LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR
Reading edition
A Madame J. Le Roy White.
I
Un matin que j’avais accompagné un ami à la chasse aux oiseaux de mer, dans les parages de Buguélès, nous ne fûmes pas peu surpris, en approchant de ce petit village de pêcheurs, perdu au fond d’une crique de la Manche trégorroise, d’entendre tinter à coups joyeux l’unique cloche de sa chapelle. Buguélès n’étant qu’une « trêve » de la paroisse de Penvénan, on n’y célèbre d’ordinaire la messe qu’une fois l’an, le jour du « pardon », qui ne vient qu’en septembre. Or, nous étions dans la première semaine d’août, comme l’eût attesté, à défaut de calendrier, la merveilleuse lumière estivale qui dorait au loin la mer et les îles, et, plus près de nous, les menus champs de la côte encore couronnés de leurs blés intacts. Que se passait-il donc d’insolite, ce matin-là, et à quelle occasion cette sonnerie d’allégresse dont les notes légères s’égrenaient comme un vol d’alouettes dans l’opulente clarté d’un ciel triomphal ?
Curieux de m’en informer, j’avisai un paysan de ma connaissance, en train de réparer un talus.
— Vous ne savez donc pas ? fit-il, en prenant lui-même un air étonné ; mais c’est Laurik Cosquêr qui épouse Néa Garandel ! Et, à cause que celle-ci est impotente, le recteur du bourg a consenti à ce qu’ils fussent mariés dans la chapelle.
Laurik Cosquêr ? Laurik Cosquêr ?… Ce nom ne fut pas sans réveiller en moi un souvenir resté précis. Enfant, je me rappelais avoir eu en grande vénération un brave homme qui le portait. Laurik est un diminutif de Laur, qui est à son tour un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens qu’on a coutume de désigner par ces diminutifs affectueux : les bambins, les « innocents » et, quelquefois, les vieillards.
Le Laurik Cosquêr dont ma mémoire enfantine me renvoyait soudain l’image appartenait à cette dernière catégorie. C’était un ancien matelot retraité, un « pensionné » de la mer, comme on disait, à qui manquait un bras, le bras droit, tranché d’un coup de hache d’abordage dans je ne sais quel combat. Il était vieux, ou du moins me paraissait tel, avec son collier de barbe grisonnante, ses allures graves de patriarche, sa figure mince, toute labourée de rides qui lui plissaient la peau comme des vagues, et ses oreilles velues de loup de mer, des oreilles aux larges lobes violacés, que traversaient deux anneaux d’or. Mais une jeunesse étrange persistait dans ses yeux bleus, d’un bleu délicat, dont le regard était infiniment doux, quoiqu’un peu triste.
Du temps que ma famille habitait Penvénan, il était rare qu’elle ne l’invitât point à venir manger la soupe du dimanche.
II
Une touchante coutume bretonne, cette soupe du dimanche ! Nos populations rustiques sont demeurées obstinément fidèles à la grand’messe. Elles ne s’y rendent pas seulement par piété, mais aussi par plaisir. Dans les fermes éloignées, on s’y prépare dès l’aube. Maîtres et domestiques, après avoir soigné les bêtes et lâché les chevaux dans les prés, procèdent à leur toilette hebdomadaire. On se débarbouille en commun, à l’auge du puits, dans la cour. Chacun revêt ses habits propres, ses « hardes du dimanche ». Trois sons de cloches, espacés de demi-heure en demi-heure, annoncent l’office : on se met en route à l’appel du premier son.
Au printemps, en été, même dans l’arrière-saison, c’est une fête de s’en aller de compagnie vers le bourg, par les sentiers des champs ou les chemins creux, sous la voûte mobile des branches ensoleillées.
Les vieux ne sont pas moins assidus à la grand’messe que les jeunes. On les voit arriver de leur pas alenti, suçant de leurs lèvres crispées la courte pipe de terre brune, dont ils secouent la cendre sur leur pouce, avant d’enjamber l’échalier du cimetière. Ils ont à l’église leurs places consacrées dans les vieux bancs vermoulus qui entourent la base des piliers, ou sur les marches qui règnent au pied de la balustrade du chœur. C’est de là qu’agenouillés ou assis ils suivent tant bien que mal l’office. Confits pour la plupart en un état de douce somnolence, de vague et ronronnante rêverie, que bercent les trémolos des chantres, ils ruminent d’obscurs pensers ou remuent les poussières de leurs souvenirs, tout en roulant, d’un geste à la fois dévotieux et machinal, les grains usés d’un interminable chapelet.
A l’issue de la messe, un régal d’une essence moins mystique attend les plus déshérités d’entre eux. Il est, en effet, d’usage, en vertu d’une tradition immémoriale dont l’origine remonte peut-être au régime des anciens clans, que, dans toutes les maisons un peu aisées de la bourgade, leur couvert soit mis, ou, pour parler comme en Bretagne, leur soupe soit trempée.
Chaque famille a naturellement ses hôtes de prédilection et comme qui dirait sa clientèle attitrée. Nous avions adopté Laurik Cosquêr, et je ne concevais pas, à cette époque, le déjeuner du dimanche sans lui. Il arrivait pourtant qu’il cherchât à s’y dérober, non que notre hospitalité lui fût à charge, mais par discrétion, car c’était une âme fière et d’une susceptibilité un peu farouche. Une fois sur deux, il fallait le guetter au sortir du cimetière, où il faisait exprès de s’attarder plus que de raison sur les tombes de ses morts, éparses aux quatre coins de l’enclos. J’avais donc mission de le relancer et je m’en acquittais avec zèle. Il n’avait pas fini son dernier signe de croix que j’étais à ses côtés.
— Allons, Laurik, tout le monde est là. On n’attend que vous.
Il secouait sa vieille tête frisée, enfonçait sur ses oreilles sa casquette en peau de loutre, achetée jadis au cours de quelque campagne polaire, et murmurait :
— Pas aujourd’hui, mon enfant ! Non, en vérité, pas aujourd’hui !
Mais je me cramponnais à lui, je le saisissais par le seul bras qui lui restât, et, de guerre lasse, il cédait enfin, tout en protestant qu’il n’avait ni faim ni soif, et alléguant que c’était une « grande insolence » de sa part d’abuser ainsi de la bonté des gens. On le poussait par les épaules dans la cuisine où d’autres invités du dimanche, atteints comme lui de quelque infirmité, s’escrimaient déjà devant les assiettes pleines et, dédaigneux des rites civilisés, mangeaient l’épaisse soupe aux légumes avec leur fourchette ou piquaient les mets à la pointe de leur couteau de poche. Il y avait là Baptiste Javré, qui affirmait le plus sérieusement du monde n’avoir jamais eu ni père ni mère ; Jozon Kerham, surnommé Jonas, parce que, ancien baleinier, il prétendait avoir failli être victime de la même mésaventure que le prophète biblique ; et Gabik « l’innocent » ; et Kanan, Kanan le sourd-muet, Kanan aux yeux éloquents, mais à la bouche tordue dans un perpétuel rictus d’impuissance ; d’autres encore, qu’il serait trop long d’énumérer ou dont les noms m’échappent.
Humbles et naïfs commensaux ! Dès qu’ils voyaient paraître Laurik Cosquêr, ils se serraient avec déférence, pour lui faire place. Laurik apportait dans cette assemblée de ses pairs une note spéciale de gravité. La conversation prenait tout de suite un tour plus noble et, des racontars locaux, s’élevait aux considérations générales. Parmi ce petit monde, Laurik passait pour un « philosophe », pour un homme qui, ayant beaucoup voyagé, avait beaucoup vu, beaucoup réfléchi.
Sa philosophie, sans être gaie, était sereine, indulgente à la vie ; mais la mort ne lui faisait pas peur, si même il n’avait pour elle un secret penchant.
— Mourir, disait-il, est une chose plus aisée que de vivre. Quand l’heure viendra de virer lof pour lof, je serai prêt au commandement. Et le plus tôt sera le mieux. J’ai plus de parents et d’amis en l’autre monde qu’en ce monde-ci et, ma foi, je ne serai pas fâché de les revoir.
Sur un seul chapitre il restait muet : celui de l’amour.
Les autres l’en plaisantaient quelquefois, lui reprochaient de vieillir en célibataire impénitent, s’étonnaient qu’avec une pension viagère de trois cents francs, il n’eût jamais songé à s’offrir une femme pour lui tenir société dans le logis du bord des grèves, dont il laissait volontairement pourrir le chaume, et où il passait les soirées en colloques taciturnes avec un hibou apprivoisé qu’il appelait son cousin… A toutes ces pointes Laurik ne répondait que par des haussements d’épaules. Ou bien, feignant une ironie qui sonnait faux, il déclarait d’une voix brève, un peu tremblante :
— Mettons que j’aie fait vœu de célibat comme les prêtres et, s’il vous plaît, n’en parlons plus.
