce séjour de miracles et d’enchantements. Les sentiers qu’on foulait en l’approchant étaient sacrés. Des saints épars, grossièrement sculptés, peints, dorés, se trouvaient sur la route auprès des cabarets où la tête se montait par les fumées de l’eau-de-vie. » Quand, la Révolution passée, l’église de Saint-Jean rouvrit ses portes, son riche trésor était intact : aucune des somptueuses pièces d’orfèvrerie qui le composent ne manquait à l’appel. Les monuments eux-mêmes n’avaient pas souffert. On y eût vainement cherché trace d’un de ces actes de vandalisme dont tant de sanctuaires finistériens ont conservé les tristes marques. Il va de soi que l’on en fit honneur à la relique. Des gens de la bourgade contèrent qu’ils avaient vu, de nuit, des archanges, l’épée nue et flamboyante, en faction devant les vitraux.
Il y eut mieux encore, paraît-il. C’était en 93, « l’année de Robespierre ». Comme, à défaut des offices accoutumés, on se proposait de célébrer, à tout le moins entre laïques, la cérémonie du tantad, un des sans-culottes de Plougaznou vint, au nom des commissaires du district, faire défense de procéder à l’allumage, avec menace, si l’on passait outre, de traduire les coupables devant le tribunal révolutionnaire. La perspective de la prison et peut-être de la guillotine intimida les plus hardis. Le feu traditionnel ne fut point allumé. Mais, à l’heure même où il était d’usage qu’on y plongeât le premier brandon, une immense rougeur d’incendie embrasa soudain le ciel nocturne, dans la direction de Plougaznou ; des appels désespérés de corn-boud retentirent, sonnant l’alarme ; la violence des flammes était telle que leurs reflets balayaient au loin la mer. Le sans-culotte s’enfuit, éperdu. C’était sa ferme qui brûlait. Lorsqu’il atteignit la hauteur qu’elle occupait, il n’y trouva qu’un monceau de cendres. Il n’était pas jusqu’à son nombreux bétail, le plus beau de la paroisse, qui n’eût été consumé vivant dans les étables. Plusieurs jours après, la fumée de ces chairs grésillantes planait encore sur le pays, en une âcre vapeur d’holocauste.
On rechercha l’incendiaire, mais sans espoir de le découvrir. Il ne fit doute pour personne que c’était saint Jean lui-même qui s’était vengé. En quoi, du reste, il prévint des malheurs beaucoup plus considérables. Car c’est un dicton local que, si nul feu ne brillait à la Saint-Jean, de toute l’année d’après on ne verrait point le soleil.
V
Le soleil ! Ce fut au toucher de ses premiers rayons que je rouvris les yeux, le 23 juin 1898, dans l’hospitalière demeure de Kersélina. Et jamais, je crois bien, sa lumière ne m’avait paru plus charmante qu’en ce calme décor de collines boisées, d’une grâce tout arcadienne, autour desquelles ondulent, avec des souplesses et des chatoiements d’écharpes, les méandres harmonieux de la rivière de Morlaix. On eût dit que l’astre avait conscience qu’on se disposait, le jour même, à célébrer sa fête. Il resplendissait, à travers la fine buée matinale, d’un éclat fluide, opalin et doux. Sa caresse courut sur les verdures inclinées des pentes, en une silencieuse cascade de flots ambrés. Puis, elle sema de scintillements les pelouses du bord de l’eau, empourpra le chemin de halage, pailleta les graviers de la rive, s’épandit enfin par longues nappes frémissantes dans l’estuaire dont la face encore brouillée s’éclaircit soudain et se rosa d’un beau sang vif…
— Allons ! cria sous ma fenêtre une voix amicale, voici l’heure de l’appareillage pour les barques de Locquénolé !
Jadis, c’était le plus souvent par mer que les pèlerins du littoral se rendaient au pardon de Saint-Jean. De toute la côte léonnaise et trégorroise des centaines de bateaux mettaient à la voile, dès l’aube, emportant des paroisses entières vers le havre, habituellement infréquenté, de Traoun-Mériadek. Les anciens du pays évoquent avec un enthousiasme mêlé de regret le souvenir de ces pompes nautiques. A la tête de chaque flottille s’avançait, telle une galère paralienne, une gabarre peinte à neuf et magnifiquement décorée. Les femmes du village avaient passé la nuit à l’enguirlander, à la fleurir. Des gerbes d’iris, des bouquets de roses trémières, d’hortensias, de tournesols, ornaient sa carène. La croix de procession, la lourde croix d’argent ou d’or, garnie de clochettes, planait, solidement amarrée à la pointe du grand mât. Sur le rouf drapé de blanc, comme un autel, était « calée », à l’aide de quelques tenons, la statue du saint patronal, car les saints eux-mêmes étaient, en ce temps-là, du pèlerinage ; si l’on négligeait de les y faire figurer, ils quittaient spontanément leurs niches, disait-on, et gagnaient le porche de Saint-Jean, sans qu’on sût comme, par des chemins surnaturels. Aussi se gardait-on bien de les laisser derrière soi. Autour de leur image se pressaient le clergé, les sacristes, les enfants de chœur, tous en surplis, tous clamant à l’unisson l’hymne de circonstance :
Sceptriger vasti moderator orbis…
La barque sacerdotale voguait ainsi, au bruit des chants, suivie de vingt, de trente autres barques plus humbles qui, dans l’intervalle des strophes, reprenaient, en guise de refrain :
Nempe divini Digitum Prophetæ…
Les voix vibraient sous le ciel sonore, et c’était comme une allégresse immense répandue sur la mer. Aujourd’hui, la tradition est morte, de ces régates sacrées. Elles n’étaient pas sans avoir leurs risques. Les temps les plus beaux, en Bretagne, sont souvent les plus trompeurs, et sur cette côte déchiquetée, hérissée de roches et de lambeaux d’îles, les courants de Manche ont des effets d’autant plus terribles qu’ils sont plus sournois. Les riverains le savent et, dans leurs sorties ordinaires, s’arment de circonspection. Mais quoi ! le pardon de Saint-Jean-du-Doigt ne se célèbre qu’une fois l’an. Et quel accident craindre, un pareil jour ? Foin des précautions quotidiennes ! C’eût été faire une injure au saint que de ne s’en remettre pas entièrement à lui. On hissait gaiement la voile et l’on partait en toute sécurité. Les cloches carillonnaient ; la mélodie des cantiques flottait dans l’air ; une ivresse pieuse — et peut-être un autre genre de griserie, moins idéale — exaltait les esprits, les tendait dans une préoccupation unique. Caprices du ciel, traîtrises de la mer, qui donc y songeait ? Dans les eaux plus tourmentées du large, l’on s’apercevait tout à coup que l’embarcation, surchargée de lest humain, devenait pesante à la manœuvre, fatiguait, ne gouvernait presque plus. Qu’une risée la prît en travers, et c’était la perdition possible par temps calme ; au lieu d’une risée, qu’on suppose un orage, un de ces subits orages de juin qui éclatent, aussitôt couvés, et fauchent la mer, comme une mitraille : la catastrophe alors était inévitable ; canot et passagers, tout coulait à pic.
Les fastes du pardon de Saint-Jean n’ont été que trop souvent assombris par des désastres de cette espèce. Il va sans dire qu’on a fait le possible pour en abolir la triste mémoire. Il n’y a même pas dans le cimetière de Traoun-Mériadek une inscription funéraire relatant, à défaut du nom des victimes, du moins leur nombre et la date de leurs trépas collectifs. Les équipages morutiers qui disparaissent aux fiords d’Islande ont, dans les chapelles paimpolaises, une épitaphe de trois lignes. Ici, rien. Nulle mention de tant de pèlerins engloutis, nulle parole d’apaisement pour leurs mânes. Il n’est pas vrai, cependant, que leur souvenir ait totalement péri. Envers quelques-uns d’entre eux la muse populaire s’est montrée pitoyable, et elle les a embaumés dans ses larmes.
