PRÉFACE (continued 2)
Reading edition
Après la Révolution, l'Espagne a accordé une certaine représentation aux habitants de Cuba. Ils envoient aux Chambres, à Madrid, une trentaine de députés et une douzaine de sénateurs. Le suffrage est restreint. Il faut payer un impôt de 25 piastres pour être électeur. Toutefois, tout cela est rendu illusoire par le pouvoir accordé au capitaine général, de suspendre la constitution toutes les fois qu'il en trouve la convenance. De plus, de nombreuses lois préexistantes à la constitution n'ont pas été abrogées, et le gouverneur les applique lorsque cela lui convient, bien qu'elles détruisent les garanties constitutionnelles.
Le pays est divisé en deux partis: les autonomistes et les conservateurs. Le premier est surtout composé de créoles qui réclament l'autonomie et voudraient être placés vis-à-vis de l'Espagne à peu près dans une situation analogue à celle du Canada à l'égard de l'Angleterre. Les conservateurs sont surtout des Espagnols qui préconisent l'assimilation et se perdent en distinctions subtiles entre assimilation et identité. Au fond, ils amusent le public en paroles, pour conserver le statu quo qui leur permet de s'enrichir.
Les impôts qui, avant la Révolution, s'élevaient à 13,000,000 de piastres, atteignent maintenant 35,000,000. Si le gouvernement né remplit pas ses caisses, les employés qu'il envoie ici font de rapides fortunes. Ils vont en jouir dans la mère patrie pour faire place à d'autres. On cite tel directeur de douanes qui, après 2 ans d'emploi, possédait 700,000 piastres. Dans le journal La Democracia historica du 25 courant, je lis le fait d'un nommé Carlos Urretia, inspecteur de police, qui avait autorisé les filles d'une maison publique à voler l'argent de ceux qui les visiteraient, leur promettant l'impunité à condition de partager avec lui. Ce brave homme, pris en flagrant délit, a été condamné à deux ans de presidio. Avec une pareille administration, un pays ne saurait prospérer. Mais le parti conservateur se moque des récriminations. Il a su former un corps de volontaires de 70,000 hommes dont il a soin d'exclure les autonomistes, et gare à qui lui résistera.
Il y a quelque temps, un capitaine général intelligent et honnête voulait donner une certaine satisfaction aux autonomistes. Il se vit bientôt cerné par 14,000 volontaires qui envahirent son palais et l'embarquèrent pour le renvoyer en Espagne. S'ils n'ont pas toujours été aussi violents, ils ont toujours réussi à faire déplacer tout capitaine général qui ne faisait pas assez bien leurs affaires. Si au moins ces volontaires couraient sus aux bandes de brigands qui en ce moment ravagent la campagne et rançonnent les propriétaires! Durant la Révolution, les Cubains avaient voulu se donner aux États-Unis; mais ceux-ci, qui sortaient à peine de la grande lutte qui avait abouti à l'abolition de l'esclavage, redoutaient l'entrée dans l'Union d'un pays à esclaves, et ils refusèrent. Dans quatre ans, cette question aura cessé d'exister, et au premier embarras de l'Espagne, si les Cubains renouvellent l'offre, elle pourrait bien être acceptée.
Combien mieux aimée eût été la mère patrie si, par une administration sage et honnête, elle s'était attachée le cœur de ses sujets de Cuba! Mais comment pourrait-elle donner au loin cette administration sage et honnête, puisqu'elle en manque elle-même dans son sein, et que les plaies dont elle afflige les colonies sont celles mêmes dont elle souffre à son tour depuis si longtemps!
Pendant que nous causons, le train approche de la ville, et je demande le prix des terrains à bâtir. Dans les faubourgs, ils se payent environ 20 fr. le mètre carré, et dans le centre à peu près 100 fr. le mètre carré.
Mais revenons à la canne à sucre, qui forme la richesse de l'île. Colomb, dans son second voyage, commença par porter des Canaries la canne créole. En 1795, Francisco Arango introduisit celle de Taïti. Puis on porta celle de Java, et en 1826 la cristalline de la Nouvelle-Orléans.
On calcule en ce moment, que tous les ans, dans le monde entier, on produit et on consomme 5,335,000 tonnes de sucre, dont 1,465,000 sont de sucre de betterave et 120,000 de maïs et autres grains.
Des 3,750,000 tonnes de sucre de canne, l'île de Porto-Rico produit 150,000 tonnes, Cuba 630,000 tonnes, les Philippines 200,000 tonnes, les Antilles françaises y compris la Réunion 150,000 tonnes, les Antilles anglaises y compris Maurice 200,000 tonnes, Java 200,000, le Brésil 200,000, la Chine 50,000, la Louisiane 100,000, et le reste divers autres pays.
Cuba produit aussi une quantité assez considérable de café. On calcule de la manière suivante la production du café dans le monde entier: le Brésil 176,000,000 de livres, Java 124, les îles Célèbes 1, l'Arabie 3, Sumatra 8, Ceylan 40, l'Équateur 1/5 de million, les Philippines 3, Vénézuéla 35, Nicaragua 2-1/2, Guatemala 120, les Antilles anglaises 8, les Antilles françaises et hollandaises 2, Cuba et Porto-Rico 30, Malabar et Missouri 5 millions.
Après le sucre, le tabac forme le principal revenu de Cuba. À la Havane, on rencontre à chaque pas des magasins remplis de ballots de tabac du poids d'environ 100 livres. Le prix varie de 50 à 200 piastres le quintal. Le meilleur vient de la Vuelta Abajo et sert à faire les cigares exquis de la Havane; le plus grossier s'en va en Allemagne. Le gouvernement français entretient ici un agent pour l'achat du tabac nécessaire à ses manufactures. Le consul est chargé des traites, et cela lui forme un boni moyen d'environ 30,000 fr. l'an ajouté à son traitement, qui est de 40,000 fr.
Je ne veux pas quitter la Havane sans visiter une fabrique de cigares et une de cigarettes. Chez Villar-Villar, Calle de la Industria, no 174, je trouve 200 ouvriers fabricant 62 sortes de cigares; les villares flor fina valent 500 piastres le 1,000, ce qui les met à 2 fr. 50 pièce; ils sont gros et longs de 18 centimètres. Les Londres de Corte valent 40 piastres le 1,000, les Rothschild flor fina valent 125 piastres le 1,000, les Victoria 110 piastres, les Damas ou petits cigares pour dames 38 piastres, etc. Il faut ajouter à cela le droit d'exportation qui est de 2 piastres le mille, et celui d'importation qui est de 25 fr. le kilog. en France et de 15 fr. en Allemagne, le port et le bénéfice du détaillant, etc. Les ouvriers sont payés à raison de 24 piastres le 1,000. Ils font une moyenne de 100 cigares de luxe par jour et gagnent ainsi de 12 à 15 fr. Nous les voyons à l'œuvre; ce n'est pas peu de chose que de former un cigare de luxe. Il faut choisir le tabac qu'on place à l'intérieur, et en poser les couches avec attention; puis choisir encore mieux la feuille qui les enveloppera. Cette feuille doit être sans défaut. Les jaunes clair couvriront les cigares destinés à l'Allemagne, les autres ceux qui vont en France et en Angleterre. Le difficile c'est de bien former la pointe. L'ouvrier colle avec une pâte de farine le dernier morceau, et lorsque c'est nécessaire, il perfectionne le bout avec ses lèvres. Le cigare est ensuite mesuré, coupé et passé à ceux qui opèrent le triage. Les côtes des feuilles sont jetées. Le tabac est employé à l'état naturel sans aucune sauce. C'est le même tabac qui sert aux divers cigares. Ce n'est que le poids, la façon et le luxe du paquetage qui en changent le prix. Dans l'entrepôt, nous voyons amoncelés 3,000 ballots de la récolte de 1883, contenant chacun 100 livres. Ils valent 200,000 piastres, soit 1,000,000 de francs. Tous les jours, des moricos baignent dans l'eau la quantité qui sera travaillée le jour même. Le tabac ordinaire doit être consommé dans l'année de la récolte. Le meilleur se conserve 2 ans. Réduit en cigares, il se conserve plus longtemps. Avant de nous quitter, M. Villar pousse l'amabilité jusqu'à nous remettre à chacun un villar flor fina, son plus cher et meilleur cigare. Je ne suis pas connaisseur, mais mes compagnons le trouvent délicieux, seulement vu sa grosseur et sa longueur (0m18) il dure trop longtemps et accumule au bout une trop forte quantité de nicotine.
À la fabrique des cigarettes de Diego Gonzales, Calle de la Reina, je trouve 400 Chinois. Les uns ont la queue, les autres l'ont coupée, quelques-uns portent la blouse nationale et de grosses lunettes.
Une machine à vapeur fait fonctionner les lames qui coupent le papier et le tabac: le papier est de 3 sortes: jaune en paille de blé, bleu en coton, et brun ou pectoral. Le tabac est coupé court et fin. Les Chinois le plient avec rapidité dans le papier et en replient le bout avec une espèce de dé en fer blanc. Ils sont payés à raison de 4 piastres papier la tarea de 6,100 cigarettes. Un homme peut faire en moyenne 1/2 tarea par jour. On a de la peine à surveiller ces célestiaux pour les empêcher de fumer l'opium et de parfumer ainsi leur travail. Une salle séparée est occupée par 50 femmes, elles font les cigarettes aussi bien et aussi vite que les hommes, et reçoivent le même salaire.
La caisse est toujours ouverte, chaque ouvrier peut à tout moment de la journée y porter son travail et en recevoir le montant. On fait tous les jours une moyenne de 180 tareas, soit plus de 1,000,000 de cigarettes. Elles sont mises en paquets de 12 et vendues à raison de 2 fr. 50 ou une piastre papier les 27 paquets.
Selon mon habitude, je me rends au marché principal. C'est un grand corps de bâtiments à portiques extérieurs. Sous ces portiques sont des magasins ou bazars surmontés de logements. La cour couverte est occupée par les vendeurs de viande, de fruits et de légumes. Cette disposition est défectueuse, parce que les magasins empêchent la circulation de l'air.

