LA BARRIQUE D’OR
Reading edition
A Théophile Deyrolle.
I
C’était en pleine saison de la sardine, un soir de juillet. Les barques rentraient une à une, tournaient le musoir du môle et, dans un ébrouement sonore de voiles brusquement abattues, venaient se ranger le long des quais de l’arrière-port, en s’étirant comme des bêtes lasses à l’heure accoutumée du repos.
Ces retours de pêche, durant les mois productifs, sont la fête quotidienne et pourtant toujours nouvelle des petites cités de la mer. Comme dans les villes de l’intérieur on se transporte à la gare pour voir passer les trains, ici l’on se donne rendez-vous sur la cale pour assister à l’arrivée des bateaux. C’est un spectacle dont on ne se rassasie jamais. Il a quelque chose de joyeux et de solennel tout ensemble, de majestueux et de captivant. On dirait d’une caravane immense, d’une espèce de fantasia nautique, somptueusement bariolée, évoluant, aux derniers feux du soleil, sur la tranquille splendeur des eaux. Les larges misaines, rougies au tan, s’enflamment comme des pourpres, les focs et les trinquettes irradient comme des boucliers, les filets, bleus ou mauves, séchant le long des mâts, semblent des écharpes aériennes, piquées à des pointes de lances, et il n’est pas jusqu’aux dures faces boucanées des matelots qui, magnifiées par le couchant, n’évoquent les héros des grandes flibustes, la race ardente des conquistadors.
L’accostage terminé, lorsque les chaloupes déversent à terre leurs myriades de poissons étincelants, les femmes qui les empilent à mesure dans des corbeilles ont l’air de brasser un butin barbare, une féerique provende de nacre, d’émeraude et de saphir, échappée de quelque conte des Mille et une Nuits.
Ce soir-là, il y avait des ribambellées de monde sur les quais. Les filles surtout étaient en nombre. La marée montante ayant coïncidé avec la clôture du travail de jour dans les usines, des bandes de « friteuses » allaient et venaient, se tenant, comme à leur habitude, par la taille, la hanche provocante, l’œil égrillard et le parler gras. Presque toutes avaient, parmi les pêcheurs, qui un frère, qui un « promis », dont elles guettaient le débarquement, pour regagner en leur compagnie les quartiers pullulants de la haute ville. Leurs sandales de bois cliquetaient sur le granit visqueux, diamanté d’écailles ; leurs appels, leurs éclats de rire, leurs quolibets jetés à plein gosier se croisaient dans l’air vibrant.
Cent vingt, cent cinquante chaloupes avaient défilé, accueillies de questions ou de lazzis, quand, à l’approche de la cent cinquante et unième, une rumeur s’éleva, grandit, se propagea de groupe en groupe à travers la foule. Il était arrivé quelque chose à bord de l’Espère-en-Dieu…
Quoi ? on ne savait pas très bien, mais ce devait être grave… Des deux matelots de l’équipage, l’un, disait-on, était à moitié mort, et l’autre ne valait guère mieux… Le patron avait le crâne fendu… Seuls, le novice et le mousse étaient à peu près intacts, — et encore !…
Bref, un hôpital flottant.
Et les suppositions, les conjectures pessimistes de pleuvoir.
— Sûr qu’ils auront eu un attrapage avec les Gâvrais !…
— Ou avec les thoniers de Groix… Ils s’imaginent que la mer est à eux, ces Grésillons !
Désir Fauquet, — un second-maître retraité qui avait gardé sur le cœur l’amertume de Fachoda, — émit l’hypothèse, tout de suite préférée, d’un conflit international :
— Vous verrez que c’est quelque rôdeur anglais qui leur aura tiré dessus.
Les têtes sont chaudes à Concarneau, ce petit Marseille de l’occident. Déjà l’on parlait de barricader les portes de la Ville-Close où fume encore, après quatre cents ans, le souvenir des guerres de la Ligue… Du moins décida-t-on d’avertir le syndic de la marine. Et l’on attendit…
II
L’Espère-en-Dieu, cependant, s’amarrait à l’un des anneaux du môle. Tout n’était pas fiction dans les bruits qui l’avaient devancé. Il ne ramenait pas de cadavres, non ; mais, à n’en pas douter, il y avait de fortes avaries humaines…
Ce fut le patron qui se hissa le premier à terre.