La bourgade de Ploumilliau, proche Lannion, où s’est écoulé le meilleur de mon enfance, voyait passer à époques régulières un personnage peu commun dont l’apparition était toujours saluée par notre monde de gamins comme un mirifique événement. On l’appelait Nonnik Plougaznou. Plougaznou, parce qu’il était, je pense, originaire de ce pays ; Nonnik, — diminutif d’Yves ou d’Yvon, — parce qu’en dépit de son âge fort respectable il était resté, au physique comme au moral, un pauvre diminutif d’homme. C’était, en effet, un tout petit vieux, à peine plus haut que nous qui l’escortions et dont la plupart n’avaient pas encore fait leurs premières « pâques ». A sa taille, à ses proportions, et n’eussent été ses cheveux grisonnants, on l’eût très bien pris pour l’un des nôtres, d’autant plus qu’avec sa figure rase et ronde, aux rides molles, pareilles à des plis grassouillets, avec sa bouche toujours riant d’un rire sans cause, avec ses yeux surtout, ses yeux d’une limpidité de source et d’une candeur inviolée, il avait une physionomie bizarre, énigmatique, d’éphèbe sexagénaire, de chérubin vieillot. Et, quant à son âme, rien n’en égalait la douce ingénuité. Il se disait et se croyait fils de roi. Pour se montrer digne de sa naissance, il se faisait une obligation de n’être vêtu comme personne, et, par l’étrangeté de son accoutrement, il n’était pas loin de ressembler, en effet, au rejeton de quelque roi nègre. Il avait la passion du sauvage pour l’oripeau civilisé. Les gens flattaient son innocente manie, mettaient en réserve à son intention les frusques les plus extravagantes et les plus surannées, toute une garde-robe d’antiquailles dont il se parait avec gloire. J’ai vu ainsi, sur le dos de Nonnik Plougaznou, des habits bleu ciel qui dataient des temps de l’émigration, des vestes de hussards qui avaient traversé les champs de bataille de l’Empire, jusqu’à des chemises rouges de partisans garibaldiens, égarées — à la suite de quelles aventures ? — en ces parages d’extrême occident. Il n’y avait qu’une pièce de son costume qui jamais ne variât, à savoir le chapeau haut de forme, verdi par les pluies, roussi par les soleils, tout en plaies et en bosses, ruine croulante et lamentable qu’une couronne de fleurs artificielles encerclait. Cette couronne était pour Nonnik l’emblème de sa royauté illusoire. Il fût mort plutôt que de permettre qu’on y touchât.
Il avait, au reste, l’humeur la plus débonnaire. Il levait bien son bâton, lorsque notre bande joyeuse le harcelait de trop près, mais c’était du même geste noble que s’il eût promené sur nous un sceptre. Nous n’aurions d’ailleurs pas eu l’idée de lui manquer d’égards : les fous, en Bretagne, sont sacrés. Puis, à l’indisposer, nous nous serions privés d’une satisfaction rare, celle de l’entendre chanter. Car il chantait aussi mélodieusement qu’un rossignol des futaies, ce fantastique étourneau voyageur, de plumage si incohérent. A Ploumilliau, c’est sur l’échalier de pierre du cimetière qu’il avait coutume de s’aller asseoir. Là, ôtant un de ses sabots, il l’appuyait à son épaule, comme il eût fait d’un violon, et, la main droite suspendue, commençait à racler les cordes absentes avec un archet imaginaire. Une musique de silence, perceptible pour lui seul, naissait sans doute, à son appel, des profondeurs du bois grossier. Il n’était plus le même homme. Sa tête mollement inclinée se transfigurait ; une ardeur passionnée s’allumait dans ses prunelles ; le sourire un peu béat de ses lèvres avait soudain quelque chose d’inquiet et de frémissant. Rangés devant lui, nous assistions muets nous-mêmes à sa muette extase, sachant que c’était sa façon de préluder. Et voici qu’avec le susurrement léger d’une eau qui va sourdre, sa voix, une voix toute jeune, d’une fraîcheur et d’une pureté de fontaine, montait. Je me suis laissé dire qu’on n’en a plus ouï de pareille dans nos campagnes. J’aurais souhaité que Nonnik fût encore de ce monde quand, naguère, M. Bourgault-Ducoudray entreprit de recueillir les mélodies bretonnes : il fût, j’en suis sûr, apparu au maëstro comme l’héritier direct d’un de ces harpeurs armoricains ou gallois dont la fortune fut si considérable dans l’Europe du moyen âge. Il avait un don naturel d’harmonie. Nous, il nous émerveillait.
Ce n’est pas que son répertoire eût grande variété. En dehors du pays de Plougaznou, de Saint-Jean-du-Doigt, et des traditions qui lui étaient spéciales, Nonnik ignorait tout de l’univers. Ce coin de terre, le premier qu’avait connu son regard, était aussi resté, dans la nuit confuse de son intelligence, la seule image familière qui brillât de quelque lueur. Son palais chimérique, c’est là, dans les roches crénelées désignées sous le nom de « Château de Primel », qu’il le situait. Célébrer l’histoire de la région était pour lui une manière d’exalter ses propres rêves. Il s’en acquittait avec une ferveur d’hiérophante. Son triomphe, toutefois, c’était la gwerz, la complainte de « Matélina Troadec ». Il y mettait un tel accent de mélancolie et de pitié qu’il vous navrait l’âme.
L’événement dut se passer dans la seconde moitié du XVIIe siècle, au temps de ce Locmaria, seigneur du Guerrand, qui fut des amis de madame de Sévigné, mais que ses vassaux de Bretagne flétrirent du surnom de Markiz brûn, de « marquis au poil roux », non pas tant à cause de la couleur de ses cheveux que parce qu’il était prudent de se garer de lui, comme d’un fauve. Il était surtout dangereux pour les femmes : leur vertu n’avait pas de pire ennemi. Celles qui ne lui cédaient pas de bon gré, il ne répugnait nullement à les « faire marquises » par force. Dès qu’on le savait de retour dans ses terres, le cri d’alarme se propageait de proche en proche : « La bête est lâchée, disait-on : ramassez vos poules ! » La jolie Matélina Troadec ne fut point ramassée à temps, il faut croire, car le début de la gwerz nous apprend, à mots couverts, que « quoique simple paysanne, elle a donné le jour au fils d’un marquis ». Triste honneur, hélas ! et que ses parents lui font cruellement expier. Ils n’entendent point peiner de leurs bras pour nourrir l’héritier d’un riche homme. Voici venue la fête du Feu : les barques vont cingler vers Saint-Jean. Ce pardon, le plus beau de la contrée, Locmaria ne peut manquer d’y être. Eh bien ! que Matélina s’y rende elle-même et qu’elle saisisse cette occasion de présenter publiquement au marquis sa progéniture !… La jeune fille résiste, supplie. N’est-ce pas assez de sa honte, sans y ajouter encore l’esclandre ? Puis, ce n’est pas sa pudeur seulement qui se révolte ; elle est hantée de sombres pressentiments.
Mon père, ma mère, si vous m’aimez, Vous ne m’enverrez pas au pardon de Saint-Jean. Une voix secrète m’avertit Que, si je vais sur la mer, je serai noyée.