III
Tel était le personnage que le nom prononcé de Laurik Cosquêr venait brusquement de ressusciter au fond de mes souvenirs. Il ne se pouvait évidemment pas qu’il fût le même qu’on mariait à cette heure sous les voûtes basses du petit oratoire marin de Buguélès. Depuis le temps que, promené loin de Penvénan par le hasard des migrations paternelles, j’avais perdu de vue le bon manchot, il s’était bien écoulé quelque vingt-cinq ans. Le « vieux Laurik », comme on l’appelait déjà dans ce lointain passé, devait être aujourd’hui presque un octogénaire, si, plutôt, il n’était pas sorti de la durée pour entrer dans l’âge éternel. Ce fut donc par pur acquit de conscience, et pour n’avoir pas l’air de me désintéresser d’un événement carillonné à si grand bruit, que je demandai au paysan qui m’avait renseigné :
— C’est sans doute un filleul du Laurik Cosquêr que j’ai connu autrefois ?
— Un filleul ? s’écria l’homme. Par la Vierge, il n’y a jamais eu qu’un Laurik Cosquêr en ce pays !
— Allons donc !… Celui dont je parle, s’il vit encore, a dans les soixante-quinze ou quatre-vingts ans.
— Oui bien, monsieur, soixante-dix-huit sonnés à la dernière Pâque de Pentecôte. Nous sommes d’accord.
Le sérieux même avec lequel il s’exprimait me fit croire à une de ces douces mystifications où les Trégorrois, nés malins, sont toujours heureux de s’exercer. Il lut apparemment dans ma pensée, car il reprit en souriant :
— Je ne vous dis pourtant que ce qui est… Montez au village, et vous verrez. Vous aurez peut-être plus de foi dans vos yeux que dans vos oreilles.
Et, se remettant à son talus :
— D’ailleurs, conclut-il, ce Laurik est un particulier qui ne fait jamais les choses comme tout le monde.
Je voulus en avoir le cœur net.
Aussi bien, il était dans notre itinéraire de couper par Buguélès pour joindre plus vite les grèves de Plougrescant, chères aux courlis. Nous grimpâmes donc le raidillon qui mène au village, entre des rangées de roches, vertes de lierre ou rouillées de lichen.
La clochette, là-haut, ne tintait plus : signe que la cérémonie tirait à sa fin.
De fait, nous n’eûmes pas plutôt atteint le « placître » feutré de gazon, où la chapelle est couchée comme un bloc de pierre d’une seule pièce, peu différent des mégalithes qui l’entourent, que nous nous trouvâmes en présence du cortège nuptial, si toutefois il est permis d’appeler de ce nom l’inénarrable défilé de couples humains auquel il nous fut donné d’assister.
Vous eussiez dit d’une gageure.
Hommes, femmes, tous étaient vieux, mais vieux invraisemblablement, vieux comme l’antique sanctuaire de mer dont ils venaient de franchir le porche, vieux comme les granits sans âge qui le dominaient de leurs masses cyclopéennes. Et le plus beau, c’est qu’il n’y avait pas un de ces vieux, pas une de ces vieilles qui ne fussent éclopés de quelque membre. Mon ami ne put se défendre d’un éclat de rire à cet extraordinaire spectacle.
— Mais c’est une sortie d’hôpital, cette noce !
Nous comptâmes au hasard trois jambes de bois, deux bosses, autant d’yeux crevés, une paire de pieds bots, quatre crocs de fer vissés à des moignons… Seul, le joueur d’accordéon qui ouvrait la marche paraissait exempt de tare : à peine eut-il fait dix pas que nous constatâmes qu’il était aveugle.
Des costumes il en allait comme des types. On eût difficilement imaginé un plus baroque assemblage de vêtures surannées, fleurant jusque sous le soleil d’août le moisi des garde-robes ancestrales. Le crâne des hommes s’emboîtait tout entier dans d’indescriptibles tromblons ; sur la tête des femmes se gonflaient d’immenses « catioles », vastes comme des voilures.
Si grotesque pourtant que fût cette étrange mascarade, elle avait, à y regarder de plus près, quelque chose d’attendrissant qui en corrigeait le comique. Il suffisait, en effet, d’un coup d’œil sur ces vieilles physionomies fanées, parcheminées, ratatinées, pour se sentir touché par l’espèce de rayonnement intérieur qui les illuminait. C’était une joie contenue et sans gestes, — la joie même est silencieuse en Bretagne, — mais rien qu’aux petites flammes de sang qui rosissaient les pommettes couleur de buis, rien qu’au fugitif éclat des prunelles décolorées, il était visible que toute cette séquelle boitante, clopinante et tortillante communiait religieusement dans le bonheur de Laurik, comme si c’eût été le sien propre.
Car c’était bien Laurik, le Laurik de mes dimanches d’enfant, et pas un autre, pas un de ses arrière-neveux ou de ses homonymes, qui s’avançait, ainsi escorté, entre la double haie des gens du village accourus avec leur marmaille pour lui faire fête. Il avait remplacé la casquette en peau de loutre par un large couvre-chef évasé en cône et portait glorieusement, épinglé au parement de sa veste bleu de roi, le bouquet de fleurs artificielles, orné d’un flot de rubans, qu’il est de règle en Bretagne trégorroise d’arborer quand on se marie. Mais, à part ces deux détails de toilette, j’eusse été fort en peine de dire ce qu’il pouvait y avoir de changé en lui, depuis le temps que je ne l’avais revu. C’était à croire que ces vingt-cinq ou trente années, qui avaient fait de moi un homme mûr, avaient passé sur lui sans le frôler. Il avait même, dans le port et l’allure, un dandinement allègre que je ne lui avais jamais connu, et le bleu fin de ses yeux limpides, ravivé comme un ciel d’avril, brillait d’une ardeur inaccoutumée. C’était le même Laurik Cosquêr, mais ragaillardi et comme remis à neuf.
Il marchait avec une lenteur calculée, d’un pas de procession, donnant le bras, son unique bras valide, à une délicieuse vieille, toute sculptée, tout amenuisée par l’âge, fraîche néanmoins, blonde encore d’un blond argenté, mais dont le rhumatisme sans doute, si fréquent chez les femmes de la mer, avaient à demi ankylosé les jambes, car elle cheminait péniblement, sur la pointe de ses souliers à boucles, avec de petits sautillements d’oiseau blessé, qui n’étaient d’ailleurs pas sans grâce.
Le couple des vieux jeunes époux traversa le placître, puis obliqua vers la principale auberge du lieu, suivi de la queue zigzaguante et cahotante des conviés, et précédé du sonneur d’accordéon qui, sous prétexte de jouer l’air de « J’ai du bon tabac », arrachait aux entrailles fatiguées de son instrument des notes stridentes et sauvages, de véritables mugissements de tempête.
Sur les flancs et les derrières de la noce, tout le village en rumeur bourdonnait comme un essaim.
Nous descendîmes vers l’auberge avec la foule. C’était le moins que je prisse le temps de complimenter Laurik Cosquêr sur ses épousailles, puisque cependant le hasard m’en rendait témoin. L’envie aussi me poussait de savoir par quel motif il avait pu être amené à cette détermination presque in extremis.
Nous le trouvâmes dans la cuisine où il attendait, avec ses invités, que l’hôtesse donnât le signal de se mettre à table. Assis à côté de sa compagne, sur le banc du lit clos près de l’âtre, il se disposait à allumer sa pipe. Mais je ne lui eus pas plutôt demandé s’il se souvenait encore de moi, que, de surprise, il laissa choir à terre le morceau de braise qu’il faisait sauter dans le creux de sa main.
— Vous ! s’écria-t-il, c’est vous !
Une buée subite ternit ses yeux clairs. J’étais ému moi-même de son émotion. Il ajouta, en une sorte d’aparté pieux :
— Ce jour est donc deux fois un jour de bénédiction.
Puis, sa pensée se reportant, selon une habitude invétérée de l’esprit breton, vers ceux des miens qui n’étaient plus :
— Que la grâce de Dieu soit avec les défunts ! murmura-t-il.
Il y eut un « amen » discret et de nombreux signes de croix dans l’assistance.
Laurik s’était tourné vers sa femme :
— Néa Garandel, le nom des parents de cet homme-ci devra toujours être dans nos prières.
La vieille acquiesça de la tête, sous sa grande cornette à l’ancienne mode, dont les ailes recourbées l’enveloppaient quasi toute de leurs blanches mousselines empesées. J’allais remercier quand, de la pièce voisine, s’éleva la voix de l’hôtesse, annonçant que « c’était prêt ».