Il avait une oreille déchirée, les pommettes boursouflées, crevassées et violacées, comme de vraies pommes, la vareuse en lambeaux. Un mouchoir, tordu en compresse hâtive et imbibé d’eau de mer, lui bandait les deux tiers du front.
Il fonça, tête baissée, dans les curieux :
— Arrière, tas de veaux !… Place !
Le syndic, accouru, tenta de lui arracher des explications :
— Eh bien ! quoi, Tostivin ?… Qu’est-ce qu’il y a eu ?… Vous vous êtes donc cognés ?…
— Vous pouvez le dire, grogna le sardinier en bousculant quatre ou cinq spectateurs. Chacun en a pris pour son compte… Oh ! mais, continua-t-il avec un accent de défi, l’affaire n’est pas terminée… Je n’en démordrai pas… Ils veulent qu’on aille chez le commissaire : on ira chez le commissaire !…
— Qui ? ils ?
— Crotte !… Qui voulez-vous que ça soit sinon ces deux andouilles ?
Il désignait du geste, au-dessous de lui, les deux matelots demeurés dans l’embarcation, et qui, penchés sur un seau, ne montraient que l’envers de leurs personnes.
Puis, les apostrophant :
— Hé, Miroux !… Hé, Tréfentec !… Est-ce que vous y êtes, enfin ?… C’est pas le moment de caler, peut-être !…
Les deux hommes secouèrent leurs nuques dégouttelantes.
Oh ! Ils n’avaient ni l’un ni l’autre l’intention de caler… Ce qui était dit était dit… Seulement, nom d’une chique ! encore fallait-il leur donner le temps de se débarbouiller un peu…
Le fait est qu’ils en avaient joliment besoin ! Ils n’étaient que plaies et bosses, la figure marbrée d’ecchymoses, le nez tuméfié, la peau zébrée de sillons sanglants que l’ablution saline devait irriter à vif.
— Ah çà ! intervint pour la seconde fois le syndic, qui diable est-ce qui vous a tous mis en cet état ?
Mais sa voix fut couverte par celle de Tostivin, pestant contre les lenteurs visiblement calculées des deux matelots.
— Comme si vous ne vous frotteriez pas aussi bien le cuir après, capons que vous êtes !… Tant pis ! Si vous ne venez pas, moi je vais.
— Minute ! On y va, sacrédié ! bougonnèrent-ils sans grande conviction, tout en s’essuyant le visage dans les voiles que le novice et le mousse achevaient de carguer.
Rappropriés à la « six-quat’-deux », ils gravirent les échelons d’accès.
— En route ! fit Tostivin.
Ils lui emboîtèrent le pas. Non plus que leur chef de file, ils ne paraissaient d’humeur à se répandre en confidences, et la foule, déçue, allait être condamnée à se disperser sans avoir rien appris, quand, à la faveur du remous creusé par les trois pêcheurs, une « friteuse » qui, depuis quelques instants, jouait des coudes pour tâcher de les joindre parvint à se couler jusqu’à Joachim Miroux.
C’était Léontine Capdevert, sa promise. Ils n’« espéraient » que d’avoir touché le gain de la saison pour se mettre en ménage. Même qu’ils avaient retenu leur logement, à partir de la Saint-Michel, dans la maison qui est avant l’atelier Deyrolle, sur le chemin de Beuzec-Concq…
Elle avait agrippé par le bras le jeune marin qui ne témoignait aucun enthousiasme de cette rencontre ; et, le regardant sous le menton :
— Ce n’est pas pour te flatter, mon cher, mais ce que tu as l’air d’une vilaine viande de boucherie !…
Il ne releva pas le compliment, se contenta de répondre, l’esprit absent, tout à son idée :
— N’empêche que nous avons la vérité avec nous, moi et Gab Tréfentec… Et, jusque devant le commissaire, j’en donnerais ma tête à couper…
— Tu peux en parler, de ta tête !… Si ça n’est pas une abomination !… Vous étiez donc archi-soûls d’eau-de-vie, que vous vous êtes entre-tués comme ça ?
— Non, c’est à cause d’une barrique d’or que c’est venu.
Une barrique d’or !… De stupeur, la Concarnoise lâcha le bras du matelot, de quoi celui-ci profita sur-le-champ pour courir après ses compagnons qui, pendant ce colloque, l’avaient distancé. Si bien qu’à toutes les questions dont elle fut immédiatement assaillie Léontine Capdevert ne put répondre qu’une chose : c’est qu’il y avait une barrique d’or dans l’histoire.
