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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2

PRÉFACE (continued 6)

Reading edition

À 9 heures, le soleil couchant met le ciel en feu; on dirait une aurore boréale. Le même phénomène se produit en Australie: les savants pensent que c'est encore le résultat du bouleversement occasionné par le terrible tremblement de terre qui a eu lieu il y a quelques mois dans les îles de la Sonde.

À droite et à gauche, les rochers à pic ont un aspect sévère et triste. À 10 heures nous quittons la haute mer pour entrer dans la rivière Derwent, et à 11 heures le navire jette l'ancre devant Hobart. Il est trop tard pour se rendre à terre, je dors dans ma cabine.

Hobart, capitale de l'île et colonie de Tasmanie, compte environ 20,000 habitants. Ses rues sont larges et grimpent ou contournent les collines. La partie réservée aux affaires a de superbes édifices en pierre: le palais de ville, la poste, le musée, et divers établissements de banque sont de petits monuments. Les églises sont nombreuses et quelques-unes fort jolies.

Une magnifique statue de John Franklin, qui a été gouverneur de la colonie en 1840, et qui s'est perdu ensuite à la recherche du pôle nord, orne le milieu d'un joli square au centre de la ville. Ce qui forme le charme principal, c'est l'éparpillement des cottages sur les collines, et les belles forêts d'eucalyptus qui couvrent les monts environnants, et surtout le mont Wellington, qui les domine tous.

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Tasmanie.—Hobart, capitale de la colonie.

Hobart est à cette partie de l'hémisphère sud, ce que Nice et Cannes sont pour notre vieux continent; les médecins y envoient les malades de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, et même des Indes et de l'Angleterre. Le climat est tonique et tempéré, la nature riante. Les environs sont gracieux et les jardins en fleur; le blé mûrit, le foin est coupé, les fèves montrent leurs premières gousses, les cerisiers leur fruit rouge, les figuiers, les poiriers, les vignes, les boutons de leurs fruits. Décembre correspond au mois de juin de chez nous; c'est bien là la végétation de notre mois de juin dans le midi de la France. À une lieue de la ville, à Cascade-hill, je trouve une immense brasserie; le directeur me la fait visiter en m'expliquant les diverses opérations dans les nombreux étages où nous montons par l'ascenseur. Il me fait goûter la bière: on en fait 300 gallons par jour (le gallon est d'environ 4 litres 1/2), et de deux sortes; la bière genre allemand, qu'on vend 1 schelling le gallon, et la bière anglaise, plus forte, qu'on vend 3 schellings le gallon, ou 8 schellings les 12 bouteilles. Je poursuis ma course dans les vallons et à travers les forêts; les hirondelles courent après l'insecte; un gentil petit oiseau à queue rouge ne s'effraie pas du promeneur, le torrent murmure à l'ombre des mimosas en fleur; c'est ravissant, je m'assieds sur l'herbe et je rêve un instant au bonheur.

À mon retour, je traverse de belles prairies en colline, où paissent les vaches, les chevaux et les brebis; je vois de grandes plantations de houblon et de framboises; je laisse à gauche une ancienne scierie, transformée en hôpital des fous, et je rentre en ville rendre visite à l'évêque de Tasmanie.

Mgr Murphy, vénérable vieillard qui a été pendant 25 ans évêque à Hyderabad dans l'Hindoustan, m'accueille avec une bonté paternelle, et apprenant que je m'occupe d'œuvres charitables, me dit: Restez ici, vous dînerez avec moi, et je vous mettrai en relation avec le P. Beechenor, doyen de Lanceston, qui vient d'arriver, il est lui aussi homme d'action, et vous vous entendrez facilement. À l'heure le dîner est servi. Je suis content de causer en italien avec le bon P. Beechenor, élève du collège de Propaganda fide, à Rome.

Sur les 115,000 habitants que compte l'île de Tasmanie, 25,000 sont catholiques et presque tous: Irlandais: il y en a 5,000 à Hobart: Le Père me fait visiter la cathédrale, qu'il a construite pendant qu'il était curé ici; c'est un beau et vaste édifice gothique en pierre; la voûte est en bois, les tours sont encore à construire. À côté de la cathédrale, nous visitons le couvent des Sœurs de la Présentation de Cork en Irlande.

La Mère Maria Francesca Xavier Murphy, sœur de l'évêque, les a conduites ici, et à l'heure actuelle elles ont 3 écoles à Lanceston, 6 à Hobart et un grand nombre en d'autres stations de l'île. Une croix de marbre blanc dans le petit cimetière des Sœurs, à côté de la cathédrale, marque l'endroit où repose la dépouille mortelle de la Mère Xavier Murphy. De sa tombe elle encourage encore ses compagnes par le souvenir de ses vertus. Le couvent est au centre d'un gracieux jardin, les Sœurs y instruisent 25 pensionnaires et 200 externes. Elles réunissent les grandes élèves et me prient de leur faire subir l'examen de lecture en langue française; le gouverneur, qui doit assister à leur grand examen, aime qu'elles aient une bonne prononciation. Le P. Beechenor me conduit à l'ancien cimetière catholique, au-dessus du palais épiscopal. Aujourd'hui un nouveau cimetière hors la ville réunit dans des compartiments séparés les morts de toutes les communautés. Au milieu des monuments funéraires, le Père me fait remarquer une pierre sur laquelle je lis ces paroles: «Expédition autour du monde. Corvettes l'Astrolabe et la Zélée. À la mémoire de Coupil (Ernest-Auguste), dessinateur; Couteleng (Jean-Marie-Antoine), charpentier; Archier (Honoré-Antoine-Étienne), 2e maître de manœuvre; Bernard (Pierre-Léon), matelot de 2e classe; Baudoin (Jean-Baptiste-Désiré), matelot de 3e classe; Daniel (Alexandre), matelot, décédés à Hobart-Town, janvier, février, mars, 1840. Hommage d'un prince marin comme eux qui a voulu sauver de l'oubli les noms de ses compatriotes morts dans l'accomplissement d'une mission glorieuse pour la France, septembre 1866. Finistère, février. 1881.»

Cette inscription, placée sur une table: de bois par le fils du prince de Joinville, à son passage ici en 1866, fut renouvelée, sur pierre en 1881, par les soins du capitaine du navire de guerre le Finistère.

Bonne et patriotique pensée, celle de relever aux yeux de la postérité l'honneur de ceux qui ont bien servi le pays!

En fait d'écoles de garçons, il n'y a à Hobart qu'une école dirigée par deux laïques et fréquentée par 55 élèves. Il serait pourtant utile d'aboutir à un petit et grand séminaire pour le recrutement du clergé: toutefois, quelques-uns pensent qu'il est encore préférable pour le moment d'envoyer le clergé d'Irlande, où il se recrute dans les meilleures classes de la société. Il y a 18 prêtres, pour le diocèse de Tasmanie. Les Sœurs de la Présentation ont encore en ville un orphelinat, avec 35 élèves: la moitié sont pensionnées par le gouvernement. Elles apprennent à tenir une maison, et à 18 ans elles se placent ou se marient.

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Tasmanie.—Forêt d'eucalyptus.

Dans ma visite au Musée, je remarque une belle collection, d'objets ethnographiques appartenant à la race des indigènes de Tasmanie et des habitants des diverses autres îles de l'Océanie. Une voiture nous conduit à la belle promenade de Queen's-Dominion. Elle contourne une colline boisée d'eucalyptus. On voit au loin le Betlehem-Wall, rocher abrupte en forme de fer à cheval et qu'on prendrait pour le fameux roc de Saint-Jeannet, sur le Var. Ici, les jeunes gens jouent leur partie de lawn-tennis; plus loin ce sont les hommes puis les demoiselles; le plus souvent, jeunes gens et jeunes filles font la partie ensemble. Il n'y a pas ici sur ce point la même rigueur que dans notre pays, mais la tenue est convenable et digne; le moindre badinage inconvenant serait une cause d'exclusion immédiate. Il est aussi d'usage dans ce pays que les jeunes gens et les jeunes filles avec leurs parents fassent de fréquents pique-nique à la campagne; la jeunesse a par là occasion de se voir et de se connaître, et moins que chez nous le mariage est une loterie.

La maison du gouverneur ressemble à un château d'Écosse. Vient ensuite le jardin botanique, qui étage ses buissons de fleurs sur la rive du Derwent; et continuant à contourner la colline, je rentre en ville par les faubourgs qui s'étendent au loin.

Ma soirée se passe à lire les journaux du pays et à causer avec un Américain, en tournée de placement de marbre du Vermont sur l'Atlantique; il en vend partout au prix de 2 dollars 1/2 jusqu'à 40 dollars le pied cube. Pourquoi les Italiens ne viennent-ils pas placer ici leur marbre de Carrare, bien supérieur?

Le lendemain, à 5 heures du matin, j'écris mon journal, et à 8 heures je suis à la gare, en route pour Lanceston. La distance est de 133 milles, et la voie traverse l'île du sud au nord. Les rails sont espacés à 3 pieds 1/2; les wagons ont leurs bancs sur les côtés. Nous suivons d'abord la rivière Derwent pendant plusieurs milles; ses tours et détours multiples sont fort gracieux; de pittoresques presqu'îles s'y dessinent sous toutes les formes. Les vertes prairies alternent avec les mimosas ou des champs d'églantiers en fleurs. À droite et à gauche la double chaîne de montagnes qui traversent l'île laisse voir leurs rochers, tantôt à pic, tantôt boisés. Plus loin, nous traversons la rivière sur un long pont de bois et nous pénétrons dans la forêt d'eucalyptus. Nous contournons des vallons par des courbes serrées, grimpons des collines pour les redescendre; nous sommes dans un labyrinthe ravissant. Par-ci, par-là, la cabane de quelque pionnier; les cantonniers aussi brûlent une partie de la forêt et sèment leur blé. Us remplacent la fougère et l'herbe dure indigène par la belle herbe européenne que broutent les moutons. Enfin, après un long tunnel nous entrons dans une région plus plate; le terrain est encore ondulé, les moutons et les bœufs paissent sur les verts mamelons, mais plus loin le bassin s'élargit et s'aplatit. Les gares sont des cabanes couvertes en lames de bois. Quelques stations portent le nom de Jéricho, Jérusalem et autres lieux de Palestine; les villages ont parfois à peine quelques maisonnettes à côté de la modeste maison d'école en planches. Les amateurs de paysage seraient ici contents. Les fermes deviennent plus nombreuses, puis nous apercevons les maisons de campagne, qui indiquent l'approche d'une ville; à 1 heure 3/4 nous sommes à Lanceston, capitale du Nord.

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Tasmanie.—Forêt d'eucalyptus à Cora Fine River, sur le chemin de fer d'Hobart à Lanceston.

Elle compte 12,000 habitants: ses rues ont 15 mètres de large et s'étendent en plaine sur les bords de la rivière Tamar; les collines environnantes sont couvertes d'eucalyptus et parsemées de gracieux cottages. Un joli square au centre de la ville est orné d'une belle fontaine en bronze; les bébés y jouent à loisir sur la verte pelouse.

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Tasmanie.—Ville et Port de Lanceston.

C'est à Lanceston qu'on fond l'étain des fameux dépôts d'alluvion du Mount-Bischoff. Ils furent découverts par le colon James Smith, et une compagnie fut formée en 1873 au capital de 60,000 liv. stg. en 12,000 actions de 5 l. stg. Le tiers des actions a été libéré, les deux autres tiers ne sont libérés que d'une l. stg., et pourtant ces actions sont maintenant cotées à 60 l. stg. chaque. À la fin décembre 1882, la quantité d'étain retirée s'élevait à 15,604 tonnes, vendues à Londres au prix d'environ 85 l. stg. la tonne. La fonderie que je visite à Lanceston comprend plusieurs fours de fonte et divers chaudrons de raffinage. Neuf heures suffisent à la fonte du minerai; le charbon est tiré de New-Castle (Australie); l'opération du raffinage demande 5 heures. On raffine en ce moment environ 250 tonnes par mois, et le minerai donne une moyenne de 73% d'étain pur. Plus loin, je visite une autre fonderie où les propriétaires de diverses mines et dépôts d'alluvion viennent fondre leur minerai moyennant un certain prix.