Grandes Antilles.—Cuba.—Plaza de Arme.—Statue de C. Colomb.—Chapelle où fut dite la première messe en Amérique.
Avant de quitter la ville, nous venons encore une fois à la plaza de Arme ou place centrale, voir la colonne surmontée d'une madone et portant sur le piédestal un buste de Christophe Colomb. Elle s'élève au-devant d'une chapelle dans laquelle en 1519 fut célébrée la première messe dans l'île.
Enfin je dis adieu à la Havane et monte sur une nacelle qui me ramène au steamer. L'odeur du port est nauséabonde: il reçoit tous les égouts de la ville; c'est pourquoi ses abords sont toujours les premiers visités par le vomito negro. La Supérieure du Sacré-Cœur me disait: «Nous n'avons plus perdu de sœurs de la fièvre jaune depuis que nous nous sommes éloignées du port.»
Nous passons encore à côté de beaux steamers qui vont à New-York; ils ont un double étage de cabines ouvrant sur un promenoir extérieur. Vers le commencement du mois, un d'eux, dans un cyclone, a eu le salon enlevé. Le déplacement de la cargaison avait couché le navire sur le flanc et le gouvernail avait été emporté. Le maître d'hôtel seul et un domestique ont perdu la vie. Après deux jours la tempête s'étant calmée, le navire a pu être remorqué et les passagers sauvés.
En quittant la terre, j'avais acheté un journal: la Democratia Historica. J'en cite un paragraphe pour donner le ton de la presse de ce côté des mers:
«Escribimos (harto lo sabemos) sobre un volcan de passiones: no importa. Siempre necessitan las grandes audacias de la libertad el fuego subterraneo de los pueblos, la sanguinaria rabia de los despotas, los immortales delirios de la fè republicana, factores tremendos de la sociedad moderna, labor genesiaca y épica que forma con sus convulsiones irascibles y sus imponentes calmas la corteza de la libertad y el granito de la democracia.»
«Nous écrivons (déjà nous le savons), sur un volcan de passions; peu importe. Les grandes audaces de la liberté nécessitent toujours le feu souterrain du peuple, la rage sanguinaire des despotes, les délires immortels de la foi républicaine, facteurs terribles de la société moderne, travail génésiaque et épique qui avec ses convulsions irascibles et ses calmes imposants forment l'écorce de la liberté et le granit de la démocratie.»
Nous arrivons à l'Éden une demi-heure en retard de l'heure du repas, et j'ai de la peine à exiger de mon nègre qu'il me serve à dîner. Le soir, M. Solano et ses amis Palacios et Caballero ont l'amabilité de venir passer la soirée sur le navire. M. Solano est avocat et m'apprend que, d'après les lois cubaines, le père peut disposer par testament de 1/5 de ses biens en faveur d'un parent ou d'un étranger, et qu'au surplus il peut encore donner à titre de préciput à un de ses enfants le 1/3 des autres 4/5.
La recherche de la paternité est permise, et si, de l'ensemble des faits, le juge est convaincu de la culpabilité, il condamne le séducteur à donner une dot à la mère et à reconnaître l'enfant, à moins qu'il ne préfère régulariser la position par le mariage.
Le lendemain, à 8 heures, nous sortons du port et suivons les côtes de l'île.
Le 26 septembre nous entrons dans le golfe du Mexique et naviguons au sud-ouest.
Le 27, même navigation, orages fréquents. De nombreux petits oiseaux se réfugient sur le navire et se laissent prendre avec facilité. Déluge durant la nuit.
Le 28, vers le soir, nous arrivons à Vera-Cruz.[Table des matières]
CHAPITRE VII
La République mexicaine. — Surface. — Constitution. — Population. — Les diverses branches ou familles indiennes. — Cause de leur dépérissement. — Revenus. — Dépenses. — Chemins de fer. — Télégraphe. — Poste. — Instruction publique. — Mines. — L'isthme de Tchuantepec. — Histoire. — Fernando Cortez et la conquête. — Fin de Montézuma, dernier empereur des Aztecas. — Les sacrifices humains. — Le vice-roi. — Fin tragique de deux empereurs.
La République fédérative mexicaine comprend un territoire de 1,920,000 kilomètres carrés, presque 4 fois la surface de la France. Elle compte 27 États; 5 vers le nord: Sonora, Chihuahua, Coahuila, Nueva-Leon et Tamaulipas; 4 sur le golfe du Mexique: Vera-Cruz, Tabasco, Campêche, Yucatan; 7 sur le littoral du Pacifique: Sinaloa, Xalisco, Colima, Michoacan, Guerrero, Oaxaca, Chiapas; 11 dans le centre: Durango, Zacatecas, Aguascalientes, San Luis Potosi, Guanajuato, Queretaro, Hidalgo, Mexico, Morelos, Puebla, Tlaxcala. Aux 27 États il faut ajouter le district fédéral et le territoire de la Basse-Californie.
Ces États sont indépendants et confédérés. Le pouvoir exécutif est confié à un président de la République élu pour quatre ans et entouré de six ministres responsables. Le pouvoir législatif est exercé par le Congrès formé de deux Chambres: le Sénat et la Chambre des députés. Chaque État élit deux sénateurs pour quatre ans; ils se renouvellent par moitié tous les 2 ans. Les députés sont élus en raison de 1 pour 40,000 habitants et se renouvellent aussi par moitié tous les deux ans. Toutes les élections se font par le suffrage universel.
La constitution de 1857, qui régit le pays, commence ainsi:
«En el nombre de Dios y con la autoritad del Pueblo mexicano; los rapresentantes de los diferentes Estados, etc...»
Puis vient l'énumération des droits de l'homme, la définition et distribution des pouvoirs, etc.
Le pouvoir judiciaire est confié à une Cour suprême composée de 11 membres élus pour six ans. Viennent ensuite les tribunaux de district et de circuit. La noblesse est abolie, les Ordres religieux sont proscrits, l'instruction est laïcisée; l'Église est séparée de l'État.
Les Mexicains ont copié servilement l'œuvre de nos révolutionnaires, et, comme nous, ils ont donné jusqu'à ce jour le triste spectacle de continuelles révolutions, tombant alternativement du despotisme militaire dans l'anarchie.

Mexique—Indiens Apacas.
D'après le cens de 1879, la population compte 9,873,670 habitants. Sur ce chiffre, 48% sont du sexe masculin, et 52% du sexe féminin, 19% sont Européens ou Espagnols américains, 38% indigènes ou Indiens, 43% de race mêlée. Parmi les indigènes Indiens, la branche
ou famille mexicaine compte 1,626,511 membres.
La famille Sonorense Opatu-Pima 84,000 —
La branche Guaicura et Cochinii-Laimon 2,533 —
— Séri 200 —
— Tarasca 230,000 —
La race ou famille Zoque Mixe 55,000 —
La famille Totonaca 90,000 —
— Mixteco-Zapoteca 578,000 —
— Matlalzinga o Pirinda 5,000 —
— Maya 400,000 —
— Chontal 31,000 —
— Huave 3,800 —
— Apache 10,000 —
— Othomi 650,000 —
————
Total 3,766,044 membres.
En 1810, ils étaient 3,676,281. Ils sont restés presque, stationnaires pendant que la race mêlée a triplé, et que l'européenne a augmenté de 69%.
Plusieurs Mexicains semblent voir la cause de la future disparition des indigènes dans leur indolence, dans leurs mauvais logements et maigre nourriture; mais ceux qui emploient l'Indien savent que lorsqu'il est encouragé, il travaille plus que tout autre, et s'il est mal nourri, c'est qu'il est mal rétribue; s'il est mal logé, c'est que les propriétaires se soucient peu de le loger mieux. En un mot, l'Indien, s'il n'est pas relégué comme aux États-Unis dans ses Réservations, c'est que le propriétaire mexicain préfère l'utiliser et en tirer tout ce qu'il peut, en lui donnant le moins possible.
Dans plusieurs États et notamment dans la ville de Mexico, la mortalité excède les naissances. Pour Mexico on attribue le fait à l'infection de l'air causée par les égouts de la ville et les marais des campagnes. Depuis longtemps on propose le drainage de la vallée pour assainir la capitale.
Le revenu, d'après les dernières statistiques que m'a fournies le ministère de Formento (Travaux publics), a été:
Pour le Gouvernement fédéral, de 21,936,165 piastres.
Pour les États 7,011,962 —
—————
Soit un total de 28,948,127 piastres.
La piastre mexicaine vaut environ 4 fr. 50.
La dépense a été de 20,431,896 piastres.
pour le Gouvernement fédéral,
et de 6,825,684 —
pour les États.
—————
Soit un total de 27,257,580 piastres.
Pour tous les États, la valeur de la propriété urbaine est évaluée à 169,684,376 piastres.
La propriété rurale à 181,873,994 —
—————
Ce qui fait un total de 351,568,530 piastres.
Les chemins de fer en exploitation comptent 1,055 kilomètres.
Sont en construction actuellement 6,856 —
Et sont concédés ou à l'étude 4,906 —
———
Soit un total prochain de 12,817 kilomètres.
La subvention de l'État pour les diverses lignes varie de 6,000 à 9,000 piastres par kilomètre.
Les lignes télégraphiques atteignent presque 17,000 kilomètres et ont expédié dans l'année 800,800 dépêches qui ont produit 400,000 piastres. La poste expédie 7,000,000 de lettres et plis et produit 600,000 piastres.
L'instruction publique comprend 2 élèves par 100 habitants. Les États-Unis ont 17-1/2 élèves par 100 habitants; l'Allemagne, le Danemark, la Suisse en ont 15; la France, les Pays-Bas 13; l'Angleterre et la Norwège 12; la Belgique 11; l'Autriche et l'Espagne 9; l'Irlande 8; la Hongrie 7; l'Italie 6; la Grèce et la République Argentine 5; l'Uruguay 3; le Portugal 2-1/2 et la Russie 2. Il n'y a que le Brésil, la Turquie, l'Équateur et le Vénézuéla qui en ont moins de 2.