C’en fut, du reste, assez.
Le propos vola de bouche en bouche, merveilleux oiseau de chimère, enrichi, à chaque essor, d’un plumage plus ample et plus éclatant. Un des caractères spécifiques de l’imagination occidentale, c’est, en même temps que sa mobilité toujours en éveil, son extraordinaire puissance de réalisation. Ces simples mots : « une barrique d’or » agirent dans les cerveaux à la manière d’un précipité, suffirent à y déterminer une nouvelle cristallisation idéale. Adieu, les Gâvrais et les thoniers de Groix ! Le second-maître Fauquet, lui-même, ne s’obstina pas davantage dans la hantise anglaise, et les portes de la Ville-Close, rouillées depuis des siècles sur leurs gonds, demeurèrent paisiblement ouvertes, comme celles du temple de Janus. La barrique d’or ! Il n’y en avait plus que pour la barrique d’or !…
Vous eussiez juré que les gens la voyaient, l’entendaient rouler pesamment devant eux, retentissante de tous les trésors enfermés dans ses flancs, et que c’était elle qu’ils escortaient comme en triomphe, tandis que, délaissant les quais, désormais sans charme, ils refluaient en houles vers la place où, dans l’ombre des ormes, allongée par le soir, se dressaient les bureaux du Commissariat de l’inscription maritime, le principal monument de Concarneau, avec le laboratoire des pêches et le vivier aux langoustes.
Surpris de cette invasion soudaine de badauds, les boutiquiers, en train d’accrocher leurs contrevents, écarquillaient les yeux, s’informaient :
— Mais, qu’est-ce qu’il y a aussi donc ?
— Comment ? Vous ne savez pas ?… Une barrique d’or, monsieur Pouliquen !… Ceux de l’Espère-en-Dieu qui ont trouvé une barrique d’or !
— Pas possible !…
— C’est si vrai qu’ils sont en ce moment au commissariat, à faire leur déclaration.
— Une barrique d’or, que vous dites ?… Vous ne confondez pas avec une barre d’or ?
— Non, non, une barrique… ce qui s’appelle une barrique…
— Vous l’avez vue ?
Vue ? Pas à proprement parler, mais, mon Dieu, c’était tout comme, puisqu’on tenait la chose de Joachim Miroux, lequel n’aurait pas été mentir à sa bonne amie, n’est-ce pas ?…
D’autres survenaient, plus affirmatifs :
— Elle est dans le bateau, savez-vous ?… C’est pour ça que le novice et le mousse n’ont pas débarqué, qu’ils sont restés de faction à bord.
Et, le mirage opérant avec une vertu croissante, les détails se précisèrent. On donna les dimensions de la barrique, on en évalua la jauge. Bientôt on fut même quasiment fixé sur les circonstances dans lesquelles s’était faite la trouvaille. C’était Joachim Miroux, paraît-il, qui en ramenant son filet avait senti une résistance, comme d’un corps lourd. Alors, il avait crié Gab Tréfentec pour lui prêter la main en douceur ; et la barrique avait émergé. Par exemple, ça n’avait pas été commode de l’arrimer dans la chaloupe. Elle pesait le tonnerre de Dieu, vous pensez !… Mais aussi quelle stupéfaction — et quelle jubilation, — quand le patron avait fait sauter la bonde !… Ils s’attendaient à voir jaillir n’importe quoi de liquide, de l’eau-de-vie, du tafia, mettons, si vous voulez, du vin des îles, à moins que ce ne fût tout bêtement du pétrole, comme l’autre année, à Penmarc’h, où tout le pays eut la colique d’en avoir bu… Eh bien, non ! ce qui avait coulé, ç’avait été de l’or, du bel or fauve, clair et tintant, un ruissellement de jaunets !…
— Des piastres, je gage, ou encore des roupies, suggérait le cap’taine Guével, un ancien long-courrier qui, ayant bourlingué sur toutes les mers, se piquait de connaître les noms des monnaies dans toutes les langues.
Et il ajoutait, à l’ébahissement de son auditoire :
— La roupie, à elle seule, vaut près de quarante francs de France.
