CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR
Reading edition
A Paul Ringuenoire.
I
Il y a de cela quelque douze ans. Je voyageais dans le Nord-Ouest de l’Irlande, qui est, comme on sait, la région de l’île restée la plus primitive, la plus intacte, tout imprégnée qu’elle est encore du vieil esprit gaélique. De Donegal, où j’avais passé les fêtes de Noël, je m’étais acheminé, à travers le bog, l’immense tourbière noirâtre, sur Inver. Le directeur du séminaire de Maynooth, à Dublin, m’avait remis une lettre de recommandation pour le curé de cette paroisse.
Il faisait, malgré la saison, un de ces temps moites et tièdes, d’une douceur mélancolique et comme voilée de larmes, où se complaît volontiers la mansuétude de l’hiver irlandais. Je trouvai father Mac Carthy bêchant son jardin. Il m’accueillit avec une cordialité patriarcale.
— J’entends que nous finissions l’année ensemble, déclara-t-il dès l’abord.
Et il héla sa vieille servante, qui émergea de derrière une haie, la tête encapuchonnée d’un tartan, la taille ceinte d’un torchon de toile en guise de tablier.
— Mary, le ciel nous envoie un hôte.
L’instant d’après, j’étais installé dans une chambre des plus confortables, — « celle de Monseigneur, quand nous avons l’honneur de sa visite », m’annonça Mary, — d’où la vue s’étendait au loin, par-delà des vallées d’émeraude, d’un vert si lumineux qu’elles en étaient comme diaphanes, jusqu’à la masse violette du Slieve-League où la mer occidentale accrochait ses guipures d’argent. Au dîner, comme je montrais quelque confusion de me laisser héberger avec ce sans-façon, le Père Mac Carthy me coupa la parole dès les premiers mots.
— Trêve d’excuses françaises ! fit-il d’un ton de jovialité bourrue ; ne voyez-vous pas que votre arrivée est une bénédiction pour moi, dans ce canton perdu ? On est un peu en dehors du monde, ici, savez-vous, et c’est moi qui vous suis obligé de m’apporter comme un petit air d’Europe. Songez qu’en fait de proches voisins, je n’ai que les morts du cimetière… Dieu ait leurs âmes !
Au vrai, Inver est une de ces nombreuses paroisses irlandaises qui, englobant un territoire de plusieurs milles carrés, n’ont point d’agglomération centrale. L’église, avec son enclos des tombes, le presbytère avec son écurie, son étable à vaches, son bout de jardin et son arpent de pré, formaient, à cette époque, tout le village. A quelques yards plus haut, sur le versant d’une colline broussailleuse, s’élevait la demeure du sacristain, lequel remplissait en même temps les fonctions de fossoyeur et de sonneur de cloches. Les autres habitations, — de misérables cabins pour la plupart, — s’égrenaient dans toutes les directions, tantôt accrochées aux pentes, tantôt enfouies dans les bas-fonds du vaste pays accidenté dont elles ne faisaient, si l’on peut dire, que ponctuer la solitude. Les cottages de fermiers aisés se reconnaissaient, de-ci de-là, moins au crépi blanc de leurs murs qu’au bouquet d’arbres qui les ombrageait et à la teinte rose des labours qui s’élargissaient en tache d’huile autour d’eux, semblables à des commencements de tonte dans l’épaisse toison de bruyère noire dont cette contrée farouche était comme fourrée.
Le bon prêtre, cependant, avait éprouvé le besoin de se reprendre presque aussi vite.
— N’allez pas, au moins, en conclure que je m’ennuie parmi mes ouailles. Je n’échangerais pas ma cure d’Inver contre le siège épiscopal de Kilkenny dont elle dépend. Je pais un pauvre troupeau ; mais, puisque vous me donnez quelques jours, et que notre vieille race vous intéresse, je vous mènerai chez elle ; nous nous assiérons devant ses feux de tourbe, à ses humbles foyers. Vous verrez quels braves gens !… Mais j’y pense : à la Saint-Sylvestre, qui est après-demain, il en passera bon nombre au presbytère pour être les premiers à me saluer sur le seuil de l’année nouvelle ; et vous pourrez vous offrir, sans vous déranger, le spectacle de la pure et authentique Irlande honorant à sa manière le plus indigne de ses pasteurs.