Les mines, depuis la découverte du Mexique, ont donné plus de 15 milliards de francs. Dans presque tous les États on trouve l'argent, l'or, le cuivre, le plomb, mais faute de capitaux et d'initiative, l'exploitation se fait encore d'une manière imparfaite et primitive.
Les 14 Monnaies de la République depuis 1537 jusqu'à 1880 ont frappé pour 3 milliards de piastres d'argent et pour 118 millions de piastres d'or.
Rappelons rapidement les faits principaux de l'histoire du Mexique. Il a été conquis par l'Espagnol Fernando Cortez. Son père lui faisait apprendre le latin à l'Université de Salamanca, mais le futur guerrier, préférant l'action à ce vieux langage, s'en alla à Naples servir sous Fernando de Cordoba. En 1511 il accompagna Diego-Velasquez à son expédition de Cuba. Là il se fit éleveur de bétail et fut mis en prison par le même Diego-Velasquez, gouverneur, pour intrigues d'amour. Il se sauva deux fois et finit par organiser pour son propre compte une expédition au Mexique. Il partit de la Havane le 10 février 1519 avec 508 soldats, 110 hommes d'équipage, 32 arbalétriers, 13 fusiliers, 209 Indiens et quelques Indiennes pour domestiques. Avec cette armée il devait conquérir un empire de 16,000,000 d'habitants. Le 12 mars, il arriva à Tabasco et en soumit les Caciques à la suite de trois batailles. Ces Caciques lui firent présent de 10 jeunes filles dont une, nommée Malintzin, et baptisée sous le nom de Marina, devint son épouse et sa plus fidèle coopératrice. Elle lui servit d'interprète et fit avorter les diverses conspirations qui le menacèrent. Le Jeudi-saint, 21 avril 1519, Cortez débarquait à Vera-Cruz. Organisateur aussi bien que militaire, Cortez fit nommer un Ayutamiento et légaliser son autorité. Les Indiens le reçurent amicalement et l'informèrent qu'ils étaient tributaires de Montézuma, le grand Empereur qui régnait à Mexico. Il mit toujours beaucoup de soin à se renseigner sur les choses du pays à mesure qu'il avançait. Ayant appris que Montézuma était en mésintelligence avec Ixtlixochitl, un de ses frères auquel il avait cédé une partie du royaume, il profita aussitôt de cette situation et s'allia avec Ixtlixochitl et se dirigea sur Mexico. Montézuma le reçut amicalement. Un personnage mystérieux, blanc, barbu et vêtu d'une soutane, qui avait prêché aux Mexicains une religion nouvelle et leur avait appris à mieux utiliser la terre et à extraire les métaux, leur avait prédit que des hommes blancs et barbus comme lui viendraient à la suite du temps et se rendraient maîtres de l'Empire. Cette tradition, qui se conservait aussi au Pérou, fut cause que Montézuma et les indigènes se soumirent facilement aux Espagnols. Toutefois Cortès, comme Pizarro au Pérou, jugea bon de faire l'empereur prisonnier. Il laissa le commandement à Pedro de Alvaredo pour aller combattre Panfilo de Navarez que le gouverneur de Cuba avait envoyé contre lui.
Au mois de mai, les Mexicains avaient l'habitude de célébrer une grande fête, et demandèrent à Alvaredo la permission de la faire selon l'usage. Celui-ci consentit, à condition qu'ils seraient sans armes; mais pendant qu'ils étaient au temple dans la nuit, il les fit tous tuer pour les voler. La population se souleva et chassa les Espagnols. Ceux-ci, en se retirant, tuèrent le malheureux Montézuma. Cortez réorganisa avec les Indiens ses alliés une armée de 250,000 hommes, et revint à Mexico qu'il attaqua avec une flottille de bateaux. Cette capitale était alors au milieu d'une lagune comme Venise. Les Mexicains firent une résistance héroïque, et Cortez n'en vint à bout qu'en démolissant les maisons pour remplir les canaux. Le 13 août 1521, il était maître de Mexico. Plus de 100,000 personnes périrent dans la bataille.
Cortez trouva au Mexique, comme Pizarro au Pérou, un peuple d'une civilisation avancée, ayant ses monuments, ses temples et ses arts: il est regrettable que les archives et la plupart des monuments de ces peuples aient été détruits par les premiers missionnaires, comme entachés de paganisme. Nous aurions certainement trouvé le point de jonction de cette race à la race égyptienne et phénicienne à laquelle sa civilisation semble empruntée. Tout ce que nous savons, c'est que diverses races s'étaient superposées, et que plusieurs dynasties s'étaient succédées. La plus puissante de ces races, celle qui finit par dominer les autres, fut celle des Aztecas. Les premiers habitants, les Toltecas, avaient une religion simple et naturelle. Ils adoraient un Dieu unique et créateur qu'ils appelaient Tloque Nahuaque, et lui offraient des copalli, offrandes d'oiseaux et de fleurs. Les Chichimecas vinrent ensuite, et peuple barbare, ils altérèrent la religion. Enfin les Aztecas, peuple guerrier, imposèrent leur culte. Leurs principales divinités étaient Huitzilopochtli, dieu de la guerre; Tlaloc, dieu de l'eau; Tezcatlipoca, dieu du ciel; Quelzalcoatl, dieu de l'air; Miclantuectli, dieu de l'année et des herbes; Ceuteotl, dieu du maïs; Tezcatzoncatl, dieu du pulche; Cuatlicue, déesse des fleurs. Ces dieux étaient représentés en statues de pierre, et on les voit aujourd'hui dans le musée de Mexico.
Les temples consistaient en deux tourelles ou petites chapelles situées au sommet d'une grande pyramide tronquée, construite en adobe; on y montait par un escalier central ou par un escalier en spirale. Le temple principal de Mexico était consacré au dieu de la guerre et au dieu du ciel, et se trouvait sur l'emplacement qu'occupe actuellement la cathédrale. Les prêtres chargés du culte étaient couverts d'un manteau noir. Ils portaient d'horribles figures sur les vêtements, avaient les cheveux épars, les mains et le corps souillés de sang. Les offrandes à la divinité n'étaient plus seulement l'encens, les fruits, les fleurs, les animaux et les danses, mais surtout les sacrifices humains. Ils avaient lieu en temps de sécheresse ou d'ouragan, avant de se mettre en guerre, au couronnement des rois, etc.
Les victimes étaient les prisonniers de guerre. Arrivés au sommet de la pyramide, on allongeait la victime sur une pierre, le prêtre lui ouvrait la poitrine avec un couteau de ixtli, lui arrachait le cœur qu'il offrait à la divinité, et jetait le corps au bas de la pyramide. Le peuple, à la vue du sang, commençait les danses, et chacun continuait à danser jusqu'à sa maison.
À la fête du dieu Tlaloc, on sacrifiait des petits enfants que des mères pauvres vendaient aux prêtres. À la déesse des fleurs, en avril, on n'offrait que des fleurs. Au dieu du ciel, en mai, on offrait des plumes, des animaux et des jeunes filles qui se consacraient au service du temple. À la fête du feu, tout le peuple se rendait à la montagne. On sacrifiait une victime humaine, et on distribuait le feu nouveau obtenu par le frottement de deux rameaux de bois.
En dehors de ces horribles sacrifices humains, imposés par la religion, la population aztèque avait des mœurs douces; les mères aimaient leurs enfants, les pères leur enseignaient les règles de morale, le respect et l'obéissance. Ils pleuraient longtemps leurs morts, et étaient très hospitaliers. Ils cultivaient la terre et exerçaient divers métiers. Les idiomes étaient nombreux, mais le nahuatl était le plus répandu.
Après la conquête, les vice-rois du Mexique ou Nouvelle Espagne gouvernent le pays jusqu'en 1810. Quelques-uns furent bons et capables, la plupart cruels ou insignifiants. L'histoire, durant cette période, est une suite de conspirations et d'intrigues. Les famines et les pestes se succèdent, les volcans font plusieurs éruptions, les Indiens se soulèvent de temps en temps. Mexico est inondé à plusieurs reprises.
En 1810, Miguel Hidalgo proclame l'indépendance du Mexique et abolit l'esclavage, mais l'Espagne ne reconnaît cette indépendance qu'en 1836. En 1822, Iturbide se fait proclamer empereur et est fusillé deux ans après. En 1864, Maximilien d'Autriche, amené par les troupes françaises, lui succède sur le trône. Il est fusillé en 1867, et l'Indien Juarez reprend son siège de président de la république. Aujourd'hui ce siège est occupé par le général Gonzales, et le général Porfirio Diaz est sur les rangs pour la prochaine élection. On le dit honnête et capable, et il est à espérer que, s'inspirant des éternels principes du vrai et du bien, il pourra inaugurer les véritables réformes, inspirer à la classe dirigeante ses devoirs de patronage, relever le peuple de la misère, mettre en honneur l'amour du travail, extirper les intrigues, la camorra, le pillage, fermer l'ère des révolutions, et ouvrir au pays une ère de paix et de prospérité. Il pourra ainsi développer ses immenses ressources, et prendre rang à côté des peuples prospères. Mais il est temps de reprendre mon journal de voyage.[Table des matières]

Mexique.—Vera-Cruz.—Vue de la rade.
CHAPITRE VIII
Débarquement à Vera-Cruz. — Construction du port. — La ville. — La fièvre jaune. — Départ pour Mexico. — Le chemin de fer. — Orizaba. — Maltratta. — Le Citlaltepelt. — Le pulche. — Mexico. — Les hôtels. — La ville. — La cathédrale. — Les toros. — Les loteries. — Le Paseo.
