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Au pays des pardons

SAINT-JEAN-DU-DOIGT LE PARDON DU FEU (continued 2)

Reading edition

— Ils n’ont pourtant pas l’intention de les tirer tout de suite ? dis-je à Parkik.

— Si fait, me répond-il. C’est le préambule obligé du Tantad.

Il faut avoir assisté à des épisodes de ce genre, qui, partout ailleurs, seraient d’une bouffonnerie irrésistible, pour savoir jusqu’où peut aller la capacité d’idéalisme de cette race. Je reverrai toujours le frémissement d’aise de ce peuple si délicieusement enfantin, à chaque fusée qui partait en sifflant. Elle zébrait à peine le ciel d’un trait blanchâtre et, là-haut, au lieu de se résoudre en étoiles, avortait. Mais les âmes n’en étaient, pour cela, ni moins passionnées, ni moins ravies. Là où mes yeux à moi n’apercevaient qu’un pâle flocon de fumée grise, les leurs contemplaient toute une magique floraison d’astres. Ils réfléchissaient dans l’espace le mirage de leur propre songe. Et quels transports d’écoliers ! Quelles joies violentes et puériles, toutes les fois que la baguette enflammée menaçait de fondre sur quelqu’un, au risque de le blesser !…

Comme je demande si l’on n’a jamais eu à déplorer d’accident, un voisin prononce :

— Depuis que je me connais, je n’en ai entendu mentionner qu’un seul et, s’il se produisit, ce fut par la permission de saint Jean.

— Ah ?

— Oui, un bourgeois de la ville, un mécréant, était venu comme ça en partie de plaisir, pour faire son monsieur et pour se gausser. « Sont-ils brutes, ces gens-là, disait-il, de tirer un feu d’artifices à cinq heures du soir, au mois de juin, en plein soleil ! » Il n’avait pas fini, qu’une baguette lui crevait l’œil. Sa moquerie s’acheva en un beuglement affolé. La punition était rude. Mais voilà ! le Feu est comme la Terre : il est trop vieux pour souffrir qu’on lui manque de respect.

Il s’est fait un calme relatif. Les prêtres ont pris place sur les degrés du calvaire et les oriflammes ont été momentanément mises à l’abri dans une cour de ferme. Seule, la maîtresse-bannière de Saint-Jean demeure debout en face du Tantad. Sur un signe du « recteur », Landouar, le petit athlète au torse noueux et tout en râble, l’élève et l’abaisse par trois fois.

— C’est le signal ! — m’avertit Parkik à mi-voix, comme s’il parlait dans une église.

La foule elle-même s’est tue. Tous les regards sont dirigés vers la galerie de la tour où s’agitent de minuscules formes humaines dans l’ardeur des derniers préparatifs. Il s’écoule quatre ou cinq minutes solennelles. Les visages se tendent, avides, presque anxieux. Enfin, la corde tressaute. Et, avec le fracas d’une décharge de mousqueterie, le « Dragon » s’élance, en oscillant… Les vœux que l’on fait durant qu’il franchit les airs sont, paraît-il, sûrs d’être exaucés, à la condition, toutefois, qu’il vole d’un trait jusqu’au but. Car il arrive qu’il reste en détresse ou même qu’il rebrousse chemin. Les gens préposés à sa manœuvre racontent qu’il a son humeur et ses caprices : précisément, le voici qui feint de se ralentir. Déjà des bouches désappointées murmurent :

— Pas de chance ! C’est raté !

Mais non. Ce n’était qu’une fausse alerte. Les souhaits conçus seront valables. Il a victorieusement accompli son trajet aérien et planté sa morsure dévorante au flanc du bûcher… Un crépitement léger, quelques fumerolles, — et, d’un essor brusque, la flamme bondit, monte, se propage.

— An Tân ! An Tân ![59]

Il monte, lui aussi, il se propage, à l’instar de la flamme, le cri, le cri sacré des immémoriales liturgies solaires, jailli du plus profond de l’âme des ancêtres aux lèvres de leurs lointains descendants. Ainsi les Celtes primitifs glorifiaient l’Esprit de lumière et de vie, autour des feux de la tribu, sur les pentes de l’Himalaya. Leur race, depuis lors, a traversé, dans le temps, bien des millénaires et, dans l’espace, d’incommensurables lieues d’étendue. L’héritage reçu d’eux, elle en a semé les bribes au cours des siècles et au hasard des routes. Il n’importe. Sur cette cime et à cette heure, il est impossible de ne se figurer point que c’est l’écho de leur grande voix qui, par delà les distances et les âges, vient se répercuter encore dans les arcanes de la conscience bretonne, aux confins des mers d’occident.

— An Tân ! An Tân !…

Le spectacle est d’une indicible beauté barbare. Souple et reptilienne, la flamme enlace maintenant le bûcher de ses anneaux. Sous cette puissante étreinte, il semble s’éveiller, secouer sa torpeur de chose, s’élever à l’être. Une vie monstrueuse anime sa masse jusqu’alors immobile. L’âpre caresse du feu le creuse, le fouille, le sculpte, en quelque sorte, et peu à peu dégage du bloc informe une statue, un colosse, une espèce de Moloch noir auréolé d’une nue ardente et drapé d’une pourpre d’incendie.