Tout en parlant, le vieillard s’était animé. Une flamme soudaine avait empourpré son visage. Ses yeux brillaient.
— Il faut, néanmoins, que je vous montre le pays, — mon pays !… Vous n’en trouverez pas un second qui lui soit comparable. Tous les matins, quand, au moment d’aller dire ma messe, je le contemple du terre-plein de l’église, je remercie le Seigneur de l’avoir fait si beau… C’est une fascination… Après l’avoir parcouru, vous comprendrez, j’en suis sûr, le mot du vieux Nial Mor, répondant à saint Colomban qui, pour le préparer à sortir sans regret de cette vallée de larmes, lui vantait les magnificences de la patrie céleste : « Je croirai donc n’avoir pas quitté Inver. »
Je connaissais ce Nial Mor, ami de Colomban, pour avoir admiré dans l’église de Killibegs, la sculpture archaïque, assez analogue à un bas-relief assyrien, qui le représente en guerrier des âges barbares, vêtu du kilt à forme de jupe, les jambes nues, la main droite appuyée sur sa hache d’armes ; mais je dus confesser au Père Mac Carthy que j’ignorais qu’il fût d’Inver.
— Il est si bien de chez nous, repartit avec vivacité mon hôte, que sa famille — une des seules qui n’aient pas été dépouillées par les Cromwelliens — possède encore les trois quarts de la paroisse. Notre landlord actuel descend de lui en ligne ininterrompue.
— Alors, cette résidence que j’ai entr’aperçue en venant et dont j’ai longé le parc pendant plus d’un mille ?…
— Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le dernier des Nial Mor… parfaitement !
— Le dernier, dites-vous ?
— Heu !… J’en ai bien peur. Après vingt-cinq ans de mariage, il attend encore un héritier. C’est une de ses tristesses ; c’est une des miennes aussi, car ces Nial Mor sont vraiment d’une belle souche, nourrie de sève héroïque, et qui, pour son dévouement à la catholique Irlande, mériterait de reverdir jusqu’à la fin des temps… J’aimerais vous conduire à lord Henry. Mais, à cet égard, vous tombez mal.
— Il est absent ?
Le vénérable curé d’Inver eut un sursaut d’indignation :
— Lui ? Absent ?… Oh ! que non pas !… L’absentéisme, dont se meurt notre terre irlandaise, n’a pas d’adversaire plus intraitable. Il est celui qui ne bouge jamais. Pas une fois il n’a mis les pieds à Londres et pas un dimanche, vous m’entendez, il n’a manqué l’office à la paroisse… Regoûtez-moi ce porto : il vient de chez lui… Non, si je me fais scrupule de vous présenter à ce noble rejeton d’une grande race et de visiter avec vous Mac Swine Manor, où Hoche, votre Hoche, a, dit-on, couché deux nuits, c’est que le moment n’est pas des plus propices… Hum !… Comment vous expliquer cela ?…
Father Mac Carthy se gratta le sourcil gauche, puis :
— Je n’ai pas à vous apprendre qu’il y a toujours eu dans le tempérament celte un je ne sais quoi d’énigmatique, de déconcertant, et nous autres, gens d’Erin, nous sommes des archi-Celtes. Nous avons parfois nos humeurs bizarres, ou, comme vous dites, en France, nos lunes. Lord Henry est, à l’ordinaire, le plus abordable, le plus sociable des hommes, mais, par un phénomène assez étrange, les fins d’année ne lui réussissent pas. Il semble que l’approche de la Saint-Sylvestre exerce sur lui une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux, triste, incapable de se mettre en frais et de s’intéresser à une conversation suivie : bref, tout l’opposé de son caractère véritable. Dans ces conditions, vous risqueriez de n’emporter de lui qu’une impression très fausse… Vous comprenez, n’est-ce pas ? que j’hésite… D’autre part, il me serait pénible, j’en fais l’aveu, que vous vous éloigniez d’Inver sans avoir été reçu par le descendant suprême du clan illustre qui en a, pendant des siècles, incarné l’âme.