Je voulais voir les mines d'or de Beaconfield, sur le Tamar, à quelques lieues de Lanceston. Un petit navire y conduit tous les matins, mais le steamer qui va à Melbourne ne s'y arrête pas pour prendre les voyageurs, et je ne pouvais retourner à temps pour l'atteindre à Lanceston. Je passe donc une partie de la journée à rédiger mon journal, et rends visite au P. Gleeson, curé de cette ville. Il me conduit aux écoles; les Sœurs instruisent 200 élèves; les garçons ont pour maîtres 2 laïques et ne sont que 70. Le bon Père m'invite à dîner, et pendant le repas, la maison se met à danser comme un navire sur l'eau; c'est un tremblement de terre. Le Père me fait remarquer que tout le mortier du plafond a été enlevé pour éviter de le recevoir sur le nez. Ces tremblements sont si fréquents que le Père, par précaution, dort dans le jardin, sous les planches légères d'une petite cabane. Il me raconte qu'il a fait durant la semaine 115 lieues à cheval pour visiter les nombreuses familles des campagnes, entendre les confessions, faire le catéchisme, etc. Le clergé est rétribué par les familles et les entoure du plus grand soin; à leur tour, les familles tiennent à ce que leur curé aie le nécessaire, et il en résulte une union et une solidarité fécondes en bons résultats. Voyez, me dit le bon Père, que je ne manque de rien; je suis dans une aisance convenable; j'ai mon cheval et ma voiture, et il me reste toujours assez pour faire des aumônes.

En rentrant, j'entends une fanfare avec tambour et grosse caisse. Des curieux la suivent, et je fais comme eux. On parcourt plusieurs rues et on arrive à une grande salle en planches pouvant contenir 2,000 personnes. Bientôt, elle se remplit et la représentation commence. C'est la Salvation army (armée du salut).

Les chefs ont une espèce d'uniforme militaire. On commence par un chant rapide dont le refrain revient après chaque couplet:

The Lamb, the Lamb, the bleeding Lamb I love the sound of Jesus' name It sets my spirit all in flame Glory to the bleeding Lamb.

L'Agneau, l'Agneau, l'Agneau sanglant! J'aime le son du nom de Jésus; Il met mon esprit en flamme. Gloire à l'Agneau sanglant!

Le chef récite ensuite le Pater d'un ton solennel, et lit le chapitre de l'Évangile de saint Marc relatif à l'aveugle de Jéricho; puis il le commente d'une manière fort pratique: «Pécheurs, ouvrez les yeux, le Seigneur vous appelle, quittez la voie du mal, rentrez dans le chemin des élus; ivrognes, revenez à la tempérance; impudiques à la pureté; ennemis, réconciliez-vous; vous êtes faits pour le bonheur, le bonheur n'est que dans la vertu.» Pendant qu'il parle, un jeune homme crie de temps en temps: Alleluia! probablement pour exciter l'attention. Le public commence par rire, puis il écoute et s'émeut.

Les chants recommencent:

Jesus, the name high over all In hell, or earth, or sky; Angels and men before Thee fall And devils fear and fly.

Jésus, nom au-dessus de tout, Dans les enfers, sur la terre et au ciel, Les anges et les hommes devant Toi se prosternent, Les démons craignent et s'enfuient.

Un jeune homme bat la mesure en agitant une écharpe; quelques chanteurs la marquent avec leurs bras. Vient ensuite la confession publique. Un monsieur s'avance et déclare que depuis 25 ans il s'était éloigné du bien, lorsque l'armée du salut l'a ramené sur le chemin de la vertu. Sa maison était un enfer; il arrivait ivre, battait sa femme et ses enfants; maintenant, il a quitté l'ivrognerie, et sa maison a retrouvé la paix et la joie des justes: il engage le public à s'enrôler dans l'armée du salut. Un vieillard à barbe blanche lui succède; il raconte sa misérable existence et sa conversion par l'armée du salut; et ainsi de suite plusieurs viennent confesser leurs péchés. Arrive aussi le tour des femmes et des jeunes filles; elles sont plus timides; quelques-unes hésitent, mais finissent toutes par confesser qu'elles étaient malheureuses loin du droit sentier, et que l'armée du salut leur a redonné le bonheur en les ramenant à Dieu et à sa loi. La jeune femme du chef, vêtue de noir, semble plus fortement convaincue. Dans un speech émouvant, elle parle de la brièveté de la vie, de l'heure incertaine de la mort; adresse un pressant appel à la jeunesse, puis elle entonne un cantique de repentir et de componction. Plusieurs s'inscrivent et montent sur l'estrade à côté des anciens. Après une quête et la prière du soir, l'assemblée se disperse. Le tout présente un ensemble moitié sérieux, moitié comique, et on se demande lequel des deux prendra le dessus? Plusieurs pensent que cette manière de parodier la prédication ne peut que faire tort aux prédicateurs de l'Évangile; d'autres affirment que les intentions des adeptes étant droites, il est probable qu'ils sont agréables à Dieu. Ils ajoutent que, devant juger l'arbre par le fruit, on ne peut le trouver mauvais, puisque les adeptes gardent les commandements, et qu'à leur appel bon nombre de pécheurs quittent leur mauvaise voie. On pourrait dire ce que Nicodème disait au Conseil des anciens: «Laissez-les faire, car leur œuvre est de Dieu ou des hommes; si elle est des hommes, elle s'éteindra d'elle-même sous le mépris public.»

Les Apôtres aussi vinrent un jour au Seigneur et lui dirent: «Maître, nous avons vu quelqu'un qui chassait les démons en votre nom, et qui ne nous suit pas, et nous l'en avons empêché. Mais Jésus leur répondit: Ne l'en empêchez point; car il n'y a personne qui fasse un miracle en mon nom et qui puisse incontinent mal parler de moi; car, qui n'est pas contre vous est pour vous (Marc, IX, 37).»

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Tasmanie.—Town Park à Lanceston.

Je vois par les journaux qu'à la suite de ces prédications un si grand nombre de filles perdues sont venues à repentance que l'armée du salut, aidée par des dames charitables, a loué à Lanceston une maison pour les recevoir et les occuper à un travail utile. Elle en a fait de même à Melbourne, où elle a d'abord loué puis acheté deux maisons dans les faubourgs pour y recueillir les Madeleines.

En ville je demande à l'hôtel, dans les magasins, aux personnes du peuple, ce qu'ils pensent de l'armée du salut: It is a little funny (c'est un peu burlesque) dit-on généralement, mais il y a du bon. On dit des choses justes, et plusieurs en sont frappés et se corrigent.

Je vois partout des gens portant ostensiblement à la boutonnière un ruban bleu; c'est la confrérie du blue ribbon. Comme les Nazaréens, ils prennent l'engagement de ne jamais rien boire de ce qui peut enivrer: ils sont déjà plus de 20,000.

Avant de quitter la Tasmanie, il est bon de dire ce qu'a été et ce qu'est cette colonie.

L'île de Tasmanie est située entre le 40° 15' et 43° 45' latitude sud; et entre le 144° 45' et le 148° 30' longitude est. Elle est séparée de l'Australie par le détroit de Bass, large de 120 milles. Le Pacifique la baigne à l'Est et l'océan Indien à l'ouest. Tasman, navigateur hollandais, qui la découvrit, l'appela d'abord Terre de Van Diémen, du nom du gouverneur de Batavia; au XVIIe siècle; plus tard, avec plus de justice, elle fut appelée du nom de son inventeur, Tasmania. Sa plus grande longueur est de 230 milles et sa plus grande largeur de 190. Sa surface est de 24,000 milles carrés, soit 4,000 milles carrés de moins que l'Irlande. Elle compte plus de 16,000,000 d'acres ou arpents. L'île est montagneuse; quelques pics atteignent jusqu'à 2,000 mètres. Elle a plusieurs lacs sur les hauts plateaux d'où coulent ses rivières. Les principales sont le Derwent, sur lequel se trouve Hobart, la capitale. Son estuaire forme un des plus beaux ports de l'hémisphère sud; vient ensuite dans le nord la rivière Tamar, sur laquelle se trouve Lanceston; elle a 45 milles de long. Le Davey et le Huon dans le sud sont aussi navigables, et dans le détroit de Bass seulement, se déversent 16 rivières; 55 îles entourent la Tasmanie et font partie de la colonie; elles sont surtout habitées par des métis qui vivent de la pêche de la baleine. L'île est divisée en 16 comtés et en 32 districts électoraux; elle a 21 municipalités élues.

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Tasmanie.—Fougères arborescentes.

Le climat est très sain, la mortalité n'est que de 14 par 1,000. La moyenne barométrique de ces trente-cinq dernières années a été de 29,821 et la moyenne thermométrique de 55,41 Farenheit; la moyenne des jours de pluie 12, et la moyenne d'eau 2 pouces. Les vents dominants sont le nord-est et le sud-ouest, avec une force moyenne de 64 liv. par pied carré. L'hiver, la neige couvre ordinairement ses montagnes.

La colonie de Tasmanie, comme celle de la Nouvelle-Galle du sud et du Queensland, a commencé par les convicts. Les premiers criminels y arrivèrent de Sydney en 1803 avec le capitaine Bowen, qui s'établit à Risdon, sur le Derwent, un peu au-dessus du lieu où s'élève aujourd'hui la ville de Hobart. La population, au 31 décembre 1882, comptait 122,500 habitants, sur lesquels 64% savent lire et écrire, et 8% lire seulement.

Le gouvernement est constitutionnel. Un gouverneur, nommé par la reine, reçoit de la colonie 3,500. l. stg. l'an, plus 1,000 l. stg. pour frais de représentation. Le Conseil exécutif comprend les ministres de la Couronne, passés et présents: ils ont le titre d'honourable. Le cabinet comprend quatre ministres salariés; les deux chambres sont électives; elles s'appellent le Conseil législatif et l'Assemblée. Le Conseil législatif est composé de 16 membres, qui sont élus pour 6 ans; ils doivent être nationaux ou naturalisés, et avoir 30 ans d'âge. Les électeurs du Conseil législatif doivent être nationaux ou naturalisés, avoir 21 ans, et posséder une propriété d'un revenu de 750 fr. l'an, ou payer un loyer de 5,000 fr. pendant au moins cinq ans. Sont aussi électeurs les avocats, avoués, médecins, officiers de terre et de mer en retraite, et les ministres du culte en fonction.

L'Assemblée est composée de 32 membres, élus pour cinq ans; ils doivent avoir 21 ans, être nationaux ou naturalisés. Les électeurs de l'Assemblée doivent avoir 21 ans, être nationaux ou naturalisés, posséder une propriété de la valeur de 1,250 fr. ou occuper une maison rapportant 175 fr. l'an, ou payer un loyer 175 fr. l'an, ou gagner un salaire de 2,000 fr. l'an qui ne soit pas payé par semaine, ou avoir une profession libérale ou être officier de l'armée ou de la marine en retraite.

Les électeurs inscrits pour le Conseil législatif sont au nombre de 3,380; ceux inscrits pour l'Assemblée sont 16,420.

Les principaux produits sont l'étain, l'or, la laine, le blé, l'avoine, l'orge, les pommes de terre, les bois de construction, le houblon, les fruits et conserves de fruits, l'huile de baleine, etc.

L'étain et l'or exportés dans les cinq dernières années atteignent 2,278,625 l. stg., et la laine 2,449,921 l. stg. L'extension que prend l'industrie minière, où les ouvriers sont payés 10 à 12 schellings par jour, a fait un peu délaisser l'agriculture. Néanmoins, elle fournit encore aux besoins de la colonie, et a exporté l'an dernier pour 23,726 l. stg. Le bois de construction exporté en 1881 atteint la valeur de 56,605 l. stg; 668,846 livres de houblon ont été récoltées en 1881, et on en a exporté pour 23,663 l. stg. Les conserves de fruits exportées en 1881 atteignent la valeur de 194,566 l. stg. Dans la même année, dix navires, occupés à la pêche de la baleine, ont rapporté 316 tonnes d'huile, évaluées à 22,120 l. stg. La Tasmanie possède aussi du charbon, du shale ou charbon à pétrole, des pierres de construction, des ardoises, des marbres, de la terre glaise, du fer, du sable à verre, du plomb argentifère. L'industrie comprend des brasseries, des briqueteries, fabriques de souliers, pulvérisation des os, fabriques de chandelles, de savons, de voitures, d'habits, de fromages, tanneries, teintureries, chapelleries, poteries, scieries, imprimeries, fonderies, filatures de laine. Le gouvernement donne des prix pour l'encouragement et la diffusion de l'industrie. L'importation pour 1881 a atteint 1,431,444 l. stg., et l'exportation 1,555,576 l. stg. Dans la même année, 694 navires, avec un tonnage de 192,024 tonnes, sont entrés dans les ports de la Tasmanie.

Il y a 5 banques dans la colonie. Le revenu de la propriété urbaine et rurale est estimé à 714,112 l. stg.; l'accroissement annuel est d'environ 19%.

Pour utiliser les terres de la Couronne, on a adopté le système de sélection. Chaque sélecteur peut choisir 320 acres de terre au prix de 1 l. stg. l'acre, payable en 14 ans. S'il se libère d'avance, on lui tient compte de l'intérêt à 5% l'an. Le sélecteur est tenu d'occuper la terre personnellement ou par représentant jusqu'à complet paiement.