C'est le 28 septembre, dans l'après-midi, que l'Éden arrive devant Vera-Cruz. Plusieurs navires sont à l'ancre, mais ils ne peuvent débarquer leurs marchandises, à cause du mauvais état de la mer.—Il n'y a point de port à Vera-Cruz. Une Compagnie française en construit un en ce moment. Il doit être achevé en 10 ans, et la Compagnie reçoit pour cela 10,000 dollars par semaine que lui paie le gouvernement de la République mexicaine. La houle vient d'enlever récemment une partie des travaux. Vue de la mer, Vera-Cruz offre un bel aspect. À terre, ses rues larges de 12 mètres et coupées à angle droit, ses maisons de pierre couvertes en terrasse, ses places, ses églises, la végétation qui l'entoure, en feraient une ville superbe, si on pouvait y trouver la propreté. Mais, faute d'égouts, tous les résidus des maisons s'en vont dans les rues, qui deviennent ainsi, des égouts ouverts. Les gallinasos (vautours noirs) s'y promènent par centaines, disputant aux chiens les balayures. La puanteur m'oblige à porter constamment au nez un mouchoir imbibé d'eau de Cologne. Une ville ainsi tenue doit engendrer la peste sous toutes les latitudes. Il y a en effet encore une trentaine de cas de fièvre jaune par jour, dont 50% sont mortels. Tant d'incurie n'empêche pas les habitants d'adopter les dernières découvertes; ils ont le téléphone et la lumière électrique. Ils seraient plus avisés s'ils avaient des égouts et des balayeurs. Je me rends aux bureaux des diverses Compagnies, afin de connaître la date des départs des navires pour Galvestown ou pour la Nouvelle-Orléans. Il n'y a point de départ fixe; les lignes régulières sont interrompues durant l'épidémie. Tout navire qui arrive d'ici à la Nouvelle-Orléans est tenu à 10 jours de quarantaine dans le Mississipi. Je commence à comprendre que je ne pourrai sortir du Mexique de ce côté et que je serai obligé de gagner les États-Unis par terre.

Mexique.—Sur la route d'Orizada.—Cascade.
À l'hôtel, après un mesquin souper, on nous place quatre dans une même chambre. Les lits se composent simplement d'une toile tendue, sur laquelle on s'allonge en se couvrant d'un drap. Les sons de la musique nous appellent sur la place: c'est l'heure où la population vient respirer l'air frais de la nuit. De belles Indiennes aux cheveux longs, noirs et lisses, se promènent à côté des dames, et des demoiselles. Les petites filles font au milieu du jardin des danses et des rondes avec les garçons de leur âge; insouciance des jeunes années! En rentrant, j'aperçois des promeneurs d'un nouveau genre: ce sont des crapauds qui se sentent chez eux dans ces rues immondes. Heureusement que les quatre habitants de la même chambre sont des compagnons de voyage: on peut ainsi prendre gaiement son parti de la situation. Nous fumons pour chasser les odeurs, nous nous aspergeons d'eau de Cologne et prenons notre repos. Il ne sera pas long. À 4 heures du matin, il faut se lever et se préparer pour aller au chemin de fer. Le train part vers 5 heures.
Le trajet de l'hôtel à la gare est assez court, 10 minutes à peine; mais la pluie est si torrentielle, que bientôt nous sommes trempés jusqu'aux os. Les employés refusent de me laisser prendre ma petite valise, et je ne puis changer mes vêtements. Il faut payer son billet 16 piastres, et bien des piastres encore pour supplément de bagages, la franchise n'étant que pour 30 livres. Nos vêtements sécheront au soleil aux fenêtres du wagon et sur la peau.
Enfin la locomotive siffle, et nous voilà en route. Il y a 422 kilomètres de Vera-Cruz à Mexico; mais, cette capitale se trouvant à 2,283 mètres d'altitude, il faudra gravir bien des montagnes. Aux abords de Vera-Cruz, nous voyons encore des dépôts d'immondices de toute sorte; puis viennent les champs, où paissent les bœufs et les chevaux. La végétation est tropicale.
Après avoir traversé une vaste plaine, nous abordons les montagnes. Nous marchons de surprise en surprise. Ici, la forêt vierge; là, la profondeur des ravins; plus loin, une cascade féerique: on est enchanté, ravi. Par-ci par-là, des villages, à cabanes de chaume, perdus dans la forêt. Nous voyons le caféier, la canne à sucre, le maïs, mais le tout assez négligé. On me fait remarquer la hacienda de Potrero, qui a 24 kilomètres carrés et qui vient d'être achetée pour 30,000 piastres (la piastre mexicaine varie de 4 fr. 50 à 5 fr.). Elle pourrait rendre des millions, si elle était cultivée avec intelligence, et ne rapporte rien. Les quelques Indiens qui y sèment le maïs qui les fait vivre paient au propriétaire une redevance de 10 piastres par an. C'est près de cette hacienda que j'ai vu un vol de sauterelles parentes de celles d'Égypte. Elles dévastent la terre et ne paient aucune redevance. Les indigènes les aiment peu: un de mes compagnons en avait pris une pour l'examiner; un Mexicain l'arrache brusquement de ses mains et la met sous ses pieds.
De temps en temps la locomotive fait entendre son sifflet bruyant: c'est pour mettre en fuite le bétail que le conducteur aperçoit sur la voie. Deux vaches pourtant demeurent immobiles, sans se douter du danger; la locomotive les heurte et les jette au loin hors des rails.
Les hommes sont coiffés d'un grand chapeau de feutre ou de paille à larges bords. Les femmes portent leur bébé attaché par une couverture derrière le dos. Par un brusque mouvement, les mères les ramènent en avant pour leur donner le sein, et les rejettent sur le dos de la même manière.

Mexique.—Environs d'Orizaba.—Huttes.
Nous voici à Orizaba, ville la plus importante de l'État de Vera-Cruz. Elle compte 35,000 habitants. De nombreux clochers et coupoles indiquent les églises. Quelques cheminées révèlent la présence de la vapeur: on me dit que ce sont des fabriques de sucre et des filatures de coton. Le train continue à s'élever par une pente de 4%, fait des tours et des détours, traverse des ruisseaux et des ravins. Aux cocotiers succèdent les pins et les chênes. Dans les gares, les femmes ne nous vendent plus la banane et autres fruits tropicaux, mais la poire, le raisin, la figue et les oranges.
Nous atteignons la plaine de Maltratta, bien cultivée, très habitée. De ce point, nous apercevons la voie se développant vers des pics inaccessibles, avec des ponts que l'on prendrait pour de légères passerelles. La pente atteint 6%, et une nouvelle machine est attelée à la première. À mesure que le train s'élève dans la forêt, la vue sur la plaine devient de plus en plus ravissante. Pour mieux jouir du coup d'œil, je me tiens sur la plate-forme; bientôt nous passons sur divers ponts suspendus à 1,000 et 2,000 pieds. Cet endroit est appelé Infernillo (petit enfer). Je le recommande aux amateurs d'émotions.
À Altalux, à 1,900 mètres d'altitude, je remarque les capucines, les daturas, les liserons, les roses et toutes les fleurs de nos jardins de Nice. Enfin, arrivés au sommet, à Boca del Monte, voici la plus grandiose des surprises: à notre droite, le Citlaltepelt élève à 19,000 pieds sa cime neigeuse. Ce volcan semble veiller comme un géant à la garde de la vallée de Mexico. La fraîcheur nous oblige à nous couvrir. À la canne à sucre, au café, on succédé l'orge, l'avoine, le maïs. Un Alsacien, employé à la gare, est dans le pays depuis notre expédition. Il me prend pour un ingénieur, et veut m'intéresser à des mines d'albâtre et à des mines d'argent qu'il prétend avoir découvertes. Nous entrons en effet dans le pays de l'argent. Bientôt nous rencontrons un embranchement qui va à Pachuca, où l'on exploite de nombreuses mines d'or et d'argent. La plaine est couverte de magnifiques aloès, bien alignés, bien cultivés, d'où l'on extrait le pulche, boisson du pays qui remplace le vin. Lorsque la plante est mûre, vers l'âge de 5 à 10 ans, on coupe le centre, et, durant 3 à 6 mois, le vide qui en résulte se remplit tous les matins, par la sève des feuilles, de 2 à 3 litres d'un liquide appelé agua miel ou eau douce. Ce liquide est légèrement purgatif. Un homme le fait passer dans des outres au moyen d'une espèce de pompe où il fait le vide en aspirant. On le met ensuite à fermenter durant 24 heures avec un peu de pulche vieux, et on l'expédie à Mexico, où il est vendu dans les pulcherias qui se trouvent à chaque coin de rue. Les Indiens s'enivrent facilement avec cette boisson, et se laissent ensuite aller à toute sorte d'excès et de crimes. Il y a des haciendas (fermes) de pulche qui rapportent jusqu'à 100 et 200,000 fr. par an. Le chemin de fer fait une recette de plusieurs milliers de francs par jour, seulement par le transport de cette boisson: J'ai voulu la goûter: elle n'a rien de séduisant. La couleur est celle du petit lait, l'odeur est nauséabonde, le goût révoltant. Pourtant, telle est la force de l'habitude, que même les riches du pays l'ont constamment sur la table et la préfèrent au vin.

Mexique.—Chemin de fer de Vera-Cruz à Mexico.—Montagnes de Maltratta.—L'Infernillo.
À Boca del Monte, 18 soldats quittent le train pour rentrer à Vera-Cruz; 18 autres, venus de Mexico, prennent leur place: c'est l'escorte journalière. Les trains portent souvent de l'argent, soit qu'il provienne des droits de douane à Vera-Cruz, soit qu'il vienne des mines et prenne le chemin de l'Europe.
Malgré les précautions, le trésor n'a pas toujours pu être préservé. Parfois une entente entre les brigands et des employés du train a fait détacher au départ le wagon contenant l'argent: il est ainsi resté sur la voie, proie facile aux voleurs. Une autre fois, c'est un intrépide qui avait cloué un filet sous le wagon, et de là pendant la marche il put couper les planches, pénétrer dans le wagon et enlever les caisses d'or.
Dans les gares, nous trouvons des gendarmes campagnards. Ils portent un vêtement gris, grand chapeau de feutre, carabine, sabre, revolver, et aux reins une ceinture garnie de cartouches en forme d'ornements. Leur selle est toujours armée du lazo traditionnel. On les prendrait pour de redoutables brigands.
La plaine est couverte de fèves, de maïs et d'aloès. Plusieurs laissent pousser la tige de leur fleur, semblable à une immense asperge.