— An Tân ! An Tân !…

Le rayonnement du dieu est devenu si intense qu’on n’en peut plus supporter ni la chaleur ni l’éclat. Les prêtres ont fui. La multitude elle-même se recule. Il n’y a que l’aveugle du Bois-de-la-Nuit qui, le front découvert et le rosaire aux doigts, s’obstine à braver la fournaise, à fixer sur elle, désespérément, le regard immuable et tragique de ses yeux éteints. Un bruit d’orgues immenses, une tempête de sons s’enfle et se déchaîne par rafales dans les entrailles rouge sombre du Tantad. Tout à coup, un mugissement plus fort suivi d’un soupir très long, très atténué. C’est la flambée suprême, avant le brusque déclin.

— An Tân ! An Tân !…

L’invocation, cette fois, a la douceur mélancolique d’un adieu. Lentement, avec le frisselis d’une soie qui s’affaisse, les braises se sont effondrées, tandis qu’au-dessus il se faisait comme une assomption de flammes dans le ciel… La fille du sabotier, se rapprochant de son père toujours debout à la même place, l’a saisi par le bord de sa veste et lui a dit d’une voix dolente :

— C’est fini !

X

Je suis descendu de la colline sainte, comme les clartés du soleil, masquées à demi par les hautes terres occidentales, commençaient elles-mêmes de s’en retirer. Pour changer d’itinéraire, j’ai pris la route processionnelle où le feuillage délicat des frênes et des peupliers découpait de fines guipures d’ombre mauve. Assises sur les margelles des fontaines, des vieilles, une écuelle à la main, une sébile dans leur giron, vantaient la vertu de chaque source aux pèlerins du Tantad.

— Vous qui avez été au feu, disaient-elles, venez à l’eau, passants !

Et, tout le long de la rampe sinueuse, j’ai voyagé de la sorte, parmi des murmures de litanies, semblables à des fredons d’abeilles autour d’un rucher. Un grand calme tombait du ciel rafraîchi, et la lumière déclinante avait un air de félicité lasse, avec quelque chose d’orageux encore, néanmoins, et de trop éclatant. Chez les gens aussi, les traits détendus conservaient un reste d’exaltation. Ils cheminaient, avares de gestes et de paroles, mais l’ivresse se lisait au brillant des prunelles.

Tous, ils emportaient des « souvenirs » du Feu.

Les uns y avaient fait roussir leurs gaules de pardonneurs, coupées à l’arrivée en terre de Saint-Jean. Les autres, plus prompts ou plus adroits au pillage des tisons, avaient remplacé le bâton de pèlerinage par une tige d’ajonc carbonisé. Les jeunes filles tenaient des bouquets dont la flamme avait consumé les fleurs. Des groupes se séparaient, pour s’en aller chacun dans la direction de son village, et se renvoyaient, en guise d’« au revoir », le souhait sacramentel :

— Yéc’hed ha joa a-beurz sant Yann vinniget ! (Joie et santé de la part de saint Jean béni).

Dans le cimetière, la horde sauvage de mendiants et d’estropiés qui y monte la garde jour et nuit apprêtait son coucher dans l’entre-deux des tombes, sur les bancs de pierre du porche et jusque sous la voûte de l’ossuaire en forme d’oratoire où jadis brûlait la lanterne des morts. Je n’ai fait que traverser l’église. Devant un pilier ceint d’un triple rang de cierges, un prêtre donnait à baiser aux fidèles les reliques de saint Mériadek et de saint Maudez. Un autre, en permanence à la balustrade du chœur, touchait les yeux malades du bout de l’étui de vermeil contenant le doigt du Précurseur. Enfin, près d’une sorte de lavabo en zinc aménagé dans un enfeu, des femmes se mouillaient les paupières et les lèvres avec leurs mouchoirs, qu’elles trempaient et retrempaient dans l’eau miraculeuse, — Dour ar Bis[60], ainsi qu’on en est prévenu par l’inscription bretonne placée au-dessus des robinets… J’ai laissé tout ce monde à ses pratiques et, sans autre compagnie que la claire chanson du ruisseau de Traoun-Mériadek, plus argentine encore dans le recueillement du soir, j’ai gagné la grève.

Des sentiers, fleuris de troènes, d’aubépines, de sureaux, y conduisent en côtoyant des fermes anciennes, des manoirs déchus, bâtis « du temps que vivait la Reine Anne et que Saint-Jean n’était peuplé que de gentilshommes ». Mais à l’extrême pointe, c’est le désert complet, l’infinie solitude. J’y suis arrivé à l’heure de la mer étale. Les promontoires se dressaient, en une série étagée de hautes proues immobiles, sur les profondeurs splendides du couchant. Et derrière leurs carènes d’ombre, là-bas, dans les lointains vers lesquels ils semblaient n’attendre qu’un signe pour voguer, un autre Tantad achevait de s’éteindre, le féerique, le merveilleux Tantad où, chaque soir, se prodiguent en spectacle au monde les incomparables magies du soleil.

Notes in this chapter

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