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À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2

PRÉFACE (continued 3)

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Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

Mexique.—Guanajuato.—Puits d'extraction de la mine Valenciana. (600 mètres de profondeur.)

Nous reprenons nos chevaux et grimpons la montagne pour atteindre le puits principal de la mine la Valenciana, une des plus anciennes. Son exploitation remonte à 1740. Le patron nous accompagne. Nous traversons des montagnes de débris extraits depuis plus de 100 ans, qu'on trie à nouveau. Les moyens perfectionnés actuellement en usage permettent d'en extraire encore une certaine quantité de minerai. Le puits a 600 mètres de profondeur. Trois machines à vapeur de 30 chevaux chaque font tourner 16 cylindres sur lesquels s'enroulent des câbles d'acier qu'on change tous les deux ans. Comme il faut porter de très loin l'eau douce destinée à la chaudière, la vapeur qui a servi est recondensée et convertie en eau. Celle qu'on extrait du puits est trop saturée de matières minérales. Pour la boisson des ouvriers, on apporte aussi de loin des barils d'eau à dos de mulet. Ce sont des mules qui charrient aux diverses haciendas le minerai. On les voit défiler par centaines. Deux autres puits fonctionnent de la même manière. Ils ont 11 mètres de diamètre et un d'eux a 800 mètres de profondeur. Chaque câble monte son fardeau 8 fois par heure. La mine emploie un millier d'ouvriers et extrait par semaine 1,600 charges de minerai donnant à peu près 5,000 piastres. Le salaire est le même que dans l'autre mine. La paye se fait le samedi soir. Le repos du dimanche est respecté par tous les mineurs. Nous suivons divers sentiers dans la montagne et arrivons à la mine de Nopal. Là, comme partout, les employés sont armés de leur revolver. Le propriétaire me donne un guide et nous suivons un tunnel, puis nous descendons des milliers de marches et pénétrons dans de nombreuses galeries qui se ramifient en tous sens. Le puits d'extraction a 500 mètres de profondeur. Le minerai, les pierres et l'eau sont extraits au moyen d'un cylindre mu par la vapeur et deux cylindres mis en mouvement par des mules.

La mine est pauvre en ce moment; le minerai extrait ne donne qu'environ 2,000 piastres par semaine. On est à la recherche de meilleurs filons. Le métal riche est exporté, l'autre est envoyé à la Monnaie que l'État possède à Guanajuato et frappé en piastres mexicaines.

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Mexique.—Guanajuato.—Molino de la Hacienda de San-Juan.—Broyage des minerais d'or et d'argent.

Quelques propriétaires de mines ont leurs haciendas; d'autres vendent leur minerai aux propriétaires d'haciendas de mineria. On appelle ainsi l'usine qui pulvérise le minerai pour en extraire le métal. Nous descendons la montagne et venons visiter la principale hacienda du pays: celle de San-Frances-Xavier. Comme la nuit approche, on me donne un garde pour m'accompagner. À la hacienda, je vois une centaine de mules pour mettre en mouvement les machines. Le minerai, par quantité de 500 quintaux par jour, est jeté dans des moulins pour être réduit en petits morceaux. De là il tombe dans une salle au dessous qui contient 50 arastras, ou lourdes pierres mues chacune par deux mules, sous lesquelles le minerai se pulvérise. Mélangé à l'eau, il forme une pâte terreuse qui va dans un réservoir et de là sur un séchoir en briques ou en ciment. On peut alors essayer le degré de richesse du minerai. Cette opération est faite par un essayeur public contrôlé par celui de la Hacienda. Le prix qui sera payé au propriétaire de la mine est basé sur ce degré de richesse établi par l'essayeur. La salle qui contient les 50 arastras s'appelle galera, parce qu'elle est tenue sous clef et que les ouvriers ne peuvent en sortir qu'à de certaines heures.

Après avoir séjourné sur le séchoir un certain nombre de jours, la pâte devenue malléable est portée au Lavadero. Là elle est mélangée avec le mercure, en espagnol azoque. Quatre meules tournent la pâte noyée dans l'eau, qui emporte les matières étrangères et laisse au fond le métal amalgamé avec le mercure. Cet amalgame est porté à l'azoqueria, salle où l'on sépare le mercure au moyen d'un philtre en peau. Le métal est ensuite posé dans le candelero, vase en fer enfermé dans une cloche de même métal entourée de charbons. La chaleur évapore le mercure restant, et cette vapeur est concentrée de nouveau au moyen d'un courant d'eau. Le métal pur reste ainsi dans le vase et on le prend pour l'envoyer à la Monnaie. Dans cet établissement de l'État, on sépare l'or de l'argent et on frappe les piastres. Le coût de l'opération est d'environ 3%. La quantité de mercure qui s'échappe dans chaque opération est calculée à 5%. À l'hacienda, les meilleurs ouvriers sont payés 4 piastres par semaine; les autres gagnent 4 à 5 réaux par jour. L'Hacienda de San-Xavier envoie à la Monnaie du métal pour environ 200,000 piastres par an.

Il est nuit close lorsque nous quittons l'établissement. Nous suivons des sentiers solitaires et pénétrons de nouveau dans les quartiers ouvriers. À l'approche des églises, nous entendons le chant des litanies; ces braves gens, après avoir reçu leur paye du samedi, clôturent la semaine par le salut.

À l'hôtel, je rencontre un jeune couple en voyage de noce. Ce sont des juifs de New-York, et en véritable juif, l'époux cherche à me vendre pour 40 piastres une Histoire des États-Unis qui en vaut 2.

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Mexique.—Guanajuato.—Ateliers de la Hacienda de San-Juan.—Pulvérisation des minerais d'or et d'argent.

Le 7 octobre, jour de dimanche, les églises sont remplies de peuple, qui, faute de chaises, se tient accroupi par terre. À l'élévation plusieurs lèvent les mains en l'air en signe de supplication. Quel dommage qu'on laisse ensuite empoisonner ce bon peuple par le vino mescal. Cet extrait d'aloès distillé à 22 degrés, ajouté au spectacle des courses de toros, le rend féroce. Les affiches de la Corrida sont sur tous les murs. Au surplus des saltimbanques parcourent les rues avec musique, portant des placards où sont dessinées les scènes du combat pour entraîner les gens.

Ne pouvant visiter la Monnaie, je me rends à l'Hôpital. Je n'y vois pas l'ordre et la propreté qu'entretiennent dans ces établissements les Sœurs de Charité. Pendant que je parcours les salles, quelques jeunes gens m'abordent et m'interpellent ainsi: Es vousted dottor? Comme je sais que les Espagnols appellent dottor, aussi bien les avocats que les médecins, je réponds: si senôres. Ils me prient de me laisser conduire à l'inspection de quelques cas graves et difficiles pour connaître mon appréciation. Je vois alors que j'ai affaire à des étudiants en médecine; je n'ose reculer, et me décide à jouer mon rôle jusqu'à la fin. Le premier cas concerne un pauvre ouvrier qui a été frappé par une mine de dynamite. Les deux yeux sont crevés, la figure est horriblement noircie et déchirée, le bras droit amputé; mais le malade respire librement. «L'appareil respiratoire est libre, dis-je à ces jeunes gens, tout espoir n'est pas perdu. Ce que vous avez à craindre c'est la gangrène, il faut l'en préserver par l'acide phénique.»—C'est ce que nous faisons, répondent les élèves, contents de voir que mon avis coïncide avec le leur. Ils me conduisent dans une autre salle et me montrent un pauvre cordonnier qui a sur l'épaule une énorme excroissance de chair. En y appliquant le doigt on sent le battement égal à une forte palpitation. Un de mes fermiers avait eu la même maladie; trois docteurs voulurent l'opérer, mais il mourut par suite de l'hémorrhagie. Je crus donc pouvoir dire à ces bons étudiants: Gardez-vous de l'opérer; il pourra vivre ainsi encore des mois et des années. Ils répliquent: Le professeur hésite en effet beaucoup à tenter l'opération. Me voici donc sauvé encore pour cette fois. Le troisième cas concerne un pauvre ouvrier qu'on vient d'amener; il a reçu une balle dans le ventre; un morceau d'entrailles est sur le lit, un autre morceau sort du trou béant; la balle reste à l'intérieur: Tout ce que vous pouvez faire, c'est de lier l'intestin, le cas me paraît désespéré, les aliments ne pouvant plus suivre leur voie naturelle. Telle est leur opinion. Je respire enfin voyant qu'ils n'ont plus d'autres cas à me montrer; je leur dis adieu et m'en vais tout étonné de mon aventure, mais jurant qu'on ne m'y reprendra plus.

En fait d'autres œuvres, j'apprends qu'une Conférence de charité fait les frais de trois écoles réunissant 200 enfants; que les dames de charité entretiennent aussi plusieurs écoles de filles, qu'une loterie fait les frais de l'établissement des enfants trouvés, et que le curé a organisé une école d'arts et métiers. Le pays manque d'eau, soit pour l'irrigation, soit pour les besoins des mines. Le gouverneur m'avait parlé d'un projet de barrage pour recueillir les eaux des montagnes. On formerait ainsi un lac artificiel qui fournirait l'eau à un prix rémunérateur. Il désirait que ce projet fût signalé aux capitalistes étrangers. Il me remet aussi le mémoire imprimé concernant l'État libre et souverain de Guanajuato. Ce mémoire a été lu par lui à l'ouverture du dixième Congrès de cet État. J'y relève que l'État de Guanajuato a une population de 968,113 habitants, que le revenu en 1881 a été de 597,146 piastres, et les dépenses de 590,709 piastres; que l'État possède 433 écoles primaires instruisant 17,211 enfants; mais que 176,411 restent sans instruction; que les écoles secondaires et supérieures coûtent fort cher et donnent un petit nombre de médecins, d'avocats et d'ingénieurs. Chaque élève gradué a coûté à l'État 7,199 piastres pour les avocats, 5,185 piastres pour les ingénieurs, 7,094 piastres pour les médecins; que la bienfaisance administrative a été fort chère et insuffisante, et qu'il importe de s'en décharger sur la charité et l'initiative privée; que le registre civil pour 1881 accuse 21,047 naissances, 3,932 mariages et 34,032 décès. À ce propos, le gouverneur se réjouit de ce que la mortalité n'excède plus que d'un tiers les naissances, pendant que, les années précédentes, cet excédent atteignait la moitié et même les deux tiers. Parmi les maladies dominantes, je remarque la petite vérole. À l'article mineria, je vois qu'en 1881, dans l'État, 128 mines ont été dénoncées, et 114 enregistrées; que le nombre des mines actuellement en exploitation est de 52, et celui des haciendas de beneficio de 38. Les 602 hommes de troupes de ligne et les 430 cavaliers que l'État équipe pour la sûreté publique ont coûté 293,510 piastres.[Table des matières]

CHAPITRE XII

Départ de Guanajuato. — Silao. — La presse. — Lagos. — Route à Ojuelos et à San-Luiz de Potosi. — San-Luiz. — Le Gouverneur. — L'école de artes y oficios. — Le départ. — La femme du postillon. — Je suis seul voyageur. — Le brigandage. — Les villages de l'intérieur. — Un perroquet traître. — Les mendiants. — Une nuit à Chalca. — Un Barcelonnette. — Un ancien colonel garibaldien.

Dans l'après-midi, je quitte Guanajuato, et à la station de Silao je trouve la musique municipale jouant à la gare pour égayer les voyageurs. À 5 heures le train de Mexico entre en gare, et je m'y installe pour arriver le soir à Lagos, point extrême de la ligne en ce moment. Durant le trajet, je lis les nombreux journaux que j'achète un peu partout sur le parcours. On peut savoir par eux ce qui se passe dans les diverses villes.

Le dimanche, presque tous ces journaux impriment autant de poésie que de prose, et je constate qu'ici comme dans les autres nations latines, le rôle de la presse se réduit trop souvent à des personnalités et à des passions de parti. Après les avoir lus je sais toutes les intrigues et connais toutes les épithètes dont les adversaires se décorent; mais des vrais intérêts du pays, du commerce, de l'agriculture, de l'industrie, il en est rarement question. Dans quelques jours, lorsque j'aurai passé la frontière, le dernier des journaux américains me dira ce que rapportent les mines, ce que promet la récolte, combien de droits de douane ont été perçus dans la semaine, le prix des terres et leur rendement, leur situation, les machines et inventions nouvelles, etc.