— J’ai tant mangé de fois la soupe chez vous, un temps fut, que vous ne refuserez pas aujourd’hui de goûter à la mienne, vous et votre camarade, me dit Laurik en rentrant dans la poche de son gilet la pipe dont j’avais arrêté l’allumage.
Je le priai de nous excuser. Les gens de la noce avaient déjà tous gagné leurs places devant les plats fumants, qu’il nous objurguait encore « pour l’amour de Dieu et des saints ».
Jusque sur le pas de la porte, il me supplia.
— Vous avez vu, disait-il : j’ai voulu que tous les anciens, tous les maléficiés du quartier fussent du fricot… Je n’ai pu avoir ni Baptiste Javré, ni Gabik l’innocent, parce qu’ils sont morts, Dieu ait leurs âmes ! Mais il y en a d’autres, qui vous ont connu… Venez ! Si je vous avais su au pays, j’aurais fait les choses comme on doit : je vous aurais envoyé les inviteurs, et vous n’auriez pas pu ne pas venir, n’est-ce pas ?…
La voix de l’hôtesse, s’élevant de nouveau, lui coupa la parole :
— Laurik, on vous réclame pour le Benedicite.
— Voilà que vous oubliez les devoirs de votre état, lui dis-je. Ne faites pas languir votre monde, et apprenez-moi seulement où vous comptez demeurer désormais avec votre femme.
— Toujours au vieux moulin de Pellinec, donc ! N’est-ce pas à la femme de suivre son mari… J’ai fait mettre un toit neuf, en ardoises…
— Eh bien ! Je prétends aller un de ces jours trinquer avec vous, mais à la condition que vous m’expliquerez…
Il ne me laissa pas finir et, lâchant ma main qu’il avait saisie :
— Pourquoi Laurik Cosquêr devient à soixante-dix-huit ans l’homme de Néa Garandel… Si l’histoire vous intéresse, je vous la conterai quand il vous plaira. Je n’ai plus de raisons pour la cacher, ni à vous, ni à personne.
Il y avait une gravité singulière et comme une tristesse dans l’accent dont il prononça cette dernière phrase. L’instant d’après, comme nous passions sous la fenêtre de la salle où il avait rejoint ses convives, nous l’entendîmes qui commençait, d’un ton solennel et presque sacerdotal :
— Benedicite, Domine, nos et ea…
IV
L’anse de Pellinec n’est séparée du village de Buguélès que par une étroite langue de terre. Un ruisseau y débouche dans les sables, qui alimentait autrefois les vannes d’un ancien moulin seigneurial, aujourd’hui désaffecté. Une roue extérieure à moitié pourrie, dont les ais noirâtres et suintants font penser à du bois fossilisé, témoigne seule de la primitive destination de l’édifice. L’étang lui-même s’est envasé et transformé en un fourré de plantes aquatiques où, parmi le foisonnement des roseaux, des osmondes et des nénuphars, pullulent les sarcelles et les pluviers.
La maison, en grosses pierres de taille, tourne le dos à la mer qui, à la marée montante, en vient battre les assises incrustées de coquillages et toutes chevelues de goémon. Les trois ouvertures de sa façade, à savoir : la porte, une fenêtre moyenne et une lucarne, donnent sur l’étang. On y accède, ou mieux on y descend, par un escalier d’une dizaine de marches pratiqué dans la maçonnerie d’une chaussée en contre-haut, qui faisait anciennement l’office de barrage. Le paysage, à l’entour, est solitaire. Du sentier herbeux qui suit la chaussée, l’œil n’aperçoit, d’un côté, que de plates étendues de sables, semées d’îlots, de l’autre, que des arêtes chauves de collines enserrant un court vallon boisé.
C’est dans cette thébaïde semi-terrienne, semi-marine, que, peu de jours après notre rapide entrevue de Buguélès, je vins rendre visite à Laurik Cosquêr.
Il s’y était installé, m’avait-il conté jadis, après avoir gagné ses invalides. C’était alors un logis abandonné, dont la toiture de chaume s’effondrait, et que l’on disait hanté par des esprits, lesquels étaient, paraît-il, tout prosaïquement les corneilles des bois voisins, une tribu de rats de mer et quelques nichées d’oiseaux nocturnes.
Vingt-six ou vingt-huit ans, Laurik Cosquêr avait vécu sous ce chaume délabré, bercé dans ses souvenirs ou dans ses songes par la plainte du vent à travers les joncs et par le clapotis des vagues au pied du moulin, sans autre compagnie que la sienne et celle du mélancolique génie de ce lieu sauvage, incarné sous les traits d’un hibou.
Par quelle lubie soudaine cet anachorète des grèves imaginait-il aujourd’hui, presque à la limite extrême de l’âge humain, d’introduire dans sa demeure et dans sa vie une femme ? Y avait-il là le mystère, toujours passionnant, d’une destinée, ou, simplement, une aberration, une rupture d’équilibre, le commencement de la déchéance définitive dans le cerveau affaibli d’un vieillard ?…
— Çà, Laurik, vous voyez que je suis fidèle à ma promesse : j’espère que vous allez l’être à la vôtre.
— Néa ! Néa ! C’est le monsieur !
Il se fit un remue-ménage dans le vieux logis dont mes yeux, encore pleins de la grande lumière du dehors, percèrent d’abord assez mal la pénombre. Laurik s’empressa vers moi, me guida jusqu’à la table où Néa s’était mise en devoir de dérouler la nappe au pain, puis de déposer deux tasses et une bouteille à peine entamée.
— C’est le vin qui reste de la noce, dit Laurik. Comme de juste, l’hôtesse nous a donné à emporter ce qui n’avait pas été bu.
Il versa, et nous trinquâmes.
— Qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, Laurik ? demandai-je.
— Plus rien, répondit-il d’une voix brève et concentrée. Le seul vœu que j’aie jamais fait, je l’ai obtenu tard, mais je l’ai obtenu.
Il promena le revers de sa manche sur son visage, en apparence pour s’essuyer les lèvres, en réalité pour sécher à ses paupières une larme qui menaçait de tomber. Aussi vite, du reste, il secoua son émotion et reprit avec un paisible sourire :
— Vous avez remarqué le toit neuf, du moins ?
— Comment donc ! Du plus loin qu’on dévale vers Pellinec, on en voit étinceler les ardoises.
Sa figure s’épanouit dans son large collier de barbe blanche.
— Et ici, trouvez-vous que c’est bien ?
Mon regard avait eu le temps de s’habituer à la demi-lueur verdâtre, à l’espèce de pâle jour sous-marin qui flottait dans la pièce. Je n’aurais jamais soupçonné chez Laurik Cosquêr un mobilier aussi cossu. L’armoire, de châtaignier massif, avait les proportions d’un monument ; les initiales de deux nouveaux époux s’y lisaient en grosses lettres fraîchement entaillées au couteau dans le bois. Le dressoir était paré d’assiettes irréprochables. L’horloge trônait dans une longue gaine historiée de fleurs peintes et percée en son milieu d’une ouverture vitrée où passait et repassait, comme une lune d’or, l’orbe sans tache d’un balancier resplendissant. Mais la merveille, c’était, à gauche du foyer, le lit clos, avec son cintre sculpté garni de courts rideaux à ramages entre lesquels on distinguait, cloué contre le mur du fond, au-dessus de l’entassement rebondi des couettes et des matelas, un grand bénitier de faïence, ombragé par toute une gerbe de buis pascal. A la maîtresse poutre du plafond planait, suspendue comme un ex-voto, une de ces bouteilles commémoratives où les gens de mer s’ingénient à faire entrer, par un miracle de patience, la reproduction minuscule, mais exacte, et sans qu’il y manque un seul agrès, du navire de l’État ou du commerce, à bord duquel ils s’enorgueillissent davantage d’avoir servi.
Tout cela respirait une propreté avenante, avec une vague odeur de vieux, néanmoins, ce je ne sais quel relent des siècles, ordinaire à la plupart des logis bretons, comme si les maisons elles-mêmes, en ce pays d’antiquité, suaient le passé par tous leurs pores.
— Oh ! oh ! Laurik, déclarai-je, mon inspection terminée, ceci ne doit guère ressembler à la « case » dont vous me parliez autrefois. Néa Garandel en a fait un palais.
La jolie vieille, qui remuait avec une petite fourche de fer la braise de l’âtre, se retourna au compliment.
— Grand merci, monsieur, dit-elle. Mais à chacun son dû. Même du temps que Laurik ne m’avait pas, les choses ont toujours été céans telles que vous les voyez. Case ou palais, Néa Garandel n’y est pour rien.
— Ne la croyez pas, intervint Laurik avec vivacité. Je ne soignais le nid que pour l’amour d’elle, sûr qu’elle finirait bien un jour par y venir nicher.