On voit par-ci par-là les vastes constructions des haciendas, et les petits ranchos en terre des cultivateurs. Ils ne pourraient être plus misérables. Enfin le train arrive à San-Juan de Teotihuacan. Là existe encore une de ces grandes pyramides en briques d'adobe, sur lesquelles les Indiens élevaient le petit temple où ils immolaient les prisonniers de guerre. Nous passons aussi près du sanctuaire de Guadalupe, mais la nuit ne nous permet pas de l'apercevoir. À 8 heures, nous entrons en gare de Mexico. La douane ne se contente pas de la visite faite au débarquement; à Vera-Cruz; elle visite encore une fois sommairement les effets. Une voiture me conduit à l'hôtel qu'on m'avait indiqué comme le meilleur. Les chambres sont vastes et bien meublées, mais la propreté laisse à désirer. J'en visite un autre, et y trouve de mauvaises odeurs; idem dans un troisième et un quatrième. Enfin, à 11 heures du soir, je trouve une chambre propre à l'hôtel Guardiola, remis à neuf.
Le 30 septembre, jour de dimanche, le travail est suspendu, les magasins sont fermés; seuls, ceux des Français sont ouverts. Tout le monde est endimanché. Les Indiennes couvrent leur tête d'un châle et en rejettent les bouts en arrière en guise de manta. Les señores portent leur costume national: grand et lourd chapeau de feutre conique à larges bords, garnis de glands et de galons d'or et d'argent; veste en velours et boutons d'argent, pantalons ayant en guise de passepoil une rangée de boutons d'argent. Les señoras ornent leur tête d'un voile noir semblable au pezote des dames génoises.
La rareté de l'air à l'altitude de 2,300 mètres rend la respiration difficile. Je monte avec peine les escaliers.

Mexique.—Chemin de fer de Vera-Cruz à Mexico.—Maltratta.—Le Citlaltepelt.
La cathédrale occupe l'emplacement de l'ancien grand temple indien. Ses 3 nefs sont séparées par des colonnes en style ionique. La coupole est ornée de fresques, le maître-autel consiste en une haute pyramide surchargée d'ornements.
Le chœur, dans la nef du centre, clôturé par des balustres en bronze doré, prend une grande partie de l'église. Cette disposition, fort commode pour les officiants, l'est très peu pour les fidèles. Pas de chaises: les dames portent un pliant, le peuple s'assied par terre.
La construction de cet édifice a duré un siècle, et a coûté 10,000,000 de francs. Attenante à la cathédrale est une autre église, avec laquelle elle communique. On y voit un tableau de la sainte Trinité, dans lequel les figures des 3 personnes sont identiques. Ce tableau se rencontre dans presque toutes les églises du Mexique. Cette seconde église est en style espagnol, surchargé de sculptures sur la façade et à l'intérieur. Les deux églises sont remplies de fidèles qui assistent dévotement à la messe.
La cathédrale occupe un des côtés de la place principale ou plaza de Arme. De l'autre côté s'élève le palais du gouvernement. C'est là que reçoit le président de la République. Le Sénat y tient ses séances, et dans les dépendances il y a les ministères, le musée, la Monnaie et la poste. Sur la place, joue la musique d'un régiment. Ces bons Indiens exécutent fort bien les symphonies espagnoles et les marches italiennes. En ville, les rues sont larges de 16 mètres environ et se coupent à angle droit. Elles changent ordinairement de nom à chaque quadra ou bloc. La propreté laisse à désirer. Les maisons sont en pierre ou en briques et à un ou deux étages avec patio, et quelques-unes sont fort jolies.
La ville s'étend sur un espace assez grand, et compte environ 200,000 habitants.
Dans l'après-midi, je parcours l'Alameda. Cette promenade ombragée se trouve dans toutes les villes de race espagnole. Sur tous les murs on voit de grandes affiches invitant les habitants à la corrida de toros. Aujourd'hui ce sont des amateurs, des étudiants en médecine qui tueront les toros, et les demoiselles de la ville couronneront les vainqueurs. Comment s'étonner qu'une population habituée à de pareils spectacles tombe dans la cruauté! Dans la rue, deux enfants, un de 10 ans et un de 11 ans, s'étaient pris de querelle et se battaient avec férocité. Pensez-vous que la foule se soit souciée de les séparer? Au contraire, elle prenait plaisir à les agacer, et n'a été contente que lorsqu'elle les a vus couverts de sang. Le sang, c'est son émotion de prédilection. Il ne faut pas s'étonner non plus si les querelles se vident souvent par des combats mortels. Le duel est au poignard, et les deux combattants succombent presque toujours au même instant.

Mexique.—Pulchero absorbant l'agua-miel pour faire le pulche.
Une autre plaie des nations de race espagnole est la loterie. Loterie d'État, loteries particulières, par l'appât du gain, dépouillent le pauvre peuple des quelques sous nécessaires à son existence. Rien d'étonnant alors que la mortalité excède les naissances, et que les 16,000,000 d'Indiens qui peuplaient le pays avant la conquête soient maintenant réduits à moins de 10,000,000.
Au Paseo, promenade publique, je remarque une belle statue équestre en bronze, et plus loin, la statue colossale de Christophe Colomb. Elle est flanquée de 4 moines assis aux angles du piédestal. La musique militaire joue sous un kiosque ses plus belles marches. Sous les allées d'eucalyptus défilent les landaus et les calèches, où s'étalent les riches toilettes des señoras et des señoritas mexicaines. Les cavaliers caracolent à leurs côtés. Leurs selles remontent sur le devant en un large pommeau, et en arrière forment un petit dossier. Elles sont posées sur une peau de chèvre, qui pend des deux côtés sur la croupe du cheval. Les rênes sont ornées d'argent; le mors est en argent massif, ainsi que les étriers. Ceux-ci sont garnis d'un cuir qui couvre le soulier, l'abrite de la pluie, et, en cas de chute, empêche le pied d'être pris. Les éperons, en argent massif, sont semblables à ceux des cavaliers du moyen âge. La promenade se prolonge fort loin, jusqu'au Castillo de Chapultepec. À gauche s'élève le volcan d'Ameca, actuellement éteint. Je rentre en ville, et finis ma journée par une visite au P. Mariscal, supérieur des Lazaristes.[Table des matières]

Mexique.—Propriétaires en costume national.
CHAPITRE IX
Excursion à Guadalupe. — Les faubourgs. — L'armée. — Le sanctuaire. — Les œuvres charitables. — L'administration ecclésiastique. — Les banques. — Le musée. — La pierre du Soleil. — La déesse de la terre Coatlicue. — Le dieu des morts Mictlanteuhtli. — Les pierres à jeu de paume. — Les chevaliers aigle et le messager du Soleil. — Quetzalcoalt, ou le sage mystérieux. — Les inscriptions. — Les urnes funéraires. — Les vierges ou prêtresses. — Manière de marquer le temps. — Le cycle ou xinhmopillé. — Chalchinhtlicue, déesse de l'eau. — Tlaloc, dieu du tonnerre. — La céramique. — Les bijoux. — L'écriture. — Le Sénat. — Le Conservatoire.
Le lendemain, à la pointe du jour, je me dirige vers la plaza de Arme, à la recherche du tramway pour Guadalupe. C'est de cette place que partent les voitures pour toutes les directions. Il y en a de 2 classes, qu'on distingue à la couleur: dans les unes, on paie un réal (12 sous); dans les autres, la moitié de ce prix.
À mesure qu'on s'éloigne du centre de la ville les rues sont moins propres, et les maisons en adobe. Ce sont les quartiers du bas peuple. Quelques rues ne sont pas pavées. Les églises abondent et les pulcherias aussi. Les porteurs d'eau ont deux seaux au bout d'un bâton, comme à Venise; mais le plus souvent ils portent sur le dos et sur la poitrine deux amphores en terre, suspendues à la tête au moyen d'une large courroie de cuir. Les femmes portent sur l'épaule ou sur la tête ces amphores de forme romaine, rondes ou longues, qui ne peuvent par elles-mêmes tenir debout. Devant les casernes, je vois de nombreuses femmes portant la nourriture aux soldats leurs maris. Il n'y a pas de conscription au Mexique: le recrutement se fait dans la rue. La police prend et enrôle de force les sujets qui lui semblent bons; et ces pauvres Indiens, mariés ou non, se trouvent tout à coup soldats sans y penser. Rien d'étonnant qu'en cas de guerre il faille une armée pour garder de tels soldats. En campagne, les femmes précèdent les troupes et préparent la nourriture de leurs maris.
Il en est autrement du corps des volontaires, qui s'équipent à leurs frais. Le soldat reçoit de 2 à 3 réaux par jour; le colonel, 270 piastres par mois; le commandant, 125; le capitaine, 70; le lieutenant, 60 piastres par mois.

Mexique.—Porteur d'eau.