Enfin, à 8 heures du soir, je suis à Lagos. Dans cette ville de 20,000 habitants, je ne trouve qu'une mesquine auberge où on m'installe dans une chambre à deux lits, ayant une seule porte pour toute ouverture. Après le souper, je me mêle aux promeneurs qui écoutent une assez bonne musique sur la place; puis je vais prendre mon repos à côté d'un Canadien, marchand de machines, mon compagnon de chambre. Ce repos ne sera pas long. Les trains de Mexico partent à 4 heures, et les diligences pour Guadalajara et Zacatecas partent d'aussi grand matin: on éveille les passagers à 3 heures, et ils ne ménagent pas le bruit.

À 6 heures du matin, je suis moi-même installé dans la diligence de San-Luiz Potosi. La distance de Lagos à Saltillo est d'environ 180 lieues. La diligence la franchit en six jours, par une moyenne de 30 lieues par jour. Le prix est de 40 piastres (200 fr.) mais les bagages paient presque autant. Pour un aroba (25 livres), le port est gratuit, pour chaque autre aroba on paie 6 piastres, plus d'un franc la livre.

La diligence est une grande voiture dont la caisse peinturlurée repose sur des lanières de cuir. Des rideaux de cuir ferment les côtés. À l'intérieur il y a trois sièges à quatre places chacun; le siège du milieu est mobile; une courroie mobile y sert d'appui aux passagers. Heureusement nous ne sommes pas au complet; 9 au lieu de 12. Sur l'impériale, le cocher ne veut personne que ses deux postillons, à cause des difficultés de la route. Les sacs de cuir contenant la malle pour les États-Unis encombrent le derrière de la voiture; 8 mules nous entraînent au grand galop. Elles reprennent bientôt le petit pas; nous sommes encore dans la zone des pluies. Les chemins sont des lacs ou des fondrières; nous avançons péniblement. Les champs de maïs sont clôturés par des haies de cactus gigantea. Les villages portent les traces des dernières guerres. Plus loin nous atteignons des collines arides. Nous montons au pas les raides pentes, mais nous dégringolons au galop les descentes à travers les rochers. Nos têtes heurtent contre la voiture ou les unes contre les autres; parfois les sursauts les envoient au plafond. Une dame, qui est pourtant indigène, s'effraye, et à tout instant, lorsque la voiture se penche à droite ou à gauche, elle se cramponne au voisin en criant: abajamos! abajamos! Nous tombons, nous tombons. Toutefois, la frayeur ne l'empêche pas de fumer sa cigarette.

Vers 11 heures, on nous fait déjeuner dans une petite auberge. J'y remarque une bonne vieille qui doit avoir au moins 110 ans; sa peau est un vrai parchemin. Je lui parle, elle répond avec grâce, tout en se voilant avec sa mante par modestie. Nous continuons notre route, aussi pénible que le matin, et vers 6 heures 1/2 du soir, nous arrivons à Ojuelos, petite ville de 5,000 habitants. On m'installe à l'auberge dans une chambre à deux lits, sans fenêtre. Toutes les chambres ouvrent sur la cour intérieure, où sont remisées les voitures. C'est un peu comme les auberges de la Chine.

Je demande un bain pour me délivrer de la poussière, on m'en promet un pour le matin, si je veux bien le prendre dans une cuve.

Le lendemain matin à 5 heures je cherche ma cuve, mais l'eau s'était enfuie par les douves mal jointes. À 6 heures nous remontons en voiture. La bonne humeur est générale. On lie bientôt amitié dans ces diligences comme entre compagnons de la même infortune. La zone des pluies est franchie, et la poussière que les roues envoient dans la voiture nous étouffe. Le nouveau conducteur me permet de m'installer sur l'impériale. J'y jouis d'une belle vue et d'un air respirable, mais bientôt le soleil a brûlé ce qu'il a pu atteindre de ma peau; elle tombera. Il n'est pas mauvais parfois de faire peau neuve. Les diverses haciendas que nous rencontrons ont des barrages qui leur permettent de recueillir dans de petits lacs artificiels l'eau nécessaire. Des vols de canards sauvages y prennent leurs ébats. De ma position élevée, je peux voir de nombreux lapins et lièvres près des buissons me regarder avec curiosité. Parmi les voyageurs, un Espagnol les tire de temps en temps, mais sans succès. Tous les passagers ont carabine, ou tout au moins revolver et coutelas. Je suis le seul qui, pour toute arme n'ai que mon couteau de poche, long de 7 centimètres. À 10 heures on me fait remarquer une croix. Elle est collée à une des parois de la chapelle élevée sur la Hacienda de Depetate. Cette croix rappelle la mort du général Ramon de Miramon, fusillé contre ce mur. Il était frère du général Miramon, fusillé à Queretaro avec l'empereur Maximilien. Vers 11 heures on nous descend à San-Antonio. À l'auberge, pour déjeuner, on ne nous donne que des os. La route suit toujours des montagnes arides; il me semble traverser les Castilles ou le département des Basses-Alpes, mais un département grand comme la France. À 3 heures 1/2 nous apercevons les nombreuses coupoles de San-Luiz de Potosi. Nous traversons la plaine, où le paysan arrose le blé au moyen de norias, et à 4 heures nous sommes dans cette capitale de l'État de San-Luiz de Potosi.

Ma première visite est pour le gouverneur. Il est au Conseil, et je remets à son secrétaire la lettre que j'avais apportée de Mexico. J'avais aussi une lettre pour M. Exiga, directeur de l'école de artes y oficios, et tout en me rendant chez lui, je visite la ville. La plaza de arme, où est mon hôtel, est digne d'une grande ville. Une belle statue de bronze y occupe le centre d'un magnifique square. Les maisons sont en adobe et à un rez-de-chaussée: quelques-unes ont un étage au dessus.

Les rues sont droites et larges dans la ville nouvelle, et étroites dans la vieille ville. Quelques églises, comme la cathédrale, sont vastes et belles; d'autres sont surchargées de dorures, de sculptures, et d'ornements de toute sorte à la manière espagnole. Partout l'image de la Trinité, consistant en trois figures d'hommes absolument semblables; et partout aussi ces laides statues habillées de chiffons de toutes couleurs. Un parc aux abords de la ville est assez vaste, mais entièrement négligé.

San-Luiz est une des villes importantes du Mexique. Après Mexico, qui compte 200,000 habitants, Léon en possède 100,000, Guadalajara 80,000, Guanajuato 70,000, et San-Luiz 50,000.

J'arrive enfin chez M. Exiga, qui a la bonté de me faire visiter son école. Elle réunit 130 garçons internes, répartis en 7 ateliers de serruriers, menuisiers, cordonniers, imprimeurs, etc. Ces enfants apprennent aussi le dessin linéaire et d'ornement, la tenue des livres, l'anglais, le français et la musique. L'Indien a de grandes dispositions pour la musique. Dans la cour, une quarantaine d'enfants exécutent de jolis morceaux sur des instruments à vent. Le maestro est un Indien qui est devenu une vraie célébrité dans son art. Cette école a été fondée par le gouvernement et vit à ses frais. C'est de l'argent bien employé.

Je prends rendez-vous avec M. Exiga pour la soirée.

À l'hôtel je trouve une lettre que m'envoyait M. Guttierez, gouverneur de l'État. Il me recommandait à M. Jésus Sanchez Lozano, jefe politico du district minier de Catorce, où j'espérais visiter encore quelques mines. Dans la soirée, M. Exiga me présente à plusieurs de ses amis, avec lesquels nous pouvons causer des choses du pays, et un peu tard je viens à l'hôtel chercher mon repos.

Le 10 octobre on m'éveille à 3 heures du matin. La voiture part à 4 heures. Je suis seul passager. Malgré la satisfaction d'être sans gêne dans la voiture, je ne puis me délivrer d'une certaine appréhension. Je suis seul et sans armes, livré à des postillons inconnus, armés de coutelas et de revolvers. Je dois ainsi traverser, par une route de plusieurs jours, un pays à peu près désert où les brigands viennent à peine de cesser leurs exploits! Mais, courage! en avant, à la bonne Providence! Dieu m'a conduit jusqu'ici, il me conduira bien jusqu'à la fin! Le postillon est déjà à son poste lorsque sa jeune femme arrive, lui porte sa couverture, allume sa cigarette et sa torche résineuse, et lui remet son déjeuner pour la route. La femme du peuple a bien du mérite, et sous les haillons bat souvent un noble cœur! Nous avançons dans les ténèbres, puis l'aube arrive, et avec elle le réveil de la nature. Les oiseaux gazouillent leur prière du matin, les sommets des collines se dorent, le berger pousse ses chèvres et ses brebis, les picadores à cheval mettent en route les mules et les baudets, et les jeunes filles s'en vont à l'eau avec leurs gracieuses urnes sur l'épaule. Les conducteurs ont tous coutelas et revolvers. Je remarque quelques charrettes conduites par des femmes, et cela me rassure. Après la guerre civile, le gouvernement s'est appliqué à détruire le brigandage. Les populations paisibles qui en souffraient s'y sont prêtées volontiers, en appréhendant elles-mêmes les malfaiteurs pour les consigner à l'autorité. Ceux qui ont échappé aux balles et à la prison sont pour le moment réfugiés dans les montagnes. Les routes que je parcours portent les traces de leurs exploits. Par-ci, par-là, je remarque des croix, et lorsque je demande au conducteur ce qu'elles signifient, il me répond invariablement: ladrones! Il veut dire qu'elles rappellent les massacres des voleurs. Tout le monde étant armé, le vol est précédé d'une lutte, et le voleur devient nécessairement assassin.

Le pays que nous traversons est un immense champ d'énormes cactus à figues de Barbarie. Les indigènes en prennent les feuilles, qu'ils passent au feu pour détruire les épines, et les donnent aux bœufs, qui en sont friands. Aux cactus succèdent les youcas, dont quelques-uns atteignent une hauteur considérable. On les dirait les géants du désert. Par-ci, par-là, quelques villages en adobe et quelques haciendas au bord d'un étang. Les paysans suspendent à l'air les bêtes qu'ils tuent, et malgré la chaleur du soleil, l'air, à cette altitude de 1,800 mètres, les conserve assez longtemps. Le gibier abonde et ravage les champs de maïs.

Vers midi on s'arrête dans un village pour déjeuner; je visite les pauvres habitations de terre, adressant la parole aux personnes que je rencontre. Les femmes sont craintives, les enfants curieux viennent voir l'étranger, les hommes répondent poliment à toutes mes questions. Dans une de ces pauvres cabanes, je trouve un perroquet; il me touche gentiment de la patte, monte par le bras sur l'épaule et sur la tête; mais le traître! il saisit mon beau chapeau de Panama, et d'un coup de son bec crochu lui fait un large accroc.

Dans l'après-midi le soleil devient plus chaud et la poussière fatigante. À Venado je vois une usine à coton. Pendant qu'on change les mules, je suis entouré de mendiants qui veulent tous leur petite monnaie, et s'en vont en bénissant l'étranger. Au moment où l'on jette le lazo à une mule, elle réussit à se sauver et part furieuse à travers le village, gagnant la campagne. On la rattrapera plus tard.