Le gouvernement favorise l'immigration de plusieurs manières. Chaque résident en Tasmanie a le droit de désigner tous les ans 20 adultes qu'il désire amener dans la colonie en payant le prix du passage fixé à 125 fr. pour chaque homme, à 75 fr. pour chaque femme, et à 150 fr. pour chaque couple marié. Ces immigrants doivent être sains de corps et d'esprit, ne pas dépasser 40 ans, ou 45 s'ils sont mariés, et appartenir aux classes d'agriculteurs, ouvriers ou domestiques. Les enfants accompagnant leurs parents, et au-dessous de 3 ans, ne paient aucun droit de passage. Ceux entre 3 et 12 paient moitié prix; au-dessus de 12 ans ils paient comme les adultes. Ces immigrants doivent être examinés et approuvés par l'agent d'immigration à Londres.

L'immigrant ainsi importé s'oblige à rester 4 ans au moins dans la colonie, et s'il quitte avant, il doit payer au bureau d'immigration le 1/4, la 1/2, le 1/3, ou tout le prix de passage, fixé à 18 l. stg., selon qu'il quitte la 1re, 2e, 3e ou 4e année.

Les immigrants qui arrivent à leurs frais ont droit de demander une surface de terre de la valeur de 18 l. stg. pour chaque personne au-dessus de 15 ans, et de la valeur de 9 l. stg. pour chaque enfant.

Tout immigrant venu en 1re ou 2e classe a droit de choisir gratuitement dans l'année 30 acres de terre pour lui, 20 pour sa femme, et 10 pour chaque enfant. Après 5 ans de séjour, l'immigrant reçoit le titre de propriété, et, s'il meurt avant, son droit passe aux héritiers, pourvu que sur la terre on ait fait des améliorations correspondant à 1 l. stg. par acre.

En 1882, il y avait en Tasmanie 28,000 chevaux, 130,000 bœufs, 2,000,000 de moutons, 2,000 chèvres, 50,000 porcs, 5 mules et 8 ânes. Les mérinos de Tasmanie sont fort renommés; quelques-uns de ces béliers se vendent jusqu'à 600 guinées, plus de 15,000 fr. La Tasmanie est reliée à l'Australie par un câble sous-marin. Plusieurs steamers vont chaque semaine d'une île à l'autre, et de Tasmanie en Nouvelle-Zélande. Le réseau de chemin de fer continue à s'étendre. On dépense tous les ans de fortes sommes pour multiplier les routes. La poste et le télégraphe unissent au centre les plus petites localités.

L'instruction est obligatoire; les parents sont obligés d'envoyer les enfants à l'école sous peine de 50 fr. d'amende, à moins qu'ils ne soient malades, empêchés, ou instruits chez eux. L'enseignement des écoles publiques est unsectarian, c'est-à-dire qu'on ne donne aucun enseignement religieux. Les catholiques, tout en payant la contribution afférente à l'enseignement, ont leurs écoles privées, où leurs enfants reçoivent aussi renseignement religieux.

Le revenu de la colonie pour 1884 est estimé à 572,378 l. stg., et provient en grande partie des droits de douane. La dépense est estimée à 503,531 l. stg. La dette publique est de 2,391,500 l. stg., soit 18 l. stg. 1/2 par tête d'habitant.

Les naturels de l'île sont complètement éteints. La dernière indigène, Lalla Rookh, est morte il y a 3 ans. Il est bon de mentionner ici leur triste histoire. Après Tasman, l'île fut visitée le 4 mars 1772 par le Français Marion de Fresnes. Il fut reçu à coup de pierres et de lances, et une décharge des matelots tua plusieurs sauvages. Le capitaine Cook la visita en 1777, et y laissa des porcs, des vignes, des oranges, des pommes, des prunes, des oignons et des pommes de terre. Cook donne la description de leurs femmes nues et tatouées, avec leurs têtes rasées, vivant comme des bêtes.

Le capitaine Flinders, en 1798, fut aussi mal reçu, mais le capitaine de Surville, qui aborda à Doubtless-bay, eut de la nourriture et de l'eau.

L'introduction des criminels rendit la condition des indigènes encore plus misérable. Les évadés s'étaient formés en troupes de vrais, bandits, connus sous le nom de bushrangers, pillant et massacrant aussi bien les blancs que les noirs. Les indigènes prirent en haine les blancs, et ne pouvant leur résister ouvertement, les prenaient en détail en embuscade.

Le gouverneur faisait des proclamations qui ne servaient à rien, car les noirs ne savaient pas lire. Il prit alors le parti de les exhiber en peinture. On y voyait des noirs tuant des blancs à coup de lance et les pendant aux arbres; puis des femmes blanches donnant leurs soins à des enfants noirs. Ceci ne produisit guère plus d'effet. Les bushrangers commettaient des crimes horribles, et les noirs, sous la conduite de deux des leurs, Jack et Mosquito, prenaient leur revanche sur tout ce qu'ils trouvaient de blancs, sans épargner femmes et enfants. Des soldats furent envoyés à leur poursuite; ils surprirent une réunion de noirs durant la nuit et en tuèrent un grand nombre. Un soldat prit un enfant et dit: Si tu n'es pas méchant maintenant, tu le seras un jour. Et il lui brisa la tête contre un arbre. La lutte devint féroce. Jack et Mosquito furent pris couverts de blessures et pendus. Mais la guerre ne finit point pour cela: 3,000 blancs partirent en campagne et étaient arrivés à cerner les noirs, lorsqu'un individu se mit à crier: Voilà, voilà du bruit dans ce buisson, feu! feu! On se rassemble, on fait feu, et on s'aperçoit qu'on a tué une pauvre vache qui paissait paisiblement. Pendant ce temps les noirs purent s'enfuir en masse, et les choses étaient à recommencer. Alors, un nommé Robinson, mécanicien, demanda l'autorisation d'aller sans armes auprès des noirs pour les engager à faire la paix. On se moqua de lui, mais on le laissa aller. Ceci se passait en 1830. Les pauvres noirs se mouraient de faim, car leurs plantations étaient dévastées.

Il prit avec lui deux noirs, visita les tribus de quelques îles, et obtint leur acquiescement. Il retourna en Tasmanie, vit les tribus les unes après les autres, faillit plusieurs fois être tué; mais il fut toujours préservé. Lorsqu'il arriva à la dernière tribu, la plus féroce, il était accompagné de deux blancs et de quelques noirs. À leur approche, 150 chiens donnent l'éveil, la tribu est sur pied et en armes; Montpeliata, leur chef, lève sa lance longue de 6 pieds, les femmes portent aussi des paquets de lances. Robinson s'arrête et attend son sort. Son compagnon lui dit: Je pense que nous serons bientôt dans la résurrection,—je le crois aussi, fut sa réponse.

Les guerriers s'avancent et Montpeliata crie aux étrangers: Qui êtes-vous?—Nous sommes des amis. Où sont vos armes?—Nous n'en avons point. Le sauvage se ravise et dit: Où sont vos piccaninnies (vos pistolets)?—Nous n'en avons point. À ce moment, se fit une pause solennelle; un mot du chef et les guerriers allaient se jeter sur les étrangers et les transpercer. Quelques-uns des leurs le comprennent et s'enfuient.—Revenez ici, crie Montpeliata. Ce fut le premier rayon d'espoir. Les femmes à leur tour se mettent à jaser et le chef se dirige vers elles. Une consultation s'en suit, et les femmes lèvent trois fois les mains en l'air poussant le cri de paix. Les lances tombent, on se tend les mains, on s'embrasse. Robinson retourne à Hobart, on le fête, on le proclame pacificateur et libérateur de la colonie. Il avait obtenu, en effet, par la force morale, ce que les armes n'avaient pu obtenir.

Les noirs furent transportés à l'île Flinders par les soins du gouvernement. Cette île a 40 milles de long sur 18 de large. Les transportés reçurent toutes sortes d'attentions et tout le nécessaire à la vie: ils avaient leurs huttes, leurs jardins, leurs missionnaires, leurs juges. Néanmoins ils s'éteignaient rapidement et mouraient de nostalgie; ils voyaient de loin leur pays et soupiraient après le retour. Ils furent bientôt réduits à 50 personnes: 22 femmes, 12 hommes et 16 enfants; et on les transporta à Oyster cove, près de Hobart; mais là encore ils occupaient l'ancien local des convicts, ce qui était bien fait pour rappeler leur captivité. M. Clarke, un de leurs catéchistes, s'était fait leur père. Après sa mort, la tristesse saisit encore plus les malheureux survivants. En 1854, ils n'étaient plus que 3 hommes, 11 femmes et 2 enfants. On leur laissait donner des alcools et des liqueurs; c'était leur poison. Une de ces malheureuses se plaignait en ces termes: «À l'île Flinders, nous avions des amis; nous n'en avons plus ici; là, on prenait soin de nous, ici on nous jette à l'écume de la société (faisant allusion aux convicts). Il serait mieux que quelqu'un vienne nous lire et prier avec nous; par contre, nous sommes tentés de boire et personne ne s'occupe de nous.»

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

Tasmanie.—Port Arthur.—Ancienne prison des convicts.

Bientôt il ne resta plus que deux survivants: le roi Billy et sa femme. Celui-ci était un habile pêcheur de baleines, mais lorsqu'il recevait sa paie, il s'empressait de s'enivrer. Il mourut à la fin du choléra en 1869. La dernière survivante, Truganina ou Lalla Rookh, fut recueillie par Mme Dandridge. Elle racontait souvent les épisodes tragiques des dernières guerres, et comment elle avait vu périr toute sa race. Elle mourut elle-même à la fin, il y a 3 ans. Triste histoire, qui est en train de se reproduire pour toutes les races de l'Océanie!

14 décembre.—À 5 heures du matin je rédige mon journal, et à 10 heures je suis sur le Flinders, navire de la Tasmanian Cy, qui doit me transporter à Melbourne. Les cabines sont au complet. Le steamer quitte lentement et avec précaution le quai où il était amarré; la rivière forme bientôt un détour dangereux. Nous descendons le fleuve dans ses tours et détours parsemés d'îles gracieuses. La contrée est tantôt en plaine, tantôt accidentée, tantôt couverte de gazon, tantôt boisée d'eucalyptus. Vers 2 heures nous apercevons à gauche la cheminée fumante des mines de quartz aurifère de Beaconfield; puis la rivière s'élargit, et à son embouchure un promontoire me rappelle celui d'Antibes.

À 2 heures nous sommes en pleine mer, elle est fort houleuse; tous les passagers sont malades et gardent le lit. La tempête dure toute la nuit, mais le matin de bonne heure nous apercevons la grande terre: c'est l'Australie![Table des matières]

CHAPITRE XXVI

Australie.

L'Australie. — Situation. — Surface. — Histoire. — Les convicts. — Les explorateurs. — Les chemins de fer. — Le télégraphe. — Les banques. — Journaux. — Gouvernement. — Population. — Conformation. — Géologie. — Minéraux. — Faune. — Bétail. — Produits. — Exportation. — Importation. — Agriculture. — Religion. — Instruction publique. — Armée. — Marine. — Navigation. — Revenu. — Dépense. — Les indigènes. — Races, origine, croyances, mœurs et usages.

On comprend sous le nom d'Australasie, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Tasmanie et les îles adjacentes. Nous avons fait connaître la Nouvelle-Zélande et la Tasmanie. Nous allons parler de l'Australie. Elle est la plus vaste des îles du globe. Sa plus grande longueur est de 2,400 milles, sa plus grande largeur de 1,971 milles.

L'étendue de ses côtes est de 7,750 milles; sa surface de 3,000,000 de milles carrés, soit environ 2,000,000,000 d'arpents. Elle est 26 fois aussi vaste que la Grande Bretagne et l'Irlande, presque 6 fois aussi grande que l'Hindoustan, et de 1/5 seulement plus petite que l'Europe.

Elle est située au sud-est de l'Asie, entre le 10° 39' et 39° 11'-1/2 latitude sud; et entre les méridiens 113° 5' et 153° 16' longitude est de Greenwich. Elle est baignée au nord par les eaux du détroit de Torres qui la sépare de la Nouvelle-Guinée, par l'océan Indien et les eaux du golfe de Carpentaria, et la mer d'Arafura. Au sud, elle confine au détroit de Bassus qui la sépare de la Tasmanie, et à l'océan Pacifique sud; à l'est, elle est baignée par l'océan Pacifique, et à l'ouest par l'océan Indien.