Au sortir de la ville, je vois un champ de courses, puis des terrains marécageux. Par-ci par-là des animaux paissent tranquillement. Plus loin, quelques champs de maïs et d'orge. Enfin, après trois quarts d'heure de route sous une allée de poivriers, le tramway arrive au village de Guadalupe, que domine son sanctuaire renommé. La tradition rapporte qu'en décembre 1531, la sainte Vierge apparut quatre fois, dans le Cerro (colline) de Tepeyac, à un Indien appelé Juan Diego, et laissa son image imprimée sur son manteau. De nombreux miracles attirèrent bientôt la foule des Indiens vers cette image. En 1533, elle fut solennellement transportée à Guadalupe, à l'endroit qu'elle occupe actuellement. Un temple somptueux lui a été élevé. L'extérieur de cet immense édifice, avec ses cloches et sa coupole, est par trop massif; mais l'intérieur, en style corinthien, est de meilleur goût. On y voit quelques beaux tableaux et beaucoup de laides statues. Les ornements, blanc et or, sont d'un bel effet. L'image miraculeuse, au maître-autel, est sur fond jaune répandant des rayons d'or. La sainte Vierge, de grandeur naturelle, debout sur une demi-lune que supporte un ange, tient les mains jointes. Sa robe est rouge, son manteau bleu est parsemé d'étoiles d'or. Elle porte sur la tête une couronne d'or. Le regard est bienveillant; l'attitude, celle de la prière. Dans l'église, le chœur a la même disposition que celui de la cathédrale de Mexico, et occupe un grand espace. Les balustrades qui le séparent du public sont en argent massif. Lors de la spoliation de l'église, le gouvernement voulut les enlever; mais les Indiens menacèrent de prendre les armes, car ils aiment leur cher sanctuaire. Je les ai vus en effet, arrivant de toute part, priant avec dévotion sur le pavé de l'église et s'en retournant en famille après leur pèlerinage. Les nombreux ex-voto suspendus aux murs du temple indiquent qu'ici, comme ailleurs, la Mère des miséricordes se plaît, par son intercession, à préserver des dangers et à répandre le baume de la consolation dans les cœurs éprouvés. Ici ce sont des gens sauvés d'un naufrage; là, d'autres échappent à un incendie; plusieurs, dans des chutes dangereuses, n'éprouvent aucun mal; un grand nombre reviennent d'une maladie mortelle. Ces tableaux ne brillent pas par le côté artistique, ils sont parfois assez grotesques; mais, dans leur simplicité, ils disent bien la foi naïve et la reconnaissance intime de ceux qui les ont déposés.
Après mon pèlerinage, je me rends à un établissement de bains ferrugineux, situé près du village. L'eau est pompée au moyen de l'air chauffé.
Rentré en ville, je rends visite à M. Jésus Urpiaga, qui me renseigne sur les œuvres charitables du pays. Il n'est pas rare, dans les contrées de race espagnole, de trouver chez les hommes le nom de Jésus, comme on trouve chez les femmes celui d'Incarnacion, de Concepcion, d'Annonciacion, d'Assompcion, etc. Il y a quatorze Conférences de Saint-Vincent de Paul à Mexico, et une soixantaine dans la république. Elles comprennent ensemble un millier de membres actifs, 500 honoraires, secourent un millier de familles pauvres, visitent les prisons, catéchisent les enfants, réhabilitent les unions illicites, ensevelissent les cadavres, ouvrent des écoles et recueillent des orphelins. Ils pratiquent ainsi l'essence de la religion, qui se réduit à ceci: Aimez-vous les uns les autres; faites aux autres ce que vous voudriez que l'on fît pour vous. Les jeunes gens ont leur cercle catholique, leur bibliothèque, et une petite imprimerie avec leur journal. Sous le rapport religieux, le Mexique est divisé en 20 diocèses; mais le clergé est insuffisant. Les prêtres disent souvent quatre à cinq messes par jour. Le dimanche, les curés s'en vont de village en village, et reçoivent pour chaque messe une aumône de cinq piastres.

Mexique.—Sanctuaire et faubourg de Guadalupe.
Il y a quelques années, les biens de l'Église, qui étaient très importants, furent séquestrés, et les Communautés chassées. N'ayant su résister aux dangers de la richesse, elles s'opposaient aux réformes que réclamait le Saint-Siège.
Plus tard, les Sœurs de Charité aussi ont été renvoyées, en haine de la France. Notre funeste expédition n'avait pas suscité les sympathies du pays à notre égard. Mais les Sœurs de Charité ont emporté les regrets unanimes de la population. Elles faisaient ici ce qu'elles font partout: les œuvres charitables, avec simplicité et abnégation.
Outre les retraites et exercices spirituels, assez fréquents dans ce pays, j'ai remarqué une dévotion fort longue, qui consiste en exercices journaliers et prédications à l'église durant 36 jours. Ces exercices sont appelés el Desagravio, et ne peuvent servir qu'aux désœuvrés.
Dans l'après-midi, je fais ma visite aux banques. Jusqu'au jour où l'on aura unifié les monnaies, le voyageur est obligé de changer ses valeurs dans chaque pays. Il y a deux banques ici: une anglaise, la London Bank of Mexico and south America; l'autre, française, sous le nom de Banco méridional de Mexico. Cette dernière, de création récente, est sortie d'un traité passé entre le gouvernement mexicain et la banque franco-égyptienne.
Le capital social est de 6,000,000 de piastres, avec faculté de le porter à 20,000,000. La banque pourra commencer ses opérations avec 3,000,000 de piastres. Pour chaque million de piastres en caisse, elle est autorisée à émettre 3,000,000 de billets. La concession est pour 30 ans. La banque est obligée d'ouvrir au gouvernement un compte courant, dont l'intérêt ne pourra être moindre de 4% ni supérieur à 6% l'an. Le gouvernement, pour toutes ses opérations de banque, s'oblige, à conditions égales, à donner la préférence à la banque nationale. Le capital de la banque doit être exempt de tout impôt.
Elle prête et escompte avec un intérêt d'environ 1% par mois.
Le National Monte de Piedad, qui prête sur gages au taux de 1% par mois, est, lui aussi, autorisé à émettre des billets et à faire des opérations de banque.
Les journaux parlent d'un emprunt de 10,000,000 de piastres que le gouvernement se propose d'émettre aux États-Unis. L'intérêt serait de 9%, et l'émission à 80 fr., ce qui porterait l'intérêt à 13%. Un pays qui ne peut emprunter qu'à ce taux inspire peu de confiance, et n'évite la ruine que par la banqueroute.
M. l'abbé Hély veut bien me conduire au musée et se faire mon cicérone. Il est précepteur d'un jeune garçon dans une famille mexicaine. Il me présente son élève, qui, selon lui, n'avance pas assez rapidement dans les sciences; mais de la conversation que nous avons ensemble, je relève qu'il sait parfaitement ce qu'on paie chaque ouvrier dans ses diverses fermes, et les attributions de chacun: j'en conclus que, s'il n'a pas assez l'esprit scientifique, il a certainement l'esprit pratique.

Mexique.—Antiquités aztèques.—Calendrier.
Chemin faisant, M. l'abbé Hély me fait remarquer un immense disque en pierre, adossé à l'une des tours de la cathédrale. Son diamètre est de 3m35. Il fut découvert le 17 décembre 1790, en nivelant la place, et sera prochainement transporté au musée. Le baron de Humboldt calcule son poids à 24,400 kilogrammes. Comme, à plus de dix lieues à la ronde, on ne trouve point du porphyre dont il est formé, il faut supposer que les Aztèques ont eu des moyens mécaniques pour transporter de si loin un aussi grand poids. Les opinions sont divisées à son sujet. On ne sait donner d'explication bien nette aux nombreuses sculptures qui le couvrent. Les uns l'appellent un calendrier aztèque. Ils croient qu'il servait de cadran, et qu'il marquait, pour les prêtres, les jours de fête et de sacrifice. D'autres observent, que les éléments pour marquer le temps font défaut, et l'appellent pierre du soleil, croyant qu'il fut simplement un monument votif en l'honneur du soleil.
La cour du musée est garnie de dattiers. Au rez-de-chaussée, on fait des réparations: une quantité d'objets précieux sont entassés sans ordre, attendant d'être transportés dans les nouvelles salles. Je remarque une statue en pierre, de 2m57, découverte en 1790 sur la plaza mayor. La poitrine est celle d'une femme; son jupon est composé de couleuvres; elle a autour du cou un collier de mains et de bourses, qui renfermaient le copal qu'on offrait aux dieux. À la ceinture pend un crâne humain par devant, et un autre par derrière. Selon les uns, cette statue représente la déesse Teoyomiqui, qui recueillait les âmes des guerriers morts dans les batailles. On supposait que ces guerriers allaient au ciel habiter la maison du soleil, et qu'après quelques années ils se transformaient en colibris. D'autres pensent que cette statue représente la déesse Terre ou Coatlicue, et en donnent plusieurs raisons.
Un disque de basalte, de 1m20 de diamètre, porte sculptée l'image de Mictlanteuhtli, dieu des morts. Il porte des crânes humains. Les Aztèques appelaient mictlan l'endroit où se rendaient les défunts qui mouraient de mort naturelle. Mictlanteuhtli en était le seigneur, et sa femme s'appelait Mictecacihualt; ce qui correspond au Pluton et à la Proserpine des Grecs et des Romains. Les Mexicains se figuraient que cet endroit lugubre était situé au centre de la terre, et l'appelaient Tlaxico: ce qui signifie ombilic ou centre de la terre. Après la conquête, les Espagnols firent de ce disque une meule de moulin.
On remarque aussi 2 disques en pierre, de 90 et 81 centimètres de diamètre, avec un trou au milieu. Ces pierres servaient au jeu de paume. Les parties s'organisaient deux contre deux, ou trois contre trois. Les joueurs nus ne portaient que le maxtlatl, large bande à la ceinture. L'endroit où ils jouaient s'appelait Tlachco. La paume était en résine élastique, et les joueurs ne pouvaient la toucher qu'avec les muscles ou le coude; s'ils la touchaient avec la main, le pied ou la jambe, ils perdaient un point. Le joueur qui jetait la balle jusqu'au mur opposé gagnait un point; s'il parvenait à la faire passer par le trou du disque en pierre qui se trouvait au milieu du jeu, non seulement il gagnait la partie, mais il gagnait encore les vêtements de tous ceux qui étaient présents. Les rois jouaient aussi, et se défiaient, comme firent Montézuma II et Nazahualpilli. Plusieurs localités étaient tenues à un tribut annuel de pelotes, comme Tochtepec et Otatitlan. Le nombre atteignait jusqu'à 1,600: ce qui prouve combien ce jeu était répandu.
Un cylindre en pierre, de 8m28 de circonférence et 0m84 d'épaisseur, connu sous le nom de pierre du sacrifice, est le Cuanhxicalli de Tizoc. Il porte au centre l'image du soleil, auquel il était dédié. Sur la surface convexe du cylindre, on voit cinq groupes de deux personnes, représentant un même guerrier vainqueur, qui soumet, en les tenant par les cheveux, divers prisonniers représentant les peuples vaincus. Ce guerrier est Tizoc, septième roi du Mexique, qui régna de 1481 à 1486.