Le soir, vers 6 heures 1/2, j'arrive à Chalca, où je dois passer la nuit. Bientôt la diligence qui fait le service en sens inverse arrive aussi, et amène 1 Italien, 1 Français, 2 Américains, 1 capitaine et 1 gendarme mexicains. Il n'y a que deux chambres dans l'hôtel, et selon l'usage du pays, la porte sert de fenêtre. Je partage la mienne avec les deux Américains. Après le souper mon compatriote me raconte qu'il est de Barcelonnette et qu'il vient d'installer un nouveau magasin d'étoffes dans les environs. L'Italien est un ancien colonel garibaldien qui a fait la campagne des Vosges. Le gouvernement mexicain l'a nommé agent de colonisation et lui donne 300 piastres par mois pour qu'il cherche vers la frontière américaine les endroits les plus propices à l'établissement de colonies de race latine. Il en profite pour s'occuper de ventes de terrains. Il m'en cite quelques-uns comprenant plusieurs lieues carrées à des prix variant de 1 à 100 fr. l'hectare. Lorsqu'il découvre des terrains qui n'ont pas été enregistrés, dans le but d'éviter la contribution, il les signale au gouvernement, qui en reprend possession et les vend. Il collectionne aussi pour le compte du gouvernement des fossiles, tels que os de mastodontes et autres, destinés au musée de Mexico. Dans les environs de Chalca, une mine de plomb argentifère emploie en ce moment 500 ouvriers. Elle en employait 4,000 quand elle tenait les filons riches. Je quitte mes voyageurs et je m'en vais sur ma dure couche, car on m'éveillera à 3 heures du matin.[Table des matières]

CHAPITRE XIII

Départ de Chalca. — Je fais un heureux. — La Hacienda de Solis. — Matehuala. — Les mines du district de Catorce. — La ville de Cédral. — La Hacienda de beneficio de Don Antonio Verume. — Un garçon qui veut apprendre l'anglais. — Le vin de Membrillo. — La Hacienda el Salado. — Les toiles d'aloès. — Les briques d'adobe. — On dompte un cheval sauvage. — La soirée et la nuit à la Hacienda la Ventura. — Un inconnu. — Le gibier. — Les fauves. — La ville de Saltillo. — Le chemin de fer. — Le chien des prairies. — Monterey. — Laredo. — Arrivée à San-Antonio.

Le 11 octobre, à 4 heures du matin, nous sommes en route, et je continue à occuper seul la voiture. Le conducteur est toujours accompagné d'un postillon et d'un gamin, apprenti postillon. Ce dernier gagne 1 fr. par jour, le postillon 2 fr., et le conducteur 5 fr. Le postillon et son aide sont souvent obligés de renouer les courroies cassées, de courir auprès des mules de devant, car il y a triple attelage. Ils regagnent le siège en grimpant par des petits bouts de fer attachés à la voiture, pendant qu'elle continue sa course et ses sursauts. Dans une de ses ascensions, le petit gamin est tombé il y a peu de temps, la roue lui a passé sur le bras; il le porte enveloppé. Il me demande la permission de se reposer par intervalles dans la voiture, ce que je lui accorde volontiers. Il est couvert de haillons et porte des semelles de cuir attachées aux pieds par des courroies. L'intérêt que je lui montre le rend confiant, et à un moment donné il me dit: io me voi a suya tierra: je m'en vais à votre pays, emmenez-moi.—Et que viens-tu y faire?—Je vous servirai et je pourrai vivre; ici les 20 sous que je gagne sont à peine suffisants pour payer la nourriture que je prends en route, et malgré le métier pénible et dangereux, je suis toujours déchiré; je ne puis arriver à m'acheter une paire de souliers; et ce disant il me montre ses haillons et ses pieds meurtris. J'avais un veston de laine que j'avais acheté dans les Pyrénées et qui avait déjà fait mon premier tour du monde. Il m'avait rendu bien service dans les plaines glacées du nord de la Chine. Je le lui donne; il le met à l'instant, il est dans la jubilation; mais je doute que son bonheur soit aussi grand que le mien. Il n'y a pas de joie comparable à celle de faire des heureux.

À 8 heures nous arrivons à une hacienda importante, appelée Solis, propriété d'un Espagnol. Je me dirige vers la maison du maître; la dame, qui se tient sur la porte, un bambin au bras, se sauve à mon approche. Je visite la chapelle et vois sur la place 12 hommes occupés à égrener du maïs en frottant les épis sur un cylindre formé de noyaux d'épis de maïs étroitement liés. Une machine mue par un seul homme égrènerait plus de maïs en moins de temps, et les 22 bras rendus ainsi disponibles seraient une nouvelle force productive. Je reviens au rancho où je dois déjeuner. Il est couvert en feuilles de youcas. Plusieurs images de saints tapissent les murs d'adobe. Sur le lit une petite harpe indique le goût de la musique chez les habitants. Une bonne vieille me sert quelques aliments primitifs; je lui demande combien d'ouvriers occupe la ferme, elle me répond: una maquina! C'est sa manière d'exprimer un grand nombre. Même réponse concernant les animaux, les bergers, etc. Heureusement un Indien, qui me paraît intelligent, est mieux au fait, et répond à plusieurs de mes questions. La ferme a 5 lieues de long; elle a vendu récemment 400 mules au prix de 34 piastres chaque. Le cheval non dompté se vend 12 piastres, et celui qui est dompté 48. Un bon âne vaut 20 piastres; les vaches se paient de 15 à 30 piastres, selon la quantité de lait. Une paire de bœufs de labour vaut 40 piastres; les moutons, 3 piastres. Les bergers chefs sont payés 120 piastres l'an; les pèones, hommes de travail, reçoivent 2 réaux (1 fr.) par jour. Une criada (bonne) est payée de 3 à 6 piastres par mois; la viande se vend. 1 réal la livre. Les travailleurs achètent à la boutique du patron tout ce dont ils ont besoin. Les prix sont calculés de manière qu'après avoir à peine mangé, le pèon reste avec ses haillons et n'a jamais le sou.

Mais les mules sont attelées et je reprends ma route, grimpant sur l'impériale pour éviter la poussière. Les cactus font place à une espèce d'acacia mimosa aux grandes branches. Elles avancent vers la voiture et m'ont égratigné plus d'une fois. Cet arbre donne un fruit dont le bétail est friand. Par-ci par-là quelques chiens des prairies et de nombreuses vipères. Elles se nourrissent d'un fruit rouge produit d'un cactus appelé nopali. Au loin se dessine la sierra de Catorce et un pic volcanique appelé el frai.

À 1 heure 1/2, nous arrivons à Matehuala, ville de 18,000 habitants; la place est plantée d'arbres et les rues assez propres. Le chef politique, M. Jésus Sanchez, me présente à un Français, haciendado ou propriétaire dans le pays. J'aurais voulu m'arrêter quelques jours pour visiter les nombreuses mines du district de Catorce. M. Sanchez m'en aurait fourni toutes les facilités, mais le steamer de San-Francisco pour l'Australie part le 20 octobre, et j'ai encore bien du chemin à faire. Le manquer serait se mettre dans la nécessité d'attendre un mois pour l'autre départ, et arriver dans l'hémisphère austral au moment où le soleil l'atteint de plus près. Je me contente donc de demander à M. Sanchez des renseignements verbaux, qu'il me fournit avec la plus grande obligeance.

Le district de Quatorce contient 45,000 habitants et possède 5 mines de plomb, d'argent et de cuivre. Chaque mine emploie de 200 à 800 ouvriers. Les contre-maîtres sont payés 2 piastres par jour, les ouvriers travaillent à tarea (à la tâche), et reçoivent tant par mètre de trou de mine, tant par mètre de galerie, etc. Il n'y a point de société de secours mutuels, mais les propriétaires prennent chaque jour une cuchara, moitié d'une corne de bœuf, de minerai qui est mis à part et vendu par intervalles. Le produit est confié à l'administration, qui le distribue aux ouvriers en cas d'accident ou de maladie, selon les besoins de la famille. Le gouvernement projette des lois d'assurance et d'économie obligatoire d'après le système allemand; mais avant d'économiser il faut avoir d'abord le nécessaire.

M. Sanchez m'engage à visiter, à Cédral, la Hacienda de Beneficio, de Don Luiz Antonio Verume, qui est la plus importante. Je m'y rends vers le soir, à mon arrivée dans cette ville. Le directeur a la bonté de m'accompagner lui-même et de me donner de minutieuses explications. Le minerai d'argent vient de la mine de Concepcion, et est traité de trois manières différentes, selon sa composition. Il donne environ 3 marcos 1/2 de métal par tonne de minerai. Le premier système est celui que j'ai décrit en parlant de la Hacienda de Saint-François-Xavier à Guanajuato. Il a été inventé il y a 300 ans par Médina, aux mines de Pachuca. Le deuxième système est employé pour le minerai plus riche. On le place dans un four, avec du charbon et certains ingrédients. Par l'action du feu le plomb s'oxyde et l'argent reste séparé.

Le troisième système, inventé par Alfonso Barba au Pérou, il y a 400 ans, est l'amalgamation chaude employée pour le minerai contenant des iodures et bromures. Ce système tient des deux premiers. Un quatrième système est employé à Sonora et ailleurs, et consiste à extraire l'argent en le convertissant en chlorure au moyen du sel. Le mercure employé ici provient des mines d'Almaden en Espagne. On le paie 50 piastres le quintal, et il perd de 10 à 12% dans chaque opération. Les ouvriers gagnent depuis 4 réaux jusqu'à 2 piastres par jour. Il y a 5 mines à Catorce; 3 sont en perte en ce moment.

Cédral compte 5,000 habitants. Sur le marché je vois des oranges et des citrons; mais à l'hôtel je ne puis obtenir de vin. On me donne un vin de membrillo (de coing) qui ressemble au vin cuit. Le garçon qui me sert me demande le nom anglais de chaque objet qui lui tombe sous la main. Il en connaît déjà plusieurs; décidément il veut se rendre aux États-Unis.

Après souper, je prends mon repos dans une chambre à quatre lits, où, pour cette fois, je suis seul.

Le lendemain matin à 4 heures j'éveille les conducteurs et postillons. Ils ont passé la nuit sous le portique, étendus par terre dans une couverture. Le garçon de la veille m'apporte une chandelle de suif, et commence à me demander comment s'appelle le chandelier en anglais, comment le bol, la cuillère, le sucre, le café: il tient à continuer sa leçon.

Ces norias, tournés par des mules, ne montent que quelques petits seaux de cuir.

À 11 heures 1/2 on m'arrête pour le déjeuner à la hacienda el Salado. L'administrateur m'apprend qu'on y sème 800 fanegas de maïs par an (la fanega équivaut à 75 livres.) Cette culture se fait à métairie. L'an dernier le propriétaire a eu 20,000 fanegas pour sa part. L'hacienda nourrit aussi de nombreuses bêtes: 4,000 chevaux, 1,000 ânesses, 2,000 vaches. On vend 600 chevaux l'an, au prix moyen de 40 piastres. Les habitants qui vivent de la ferme sont environ 600. Ils n'ont point d'église, mais des écoles pour les deux sexes. Dans cette hacienda, je vois préparer le fil d'aloès. On prend la partie intérieure de la plante, on la presse avec une règle de fer contre un rouleau de bois, et on tire par un bout. La partie grasse de la plante est ainsi raclée, et reste la partie filandreuse, qui est séchée au soleil. D'autres ouvriers prennent ces fils et en font des ficelles et des cordes par un procédé primitif. J'en vois qui, avec ces ficelles, font une trame qu'ils étendent dans la cour et la tissent en toile grossière d'emballage. D'autres empilent les filaments, qu'ils recouvrent d'un morceau de toile. Ce sont des selles ou bâts pour les mules et les baudets. Un peu plus loin un Indien fait les briques d'adobe. Il mélange une terre argileuse à du fumier, pétrit le tout avec de l'urine de cheval, et met la pâte dans un moule. Il en résulte une brique large de 30 centimètres, longue de 45, épaisse de 10, assez semblable aux briques chinoises. Elle résiste à l'action de l'eau. Avec ces briques on fait toutes les constructions dans l'Amérique espagnole. Dans les haciendas, elles servent aussi à construire d'immenses cônes dans lesquels on enferme la récolte.

Trois Indiens s'en vont de maison en maison, de rancho en rancho, jouant de la mandoline, de la harpe et de la guitare; ceux qui les demandent les paient 5 fr. l'heure.

Nous continuons notre route, et au prochain relais je vois dompter un cheval sauvage. Un Indien se tient en croupe avec peine; l'animal, par de terribles sauts de mouton, cherche à le jeter à terre; un autre Indien, avec une habileté qui tient du prodige, le lace de loin, tantôt à une jambe, tantôt à une autre, et arrête son élan.