Et le Père Mac Carthy conclut :
— Enfin, nous verrons.
Après quoi, choquant son verre contre le mien, il prononça en gaélique :
— Da slaintié ! (A votre santé.)
II
Deux jours plus tard, mais au repas du matin, cette fois, nous nous retrouvions assis, l’un en face de l’autre, dans la salle à manger du presbytère, ornée de meubles d’acajou massif où se jouaient en reflets de pourpre les clartés mobiles du ciel irlandais. Par les larges baies des fenêtres, la vue embrassait des lointains vaporeux, irisés de lumières charmantes, aux nuances d’une douceur et d’une délicatesse ineffables. Le soleil, vainqueur de la brume, la déchirait en voiles argentés qui se balançaient dans l’azur avec des gonflements d’étoffes légères. Après la pluie dont elle nous avait inondés la veille, sans miséricorde, pendant la tournée que le curé d’Inver m’avait fait faire chez les notables de la paroisse, l’année agonisante, parvenue à son terme, promettait d’expirer dans un sourire.
— Quand je vous le disais, que nous aurions une belle Saint-Sylvestre !… commença mon amphitryon. Larmes promptes, mais vite essuyées, telle est l’Irlande…
Il allait poursuivre sur ce thème, lorsque Mary entra en tenant à la main un pli cacheté :
— C’est de la part de lady Mac Swine, father… L’homme est dans la cuisine, qui attend la réponse.
La physionomie du prêtre s’était tout à coup rembrunie, et je crus remarquer qu’en ouvrant la lettre ses doigts tremblaient. Mais il n’eut pas plutôt jeté les yeux sur le papier que son front se rasséréna.
— Well, Mary. Dites simplement à l’homme de répondre que c’est entendu.
Et, s’adressant à moi :
— Je n’osais pas vous introduire de ma propre autorité chez les Nial Mor. Mais il n’est pas comme ces régions en apparence inhabitées pour propager les nouvelles avec la soudaineté de l’éclair. Lady Mac Swine sait déjà que je vous ai fait hier les honneurs de la paroisse et serait heureuse, m’écrit-elle, si vous acceptiez de m’accompagner, ce soir, au château. Moi, je ne puis me dérober à l’invitation, et vous avez vu que je me suis également engagé pour vous, sans vous consulter. Au cas où l’excursion vous tenterait peu, en raison de ce que je vous ai confié l’autre jour, je serai quitte pour vous excuser.
Elle me tentait, au contraire, beaucoup plus que je ne voulais le laisser soupçonner. Indépendamment du désir que j’avais, puisque pourtant l’occasion m’en était fournie, de connaître un homme avec lequel devait s’éteindre un des plus grands noms celtiques, auréolé de toutes les gloires de la légende, les propos du Père Mac Carthy sur la maladie étrange de ce dernier des Nial Mor, loin de décourager ma curiosité, l’avaient excitée au plus haut point. J’étais persuadé que le vieux prêtre ne m’avait pas tout dit et qu’il y avait dans l’histoire de lord Henry quelque particularité mystérieuse qu’il me révélerait peut-être, de lui-même, soit à l’aller, soit au retour.
Une scène rapide, dont je fus le témoin au cours de l’après-midi, me confirma dans mon pressentiment. Ainsi que m’en avait prévenu mon hôte, les gens d’Inver, obéissant à une antique et pieuse coutume, s’étaient mis à dévaler du haut pays vers le presbytère. Ils arrivaient par bandes, comme en procession. D’aucuns apportaient des offrandes, humbles étrennes campagnardes, qui des pommes de terre, qui du beurre, qui des œufs, qui des tranches de lard frais. Les plus pauvres, qui étaient aussi les plus nombreux, n’apportaient que leurs souhaits, mais ils les clamaient avec une ferveur si bruyante que le silence habituel du paysage en était comme effaré. A chacun, à chacune, le curé distribuait sa bénédiction, tandis que Mary, dans la cuisine, versait aux hommes le verre de whisky traditionnel, qu’ils avalaient d’une gorgée. Durant trois heures consécutives, ce fut un va-et-vient presque incessant. Je vis défiler là des types inoubliables, spécimens à la fois magnifiques et sordides de la plus noble et de la plus insouciante des races.