Au Mexique, un ordre de nobles, qui avaient pour patron le soleil, s'appelaient les chevaliers aigle.
«Au son des instruments, ils amenaient un prisonnier de guerre, entouré de grands personnages. Il avait les jambes rayées de blanc, et la moitié de la figure peinte en rouge. Ses cheveux étaient ornés de plumes blanches. Il tenait d'une main un joli bâton garni de plumes; de l'autre, il portait une pierre au bout d'une corde, avec cinq plumets de coton. Sur le côté, il tenait un panier dans lequel étaient des plumes d'aigle, des morceaux d'ocre, des morceaux de plâtre, des morceaux de sapin résineux pour la lumière, des papiers, de la toile cirée. Toutes ces bagatelles, que portait le prisonnier, étaient ensuite déposées au pied de l'escalier du temple; et là, à voix haute entendue de tout le peuple, on lui disait: «Nous te prions d'aller devant le Soleil notre Dieu, de le saluer de notre part, et de lui dire que ses enfants les chevaliers ici présents le supplient de se souvenir d'eux. Qu'il daigne les combler de ses faveurs, qu'il reçoive ce petit présent que nous lui envoyons. Tu lui donneras ce bâton pour qu'il marche, cette pierre avec sa corde pour qu'il se défende, et tout le reste qui est dans le panier.» L'Indien, après avoir entendu cette ambassade, répondait qu'il l'agréait. Alors on le déliait, et il commençait à gravir les escaliers de la pyramide, au sommet de laquelle était le temple. Il faisait une longue pause à chaque marche. Arrivé au sommet, il montait sur la pierre Cuanhxicalli, qui portait gravées au centre les armes du Soleil. Là, tourné vers l'image du Soleil qui était dans le temple et de temps en temps vers le vrai soleil, il répétait son ambassade. Lorsqu'il achevait, 4 ministres du sacrifice montaient par 4 escaliers vers la pierre, lui enlevaient le bâton, la pierre au bout de la corde et le panier, et le prenaient par les pieds et par les mains. Alors le sacrificateur principal, avec son couteau, l'égorgeait, lui imposant d'aller avec son ambassade au soleil véritable, dans l'autre vie. Le sang coulait dans le bassin sur la pierre, et se répandait sur les armes du Soleil. À peine le sang avait-il cessé de couler, qu'on lui ouvrait la poitrine, et on arrachait le cœur, qu'on présentait au soleil, tenant la main levée jusqu'à ce que le pauvre prisonnier fût devenu froid. Telle était la fin du malheureux messager du Soleil.»
On voit aussi diverses autres statues et urnes. Une des pièces les plus curieuses est la couleuvre avec plumes. On croit qu'elle représente Quetzalcoatl, le dieu de l'air, dont le nom se compose de deux paroles mexicaines: quetzalli (plume fine) et coatl (couleuvre). Figurativement, quetzalcoatl (couleuvre avec plumes fines) s'applique à une personne recommandable par ses mérites. Selon les uns, ce personnage mystérieux est la planète Vénus; selon les autres, c'est cet homme blanc et barbu, vêtu d'une soutane couverte de croix. Nous avons dit que l'histoire toltèque l'enregistre comme ayant apparu chez eux, leur prêchant une religion nouvelle, l'amour du travail, le respect de la Divinité et la pratique de plusieurs autres vertus. Il leur enseigna à travailler les métaux et les pierres précieuses, leur montra les améliorations dans l'agriculture, et corrigea leur calendrier, leur enseignant à mieux compter le temps. Il leur prédit l'arrivée d'hommes blancs et barbus comme lui, qui se rendraient maîtres du royaume et détruiraient le culte ancien pour le remplacer par un semblable à celui qu'il leur prêchait. Cet homme extraordinaire fut déifié; il eut à Tula un temple somptueux, et, dans le Yucatan, on l'adora sous le nom de Kukulcan. À cause de ses connaissances astronomiques, il fut identifié avec la planète Vénus, et enfin il prit place dans l'Olympe azteca, comme dieu du vent.
Plusieurs ont cru voir saint Thomas dans ce Quetzalcoatl; mais, comme il a apparu vers le Xe siècle, d'autres pensent que c'était un missionnaire islandais. En tout cas, sa prédiction, très répandue au Mexique, contribua beaucoup, comme je l'ai déjà dit, à faciliter la conquête de ce pays aux envahisseurs espagnols. Ce fait prouve aussi combien Dieu, à travers les siècles, a eu souci de tous les peuples, en leur envoyant en temps opportun des sages ou des missionnaires, pour maintenir vivant le flambeau de la vérité. Les Juifs, qui par leur génie commercial étaient répandus sur tous les points du globe, portaient partout avec eux la vérité consignée dans leurs livres sacrés. Au surplus, les Chinois eurent un Confucius; les Persans, un Zoroastre; les Grecs, un Socrate; les Romains, un Cicéron. Les Américains du Nord et du Sud eurent aussi leur sage mystérieux, que mentionne l'histoire du Mexique et du Pérou.
Parmi les nombreuses statues en pierre, on en voit quelques-unes qui représentent des individus offrant des sacrifices, revêtus de la peau d'une victime humaine: preuve nouvelle de la vivacité de la tradition concernant la chute de l'humanité, la nécessité d'une réparation et le rachat par le sang d'une noble victime.
Nombreuses sont les sculptures de serpents. La plupart ont la figure d'une femme: ce qui ajoute encore aux traditions concernant les circonstances de la chute primitive. On voit aussi une croix en basalte, de 0m95 de haut et de 0m80 de large. Les premiers missionnaires qui pénétrèrent dans le pays affirment qu'ils y trouvèrent partout la croix en grande vénération. Parmi les nombreuses inscriptions, une rappelle une grande famine qui eut lieu de 1452 à 1434; une autre, l'achèvement du grand temple du Soleil, en 1487. Ces hiéroglyphes indiquent que Tizoc en prépara les matériaux et qu'Ahuitzolt en acheva la construction. Celui-ci, à l'occasion de sa dédicace, sacrifia 60,000 prisonniers de guerre. Son nom reste encore dans le pays comme synonyme de cruel et de méchant.
Les urnes funéraires sont de plusieurs dimensions, selon qu'elles devaient recevoir le corps entier, ou le crâne, ou les cendres. Elles portent presque toutes un hiéroglyphe, qui indique la date de la mort et le nom de la personne qu'elle renferme. Sur le couvercle on voit la figure de Mictlanteuhtli, seigneur chargé de recueillir les âmes des morts.
On peut remarquer les sculptures de quelques prêtresses ou religieuses. Elles faisaient des vœux temporaires ou perpétuels, et se vouaient au jeûne et à la pénitence. Elles demeuraient dans les annexes du temple. Toute faute contre l'honnêteté était punie de mort. Lorsqu'elles se présentaient pour être admises, on leur coupait les cheveux. Elles dormaient habillées, par modestie et pour être prêtes au travail. Ce travail, adapté à leur sexe, avait lieu dans de grandes salles. Elles gardaient le silence et tenaient les yeux baissés. Dans certaines fêtes, elles suspendaient le jeûne et mangeaient de la viande. Elles assistaient aux danses religieuses. À cette occasion, elles ornaient de plumes leurs pieds et leurs mains, et peignaient leur visage avec du fard. En temps de pénitence, elles se piquaient les oreilles, se peignaient la face avec le sang qui en sortait, et se lavaient dans un étang spécial.
Une pièce représente les quatre mouvements du soleil, ou les quatre saisons. Les prêtres mexicains, du haut de leurs pyramides, observaient les astres, et spécialement le soleil. Ils indiquaient les jours de fête et les heures du jour et de la nuit, et les annonçaient avec des instruments entendus à de grandes distances. Les quatre saisons étaient représentées par une croix formée avec des ailes de moulin à vent.
Un cylindre en basalte, de 0m41 de longueur et 0m16 de diamètre, représente le cycle mexicain. Les Aztèques avaient divisé le jour en plusieurs parties correspondant à nos heures. Leurs semaines étaient de cinq jours. Chaque cinq jours ils faisaient une fête. Quatre semaines formaient un mois de 20 jours, et 18 mois comprenaient 360 jours, auxquels ils en ajoutaient 5 pour former l'année entière. Le cycle ou siècle comprenait 52 ans. Le cylindre dont nous parlons représente un faisceau de cannes liées par des cordes, et signifie un cycle, dont le nom mexicain est xinhmolpillé, ou réunions d'années.
La fête principale des Aztèques était celle qu'on faisait le premier jour du siècle. Ils croyaient en effet qu'à la fin du cycle, le monde devait finir, et ils passaient la dernière nuit dans l'attente et la crainte. Ils rompaient leurs meubles et leurs bijoux, qu'ils croyaient désormais inutiles. Ils formaient une immense procession, que les prêtres conduisaient au mont d'Ixtapalapa, près de Mexico. À son sommet, sur la poitrine d'un prisonnier de guerre qu'ils sacrifiaient, ils frottaient l'une contre l'autre deux branches de bois sec pour allumer le feu nouveau qu'ils envoyaient à tous les temples, à toutes les maisons. On croyait ainsi que le monde allait durer un autre siècle, et ils se livraient durant plusieurs jours à des réjouissances publiques.
Parmi les nombreuses idoles et animaux mythologiques, on peut remarquer une déesse de l'eau, sculpture en pierre, haute de 1m45 et large de 0m75. Les Mexicains l'appelaient Chalchinhtlicue, et appelaient Tlaloc le dieu des éclairs et du tonnerre. Dans certains jours de fête, pour le rendre propice aux champs, on lui sacrifiait de petits enfants sur les monts ou près des lacs. Le dieu Chac-Moël est représenté dans la figure d'un grand sphinx, qui rappelle ceux de l'Égypte: preuve évidente, qu'à une époque donnée, il y a eu communication entre ces populations et celles des bords du Nil.