Ni le père ni la mère ne se laissent attendrir. Force est à la pauvrette de s’attifer. A chaque pièce de son costume qu’elle revêt, robe blanche et tablier de taffetas jaune, elle songe, en gémissant, qu’elle s’enveloppe de ses propres mains dans son linceul ; et, lorsqu’elle met le pied dans la barque, elle a la certitude qu’elle « entre dans sa mort ». Ses craintes ne tardent pas à se réaliser.
Matélina Troadec disait, Comme la barque penchait sur le côté : — Récitez tous vos chapelets, Cependant que j’entonnerai vêpres.
Elle n’a pas fini le premier verset que le sinistre prévu s’accomplit. Au moment de disparaître, elle se souvient que saint Mathurin, son patron, est « le maître du vent et de l’eau ». Elle lui recommande son enfant, le prie de le conduire sain et sauf au rivage. Sa prière fut exaucée, car, le soir même, dans la grève de Traoun-Mériadek, abordait sur une planche un enfant
Qui portait une robe de satin blanc Pour montrer qu’il était le fils d’un marquis.
Quant à Matélina, lorsque l’on retrouva son cadavre, elle était « à dix-huit brasses au fond de la mer et tenait dans la main un rameau de vert goémon ».
— Pourquoi ce rameau de goémon vert ? demandions-nous à Nonnik.
— Pour être sa palme de martyre, répondait-il, les yeux au ciel, comme s’il eût vu rayonner là-haut le pâle et doux fantôme de cette morte d’antan.
VI
Aujourd’hui, l’ère de ces hasardeux pèlerinages par mer est heureusement à peu près close. Il n’y a plus guère que deux ou trois communes où l’usage s’en soit perpétué. Locquénolé est de ce nombre, et l’on y peut prendre une idée du spectacle que présentaient autrefois les grands départs processionnels. Nous sommes descendus, à travers bois, jusqu’à l’ouverture de l’estuaire où la petite bourgade abrite sous une coupole de feuillages son port ombreux. Elle est située sur la rive léonnaise, mais l’âpre Léon expire ici, fait déjà place à la douceur, à la mansuétude trégorroise. La transition est visible aussi bien dans la race que dans la nature du sol. On sent une âme plus légère, plus riche de poésie et de gaieté.
Nous arrivons comme les bateaux s’ébranlent. Leurs pavois multicolores frémissent dans l’air avec les mille chatoiements d’ailes d’une nuée de papillons captifs. Tous les bancs sont garnis. Des jeunes filles, surtout, et des jeunes gens. Des bouts de châles pendent jusqu’à friser l’eau, le long du bordage. On s’interpelle joyeusement d’une barque à l’autre :
— Hé ! Anaïs, tu mouilles ta frange !
Des rires fusent et s’égrènent. Ce n’est pas sans raison qu’elle est devenue proverbiale, la belle humeur des « filles de Locquénolé ». Elles vont au pardon comme à une gaillarde aventure de mer et d’amour. D’aucunes se font un divertissement d’aider aux rameurs, car on attend d’être en plein chenal pour hisser la voilure. Comme la dernière batelée défile devant nous, l’homme de barre nous crie :
— Vous n’en êtes pas ?
Et, sur notre réponse que nous optons pour la voie de terre :
— Tant pis ! fait-il… A vous embarquer parmi mes paroissiennes, vous eussiez eu double bénédiction.
Les « paroissiennes », alors, de le huer avec une colère feinte, et les quolibets de pleuvoir, et les rires d’éclater de plus belle. Mais voici que, barque après barque, la menue flottille entre dans le réseau veinulé des courants. Il y a soudain comme une accalmie solennelle. On n’entend plus que le grincement des poulies, le claquement des toiles qui s’éploient. C’est fini de plaisanter : la vraie traversée commence. La rigide forme de pierre du Taureau, vautrée au centre de la baie, découpe sur la mer lisse son mufle d’ombre. Il plane sur ce récif autant de souvenirs sinistres qu’il y a de cormorans noirs qui s’y viennent percher. C’est un avertisseur sévère. Sa vue suffit à répandre du sérieux dans les pensées. Les mariniers, maintenant, veillent à leurs écoutes et les « pardonneuses », tout à l’heure si folâtres, n’ont plus aux lèvres que des cantiques. Le rythme des voix semble onduler avec le mouvement des chaloupes et s’épanouir derrière elles dans le remous élargi de leur sillage.
Nous avons regagné, sur l’autre berge, les hauteurs de Kersélina, que nous percevons encore l’écho de ces chants lointains auxquels répondent, de toutes les campagnes d’alentour, des tintements grêles d’angélus, perlant, comme une rosée de sons clairs, dans le vent matinal. Il n’est, à trois lieues à la ronde, cloche d’église ou de moutier qui ne se croie tenue de fêter le pardon de Saint-Jean-du-Doigt à l’égal de son propre pardon. Ainsi les carillons d’autrefois saluaient au passage le soldat miraculeux. Rien de plus intime, d’ailleurs, ni de plus discret que ces musiques aériennes, éparses sur le grand pays ensoleillé. Les pèlerins les reconnaissent à leur timbre et interprètent leur langage : « C’est par ici ! » dit l’une ; « Dépêche-toi ! » insiste l’autre ; « A Saint-Jean, les gars ! A Saint-Jean, les gars ! » marmotte précipitamment une troisième. Et, peu à peu, du fond des terres, une rumeur sourde va montant. Bruits de pas et bruits d’oraisons. Il s’est fait comme une levée générale : toute la contrée s’est mise en marche dans le même sens, attirée par une sorte d’aimantation. Nous y cédons nous-mêmes, malgré nous, et nous partons dans la grande chaleur, plus tôt que nous n’en avions dessein. On ne respire pas impunément la contagion des fièvres sacrées.
Le conducteur de la voiture qui nous emporte est un homme de Plouvorn, un Léonard très sage et très positif. Mais l’idée qu’il roule vers le Traoun suffit à éveiller en lui des émotions vagues et comme un attendrissement ingénu.
— Je n’ai pas revu Saint-Jean depuis l’année de mon tirage au sort, me conte-t-il en breton. Nous étions treize conscrits qui avions fait vœu de nous y rendre pieds nus, si nous ramenions un bon numéro. Et treize nous fûmes à nous mettre en route. Toute la nuit nous voyageâmes, sans échanger une parole et sans tourner une seule fois la tête. Les brumes flottantes des prairies marchaient devant nous, comme pour nous indiquer le chemin. Je n’ai jamais été aussi content de vivre que cette nuit-là. Nous ne sentions aucune fatigue. La terre et le ciel embaumaient une odeur suave qui nous rafraîchissait les membres, comme un onguent…
Et il ferme à demi les yeux, pour humer encore l’arome de cette nuit mystique qui est toute la poésie de son passé… Derrière nous s’abaissent les verdures profondes suspendues en festons aux deux flancs de la vallée de Morlaix, tandis qu’à l’opposite, vers le septentrion, les longs plateaux mouvementés de l’Armor trégorrois étagent leurs lignes plus sobres. Une dernière cassure abrupte nous en sépare, — la gorge étrangement secrète et sauvage du Dourdû. La mer, qu’on ne comptait plus retrouver que sur la côte, fait ici la réapparition la plus inattendue, la plus soudaine. Car c’est bien de la mer, cette belle eau glauque qu’on franchit sur un pont rustique et qui se joue entre des rives fleuries de bruyères ou bordées d’aunes, comme une Sirène égarée parmi des Oréades. La descente au creux de cet entonnoir est si rapide qu’il n’y a pas à s’étonner qu’elle ait été cause de plus d’un accident mortel, ainsi qu’en témoignent des croix érigées de place en place, comme sur une voie funéraire, et une plaque de marbre encastrée dans un pignon d’auberge.