Pour lui, l’aventure ne présentait rien que de très normal. Pareille aubaine était arrivée vingt fois, non pas à lui, malheureusement, mais à des « collègues » avec lesquels il avait fait les « quatre cents coups », dans sa jeunesse, et qui s’amusaient à frire les louis à la poêle, pour les lancer aux gamins… Ces découvertes-là, selon lui, s’expliquaient « mathématiquement ». N’allait-on pas, un temps fut, chercher des tonnes d’or aux Amériques, comme on va aujourd’hui chercher des barils de rogue en Norvège ? Et ce qu’il en sombrait, de ces navires d’alors, mal gréés, mal montés, mal gouvernés ! Tenez, pas plus loin qu’à Vigo, sur les côtes d’Espagne, il y a toute une flotte ensablée dans les fonds ; des richesses immenses dorment là, perdues à trois cents brasses ; — un cimetière de milliards, de quoi fournir des rentes de roi aux mariniers de tout le Ponant. Qu’une de ces vieilles carcasses enfouies se disloque, crac ! la cargaison, « soulagée », fiche le camp ; les courants vous la cueillent, vous la drossent, et, comme il y en a plus d’un, de ces courants du Golfe, qui porte vers le noroît, vous concevez que, si par chance vous jetez le filet au bon moment… Voilà ! Ça n’était pas plus malin que ça, l’histoire de l’Espère-en-Dieu.
La démonstration était si convaincante et, comme disait le cap’taine, si « mathématique », qu’il ne fit plus doute pour personne que la barrique d’or « sauvetée » par Miroux ne provînt en droite ligne des galions de Vigo.
Quant à la bataille qui s’était livrée autour d’elle, il n’était pas besoin d’être grand clerc pour en deviner les motifs : discussions de partage, évidemment. On savait Tostivin rapace : les sous lui collaient à la peau des mains. A plus forte raison, les pièces d’or.
— Vous verrez que, sous prétexte qu’il est le patron, il aura prétendu s’adjuger la moitié du gâteau.
— La moitié ?… Oui, le tout donc !…
III
Pendant qu’on épiloguait ainsi sur leur cas, les trois hommes franchissaient le portail, solennel comme un porche d’église, au-dessus duquel s’étalait, flanqué de deux ancres peintes, le large écriteau du commissariat.
Une antichambre réservée au public précédait les bureaux. C’était une pièce vide et triste ; aux parois lépreuses des murs s’effiloquaient des débris d’affiches officielles ; le parquet boueux, humide de l’égouttement des sabots-bottes, maculé de taches brunâtres par le jus des chiques, sentait la saumure et le champignon pourri.
Près de la fenêtre, le gendarme de planton, Moreau, que les friteuses avaient surnommé Joli-Cœur, sommeillait à demi sur une chaise, le képi dans les jambes et la tunique déboutonnée.
L’entrée des trois compères lui fit ouvrir un œil, puis l’autre.
— Il n’y a personne, grommela-t-il avec un bâillement. Vous ne retiendrez donc jamais que les bureaux sont fermés à cinq heures !
— C’est que…, risqua Tostivin.
Moreau, dit Joli-Cœur, s’apprêtait à le balancer, lui et ses acolytes ; mais il n’eut pas plus tôt remarqué leurs trognes bouffies, bleuies, tailladées, sanguinolentes, que, se laissant retomber sur sa chaise, il s’esclaffa :
— Ah bien ! mes cocos…
— Oui, acquiesça le patron, à la fois humilié et enhardi, on s’est salement astiqué… Est-ce que, malgré que ça soit fermé chez vous, on ne pourrait pas voir le commissaire ?
— Le commissaire… ha ! ha ! ha !… Il est à sa manille, le commissaire… ho ! ho ! ho !
Et, entre deux hoquets :
— Mais ça serait péché qu’il manque ça !… Vous êtes trop mignons, les agneaux !… Je cours le chercher.
Il rajusta ses grègues, se reboutonna va comme je te pousse, et disparut dans une ruelle de traverse, toujours pouffant.
Sur le pourtour de la salle régnait un banc de bois, usé, lustré par des générations de « clients ».
— Ma foi, assiettons-nous toujours, fit Tostivin.
Et, prêchant d’exemple, il s’installa, le dos à la fenêtre, tandis qu’à l’autre extrémité s’affalaient côte à côte Joachim Miroux et Gab Tréfentec.