Vers le soir, nous arrivons à la hacienda la Ventura, pour y passer la nuit. Le soleil envoie de l'horizon ses derniers rayons qui transforment les nuages en montagnes de feu. Les bergers ramènent leur troupeau, et les chiens, leurs fidèles auxiliaires, poussent les retardataires. Les chevaux viennent s'abreuver à l'étang, qu'ombragent des saules séculaires. Un petit agneau qui s'égare me lèche la main; les poules, les canards et les oies cherchent leur perchoir; le cultivateur rentre sa charrue, les enfants se réunissent et commencent leurs chansons et leurs rondes. Les feux s'allument dans les ranchos et le son doux de quelques harpes se fait entendre. Ceux qui habitent la campagne connaissent le charme des soirées de la ferme à la belle saison. Je jette quelques sous aux enfants, qui courent et se précipitent pour les saisir, et je visite quelques ranchos. La belle scène de la nature a son revers lorsque je rentre à l'auberge. Bientôt la voiture qui vient de Saltillo arrivé et amène des voyageurs. Il n'y a que deux chambres, sans fenêtre, et nous sommes huit. À table, maigre souper; pas de vin et une mauvaise cerveza (bière) à 5 réaux la demi-bouteille. Heureusement, j'ai encore un peu de rhum que j'ai apporté de la Jamaïque. On me dit que la ferme appartient à un général ex-ministre de la guerre et que l'auberge est pour son compte. Si j'étais général et que je voulusse me mêler de faire l'aubergiste, je m'efforcerais de mieux traiter mes hôtes. Après le souper, un superbe clair de lune nous invite à sortir.

Près de la ferme, un moulin à vent, fabriqué à Sant-Antonio, sert à tirer l'eau d'un puits. On voit que nous approchons des États-Unis. Un Indien plein d'expérience et de bon sens me renseigne sur beaucoup de choses. L'hacienda a coûté 10,000 piastres à son propriétaire, il y a deux ans. Il en demande maintenant 40,000. Mon interlocuteur m'en fait le budget annuel: 1,000 fanegas de maïs à 3 piastres, 3,000 piastres; 500 moutons à 3 piastres, 1,500 piastres; 200 mules ou vaches à 20 piastres, 4,000 piastres; produit de l'auberge à une moyenne de 6 voyageurs par jour, à 2 piastres chacun, 4,000 piastres. Total 12,500 piastres. Déduire 2,500 piastres de frais annuels, reste net 10,000 piastres, soit 50,000 fr. Avec cela on peut vivre commodément à l'étranger, se promener au central Park à New-York, ou jouer au billard dans un café de Paris. Mais pendant ce temps le reboisement des collines ne se fait pas; les sources de la montagne ne sont pas utilisées, le défrichement ne se poursuit pas, la situation des pauvres Indiens gardiens de troupeaux ou semeurs de maïs ne s'améliore pas.

Le lendemain matin à 4 heures, au moment où la voiture se met en marche, un grand gaillard armé de coutelas et de revolver entre et s'assied en face de moi. Il s'étend sur son banc pour dormir. On m'avait pourtant dit qu'il n'y avait pas d'autres passagers; qui est cet étranger?—Je lui demande où il va; il me répond: À une hacienda. Pour la première fois dans ma route, j'ai un peu d'appréhension, mon dernier jour de voiture serait-il le moins heureux? Je surveille l'inconnu et attends l'aube avec impatience.

Lorsque le jour arrive, j'éveille l'étrange compagnon et lui demande divers renseignements. Il m'apprend qu'il est le chef de la poste et qu'il va visiter une station voisine. J'en profite pour me renseigner sur tout ce que je vois. Un Indien à cheval ramène au bout du lazo un teçon, espèce de porc épic. Je vois sur une charrette un jeune cerf, et j'apprends que cet animal abonde dans les environs: de temps en temps quelque carcasse de vache ou de cheval; ce sont les léopards, les petits lions d'Amérique et les ours qui les tuent et en font leur pâture. Mon compagnon me quitte et je continue ma route à travers des collines rocailleuses et désertes. L'immense plaine que je traverse depuis 6 jours est à 16 et 1,800 mètres d'altitude. Le thermomètre montait à 30° dans le jour et descendait à 20° durant la nuit.

Cette plaine ressemble à celle du Punjab dans l'Hindoustan. Mais là l'Hindou a creusé partout des puits par lesquels il arrose son blé, et la population s'est multipliée. Ici l'Indien n'est pas propriétaire, il ne peut penser à aucune amélioration; il languit et la population diminue.

Lorsqu'en un pays assez grand et assez riche pour nourrir dans l'abondance de nombreux millions d'habitants, on en voit languir un petit nombre, il faut croire que l'organisation sociale laisse à désirer. Avant la conquête espagnole, le Mexique nourrissait 16,000,000 d'habitants, et il n'y avait alors ni les voies de communication qui empêchent les famines, ni les machines perfectionnées qui multiplient l'action de l'homme. Le Mexique devrait nourrir maintenant dans l'abondance au moins 100,000,000 d'habitants, et il n'en contient que 10,000,000!

Le soir, à 5 heures, j'arrive à Saltillo, à l'hôtel Escoban.

Saltillo, à 1,500 mètres d'altitude, est dans l'État de Coahuila et contient 18,000 habitants.

La ville est assez bien tracée; une alameda fournit aux habitants une promenade ombragée. L'église est surchargée de sculptures; au marché je remarque de nombreux restaurants pour le peuple. Sur les murs, les perpétuelles affiches de Corrida de Toros.

J'espère enfin trouver un bain. On m'adresse à un établissement hors la ville. On s'y baigne dans un réservoir à eau courante.

Dans quelques mois les deux républiques de l'Amérique du Nord seront reliées par le chemin de fer. Le voyageur ne sera plus balloté durant de longues journées dans la diligence, mais je ne regrette pas ma course: elle m'a permis de voir et de juger sur place l'intérieur du pays.

14 octobre.—Le temps presse, et quoique je n'aime pas voyager le dimanche, je suis forcé de continuer ma route. À 5 heures du matin je trouve l'église encore fermée et le peuple attendant à la porte. À 6 heures je suis à la gare pour le départ. Cette gare est un simple wagon où l'on prend son billet; une tente sert de bureau pour l'enregistrement des bagages. Le tronçon de Monterey à Saltillo n'est ouvert que depuis un mois. La voie a Om93 de large; les traverses sont en sapin; les rails, en acier, y sont tenus par un clou.

La campagne est bien cultivée: les pommes, les poires et le raisin viennent à merveille. Les animaux s'effraient et fuient au passage des trains. Les premiers jours les Indiens en faisaient autant. Bientôt nous entrons dans une région montagneuse, et nous descendons rapidement. À Pescheria on me parle d'une grotte gigantesque des environs. D'après la description qu'on m'en fait, elle dépasserait en grandeur et en beauté la fameuse grotte Adelberg des environs de Trieste. Un jeune Français que je trouve dans le train m'apprend que son père est propriétaire d'une des 5 filatures de coton de Saltillo. Sa filature a 1,000 broches. Cette industrie est en progrès, mais les impôts sont en train de la ruiner.

Nous voyons encore quelques chiens des prairies; ils sont très habiles à chasser le lièvre. À cet effet, ils se réunissent par bandes. Les uns se postent comme nos chasseurs, et les autres font la battue. Lorsqu'un d'eux a saisi le gibier, il appelle et attend les autres pour le partage. Les zorra ou renards abondent aussi, et parmi les serpents, celui à sonnette est le plus commun.

La voie continue à descendre et traverse les cours d'eau sur des ponts de bois. À Santa-Cattarina, mon baromètre anéroïde ne marque plus que 500 mètres d'altitude, et je revois la canne à sucre. La sécheresse persiste ici comme dans tout le nord du Mexique. La récolte de maïs est perdue, le prix en doublera et la maigre pitance du peuple en sera encore réduite. Les wagons portent écrit en langue anglaise et en langue espagnole la défense de fumer. Tous les Mexicains fument, les Américains du Nord se plient à la consigne. J'ai déjà remarqué bien des fois le penchant à faire peu de cas de la loi chez les nations latines, et l'habitude contraire chez les Anglo-Saxons.

À Monterey, capitale de Nueva-Leon, j'aperçois, au pied d'une colline, une chapelle de Notre-Dame de Lourdes. Enfin, nous sortons des montagnes et abordons la plaine sans fin. Vers 7 heures du soir, à Laredo, nous atteignons le Rio-Grande, que nous traversons sur un pont de bois. Cette rivière m'a paru fort étroite et ment à son nom. La petite ville de Laredo est à cheval sur les deux rives; nous stoppons sur la rive des États-Unis de l'Amérique du Nord, et je change mon wagon contre un Pullmann sleeping-car. Le matin, quand je quitte mon lit, je me trouve à la gare de Sant-Antonio, capitale du Texas.[Table des matières]

CHAPITRE XIV

États-Unis.

Le Texas. — Les progrès depuis l'abolition de l'esclavage. — Les Congrégations religieuses. — Prix des terres. — Les casernes. — Les Nègres et leur ostracisme. — Départ pour San-Francisco. — Les métiers d'un Yankee. — Les plantations de coton. — Les cliffs du Rio-Grande. — Les stations dans le désert. — La consommation de la bière. — Le Nouveau Mexique. — L'Arizona. — Les Mormons. — Les Chinois. — Le Rio-Colorado. — Yuma. — Indio. — Le désert du Colorado.

Le Texas appartenait au Mexique: il fut annexé aux États-Unis avec le Nouveau Mexique et la Haute-Californie, en 1848, à la suite d'une guerre acharnée qui amena les Américains du Nord jusqu'à Mexico. Le Texas est l'État le plus vaste des États-Unis; il comprend 170,000,000 d'acres ou 266,000 milles carrés, avec plus d'un million et demi d'habitants. Il nourrissait en 1881 plus de 14,000,000 d'animaux, dont 1,000,000 de chevaux, 5,500,000 moutons, 5,000,000 de bœufs et 2,000,000 de porcs. Depuis 1881, ce nombre a augmenté de plus de 4,000,000. Les États du Sud, si éprouvés par la guerre de sécession, ont non seulement retrouvé leur ancienne prospérité, mais l'ont augmentée. La culture du coton est plus que doublée et une grande partie est déjà filée sur place. Sur le Mississipi on utilise même les peaux de crocodile: je lis dans un journal une annonce qui en demande 5,000 à l'instant. L'ancien état de servitude pouvait bien enrichir un certain nombre de planteurs, mais tout état contre nature n'est jamais profitable. Depuis l'abolition de l'esclavage, un plus grand nombre de gens libres vivent sur ces états et y prospèrent.

Les maisons d'adobe ont fait place aux maisons de bois; les rues étroites, aux larges avenues plantées d'arbres et bordées de jardins. Nous sommes dans l'Amérique anglo-saxonne. Dans le quartier du commerce, on voit de beaux édifices en pierre; les abords de la ville sont semés de gracieuses villas. L'Anglo-Saxon ne veut de la ville que pour les affaires. Pour ses enfants, il préfère l'air bienfaisant des champs, et le jardin où ils prennent leurs ébats.

La petite ville de Sant-Antonio, qui ne comptait que 20,000 habitants en 1881, en a gagné 10,000 de plus en deux ans. C'est une ville en construction. On voit partout de hautes cheminées qui indiquent la présence de la vapeur.

Mon premier soin est de m'informer du moyen d'atteindre San-Francisco. J'apprends qu'une ligne, récemment ouverte, m'y conduira en quatre jours, moyennant 79 dollars et 11 dollars en plus pour le sleeping-car, je pourrai ainsi arriver la veille du départ de mon steamer. Le train part le soir; j'ai donc toute la journée pour Sant-Antonio. Je me dirige vers un changeur pour avoir de la monnaie du pays; c'est l'ennui du voyageur chaque fois qu'il passe une frontière. Comme je l'ai déjà observé, une monnaie de valeur identique pour le monde entier nous délivrerait des changeurs et de leurs spéculations.

À Sant-Antonio, je visite l'hôpital tenu par les Sœurs du Verbe Incarné, dont la maison mère est à Lyon, en France. Elles ont ici 60 novices et desservent de nombreuses écoles et hospices dans le Texas et ailleurs. L'hôpital est plutôt une maison de santé. On y paie une pension de 2 dollars et de 1 dollar 1/2 par jour. Les malades envoyés par la municipalité ne paient que 60 cens (3 fr.).