En fait d’auberge, il en est une, sur les confins de cette région, au seuil de laquelle notre attelage s’arrête de lui-même. Que de fois n’y sommes-nous pas venus, dans l’été de 1898 ! Elle porte pour enseigne : A la bonne rencontre. C’est un lieu désormais historique dans les annales des lettres bretonnes. La rénovation du théâtre populaire armoricain eut là son berceau. Là, dans la vieille maison grise, servant tout ensemble de métairie, de débit de boissons et de four banal, Thomas Park — vulgo Parkik — conçut le projet hardi de rendre à nos mystères leur ancien lustre ; là, il groupa autour de lui les premiers compagnons bénévoles de son entreprise ; là, durant les loisirs de plusieurs hivers, il les nourrit de ses leçons et les enflamma de son zèle ; de là, enfin, il devait les mener, un jour, à la conquête des âmes… Depuis le matin, il nous guette ; et il accourt en habits de travail, le visage, les mains saupoudrés de farine. Il vient de terminer la « fournée » ; les tourtes de pain chaud fument encore sur le parquet de terre battue ; des paysannes se penchent pour les reconnaître, vérifient le sceau spécial dont chacune est marquée.
— Il me tarde, à moi aussi, d’être sur la route de Saint-Jean ! nous dit Parkik.
Cependant, lorsque nous lui offrons de le prendre avec nous, il refuse doucement, non sans glisser un furtif coup d’œil vers une toute jeune fille occupée à choisir son pain, parmi les femmes. Et, d’une voix hésitante, un peu confuse :
— C’est que, voyez-vous, je suis engagé…
Il y a des épousailles sous roche. S’il ne nous les annonce pas plus explicitement, c’est qu’il attend, selon l’usage, que le pardon du Feu les ait consacrées. Pour que les préliminaires deviennent définitifs, ne faut-il pas avoir bu ensemble aux fontaines saintes, ensemble passé l’« herbe d’amour » à l’épreuve du Tantad ?… A mesure que nous avançons dans la direction de Plougaznou, nous en croisons sans cesse, de ces couples de fiancés champêtres, cheminant côte à côte le long des douves, dans l’ombre courte des talus dont les ajoncs les frôlent de leurs grands thyrses dorés. L’homme, conformément au code de la galanterie bretonne, porte le parapluie de la fille, la pointe en l’air. Elle, vaguement souriante et les yeux baissés, marche comme dans un rêve. Ne leur demandez pas ce qu’ils se disent : leur conversation est tout intérieure : en vrais amoureux de Bretagne, « ils ne se parlent qu’en dedans ».
Non moins silencieux, du reste, sont la plupart des pèlerins qui, soit à pied, soit en chars à bancs, s’échelonnent sur notre parcours. L’accablement de l’heure y est pour quelque chose. Une atmosphère de feu pèse sur le sol incandescent, et la poussière de la route brûle comme une cendre. Les gousses noires des genêts éclatent avec des pétillements d’incendie. Joignez qu’aux approches du littoral le pays se dénude, revêt des aspects éblouissants de steppe. Pas un îlot de feuillage où reposer la vue ; rien qui fasse écran. A peine, de-ci, de-là, un maigre bouquet de pins balançant à la cime de leurs fûts rougeâtres des panaches aussi inconsistants que des fumées et qu’on dirait volatilisés. Les ors des landes rutilent, les eaux vaseuses des tourbières ont des miroitements d’étain fondu. C’est une fureur, une orgie de lumière. Il n’est pas jusqu’aux rares maisons disséminées dans ces grands espaces, vieux logis de pierre ou cahutes en pisé, qui ne mêlent une note ardente à l’embrasement universel. La coutume est, en effet, de les recrépir à neuf en l’honneur de la fête du Tantad. Toute la semaine, des équipes de badigeonneurs ont arpenté ces parages. Le lait de chaux a coulé à pleines seilles. On l’a prodigué aux façades, aux cheminées, à l’ardoise même ou au glui des toits. Et maintenant les chaumines endimanchées resplendissent d’une blancheur crue, font penser à des marabouts algériens sur les Hauts-Plateaux.
Heureusement pour les piétons que d’antiques chapelles votives leur tiennent en réserve, de distance en distance, d’exquises haltes d’ombre et d’humide fraîcheur. Closes comme des tombes le reste du temps, il est entendu qu’elles doivent demeurer ouvertes, jour et nuit, pendant la période du pèlerinage. Il y règne une demi-obscurité de crypte. Tout le moisi des siècles pleure le long de leurs murs verdis et, dans les vasques des bénitiers, frissonnent des plantes fontinales. Nous visitons, en passant, une de ces chapelles, bâtie sur les ruines d’une Commanderie de Templiers, au village de Kermoustêr. Quand nos yeux se sont faits au pâle jour de soupirail qui descend par les lucarnes à vitraux, nous distinguons de grands corps d’hommes qui, dépoitraillés, le pantalon troussé jusqu’à mi-jambes, dorment vautrés sur les dalles, avec leur veste sous la tête, en guise d’oreiller. A l’espèce de chechia qui les coiffe, à leur profil osseux et mince, à leur nez recourbé en bec d’oiseau de proie, il est aisé de reconnaître des Paganiz, durs goémonniers de Guissény ou de l’Aber-Vrac’h, issus d’un sang de naufrageurs. Ils ont dû partir hier de l’extrême Léon et voyager toute la nuit, aux étoiles. Mais ce n’est là qu’un jeu pour ces éternels coureurs de grèves. Et puis, que ne feraient-ils pas pour saint Jean ! Leurs pères, dit-on, le priaient en ces termes :
« Jean de Plougaznou, par la vertu de ton doigt aiguise notre vue. Donne-nous le regard des cormorans, qui perce les ténèbres de la mer et de la nuit, afin que nous voyions venir de loin l’épave et, de plus loin encore, le maltôtier[57] ».
VII
Un carrefour, la bifurcation de deux routes. L’une file tout droit sur Plougaznou, dont la bourgade et le clocher se détachent en silhouette au sommet d’une large croupe chauve derrière laquelle on devine la fin des terres, l’ouverture béante de l’immensité. L’autre, il n’y a pas à douter un instant où elle mène. A son embranchement est un calvaire qui fait par la même occasion l’office de poteau indicateur. Un bras, détaché de quelque Christ hors d’usage, a été cloué au fût de la croix, et son geste est si clair que le toucher des aveugles ne s’y trompe pas plus que les yeux des voyants.
Ils sont légion à cette fête de la lumière, les aveugles ! Beaucoup y viennent exhiber leurs prunelles éteintes, pour faire argent de leur infirmité. Peut-être même tous ne sont-ils pas des « emmurés » authentiques. La mendicité, qui fut longtemps un sacerdoce en Bretagne, s’y transforme peu à peu en une industrie, comme ailleurs, et qui a ses chevaliers. Mais ils sont nombreux aussi, les infortunés que leur foi seule et l’attente d’une guérison, vingt fois espérée, vingt fois remise, entraînent vers les puissances curatives du Tantad. Pourquoi la flamme sainte ne renouvellerait-elle pas en leur faveur le miracle qu’elle passe pour avoir si souvent accompli ? Telle est la pensée qui se peut lire sur plus d’une face fervente aux paupières douloureusement contractées. D’aucuns la proclament tout haut, avec une singulière intensité d’accent, témoin, par exemple, ce chef sabotier du « Bois de la Nuit »[58] rencontré au moment où la prudence et plus encore le pittoresque du coup d’œil nous invitent à quitter la voiture, pour descendre à pied, mêlés à la foule, la rampe délicieusement agreste de Traoun-Mériadek.