Un surtout captiva mon attention. C’était un grand vieillard osseux, d’une maigreur de squelette, drapé dans une espèce de plaid en loques, le pantalon retroussé jusqu’à mi-jambes, les pieds nus. A sa barbe de prophète, étalée en nappe sur sa poitrine, au bâton d’épine recourbé dont il s’aidait dans sa marche, et n’eût été le « melon » cabossé qui le coiffait malencontreusement, vous l’eussiez pris pour la vivante image d’Ossian, fils de Fingal. Le prêtre, en l’apercevant, s’écria d’un ton moitié indulgent, moitié courroucé :
— Vous êtes donc fou, vieux Padd !… Descendre de la montagne en cet accoutrement, quand, il n’y a pas dix jours, vous avez failli rendre l’âme !… Gageons qu’avant la fin de la semaine vous m’aurez encore appelé pour vous extrémiser…
Le bonhomme, qui s’était découvert, secoua sa tête chenue :
— Il le fallait, father…, il le fallait.
— Vous n’aviez plus de médicaments ?
— Ce n’est pas cela, toussota le vieux… Ma fille Suzie, en s’éveillant, ce matin, a vu, sur la bruyère de Carrick, l’ombre de la Femme noire des…
Le Père Mac Carthy ne le laissa pas achever.
— C’est bien, c’est bien, Padd… Je sais… Je suis averti.
Et il entraîna vers la cuisine le fruste Ossian des monts ; mais, par l’entrebâillement de la porte je pus entendre celui-ci marmotter, en vidant son verre :
— Longue vie, father… Dieu garde notre Nial Mor !
— Ces bergers des hautes bruyères, fit en rentrant le curé, sont restés des êtres à part, tout farcis de superstitions vaguement païennes. Il faut leur pardonner : ils vivent si seuls !
Comme il paraissait peu soucieux de s’étendre davantage sur l’incident, j’imitai sa réserve. La journée, d’ailleurs, tirait à sa fin : nous n’avions plus guère que le temps de nous préparer pour notre expédition du soir.
Ce fut dans le jaunting-car du presbytère, conduit par le sacristain-fossoyeur, que nous accomplîmes le trajet. On sait la légèreté quasiment impondérable de ce véhicule national. Nous eûmes tôt franchi les quatre milles qui devaient nous mettre à destination, bien que la route, défoncée par les pluies, ne fût pas précisément des plus roulantes. La grille du parc était large ouverte ; large ouverte aussi, la maîtresse-porte de la demeure seigneuriale, à laquelle on accédait par un perron à double rampe.
— Dans la nuit du trente et un décembre au premier janvier, — me chuchota mon vénérable compagnon, pendant que nous traversions le vestibule, spacieux et sonore comme une nef d’église, — entre librement à Mac Swine Manor toute personne, si misérable soit-elle, qui peut, à un titre quelconque, se réclamer du clan des Nial Mor.
Pour l’instant, la maison, quoique brillamment éclairée, semblait enveloppée de solitude et de silence. Nous fûmes introduits dans un salon. De part et d’autre d’une monumentale cheminée de marbre, deux figures, qu’on eût dites de marbre aussi, se levèrent. Le prêtre fit les présentations ; j’étais devant lord Henry et lady Margaret, — elle, souverainement aristocratique d’aspect et de manières, blonde d’un blond de paille mûre, toute jeune encore à voir, malgré ses quarante-six ans ; lui, prématurément vieilli, cheveux et barbe de neige, encore qu’il n’eût guère dépassé la cinquantaine, la figure lasse, indifférente et comme accablée d’ennui.