Colère de marin crève et passe comme un grain, dit le proverbe. Celle de nos trois découvreurs d’or en tonne inclinait manifestement à l’accalmie, depuis qu’ils avaient mis entre eux et le monde extérieur l’enceinte réfrigérante du commissariat. Ils commençaient à se demander in petto quelle satanée lubie leur avait pris de venir s’échouer, comme de stupides cachalots, en ce trou morne, alors qu’il eût été si sage et si simple de faire la paix devant un litre, à l’Assurance contre la soif, chez le père Quénec’hdu, ou au Rendez-vous des Mathurins, chez la mère Stéphan… Les rires tonitruants du gendarme avaient jeté le trouble dans leurs esprits ; leur crânerie de tantôt les abandonnait ; ils se sentaient piteux et grotesques.
— Nous devons avoir l’air de trois tourtes, observa Miroux.
Joignez que le lieu, avec sa nudité, son silence, sa moisissure administrative, leur en imposait à l’instar d’un prétoire de tribunal, et qu’ils n’étaient plus très sûrs, maintenant, que leur litige valût d’y être porté. Le commissaire était capable d’estimer que la chose ne méritait point qu’on le dérangeât… Sans compter qu’on l’arrachait à sa manille… Et dam ! s’il était mal luné, gare la casse ! Il n’entendait pas tous les jours de la bonne oreille, le commissaire…
— Si qu’on s’en allait ? proposa timidement la voix de Gab Tréfentec.
— Je sais bien ousqu’on serait mieux qu’ici, appuya Miroux.
Le patron se taisait. Mais il tapait du talon, comme s’il avait eu des fourmis sous la plante des pieds. Au fond, il n’eût pas été fâché de se défiler, comme on dit, à l’anglaise. Pourtant, il tint bon :
— Quand le vin est tiré, faut le boire.
D’ailleurs, le gendarme de marine rentrait. Il n’avait pas eu besoin de trotter jusqu’à l’estaminet de l’Hôtel des Touristes : le syndic avait déjà fait le nécessaire et prévenu qui de droit.
— Ces messieurs seront là dans un instant, annonça-t-il avec une gravité où ne se trahissait plus la moindre envie de rire, si même il n’y perçait une nuance inattendue de politesse et quasi de respect.
Sa courte sortie avait incontestablement modifié sa conception des choses, et il était facile de voir que les trois « cocos » dont il s’était tant gaussé tout à l’heure avaient, dans l’intervalle, revêtu à ses yeux un prestige qui transformait en glorieux stigmates les bouffissures multicolores de leurs faces meurtries.
— Eh ! eh ! les amis, fit-il d’un accent pénétré, vous ne m’aviez pas dit ça… Vous en avez une veine !… Nom d’une giberne, c’est pas à nous, de la gendarmerie, qu’il arrivera jamais d’être si chançards !…
Les trois hommes s’entre-regardèrent, la mine ahurie ; le patron, croyant à quelque ironie nouvelle, haussa les épaules, riposta :
— Ne blaguez pas, monsieur Moreau… Des coups de poing, ça ne coûte qu’à prendre… Ça s’attrape dans la gendarmerie comme dans les autres métiers.
— Oh ! mais, pardon !… J’en empocherais bien dix fois plus que vous n’en avez reçu… Seulement, faudrait aussi le reste avec, patron, si ça ne vous fait rien !
— Quoi ? le reste ?
— Oh ! vous m’entendez… Suffit !
Un bruit de pas s’approchait.
— Chut ! Voici le commissaire, souffla le gendarme.
Et il se figea dans la posture militaire, la main droite au képi. Tostivin, Miroux, Tréfentec s’étaient dressés d’un bond, somme mus par un même ressort.
IV
Le commissaire traversa la salle, suivi du syndic, marcha vers la porte de son cabinet personnel, dissimulée dans une encoignure, l’ouvrit, puis, se retournant vers les hommes de l’Espère-en-Dieu, leur dit avec une familiarité joviale dont il n’était guère coutumier :
— Allons, mes braves, venez me conter ça.