Puis, comme je le regardais de l’air indécis de quelqu’un qui n’est pas dans la confidence :
— Vous allez saisir, continua-t-il. Vous êtes venu chercher une histoire, vous l’aurez… Par exemple, vous prendrez le café avec nous. Néa s’apprêtait à le mettre sur le feu quand vous êtes entré… Pendant que l’eau bouillira, nous fumerons, vous écouterez, et je conterai…
V
Sa pipe allumée, il commença :
— Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient jadis, les autres, à cause, disaient-ils, que je n’avais jamais aimé aucune femme ?… Je ne répondais rien. A quoi bon ? Ils n’eussent pas compris… L’amour est une fleur rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir cueillie, qui n’ont cueilli que son ombre. Elle est comme l’herbe d’or, l’aour ieotenn des légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept ans, la nuit de la première lune, en des lieux difficiles à connaître. Il faut savoir la distinguer, à la minute unique où elle se révèle par son éclat parmi les autres fleurs. Et il faut aussi porter sur elle une main prudente ; sinon, elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des doigts qu’un peu de poussière dorée ; car c’est une fleur vivante, monsieur, et qui, si l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne sèche plus. Moi, je l’ai trouvée sans la chercher et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours…
Il avait alors dix-sept ans, — dix-sept ans et huit mois, supputa-t-il. Son père, qui était taupier, lui avait enseigné son état. Les taupiers formaient à cette époque, en Bretagne, une corporation fort prisée. La croyance paysanne voyait dans la taupe un être infernal, diabolique. C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux qui, après leur mort, se réincarnaient dans ces animaux, « pour revenir labourer la terre par en-dessous ». Les gens qui faisaient métier de les détruire passaient pour des manières de sorciers, possédant un secret spécial qu’ils se transmettaient de génération en génération.
Tandis que le père s’en allait de son côté, Laurik s’en allait du sien, son hoyau sur l’épaule, un bissac en bandoulière ; déjà réputé pour un maître dans la pratique de son art, jovial, du reste, toujours un brin de chanson aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le bienvenu.
Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le bouvier occupé à curer l’étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs s’écriait :
— Salut à l’homme aux taupes ! Salut au gohétêr !
Et les visages semblaient si contents que « c’était comme s’il eût apporté le soleil ».
Dans les grandes fermes, il restait parfois toute une semaine : dans les petites, deux jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le pressait de questions. Il fallait qu’il débitât les nouvelles apprises d’un terroir à l’autre, les mariages et les décès, les aventures sentimentales des jeunes gens, le prix du blé, le cours du bétail, mille choses encore. Il s’exécutait de si bonne grâce que la veillée se prolongeait souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme de la chandelle de résine eût fini de s’égoutter sur la pierre de l’âtre.
A la prime blancheur de l’aube, il était sur pied et partait pour les champs. Ah ! qu’il avait vu se lever, des matins de toutes les couleurs !… Sur les dix heures, on lui apportait son déjeuner : une écuellée de soupe d’oing, une tranche de lard, un morceau de pain bis, moitié seigle et moitié froment. Tout en « cassant sa faim », il échangeait quelques mots avec la personne qui était venue, — et qui était à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois aussi, la fille de la maison.
Ce fut ainsi que sa « planète » voulut qu’il liât connaissance avec Néa Garandel.
Un très modeste domaine, cette terre Garandel, sise en la paroisse de Camlez, sur les pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume, deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d’une perche, une charrette ferrée, un cheval de labour, deux vaches laitières avec leurs veaux, une truie pleine, — sauf votre respect, — six journaux cultivables, dont un sous pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir de la famille.
Mais, miséricorde ! quel brave monde !
Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien. Un homme étonnant, qui avait appris à jurer en vingt langues, « oui, n’est-ce pas ? Néa, en vingt langues, sans compter le breton ». Ah ! c’est celui-là qu’il eût fallu entendre conter son histoire. Il avait fait la guerre chez les Russes. Rien qu’à la façon dont il vous disait : « Imaginez-vous de la neige… », tout le froid du pays de l’hiver vous passait dans les moelles et vos cheveux se hérissaient aussi raide que les « dents de glace » aux chaumes des toits. Selon lui, l’Empereur n’était pas mort : il courait les mers sur un navire blanc, louvoyant pour dépister les Anglais, n’attendant qu’une occasion propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il aurait pris terre, toutes les cloches de tous les clochers se mettraient à carillonner d’elles-mêmes… Il n’eût pas fait bon le contredire là-dessus, le père Garandel.
La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine d’années, accorte de figure et de manières, et qui grasseyait un peu en parlant.
Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort un bon numéro, s’était engagé, pour toucher la prime, en remplacement du fils du notaire de Langoat ; le cadet était entré en apprentissage chez un bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne restait d’enfant à la maison que Néa.
Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, Laurik ne se plaisait nulle part autant que chez eux. On y mangeait plus de patates et de bouillie que de viande fraîche ou de lard fumé ; mais cette nourriture, servie dans le chaudron de fonte par les mains de Fanta, et assaisonnée par les récits du vieux, lui paraissait le plus exquis, le plus succulent des régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches, où il n’avait pour lit qu’une couette de paille entre quatre piquets, des rêves merveilleux qui lui laissaient dans l’esprit, pour toute la journée, un contentement particulier d’être au monde, de voir le ciel sur sa tête et de sentir la terre sous ses pieds.
Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur que chez les Garandel ? Il ne se le demandait même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y réfléchir, il se l’expliquait par cette observation qu’il avait souvent ouïe dans la bouche de son père : à savoir qu’à respirer l’air d’un logis honnête, où chacun travaille pour tous, on en garde en soi comme un parfum… Or, il y avait une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit un beau jour, comme par une révélation.
Ce fut, exactement, le 12 avril… Après soixante ans comptés, il revoyait encore toute nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis, tapissés d’une jeune herbe de printemps, soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient les taches brunes des taupinières ; puis la rivière, sinueuse, grossie par les pluies de mars, tantôt courante et ruissante, et chantant la claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant sur des fonds de sable les fins rameaux des aulnes à peine feuillus ; puis les collines, voilées d’une brume légère, et les mézou, les terres hautes, d’où s’élevaient de calmes fumées, — émanées de toits invisibles ; enfin le ciel, un grand ciel très pur, très éloigné, très vaste, enveloppant tout d’une lumière humide et bleue, d’une lumière tendre comme une caresse.
Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme, en corps de chemise, sous le soleil béni… Pourtant, contrairement à son habitude, quand il était en tournée chez les Garandel, un vague malaise l’oppressait depuis son réveil. Il avait l’impression que, dans sa poitrine, son cœur n’était plus en place. Par moments, il l’entendait battre à grands coups sonores, comme une cloche de pardon ; puis, brusquement, le carillon s’éteignait en un silence plein de mystère. Jamais encore il n’avait été ainsi. Un trouble étrange l’agitait, — quelque chose comme le pressentiment obscur d’il ne savait quoi.
— Qu’est-ce donc qui va m’arriver ? se demandait-il.
Cela devenait à la longue si violent qu’il eut peur que la tête ne lui tournât. Plantant là son hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea la face dans le courant, qui était d’une fraîcheur glacée.
En cet instant même, derrière lui, dans la pente, une voix cria :
— Laurik, hé !… Laurik Cosquêr !… Où donc êtes-vous ?
Il se sentit soulevé comme un poisson que le pêcheur, d’une secousse de sa ligne, fait sauter sur la berge.
La voix, de nouveau, répéta :
— Laurik ! Laurik, hé !
Oh ! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre si harmonieux, dût-il vivre encore autant qu’il avait déjà vécu, il l’entendrait toujours, toujours.
Celle qui le hélait se tenait debout dans une brèche de talus, au flanc du coteau, entre deux touffes de prunelliers dont les branches bourgeonnantes se rejoignaient presque à la hauteur de sa coiffe… Sa jupe de laine rouge, à raies bleues, lui descendait à peine aux chevilles et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts qui lui serrait la taille, son cou svelte s’échappait comme une fleur de sa gaine. Son visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une gloire dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés autour des tempes, eussent été les rayons. Toute sa personne était si légère, si immatérielle à voir, elle touchait si peu la terre, même avec ses sabots, que vous eussiez dit une apparition, un de ces follets aériens qui voltigent, à ce qu’on raconte, dans les vapeurs des prairies et se posent sur l’herbe sans la courber.
Laurik, a son aspect, était demeuré comme en extase. Elle lui eût annoncé : « Je suis la Vierge Marie, conçue sans péché », qu’il n’aurait pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il n’osait ni faire un mouvement, ni articuler un son, par crainte de la voir s’envoler.
Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel, mais une Néa si différente de celle qu’il avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si transfigurée !
Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à demi agenouillé près du tronc d’aulne, la face encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux agrandis par la stupeur, était partie d’un grand éclat de rire.
— C’est donc dans la rivière que vous attrapez maintenant les taupes, Laurik Cosquêr ?… Vous avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil d’un chien mouillé.
Et de rire encore, de rire si follement qu’elle fut sur le point de se laisser choir, avec le panier qu’elle portait.
Laurik s’était précipité pour la retenir.
— Vous auriez pu vous faire mal, dit-il. L’herbe est glissante, ce matin, à cause de la rosée.
Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela ne voulait pas sortir : une sorte de charme invincible lui paralysait la langue. Comme il contemplait toujours la jeune fille, planté droit devant elle, immobile et les bras ballants, elle s’écria :
— Ah ! çà, Laurik, quand finirez-vous de me dévisager ainsi ? On dirait, en vérité, que vous ne m’avez jamais vue.
Il baissa la tête pour répondre :
— Vous parlez juste, sans le savoir, Néa Garandel : il me semble, en effet, que je vous vois aujourd’hui pour la première fois.
Il n’ajouta rien ; mais, tandis qu’ils descendaient de compagnie vers le bord de l’eau, il songeait à part soi : « Se peut-il qu’une seule année ait suffi pour un tel miracle ? La Néa de l’an passé n’était encore qu’une fillette, bonne au plus à garder les vaches, et que je trouvais d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement assise sur le seuil de la maison à se réciter tout haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une « héritière » en sa fleur, dont les galants se disputeront demain le parapluie, pour la conduire aux pardons, et qui sèmera le souci d’amour dans le cœur de plus d’un jeune homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou bien y a-t-il une vertu spéciale dans la lumière d’avril ?… »
Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et preste, Néa tira de son panier une écuelle à couvercle et un paquet enveloppé d’un linge bien propre.
— Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a d’abord de la soupe aux fèves, que vous aimez tant… Et ceci, fit-elle en dépliant le linge, c’est des crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte, en Ploézal, où nous avons des cousins. Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez aussi votre lot du pardon.
Sa voix résonnait dans le cœur du taupier, plus suave qu’un chant de bouvreuil. Il eût souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours… Pour attendre qu’il eût mangé, elle était allée s’asseoir un peu à distance, sur une pierre moussue. Lui n’avait pas bougé.
— Eh bien ! Laurik Cosquêr, vous n’avez donc pas faim, que vous vous morfondez là, bouche bée, comme notre vieux recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son prône ?
Faim ? ma foi, non ! Laurik Cosquêr n’avait pas faim. Il se força pourtant à manger, par crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout, parce que, plus il prolongerait le repas, moins vite Néa s’en irait. C’est vous dire qu’il ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais crêpes de pardon ne furent, en apparence, plus lentement et plus artistement savourées.
— Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik ?
— Délicieuses, Néa.
Et, mentalement, il corrigeait :
« C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous, entendez-moi bien, qui êtes un délice ! »
Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la hardiesse d’exprimer tout haut ce qu’il pensait tout bas.
Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était levée, avait fait quelques pas le long de la rivière. Brusquement, elle recula. Elle venait d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front, un chapelet de petites bêtes noires dont les cadavres en boule se balançaient, suspendus par les pattes antérieures, à la maîtresse branche d’un chêne.
— Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik ! fit-elle en se retournant.
Il répondit, non sans orgueil :
— Oui, comptez : il y en a quinze.
Elle resta un moment pensive à les contempler. Puis, après un silence :
— C’est tout de même un métier comme il y en a peu, que celui de taupier.
Prenant la chose pour un compliment, Laurik estima que l’occasion était belle de se faire valoir auprès de la jeune fille à qui, — son cœur le lui disait clairement, — sa destinée venait de se lier pour jamais. Il releva d’un geste ses cheveux encore trempés et, debout sur la berge, il commença de discourir, avec une loquacité fébrile, touchant son état :
— Oui, un métier comme il y en a peu, certes, car il y faut un talent que tout le monde n’a pas, et beaucoup de patience, d’adresse, de perspicacité. Ne devient pas taupier qui veut. Moi, j’ai eu ça de naissance. A huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien des apprentis ; mais, demandez-le-lui si vous ne me croyez pas, aucun d’eux n’est à même de rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main… Quand mon hoyau s’abat, la taupe n’a plus qu’à réciter son De profundis… Il n’y a pas de profession méprisable, quand on l’exerce honnêtement ; mais je suis fier de la mienne. En avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui soient d’un meilleur rapport ? De l’angélus du matin à l’angélus du soir, je ne suis pas embarrassé pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes. A un sou la bête, voyez : le calcul est simple. Où sont-ils, dans vos environs, Néa, les jeunes hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq à trente sous par jour ?…
Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à bout d’haleine, la lèvre sèche, les joues en feu. Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait pas quitté des yeux la guirlande des taupes mortes dont les pattes de derrière, crispées sous le ventre, étaient roses comme des mains d’enfant. Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la jeune fille, Laurik ne douta point que ses paroles ne l’eussent profondément impressionnée.
Il en conçut une de ces joies intenses qui vous exaltent tout l’être, mais son illusion ne dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y avait un abîme entre leurs « idées ».
— A votre place, Laurik, moi, j’aimerais mieux gagner moins et avoir un autre métier.
Interloqué, il bredouilla :
— Pour… Pourquoi ?
Elle regarda de nouveau vers les petits ventres noirs, ballonnés et reluisants de soleil, réfléchit une minute en roulant autour de ses doigts les brides de sa capeline, puis répliqua d’un ton catégorique :
— Parce que !…
Et elle acheva sa pensée par un geste de la main qui signifiait :
« Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas. Après tout, ce n’est pas mon affaire. »
Eh ! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse et toute-puissante Néa Garandel ! Car, la foi robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure encore, dans l’excellence de son métier, voici que, sur un simple mot de vous, il venait de la sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de son père, pour le « roi des taupiers » du Trégor, et qu’il en souffrait à présent comme d’une humiliation, comme d’un déshonneur !… Et cela était l’ouvrage d’un brin de fille pas plus grosse qu’une tige de fougère, dont, la veille encore, il daignait à peine remarquer l’existence. Allez donc prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour une force plus puissante que les quatre éléments réunis !…
Aussi tranquille que si rien ne se fût passé, Néa rangeait dans le panier l’écuelle, le plat qui lui servait de couvercle et le linge qui avait enveloppé les crêpes.
— Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.
Et, avec une de ces révérences à l’ancienne mode que l’on apprenait alors chez les Sœurs :
— Bonne continuation de journée, Laurik !
Il se campa en face d’elle dans le sentier.
— Il y a une chose que je voudrais savoir, avant que vous ne vous en alliez de la prairie… Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel ?
— Oh ! un seul, le plus beau, le plus vaillant : j’aurais été marin sur la mer !
De quel accent superbe elle lança cette phrase ! Et comme ils brillaient, ses yeux !… Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils aux épars, non suivis de tonnerre, qui labourent parfois les firmaments sans nuages des chaudes nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme traversée de part en part. Et, à leur lueur rapide, il mesura quel bouleversement s’était accompli dans son destin. Son ancienne vie n’était plus qu’un rêve… Le vent printanier avait pris un goût de sel… Des eaux lourdes, salies d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un port… Un vaisseau levait l’ancre…
Il murmura :
— Soit !
Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut, voletait comme un papillon blanc parmi l’ajourement délicat des jeunes verdures.
Pour la première fois depuis qu’il était au monde, l’angoisse de la solitude étreignit Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées lui parurent vides infiniment. La rivière, tantôt si joyeuse en ses bonds, ne roulait plus maintenant que des sanglots… Se remettre à sa tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son hoyau planté en terre à ses pieds, il le saisit avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa tête et l’envoya « dinguer » à l’autre extrémité de la prairie. L’outil de ses exploits de taupier lui était devenu un objet de dégoût. Comme si ce mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il s’affaissa de son long sur le sol, et, s’apitoyant sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.
A travers la brume de ses larmes, il revit l’image de Néa. Elle était en lui, elle l’emplissait tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait plus vivre que pour elle, que, si elle refusait d’être un jour sa femme, il ne lui resterait plus qu’à mourir. « Il n’est pire feu que feu d’amour », dit la Sagesse des Bretons. En Laurik un brasier flambait, allumé par une main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses artères et vibrait à ses tempes comme un tocsin…
Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer la fraîcheur.
Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent ainsi. Les premières ombres du soir commençaient à baigner le vallon. Laurik secoua la torpeur qui avait succédé chez lui à la fièvre, marcha au chêne où il avait suspendu ses taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son épaule et, après avoir, au passage, ramassé son hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans la maison, quand il entra, que la ménagère.
— Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik, dit-elle. N’allez pas croire au moins que ce soit pour vous en faire reproche, mais c’est parce que le souper ne sera pas cuit avant un bon moment.
Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer aux soins intérieurs, Néa ayant dû se rendre au bourg, à confesse, comme il est de règle dans la saison de Pâques.
— Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik : avec votre permission, je ne resterai point à souper.
— Hein ! Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il y a donc, Jésus-Dieu ?
— Il y a que j’ai désir de m’en retourner chez nous… Je ne suis pas à mon aise.
Elle vint se placer près de lui, dans le jour de la porte, pour l’examiner.
— C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez attrapé chaud et froid.
— Possible.
— Et vous prétendez faire trois lieues, de nuit, mal disposé comme vous êtes ?… Je n’y consentirai pas… Vous allez coucher dans notre lit qui est bien clos et bourré de bonne balle. Garandel et moi, nous trouverons facilement à nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera quitte pour dormir à l’étable.
Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux entrailles. Il fut sur le point de tout avouer à la vénérable Fanta, si compatissante, si maternelle. Mais une pudeur le retint, et aussi le sentiment de son indignité présente aux yeux de celle qu’il aimait.
— Dieu vous bénisse, Fanta !… De cheminer, cela me dégourdira les sangs… Gardez seulement les taupes et dites au vieux Garandel qu’il me paiera… quand je reviendrai.
Sur cette parole à double entente, il sortit, malgré les supplications, les « Ma Doué ! Ma Doué ta ![2] » de la vieille. Comme il franchissait l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua, dans le crépuscule tombant, la fine silhouette de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait. Mais pour lui dire quoi ? Qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux ? Ces choses se prouvent par des actes. Il se contenta d’agiter en l’air son toquet de feutre, en criant :
— A Dieu vat !
A Dieu vat ! Le cri des marins qui s’embarquent…
VI
Laurik Cosquêr en était là de son récit quand, du coin de l’âtre où elle semblait uniquement attentive au chant de l’eau dans la bouilloire, sa femme annonça que le marc était « passé ».
Le « café de quatre heures » est un rite essentiel de la vie bretonne, et il n’est pas de chaumière si misérable où il ne soit pratiqué journellement. J’aurais commis la plus grave injure envers mes hôtes, en refusant de communier avec eux dans cette tradition en quelque sorte nationale ; et, d’ailleurs, le début de leur humble aventure d’amour ne me rendait que plus avide d’en connaître la fin.
Une fois qu’il eut devant lui sa tasse fumante, et après l’avoir « poivrée d’un soupçon d’eau-de-vie à quarante sous le litre », — encore un reliquat de la noce, — Laurik reprit :
— Voilà, monsieur, comment j’épousai la mer, à seule fin de plaire à Néa Garandel…
Oh ! ce ne fut pas sans lutte. Ses parents, lorsqu’il s’ouvrit à eux de sa détermination, en se gardant bien toutefois de leur en révéler le véritable motif, le crurent subitement devenu fou.
— Que diable ! Ça n’est pas tombé sur toi comme un coup de vent, cette frénésie de la mer ?…
Il affirmait, très calme :
— Si fait. Chez la plupart des garçons de mon âge il paraît que c’est ainsi que ça vient.
Et il citait des exemples, nommait celui-ci, celui-là, tel autre, tous des jeunes gens du canton.
— Oui ! lui objectait-on, des sans-métier ! des propres à rien !… Mais toi !… un chasseur de taupes !… et qui as le don comme pas un !…
Sa mère alla secrètement commander au curé de Tréguier une messe avec cierge à l’autel de saint Yves, pour obtenir, par l’intercession du grand avocat des humbles, qu’il ne persistât point dans sa funeste résolution. Son père, en désespoir de cause, le menaça de le renier.
— C’est bien, dit Laurik, si vous ne donnez votre consentement à mon départ, vous le donnerez donc à ma mort !
Ce n’était point là un vain propos : les vieux le sentirent et cédèrent. Moins de trois semaines plus tard, Laurik était inscrit, immatriculé, embarqué.
Son premier voyage dura cinquante-deux mois. C’était le temps des frégates à voiles. Il parcourut des mers immenses, traversa des atmosphères embrasées, frôla de mystérieux fantômes de glaces. Devant lui se déroulèrent les spectacles d’une création inconnue, qui ne semblait pas sortie des mains du même Dieu que celui des Bretons. Et cela ne l’intéressa point…
Une seule chose hantait sa pensée, occupait ses yeux de son âme, — et c’était l’image de Néa. Sous les ciels de feu comme sous les ciels de ténèbres, à l’Équateur comme au cap Horn, elle obstruait pour lui l’horizon. Pas une fois il n’accepta de descendre à terre, aux escales, ni n’éprouva la curiosité de vérifier par lui-même les merveilles que lui contaient les camarades sur leurs nocturnes équipées dans les villes de plaisir. Tout lui était indifférent, de ce qui n’était point Néa. Ses courts sommeils entre les quarts de nuit, il les passait à rêver d’elle dans son hamac, et, le jour, il restait des heures là-haut, dans les vergues, à s’enivrer de son souvenir, au bercement égal des alizés ou parmi le furieux déchaînement des cyclones.
Il ne se préoccupait pas plus de lui faire parvenir de ses nouvelles qu’il ne s’attendait à recevoir des siennes.
D’abord, il ne savait ni lire, ni écrire, et il eût cru profaner ses sentiments en les livrant à des plumes étrangères. Puis, la mode des lettres était encore une rareté chez les marins de cette époque. On ne communiquait guère avec le pays que par l’intermédiaire des « collègues » qui y allaient ou qui en revenaient. Et c’était là une occasion qui ne se présentait pas souvent.
Plût à Dieu que Laurik Cosquêr ne l’eût jamais rencontrée !
Mais une fatalité la mit sur sa route.
Il y avait près de trois ans qu’il « bourlinguait au tonnerre de Brest », sur la frégate l’Intrépide, quand, un jour, dans les mers du Sud, on fut accosté par le croiseur Neptune qui, sa période terminée, rentrait en France. Pendant une couple d’heures on fraternisa d’un bord à l’autre, selon l’usage. Or, quelle ne fut pas la joie de Laurik, de retrouver, parmi les matelots du Neptune, un des hommes, précisément, sur l’exemple desquels il s’était appuyé pour justifier à son père la soudaine éclosion de sa vocation maritime ! Il se nommait Constant Trégloz (Dieu lui fasse paix !), et il était originaire de Buguélès, où ses parents tenaient un « débit ».
Plus âgé que Laurik de quatre ou cinq ans, il comptait déjà plusieurs campagnes et s’en allait en congé définitif.
Un fier luron, ma foi, large d’épaules, franc d’allures, à qui la navigation avait singulièrement profité.
L’entrevue fut naturellement des plus cordiales, mais sans grandes manifestations extérieures, à la bretonne.
— Qu’est-ce qu’il faudra dire chez toi, cadet ? demanda Trégloz, quand la minute de la séparation fut arrivée.
— Tu diras bien le bonjour aux vieux, que je n’ai pas de regret à ce que j’ai fait, que la santé va bien et que je souhaite qu’il en soit de même pour eux.
— Entendu ça. Et tu n’as personne d’autre à bonjourer ?
Laurik eut sur le bout de la langue le nom de Néa, mais ce fut pour le ravaler aussi vite. « Toujours cette sacrée honte, qu’est-ce que vous voulez ? » Et, après une longue hésitation, comme s’il eût dû chercher au fond de sa mémoire, il répondit simplement :
— Les Garandel, de Camlez, ont été bons pour moi… Je serais content que tu t’informes où ils demeurent et que tu leur portes mes amitiés.
Ah ! si, du moins, il n’avait rien dit !… Mais qui peut prévoir ?
Passons, n’est-ce pas ?
Le moment vint où « ceux de l’Intrépide » revirent à leur tour la terre de France. Un 22 mai, sur les cinq heures du soir, Laurik Cosquêr quittait à Morlaix la diligence de Brest à Saint-Brieuc et s’acheminait à pied vers le plateau trégorrois. Il avait en poche son diplôme de gabier, un congé de six mois, et, noués dans son mouchoir, sept-vingts écus d’économies, presque une richesse, qu’il allait pouvoir déposer avec son cœur entre les mains de Néa. Cette pensée lui donnait des ailes. Les quinze lieues qu’il avait à franchir semblaient fuir sous ses pas. Il avait le meilleur des bâtons de route, l’espoir. Joignez que la nuit était merveilleusement belle, l’ombre transparente et tiède, l’air embaumé d’une odeur d’herbe déjà mûre pour la fenaison. Les arbres, les ajoncs des talus bruissaient à peine. Une brume argentée flottait, comme la respiration des champs endormis…
Aux approches de Camlez, Laurik eut l’âme inondée d’une telle allégresse qu’il se mit à entonner une chanson de bord, apprise sur le gaillard d’arrière de l’Intrépide, et qu’on eût dite composée à son sujet :
« Pour l’amour d’une blonde, Je me suis-t-engagé Marin sur l’eau profonde, Jour et nuit en danger. . . . . . . . . . . J’ai fait le tour du monde : Me voilà-t-en congé. Vais savoir chez ma blonde Si son cœur a changé. . . . . . . . . . . Je lui dirai : ma blonde, Si ton cœur a changé, Vais me périr dans l’onde, Quoique sachant nager !…
Il en était à ce couplet quand tout à coup, sur ses talons, quelqu’un s’exclama :
— Damné sois-je ! Que le cœur de ta douce ait changé ou non, ta voix à toi, du moins Laurik Cosquêr, est restée facile à reconnaître !