En jetant les yeux sur la carte, on voit qu'on peut la diviser en 3 parties: l'Est, qui comprend les 3 colonies de Victoria, Nouvelle-Galle du Sud et Queensland; le centre, qui comprend la colonie du Sud-Australie et son territoire du nord; l'Ouest, qui comprend la colonie de l'Australie-Ouest. Si on divise le sol en 100 parties égales, Victoria en comprend 3, la Nouvelle-Galle du Sud 10, Queensland 23, l'Australie du Sud 30 et l'Australie Ouest 34. La distance qui sépare l'Australie de la France est d'environ 11,000 milles (le mille marin est de 1,852 mètres).

L'Australie fut d'abord visitée au xvie siècle par les Portugais, qui l'appelèrent Java la Grande; des cartes manuscrites en langue portugaise, portant la date de 1531 et 1542, en font foi. En 1606, le Portugais Fernand de Quiros l'aperçut et l'appela Terra Australia, et dans la même année, Louis Vaez de Torres, qui faisait partie de la même expédition, passe par le détroit qui porte son nom. Vinrent ensuite les Hollandais qui l'appelèrent Nouvelle-Hollande. En 1770, le capitaine Cook à son tour y aborda et en prit possession en hissant le pavillon anglais.

Le premier établissement fut formé à Botany-Bay dans la Nouvelle-Galle du Sud en 1788. En 1803, le lieutenant Bowen amena des convicts de Sydney en Tasmanie. En 1825, on forma à Moreton-Bay un autre établissement qui devint en 1859 la colonie de Queensland. En 1829, on commença un établissement nouveau à Swan-River (Australie Ouest) qui fut colonie pénitentiaire de 1851 à 1868.

Victoria ou Port Philipp fut colonisé par les Tasmaniens en 1835, et déclaré colonie indépendante en 1851. On y avait essayé une colonie pénitentiaire dès 1803. L'Australie du Sud fut colonisée par des émigrants anglais en 1836.

Depuis le comte Philipp en 1788, jusqu'à Frank Hanu en 1881, de nombreux explorateurs ont parcouru le pays dans tous les sens, et plusieurs ont péri victimes de leur patriotisme. Parmi les plus célèbres, on cite: le capitaine Barker, sir George Grey, Ludwig Leichhardt, qui dans la seconde expédition ne revint plus; Sir Thomas Mitchell, Kennedy, Gregory, Stuart et Burke. Ce dernier, en 1860, partit de Melbourne et réussit à atteindre le golfe de Carpentaria, après avoir traversé toute l'île. À son retour à Cooper Creek, dont il avait fait son lieu de ravitaillement, il trouva que ses compagnons avaient quitté la place 7 heures avant, en emportant les provisions. Il mourut de faim, lui et ceux qui l'accompagnaient, à l'exception de King, qui fut trouvé exténué, vivant de racines avec les sauvages.

Les nombreuses expéditions qui furent envoyées à la recherche de Burke aidèrent beaucoup à la découverte du pays.

En 1862, Stuart traversa l'île du nord au sud, depuis Adélaïde jusqu'au golfe de Van Diémen. Quelque temps après le gouvernement de l'Australie du Sud établit sur cette route une ligne télégraphique de 2,000 milles. Elle se soude à Port Darwin au câble qui passe par Java, et se rallie aux Indes. De divers points de cette ligne télégraphique, à différentes époques, d'autres explorateurs s'acheminèrent vers l'ouest, traversant à des latitudes différentes toute l'Australie Ouest. D'après leur récit, un désert pierreux s'étendrait au centre, entre l'Australie Ouest et l'Australie Sud; ils ont aussi rencontré des lacs nombreux. Le reste est du bon terrain, propre à la culture et à l'élevage. Le gouvernement de l'Australie du Sud construit en ce moment un chemin de fer, le long du télégraphe, entre Adélaïde et Port Darwin; les travaux se poursuivent des deux côtés, et dans quelques années, la locomotive traversera la grande île, non seulement du sud au nord, mais en plusieurs autres directions. En 1881, le gouvernement de Queensland a fait étudier une ligne qui irait de Roma au centre de la colonie, jusqu'au golfe de Carpentaria. Les explorateurs purent conduire avec eux un petit char. Une grande discussion agite en ce moment la colonie. Des compagnies proposent d'exécuter ces lignes de railway, moyennant la cession d'une quantité de terres, d'après le système américain, mais la population ne veut pas que les railways servent à enrichir quelques compagnies, et insiste pour que l'opération soit faite directement par la colonie.

Melbourne, capitale de Victoria, est déjà reliée par un railway à Sydney, capitale de la Nouvelle-Galle du Sud, et le sera bientôt à Adélaïde, capitale de l'Australie du Sud. Sydney sera aussi, sous peu de temps, reliée à Brisbane, capitale du Queensland, et de nombreux tronçons ont déjà franchi les montagnes Bleues et s'avancent de toutes parts vers l'intérieur. Les lignes ouvertes atteignent déjà environ 10,000 kilomètres. Plus de 60,000 kilomètres de lignes télégraphiques servent aux communications; 22 banques, entre capital et dépôts, opèrent sur une somme de cent millions de livres sterling, soit 2 milliards 1/2 de francs. La presse compte 640 journaux.

En fait de gouvernement, chaque colonie est indépendante. Elle a à sa tête un gouverneur nommé par la Reine et payé par la colonie. Suivant le système des gouvernements constitutionnels, le pouvoir est exercé par le conseil des ministres; ceux-ci doivent avoir la confiance des Chambres. Les deux Chambres, appelées Conseil législatif et Assemblée, sont toutes deux élues dans quelques colonies. Dans d'autres, l'Assemblée seule est élue et les membres du Conseil législatif sont nommés par le gouverneur; celui-ci a le droit de dissoudre l'Assemblée et d'opposer son veto, au nom de la Reine, aux lois qui ne lui sembleraient pas conformes à la justice ou à l'utilité publique.

La population, qui était de 1,000 personnes à Botany-Bay en 1788, atteint aujourd'hui près de 3,000,000. Le plus grand nombre sont d'origine anglaise et irlandaise; viennent ensuite les Allemands, et environ 40,000 Chinois. Les naissances dépassent de deux tiers le montant des décès. Elles atteignent une moyenne de 36 par 1,000 pendant qu'elles ne sont que 35 par 1,000 en Angleterre. Les décès sont de 14 par 1,000 pendant qu'ils sont de 22 par 1,000 en Angleterre. Les mariages atteignent le chiffre de 7 par 1,000. L'excès des immigrants sur les émigrants est d'une moyenne annuelle de 20,000.

Le climat est tempéré dans le sud, chaud vers le nord. Le manque de hautes montagnes et de grandes rivières rend le pays sujet à des sécheresses qui occasionnent parfois de grandes pertes de bétail.

Quant à la conformation et à la géologie, l'Australie est un immense plateau élevé à 2,000 pieds environ sur le niveau de la mer vers l'est, et de 1,000 pieds vers l'ouest, avec une bande de terrain plat entre ce plateau et la mer. Vers le sud-est, il y a une surélévation qui constitue les Alpes australiennes, dont les pics les plus élevés atteignent 2,300 mètres ou 7,000 pieds. Les rivières qui partent de ces montagnes convergent généralement à l'ouest, où le plateau est moins haut. Vers l'intérieur, les eaux pluviales se ramassent dans des lacs généralement salés; là le sol est un composé de désagrégations granitiques qui forment un désert sablonneux. La bande de terre plate entre la mer et les plateaux est généralement granitique. Le granit forme aussi la base des Alpes australiennes.

Dans certains endroits, le granit est remplacé par des stratifications palœzoïques, la plupart en forme de schiste et presque verticales. Vers l'est et le sud, dans la bande de terre plate, on trouve des bassins de charbon, gisant sur les rocs plus anciens granitiques et palœzoïques. Sur le bord de cette bande de terre, on voit généralement une pierre sablonneuse en stratifications obliques. Dans l'intérieur, les laves volcaniques tertiaires, les sables, les marnes, sont communes et bien fournies de fossiles.

Vers le sud, la terre est formée de roches tertiaires représentant tous les dépôts européens depuis l'éocène.

Dans le granit australien, on trouve des veines riches en minerai, et spécialement en or. On rencontre aussi l'étain emporté et lavé par l'eau dans les dissolutions de granit. Dans le Sud-Australie, on trouve de riches veines de sulphide de cuivre dans des rocs qui sont, probablement de l'âge cambrian. On ne remarque en Australie aucune trace indiquant qu'elle ait participé à l'âge de glace; on pense généralement qu'elle est de formation récente et qu'elle est sortie de l'Océan à la suite de bouleversements volcaniques. Des fossiles d'animaux, on conjecture que le climat a dû être anciennement plus chaud.

Pour la faune, l'Australie présente la spécialité des marsupiaux, dont le kanguroo et l'opossum sont les principales variétés parmi les cent dix connues. Il y a aussi 24 espèces de chauves-souris, un chien sauvage, 30 espèces de rats et souris, et une grande variété de baleines, de phoques et de marsouins. Les marsupiaux, qui sont les plus anciens mammifères, ont laissé des fossiles qui prouvent qu'ils ont atteint anciennement jusqu'à la grosseur du rhinocéros. Il y a 630 espèces d'oiseaux, dont le plus grand est l'Ému ou autruche australienne. Plusieurs, comme l'oiseau à lyre, le dindon des forêts et divers perroquets, sont spéciaux à l'Australie. On compte plus de 60 espèces de serpents, la plupart venimeux.

Cent quarante espèces de lézards, parmi lesquels l'iguana atteint de vastes proportions. Les insectes de toute qualité sont nombreux, mais spécialement les moustiques.

En fait de produits, l'Australie abonde en minerais d'or, de cuivre, d'étain et autres métaux. L'or a été d'abord découvert en mai 1851 en Nouvelle-Galle du Sud, puis en Victoria, en Queensland et dans les autres colonies. On calcule que les mines d'or d'Australie ont déjà produit plus de 70 millions d'onces, évalués à environ 277 millions de livres sterling, presque 7 milliards de francs. Dans ce chiffre, la colonie de Victoria entre pour 2/3.

On trouve aussi le charbon en grande quantité au-delà des montagnes Bleues et à Newcastle (New South Wales). On en découvre beaucoup en Queensland. Dans ces deux colonies, il y a aussi de grandes quantités d'étain.

La laine forme le produit principal de l'Australie; elle est la meilleure connue. Il y avait plus de 60,000,000 de moutons dans le pays en 1882, sans compter les 2,000,000 de la Tasmanie et les 13,000,000 de la Nouvelle-Zélande. Il y avait en outre plus d'un million de chevaux sans compter les 25,000 de Tasmanie et les 180,000 de la Nouvelle-Zélande. Les bêtes bovines atteignaient le chiffre de 7 millions 1/2 et dépassaient 122,000 en Tasmanie et 700,000 en Nouvelle-Zélande.

Le nombre des porcs atteignait 500,000 et était d'environ 50,000 en Tasmanie et 200,000 en Nouvelle-Zélande.

On exporte beaucoup de suif, des peaux, de la viande congelée ou conservée en boîtes, de blé, de coton, de tabac, de sucre et de vin.

L'exportation pour 1882 atteint environ 43,000,000 de l. stg., plus de 1 milliard de francs. L'importation s'élève à la même date à environ 54,000,000 de l. stg. pour la seule Australie.

L'agriculture se développe aussi tous les jours. En 1881, il y avait environ 7 millions d'arpents de terre cultivée, dont la moitié à peu près en blé, donnant 31 millions 1/2 de boisseaux. Environ 400,000 acres ou arpents donnaient 10 millions de boisseaux d'avoine; 152,000 acres en orge produisaient environ 3,000,000 de boisseaux; 174,000 acres en maïs produisaient environ 6,000,000 de boisseaux; 38,000 acres d'autres céréales diverses donnaient 615,000 boisseaux; 109,000 acres de pommes de terre produisaient 355,000 tonnes; 770,000 acres en foin donnaient 887,000 tonnes; 15,000 acres en vignes donnaient 1,654,000 gallons de vin (le gallon équivaut à environ 4 litres 1/2). Il y avait eu en plus 598,000 acres semées en herbe, et 1,237,000 acres en produits divers. Le blé donnait une moyenne de 9 boisseaux 1/2 l'acre, l'avoine 26, l'orge 19, le maïs 34, les pommes de terre 3 tonnes 1/2, le foin 1 tonne 1/6.

La quantité de terre de la Couronne aliénée jusqu'en 1880 dépassait 80,000,000 d'acres ou arpents. Le prix varie de colonie à colonie; la moyenne atteint presque 1 l. stg. La terre restant disponible comprenait environ 2 milliards d'arpents.