Les Ursulines tiennent un pensionnat. Les Sœurs de la Providence de Lorraine ont de nombreuses écoles. Sant-Antonio compte 12,000 catholiques irlandais, allemands, mexicains, français. Ils sympathisent peu les uns avec les autres, et il a fallu établir une église pour chaque nationalité. Celle des Français a dû être fermée faute de fidèles. Trop souvent à l'étranger le Français ne prend le chemin de l'église qu'à l'occasion des décès ou des naissances. Je me renseigne auprès de divers bureaux d'affaires. On m'offre des lots de 3, 10, 15, 20 et 200,000 acres au prix de 1 à 3 dollars l'acre (arpent). Les uns servent à la culture du coton, les autres à l'élevage des moutons, des bœufs et des chevaux.

C'est toujours la même nature que j'ai laissée au Mexique; la terre produit des cactus et des mimosas: toujours même sécheresse. Mais pendant que les propriétaires du Mexique restent les bras croisés ou creusent un puits pour y établir un noria avec quelques seaux de cuirs, ici on perce des puits artésiens qui fournissent l'eau en abondance. Les terrains arrosés se vendent plus cher: de 4 à 5 dollars l'acre, les spéculateurs les convertissent en prairies, achètent l'hiver les moutons à 1 dollar 1/2, les engraissent et les revendent le double au printemps. On m'offre aussi dans un Bureau de vente des terrains à fruits et légumes aux environs de la ville. On en demande de 15 à 20 dollars l'acre, y compris la petite maison en bois. Dans un de ces Bureaux je trouve un journal spécialement destiné aux éleveurs de moutons. Il y en a pour les éleveurs de gros bétail, pour les agriculteurs, etc.; toujours et partout en deçà du Rio-Grande, l'association sous toutes les formes fait profiter les uns de l'expérience des autres et multiplie les forces.

Ici, comme à Panama, les bains se prennent chez les perruquiers.

Un landau me conduit dans les environs aux barracks ou casernes. Il est un peu cher: 2 dollars l'heure, mais un nègre en livrée le conduit et un autre nègre sert de valet de pied.

Les États-Unis entretiennent un bon nombre de soldats sur la frontière mexicaine. À 4 milles dans la campagne, j'arrive à un immense bâtiment en pierre à un étage sur rez-de-chaussée. Dans la cour, je vois des fourgons, des affûts, des cordages, etc. Ce sont les chantiers et les magasins. Au milieu de la cour s'élève une haute tour qui sert probablement à observer les mouvements de l'ennemi. À côté de ce bâtiment, un joli parc est semé d'une vingtaine de cottages, demeure des officiers et de leurs familles. Les cottages des sous-officiers sont un peu plus loin et plus simples. Je tourne le parc et arrive aux baraques des soldats. On a creusé la terre à 3 mètres sur un hectare environ, et dans ce bas-fond on a élevé les baraques et les tentes du camp, probablement pour les mettre à l'abri des balles sinon des obus.

Au retour, mon nègre me conduit à la station. Ils sont nombreux les nègres au Texas. À Sant-Antonio, ils ont pour eux une église spéciale. Le Yankee, ordinairement si libéral, est intraitable lorsqu'il s'agit du nègre. Il a ruiné jadis les États du Sud pour l'affranchir, mais il ne le veut avec lui ni à l'église, ni au théâtre, ni en chemin de fer, ni au café. Une loi avait été faite pour le mettre sous ce rapport sur le pied d'égalité avec les blancs. Dans les divers États, les nègres avaient réclamé devant les magistrats le bénéfice de cette loi. Une décision de la Cour suprême, à Washington, vient de débouter les nègres, déclarant la loi inconstitutionnelle.

À 6 heures la locomotive siffle et nous emporte; elle traverse une partie de la ville en avertissant par sa cloche les habitants d'avoir à se garer; puis nous voilà dans les champs. Nous avons plus de 3,000 kilomètres de Sant-Antonio à San-Francisco. La locomotive les franchira en moins de 4 jours, à raison de 45 kilomètres à l'heure. Le train le plus rapide en Amérique est celui du Canada entre Coteau-station et Ottawa. Il parcourt 50 milles à l'heure, soit environ 80 kilomètres. Le train entre Londres et Bristol franchit en 2 heures la distance de 118 milles 1/4 qui sépare les deux villes, ce qui fait une vélocité de presque 100 kilomètres à l'heure.

Un Yankee prend place près de moi. Il va inspecter les restaurants qu'il tient dans les gares. C'est son métier actuel et ce ne sera pas le dernier. Il en a déjà fait plusieurs, et entre autres, celui d'armateur. Sans connaître un mot de français, il est allé au Havre avec un navire chargé de blé et de jambons, et l'a ramené plein d'émigrants. Il s'occupe aussi de plantations de coton dans le Texas, et en quatre temps, il me fait le budget de cette culture. Aux récoltes moyennes il faut 2 acres, au Texas, pour produire une balle de coton. Le labourage coûte 2 dollars, l'ensemencement 2 dollars, la main-d'œuvre, durant les quatre mois qu'exige la culture (avril, mai, juin, juillet) 30 dollars; la récolte 16 dollars; séparer les graines, emballer et envoyer au marché 4 dollars; assurance et courtage 3 dollars. Total: 57 dollars. Or, la balle vaut de 75 à 80 dollars, donc bénéfice net 18 à 23 dollars. Les années heureuses donnent 1 balle 1/2 pour 2 acres.

Le propriétaire qui ne peut assez surveiller son monde donne la récolte à moitié aux nègres; il leur fournit la terre, la graine et les bœufs. Le nègre met le travail et on partage; mais le nègre se fournit du nécessaire à la boutique que le propriétaire entretient sur la ferme. Or, celui-ci règle les prix de manière que le gros bénéfice lui reste. Lorsque le nègre vient chercher sa part du prix de vente, on lui ouvre le registre des avances en nature, et il lui reste bien peu à prendre. On procède à peu près de même dans les métairies à maïs.

La voie, ouverte en février dernier, a une largeur de 1m30. La Compagnie a reçu gratuitement les terrains qui la bordent, et elle les vend de 2 à 5 dollars l'acre.

On est commodément dans les lits des Pullmann-cars, mais les wagons américains sont suspendus d'une manière malheureuse. Comme je l'ai déjà dit, leur balancement, donne le mal de mer. Vers 5 heures on m'éveille pour jouir du paysage pittoresque. La voie longe le Rio-Grande et pénètre entre des cliffs, où des rochers à pic très élevés la surplombent. Nous traversons des tunnels et parcourons un pays très accidenté. À Eagle's nest (nid d'aigle) mon baromètre marque 350 mètres d'altitude et le thermomètre 30° centigrades. Les stations ont parfois quelques tentes, sous lesquelles on voit femmes et enfants; le plus souvent rien que la petite baraque des employés. À juger par les amoncellements de bouteilles vides qui les entourent, ils sont grands buveurs de bière. Dans l'Amérique du Nord, la consommation de la bière atteint 40 bouteilles par habitant; 24 en France, 51 en Hollande, 40 en Suède et Norwège, 39 en Suisse, 34 en Autriche, 115 en Angleterre.

Le combustible de la locomotive est le bois; les puits qui fournissent l'eau ont parfois 200 mètres de profondeur. On voit par-ci par-là des Chinois réparant la route. Ils ont tous un chapeau en jonc forme chinoise. Nous voyons des troupes d'antilopes et de nombreux lapins. À une station 12 cavaliers poussent devant eux un millier de bœufs. Ils ont bien du mal à les faire entrer dans l'enceinte par où ils passeront dans les wagons.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

États-Unis.—New-Mexico.—Big-Bow, chef des Kiowas.

Nous quittons le Texas et entrons dans le Nouveau-Mexique. Des officiers avec leurs femmes descendent sur divers points pour rejoindre Fort Stockton, Fort Davis et autres forts d'où ils surveillent la frontière et les Indiens.

À Murphysville je cherche la ville; je ne vois que 4 baraques. Elle viendra plus tard. La voie continue à monter; à Marpha nous sommes à 1,400 mètres d'altitude. L'air est pur et frais. Le soleil se drape de nuages de feu et disparaît. Je reprends mon lit. Au Paso del Norte, un embranchement rejoint les lignes du Colorado. La nature est toujours la même: le désert et le bétail.

À Demening, nous prenons les voyageurs qui descendent de Denver (Colorado), par Santa-Fé. Parmi eux je distingue un Jésuite qui arrive de Monaco pour enseigner la philosophie au collège de Santa Clara (Californie). Il m'apprend que leurs Pères chassés de France sont venus fonder un collège à la Nouvelle-Orléans. À Demening, on quitte le Nouveau Mexique et on entre dans l'Arizona. Cet État voisin de l'Utah commence à être envahi par les Mormons. L'apôtre Cannon, dans une récente conférence à leur tabernacle, à Salt-Lake-City, a ainsi établi leur dernier recensement. Les Mormons sont dans l'Utah 127,294 membres, représentant 22,000 familles; 37,000 ont moins de 8 ans. Durant les six derniers mois, il y a eu en Utah 2,300 naissances, dont 1,200 du sexe masculin et 1,100 du sexe féminin, et 782 décès. Pendant la même période, le nombre des membres nouvellement admis a été de 23,040. L'Église compte 12 apôtres, 58 patriarches, 3,885 seventies, 11,000 anciens, 1,500 évêques et 4,400 diacres. Les Mormons sont 2,264 en Arizona et le double en Idaho; 81 missionnaires ont été désignés pour propager la foi des Saints des derniers jours en Europe et en Amérique. La polygamie a été recommandée.

Trois arrêts de 20 minutes à trois stations, le matin, vers midi, et le soir, donnent le temps de prendre les repas. Parfois la salle du restaurant n'est qu'un wagon à côté de la voie. La nourriture laisse à désirer: viandes dures, soupe au poivre et légumes sans sel. On paie de 75 cents ou 1 dollar par repas, selon les stations, vin à part. La moindre bouteille coûte 5 fr. L'Américain ne reste jamais plus de 10 minutes à ses repas. On n'ose rester à table quand tout le monde est parti, de crainte que le train ne vous laisse. Le long de la route on voit des affiches indiquant l'hôtel à prendre à Sacramento, à Los Angeles ou autre ville à 1,000 milles de là. Nous laissons un embranchement qui va à Silver-City. Son nom indique les mines d'argent. Plusieurs y ont fait de rapides fortunes. Nous atteignons une espèce de désert argileux. Le mirage est tel que les montagnes éloignées nous paraissent fort près, et comme détachées du sol. À Bensan, nous laissons un embranchement qui descend à Guaymas, dans le golfe de Californie. Une affiche demande 500 ouvriers pour travailler au chemin de fer. Trois wagons amènent 150 coolies chinois qui puent l'opium. À Tucson, un Américain déguisé en Indien vend des bâtons de cactus, des curiosités indiennes, et de prétendues graines de fleurs diverses à 10 sous la graine. Parmi ces graines je distingue des pois-chiches.

Le 18 octobre, à 6 heures du matin, en me levant, je vois le Rio-Colorado à la station de Yuma. Cette rivière sépare l'Arizona de la Californie. Des bateaux à vapeur poussés par une grande roue à l'arrière le remontent depuis le golfe de Californie jusqu'ici à 80 milles, et jusqu'à 300 autres milles au dessus. À Yuma nous prenons l'heure de San-Francisco en reculant nos montres de 2 heures.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

États-Unis.—Yuma.—Indiens de l'Arizona.

Des affiches et des programmes, qu'on nous distribue à l'hôtel, recommandent la station de Yuma pour les malades. Ces programmes disent que le thermomètre ne descend l'hiver qu'à quelques degrés au dessous de 0, et que l'été il ne dépasse pas 107° Farenheit, soit 34° centigrades. Bon pour se faire rôtir! La voie descend, et à Indio, elle est à 100 pieds sous le niveau de la mer. Nous sommes dans un désert, qui a 70 milles de large et 140 de long. Nous le suivons pendant longtemps; la poussière trouve moyen de pénétrer et de nous suffoquer dans le wagon malgré les doubles vitres. Toujours du sable et quelques buissons comme entre la Sierra-Nevada et les Montagnes Rocheuses. La voie recommence à monter. Nous sommes à 300 mètres d'altitude, lorsque nous voyons devant nous de hautes montagnes avec des forêts de sapin blanchies de neige. À certaines stations, je remarque des groupes d'Indiens, les uns nus, les autres vêtus. Leurs cheveux sont longs, noirs et épars, leur peau est rougeâtre. Quelques-uns ont le coutelas à la ceinture. Tous ces Indiens de l'Amérique du Nord ne peuvent pas toujours se comprendre entre eux par la parole, car ils parlent 76 dialectes différents. Toutefois ils s'entendent toujours parfaitement par signes. Ils s'appellent le jour en faisant un feu de branches vertes sous une couverture. En retirant la couverture, la colonne de fumée qui s'élève est le signe de ralliement. La nuit, ils font un feu d'herbes sèches. Un cavalier galopant rapidement en rond est le signe d'un danger. Quand ils marchent, ils tracent sur le sable des figures d'animaux, qui disent à ceux qui suivent ce qu'ils auront à faire. Quand ils se rencontrent, ils peuvent se raconter par signe l'action des ennemis, les épisodes d'un combat, etc.

