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Actes et Paroles, Volume 2

VIII

Reading edition

MENTANA

A GARIBALDI

I

Ces jeunes gens, ces fils de Brutus, de Camille, De Thraseas, combien etaient-ils? quatre mille. Combien sont morts? six cents. Six cents! comptez, voyez. Une dispersion de membres foudroyes, Des bras rompus, des yeux troues et noirs, des ventres Ou fouillent en hurlant les loups sortis des antres, De la chair mitraillee au milieu des buissons, C'est la tout ce qui reste, apres les trahisons, Apres le piege, apres les guets-apens infames, Helas, de ces grands coeurs et de ces grandes ames! Voyez. On les a tous fauches d'un coup de faulx. Leur crime? ils voulaient Rome et ses arcs triomphaux;

Ils defendaient l'honneur et le droit, ces chimeres. Venez, reconnaissez vos enfants, venez, meres! Car, pour qui l'allaita, l'homme est toujours l'enfant. Tenez; ce front hagard, qu'une balle ouvre et fend, C'est l'humble tete blonde ou jadis, pauvre femme, Tu voyais rayonner l'aurore et poindre l'ame; Ces levres, dont l'ecume a souille le gazon, O nourrice, apres toi begayaient ta chanson; Cette main froide, aupres de ces paupieres closes, Fit jaillir ton lait sous ses petits doigts roses; Voici le premier-ne, voici le dernier-ne. O d'esperance eteinte amas infortune! Pleurs profonds! ils vivaient; ils reclamaient leur Tibre; Etre jeune n'est pas complet sans etre libre; Ils voulaient voir leur aigle immense s'envoler; Ils voulaient affranchir, reparer, consoler; Chacun portait en soi, pieuse idolatrie, Le total des affronts soufferts par la patrie, Ils savaient tout compter, tout, hors les ennemis. Helas! vous voila donc pour jamais endormis! Les heures de lumiere et d'amour sont passees, Vous n'effeuillerez plus avec vos fiancees L'humble etoile des pres qui rayonne et fleurit…. Que de sang sur ce pretre, o pale Jesus-Christ!

Pontife elu que l'ange a touche de sa palme, A qui Dieu commanda de tenir, doux et calme, Son evangile ouvert sur le monde orphelin, O frere universel a la robe de lin, A demi dans la chaire, a demi dans la tombe, Serviteur de l'agneau, gardien de la colombe, Qui des cieux dans ta main portes le lys tremblant, Homme pres de ta fin, car ton front est tout blanc Et le vent du sepulcre en tes cheveux se joue, Vicaire de celui qui tendait l'autre joue, A cette heure, o semeur des pardons infinis, Ce qui plait a ton coeur et ce que tu benis Sur notre sombre terre ou l'ame humaine lutte, C'est un fusil tuant douze hommes par minute!

Jules deux reparait sous sa mitre de fer. La papaute feroce avoue enfin l'enfer.

Certes, l'outil du meurtre a bien rempli sa tache; Ces rois! leur foudre est traitre et leur tonnerre est lache. Avoir ete trop grands, francais, c'est importun. Jadis un contre dix, aujourd'hui dix contre un. France, on te deshonore, on te traine, on te lie, Et l'on te force a mettre au bagne l'Italie. Voila ce qu'on te fait, colosse en proie aux nains! Un ruisseau fumant coule au flanc des Apennins.

II

O sinistre vieillard, te voila responsable Du vautour deterrant un crane dans le sable, Et du croassement lugubre des corbeaux! Emplissez desormais ses visions, tombeaux, Paysages hideux ou rodent les belettes, Silhouettes d'oiseaux perches sur des squelettes! S'il dort, apparais-lui, champ de bataille noir!

Les canons sont tout chauds; ils ont fait leur devoir, La mitraille invoquee a tenu sa promesse; C'est fait. Les morts sont morts. Maintenant dis la messe. Prends dans tes doigts l'hostie en t'essuyant un peu, Car il ne faudrait pas mettre du sang a Dieu! Du reste tout est bien. La France n'est pas fiere; Le roi de Prusse a ri; le denier de Saint-Pierre Prospere, et l'irlandais donne son dernier sou; Le peuple cede et met en terre le genou; De peur qu'on ne le fauche, il plie, etant de l'herbe; On reprend Frosinone et l'on rentre a Viterbe; Le czar a commande son service divin; Partout ou quelque mort blemit dans un ravin, Le rat joyeux le ronge en tremblant qu'il ne bouge; Ici la terre est noire; ici la plaine est rouge;

Garibaldi n'est plus qu'un vain nom immortel, Comme Leonidas, comme Guillaume Tell; Le pape, a la Sixtine, au Gesu, chez les Carmes, Met tous ses diamants; tendre, il repand des larmes De joie; il est tres doux; il parle du succes De ses armes, du sang verse, des bons francais, Des quantites de plomb que la bombarde jette, Modestement, les yeux baisses, comme un poete Se fait un peu prier pour reciter ses vers. De convois de blesses les chemins sont couverts. Partout rit la victoire.