Sous le rapport religieux, les 2/3 de la population sont protestants. Parmi eux, les plus nombreux sont les épiscopaliens, qui ont 12 diocèses; puis viennent les presbytériens, les wesleyens méthodistes, les congrégationnalistes, les luthériens et protestants allemands, les baptistes, les juifs, les méthodistes primitifs, les bibliques, l'Église du Christ, les unitariens, les presbytériens libres, etc. Les catholiques romains forment environ le 1/3 de la population; ils sont gouvernés par 2 archevêques: Sydney, et Melbourne, et par 11 évêques, siégeant dans les villes ci-après: Adélaïde, Armidale, Ballarat, Bathurst, Brisbane, Queensland nord, Goulbourn, Maitland, Perth, Port Victoria, et Sandhurst. Il y a aussi quelques mahométans, des confuciens et des payens. Les églises et les chapelles sont partout fort nombreuses, chaque congrégation voulant avoir la sienne. L'instruction religieuse ayant été bannie de l'enseignement officiel, on y supplée au moyen de nombreuses écoles dominicales qui font sentir leur action bienfaisante.

L'enseignement supérieur est donné dans les 3 universités de Sydney, Melbourne, Adélaïde, qui confèrent les grades universitaires comme en Europe. Il y a un collège militaire à Sandhurst; des musées et des écoles techniques à Sydney et à Melbourne. L'instruction secondaire a de nombreux collèges officiels et libres: l'enseignement primaire est libre pour le maître et obligatoire pour l'élève. On compte en outre plusieurs sociétés scientifiques, parmi lesquelles la Société royale de New-South-Wales est la principale. Chaque ville un peu importante a sa bibliothèque publique. Il y a dans toutes les capitales de superbes jardins botaniques et des musées bien complets pour toutes les branches de l'histoire naturelle.

L'astronomie possède 3 observatoires bien aménagés à Sydney, Melbourne, Adélaïde. À Melbourne, le télescope, un des plus grands du monde, a une lentille de 4 pieds de diamètre. Les observations météorologiques sont recueillies par ces observatoires et par de nombreuses stations dans toutes les autres colonies, y compris la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande. Elles sont échangées par le télégraphe, et transmises tous les jours au public par la presse. Il y a enfin des sociétés de géographie, d'agriculture, d'horticulture et autres pour l'avancement de ces diverses branches.

Les capitales sont défendues du côté de la mer par des batteries, et des bateaux torpilles. La colonie de Victoria a 3 navires de guerre, parmi lesquels un cuirassé, et elle vient d'en acheter d'autres; Sydney en a un, et Adélaïde en a acheté un récemment. Tous ces navires, y compris celui de la Nouvelle-Zélande, sont maintenant réunis à Hobart (Tasmanie) pour les manœuvres. Du côté de la terre, la défense repose sur des volontaires plus ou moins nombreux dans les diverses colonies.

Cinq compagnies de navigation font le courrier d'Europe en Australie. L'Oriental and Peninsular part d'Angleterre 2 fois le mois ainsi que l'Oriental. La première touche aux Indes à Colombo, la seconde va directement par Suez touchant à Naples, les lettres par cette voie ne mettent pas plus de 31 jours d'Australie à Londres. La British India part une fois par mois de Brisbane, passe par le détroit de Torres et touche à Batavia; la Pacific American part de San-Francisco chaque vingt-huit jours, touche à Auckland et arrive à Sydney; les Messageries maritimes partent de Marseille chaque 28 jours et arrivent en Australie, par Aden, Mahé, Réunion, Maurice. Le prix moyen du passage, en première classe, est de 1,600 fr.; la durée du trajet de 31 à 45 jours. Il y a en outre plusieurs autres Compagnies transportant voyageurs et marchandises, soit dans des bateaux à vapeur, soit dans des bateaux à voiles. En 1880, le nombre de navires ayant touché aux ports d'Australie, Tasmanie et Nouvelle-Zélande s'est élevé à 2,375, avec un tonnage de 277,191 tonnes. Dans ce chiffre, les steamers étaient 630 avec un tonnage de 76,257 tonnes, et les navires à voiles 1,745, avec un tonnage de 200,934 tonnes.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

Indigènes australiens.

En 1880, le revenu total pour les colonies australiennes s'est élevé à 17,069,015, l. stg. parmi lesquelles 6,179,405 provenaient des contributions, timbre et droits fiscaux. La dépense s'élevait à 18,680,340 l. stg. (soit presque 1/2 milliard de fr..) Les contributions atteignaient une moyenne de 2 l. 6 s. par tête d'habitant, la recette 6 l. 7 s., la dépense 6 l. 19 s.

La dette publique des colonies ensemble s'élevait à 89,910,249, l. stg., soit 33 l. stg. 0 s. 8 1/4 pence par tête d'habitant.

Après cet aperçu général sur l'ensemble des colonies australiennes, il est bon d'ajouter quelques renseignements sur les indigènes.

On suppose qu'ils sont encore au nombre de quelques centaines de mille dans l'intérieur. Dans les endroits colonisés, ils ont disparu. Les squatters en emploient quelques-uns comme domestiques ou bergers: les femmes font un bon service, les hommes excellent à dompter les chevaux. La police les emploie à traquer les convicts évadés dans la forêt, et dans cet exercice ils réussissent à merveille. On a voulu en faire des soldats, et les employer à poursuivre d'autres indigènes, mais il a fallu y renoncer, parce qu'ils ne leur faisaient jamais quartier et tuaient tout ce qu'ils trouvaient.

Les indigènes d'Australie appartiennent à deux types différents qui se sont plus ou moins croisés; l'un est le type indo-européen: on le reconnaît aux cheveux lisses, aux coutumes et surtout à leur mode de parenté identique à celui des tribus de Télégu et de Tamil dans l'Hindoustan; on le retrouve aussi chez les Indiens de l'Amérique du Nord. D'après ce système, les enfants de mon frère sont mes enfants, pendant que les enfants de mes sœurs sont mes neveux et nièces; mais les petits-enfants de mes sœurs comme ceux de mes frères sont mes petits-enfants.

Si je suis femme, les enfants de mes sœurs sont mes enfants, et les enfants de mes frères sont mes neveux et nièces; les petits-enfants de mes sœurs et de mes frères sont mes petits-enfants. Tous les frères de mon père sont mes pères, mais toutes les sœurs de mon père sont mes tantes. Toutes les sœurs de ma mère sont mes mères, mais tous les frères de ma mère sont mes oncles. Les enfants des frères de mon père sont mes frères et sœurs; il en est de même pour les enfants des sœurs de ma mère, mais les enfants des sœurs de mon père et ceux des frères de ma mère sont mes cousins. Si je suis un homme, les enfants de mes cousins sont mes neveux et nièces, mais les enfants de mes cousines sont mes enfants.

L'autre type est celui des nègres, caractérisé par les cheveux crépus; toutefois, ils n'ont pas les grosses lèvres des Africains. On suppose que les Arabes ont fourni un large contingent à l'Australie; on trouve en effet dans la plupart des tribus l'usage de la circoncision et aucune d'elles n'adore les idoles. Les Australiens sont grands, généralement bien faits, ont une belle démarche, mains et pieds petits, superbes dents. Les femmes sont plus petites et moins belles, et leur condition est misérable. On ne trouve en Australie aucune trace d'architecture; l'indigène vit en plein air ou se loge dans des cabanes en écorce d'eucalyptus; il sait pourtant faire des paniers, des filets, des armes consistant en boomerangs, casse-tête de diverses formes, hachettes de pierre, flèches et arcs, écus et lances. Il vit de chasse et de pêche. Dans les guerres, il mange l'ennemi; il pratique la polygamie.

À l'arrivée des Européens, les tribus avaient chacune leurs lois et leur territoire qu'elles ne pouvaient dépasser. Celles de la côte, obligées de faire place aux blancs et ne pouvant se réfugier en arrière, périrent pour la plupart de faim ou de la petite vérole.

Les tribus sont généralement divisées en clans, et chaque clan a son totem ou enseigne; c'est le plus souvent un des animaux de la contrée qui sert d'enseigne: le kanguroo, l'ému, le chat, le chien, un serpent, etc.

Les mariages entre personnes du même clan et du même sang sont défendus. Celui qui veut se marier doit s'adresser à un autre clan, et il est obligé de donner une sœur en échange pour la femme qu'il prend. Il peut prendre autant de femmes qu'il a de sœurs à donner. S'il n'a point de sœurs, il doit aller au loin et enlever une femme dans une autre tribu. Pour le mariage, on consulte les vieillards du clan; on ne consulte jamais la fiancée; les parents et les deux clans s'assemblent à l'occasion du mariage et font, un corroborée (fête) avec chants et danses. La fiancée est conduite à la cabane du fiancé, elle marque son consentement en allumant le feu dans la cabane de l'époux. Ils dorment à distance pendant les 5 premières nuits; ensuite les invités rentrent chacun dans leur quartier. Il est défendu à la belle-mère de parler au beau-fils comme à celui-ci de lui adresser la parole. Les Australiens sont très jaloux de leurs femmes; elles sont chargées de préparer la nourriture et de fournir les légumes; l'homme doit fournir le gibier et le poisson. Lorsque le mari a deux femmes qui se querellent, il remet un bâton à chacune et les force à se battre; si elles refusent, il les bat lui-même toutes les deux.

La justice est réglée par les vieux. S'il y a 2 coupables, ils se placent à distance et se tirent mutuellement une flèche; si un seul est coupable, celui à qui il a fait tort lui administre un certain nombre de coups de bâton. Les garçons et les filles ne peuvent jouer ensemble; l'incontinence avant le mariage est punie de mort.

La propriété particulière est inconnue, tout ce qu'on possède est propriété du clan. La mère s'éloigne de la maison pour les couches, elle est assistée par des amies; lorsqu'elle rapporte l'enfant, le père lui donne un nom et combine déjà les fiançailles avec les vieux du clan; mais souvent l'enfant meurt faute de soins et quelquefois la mère le tue pour se soustraire aux peines et soucis de l'élevage. Selon l'usage des Juifs, la veuve passe à son beau-frère; s'il n'y a pas de beau-frère et qu'elle ne choisisse un autre mari, elle devient la propriété publique. Pour les funérailles, ils font généralement peu de cérémonies; ils creusent la terre, et y déposent le cadavre tantôt couché, tantôt debout avec les genoux ramassés à la poitrine.

Les maladies dominantes sont celles du foie et de la poitrine. Depuis l'arrivée des blancs, il faut y ajouter l'ivrognerie et les maladies vénériennes. Ils croient aux mauvais esprits, et pratiquent beaucoup de sorcelleries; ils sont persuadés que la maladie a toujours pour cause le mauvais vouloir d'un sorcier. Le gras humain, l'os d'ému et des cheveux, le tout mêlé ensemble, forme un charm. L'os entre dans le corps de la victime et la rend malade. Ces charm sont cause de beaucoup de guerres et de morts. Ils croient en un Être suprême créateur de toute chose, qui n'a eu aucun commencement et n'aura pas de fin; ils l'appellent Norallie; ils disent qu'il est marié et qu'il a un fils unique excellent; ils croient que la femme de Norallie punira à son heure tous les méchants. Ils racontent que le cours de la rivière le Murray a été formé par la fuite d'un grand serpent, et que ce grand serpent a été tué par Norallie. Ils croient que Norallie habitait la terre, mais l'homme l'ayant dégoûté par ses méfaits, il s'en est allé dans l'autre monde. Un jour, il revint, et voyant que l'homme détruisait le gibier, il appela les animaux et leur dit de se garer des hommes; dès ce jour, animaux et oiseaux devinrent sauvages et difficiles à prendre. Ils excellent à soigner les blessures, et emploient pour cela de la terre et quelques herbes.

Le langage varie selon les tribus, mais, il a presque toujours la même construction; il est de source arienne, et comprend beaucoup de mots venant du sanscrit. Ils n'ont pas de chiffres au-delà de cinq. Pour exprimer un plus grand nombre, ils disent beaucoup. Ils manquent des lettres f v s et z. Dans les déclinaisons des noms, les cas sont formés par la variation de la terminaison. Pour dire mon père, la tribu de Titnie à Fowlers-bay dit Mumma; la tribu Maroura, sur le lac Darling, dit Guia Kambïa; la tribu Meru, sur le Bas-Murray, dit Pita; la tribu Narrinyeri dit Nanghaï; la tribu Tatiara à Border-Town dit Mamee.

Pour donner une idée des sons, je mets ici la traduction du Pater dans le langage parlé sur la rivière Darling.

«Ninnana combea, innara inguna karkania, Munielie nakey, Emano pumum culpreatheia, ona kara canjelka, yonangh patua, angella, Nokinda ninnana kilpoo, yanie Thickundoo wantindoo ninnanna Illa ninnanna puniner, thullaga, Thillthill Chow norrie morrie munda, lullara munie. Euelpie.»