Vigoureux et de taille élancée comme les hêtres de sa forêt natale, il chemine d’une allure à la fois fougueuse et saccadée, en s’appuyant du poing à l’épaule d’une jeune fille qu’il domine de toute la tête. Leur groupe évoque des réminiscences antiques. Vous diriez d’un Œdipe breton conduit par une Antigone paysanne. Par intervalles ils se renvoient quelques mots brefs, toujours les mêmes. L’Œdipe demande, d’une voix concentrée :
— Eh bien, commence-t-on à l’apercevoir ?
Et l’Antigone répond, les mains en abat-jour au-dessus des yeux :
— Non, mon père, pas encore.
Brusquement, elle s’arrête et dit :
— Le voilà !
« Lui », c’est le coq doré qui surmonte la flèche en plomb de Saint-Jean : il vient d’émerger au creux du val, entre deux vagues de verdures, dans le soleil. L’aveugle s’est prosterné, d’un mouvement si impétueux que nous avons cru, d’abord, à une chute. Et, promenant ses mains à plat sur le sol poudreux, il s’écrie :
— Terre de Saint-Jean, ô toi que j’embrasse !… Des yeux ! rends-moi des yeux ! Que je ne m’en retourne point, sans t’avoir contemplée !
Quelqu’un, près de nous, murmure au passage :
— Je le reconnais : il est déjà venu l’année dernière… C’est l’homme que la foudre a touché.
Soyez sûr qu’il reviendra de même l’an prochain, et toutes les années qui suivront, tant qu’il en aura la force. Ses jambes s’useront plus vite que sa patience. Sa résignation, comme celle de toute cette race soi-disant fataliste, est faite d’une espérance infinie… Et de quelles séductions extraordinaires lui et ses pareils ne doivent-ils point la revêtir en imagination, cette « Terre de Saint-Jean », patrie du feu et de la lumière, vers qui se tendent, avec une confiance si indomptable, toutes les énergies de leur désir !
Elle est là, qui déploie à nos pieds son hémicycle charmant, et, après les grandes étendues torrides dont nous sortons, c’est, en vérité, l’oasis, avec tout ce que le mot éveille de frais, de riant, de pastoral. Une courbe de collines rocheuses terminées en promontoires enserre une vallée profonde, délicieusement feuillue. Tous les verts y marient leurs nuances, depuis les plus légers, les plus délicats, jusqu’aux plus opulents et aux plus sombres. Dans la perspective, la mer apparaît ; on la voit en hauteur sur le ciel dont elle ne se distingue que par un bleu, non pas plus dense, mais plus vibrant. Elle repose entre les deux pointes extrêmes de Plougaznou et de Guimaëc comme entre les bords d’une coupe immense, merveilleusement ouvragée, où courent, ainsi que des incrustations de gemmes, l’améthyste des bruyères et l’or des ajoncs. C’est un des attraits spécifiques de Traoun-Mériadek, cette grâce sylvestre unie à la splendeur du décor marin. Mais, ce que l’on y goûte davantage encore, surtout au seuil brûlant de l’été, c’est l’abondance et, en quelque sorte, le foisonnement des eaux vives. On les respire dans l’air, avant qu’elles se soient montrées. On les sent filtrer de toutes parts, en gouttes perlantes, en ruissellements silencieux. Il semble qu’à presser du pied le sol, on les en ferait jaillir, comme d’une mamelle trop pleine, par tous les pores.
Nous sommes désormais dans l’empire des naïades. La route même leur appartient. Nous marchons, enveloppés, baignés, de leur haleine de mousse humide. A chaque pas, quelque source surgit. Celle-ci dort, immobile, sous une nappe de lentilles d’eau ; celle-là nourrit une cressonnière touffue où achève de s’enlizer une antique croix monolithe, datant de l’époque gallo-romaine ; cette autre, désespoir de l’agent voyer, s’échappe sournoisement du cailloutis de la chaussée qu’elle dégrade et ravine à plaisir ; une quatrième… Mais ce serait extravagance pure que de les vouloir dénombrer. Un dicton local n’affirme-t-il pas qu’il coule plus de fontaines à Saint-Jean qu’il n’entrera d’âmes dans le Paradis !
Un temps fut, toutes ces naïades eurent leur temple, toutes ces fontaines, leur édicule en pierres sculptées. Plusieurs en ont conservé de beaux restes. Une surtout veut être mise hors de pair. Elle s’épanche dans l’enclos même de l’église et, pour cette raison, a toujours été l’objet d’une vénération sans égale. On lui a donc élevé un habitacle digne des mérites qu’on lui prête ; et ce n’est pas une médiocre surprise pour le voyageur que de découvrir en cet humble cimetière de village, au fond d’une combe perdue, un des spécimens les plus élégants de l’art de la Renaissance en Bretagne. Il fut un maître à sa façon, le ciseleur inconnu qui, d’une masse informe de plomb, sut dégager cette œuvre svelte, cette vivante fleur de métal, aux trois calices harmonieusement superposés, sécrétant eux-mêmes et se versant de l’un à l’autre la rosée qui perpétuellement les abreuve et les reverdit. Dans le pays, on la désigne sous le nom de Feunteun-ar-Bis, la « Fontaine du Doigt », ou encore de « Source-Mère », Ar Vamm-Vommen. Une pèlerine avec qui je cause dans la descente me dit à son sujet :
— Lorsque le jeune soldat, porteur de la relique, se retrouva dans sa paroisse, il vint d’abord à cette fontaine se rapproprier, avant d’assister à la messe, et nettoyer son visage et ses mains de la poussière des routes normandes. L’eau, incontinent, se mit à bouillir, comme sous l’action d’un grand feu. C’était la vertu du saint Doigt qui venait de passer en elle. Elle en demeure imprégnée depuis lors. Pour plus de sûreté, cependant, tous les ans, après le Tantad, le clergé plonge à nouveau la relique dans la fontaine et chaque fois, dit-on, celle-ci fume comme au contact d’un fer rouge. Mais son efficacité est éternelle. Il n’y a pas de maladie dont elle ne guérisse en tout temps. Aussi est-ce par elle que l’on commence ses dévotions et par elle qu’on les finit. Voyez plutôt comme il y a déjà foule autour du bassin…
Masqué par les arbres, le village se dérobe encore ; mais, dans une éclaircie, l’on aperçoit un coin de cimetière et des irisations d’eaux jaillissantes, flottant et se jouant au-dessus d’un fourmillement humain dont on ne distingue guère que les chapeaux noirs, les coiffes blanches et des bras, d’innombrables bras tendus en un même geste invocateur… L’odeur de mousse humide se fait plus forte, plus pénétrante, mêlée à une senteur capiteuse de flouve pâmée. Par instants, des souffles iodés annoncent la plage toute proche.
Puis, ce sont des parfums d’une autre espèce, — moins agréable, — exhalés par des cuisines en plein air. Dans les menus prés qui bordent le chemin, au bas de la pente, des cabaretières venues de Morlaix ou de Lanmeur ont improvisé des âtres primitifs, à l’aide de quelques galets des grèves. A genoux dans l’herbe fauchée, elles pétrissent de la pâte, pèlent des pommes de terre, font sauter des crêpes ou rissoler des saucisses. Des piquets de bois liés en faisceaux supportent les chaudrons. Une sorcière aux traits barbouillés de suie, accroupie à côté d’une marmite sans couvercle, ne s’interrompt d’en remuer le contenu que pour glapir, en breton, avec le grasseyement traînard particulier aux Morlaisiennes des faubourgs :
— Du café, mes braves gens ! Du bon café !… A deux sous, l’écuelle !