Utilite des traitres.

Dans les perles, la soie et l'or, parmi tes reitres Qu'hier, du doigt, aux champs de meurtre tu guidais, Pape, assis sur ton trone et siegeant sous ton dais, Coiffe de ta tiare aux trois couronnes, pretre, Tu verras quelque jour au Vatican peut-etre Entrer un homme triste et de haillons vetu, Un pauvre, un inconnu. Tu lui diras:—Qu'es-tu, Passant? que me veux-tu? sors-tu de quelque geole? Pourquoi voit-on ces brins de laine a ton epaule? —Une brebis etait tout a l'heure dessus, Repondra-t-il. Je viens de loin. Je suis Jesus.

III

Une chaine au heros! une corde a l'apotre! John Brown, Garibalbi, passez l'un apres l'autre. Quel est ce prisonnier? c'est le liberateur. Sur la terre, en tous lieux, du pole a l'equateur, L'iniquite prevaut, regne, triomphe, et mene De force aux lachetes la conscience humaine. O prodiges de honte! etranges impudeurs! On accepte un soufflet par des ambassadeurs. On jette aux fers celui qui nous a fait l'aumone. —Tu sais, je t'ai blame de lui donner-ce trone! On etait gentilhomme, on devient alguazil. Debiteur d'un royaume, on paie avec l'exil.

Pourquoi pas? on est vil. C'est qu'on en recoit l'ordre. Rampons. Lecher le maitre est plus sur que le mordre. D'ailleurs tout est logique. Ou sont les contre-sens? La gloire a le cachot, mais le crime a l'encens; De quoi vous plaignez-vous? L'infame etant l'auguste, Le vrai doit etre faux, et la balance est juste. On dit au soldat: frappe! il doit frapper. La mort Est la servante sombre aux ordres du plus fort. Et puis, l'aigle peut bien venir en aide au cygne! Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.

Qu'est pour nous le soldat? du fer sur un valet. Le pape veut avoir son Sadowa; qu'il l'ait. Quoi donc! en viendra-t-on dans le siecle ou nous sommes A mettre en question le vieux droit qu'ont les hommes D'obeir a leur prince et de s'entre-tuer? Au pretendu progres pourquoi s'evertuer Quand l'humble populace est surtout coutumiere? La masse a plus de calme ayant moins de lumiere. Tous les grands interets des peuples, l'echafaud, La guerre, le budget, l'ignorance qu'il faut, Courent moins de dangers, et sont en equilibre Sur l'homme garrotte mieux que sur l'homme libre. L'homme libre se meut et cause un tremblement. Un Garibaldi peut tout rompre a tout moment; Il entraine apres lui la foule, qui deserte Et passe a l'Ideal. C'est grave. On comprend, certe, Que la societe, sur qui veillent les cours, Doit trembler et fremir et crier au secours, Tant qu'un heros n'est pas mis hors d'etat de nuire.

Le phare, aux yeux de l'ombre, est coupable de luire.

IV

Votre Garibaldi n'a pas trouve le joint. Ca, le but de tout homme ici-bas n'est-il point De tacher d'etre dupe aussi peu que possible? Jouir est bon. La vie est un tir a la cible. Le scrupule en haillons grelotte; je le plains. Rien n'a plus de vertu que les coffres-forts pleins. Il est de l'interet de tous qu'on ait des princes Qui fassent refluer leur or dans les provinces; C'est pour cela qu'un roi doit etre riche; avoir Une liste civile enorme est son devoir; Le pape, qu'on voudrait confiner dans les astres, Est un roi comme un autre. Il a besoin de piastres, Que diable! L'opulence est le droit du saint lieu; Il faut dorer le pape afin de prouver Dieu; N'avoir pas une pierre ou reposer sa tete Est bon pour Jesus-Christ. La loque est deshonnete. Voyons la question par le cote moral; Le but du colonel est d'etre general, Le but du marechal est d'etre connetable! Avant tout, mon paiement. Mettons cartes sur table. Un renegat a tort tant qu'il n'est pas muchir; Alors il a raison. S'arrondir, s'enrichir, Tout est la. Regardez, nous prenons les Hanovres. Et quant a ces bandits qui veulent rester pauvres, Ils sont les ennemis publics. Sus! hors la loi! Ils donnent le mauvais exemple. Coffrez-moi Ce gueux, qui, dictateur, n'a rien mis dans sa poche.