Ils ont une certaine poésie, et un vrai talent d'imitation. Voici le refrain de leur chanson, à leur première vue de la locomotive:

«Voyez-vous la fumée en kapunda? La vapeur, souffle en mesure, Se répand rapide et blanche comme la gelée. Elle court comme une eau courante, Elle frappe comme une baleine qui crache.»

Dans plusieurs tribus, les jeunes gens ne sont admis aux privilèges accordés aux hommes, parmi lesquels celui du mariage et le droit de manger certaines sortes d'aliments, qu'après avoir passé par certaines épreuves ayant pour but de fortifier leur courage. Parmi ces épreuves, une consiste à arracher une dent incisive, l'autre à tatouer le dos; mais la plus pénible est la dépilation. Pour la première de ces épreuves, on choisit les jeunes gens en âge voulu; le vieux médecin place l'extrémité d'un bâton contre une incisive, il bat avec une massue sur l'autre bout et la dent saute. Pour la dépilation, on place le patient à terre, et le vieux médecin lui arrache un à un tous les poils, en s'accompagnant d'un chant monotone. Après l'opération, qui doit être endurée sans pousser un cri, le patient est proclamé guerrier, et prend place à côté de ses compagnons d'armes. Toutefois, plusieurs meurent à la suite de ces cruelles épreuves.

Les divers gouvernements ont essayé de civiliser ces malheureuses populations, mais sans résultat; il y a encore quelques établissements où ils sont reçus et instruits par les missionnaires, et dans l'intérieur il y a de nombreuses stations où on leur distribue des couvertures et des aliments aux frais de la colonie; mais le résultat de ces efforts n'est pas grand. Les indigènes prennent les défauts des civilisés bien plus que les qualités, et périssent par l'abus des liqueurs, du tabac, et par les maladies vénériennes. On peut prévoir le temps où il sera des indigènes de l'Australie ce qui a été de ceux de la Tasmanie; ils ne vivront plus que dans la mémoire des anciens, et par l'histoire. Mais il est temps de reprendre mon récit de voyage.[Table des matières]

CHAPITRE XXVII

Port-Philipp. — Melbourne. — La ville. — Les faubourgs. — Le téléphone. — La colonie de Victoria. — Situation. — Surface. — Rivières, lacs, montagnes. — Population. — Religion. — Armée. — Marine. — Terres. — Revenu. — Dépenses. — Bétail. — Navigation. — Exportation.-Importation. — Produits. — Poste. — Télégraphe. — Chemins de fer. — Banques. — Caisse d'épargne. — Écoles. — Usines. — Mines. — Églises. — Agriculture. — Les parcs. — Le jardin zoologique. — Leledale. — Le vignoble de Saint-Hubert. — Les sauterelles. — Retour à Melbourne. — Départ pour Ballarat. — Geelong. — L'eucalyptus. — Une condamnation sévère. — La loi morale et la loi divine. — Struggle for life. — Les trois bébés retrouvés.

C'est le 15 décembre 1883 au matin, que j'arrive à l'entrée de Port-Philipp. Cette immense baie a 32 milles de long sur 22 de large; l'entrée n'a que 2 milles. À droite, je vois construire des batteries en terre, à gauche s'élèvent les beaux hôtels de Quen's cliff, station de bains qu'on atteint de Melbourne par 4 heures de railway. Des bouées marquent le canal sud où passent les grands navires; ceux d'un faible tirant suivent un canal au centre: plusieurs phares indiquent la route pendant la nuit. Un peu plus loin, un navire échoué indique la présence de bancs de sable. Nous dépassons plusieurs voiliers, et, après 2 ou 3 heures, nous laissons à droite 2 navires de guerre et à gauche Williamstown où s'arrêtent les steamers de gros tonnage. Nous pénétrons dans le Yarra-Yarra, rivière tortueuse qu'on est en train de draguer; ses rives sont couvertes d'usines, dont quelques-unes fabriquent les engrais et exhalent une odeur insupportable. On projette un canal pour atteindre en ligne droite Melbourne et éviter les nombreux détours de la rivière; à 10 heures 1/2 notre navire jette l'ancre devant la douane dans la capitale de Victoria.

C'est une ville d'environ 300,000 âmes, qui rappelle les plus belles capitales européennes; les divers palais de ville, les nombreuses banques, le palais de justice, l'Université, le Musée, le Palais de l'Exposition sont des monuments de premier ordre. La ville est bâtie sur deux collines; ses rues ont 99 pieds de large et se coupent à angle droit: de nombreux et vastes parcs séparent les divers quartiers: d'innombrables faubourgs s'étendent au loin et, par leurs parcs et leurs églises, ressemblent à autant de petites villes.

C'est samedi; à 2 heures presque tous les magasins ferment. Dans Collin's street je vois une très belle statue de Burke, le grand explorateur qui a fini d'une manière si tragique. Près de là, un vaste marché couvert, de belle architecture, réunit les fruits et légumes du printemps à côté de tous les joujoux et jouets, des perroquets de toutes sortes, des collections de chiens en cage, etc. Entre Collin's street et Bourke street, 5 ou 6 longues galeries ou passages couverts étalent dans de vastes magasins les plus riches étoffes, et tous les produits de l'industrie européenne.

Je fais quelques visites dans les faubourgs; les chemins de fer et les omnibus facilitent la circulation; une compagnie de tramway va installer le système de la ficelle continue qui fonctionne à San-Francisco. À peine je sors de la ville, je vois partout des parties de criket ou de lawn-tennis. De jolis petits pavillons entourés de gracieux jardins sont la demeure des gens d'affaire qui quittent la ville aussitôt qu'ils sortent du bureau ou du comptoir.

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Palais de ville à Melbourne.

À la poste, des jeunes filles répondent au guichet. À chaque coin de rue, ce sont aussi des jeunes filles qui servent dans les bar. Des inconvénients sérieux se sont produits, et un mouvement se forme dans l'opinion publique pour demander la suppression des filles dans les bar. Les fils du téléphone enserrent la ville de toute part; le soir, la lumière électrique alterne sur certains points avec le gaz.

Au centre de la ville et près du port, je remarque d'immenses entrepôts de laine dans des édifices en pierre à 5 étages. À l'imprimerie du gouvernement, j'achète l'Australian handbook, recueil statistique officiel qui vient de paraître, et d'où j'extrais les renseignements ci-après.

Victoria, la plus petite du territoire, une des plus jeunes parmi les colonies australiennes, est pourtant celle qui a fait le plus de progrès.

Elle a commencé par un établissement de convicts. En 1835, les squatters John Batman et Pascoe Fawkner arrivant de Tasmanie, s'établirent sur le terrain qu'occupe aujourd'hui Melbourne. Bientôt Sir Thomas Mitchell les rejoint, arrivant par terre de Sydney et amenant du bétail. La fertilité de la contrée qu'il traversa lui fit donner le nom d'Australia felix. Le pays se peupla si vite qu'en 1851 il obtint d'être séparé de New South Wales, pour être érigé en colonie indépendante, sous le nom de Victoria. Peu après, de riches dépôts d'or furent découverts et attirèrent de nombreux diggers de tous les points du globe. Les diggers, traités trop rudement par la police, se révoltèrent à Ballarat, en 1854; le sang coula des deux côtés, mais à la fin, les abus qui avaient été la cause de ce désordre cessèrent. En 1855, on obtint une nouvelle constitution avec gouvernement responsable.

La colonie de Victoria s'étend sur un terrain de 87,884 milles carrés, soit 56,245,660 acres ou arpents. Elle a pour limites, au nord et à l'est, la rivière Murray depuis les springs dans Forest hill, jusqu'au cap Howe; à l'ouest, elle confine avec la colonie du Sud Australie sur une ligne longue de 242 milles, près le 141° méridien de longitude Est, depuis le Murray jusqu'à la mer. Au sud, elle a pour limite l'océan Pacifique et le détroit de Bassus. Une rangée de montagnes traverse la colonie; elles portent le nom d'Alpes australiennes vers l'est, et de Pyrénées vers l'autre extrémité: le Bogong, pic le plus élevé, atteint 6,100 pieds. De nombreuses rivières arrosent la colonie; la principale est le Murray, qui est en même temps la plus importante de toute l'Australie; sa longueur est de 1,300 milles; 158 lacs sont répandus ça et là, et leur surface varie depuis 57,000 jusqu'à 40 acres; quelques-uns sont salés.

La population en 1882 atteignait le chiffre de 906,225 âmes. Sur ce chiffre on compte 12,000 Chinois, et à peine 780 indigènes. Par rapport à la densité, on compte 10, 31 habitants par mille carré. Quant à la nationalité, je relève que nous sommes tout au bas de l'échelle dans toutes les colonies australiennes. Nous avons 1,042 Français en Victoria, 1,205 en Nouvelle Galle du Sud, 261 en Queensland, 213 dans l'Australie du Sud, 21 dans l'Australie de l'Est, 28 en Tasmanie, 614 en Nouvelle-Zélande, soit 3,384 Français sur 3 millions 1/2 d'âmes qui peuplent ces colonies.

Pour la religion, en Victoria, 210,070 habitants sont catholiques romains, 4,472 juifs, 11,563 païens, les autres sont protestants de diverses sectes. L'armée compte 3,000 volontaires avec 117 canons, et la marine 372 hommes et 58 canons.

Pour les terres, Victoria a aussi le système de sélection. Le nombre d'acres que chaque personne peut choisir est fixé à 320, au prix de 20 schellings payables en 20 ans, à 1 sch. par an; le sélecteur doit cultiver le dixième de son terrain, améliorer le reste jusqu'à concurrence de 20 sch. par acre, et résider 5 ans sur la terre.

Le revenu en 1882 était de 5,592,362 l. stg.; la dépense de 5,145,764 l. stg. La terre vendue dans la même année comprend 441,443 acres, ayant réalisé 598,079 l. stg.

La terre cultivée comprenait 2,040,916 acres.

Le bétail s'élevait à 280,274 chevaux, 1,287,088 têtes bovines, 10,174,246 moutons, 237,917 porcs.

Les 1,218 bureaux de poste avaient timbré 28,877,977 lettres et 12,383,928 journaux. Les navires entrés dans les ports de la colonie étaient au nombre de 2,089 avec 1,349,093 tonnes; 2,079 étaient sortis, jaugeant ensemble 1,341,791 tonnes. L'importation s'est élevée à 18,748,081 l. stg., et l'exportation à 16,193,579 l. stg. Dans ces chiffres, la laine figure pour 108,029,246 livres, du prix de 5,902,624 l. stg.; le suif pour 13,722,240 livres, du prix de 189,304 l. stg.; les peaux pour 136,105 l. stg.; blé, farine, pain et biscuits pour 3,457,390 boisseaux, de la valeur, de 966,487 l. stg. La dette publique en 1882 était de 22,103,202 l. stg. L'or extrait dans la même année était de 898,535 onces, du prix de 3,594,144 l. stg.

Les 1,355 milles de chemin de fer avaient donné 1,781,078 l. stg. Les 336 bureaux télégraphiques avaient expédié 1,418,769 dépêches.

Les 12 banques, avec un capital de 9,432,250 l. stg., capital versé, avaient un asset de 31,248,586 l. stg., et liabilities pour 25,496,305 l. stg. Les 222 caisses d'épargne avaient reçu, de 122,584 déposants, 3,121,246 l. stg.; 776 sociétés de bienfaisance (friendly societies) comptaient 51,399 membres. Les 58 villes et villages possédaient une propriété imposable de 34,559,353 l. stg., avec un revenu de 458,781 l. stg. Les 2,417 écoles avaient 257,388 élèves inscrits. Sur les 135 élèves de l'Université de Melbourne, 73 avaient été gradués. Le nombre des personnes arrêtées avait été de 26,423, sur lequel 616 avaient passé devant le jury et 402 condamnées. Le nombre des usines était de 2,469, celui des mines de 4,149; on comptait 3,518 églises et chapelles.

Pour l'agriculture, 969,362 acres cultivées à blé avaient donné 8,751,474 boisseaux; 5,732 acres de vignes avaient donné 516,763 gallons de vin, 3,377 gallons d'eau-de-vie, outre 15,543 quintaux de raisin vendus pour la table. Le phylloxéra ayant fait son apparition, une loi prescrit l'arrachement des vignes attaquées et des vignes non attaquées, dans un rayon de 3 milles. Le propriétaire est indemnisé du montant de la récolte d'une année pour l'arrachement des vignes attaquées, et du montant de la récolte de 3 années pour les vignes non attaquées.