Quelles paroles furent échangées à ce moment-là, et quelles pendant le dîner qui suivit, comme dans la veillée où nous nous attardâmes au sortir de table, sous les lambris d’un hall somptueux, ce serait, en vérité, peine perdue que de chercher à m’en souvenir. Elles n’étaient manifestement proférées que des lèvres et destinées à masquer la pensée des principaux interlocuteurs plutôt qu’à la traduire. J’essayai de déchiffrer cette pensée sur les visages, mais en vain.
Ce qui me reste dans la mémoire, de cette longue et funèbre soirée, c’est le sentiment de l’indéfinissable malaise, de l’attente muette, inavouée, mystérieusement tragique, qui se devinait dans les âmes et se communiquait aux objets eux-mêmes, à la maison, au parc, à tout le paysage d’extrême occident, couché dans l’immensité de la nuit. Seul, father Mac Carthy s’obstinait encore à briser les épaisseurs de silence qui, de plus en plus, nous enserraient comme des glaces. Lady Margaret feignait de l’écouter.
Quant au dernier des Nial Mor, sans le geste machinal dont il appliquait parfois son mouchoir à sa bouche, il aurait eu l’air plus immobile et plus figé que son ancêtre de pierre, dans l’église de Killibegs.
Brusquement, comme l’énorme pendule à carillon tintait le quart avant minuit, nous le vîmes se dresser de son fauteuil, la face extraordinairement pâle, presque exsangue, mais les yeux animés d’une résolution singulière, celle-là même, pensai-je, qui enflammait, aux jours anciens, les héros des vieilles épopées irlandaises, fondateurs de sa dynastie. J’interrogeai du regard le curé d’Inver.
— C’est l’heure où les serviteurs de Sa Grâce et les tenanciers de ses domaines sont admis à lui présenter leurs vœux, déclara-t-il avec simplicité.
Lady Margaret venait de presser le bouton d’un timbre. Et, dans le fond du hall, des hommes, des femmes, en effet, parurent. Le régisseur de Mac Swine Manor s’avançait à leur tête. Un à un ils défilèrent. Au fur et à mesure qu’ils s’arrêtaient devant lui, lord Henry les saluait par leur nom. Ainsi faisaient jadis ses aïeux, lorsqu’ils passaient la revue de leurs guerriers, voire de leurs guerrières. Pas une fois il ne se trompa dans sa nomenclature. Je fus étonné de constater que cette parade domestique, d’un caractère si noble et si émouvant, n’avait duré que treize minutes. La dernière dans l’ordre de marche avait été la gardeuse de porcs de Mac Swine Manor : elle finissait de s’incliner devant lady Margaret quand les premiers coups de minuit retentirent.
Aussitôt que la douzième vibration se fut éteinte, lord Henry baisa longuement la main de sa femme ; puis, se tournant vers l’assistance, massée à l’autre bout de la pièce :
— Soyez témoins que Nial Mor a été chez lui jusqu’à la dernière minute de l’année pour tous ceux et toutes celles qui le voulaient rencontrer ! prononça-t-il à voix haute.
Un formidable : oui ! gaélique, jailli de quelque cent vingt poitrines, ébranla le hall.
— Il n’en sera pas différemment dans l’année nouvelle, si Dieu m’aide ! repartit d’un ton déjà moins compassé le châtelain de Mac Swine Manor.
— Et maintenant, conclut-il, soupez en joie !…
Father Mac Carthy avait dit vrai : la minute redoutable franchie, lord Henry n’était plus le même homme. Si nous nous fussions rendus à ses instances, il nous eût gardés près de lui, à sabler du porto, jusqu’à l’aube.
III
— Eh bien ? — me demanda le prêtre, tandis que le sacristain-fossoyeur, un peu gris, nous ramenait à fond de train sur Inver, — vous avez vu le dernier des Nial Mor sous ses deux aspects : n’est-ce pas qu’ils ne se ressemblent guère ?
— J’aime mieux le second, répondis-je, celui d’après minuit.