Braves, ils ne l’étaient pas beaucoup à cette minute, les pauvres diables ! Ils s’ébranlèrent cependant, à la queue leu-leu, le patron en tête, et, dandinant leurs torses gourds, ils s’avancèrent jusqu’au paillasson qui garnissait le seuil du sanctuaire, habituellement interdit aux profanes. Là, Tostivin s’arrêta, comme devant un obstacle insurmontable, une sorte de barrière sacrée. Et, pour montrer qu’il avait de l’éducation, peut-être aussi pour gagner du temps, il se mettait en devoir de quitter ses sabots-bottes, lorsque le commissaire, qui avait déjà pris place à son bureau, lui cria :
— Ta, ta, ta !… Qu’est-ce que vous faites donc ?… Pas tant de cérémonies, s’il vous plaît.
Il poussa la condescendance jusqu’à les prier de s’asseoir, — oui, de s’asseoir en sa présence, — et sur des sièges de luxe encore, dont jamais culottes goudronnées de matelot n’avaient seulement frôlé le rotin ! Ils n’en utilisèrent, au reste, que le rebord, où ils se perchèrent à demi, les bras ballants le long des cuisses, en des attitudes contraintes et caricaturales de pingouins désorientés.
Le gendarme de marine et le syndic se tenaient de chaque côté de la porte, debout et fronts découverts.
Il y eut quelques secondes d’un silence impressionnant. Enfin, le commissaire parla :
— Voyons, dit-il, — et ses doigts jouaient machinalement avec un coupe-papier, — voyons, procédons par ordre… Je connais en gros l’histoire : le syndic m’en a touché un mot et le capitaine Guével a eu l’obligeance de me confier au passage ce que l’un ou l’autre d’entre vous lui en avait appris. Mais c’est de votre propre bouche que je dois recueillir votre déposition… Avant de vous interroger, toutefois, il ne sera sans doute pas superflu que je vous rappelle, pour votre gouverne, les instructions du Code maritime relatives aux épaves.
Tostivin eut un élan d’approbation :
— C’est ça, monsieur le commissaire ! Vous y êtes !… dites la loi à ces imbéciles qui se figurent savoir tout, et qui ne sont que des ânes, en vérité…, des ânes !
Son indignation, momentanément assoupie, rejaillissait soudain, comme une lame sourde. Le commissaire esquissa un sourire à l’adresse des « ânes » et continua, bienveillant :
— Écoutez donc en quels termes s’expriment l’ordonnance de 1681 et celle de 1791, qui règlent la jurisprudence en la matière.
Miroux et Tréfentec se croisèrent les bras avec ensemble, afin de se donner un maintien plus attentif. Le commissaire étala devant lui les Tables de la Loi sous la forme d’un livre pansu, hérissé de signets, — tout à fait un de ces bréviaires de curé qui ont une marque pour chaque office. Il feuilleta quelques pages et lut :
Les effets tombés de la mer par suite de naufrage ou autrement, et repêchés ensuite, sont vendus par l’administration. Un tiers du produit de la vente…
— Vous entendez bien ? Un tiers, commenta-t-il.
… est alloué à l’inventeur et les deux tiers restants sont attribués au Domaine, s’il n’y a pas de réclamation des propriétaires se produisant dans le délai d’un an et un jour.
— Dans l’espèce, il n’est pas vraisemblable, on peut le dire, que vous ayez des réclamations à craindre.
Les trois hommes, interprétant comme une plaisanterie l’observation du magistrat, feignirent un accès d’hilarité.
— Oh ! pour ça, non ! affirmèrent-ils d’une seule voix, en se plaquant sur les lèvres leurs bérets sales, roulés en bouchons.
Le commissaire agita son coupe-papier :
— Ainsi, c’est bien compris, n’est-ce pas !… Vous êtes trois inventeurs, si je ne m’abuse. Il vous revient donc un tiers à vous répartir entre trois : ce qui fait que vous avez droit, chacun de vous, à un neuvième de la valeur totale de l’épave rencontrée.
— Qu’est-ce que nous vous disions !… s’écrièrent avec un accent de triomphe Joachim Miroux et Gab Tréfentec, l’index tendu vers Tostivin.
Et Miroux souligna :
— C’est-y vous ou nous qui sont des ânes, à cette heure ?
Tostivin, cependant, n’avait pas bronché. Imperturbable dans sa foi, il se contenta de rétorquer du haut de sa certitude :
— Vous n’en mènerez pas si large, quand monsieur le commissaire aura tout lu.
— Moi ? fit le commissaire étonné, mais j’ai tout lu… Je vous ai donné connaissance du texte complet.