C’était un homme de Trévou-Tréguignec, un tailleur d’habits qui avait souvent travaillé dans les mêmes maisons que Laurik. Il était nu-pieds, ayant ôté ses souliers pour marcher plus vite, et c’est pourquoi Laurik ne l’avait pas entendu venir.
— Les uns chantent, les autres pleurent, reprit-il. Ainsi, moi, je vais annoncer au fils de Kerambesk que son père a été trouvé noyé dans l’étang du Bois-Riou.
La joie de Laurik fut empoisonnée. Ouïr parler de mort, en rentrant au pays, n’est pas d’un bon présage. Heureusement qu’on arrivait au carrefour des Trois-Croix où s’amorce le chemin du Pont-Neuf. Laurik s’empressa de « larguer » le tailleur, sans même lui toucher la main, et s’engagea au pas de course dans la descente… Un bouquet d’arbres, des meules de paille, le dos arrondi d’un toit de chaume émergèrent comme une île du brouillard blanchâtre de la vallée… C’était là !… Il pouvait être deux heures du matin. Les gens les bêtes, tout reposait. Mais les choses avaient leur vieil aspect familier. Il n’était pas jusqu’au tombereau qui n’érigeât comme d’habitude ses brancards vides, à la place accoutumée, au milieu de la cour. Le marin dut s’y adosser, tellement ses jambes flageolaient sous lui, non de fatigue, mais d’émotion. Par les petites vitres des lucarnes pleines de noir, il sentait l’âme de la maison qui le regardait. Qu’y avait-il dans ce regard ? Promesse ou menaces… Pour la première fois, un doute poignant lui pénétra dans l’esprit comme une lame.
Il eut peine à réprimer un cri.
Dans sa soudaine angoisse, il imagina d’aller coller son oreille à la porte, pour écouter s’il n’entendrait point le souffle de Néa, dont il savait que le lit se dressait juste en face.
Mais le tic-tac de l’horloge fut le seul bruit qu’il put percevoir dans le profond silence.
— Bah ! se dit-il, pour se rassurer, c’est d’avoir tant marché qui me donne ces idées sottes. Tout ça va se dissiper avec les mauvaises influences de la nuit.
Il se dirigea, sur la pointe du pied, vers l’étable aux vaches où, jadis, il avait son coucher. Quand il ouvrit la claie de genêt, les bonnes bêtes, vautrées côte à côte dans la litière, se bornèrent comme autrefois à soulever nonchalamment leurs mufles appesantis. Comme autrefois, il les caressa d’une tape au passage et, côtoyant le mur, gagna l’angle de droite… Elle était là, comme par le passé, elle était là, entre ses quatre piquets, la couette de paille qui lui avait si souvent inspiré de si beaux rêves ! Il s’y allongea, tout rasséréné. Et sur ses paupières le sommeil s’abattit comme un coup de poing…
VII
— Jésus, ma Doué ! Laurik le taupier qui est ici dans la crèche !
C’était la voix grasseyante de Fanta.
— En voilà une surprise ! ne cessait-elle de répéter… En voilà une surprise !…
D’un bond, Laurik avait sauté à bas de sa couchette. Il frottait machinalement ses yeux gonflés et tentait de balbutier de vagues paroles.
La vieille l’entraîna :
— Viens, on causera en déjeunant.
Il la suivit vers la ferme, toute blonde sous le premier soleil… Il ne savait s’il marchait à la mort ou à la vie.
— Devine qui j’ai trouvé en allant soigner les vaches, cria Fanta dès le seuil.
Le vieux Garandel, qui avait le nez dans sa soupe, se leva du banc où il était assis, dans l’encoignure de la fenêtre.
— Ah ! ah ! fit-il gaiement, je vais donc pouvoir te régler ma dette… Oui, les quinze taupes qui ne t’ont pas été payées !… Mais d’abord, matelot, que je te donne l’accolade !… Nous avons eu de tes nouvelles : tu fais ton chemin, à ce qu’il paraît. Tu vas nous conter ça.
Fanta, près du foyer, trempait une autre écuellée.
— Commence par te loger ceci quelque part, mon bonhomme, dit-elle. Tu dois avoir un rude creux dans l’estomac.
Lui, cependant, furetait des yeux autour de la pièce.
— Je vois ce que c’est, reprit Fanta ; tu trouves drôle qu’il n’y ait que nous dans la maison, n’est-ce pas ?… Las ! Qu’est-ce que tu veux ? C’est ainsi… Nous sommes seuls dorénavant, seuls comme des pauvres vieux.
— Jusqu’à ce que le fils aîné rentre du service…, s’il rentre, opina l’ancien grognard.
Le marin sentit son cœur s’arrêter.
— Alors, Néa ?… commença-t-il, les lèvres blanches.
— Néa ! s’écria la ménagère dont le visage se rida de plaisir… Néa !… C’est vrai, tu ne sais pas… Elle est maintenant dans tes parages, du côté de la mer, là-bas, à Buguélès… Et elle sera bien contente de te voir, pour sûr ! Car, si elle est heureuse comme elle est, c’est en grande partie à toi qu’elle doit son bonheur.
— A moi ? bégaya Laurik, la tête chavirée.
— Dam, oui ! A toi, intervint le vieux ; si tu n’avais pas envoyé Constant Trégloz nous porter tes amitiés, notre fille, tu penses bien, ne l’eût jamais connu, et, du moment qu’elle ne l’aurait pas connu, comment diable se seraient-ils accordés ?
— C’est clair, approuva la vieille.
Et, sans se douter que chacune de ses phrases poignardait le cœur de Laurik, elle se mit à donner des détails :
— Moi, je la trouvais un peu bien jeunette pour entrer en ménage, et Garandel, lui, tant que d’avoir un gendre, aurait mieux aimé un cultivateur… Mais quoi ! Ce Trégloz, du jour qu’il l’avait vue, s’était juré qu’il l’aurait par la porte ou par la fenêtre… Et comme elle-même avait dans l’idée d’être femme de marin, nous l’avons laissée aller à la grâce de Dieu, — pour son bien, d’ailleurs, puisqu’ils s’entendent et qu’ils se tirent d’affaire… Ne manque pas de passer leur dire un bonjour : tu verras que c’est très gentil chez eux…
— Ainsi, elle est mariée…, articula Laurik avec lenteur, mais d’un son de voix si étrange qu’il se demanda lui-même si ce n’était pas un autre qui avait parlé.
Les vieux reculèrent d’épouvante, en s’apercevant qu’il était aussi livide qu’un cadavre au linceul… Il leur fit, de la main, un geste d’adieu et s’appuya, pour sortir, à la cloison de bois qui, dans les fermes bretonnes, protège la table contre l’air de la porte. Comme il descendait la dernière marche du seuil, il entendit la femme qui disait à son mari :
— M’est avis que nous devrions réciter un De profundis pour l’âme de Laurik Cosquêr… Sûrement qu’il est mort au loin. Ce que nous avons vu, ce n’est pas lui, c’est son intersigne.