— Il est plus humain, mais l’autre est plus héroïque, plus irlandais. C’est par l’autre que lord Henry est vraiment de sa lignée et qu’il la continue.
— Comment cela ?
— En montrant que, s’il partage les faiblesses de ses ancêtres, il possède aussi leur intrépidité… Savez-vous quelle visiteuse était attendue, cette nuit, toutes portes ouvertes, à Mac Swine Manor ?
— La « Femme noire », je suppose, insinuai-je, désireux de prouver au Père Mac Carthy que j’étais capable de quelque perspicacité.
Il n’avait pas prévu cette riposte.
— Ah ! fit-il, vous aviez donc saisi au vol la phrase du vieux Padd !
Et il poursuivit, avec une nuance de tristesse dans la voix :
— Oui, les traditions les plus funestes sont souvent les plus longues à tuer. Vous n’arracherez pas de l’esprit de nos populations, pourtant si chrétiennes, cette croyance invétérée, que toute famille de sang noble a sa messagère mystérieuse, sa Femme noire, ou, comme on dit en gaélique, sa banshee, chargée par un décret divin de lui intimer l’ordre fatal. Au jour marqué, vous conteront les pâtres du bog, elle s’annonce, dès le matin, sous l’aspect d’une grande ombre, surgie des montagnes, et qui s’allonge dans la direction de la maison menacée. C’est ainsi que, d’après le vieux Padd, la banshee des Nial Mor plane d’abord sur les bruyères de Carrick. Vers le soir, elle emprunte les traits d’une des personnes de la domesticité, se glisse sans obstacle jusqu’au maître et, lui touchant la main, profère à voix basse ce seul mot : « Venez. »
— De sorte que, dans le défilé de tout à l’heure, chacune des femmes, sans en excepter la gardeuse de porcs, pouvait être la banshee ?
— On vous affirmera qu’elle revêt aussi bien les déguisements d’homme.
— Et lord Henry avait la conviction que de l’une de ces bouches allait peut-être s’échapper son arrêt.
— Il n’y a pas d’exemple qu’un de ses aïeux ait vécu au-delà de cinquante-cinq ans… Sous une forme ou sous une autre, qu’elle lui fût signifiée ou non par l’antique banshee familiale, lord Henry, cette nuit, attendait la mort… Il l’attendait, sinon sans angoisse, du moins avec dignité, et cela, chez lui, sur sa terre domaniale, parmi ses gens et ses vassaux, ayant son curé à ses côtés, — ce qui, par parenthèse, vous a valu à vous-même un spectacle peu commun de nos jours, même en Irlande.
— Je vous en suis plus reconnaissant que je ne puis dire, father.
Il reprit avec accent :
— Je ne serais pas un prêtre, si je croyais à l’existence des banshees, et je sais de science certaine que Dieu nous rappelle à lui quand il lui plaît ; mais je ne vois jamais approcher le trente et un décembre sans être affreusement obsédé par la crainte d’une catastrophe à Mac Swine Manor… Tenez, ce matin, lorsque Mary m’a remis la lettre, je me suis imaginé un moment que tout était consommé. J’en avais la sueur froide.
— Je m’en suis aperçu, father… Mais pourquoi, je vous prie, cette date du trente et un décembre plutôt qu’une autre ? Y a-t-il une raison ?…
— J’ignore si elle est plausible, répondit le Père Mac Carthy, mais je dois convenir qu’il y en a une : vous la trouverez inscrite sur les tablettes funéraires des Nial Mor enterrés dans notre église depuis le quatorzième siècle. Toutes portent : anno decedente decessit. Ce qu’un dicton populaire rend ainsi : « Finir comme un Nial Mor, à la Saint-Sylvestre. »
Au presbytère, Mary guettait notre retour.
— Quoi de nouveau, father ?
— Rien.
— Dieu soit loué ! murmura dévotement la vieille Irlandaise.
Et elle joignit les mains vers les constellations palpitantes qui, dans le ciel d’Inver, présidaient à la naissance de la jeune année, sur les confins de la grande île celtique, aux marges de l’Extrême-Occident.