— Pardon, excuse, mon commissaire, vous ne nous avez pas dit, sauf votre respect, ce qu’il y a dans la loi pour la part du bateau.
— La part du bateau ?
— Dam !… Est-ce qu’il n’a pas droit à sa part, comme chacun de nous, le bateau ?
— Dans vos conventions de pêche, oui, mon cher Tostivin… Le bateau, avec son gréement, ses engins, ses apparaux, constitue un instrument de travail, un outil essentiel : il représente, dans votre association, le capital ; il est donc de toute équité qu’à ce titre il reçoive sa rémunération. Rien de plus légitime. C’est parfait… Mais, ici, le cas est tout différent. L’Espère-en-Dieu n’a pas été spécialement armé pour la quête aux épaves, que je sache. Il en survient une, par hasard ? Elle est à qui la découvre, elle est à l’inventeur, sauf les restrictions édictées par la loi. Et il n’y a pas à chercher autre chose… Le bateau, mon cher Tostivin, il n’en est pas question.
— Parbleu ! ricanèrent en chœur les deux matelots.
Le patron, lui, avait verdi.
— Alors, soupira-t-il, la voix étranglée, c’est que la loi n’est plus la loi.
Puis, se levant d’un sursaut farouche qui fit glisser de sa tempe à son cou le foulard ensanglanté :
— Non, non et non, mon commissaire, cela n’est pas Dieu possible, et vous me casseriez la tête en menus morceaux, comme un caillou des routes, que vous n’y feriez pas entrer ça !…
— On en sait quelque chose, nous autres… pas vrai, Tréfentec ? insinua Joachim Miroux.
— Ah ! s’exclama le commissaire, le voilà donc, le motif, le puéril et vain motif pour lequel vous vous êtes si consciencieusement assommés !… Vous serez bien toujours les mêmes !
Tostivin, qui s’était rassis pour renouer son bandeau, mâchonna, les dents serrées :
— On est patron ou on ne l’est pas… Je défendais les droits de mon bateau et je suis prêt à recommencer… On ne m’ôtera pas de la caboche qu’il y a une justice pour les bateaux comme pour les hommes…
— Assez là-dessus, patron, et veuillez vous souvenir devant qui vous êtes, fit un peu durement le supérieur que l’impatience gagnait.
— Alors, puisque c’est eux qui ont raison, moi, je n’ai plus qu’à vous dire bonsoir et merci, mon commissaire.
— Permettez ! Il y a la déclaration… Passons à la déclaration.
— Quelle déclaration ?
— Vous avez décidément perdu le nord, mon pauvre Tostivin.
Et, considérant qu’il n’y avait plus rien de sensé à tirer de ce Topinambou, buté avec une obstination de sauvage à son idée fixe, le magistrat se tourna vers Miroux que la voix publique lui avait, d’ailleurs, désigné, sur le trajet, comme le principal inventeur de la mirifique épave.
— Allez, vous, l’ami !… Exposez-moi tout, point par point, depuis l’origine.
Le matelot, rouge comme une brique, poussé du coude son compagnon, murmura, la langue pâteuse :
— Dis, toi, Tréfentec.
Mais Tréfentec objecta, pour se récuser, qu’il avait la « gueule » en capilotade.
— Eh bien ? réitéra le commissaire, quand vous voudrez… J’attends.
Force fut à Miroux de s’exécuter.
V
L’affaire était assez drôlement venue, ma foi ! On rentrait du large, par le travers des îles, la pêche finie : il était à la barre, lui, Joachim Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. Et on se disait des choses, n’importe quoi, histoire de tuer le temps, car la brise avait molli.
Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec s’était mis à le taquiner sur Léontine Capdevert, une friteuse de l’usine Roulland, son amoureuse, lui demandant si ça serait bientôt qu’on boirait le vin de la noce. Alors, il avait répondu, comme il aurait dit autre chose :
« — Quand j’aurai trouvé la barrique d’or qu’on dit qu’elle flotte dans les eaux des Glénans. »
— Singulier pressentiment ! observa le commissaire.
Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse :
— C’est des contes de bonnes femmes, vous savez, des dictons du temps des anciens… comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, toutes les fois qu’il souffle vent de suroît, on entend tosser contre les roches…
Le commissaire l’interrompit :
— N’insistez pas. Arrivons au fait.
— J’arrive, mon commissaire.