Et, après les feux de bivouac, voici le baraquement forain, toute une ruelle de boutiques où, sous les auvents de toile criblés de soleil, étincellent les verroteries et les clinquants. De maisons bâties il n’y a toujours point trace. Par delà les étalages pourtant un porche se dresse, un arc de triomphe monumental, majestueux et solitaire comme une ruine, vestige superbe, dirait-on, de quelque civilisation disparue. Des statues s’effritent dans ses niches. Entre les pierres disjointes courent les végétations rampantes et tenaces, amies des vieux murs. Et deux mendiants, deux êtres aussi délabrés, aussi vétustes que les contreforts auxquels ils s’appuient, ont l’air de prophétiser sur Ninive. En réalité, ce sont les perfections de Sant Iann Badézour qu’ils exaltent.
Ce porche est l’entrée du cimetière. Nous sommes à Saint-Jean.
VIII
Pour enfouie que soit la petite bourgade mystique au plus secret de son cirque de collines et sous l’impénétrable couvert de ses ombrages, encore ne laisse-t-elle pas de recevoir, de temps à autre, la visite d’un touriste en quête d’inédit ou d’un amateur de villégiatures pas cher. On y trouve donc une auberge décorée du nom d’hôtel, la plus avenante, d’ailleurs, qui se puisse rêver. Mais ce qui lui donne un intérêt tout spécial, un jour de pardon, c’est sa situation privilégiée en face de l’église, dont elle forme, pour ainsi dire, une annexe profane, et c’est aussi la vue qu’on en a sur les arrière-plans du vallon, vers la mer. De la chambre qui m’est attribuée à l’étage, le regard plonge, par la baie du portail, jusque dans la pénombre bleuâtre de la nef, constellée de cires ardentes, embrasse les évolutions des pèlerins dans le cimetière, autour de la fontaine sacrée, suit la molle inflexion des prairies, en contre-bas du bourg, et n’est arrêté que par l’énorme étrave rocheuse qui abrite Saint-Jean-du-Doigt, du côté de l’occident.
Un sentier de montagne serpente au revers de cette crête abrupte, parmi des sicots de chênes nains, des traînées de bruyère rose et de somptueux champs d’ajoncs.
— Par là, m’a dit l’hôtesse, va descendre, au premier son de vêpres, la procession de Plougaznou. C’est un spectacle qui en vaut la peine, vous verrez.
Justement, les cloches s’ébranlent. Et, comme si elle n’eût attendu que ce signal, une grande bannière écarlate, lamée d’or, s’érige par degrés de derrière la hauteur, puis, tout à coup, se détache en plein ciel, et s’enfle, pareille à la voilure de pourpre de quelque vaisseau prestigieux. A sa suite, il en point une seconde, une troisième, d’autres encore, balançant au rythme de la marche, celles-ci leurs velours violets ou cramoisis, celles-là, leurs brocarts émeraude. Quand le cortège s’engage dans la pente ensoleillée, l’effet n’est véritablement pas banal, de toutes ces oriflammes échelonnées comme en une merveilleuse gamme de teintes que la magnificence de la lumière enrichit d’une splendeur unique. Des jeunes filles vêtues de blanc, des Trégorroises aux frêles cornettes empesées, d’une finesse et d’une transparence d’élytres, se pressent au pied de chaque hampe, sur les pas du porteur, et tiennent, j’allais écrire manœuvrent, les cordons, car, aux endroits trop escarpés, elles sont obligées de s’y suspendre comme à des câbles, pour redresser la lourde étoffe et permettre à l’homme, que le fardeau entraîne, de ressaisir son équilibre compromis. En sorte qu’elle vous revient tout naturellement à l’esprit, la comparaison du navire de féerie, célébré dans une vieille chanson de bord, dont les agrès étaient de fil d’argent et l’équipage composé de pucelles.
Des guetteurs, postés dans les galeries hautes du clocher, sont descendus en criant :
— Plougaznou ! Plougaznou !
Un remuement de foule se fait dans l’église. C’est la procession de Saint-Jean qui sort à son tour, enseignes déployées. Le rite veut qu’elle aille recevoir celle de Plougaznou, à la limite des deux paroisses. Le lieu de la rencontre est un antique pont de roches jeté, en aval du village, sur le ruisseau qui sert de ligne de démarcation. De chaque côté, les croix s’avancent, s’inclinent, se donnent le baiser de paix. Puis, les bannières imitent les croix, penchant l’une vers l’autre les éclatantes images de saints dont elles sont ornées. Quand la grande bannière de Saint-Jean va pour rendre l’accolade, il se produit soudain dans l’assistance un mouvement de curiosité vive et presque d’angoisse. C’est qu’elle n’est pas d’un maniement facile, cette colossale tapisserie, chef-d’œuvre de plusieurs générations de tisseurs d’or, où toute la scène du baptême du Christ est représentée. Elle jouit d’une renommée sans égale dans toute la Bretagne bretonnante, non seulement pour sa beauté, mais pour son poids. A cause de cela surtout, elle passe pour une espèce de palladium. Son armature transversale a l’ampleur d’une vergue, et sa hampe, l’épaisseur d’un mât. Aussi n’y a-t-il que des athlètes à pouvoir briguer l’honneur de la porter. Il n’en est point de plus recherché, en cette partie du Trégor. Jadis, on le décernait au concours. Pas de commune, pas même de hameau qui n’envoyât son champion. Vainqueur, il était entouré de la même considération que, chez les Grecs, le gagnant de la couronne olympique. Il devenait pour ses compatriotes un sujet d’orgueil : on parlait de lui comme d’un mortel d’essence supérieure, comme d’un héros, et les Pindares du canton rimaient des strophes à sa louange.
De nos jours, les pèlerins du dehors ont cessé de prendre part à ce sport sacré. Mais les jeunes hommes de Saint-Jean continuent de le pratiquer avec autant d’ardeur que leurs pères. Quatre, cinq mois avant le pardon, ils se réunissent tous les dimanches dans une aire de ferme, pour s’exercer à « l’épreuve de la perche ». Le poids de cette perche, très longue et garnie de ferraille à son extrémité la plus grosse, a été calculé d’après celui de la bannière, et l’épreuve consiste, d’abord à la soulever de terre, en la saisissant par le bout mince, puis à la mâter toute droite, enfin à la promener un nombre déterminé de fois autour de l’aire, à travers les fumiers mous et les brousses sèches dont le sol est jonché. C’est, du reste, un métier où il n’est pas rare que l’on se casse les reins.
— Voyez-vous, — me dit un processionneur auprès duquel je me suis faufilé, — il y a toujours à craindre mort d’homme sur ce pont, au moment où la grande bannière s’incline pour le salut… Une année, j’ai vu le porteur s’abattre raide, les veines de la poitrine rompues. Le recteur n’eut même pas le temps de l’administrer. Par exemple, on lui fit des funérailles de prince, et sur sa pierre tombale…
Un vaste murmure d’admiration a couvert la voix de mon interlocuteur. Les yeux brillent, les faces rayonnent. On se pousse les coudes. Des interjections courent, entre haut et bas, de lèvres en lèvres :
— Hein ! ce petit Landouar, tout de même !…
— Ça, au moins, c’est une révérence !
— Pas un pli dans le visage !…
— Ni un tremblement dans le jarret !…
L’hymne entonnée à tue-tête par les chantres, les cloches qui, maintenant, sonnent à toute volée empêchent sans doute ces propos flatteurs de parvenir aux oreilles du petit Landouar. Mais, arriveraient-ils jusqu’à lui, il ne les entendrait pas. Il est tout entier à sa fonction, l’esprit ramassé comme les muscles, ses doigts crispés et durcis, pareils à de jaunes sarments de lande, son cou de taurillon rentré à demi dans ses épaules noueuses et trapues, le regard fixe, hypnotisé par cette grande soie flottante qui plane au-dessus de lui comme une gloire et l’exalte, pour une minute désormais inoubliable, jusqu’à l’ivresse des triomphateurs.