Le dimanche, tous les magasins, tous les bureaux, y compris la poste, sont fermés; c'est le bon jour pour visiter les œuvres catholiques. Il y a 70,000 catholiques à Melbourne et plusieurs paroisses; une superbe cathédrale est en construction. Mgr l'archevêque me reçoit avec bonté; c'est un bon vieillard un peu fatigué: les Pères Jésuites, les Carmes, les Sœurs de la Merci et de la Providence, tous Irlandais, ont de nombreux collèges, couvents, orphelinats. J'ai vu aussi une association de jeunes gens sous le nom de Young men Christian Association, et la Société des filles de Marie. À la cathédrale, j'entends une messe chantée par des voix d'hommes et de femmes d'un très bel effet.

Les parcs sont vastes et bien tenus; partout des joueurs d'organini, des vendeurs de glace ou de statuettes, tous Italiens. Au jardin zoologique, je remarque une belle collection de cocotoes, perroquets indigènes à belle crête, de nombreux kanguroos, des opossums, des chats sauvages, des ému ou autruche australienne, le dingo ou chien sauvage, le cassowary, immense dindon; l'oiseau à lyre, le pavo cristatus blanc, le pigeon couronné de la Nouvelle-Guinée, le démon de Tasmanie ou sarcophilus ursinus, petit chien noir et affreux qui tue les moutons; l'aigle sifflant et plusieurs aigles indigènes, de superbes tigres du Bengale, des lions d'Afrique, des ours de Bornéo, des alpaca et llamas de l'Amérique du Sud.

Le jardin est arrangé avec beaucoup de goût: au centre il y a un rond-point avec bancs et tables pour les pique-niques. Dans un des compartiments on a eu la bonne pensée de dresser quelques cabanes des anciens habitants; ce sont des écorces d'eucalyptus inclinées; on y a placé des armes, lances, casse-têtes, boomerangs, les totem ou insignes du clan, les filets, paniers, nattes et autres instruments fabriqués par les Australiens indigènes, et on a ajouté: Telle était la ville de Melbourne il y a 40 ans!

Je me rends aux divers faubourgs de Richmond, Kiew, Brighton, Authorn, etc.; ils ont tous leurs parcs et de magnifiques avenues.

Le 17 décembre, la journée se passe à visiter le palais de l'exposition, les jardins, les musées, les faubourgs et divers personnages. Je suis heureux de trouver une banque française: le Comptoir d'escompte de Paris; M. Phalampin, qui en est le directeur, est plein de bonté pour moi et me renseigne sur beaucoup de choses concernant le pays. Plusieurs des grandes maisons de commerce en Australie sont entre les mains de Belges. Ce sont des jeunes gens envoyés ici par l'Institut commercial d'Anvers. Cette école supérieure de commerce choisit tous les ans les élèves les plus distingués et leur donne 500 fr. par mois durant 3 ans, à condition qu'ils s'établissent à l'étranger dans le pays de leur choix pour étudier et faire le commerce. Tous ces jeunes gens réussissent, souvent ils deviennent chef de grandes maisons et demandent les marchandises belges. Ils sont ainsi bien plus utiles à leur pays que s'ils étaient restés chez eux pour passer quelques années dans la caserne.

Nous n'avons point de consul en ce moment à Melbourne; le chancelier me met en relation avec M. de Castella, qui possède dans le district de Leledale le vignoble le plus important de l'Australie. M. de Castella est de Fribourg (Suisse française), mais par son éducation et ses relations il appartient encore plus à la France; il veut bien m'emmener à son vignoble. Le chemin de fer nous fait bientôt franchir les 40 milles qui séparent Leledale de Melbourne; la contrée est ondulée. Au sortir de la zone des faubourgs, nous entrons dans les forêts d'eucalyptus qui couvrent la plus grande partie de l'Australie. De Leledale à Saint-Hubert, nous avons encore 7 à 8 milles et la voiture de M. de Castella nous prend à la gare pour nous déposer bientôt après chez lui.

Sur un petit mamelon qui domine la propriété, s'élève la maison du maître, flanquée d'une tour pittoresque. Un joli parc au-devant avec ses bouquets d'arbres et ses pelouses parsemées de corbeilles de fleurs. À côté, un superbe verger et fruitier réunit les légumes et les fruits de l'Europe. Derrière la maison, à une certaine distance, sont les ateliers, les caves et les pressoirs. De nombreux bébés viennent au-devant du papa, et j'arrive enfin à la reine du foyer, Mme de Castella, mère de huit enfants. L'aîné est en ce moment à Bordeaux pour suivre la vendange. Il se propose d'étudier ensuite la viticulture en Champagne, sur le Rhin et en Hongrie.

Les vignes sont de toute beauté; je compte jusqu'à 20 et 30 grappes sur chaque cep. Ici sont les chasselas suisses, là les ceps venus de l'Hermitage, sur le Rhône; ailleurs ceux de Bourgogne, ceux de Bordeaux, de Champagne et ceux du Rhin. Chacun donne un vin analogue au pays d'origine. 500,000 pieds sont déjà en rapport, et on continue la plantation. Le défoncement se fait par une triple charrue, et on plante les boutures à 2 mètres de distance en tous sens. On les plantait auparavant à 1 mètre, mais la vigne prenant un grand développement dans ce pays, le premier système rapporte autant que le second et épargne la moitié de main-d'œuvre. Les pampres sont étendus sur fil de fer, et le terrain nettoyé à la charrue deux ou trois fois l'an. Le phylloxéra n'a pas encore paru, mais l'oïdium se voit quelquefois; on le prévient par l'emploi du soufre. Un ennemi bien plus dangereux est la petite sauterelle; lorsque la grappe est encore jeune, elle se pose sur sa tige et en ronge l'écorce; la grappe tombe par son propre poids et le raisin est perdu. M. de Castella compte que ces malheureuses petites bêtes lui ont fait perdre, dans une seule année, plus de 50,000 gallons de vin. Après avoir essayé, mais en vain, plusieurs moyens de s'en débarrasser, il finit par placer dans ses vignes 300 dindons; ceux-ci furent de précieux auxiliaires tant que le raisin était vert; mais, dès qu'il fut mûr, ils préférèrent le raisin aux sauterelles, et on eut deux destructeurs au lieu d'un. Heureusement les sauterelles ne sont pas tous les ans si nombreuses. La grosse chenille est aussi parfois un ennemi à redouter. Ce n'est pas sans peine qu'on se fait vigneron dans les colonies, lorsqu'on ne l'a pas été d'abord dans la mère patrie. On marche par tâtonnements, on perd du temps et souvent les produits: écoutons plutôt M. de Castella lui-même. Dans une brochure qu'il adresse à la Société philomathique de Bordeaux, il dit: «Pour nous éclairer sur le choix à faire parmi tant de méthodes, nous nous mîmes à lire tous les livres sur le vin, que nous pûmes nous procurer: Chaptal, Pellicot, le comte Odart, d'Armailhac, Guyot, Vergnette, Lamotte, et d'autres encore. Malheureusement, notre manque d'éducation viticole préalable nous empêchait souvent de les comprendre, et notre expérience était trop restreinte pour nous mettre à même de choisir parmi tant d'enseignements divers ce qui convenait à chacun de nous, selon le climat et la nature des cépages.» Durant plusieurs années, le vigneron inexpérimenté fut obligé de passer à l'alambic une grande partie de sa récolte. Quelquefois ce fut le hasard qui vint à son aide et voici comment il le raconte lui-même dans sa brochure: «À plusieurs reprises des tonneaux de vin blanc placés à l'écart à la vendange se trouvèrent oubliés et ne furent pas remplis en même temps que les autres: L'un d'eux, un fût de 20 hectolitres environ, fut trouvé en vidange cinq semaines après qu'il avait été rempli de moût, le vin en était parfait; et, conservé longtemps, à dessein, il demeura un des meilleurs de ma cave. Par degré, à chaque vendange, je prolongeai l'intervalle entre le jour d'entonnement du moût, et le jour du remplissage jusqu'à la bonde.»

Néanmoins, tant de persévérance et de sacrifices étaient encore loin de recevoir leur récompense. Les Australiens aimaient le vin alcoolisé, la plupart des vignerons le droguaient avec de l'alcool et du sucre, et la réputation des vins coloniaux était tombée si bas que «douze ans après que j'avais commencé à planter, dit encore l'auteur de la brochure, la vigne était devenue une propriété si mauvaise que le coût d'arrachement était calculé dans toute évaluation de terre cultivée en vignes.»

Enfin des jours meilleurs arrivèrent pour les vignerons, grâce à la persévérance des plus intelligents.

À l'exposition universelle de Melbourne, l'empereur d'Allemagne avait offert un prix composé de 7 surtouts d'argent doré, d'une valeur de 25,000 fr., qui devait être adjugé à celui des exposants australiens dont le mérite artistique et industriel serait le mieux démontré par les hautes qualités de son produit. Le jury alloua ce prix à M. de Castella pour les vins de Saint-Hubert. Plusieurs autres récompenses, à diverses expositions, suivirent cette première distinction; les acheteurs se multiplièrent, et aujourd'hui c'est non seulement d'Australie, mais de Londres que M. de Castella reçoit des commandes de vin.

La moyenne de rendement est de 40 hectolitres par hectare et le coût du travail de 150 fr. par hectare et par an. Le prix du vin varie entre 15 et 35 schellings par caisse de 12 bouteilles.

La soirée se passe à bercer les gentils bébés à la balançoire et en causeries diverses, sous le ciel étoile. Le lendemain nous visitons la cave. Elle est à 2 étages et couvre 2,000 mètres carrés. Tout y est combiné pour diminuer la main-d'œuvre. Les charrettes apportent les paniers sous une bascule qui les prend et les déverse dans une machine à broyer. Le jus passe au tamis et s'en va dans les cuves; 25,000 kilos par jour sont ainsi broyés: Après 8 à 10 jours, le vin s'en va dans d'immenses fûts par des tuyaux en caoutchouc, et celui du pressoir est mis à part. Par ce système, le vigneron évite la nécessité de soutirer fréquemment les vins pour enlever le déchet. Il ne les soutire qu'une fois en 2 ans, les clarifie pour, mettre en verre, et les vend après 6 mois de bouteille. La cave renferme à l'heure actuelle pour plus d'un million de francs de vin. J'en déguste les diverses variétés; ils correspondent aux noms qu'ils portent: Hermitage, Bordeaux, Rhin, etc.; mais ils sont naturellement un peu plus forts à cause du climat plus chaud.

M. de Castella emploie une quarantaine d'ouvriers qu'il traite en bon père de famille; je le vois ordonner une distribution de vin, et il rend heureux son jardinier en lui remettant une belle pipe neuve. Même à Saint-Hubert, je trouve un Piémontais que M. de Castella emploie comme charron: il n'y a pas un coin du globe où je n'aie trouvé ces enfants des Alpes les plus endurants parmi les travailleurs.

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Forêt de fougères arborescentes.

M. de Castella ne cultive pas seulement la vigne; sa propriété compte 1,500 hectares, il en loue une partie au prix d'environ 25 fr. l'hectare, nourrit 3,000 moutons, et sème de l'avoine qui produit de 30 à 40 hectolitres à l'hectare. En ce moment, il projette une industrie nouvelle, la préparation du lait concentré.

L'aimable propriétaire aurait voulu me retenir encore un jour pour me conduire chez son frère, qui a un vignoble près de là, et me faire visiter dans les environs de belles cultures de houblon tenues par les indigènes de race croisée; mais je dispose de peu de temps, et j'ai déjà organisé pour le lendemain une excursion à Ballarat.

Je prends donc congé de Mme de Castella; Monsieur m'accompagne en voiture avec plusieurs enfants. Nathalie, jeune fille de 10 ans, tient les rênes, et bientôt, au point où je trouve la diligence, je donne le dernier adieu à M. de Castella et à ses enfants. Je souhaite mille bénédictions à cette bonne famille, et poursuis ma route dans le nouveau véhicule. J'y trouve deux familles qui reviennent d'une excursion aux montagnes voisines couvertes de sassafras et de fougères arborescentes. Apprenant que je suis Français, les deux maris me prient sérieusement de faire mon possible pour que mon pays n'envoie pas les convicts en Océanie. Les journaux les ont tellement effrayés, que sur ce point ils ont presque perdu leur calme raison. Je les rassure de mon mieux, et leur fais observer que l'Australie avec ses colonies si prospères a pourtant eu les convicts pour point de départ. Nous traversons de nouveau les belles, forêts d'eucalyptus dans leurs innombrables variétés, et descendons à Leledale 2 heures avant l'arrivée du train. J'en profite pour visiter la ville. Avec ses 350 habitants elle est plutôt une ville future. Il y a presque autant d'églises que de maisons. J'en vois une qui porte pour titre Leledale Tabernacle, serait-ce pour des Mormons? Au sortir de la ville, je m'assieds près d'un grand arbre pour écouter le chant d'une bergère qui pousse ses vaches devant elle; ce doit être une Irlandaise. Enfin, le sifflet de la locomotive se fait entendre, et quelques heures après je suis à Melbourne.