À Colton, nous laissons un embranchement qui s'en va à San Diego, sur le Pacifique.[Table des matières]

CHAPITRE XV

La Californie. — Los Angeles. — La production de l'or. — Les produits agricoles. — Le papier-monnaie. — La vallée de Yosemity et les arbres géants. — Oakland. — San-Francisco. — La baie. — La crise. — Le nouveau traité avec la Chine et la question chinoise. — Les coolies et l'opium. — La richesse des États-Unis. — La rémunération du travail et du capital. — Les divorces et les avortements. — Les monopoles et la concurrence. — La population. — Importation. — Exportation. — Revenus. — Dette. — Chemins de fer. — Les Américains ne nous aiment pas. — Les réformes nécessaires pour former un peuple fort et sérieux.

Vers le soir, nous traversons de belles fermes, puis viennent les vignes, les fruits et les légumes; nous sommes à Los Angeles. La salle du restaurant est toute enguirlandée de fleurs. Un groupe de francs-maçons de l'Est a visité l'Ouest, et on les a fêtés. La petite ville de Los Angeles a ses maisons en bois et plusieurs églises; elle compte 20,000 habitants. Les Lazaristes y ont un collège. Elle centralise les produits de la région; partout d'immenses entrepôts de blé et de laine. On cultive maintenant la terre en Californie. Au début on n'y cherchait que l'or. L'or a presque toujours été l'attrait providentiel qui a amené les hommes dans les contrées nouvelles. Sans lui on n'aurait jamais pensé à les peupler. L'or attire l'homme comme le sucre les fourmis; quand les fourmis ont mangé le sucre, elles restent et font leurs maisons. On calcule que l'or employé aux arts atteint maintenant 80,000,000 de dollars. Les mines d'or de Californie entre 1850 et 1860 ont produit 610,000,000 de dollars. De 1860 à 1870, 369,000,000 de dollars, et de 1870 à 1880, 193,386,000.

Mais si elle produit moins d'or, la Californie donne tous les ans plus de produits agricoles. En 1880, elle a donné presque 2,000,000 de boisseaux de maïs (le boisseau équivaut à 35 litres); 30,000,000 de boisseaux de blé; 1,500,000 boisseaux d'avoine, et 12,500,000 boisseaux d'orge; ce qui vaut bien des millions de dollars. Ajoutez à cela 2,000,000 de livres de fruits, sans compter le vin. La production en augmente tous les ans; ainsi, seulement dans les premiers mois de 1883, l'exportation des fruits a déjà dépassé 14,500,000 livres. Sur ce chiffre, Los Angeles entre pour presque 5,000,000 de livres.

On fait la guerre à l'argent et on veut le démonétiser, mais c'est plutôt aux petits chiffons de papier, qu'on voit encore dans plusieurs États, qu'il faudrait faire la guerre. Ils communiquent la gale, se déchirent, se brûlent, se perdent, et c'est surtout le petit peuple qui en souffre le plus, car il n'a pas de coffre-fort pour les préserver des rats. Sur 46,000,000 de dollars de papier-monnaie aux États-Unis, environ 17,000,000 ne sont plus rentrés et ont été considérés comme perdus. Cela fait un joli profit pour l'État, et il en est de même pour les banques.

Los Angeles est la capitale du Sud et semble appelée à un grand avenir.

Plus loin, à Merced, nous déjeunons dans un hôtel élégant. Ensuite la voie traverse une plaine sablonneuse et sillonnée de petits cours d'eau. Elle atteint enfin la rivière Sacramento, que remontent de nombreux steamers, dont la seule roue, de grande dimension, se trouve à l'arrière. Nous commençons à voir de nombreuses cheminées indiquant la présence d'une population industrieuse. Nous sommes à Oakland (terre du chêne). La ville s'est encore étendue vers la colline depuis que je l'ai vue il y a 2 ans. En quittant le train nous prenons place dans la salle d'attente du pier (môle), et bientôt nous passons au premier étage de l'immense ferry-boat qui en 20 minutes nous déposera de l'autre côté de la baie.

Cette baie a 60 milles de long et 3 de large. Elle est donc plus grande que celle de Rio-Janeiro, mais elle est loin d'être aussi gracieuse. Ses rives sont nues, et ses quelques îles, des rochers arides, pendant qu'à Rio les bords et les îles sont revêtus d'une végétation tropicale.

San-Francisco, sur une langue de terre, entre la baie et l'Océan, est presque toujours enveloppée de brumes. Nous commençons par apercevoir les mâts des nombreux navires, puis les clochers et les maisons. À 2 heures 1/2 nous débarquons à Market street. Je dépose mes bagages au Palace-Hôtel, et je cours à la banque. J'y arrive au moment où l'on allait fermer la porte, mais assez à temps pour obtenir l'argent dont j'ai besoin pour atteindre l'Australie.

L'Américain est si pratique pour tout ce qui concerne l'argent, que je trouve dans un journal, sur un petit carré, la méthode pour calculer les intérêts depuis le 4 jusqu'au 20%. Une note au dessous dit: Coupe ce carré et colle-le dans ton chapeau.

Je passe ma soirée à voir les amis que j'avais connus il y a 2 ans. À la poste, je trouve de nombreuses lettres, et comme le navire part le lendemain, je n'ai que la nuit pour les lire et y répondre. Après 6 jours de diligence et plusieurs jours de railway, j'aurais bien voulu me reposer quelques jours, ou tout au moins quelques nuits; mais on ne fait pas toujours ce que l'on veut, et le plus souvent ce que l'on peut. Le travail est pour cette vie, l'éternité pour le repos.

Le lendemain, je parcourus encore une fois, avec plaisir, San-Francisco, cette immense et riche capitale de la Californie que j'ai décrite dans mon premier tour du monde. Je l'avais laissée sur une crise; elle en sort maintenant. Avant le chemin de fer, son port desservait une partie de l'intérieur; la voie ferrée lui a supprimé ce transit. Les mines ont été en partie délaissées. Malgré cela, son agriculture a fait face à tout, et le pays devient de plus en plus prospère. On cite plusieurs individus qui possèdent plus de 100,000,000 de dollars.

Une autre crise est à craindre par le manque de main-d'œuvre. En effet, depuis quelques mois est entré en vigueur le nouveau traité avec la Chine. En vertu de ce traité, ne peuvent venir aux États-Unis que les Chinois voyageant pour étude ou agrément, et les commerçants. C'est l'exclusion des coolies. On les déteste parce qu'ils font baisser les salaires, parce qu'ils restent Chinois, économisent et emportent l'argent.

L'immigration, qui l'an dernier atteignait encore près de 8,000 individus, est descendue de ce fait, cette année, à quelques centaines. Comment continuera-t-on à faire les chemins de fer et à ramasser les récoltes?

Les salaires sont assez chers et augmenteront encore.

On paie un journalier de 1 à 2 dollars par jour, un briquetier gagne de 2 à 3 dollars; les maçons, les peintres, les forgerons, de 3 à 4 dollars; les cordonniers, les tailleurs, 16 dollars par semaine; les garçons de ferme reçoivent de 20 à 30 dollars par mois, logement et nourriture en sus.

On cultive toujours plus les fruits et la vigne; je lis dans un journal l'avis d'un propriétaire indiquant qu'il a plus de pommes qu'il n'en peut recueillir, et invite le public à aller les prendre. Les pieds de vigne se plantent par millions, j'apprends avec plaisir que parmi les plus grands planteurs figurent plusieurs Français. Mais qui vendangera dans 3 ans?

On fait de grands efforts pour amener l'immigration européenne. En vertu de la loi d'homestead, tout individu qui déclare vouloir devenir citoyen américain reçoit gratuitement 160 acres de terre, à la condition qu'il y séjourne et la cultive pendant 5 ans. Les Compagnies des chemins de fer vendent leurs terres de 2 à 5 dollars l'acre; mais les immigrants sont attirés en route par d'autres États qui se les partagent. Le parti démocrate voudrait donc rappeler les Chinois.

Ceux-ci, au reste, cherchent à passer de contrebande. L'autorité chinoise n'est pas difficile à donner des certificats de commerçants; elle en donne aux vendeurs de fruits, de légumes et d'allumettes, et la police à San-Francisco est embarrassée. En somme, la question chinoise a changé de face, mais elle reste debout. Je ne puis voir un Chinois qui ne pue l'opium. À ce propos, je ne sais comprendre comment l'Angleterre, qui a été assez généreuse pour se mettre à la tête de la croisade contre l'esclavage, continue à empoisonner un peuple de 450,000,000 d'habitants avec sa drogue des Indes, et cela pour un simple gain matériel. En 1843, l'Angleterre importait, de contrebande, en Chine, 26,000 caisses d'opium. Après qu'en 1860, nous l'avons aidée à obtenir la libre entrée de l'opium, moyennant un droit de 30 taels (230 fr.) par picul (60 kilog. 1/2), l'importation a pris des proportions effrayantes. En 1873, elle atteignait 52,000 caisses au prix moyen de 3,200 fr. la caisse, et en 1881, elle représentait une valeur de 37,592,000 taels, environ 270,000,000 de francs. Je sais qu'il y a des âmes généreuses en Angleterre qui protestent contre cet empoisonnement d'un peuple qui est le quart de la race humaine. Je souhaite que leur action aboutisse bientôt à la suppression du scandaleux trafic, car si Dieu parfois paie tard, il paie toujours et il paie juste! Ce n'est jamais impunément qu'on viole la maxime de l'Évangile: Ne faites pas à autrui ce que vous n'aimeriez pas qu'on vous fît.

Les États-Unis se vantent d'être plus riches que la Grande-Bretagne. Leur richesse en terres, capitaux, chemins de fer, est évaluée à 50 milliards de dollars (250 milliards de francs) pendant que celle du Royaume-Uni n'atteint que 40 milliards. Par contre, la richesse en Angleterre atteint 1,160 dollars par tête d'habitants et seulement 995 dollars en Amérique. Quant à la rémunération du travail, d'après le Times de Londres, elle serait la suivante: Dans la Grande-Bretagne, sur 100 parts, 56 vont au travail, 21 au capital, et 23 au gouvernement; en France 41 vont au travail, 36 au capital et 23 au gouvernement; aux États-Unis 72 parts vont au travail, 23 au capital et 5 au gouvernement. Le gouvernement est donc 5 fois meilleur marché ici qu'en France et en Angleterre. En effet, presque pas d'armée, presque pas de marine. Ces milliers de bras qui languissent dans nos casernes et qui coûtent si cher sont employés ici au travail productif. Mais tout n'est pas parfait, et il y a aussi des taches de ce côté de l'Océan. Les divorces se multiplient dans une proportion effrayante, et la plaie des avortements criminels continue à s'étendre dans les États de l'Est. Sur les journaux, on voit des annonces comme celles-ci: Divorces, M. X..., rue ..., no ..., Attorney-at-laws, avis gratuits, 18 ans d'expérience...; affaires traitées légalement et sans bruit. Dans la ville de Philadelphie, on a découvert dernièrement 65 fœtus dans la maison d'un seul médecin!