» Il avait donc répondu « ça que j’ai dit », lorsque le patron, qui dormait d’un œil, à l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça :
» — Oh ! mais, tu sais, Joachim, après que tu l’aurais trouvée, ta barrique d’or, faudrait pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi seul.
A quoi il avait riposté :
— N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je n’ai pas besoin de vous pour m’apprendre que vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et même le novice et le mousse, par-dessus le marché.
Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux ? Eh bien ! d’après Tostivin, ça n’était pas ça. Le mousse et le novice n’avaient droit à rien du tout ; par contre, lui, Tostivin, il avait droit à deux parts… Le sang de Miroux n’avait fait qu’un tour :
— Deux parts !… Pourquoi deux parts ?
— La mienne et celle du bateau.
— Flûte pour le bateau !
— C’est dans la loi.
— Macache !
— Je te la ferai lire par le commissaire.
— Flûte pour !…
Le narrateur se mordit les lèvres à temps :
— Mettez-vous à ma place, mon commissaire, allégua-t-il en guise de circonstance atténuante ; — on n’est qu’un matelot, si vous voulez, mais tout de même on a son amour-propre, on n’accepte pas qu’un patron plus riche que vous, essaie de vous manger la laine sur le dos…
Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses deux parts, comme Miroux ne s’entêtait pas moins dans son refus de les lui concéder, le premier avait sauté du tillac, le second avait lâché la barre, et, dans le milieu de l’embarcation, sur une litière de sardines en bouillie, tous deux en étaient venus aux mains. Naturellement, Tréfentec s’était interposé pour les séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, la grande « tripotée » en commun, le massacre à trois, chacun tapant où ça tombait, cependant que le novice et le mousse marquaient les coups : pan ! vlan ! hardi ! souque ! pare à virer !…
— Comment ! se récria le commissaire, vous vous êtes rossés avant même d’avoir rencontré l’épave ?
— C’est pas après, bien sûr !
— Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars !…
Adossés aux montants de la porte, le syndic et le gendarme étouffaient, par déférence hiérarchique, pour ne pas éclater. Les deux matelots riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait fait semblant de se désintéresser du récit de Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire reprit :
— Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée ?
— Rencontrée ? répéta machinalement le jeune pêcheur, comme s’il se fût agi d’un vocable insolite dont la signification lui échappait.
Et, perplexe, il demanda :
— Rencontré quoi ?
— Mais, l’épave, saperlipopette ?… Vous ne comptez pourtant pas nous faire louvoyer autour d’elle jusqu’au jugement dernier !
— L’épave ?
— Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or…, puisque barrique d’or il y a.
Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination subite, et ce fut avec une simplicité sereine qu’il répondit :
— Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or.
— Hein ? Quoi ?… Pas de barrique d’or ?… Ah ! ça, qu’est-ce que vous me chantez là ?… Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or ?…
La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas :
— Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on l’aurait trouvée !
— Ainsi, vous ne l’a-vez pas trou-vée ! scanda rageusement le commissaire.
Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés :
— Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres ?… Elle est bonne, celle-là !…
Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. Il bondit de son fauteuil, aplatit violemment sur la table ses paumes écartées :
— C’est donc pour vous payer ma tête que vous m’avez dérangé…, que vous avez ameuté la ville…, que…
Il ne se possédait plus : il suffoquait. Les trois hommes, tremblants comme des feuilles, cherchaient du regard dans le plancher une trappe, une écoutille, par où s’abîmer sous terre. Miroux, effaré, bégaya.
— C’est la faute à Tostivin… C’est lui qui a voulu… rapport à la part du bateau…
— Ah ! oui, la part du bateau ! rugit le commissaire… Je m’en vais vous la coller, moi, la part du bateau !… Au bloc !… Gendarme, syndic, flanquez-moi ces ganaches au bloc !… Et si quelqu’un vous demande pourquoi, vous répondrez qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le règlement…
Et voilà comment ceux de l’Espère-en-Dieu, après s’être écharpés pour une barrique d’or qui n’existait pas, expièrent en outre, par une nuit de prison, le crime de ne l’avoir point découverte.
Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne parle couramment à Concarneau de « l’année où ceux de l’Espère-en-Dieu trouvèrent une barrique d’or ».
Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils sont indéfectibles : une fois créés, ils entrent dans la catégorie de l’éternel.