Longtemps ils restèrent persuadés qu’ils avaient reçu la visite, non d’un vivant, mais d’un fantôme. Et ce qui les confirma encore dans leur sentiment, ce fut quand ils apprirent, à quelques jours de là, que les parents de Laurik n’avaient pas eu vent de leur fils. Dans la débâcle de tout son être, il ne s’était plus souvenu, en effet, qu’il avait un père et une mère. Néa Garandel, en s’en allant avec un autre, avait comme dévasté sa vie. Il était plus seul et plus perdu que le plus abandonné des orphelins… Deux jours et deux nuits, il erra le long de la rivière, aux alentours du pré des Garandel, absent du monde et de lui-même. Il n’avait de volonté à rien, pas même à se périr. Pas de colère non plus contre personne : une grande tristesse seulement et une grande pitié. S’étant assoupi vers l’aube du troisième jour, il fut tout effaré, au réveil, de trouver une douceur à sa souffrance. Sa jeunesse avait travaillé en lui, à son insu, sournoisement, comme fait la taupe sous terre. Il gagna la grand’route de Lannion, mangea dans une auberge, rentra parmi les hommes. Le lendemain, il était de retour à Brest et, le surlendemain était rembarqué…
VIII
… — Ce que je devins après ça, monsieur ?… Eh bien ! Je battis la mer comme auparavant, allant où l’on me commandait d’aller, faisant campagne ici, là, en Afrique, en Crimée, en Chine, un peu partout…, et je continuai d’aimer Néa Garandel…
De renoncer à son rêve d’amour, malgré le démenti que lui avaient infligé les événements, cela n’était pas dans ses moyens. Il s’entêtait, au contraire, avec la chimérique obstination de sa race, dans une fidélité d’autant plus farouche qu’elle avait été plus cruellement déçue. Le vieil optimisme celtique, hérité de ses ancêtres, lui interdisait de désespérer. La même voix indomptable qui assurait aux peuples de la Cambrie qu’Arthur n’était pas mort, au vieux Garandel, que le vaisseau blanc de « son Empereur » croisait toujours en vue des côtes de France, lui certifiait, à lui, que, tôt ou tard, il aurait son heure, que son attente ne serait pas indéfiniment trompée.
Qu’attendait-il donc ? Il n’eût su le dire au juste…, la volonté de Dieu…, l’inconnu.
Dix ans, vingt ans s’écoulèrent, pendant lesquels il ne fit que de courtes apparitions au pays.
Il s’informait de Néa auprès de la mère Cosquêr, qui avait, chaque semaine, l’occasion de la rencontrer le dimanche, à la messe, puisqu’elles habitaient dorénavant la même paroisse. Mais il ne parlait jamais d’elle qu’à mots couverts.
— Et dans le ménage des Trégloz ?… demandait-il.
La vieille Cosquêr répondait :
— Ils vont tous bien…
Elle ajoutait quantité de choses les concernant : une naissance d’enfant, le baptême d’une barque, le trépassement du vieux Garandel… Mais il n’y prêtait aucune attention.
— Vous leur ferez mes compliments, disait-il.
Et il repartait, courait à de nouveaux hasards, confiant, malgré tout, qu’un jour viendrait où, « sans offenser la religion ni personne », il pourrait confesser à Néa ce qu’il avait souffert pour l’amour d’elle.
Une seule fois, il crut bien que cette revanche ne lui serait pas accordée.
C’était durant la guerre de Chine, « à… à… bref un nom comme un éternuement… », là où il eut le bras fauché d’un coup de hache.
— Cet homme est fini, avait déclaré le major, après le pansement.
Déjà il se sentait glisser, par-dessus bord, dans l’éternité, quand, des profondeurs bourdonnantes de son cerveau, un cri jaillit, un appel jeune, virginal et pur comme le printemps breton.
— Laurik !… Laurik, hé !
A six semaines de là, un transport le ramenait en France, manchot et « pensionné », les traits prématurément vieillis, mais la tête saine et le cœur intact.
Il arriva pour apprendre la mort de son père, survenue dans l’intervalle, et pour recevoir la dernière bénédiction de sa mère « qui se languissait de son mari ». De toutes les maisons où le taupier défunt allait en journée, de son vivant, on envoya quelqu’un à l’enterrement de sa veuve.
Ce fut dans cette pénible circonstance que, pour la première fois depuis vingt ans, Laurik revit Néa.
On en était au moment où l’assistance défile au pied de la fosse, pour l’asperger d’eau bénite et laisser tomber une poignée de terre sur le cercueil. Les hommes avaient passé, et c’était maintenant le tour des femmes, enveloppées, selon l’usage, dans leurs grandes capes de deuil qui les faisaient se ressembler toutes. Laurik les regardait sans les voir, écoutant tristement sonner le bois de la bière sous chaque motte qui le heurtait. Tout à coup, comme une des femmes se penchait vers le bénitier, il tressaillit : quelque chose en lui venait de l’avertir que cette forme noire, c’était Néa.
C’était elle, en effet.
Au sortir du cimetière, elle l’aborda.
— Peut-être que vous ne me reconnaissez plus, dit-elle doucement, en faisant glisser en arrière, d’un gracieux mouvement de tête, la cagoule de son manteau.
— Si ! Néa, et je vous remercie d’être venue. Un sanglot le secoua, où sa douleur de fils n’était que pour moitié. Néa reprit :
— Je vous plains de tout mon cœur. C’est triste quand on n’a plus personne… Moi aussi, j’ai perdu mes vieux… Ma mère est morte chez nous, l’hiver dernier… Mais j’ai un mari, des enfants…, je ne suis pas seule…
Elle fit une pause, puis d’une voix lente, posée :
— Savez-vous, Laurik ? Vous êtes jeune encore : à votre place, moi, je me marierais.
Si dur que fût le choc, il le reçut sans broncher.
— Vous rappelez-vous, Néa, qu’il y a vingt ans vous m’avez dit : « A votre place, moi, je serais marin » ? Ça ne m’a pas précisément réussi, prononça-t-il avec un pâle sourire, tandis que, du geste, il montrait son épaule mutilée.
— Je ne l’ai pas oublié, dit-elle… Et vous m’en voulez sans doute de cela, Laurik Cosquêr ?
— Moi, vous en vouloir ! Oh ! non… Ni de cela, ni d’autre chose, Néa Garandel.
Toute la violence de son amour s’était comme projetée hors de lui dans cet « Oh ! non ! ». Il s’en faisait déjà reproche ; mais Néa repartit avec tranquillité, en fixant sur lui ses beaux yeux clairs dont l’âge n’avait point altérer l’éclat :
— Eh bien ! alors, pour me prouver que c’est vrai, descendez nous voir, Laurik, un jour que vous aurez moins de chagrin… Nous parlons souvent de vous avec Trégloz, et ça lui fera beaucoup, beaucoup de plaisir, si vous venez… Pensez donc, depuis le temps !…
Il répliqua très vite :
— Certainement… Comptez sur moi, Néa… Un jour, oui…, plus tard…, vous me verrez arriver, je vous promets.
Là dessus, elle était allée dans sa route, lui, dans la sienne…
— Ceci se passait, il y a quarante ans, monsieur. Au commencement du mois dernier, avec sa permission de Dieu, j’ai tenu parole.
Il huma le fond de sa tasse, et poursuivit :
— C’était le lendemain de la messe anniversaire, célébrée à la mémoire de Constant Trégloz. Je mis mes hardes propres, et m’en fus, au tomber du soir, jusqu’à Buguélès. Néa filait sur le pas de sa porte. Je la bonjourai et lui dis : « L’âme de Constant Trégloz est dans son repos, vos enfants sont mariés, vous voilà seule et sans personne, Néa, comme j’étais le jour de l’enterrement de ma mère et comme je suis resté depuis. Je vous promis ce jour-là que vous me verriez arriver. Je suis venu. » Elle répondit : « Je savais que vous viendriez, Laurik, et je sais aussi ce que vous venez chercher. — Je l’ai attendu assez longtemps, Néa, pour que vous, ne me renvoyiez point avec un refus. » Elle dénoua le ruban qui attachait le manche de la quenouille à son corsage et me tendit la quenouille en disant : « Emportez-la, Laurik, avec la laine qui est dessus : je la filerai dans votre maison ». Voilà, monsieur, comment furent nos fiançailles, n’est-ce pas, Néa ?
— C’est la vérité, fit la petite vieille, à croppetons, sur la pierre de l’âtre, où elle était retournée s’asseoir, le café servi.
— La noce, reprit Laurik, vous l’avez vue de vos yeux, et, si vous aviez écouté ma prière, vous auriez eu le droit de dire : « J’en étais ! » comme font les conteurs, à la fin de leurs histoires.
Il ajouta d’un ton pénétré :
— Vous savez à présent la mienne, monsieur, et que, c’est l’histoire d’un homme heureux.
Une lumière nageait dans ses prunelles d’un bleu profond, une lumière mélancolique et douce, comme celle qui se mourait au dehors sous les premières cendres du crépuscule.
J’avais pris congé de Néa Garandel et j’allais quitter Laurik Cosquêr au bas de l’escalier de granit, taillé dans la chaussée de l’étang, quand des vols de corneilles passèrent au-dessus de nos têtes, gagnant les bois.
— A propos, dit le vieillard, vous savez, le hibou que j’appelais mon cousin et sur lequel les autres me taquinaient sans cesse ?
— Ah ! oui, Laurik… Eh bien ?
— Figurez-vous… Le soir où Néa vint ici comme ma femme, il n’était plus là… Et, depuis, nous ne l’avons pas revu.