Le suffrage universel, malgré une connaissance des affaires du pays plus répandue ici dans le peuple qu'en Europe, porte des fruits de corruption. Après la guerre de sécession, on a créé des impôts indirects et une armée de fonctionnaires pour les percevoir. Ceux-ci sont à la discrétion des gouvernants, et d'autre part le besogneux sera partout et toujours plus ou moins à vendre. Les grandes Compagnies de télégraphe, de chemins de fer, des eaux, du gaz, etc., et les banques font sentir le poids de leur monopole un peu partout. Heureusement on sait encore lutter dans ce pays. On est peu habitué à tout attendre du gouvernement, et la presse et la parole sont mises largement à profit contre les exploiteurs. Déjà on espère se débarrasser ici du joug des deux anciennes Compagnies de chemin de fer du Pacifique. La Central-Union et la South-Pacific s'étaient étendues; leurs tarifs étaient si exorbitants que les marchandises du Japon prenaient le chemin de l'Europe pour venir à New-York. Une troisième compagnie, la Northern-Pacific, a ouvert sa ligne, et une quatrième ligne directe de Saint-Louis à San-Francisco va être inaugurée incessamment. La Northern-Pacific refuse de se liguer avec les autres et la concurrence va faire son œuvre.

La population des États-Unis, qui en 1870 comptait 33,000,000 de blancs, 5,000,000 de nègres et 63,000 Chinois, en 1880 compte 43,000,000 de blancs, 7,000,000 de nègres et 100,000 Chinois. Ceux-ci ont donc augmenté en 10 ans de 66%; les noirs de 34% et les blancs de 29%. En suivant la même progression, en 30 ans on dépassera 100 millions. L'État de Californie, qui a presque la surface de la France, figure actuellement dans la population pour un peu moins d'un million. Pour tous les États-Unis en 1882, l'importation a atteint en chiffre rond 767 millions de dollars, et l'exportation 800,000,000 de dollars. Le revenu a été de 403,000,000 de dollars, et la dépense, sauf l'intérêt de la dette, de 186,000,000 de dollars. La dette, qui dépassait encore 2 milliards de dollars en 1870, est réduite de plus de 1/2 milliard de dollars en 1882.

Pour servir de comparaison nous plaçons le tableau ci-dessous pour 1882 en dollars et en chiffres ronds:

dette publique revenu dépenses importation exportation

Angleterre 4,000,000,000 429,000,000 427,000,000 2,137,000,000 1,491,000,000

France 4,683,000,000 712,000,000 714,000,000 987,000,000 722,000,000

Allemagne 1,340,000,000 900,000,000 620,000,000 719,000,000 774,000,000

Autriche 1,107,000,000 47,000,000 47,000,000 259,000,000 286,000,000

Italie 2,000,000,000 440,000,000 435,000,000 266,000,000 239,000,000

Russie 4,000,000,000 503,000,000 524,000,000 410,000,000 429,000,000

Sur 265,000 milles de chemins de fer qui, en 1882, sillonnent le monde entier, les États-Unis en possèdent 118,000, presque la moitié. L'Europe en possède 106,000, l'Asie 14,000, l'Afrique 3,000, l'Australie 6,000, l'Amérique du Sud 7,000, l'Amérique Centrale 1,000, toute l'Amérique du Nord 128,000. En Europe, l'Allemagne en possède 22,000, l'Angleterre 18,000, la France 17,000, la Russie 14,000, l'Autriche 12,000.

J'ai trouvé ici les dernières nouvelles de France, tant de l'intérieur que de Madagascar et du Tonkin. Je remarque qu'aucun des journaux ne nous est sympathique. Comment en serait-il autrement? Les Américains du Nord sont des Anglais et des Allemands, et d'autre part nos divisions intérieures et la succession de nos ministères, qui passent comme devant une lanterne magique, sont peu faits pour nous concilier le respect de l'étranger. Quand aimerons-nous notre pays avant notre parti, et quand prendrons-nous pied sur une base stable! Le jour où nous reviendrons au Décalogue. Ce jour-là, nous rétablirons l'autorité paternelle par une plus grande extension de la portion disponible et nous passerons de la famille instable à la famille souche qui donne les nombreux rejetons pour l'armée, le clergé, les arts et la colonisation; nous rétablirons la protection de la femme par une situation assurée à la veuve et par la punition des séducteurs; nous rétablirons le respect de la divinité par la sanctification du septième jour; et, à côté, des droits de l'homme, nous mettrons l'inscription de ses devoirs, les uns et les autres sous la proclamation des droits de Dieu.

Mais il faudra rendre plus forte l'éducation de nos enfants en les habituant de bonne heure aux luttes de la vie et au sentiment du devoir. Les familles s'en déchargent trop sur les pensionnats, qui ne se préoccupent que de les préserver du danger en les enfermant dans des murs. Les Corporations enseignantes sont faites pour aider, non pour suppléer la famille, et l'enfant qui n'a vu que des murs jusqu'à vingt ans, n'a appris qu'à les haïr. Sans expérience de la vie, plein d'illusions, il fera presque certainement naufrage. Cela est d'autant plus naturel qu'au moment où il aurait le plus besoin des conseils des instituteurs et de l'appui des parents, vers vingt ans, lorsque les passions bouillonnent, il est envoyé dans une grande ville pour les études supérieures, et là les parents lui manquent, et du collège il ne conserve que le souvenir de la contrainte. Le jeune libéré se livre donc aux caprices de son âge, et ce n'est qu'à trente ans qu'il commence à comprendre qu'il doit se faire sa place dans la société en devenant sérieux. Au même âge, l'Anglais et l'Allemand reviennent d'Australie ou d'Amérique rapportant une fortune.

Je quitte mes amis et rentre à l'hôtel pour répondre à mes nombreuses lettres avant de mettre encore le Pacifique entre moi et l'Europe.[Table des matières]

CHAPITRE XVI

Les îles Hawaï.

Départ de San-Francisco. — Navigation vers les îles Sandwich. — Le navire La Zelandia. — Manière d'occuper le temps. — Arrivée à Honolulu. — Les îles Hawaï. — Surface. — Population. — Gouvernement. — Les femmes sénateurs. — Impôts. — Les plantations de canne. — Importation. — Exportation. — Navigation. — Droits de douane. — Revenus. — Changement de dynastie. — Los Missions. — Le volcan Kilaouea. — Le monument du capitaine Cook. — La végétation. — Les habitations. — Les Canaques. — Mœurs et coutumes. — Les écoles. — L'hôpital.

Le soir du 20 octobre 1883, à 4 heures 1/2, j'interromps la rédaction de mes nombreuses lettres, et j'arrive au navire La Zelandia de la Pacific Mail-Steamship-Company. Ce steamer, long de 340 pieds, large de 42, et très peu profond, jauge 3,000 tonnes. Les premières sont à l'avant, ce qui leur évite la secousse et le bruit de l'hélice. Comme j'arrive le dernier, j'ai de la peine à obtenir une cabine sur le pont. Celle qu'on me donne a 2 mètres de large, 2 de long, 2 de haut, et je la partage avec un gros capitaine américain et protestant qui fait régulièrement, soir et matin, sa prière à genoux. Lorsque les adieux sont finis et que les nombreux amis accompagnant des voyageurs ont quitté le bord, je compte à table environ 70 passagers de première, tous Allemands, Anglais et Américains; je suis le seul Français. À minuit, la malle anglaise, qui arrive de Londres pour l'Australie, est installée à bord, le canon se fait entendre et on part. Je revois encore une fois les golden gates, ces portes d'or à l'entrée de la rade que j'avais vues il y a deux ans, lorsque je me dirigeais vers le Japon. Bientôt après, nous voilà en haute mer avec un roulis désagréable.

Le lendemain le roulis augmente et tous les passagers souffrent plus ou moins. Le service de la table, comme celui du navire, est fait par des blancs et des jaunes; la moitié sont Américains, la moitié Chinois. Les cuisiniers sont tous Chinois et la nourriture est meilleure que sur les navires anglais, mais les cabines sont inhabitables. La partie du pont réservée aux passagers est encombrée de caisses d'oignons qui exhalent une odeur nauséabonde.

C'est dimanche: à 10 heures commence le service religieux dans le salon. Personne n'est forcé de s'y rendre, mais presque tous les passagers, jeunes et vieux, hommes et femmes, y assistent avec recueillement. À défaut de ministre, le capitaine lit un chapitre du prophète Zacharie, récite des prières, auxquelles on répond, et on entonne des chants exécutés avec ensemble et gravité. Le premier est un hymne dans lequel l'homme reconnaissant sa misère a recours à Notre-Seigneur; j'en retiens le refrain:

Nothing in my hand I bring; Simply to thy Cross I cling: Naked come to Thee for grace; Foul, I to the Fountain fly; Wash me, Saviour, or I die.

Je ne porte rien dans mes mains; Simplement j'adhère à ta Croix: Nu, je viens te demander grâce; Impur je me sauve à la Fontaine; Lave-moi, mon Sauveur, ou je meurs.

Après ce cantique, le capitaine lit un chapitre de saint Luc et recommence des prières, puis on finit par le cantique de la mer:

From rock and tempest, fire, and foe Protect us wheresoever we go. Thus evermore shall rise to Thee Glad hymns of praise from land and sea.

Des rochers et des tempêtes, du feu et de l'ennemi Protège-nous, partout où nous allons. Ainsi de plus en plus s'élèvera vers toi Un hymne joyeux de louange de la terre et de la mer.

22-23 octobre. La mer devient, de plus en plus houleuse, les vagues déferlent furieuses sur le flanc du navire et souvent inondent le bord; pas un bateau à l'horizon; par-ci par-là quelques baleines. Nous avons 2,103 milles à parcourir pour rejoindre Honolulu; nous filons 12 nœuds et nous faisons une moyenne de 300 milles par 24 heures.

En approchant d'Honolulu, on exige de chaque passager qui y débarque une cotisation de 2 dollars, destinée à l'hôpital du pays.

Le 28 octobre, de grand matin, le sifflet de la machine nous apprend qu'on aperçoit la terre; on se lève à 6 heures et l'on voit bientôt le diamant-point, rocher nu qui s'avance dans la mer. Nous pénétrons dans la baie en sondant le milieu d'une double rangée de bouées qui marquent la route. Des deux côtés la mer déferle sur des rochers à fleur d'eau. À 7 heures, le canon annonce l'arrivée. M. Trousseau, médecin français au service du gouvernement des îles Hawaï, vient à bord pour les formalités d'usage; à 7 heures 1/2 on sert le déjeuner et à 8 heures nous sommes à terre.

Les îles Hawaï, plus connues en Europe sous le nom d'îles Sandwich, sont situées entre le 19° et 23° latitude nord et entre le 155° et 161° longitude ouest. Elles sont au nombre de 8, dont voici les noms et la surface: Hawaï, avec 4,210 milles carrés; Maui, avec 270; Oahu, avec 600; Kauaï, avec 590; Molokaï, avec 270; Lanaï, avec 150; Niihau, avec 97; et Kahoolawe, avec 63 milles carrés. La population, pour toutes les îles, atteint le chiffre de 75,000 habitants, ainsi répartis: 10,000 blancs, 15,000 Chinois, et le reste indigènes. Il faut ajouter un settlement de 300 mormons et quelques nègres.

Le gouvernement est monarchique-constitutionnel avec deux Chambres siégeant ensemble. Dans la Chambre des nobles, les membres sont nommés par le roi et les femmes peuvent en faire partie; les femmes de la famille royale en font partie de droit. La Chambre des représentants est élue au suffrage universel. Est électeur tout indigène prouvant qu'il a payé sa taxe ou impôt. Cet impôt est une capitation de 3 dollars par personne, plus 2 dollars pour les routes, et 2 pour les écoles. La propriété et les marchandises paient tous les ans un impôt calculé sur 3/4% ou 0 fr. 75% de leur valeur; les marchandises paient cette taxe en plus des droits de douane. Cela, avec divers autres droits de patente, timbre, amendes, etc., fait à l'État un revenu d'environ 5,000,000 de dollars par an, soit 25,000,000 de francs. Pas d'armée: 200 ou 300 soldats à peine, équipés à la prussienne, et pas de marine. La dette était à peu près nulle, mais la dernière législature a voté un emprunt de 2,000,000 de dollars pour frais d'immigration. On importe des milliers de Portugais des Açores, qui sont de très bons planteurs de canne à sucre. Les principales ressources du pays sont le riz, que les Chinois cultivent à merveille, et la canne à sucre, dont toutes les plantations sont aux mains d'Anglais, d'Allemands et d'Américains. Un traité passé avec les États-Unis a exempté, durant 7 ans, des droits d'entrée, les sucres et les riz hawaïens, envoyés dans l'Amérique du Nord; et comme ces droits sont de 2 sous 1/2 par livre, cela a fait la fortune des planteurs. Le traité expire cette année; on ignore s'il sera renouvelé.