Le 20 janvier, à 6 heures 1/2 du matin, je monte en chemin de fer en route pour Ballarat. La voie suit la baie jusqu'à Geelong, second port de Victoria. Après Melbourne c'est là qu'on embarque le plus de laine et de suif. La route ensuite pénètre dans les forêts d'eucalyptus; cet arbre a de nombreuses variétés: les uns sont blancs et perdent l'écorce, c'est l'eucalyptus globolus qu'on a propagé en Europe. Le bois en est léger, peu compacte et impropre à tout usage; le string bark, par contre, a une rude écorce qu'on détache pour la toiture ou les parois des maisons du pionnier; son bois est très dur et bon pour la construction; les autres variétés ont chacune leur spécialité pour l'emploi du bois ou de la feuille. Celle-ci est distillée et donne une huile qu'on dépure, on l'emploie beaucoup comme désinfectant, et pour combattre les maladies des voies respiratoires. On le prend par intervalles de 4 heures, à la dose de 6 gouttes, sur un morceau de sucre, ou bien réduit en teinture et par quelques gouttes délayées dans 1/4 de verre d'eau; ou bien encore par aspiration, en mettant quelques gouttes dans l'eau bouillante versée dans un plat. On le couvre d'un linge et on passe la tête dessous pour respirer la vapeur.

On l'emploie aussi pour la composition d'un baume excellent pour les plaies. Au milieu de tous ces eucalyptus, je lis les journaux du jour.

Pendant que j'étais à Melbourne, on venait de condamner à 12 mois de prison avec travaux forcés, un certain Samuel Nathan, propriétaire de maisons, pour le fait d'avoir loué des chambres meublées à des filles légères. Le jugement disait que c'était là travailler à la démoralisation de la communauté et à la perte des jeunes gens. Je m'attendais à voir les journaux protester et crier à l'intolérance. Au lieu de cela, je trouve dans leurs colonnes une lettre par laquelle le chef de police félicite le policeman qui a fait le procès-verbal, et les journaux, non seulement applaudissent, mais ils ajoutent qu'il ne suffit pas d'éloigner ces malheureuses que la société repousse, et qui sont forcées de porter plus loin leur triste industrie; mais qu'il faut encore couper le mal à la racine en obligeant tout séducteur à réparer sa faute en épousant sa victime. Qu'on est loin de ces idées dans d'autres pays!

Une des plaies des pays anglo-saxons, c'est la manie des paris durant les courses de chevaux. On voit en Angleterre, pour les courses du Derby, le Parlement suspendre ses séances, et on dirait que les Anglais se transforment dans ces occasions en autant de Chinois. Ici les honnêtes gens et le gouvernement font des efforts pour diminuer ce mal. En Victoria, non seulement on condamne les organisateurs de sweeps qui recueillent des sommes à parier sur tel ou tel cheval; mais la poste a même la faculté d'ouvrir toute lettre qu'on suppose contenir une correspondance à propos de sweeps.

Tous les jours les journaux donnent le compte rendu des séances des tribunaux. J'y lis toujours une quantité de condamnations à l'amende ou à la prison contre les blasphémateurs, les teneurs de mauvais propos, les insulteurs de femmes, et contre ceux qui vendent ou qui travaillent le dimanche.

Tout Australien trouve bien naturel que les tribunaux prennent souci de la morale publique et de la loi divine; il sait que toute violation de l'une ou de l'autre ne peut être qu'au préjudice de toute la communauté. Dans une occasion, un témoin s'est refusé à prêter le serment en justice, en protestant qu'il ne savait ce que c'était; mais il revint bientôt à d'autres sentiments et s'exécuta lorsqu'il se vit menacé de deux jours de prison pour mépris de la Cour. Les condamnations pour mauvais traitement des animaux sont aussi assez fréquentes.

Un journal, sous le titre de Struggle for life (lutte pour la vie), fait une curieuse statistique pour savoir qui du riche ou du pauvre vit plus longtemps. Il trouve que sur 1,000 personnes nées dans les familles aisées, après 5 ans il y en a encore 943 en vie; pendant que sur 1,000 personnes nées dans les familles pauvres, il n'en reste plus que 655. Après 50 ans, il reste des premiers 557 et des seconds 273. À 70 ans, les riches sont encore 235 et les pauvres 65. La moyenne de la vie, parmi ceux qui sont nés dans l'aisance, est de 65 ans, et celle de leurs frères pauvres est de 32 ans.

Depuis 3 jours les journaux sont remplis de dépêches, à propos de 3 enfants égarés dans la forêt, et aujourd'hui ils chantent victoire: les bébés sont retrouvés.

Le fait s'est passé à Stawell, petite ville de 7 à 8,000 âmes, à 176 milles de Melbourne; 3 petites filles de 6, 4 et 3 ans s'étaient égarées dans les bois. Les premières recherches n'ayant donné aucun résultat, et la population s'apitoyant sur le sort des parents et des enfants, le maire convoqua les personnes de bonne volonté. Tous les travaux sont suspendus pour que chacun puisse prêter son aide; les écoles mêmes sont fermées, afin que les enfants les plus grands aident à la recherche. On forme un plan, on se partage les quartiers et 3,000 personnes, hommes et femmes, les uns à cheval, les autres à pied, partent dans toutes les directions, à la recherche des égarées. Le soir, la plupart sont rentrés, mais sans les enfants. Le lendemain on combine un plan nouveau, les bandes s'éparpillent davantage, et enfin la grande cloche annonce que les enfants sont retrouvées; une voiture les ramène enveloppées dans des couvertures et a peine à fendre la foule pour arriver aux parents. Tout le monde est dans la jubilation. Voici ce qui s'était passé: 5 enfants, dont 2 garçons, jouaient au bord de la forêt et cueillaient des fleurs lorsqu'une discussion s'éleva à propos d'un bouquet et sur le chemin à prendre au retour. Les 2 garçons revinrent à la maison, les 3 petites suivirent une autre direction qu'elles croyaient la bonne. Les garçons rapportèrent que leurs compagnes avaient pris une fausse direction; mais, on en fit peu de cas. Ce n'est que le lendemain que l'on se mit à la recherche. L'aînée des petites filles prit les deux autres, une à chaque main, et continua à marcher droit devant elle. Lorsque la nuit arriva, elles posèrent leur chapeaux et s'endormirent sur l'herbe en regardant la lune qui était, disaient-elles, sur un grand arbre. Le lendemain, lorsque le jour parut, elles continuèrent à marcher; elles arrivèrent à une maison inhabitée et trouvèrent un pommier; l'aînée cueillit des pommes et en donna à ses petites compagnes; puis arrivée à un ruisseau, elle prit de l'eau dans son chapeau et leur en donna à boire. Elles continuèrent ainsi à marcher pendant le jour, et à dormir la nuit sur l'herbe, lorsqu'elles furent rejointes par un policeman à 11 milles (environ 17 kil.) du point de départ. Il est beau de voir, cet esprit de solidarité qui pousse toute une population à quitter ses travaux pour se mettre à la recherche de ces 3 petits êtres![Table des matières]

CHAPITRE XXVIII

Ballarat. — Une distribution de prix. — À la visite d'une mine d'or. — Le cheval Charlee. — Creswick. — La mine d'or alluviale de Mme Berry. — Les salaires. — Arendale et l'ouvrier gentleman. — Le lac Windermere. — Le lac Burumbeet. — Huit kilomètres à travers les paddocks. — La station d'Ercildonne. — Un mérinos de 200 livres. — Les enchères chez Samuel Wilson. — Au galop avec un apprenti. — Départ pour Sydney. — Les vacances de Noël. — Un propriétaire et le jury. — Un vélocipédiste imprudent. — Encore l'eucalyptus. — Wodonga. — Albury. — Les Fallon's-Cellars. — La famille Frère. — La villa Saint-Hilaire. — Un laboureur apprenti. — On se fait maçon et menuisier. — Dix-huit kilomètres à cheval. — Coût et produit d'une vigne. — La nouvelle loi agraire. — Budget d'un squatter débutant. — Les colons allemands. — Pour cantonnier une lanterne et un drapeau. — Un run de 600,000 moutons. — Arrivée à Sydney.

Ballarat, la ville de l'or, date de 1851, époque où le premier or y fut découvert. Elle compte déjà environ 40,000 habitants. Elle est divisée en deux: Ballarat est et Ballarat ouest, ayant chacune sa municipalité. Les rues sont larges et flanquées de beaux hôtels et de riches maisons de banque. En quittant les quelques rues destinées aux affaires, on entre dans de belles avenues de 40 mètres de large, plantées de chênes, d'eucalyptus, de peupliers, et bordées de gracieuses maisonnettes entourées de jardins fleuris. La cathédrale catholique, l'hôpital, l'orphelinat sont de beaux monuments. Je me dirige vers l'habitation de l'évêque, située au bout de la ville, dans un splendide jardin. Mgr Moore n'est pas chez lui, il préside la distribution des prix au couvent de Lorette; je m'y rends aussitôt. Les parents remplissent la vaste salle décorée de dessins, de broderies et tapisseries exécutés par les élèves. La fête commence par la récitation d'un compliment à Monseigneur, puis une réunion de grandes jeunes filles vêtues de blanc s'avance et récite une petite pièce; une autre troupe d'élèves plus petites, vêtues de jaune, montrent leur talent musical dans l'exécution d'un morceau à 16 mains; ensuite arrive la 3e division, qui subit l'examen de catéchisme, enfin les bébés-fillettes, puis les bébés-garçons montrent aussi leur petit savoir par des fables et poésies.

Le nombre d'élèves est de 120; il n'y a point d'internat; ils sont bien l'exception dans ces colonies, et elles ne s'en trouvent que mieux.

Monseigneur m'adresse à une personne qui me donne des lettres pour visiter tout ce qu'il y a d'intéressant dans le pays et dans les environs. Sans lettres, on risquerait de ne point être reçu.

Je me rends d'abord à la mine connue sous le nom de Band and Albion Consols Cy. C'est une des plus importantes et située non loin de la ville. Je vois en passant une grande filature de laine et partout des puits de mines avec leur machine à vapeur, et un grand échafaudage pour l'extraction du minerai. Arrivé à l'usine, guidé par un agent de la Compagnie, je revêts un costume en toile cirée, chapeau idem et grosses bottes; puis je passe sur la cage qui doit me descendre au fond du puits. Ce n'est pas sans émotion que je me vois précipiter dans les ténèbres, sentant l'eau couler de tous côtés. Je me rappelle qu'il y a 3 jours, 4 ouvriers ont été jetés au fond de ce même puits, et y ont trouvé la mort par une simple inadvertance de celui qui fait fonctionner la machine. Mais je ranime ma confiance dans mon bon ange et j'arrive au fond à 700 pieds de profondeur. Là on allume une bougie, et nous marchons par l'eau et par la boue dans une infinité de galeries pour trouver la veine où travaillent les ouvriers. Ils emploient la poudre, et dans les endroits humides la dynamite; ils faisaient usage, pour le percement, d'une machine à vrille, mais on y a renoncé: la Compagnie a aussi éclairé la mine à l'électricité pour quelque temps, mais elle trouvait son emploi trop cher, et ne se sert plus que de bougies. Les ouvriers sont en petit nombre en ce moment; la veine est peu productive; 3 escouades de 40 hommes chacune se succèdent chaque 8 heures; ils gagnent environ 50 fr. par semaine. Ils paient 6 pence par semaine à la caisse de secours mutuels, et en cas de maladie ou de blessures occasionnées par la mine, ils reçoivent 25 fr. par semaine pour la première année, et 15 schellings durant les 6 mois suivants. La mine a déjà donné 22 tonnes d'or. C'est avec bonheur que je reviens à la surface, et que je revois le soleil. Mon cicérone me montrant le directeur, qui est un colosse, me dit: Il a déjà eu pour sa part plus d'or qu'il ne pèse. Les 20,000 actions de 1 l. stg. chaque ont valu jusqu'à 10 l. et donné un dividende de 2 sch. par semaine. Nous visitons l'usine. Le minerai porté à la surface est pilé sous des marteaux et grillé pour le délivrer du soufre et de l'arsenic, puis tourné dans des tonneaux avec le mercure qui l'amalgame. On sépare un oxyde de fer qui est vendu pour couleur, puis l'or séparé du mercure par évaporation est passé au creuset et réduit en lingots. On pile en ce moment 150 tonnes de minerai par jour.

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