Il n’est d’ailleurs pas au bout de sa tâche. Là-bas, devant le porche du cimetière, d’autres processions attendent le baiser d’accueil. Voici Garlan, voici Lanmeur, voici Loquirec. Et j’en passe. Tout le pays d’entre l’estuaire de Morlaix et la Pointe d’Armorique a délégué ses prêtres et ses croix, ses oriflammes les plus éclatantes et ses suisses les plus chamarrés. Et c’est un papillotement indicible, une débauche, une frénésie de couleurs. Ah ! qu’elle est loin, la Bretagne conventionnelle, la Bretagne éteinte et grise des faiseurs de vers et des littérateurs ! Ici, tout vibre, tout resplendit, tout flamboie. Les haleines du feu ont, en quelque sorte, vitrifié le ciel et la mer ; la terre même répand une odeur chaude et comme fermentée. Les herbes, les sources distillent je ne sais quels baumes. Une exubérance vraiment divine épanouit toutes choses. On sent frémir autour de soi les mystérieuses puissances de la vie et de la fécondité. Aussi bien, l’instant approche où le disque solaire, avant de précipiter sa chute vers l’horizon, va darder sur la colline vouée à son culte toute la véhémence de ses rayons élargis.
Elle se dresse, cette colline, à l’orient du village dont elle porte les dernières maisons accrochées à son versant. Un raidillon y monte par le plus court, entre deux hauts talus surplombants où des souches de chênes, vieilles de plusieurs siècles, tendent vers vous des moignons difformes, comme une séquelle de mendiants monstrueux. Le sol est raviné sous les pieds : il semble que l’on marche dans le lit desséché d’un torrent. Un torrent d’hommes, de femmes, s’y engouffre, en effet, mais pour escalader la crête. On se hâte, on se bouscule. C’est à qui parviendra le plus vite sur le lieu du Tantad. Je retrouve à mi-côte l’aveugle du Bois-de-la-Nuit. Ce n’est plus sa fille qui le guide, c’est lui qui l’entraîne. Il grimpe de son allure désordonnée de somnambule, se heurtant aux gens, trébuchant aux pierres, roulant au-dessus du flot humain sa belle tête douloureuse et farouche de Titan foudroyé.
— Çà, cousin, — lui dis-je, dans la langue de sa montagne, et en me servant d’une appellation chère aux sabotiers, — qu’est-ce donc qui vous presse si fort ? Savez-vous que votre jeune fille est tout en nage ?
— Oh ! fait-il, elle se reposera là-haut. Moi, il me faut ma place au Tantad !
Puis, d’une voix plus sourde :
— Si je n’ai pas été guéri l’an dernier, c’est ma faute : j’aurais dû m’avancer plus près de la flamme. Cette fois, je veux être à la toucher, sentir sa brûlure jusqu’au fin fond de mes prunelles…
Et, stimulé par l’attente, que dis-je ? par la certitude du miracle, il se rue d’un élan plus impétueux encore à l’assaut de la cime sainte qui, tout à l’heure, va se couronner d’un buisson ardent, ainsi qu’un Horeb breton.
IX
Trois chemins se croisent sur le sommet, dessinant un carrefour, une de ces esplanades triangulaires qui, comme les trivia de l’ère païenne, passent, en Bretagne, pour des lieux sacrés ! Les restes visibles d’un dallage attestent qu’une des nombreuses voies romaines qui, de Carhaix ou Vorganium, gagnaient la mer, eut ici son point d’aboutissement. Les divinités latines et gauloises ont fraternisé sur ces hauteurs. Un peu de leur âme y survit toujours, mêlé à l’espace, à la lumière, au rire des vagues, aux champs de blé noir en fleur et de grands seigles frissonnants. Le christianisme a eu beau multiplier ses symboles, il ne les a point exorcisées. C’est ainsi qu’un calvaire planté au centre du carrefour a pour socle des pierres empruntées à l’ancienne route et que des légionnaires ont équarries. Tout à côté se creuse le bassin monumental d’une fontaine — oui, d’une fontaine encore ! — où la divonne primitive continue de servir à des ablutions peu orthodoxes, sous les yeux, d’ailleurs placides, d’une statue enguirlandée de saint Jean.
Mais ce qui reporte surtout l’esprit aux formes les plus antiques de la croyance humaine, c’est la pyramide du Tantad. Elle se dresse en une meule énorme, semblable au bûcher de quelque chef homérique, dominant le pays entier, écrasant le calvaire lui-même de son ombre. Pour la construire, chaque « feu » de la commune a fourni sa gerbe d’ajonc. Des hommes, toute la journée d’hier, ont empilé, tassé. Puis, sur le soir, les femmes ont parfait l’œuvre. Elles sont venues en chœur y suspendre des rubans, des feuillages, y piquer des roses et des pavois, donner un air de grâce riante à sa lourde architecture hérissée. Après quoi, pour finir, l’on a tendu par-dessus la vallée le câble qui, de temps immémorial, doit relier le Tantad au clocher de l’église. Que si vous demandez à quel usage, vous recevrez des indigènes cette réponse quelque peu sibylline :
— C’est par là que monte le Dragon.
A l’époque où écrivait Cambry, il en était à Saint-Jean comme dans tous les pays où s’est conservée la tradition des fêtes du solstice, et l’on ne procédait à l’embrasement du Tantad qu’à la nuit close. On le différait même jusqu’à ce que l’obscurité fût complète. Soudain, à l’appel du Veni Creator poussé par les prêtres, un archange éblouissant de feux et d’artifices fendait les ténèbres, volait au bûcher, et, après l’avoir frôlé de ses ailes flamboyantes, s’évanouissait. Tout le monde n’était évidemment pas dupe du sortilège. Mais l’étrangeté de cette scène nocturne ne laissait pas de causer une forte impression aux plus avertis. Et combien étaient-ils en Basse-Bretagne, au XVIIIe siècle, de « pardonneurs » à qui les prestiges de la pyrotechnie fussent familiers ? Quant aux autres, — c’est-à-dire à la presque universalité, — l’on conçoit sans peine leur émerveillement et leur trouble. La plupart en étaient encore à l’ingénuité du moujik russe qui, dans l’église du Saint-Sépulcre, le jour de Pâques, regarde descendre le Saint-Esprit en une pluie d’étoupes enflammées. Ils n’avaient point le sentiment d’assister à une fantasmagorie pieuse, mais bien à un phénomène surnaturel. Et ils étaient d’autant moins éloignés de croire à la réalité céleste de l’ange que la nuit ne leur permettait de rien distinguer de l’appareil qui le faisait mouvoir ! Quelles danses frénétiques autour du Tantad ! Et, ensuite, quels retours délirants sous le tiède firmament de juin, criblé d’étoiles ! Beaucoup ne se couchaient pas, restaient par troupes à errer dans les landes et le long des grèves, ou à se poursuivre les uns les autres, avec des : « Iou ! » sauvages, en agitant des brandons.
C’est, je pense, pour obvier à ces désordres, d’un caractère par trop orgiastique, auxquels les femmes elles-mêmes n’étaient point sans prendre plaisir, qu’il fut jugé préférable d’avancer la cérémonie du Feu et de la célébrer à l’issue des vêpres, en plein jour. Mais, du coup, la suppression de l’ange s’imposait. Il n’avait plus de raison d’être. Le jeu de son apparition devenait une machinerie vulgaire, susceptible peut-être de prêter à rire, du moment qu’il fonctionnait à découvert et laissait voir ses ficelles — c’est le mot propre — aux yeux les plus abusés. On le relégua donc dans quelque grenier, en lui substituant une simple boîte d’artifice. C’est cette boîte que les bonnes gens appellent « le Dragon ».