La main-d'œuvre est bien rétribuée; les ouvriers, dans les plantations, reçoivent 25 dollars par mois, pendant qu'à Cuba, au Brésil et autres contrées à sucre, la main-d'œuvre esclave coûte fort peu, et que dans les colonies anglaises la main-d'œuvre des coolies importés de l'Hindoustan coûte à peine la moitié de ce qu'on paie aux îles Hawaï. Au Pérou, les Chinois reçoivent dans les plantations de 2 à 3 fr. par jour.

La canne à sucre ici est très productive: elle donne 60% de jus, et ce jus est lui-même fort riche; il donne 22% de sucre jaune, ce qui fait environ 120 kilog. de sucre par tonne de cannes. Dans certains endroits où le terrain est sec, on arrose la canne, et dans ce but on a creusé plusieurs puits artésiens. La même racine ne dure que deux ans et donne deux récoltes: après il faut la replanter. Dans les grandes plantations, on replante 3,000 acres par an. La plupart des planteurs ont leurs machines et fabriquent leur sucre: les petits planteurs donnent leurs cannes à des propriétaires d'usines qui extraient le sucre et partagent le produit.

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Îles Sandwich.—Famille royale.—Palais du Roi. Palais du gouvernement et des Chambres.

Quatre puissances: l'Angleterre, la France, les États-Unis et le Portugal, ont ici un consul qui est en même temps commissaire pour leur gouvernement. Notre consul, M. Feer, me remet les états de la douane, d'où je relève qu'en 1882 l'importation a atteint la valeur de 4,974,510 dollars, et l'exportation, 8,229,016 dollars; 5,475 passagers sont arrivés dans les îles, et 2,598 en sont partis. Des 200 navires jaugeant 88,976 tonneaux arrivés ici, 124 sont américains, 44 anglais, 16 hawaïens, 11 allemands et 1 français; 4 de diverses nations. Les droits de douane ont atteint 505,390 dollars, dépassant de 82,198 dollars les entrées de l'année précédente.

Les missionnaires protestants ont été les premiers à pénétrer dans les îles Hawaï; les missions catholiques sont venues ensuite, et ont été confiées aux Pères des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, connus plus communément sous le nom de Pères de Picpus.

Actuellement, le tiers de la population est catholique. Depuis l'arrivée des Européens en 1753, on compte 7 rois. Les cinq premiers portaient le nom de Kamehameha, et le sixième, Lunalilo, n'a régné qu'un an, mourant sans descendants et sans désigner d'héritiers. Dans cette situation, on a procédé à l'élection d'une nouvelle dynastie, et a été élu Kalakaua I, roi actuel, qui occupe le trône depuis 9 ans.

Plusieurs steamers font le service entre les îles, et on peut ainsi visiter à l'île Hawaï la plus grande des huit, le volcan Kilaouea, qu'on dit le plus important du monde. Les anciens indigènes y plaçaient le séjour de leur déesse Pélé. En 1880-81, il a jeté une si grande quantité de lave qu'une partie de l'île en a été couverte. Cette île possède aussi 2 pics d'environ 14,000 pieds d'altitude: le Mannokea et le Mannoloa.

C'est aussi dans cette île que fut massacré par les indigènes, en 1779, le célèbre navigateur capitaine Cook. Un monument en son honneur a été élevé à Kealakekua-bay, à l'endroit du sinistre événement.

Honolulu, la capitale, est située au sud de l'île Oahu. Elle compte 16,000 habitants. La végétation est si puissante qu'elle cache les maisons; on dirait une ville noyée dans la verdure. Les acacias, les tamarins, les palmea gigantea atteignent des proportions colossales; une forêt de cocotiers jette ses hauts plumets dans les airs. Je parcours la ville; les rues sont larges et droites; les maisons, en bois, en tuf, en ciment, n'ont qu'un rez-de-chaussée, rarement un étage; la plupart sont entourées de superbes jardins et garnies de portiques et vérandahs d'où pendent les plantes grimpantes. Quelques-unes des plus jolies appartiennent à des Chinois. Ces fils du Céleste Empire connaissent le confortable et ne manquent pas de goût. Le palais du roi, en bois, à deux étages, entouré de portiques et surmonté d'une tour, est d'un bel effet; le palais du Parlement est aussi de bon goût, et adapté au climat.

Illustration from À travers l'hémisphère sud, ou Mon second voyage autour du monde. Tome 2 Équateur, Panama, Antilles, Mexique, Îles Sandwich, Nouvelle-Zélande, Tasmanie, Australie.

Îles Sandwich.—Volcan de Kilaouea.

Les indigènes, à terre, vendent des oranges, des bananes et des travaux en coquillages ou en graines de caroube. Les femmes portent une espèce de robe de chambre, les hommes veste et pantalon. Les deux sexes aiment à orner leur tête et leur cou de couronnes et de colliers en plumes d'oiseau et fleurs de chrysanthème. Leur couleur est bronzée, le plus grand nombre sont gras, ont les lèvres grosses, les yeux noirs, le regard bienveillant, le nez et le front réguliers.

C'est dimanche: les magasins sont fermés, le travail suspendu. Ces prétendus pays sauvages ne donnent pas le scandale, habituel chez les nations catholiques de l'Europe, de la violation du troisième commandement. L'Église est vaste et remplie de fidèles. Je remarque quelques Chinois au milieu des blancs et des indigènes; les Portugais des Açores sont presque noirs. Les chants, exécutés par des voix d'hommes et de femmes, sont très harmonieux; le sermon est en langue indigène. Monseigneur Hermann, vicaire apostolique, me reçoit avec bonté, et me donne des détails sur ces contrées qu'il évangélise depuis de nombreuses années. Les missionnaires sont aimés; on trouve qu'ils vivent bien mesquinement à côté du confort des ministres protestants: mais ils ont aussi du superflu dont les pauvres profitent; c'est plus évangélique. Je visite l'école des Sœurs des Sacrés-Cœurs. Je les avais vues à l'œuvre à Lima et à Guayaquil. Elles ont ici 80 pensionnaires, 100 externes payantes, 120 gratuites. Des Frères américains instruisent à peu près autant de garçons.

Les indigènes sont intelligents, leur mémoire est prodigieuse. Ils apprennent rapidement la musique et l'arithmétique, mais ils ne vont guère au-delà d'une certaine limite.

Ils saisissent difficilement les idées abstraites et les notions géographiques. Pauvres gens! ils n'ont jamais vu que leur petit coin de terre!

Par contre, ils sont fort hospitaliers; ils partagent volontiers avec les autres ce qu'ils possèdent, et s'il n'y a pas de riches parmi eux, il n'y a aussi pas de pauvres.

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Îles Sandwich.—Femmes indigènes prenant leur repas.

Les blancs, en achetant leurs terres, finissent par les déposséder et les réduisent à la condition de domestiques; l'introduction des liqueurs leur a été fatale, comme partout chez la race indienne. Une loi défendait de leur vendre des boissons enivrantes, mais les Chinois leur en vendaient fort cher et de mauvaise qualité en contrebande. C'est pourquoi la prohibition vient d'être abrogée.

M. Feer, notre consul, m'apprend encore beaucoup de choses sur le pays; entre autres, qu'il contient une quinzaine de Français.

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Îles Sandwich.—Pavillon de la Reine Douairière à Honolulu.

L'hôpital est situé au milieu d'un vaste et riche parc où des vols de merles se promènent sans crainte sur les pelouses. Un Trustee, ou administrateur, arrive en même temps que moi et me conduit à la visite des diverses salles. Au rez-de-chaussée sont les Chinois; ils paient 60 cents (3 fr.) par jour. J'en vois un grand nombre avec le berri-berri, maladie qui fait enfler les jambes et rend la marche impossible. Cette maladie, que les Japonais appellent caké, n'attaque pas les blancs, ni les Polynésiens; elle est spéciale à la race jaune; elle sévit pourtant parfois dans le nord du Brésil.

Les indigènes sont reçus gratuitement.

La maladie dominante est la syphilis, importée par les blancs. Je remarque un pauvre Portugais qui se meurt de la fièvre typhoïde. Il y a de nombreux lépreux, mais ils ne sont pas là. On les a relégués à une autre île, dans un établissement spécial. Au premier étage sont les femmes, et dans un pavillon annexe les Européens et les Américains. Ceux-ci paient 1 dollar 1/2 par jour. Les frais sont couverts par les pensions, par les dons, les souscriptions et les subventions de l'État.

Les administrateurs sont nommés partie par le gouvernement, partie par les souscripteurs.

J'aurais encore voulu parcourir la campagne, visiter une plantation, mais l'heure du départ approche et je me rends au navire, qui lève l'ancre à 2 heures.[Table des matières]

CHAPITRE XVII

Navigation vers la Nouvelle-Zélande. — Curieux problème dans une succession. — Deux bébés à la recherche du ciel. — Une éclipse totale du soleil. — Les Saints et les Morts. — Passage de l'Équateur. — Une visite de l'Océan. — La visite réglementaire. — La manœuvre du feu. — Le service religieux. — L'île Tutuila et l'archipel des Navigateurs. — Une Cour d'assises. — Une tempête sous le tropique. — Scènes comiques. — Le 180e parallèle et la semaine de 6 jours. — Arrivée en Nouvelle-Zélande.

Jusqu'ici nous avions marché au sud-ouest par une seule ligne droite. La boussole avait marqué tout le temps 40°; maintenant nous prenons la direction du sud, et la boussole est sur le 10°. Nous avons 5,600 milles d'ici à Auckland; nous comptons les parcourir en 12 jours. La mer continue à être désagréable.

Pour occuper le temps, on relit les vieux journaux. L'un d'eux raconte que dans le Kentucky, un testateur a laissé à sa femme enceinte, au moment de sa mort, la moitié de ses biens, et l'autre moitié à sa fille, si elle accouchait d'une fille; mais si le nouveau-né était un garçon, la mère aurait 1/3 et l'enfant les 2/3. Or, après la mort du père, 2 jumeaux sont venus au monde, un garçon et une fille; la mère réclame d'une part la 1/2 puisqu'elle a une fille, et 1/3 puisqu'elle a un garçon, mais le curateur du garçon réclame pour son protégé les 2/3, et celui de la fille la moitié. Quel est le Salomon qui résoudra ce problème?

Je trouve aussi par-ci par-là des poésies, dont quelques-unes ne manquent pas de grâce; j'en insère une qui m'a paru délicieuse de grâce et de sentiment.

WHERE IS HEAVEN?

Two little children, weeping sore, Went wandering, sorely down the street, Poor waifs upon life's stormy shore With shivering forms and naked feet. And when they met me, as they saw Their woe had touched my sympathies, The oldest turned to me and cried: "Oh, do you know where Heaven is?

"Our father died a year ago, And mother told us, when he died, That he had crossed a river deep, And Heaven was on the other side. And when we asked her where he was, She always said: "In Heaven, I know"; And told us we could go to him. O, tell us, tell us, where to go!

"Dear mother died a week ago, And Robbie cries for her all day. We want to go where mother is, Is Heaven so very far away?" O, plaint of little sorrowing hearts! Earth's universal cry is this, That you' ve so learned to ask: Who knows, who knows, where Heaven is?

Poor little seekers after Heaven! Poor little waifs on life's bleak shore! Some day your feet will find the way That gives you back your lost once more. The only answer I can give To any question such as this From those who miss a mother's face Is: Heaven is where that mother is!

OU EST LE CIEL?

Deux petits enfants pleurant amèrement, Vinrent rôdant pleins de chagrin dans la rue. Pauvres épaves sur la plage tempétueuse de la vie! Couverts de haillons et les pieds nus. Et quand ils me rencontrèrent et qu'ils virent Que leur misère avait éveillé mes sympathies, Le plus âgé se tourna vers moi et dit: «Oh! savez-vous où est le ciel?

«Notre père est mort il y a un an, Et notre mère, nous dit, quand il fut mort, Qu'il avait passé une rivière profonde, Et que le ciel était de l'autre côté. Et quand nous lui demandâmes où il était, Elle répéta toujours: il est au ciel, Et ajouta que nous pourrions aller à lui, Oh! dites-nous, dites-nous où il faut aller!

Notes in this chapter

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