IV
Reading edition
CONGRES DES ETUDIANTS
Un congres des etudiants se fait en Belgique. Victor Hugo est prie d'y assister.
Bruxelles, 23 octobre 1865.
Votre honorable invitation me parvient au moment de mon depart pour Guernesey. C'est un regret pour moi de ne pouvoir assister a votre noble et touchante reunion.
Votre congres d'etudiants prend une genereuse initiative. Vous etes dans le sens du siecle et vous marchez. Vous prouvez le mouvement. C'est bien.
Par la fraternite des ecoles, vous faites l'annonce de la fraternite des peuples, vous realisez aujourd'hui ce que nous revons pour demain. Qui serait l'avant-garde si ce n'est vous, jeunes gens? L'union des nations, ce grand but, lointain encore, des penseurs et des philosophes, est, des a l'instant, visible en vous. J'applaudis a votre oeuvre de concorde et a cette paix des hommes deja signee entre nos enfants. J'aime dans la jeunesse sa ressemblance avec l'avenir.
Une porte est ouverte devant nous. Sur cette porte on lit: Paix et liberte! Passez-y les premiers; vous en etes dignes, c'est l'arc de triomphe du progres.
Je suis avec vous du fond du coeur.
VICTOR HUGO.
1866
Le Droit a la liberte—Le droit a la vie. Le droit a la patrie.
I
LA LIBERTE
Hauteville-House, 19 mars 1866.
A M. CLEMENT DUVERNOIS
Monsieur,
Vous souhaitez, en termes magnifiques et avec l'accent d'une sympathie fiere, la bienvenue a mon livre, les Travailleurs de la mer. Je vous remercie.
Vous, intelligence eminente et conscience ferme, vous faites partie d'un vaillant groupe puissamment commande. Vous arborez l'eternel drapeau, vous jetez l'eternel cri, vous revendiquez l'eternel droit: liberte!
La liberte, c'est la aujourd'hui l'immense soif des consciences. La liberte est de tous les partis, etant le mode vital de la pensee. Toute ame veut la liberte comme toute prunelle veut la lumiere. Aussi, des le premier jour, la foule s'est tournee vers vous.
Je veux, comme vous, la liberte; je partage a cette heure son exil.
J'ai ecrit: Le jour ou la liberte rentrera, je rentrerai. J'attends la liberte avec une grande patience personnelle et une grande impatience nationale.
La France sans la liberte, c'est encore la deesse, ce n'est plus l'ame.
En quoi je differe de vous, le voici: je suis un revolutionnaire. Pour moi la revolution continue.
Tous les deux ou trois mille ans, le progres a besoin d'une secousse; l'alanguissement humain le gagne, et un quid divinum est necessaire. Il lui faut une nouvelle impulsion presque initiale. Dans l'histoire, telle que la courte memoire des peuples nous la donne, la reaction chantee par Homere, de l'Europe sur l'Asie, a ete la premiere secousse, le christianisme a ete la seconde, la revolution francaise est la troisieme.
Toute revolution a un caractere double, et c'est a cela qu'on la reconnait; c'est une formation sous une elimination.
On ne peut vouloir l'une sans vouloir l'autre, cette double acceptation caracterise le revolutionnaire.
Les revolutions ne creent point, elles sont des explosions de calorique latent, pas autre chose. Elles mettent hors de l'homme le fait eternel et interieur dont la sortie est devenue necessaire. C'est pour l'humanite une question d'age. Ce fait, elles le degagent; on le croit nouveau parce qu'on le voit; auparavant on le sentait. S'il etait nouveau, il serait injuste; il ne peut y avoir rien de nouveau dans le droit. L'element qui apparait et se revele principe, telle est l'eclosion magnifique des revolutions; le droit occulte devient droit public; il passe de l'etat confus a l'etat precis; il couvait, il eclate; il etait sentiment, il devient evidence. Cette simplicite sublime est propre aux actes de souverainete du progres.
Les deux dernieres grandes secousses du progres ont mis en lumiere et dresse a jamais au-dessus des societes modifiables les deux grands faits de l'homme: le christianisme a degage l'egalite; la revolution francaise a degage la liberte.
La ou ces deux faits manquent, la vie n'est pas.
Etre tous freres, etre tous libres, c'est vivre; ce sont les deux mouvements de poumons de la civilisation.
Egalite, liberte, aspiration et respiration du genre humain.
Cela pose, il est etrange d'entendre raisonner sur les libertes accessoires et sur les libertes necessaires.
L'un dit: Vous respirerez quand on pourra.
L'autre dit: Vous respirerez comme on voudra.
Les libertes, cette enonciation est un non-sens. La liberte est. Elle a cela de commun avec Dieu, qu'elle exclut le pluriel.
Elle aussi, elle dit: sum qui sum.
Tenez donc haut votre drapeau. Votre cri liberte, c'est le verbe meme de la civilisation. C'est le sublime fiat lux de l'homme, c'est le profond et mysterieux appel qui fera lever l'astre. L'astre est derriere l'horizon, et il vous entend. Courage!
Pardonnez au solitaire si, provoque par vos eloquentes et graves paroles et par votre puissant mot de ralliement, il est sorti un moment de son silence. Je me hate d'y rentrer, mais auparavant, monsieur, laissez-moi vous serrer la main.