On se heurte au battant lorsqu'on touche a la cloche, Et lorsqu'on touche au pretre on se heurte au soudard. Morbleu, la papaute n'est pas un objet d'art!

Par le sabre en Espagne, en Prusse par la schlague, Par la censure en France, on modere, on elague L'exces de reverie et de tendance au droit. Le peuple est pour le prince un soulier fort etroit; L'elargir en l'usant aux marches militaires Est utile. Un pontife en ses sermons austeres, Sait rattacher au ciel nos lois, qu'on nomme abus, Et le knout en latin s'appelle Syllabus. L'ordre est tout. Le fusil Chassepot est suave. Le progres est beni; dans quoi? dans le zouave! Les boulets sont benis dans leurs coups; le chacal Est beni dans sa faim, s'il est pontifical. Nous trouvons excellent, quant a nous, que le pape Rie au nez de ce siecle inepte, ecrase, frappe; Et, du moment qu'on veut lui prendre son argent, Se fasse carrement recruteur et sergent, Pousse a la guerre, et crie: a mort quiconque est libre! Qu'il recommande au prone un obus de calibre, Qu'il dise en achevant sa priere: egorgez! Envoie aux combattants force fourgons charges, De la poudre, du fer, du plomb, et ravitaille L'extermination sur les champs de bataille!

V

Qu'il aille donc! qu'il aille, emportant son mandat, Ce chevalier errant des peuples, ce soldat. Ce paladin, ce preux de l'ideal! qu'il parte. Nous, les proscrits d'Athene, a ce proscrit de Sparte, Ouvrons nos seuils; qu'il soit notre hote maintenant; Qu'en notre maison sombre il entre rayonnant. Oui, viens, chacun de nous, frere a l'ame meurtrie, Veut avec son exil te faire une patrie! Viens, assieds-toi chez ceux qui n'ont plus de foyer. Viens, toi qu'on a pu vaincre et qu'on n'a pu ployer! Nous chercherons quel est le nom de l'esperance; Nous dirons: Italie! et tu repondras: France! Et nous regarderons, car le soir fait rever, En attendant les droits, les astres se lever. L'amour du genre humain se double d'une haine Egale au poids du joug, au froid noir de la chaine, Aux mensonges du pretre, aux cruautes du roi. Nous sommes rugissants et terribles. Pourquoi? Parce que nous aimons. Toutes ces humbles tetes, Nous voulons les voir croitre et nous sommes des betes Dans l'antre, et nous avons les peuples pour petits. Jetes au meme ecueil, mais non pas engloutis, Frere, nous nous dirons tous les deux notre histoire; Tu me raconteras Palerme et ta victoire, Je te dirai Paris, sa chute et nos sanglots, Et nous lirons ensemble Homere au bord des flots. Puis tu continueras ta marche apre et hardie.

Et, la-bas, la lueur deviendra l'incendie.

VI

Ah! race italienne, il etait ton appui! Ah! vous auriez eu Rome, o peuples, grace a lui, Grace au bras du guerrier, grace au coeur du prophete. D'abord il l'eut donnee, ensuite il l'eut refaite.

Oui, calme, ayant en lui de la grandeur assez Pour s'ajouter sans trouble aux heros trepasses, Il eut reforge Rome; il eut mele l'exemple Du vieux sepulcre avec l'exemple du vieux temple; Il eut mele Turin, Pise, Albe, Velletri, Le Capitole avec le Vesuve, et petri L'ame de Juvenal avec l'ame de Dante; Il eut trempe d'airain la fibre independante; Il vous eut des titans montre les fiers chemins. Pleurez, italiens! il vous eut faits romains.

VII

Le crime est consomme. Qui l'a commis? Ce pape? Non. Ce roi? non. Le glaive a leur bras faible echappe. Qui donc est le coupable alors? Lui. L'homme obscur; Celui qui s'embusqua derriere notre mur; Le fils du Sinon grec et du Judas biblique; Celui qui, souriant, guetta la republique, Son serment sur le front, son poignard a la main.

Il est parmi vous, rois, o groupe a peine humain, Un homme que l'eclair de temps en temps regarde. Ce condamne, qui triple autour de lui sa garde, Perd sa peine. Son tour approche. Quand? Bientot. C'est pourquoi l'on entend un grondement la-haut. L'ombre est sur vos palais, o rois. La nuit l'apporte. Tel que l'executeur frappant a votre porte, Le tonnerre demande a parler a quelqu'un.