— Si vous cherchez une place, les meilleures sont de ce côté, fait derrière mon dos une voix connue.
Parkik, avec sa « douce ». Ils sont montés tout droit au Tantad ; à vrai dire, ils ne sont venus que pour lui. Et leur cas est celui de la majorité des pèlerins, il faut croire, puisque, au lieu de se rendre à vêpres, la multitude s’est précipitée vers la hauteur. Ce n’est pas l’esplanade seulement qui est envahie : les talus d’alentour, les cultures même qu’ils enclosent sombrent, sillon après sillon, sous le flux sans cesse grossissant où, parmi le noir compact des feutres d’hommes, la légèreté des coiffes féminines frisotte avec des blancheurs d’écume. Vainement les métayers des fermes voisines s’efforcent de sauvegarder leurs champs.
— Épargnez au moins le blé ! supplient-ils d’un ton lamentable.
— Bah ! saint Jean vous dédommagera ! leur est-il riposté.
Notez qu’en temps ordinaire ces féroces piétineurs de moissons tiendraient pour sacrilège celui d’entre eux qui se risquerait à fouler un épi. « Sois pieux envers l’herbe du pain, respecte-la comme ta mère », dit un proverbe breton. Mais il s’agit bien de proverbes, le jour du Tantad !…
— Puis, m’explique Parkik, soyez sûr qu’au fond les paysans lésés ne sont pas aussi fâchés qu’ils en ont l’air. Ils ne sont pas nés de ce matin. Lorsqu’ils ont semé, à l’automne, ils savaient de science certaine que la récolte n’irait point à maturité. S’ils ont semé quand même, c’est qu’il leur plaisait ainsi… Il y a des pertes qui sont des gains… Orges, froments, seigles saccagés, tout cela, monsieur, c’est Lôd an Tân (la part du Feu) ! Et l’offrande qu’on fait au feu, le feu la rembourse au centuple.
— Alors, ces malheureux qui se plaignent seraient plus malheureux encore si les fidèles du Tantad ne leur donnaient pas sujet de se plaindre ?
— Comme vous dites. La preuve, c’est qu’il n’y a pas dans la paroisse de fermiers plus prospères.
D’aucuns ne s’en remettent pourtant pas exclusivement à la « bénédiction du Feu » du soin de les rémunérer. Car, tandis que nous achevons de nous hisser sur la lisière d’un champ d’avoine formant terrasse, des paroles aigres s’échangent près de nous entre une femme aux allures de mégère et des pèlerins déjà installés.
— Je vous dis que c’est un sou par place ! hurle-t-elle.
— Comme à l’église, alors ? objecte quelqu’un, d’un ton gouailleur.
— Parfaitement, et si vous trouvez que c’est trop cher, décampez !
— Jamais de la vie !… La vue du Tantad est à tout le monde.
— Oui, mais mon champ est à moi, peut-être ?
— Oh ! nous ne l’emporterons pas, soyez tranquille !
Finalement chacun s’exécute, non sans accompagner son obole d’une imprécation :
— Puisse notre monnaie vous coller aux mains !
— Que les flammes du Tantad vous consument dans l’éternité !…
Je regarde Parkik. Scandalisé, il hoche la tête et soupire :
— Ce sont les mœurs nouvelles… Les étrangers de la saison des bains ont introduit dans la contrée la maladie de l’argent… Et maintenant cette avaricieuse profite de ce que son lopin de terre est le mieux situé.
Le fait est que nous y serons admirablement pour tout voir. Quelques mètres à peine nous séparent du Tantad, et, par delà les épaisses houles vivantes qui déferlent à sa base comme autour d’un gigantesque récif, nous embrassons le panorama de Traoun-Mériadek, avec le cercle de Manche, le riche diadème d’eau bleue qui l’enserre, depuis les roches de Primel jusqu’aux plages solitaires du Crec’h-Meur. A nos pieds s’amorce la route en lacet où va, dans peu d’instants, se déployer la pompe des cortèges officiels. De pente relativement douce, elle descend vers la bourgade en suivant toute la courbe de la vallée qu’elle traverse dans sa plus grande largeur. Des rangées de frênes, de sveltes et fines colonnades de peupliers la bordent, en font une espèce d’avenue verte, baignée d’un jour plus discret. Ajouterai-je, quoiqu’on l’ait deviné déjà, qu’à chacun de ses paliers s’égoutte d’une margelle moussue le pleur tintant d’une fontaine ?
Les innombrables paires d’yeux de la foule tantôt consultent le soleil, tantôt s’abaissent vers le clocher de Saint-Jean. Un vent d’impatience fait onduler les têtes par longues vagues et gronder le bourdonnement des voix en une puissante rumeur de mer. La timide fiancée de Parkik elle-même se laisse gagner à la fièvre générale, au point de froisser entre ses doigts le bouquet de « fleurs de feu » qu’une pauvresse vient de lui vendre.
Tout à coup, un cri, — un cri formidable, — jailli de plus de deux mille poitrines :
— La fusée !
On se montre le ciel, au-dessus de l’église. J’ai juste le temps d’y voir briller une infime lueur et se dissiper une pincée de cendre. Mais dans les nerfs de la multitude le tressaillement des grandes liesses populaires a passé. Là-bas, toutes les cloches à nouveau sont en branle. La combe entière vibre comme une immense cuve sonore. Et les oriflammes aussi font leur réapparition. Elles tourbillonnent un moment à l’intérieur du cimetière, puis s’engagent dans la voie sainte. Nous les voyons glisser une à une, avec une lenteur majestueuse, tels que de splendides fantômes, sous les arbres. Les dernières sont encore au fond de la vallée que les premières débouchent sur le plateau. A mesure qu’une croix surgit, allumant ses fulgurations d’argent ou d’or parmi les reflets des velours et des soies, une acclamation retentit et la salue du nom de la paroisse dont elle est l’emblème. La procession se déroule au bruit des chants. Par intervalles, des fusillades éclatent, qui lui donnent un faux air de fantasia orientale. Et, tout aussitôt, c’est une autre image qui se présente, évoquant, cette fois, non plus le souvenir seulement, mais l’illusion même des lustrations antiques. Un chœur de jeunes filles s’avancent, précédées d’un bélier blanc qu’un enfant, vêtu d’une peau de bique, conduit. Elles tiennent l’animal par des laines multicolores attachées à son cou. Sa toison a été soigneusement lavée, peignée ; des touffes de rubans flottent à ses cornes. Quant à l’enfant qui l’escorte, il marche avec un sérieux, une gravité de jeune victimaire. L’honneur pour lui n’est pas mince d’avoir été appelé à mener l’« Agneau bénit ». Tant de ses camarades y aspiraient, qui, comme lui, réunissaient les deux conditions requises : n’avoir pas franchi l’âge d’innocence et être inscrit au registre des baptêmes sous le prénom de Jean !
Les gendarmes ont ouvert une percée dans la foule et fait évacuer les abords immédiats du Tantad. Un vieux tambour, qu’on dirait échappé d’une gravure de Raffet, bat de ses mains séniles une caisse falote et surannée. Les gardes nationaux — en Bretagne rien ne meurt — forment la haie, appuyés à d’extravagantes espingoles à pierre dont plus d’une a besogné dans les guerres chouannes. Et alors commence le défilé des diverses processions autour du bûcher. Pendant que les bannières passent après les bannières et que les miraculés d’hier et de demain se succèdent en une kyrielle interminable, qui égrenant des chapelets, qui brandissant des cierges, des paysans, près de la fontaine, attachent des pièces d’artifices à des poteaux dont je n’avais pas encore compris l’utilité.