Et cependant l'odeur des morts, affreux parfum Qui se mele a l'encens des Tedeums superbes, Monte du fond des bois, du fond des pres pleins d'herbes, Des steppes, des marais, des vallons, en tous lieux! Au fatal boulevard de Paris oublieux, Au Mexique, en Pologne, en Crete ou la nuit tombe, En Italie, on sent un miasme de tombe, Comme si, sur ce globe et sous le firmament, Etant dans sa saison d'epanouissement, Vaste mancenillier de la terre en demence, Le carnage vermeil ouvrait sa fleur immense. Partout des egorges! des massacres partout! Le cadavre est a terre et l'idee est debout.

Ils gisent etendus dans les plaines farouches, L'appel aux armes flotte au-dessus de leurs bouches. On les dirait semes. Ils le sont. Le sillon Se nomme liberte. La mort est l'aquilon, Et les morts glorieux sont la graine sublime Qu'elle disperse au loin sur l'avenir, abime. Germez, heros! et vous, cadavres, pourrissez. Fais ton oeuvre, o mystere! epars, nus, herisses, Beants, montrant au ciel leurs bras coupes qui pendent, Tous ces extermines immobiles attendent.

Et tandis que les rois, joyeux et desastreux, Font une fete auguste et triomphale entre eux, Tandis que leur olympe abonde, au fond des nues, En fanfare, en festins, en joie, en gorges nues, Rit, chante, et, sur nos fronts, montre aux hommes contents Une fraternite de czars et de sultans, De son cote, la-bas, au desert, sous la bise, Dans l'ombre avec la mort le vautour fraternise; Les betes du sepulcre ont leur vil rendez-vous; Le freux, la louche orfraie, et le pygargue roux, L'apre autour, les milans, feroces hirondelles, Volent droit aux charniers, et tous a tire-d'ailes. Se hatent vers les morts, et ces rauques oiseaux S'abattent, l'un mordant la chair, l'autre les os, Et, criant, s'appelant, le feu sous les paupieres, Viennent boire le sang qui coule entre les pierres.

VIII

O peuple, noir dormeur, quand t'eveilleras-tu? Rester couche sied mal a qui fut abattu. Tu dors, avec ton sang sur les mains, et, stigmate Que t'a laisse l'abjecte et dure casemate, La marque d'une corde autour de tes poignets. Qu'as-tu fait de ton ame, o toi qui t'indignais? L'empire est une cave, et toutes les especes De nuit te tiennent pris sous leurs brumes epaisses. Tu dors, oubliant tout, ta grandeur, son complot, La liberte, le droit, ces lumieres d'en haut; Tu fermes les yeux, lourd, gisant sous d'affreux voiles, Sans souci de l'affront que tu fais aux etoiles! Allons, remue. Allons, mets-toi sur ton seant. Qu'on voie enfin bouger le torse du geant. La longueur du sommeil devient ignominie. Es-tu las? es-tu sourd? es-tu mort? Je le nie. N'as-tu pas conscience en ton accablement Que l'opprobre s'accroit de moment en moment? N'entends-tu pas qu'on marche au-dessus de ta tete? Ce sont les rois. Ils font le mal. Ils sont en fete. Tu dors sur ce fumier! Toi qui fus citoyen, Te voila devenu bete de somme. Eh bien, L'ane se leve, et brait; le boeuf se dresse, et beugle. Cherche donc dans ta nuit puisqu'on t'a fait aveugle!

O toi qui fus si grand, debout! car il est tard. Dans cette obscurite l'on peut mettre au hasard La main sur de la honte ou bien sur de la gloire; Etends le bras le long de la muraille noire; L'inattendu dans l'ombre ici peut se cacher; Tu parviendras peut-etre a trouver, a toucher, A saisir une epee entre tes poings funebres, Dans le tatonnement farouche des tenebres!

Hauteville-House, novembre 1867.

Un mois ne s'etait pas ecoule depuis la publication de ce poeme, que dix-sept traductions en avaient deja paru, dont quelques-unes en vers. Le dechainement de la presse clericale augmenta le retentissement.

Garibaldi repondit a Victor Hugo par un poeme en vers francais, noble remerciement d'une grande ame.

La publication du poeme de Victor Hugo donna lieu a un incident. En ce moment-la (novembre 1867), on jouait Hernani au Theatre-Francais, et l'on allait jouer Ruy Blas a l'Odeon. Les representations d'Hernani furent arretees, et Victor Hugo recut a Guernesey la lettre suivante:

"Le directeur du Theatre imperial de l'Odeon a l'honneur d'informer M. Victor Hugo que la reprise de Ruy Blas est interdite.

"CHILLY."

Victor Hugo repondit:

"A M. Louis Bonaparte, aux Tuileries.

"Monsieur, je vous accuse reception de la lettre signee CHILLY.

"VICTOR HUGO."

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