À l'étage supérieur, on voit les portraits de tous les vice-rois depuis la conquête; plusieurs objets ayant appartenu à don Miguel Hidalgo y Castilla, auteur de l'indépendance mexicaine; l'étendard de la conquête, que Cortez donna au capitaine général des Tlaxcatelcas, dans sa deuxième expédition contre Mexico; les héros de l'indépendance mexicaine; le portrait de Fernand Cortez; 176 pièces en christophle, ayant composé la vaisselle de l'empereur Maximilien; ses décorations, des armes indiennes, des armes ayant appartenu aux premiers Espagnols conquérants, etc.
Dans la collection des idoles trouvées dans les tombeaux du Yucatan, on remarque une différence sérieuse entre elles et celles des Aztecas: ce qui prouverait une différence entre les deux civilisations.

Mexique.—Antiquités aztèques.—Statue de Chac-Moël.
Parmi les objets en terre cuite, plusieurs rappellent, par leur forme, la céramique des Romains et des Étrusques. On voit des miroirs en obsidiana, espèce de verre; des bijoux d'or, d'argent et de cuivre, d'un goût parfait; des masques en bois, destinés à servir aux dieux ou aux défunts; des empreintes pour imprimer l'étoffe, semblables à celles des Chinois; des pipes à fumer, indiquant chez ces peuples l'usage du tabac; des ornements et amulettes en cristal de roche et autres pierres dures; des instruments de musique en forme de tambour; des armes en bois, en pierre, en os; des papiers en fibres d'aloès, en peaux, en tissus, sur lesquels divers hiéroglyphes traitent d'histoire, de géographie, de religion.
Les Mexicains ne connaissaient pas l'alphabet, et y suppléaient par des signes hiéroglyphiques: pour indiquer une conférence, ils plaçaient divers personnages avec la bouche ouverte et des langues tombant de la bouche: pour indiquer une direction, ils plaçaient une suite de pieds, etc. Ils faisaient aussi des plans ou mappes, et on voit un dessin de la ville de Mexico au milieu de la lagune.
Le musée de Mexico est excessivement intéressant: on peut y passer de longues heures sans se fatiguer. Les détails que je viens de donner sont extraits du petit catalogue qu'on vend à la porte.
À côté du musée historique, il y a un assez joli musée d'histoire naturelle.
Au Sénat, la salle est simple: les fauteuils sont en ébène et jonc. Les sénateurs s'y tiennent couverts et fument. Il y a deux tribunes: gauche et droite.
La Chambre des députés est dans un autre quartier de la ville. L'abbé Hély me fait visiter aussi le Conservatoire de musique, dirigé par un Français, M. Roblet. Il est installé dans l'ancienne université des pères jésuites. Le directeur a remis en honneur les belles sculptures en pierre qu'on avait recouvertes de plâtre.[Table des matières]
CHAPITRE X
État pitoyable des logements du peuple. — Moyens d'y remédier. — Couper le mal à la racine vaut mieux que soigner les plaies. — La ferme de Tacubaja. — La foire. — La forêt de Chapultepec. — Le ministre de fomento. — L'Observatoire. — Le ministre du Chili. — Le ministre de France. — La colonie française. — Les Basques et les Barcelonnettes. — La chambre de commerce. — Les colonies de Chacaltepec et de Saint-Raphaël, et les théories fouriéristes.
Le 3 octobre, dans la matinée, M. Emmanuel Amour, jeune Mexicain élevé à Londres, vient me prendre à l'hôtel pour me conduire chez quelques familles pauvres. Ce n'est pas connaître un pays que de n'y voir que les grands; il faut savoir aussi comment vit le peuple, et aller le voir chez lui. Nous arrivons d'abord chez un brave homme qui tombe du mal caduc. Deux chambres pour lui, sa femme et ses nombreux enfants; les fenêtres donnent dans une cour, où la propreté laisse à désirer. L'escalier est un casse-cou, et le malheureux locataire est au lit pour l'avoir dégringolé. Un tel logement se paie 10 piastres (50 fr.) par mois.
Plus loin, nous entrons chez une pauvre veuve, qui vient d'envoyer à l'école ses nombreux enfants. Elle est aussi dans une cour et au rez-de-chaussée. Sa demeure se compose de deux chambres non pavées; les exhalaisons qui sortent de la bouche d'égout dans la cour la rendent infecte. Elle paie 8 piastres (40 fr.) par mois.
Dans un autre quartier, nous pénétrons dans une espèce de cité ouvrière. C'est une ruelle bordée de deux constructions en adobe à un seul rez-de-chaussée, et divisées en chambres ayant chacune une porte et une fenêtre. Chaque chambre sert à une famille entière. Faute de pavé, on étend par terre une vieille natte. La famille que nous visitons paie 6 piastres (30 fr.) par mois. Il est impossible que les familles conservent la santé et la moralité dans ces conditions. Le logement a une sérieuse influence sur ces deux grandes choses. Les peuples chez lesquels l'ouvrier a sa maison pourvue d'air et de lumière, et assez vaste pour permettre la séparation des parents et des enfants des deux sexes, ont une bien moins grande mortalité. Or les hommes sont le premier et le plus essentiel capital d'un peuple. Les gouvernements qui savent les faire vivre enrichissent le pays.
Quelle aberration de dépenser des millions pour aller, à grands frais, chercher en Europe quelques milliers d'émigrants, et de laisser mourir les centaines de mille enfants qui naissent dans le pays! Ne serait-il pas préférable de favoriser l'élan vers les sentiments humanitaires de la classe qui possède? Il faudrait aussi susciter des compagnies qui, comme les building societies de l'Amérique, construiraient pour les familles du peuple des logements sains. Elles en deviendraient propriétaires après un certain nombre d'années, moyennant une redevance mensuelle représentant l'intérêt et l'amortissement. Si les municipalités donnaient pour cela les terrains disponibles, chaque famille pourrait, au bout de 10 ans, posséder sa maison indépendante, composée de 4 à 5 pièces, avec cour et jardin, eau et lumière. L'intérêt et l'amortissement ne dépasseraient pas la moitié du loyer qu'elles paient maintenant: car les constructions en adobe ne sont pas chères.
Bien entendu qu'il faudrait que les lois permissent au père de laisser au plus digne de ses enfants ce foyer péniblement acquis, pour qu'il y conserve les traditions de la famille. Une liquidation forcée, qui, à la mort du père, obligerait les enfants à vendre la maison pour s'en partager les deniers, détruirait l'effet de la mesure.
M. Amour me conduit encore dans une proveeduria, cuisine économique où les familles pauvres visitées par sa Conférence viennent chercher la nourriture journalière. À côté de la cuisine, une école gratuite, dont la Conférence fait les frais, reçoit les petits garçons et les petites filles de ces familles. La charité catholique est très ingénieuse à panser les plaies qu'elle rencontre. Combien de peine et d'argent on s'épargnerait, si l'on était aussi ingénieux à remonter aux causes et à couper le mal à la racine! Ainsi, combien de malades de moins à soigner et de malheureux à secourir, par le simple assainissement des logements des familles du peuple!
M. Amour me présente à sa famille, qui a passé un hiver à Nice et se propose d'y revenir. Elle me fait bon accueil et me reçoit à sa table. Dans l'après-midi, il me conduit à quelques milles de distance, à Tacubaia, visiter une ferme appartenant à l'un de ses parents. Elle comprend une surface de 10 caballerias 1/2 (la caballeria équivaut environ à 16 hectares).
La maison a un seul rez-de-chaussée. Elle est entourée d'un superbe parc. Ses nombreuses pièces peuvent loger grandement toute une famille. La ferme nourrit 300 vaches, dont le lait se vend à Mexico environ 30 centimes le litre. On sème aussi du blé, du maïs, de l'avoine, des haricots, et l'on fait du pulche.
On emploie la charrue de bois et la charrue américaine. Je vois aussi diverses machines à nettoyer le blé. Le blé ne donne que 8 à 10%; mais, dans certaines vallées, comme la vallée San-Martino, près Puebla, il rapporte de 20 à 40%. Chaque plant d'aloès, appelé maguei dans le pays, rapporte par jour, durant trois mois, 3 litres de pulche, qu'on vend 1 réal le litre (60 centimes). La qualité fine vient des jeunes plantes de 4 à 5 ans, que l'on appelle maguei manzo. La deuxième qualité provient du maguei tlacique. Vingt-quatre hommes suffisent à travailler cette ferme. On y fait aussi des briques d'adobe et des briques cuites. Les familles des travailleurs, ici comme partout, n'ont qu'une seule chambre. Les hommes sont payés 3 réaux par jour, un peu plus de 1 fr. 50. La terre bien travaillée rapporte environ 10% net, quelquefois le 20 et 25% du capital.
M. Amour aurait voulu me faire visiter son hacienda, de San-Raphaël, à 40 lieues de Mexico. On s'y rend en deux jours à cheval; mais le temps me manque, et je dois me contenter de lui demander quelques détails. Cette hacienda comprend 18 lieues carrées. Elle est en tierra caliente (zone chaude). On y cultive la canne à sucre, et le produit est consommé dans le pays. Sur les 3,500 habitants qui vivent de la ferme, une centaine de petits enfants meurent tous les ans de la piqûre de scorpions venimeux. Les chambres qui servent de logement aux familles manquent de pavé.
Il y a foire à Tacubaja, et de nombreuses roulettes et autres jeux sont en activité. Au retour, nous entrons dans le parc de Chapultepec, au pied du Castillo. Ce petit château fut le palais de Montézuma, le dernier roi ou empereur des Mexicains. On voit là une superbe forêt d'ahuehuete, arbre de la famille des cyprès. Un d'eux a 5 mètres de diamètre, et de 40 à 50 mètres de haut. Le baron de Humboldt estime que ces arbres peuvent avoir 2,000 ans. Il est bien tard quand nous rentrons; mais il me reste encore du temps pour faire dans la soirée une conférence à une réunion de jeunes gens.
À mon retour à l'hôtel, j'entends les veilleurs pousser leurs sifflets d'heure en heure. Cet usage est commun à toutes les villes du Mexique. Les crécelles des Chinois et des Japonais sont ici remplacées par des sifflets.
Un ami m'avait donné une carte pour M. Domingo Gana, ministre plénipotentiaire du Chili auprès de la république mexicaine. Il m'accueille avec bonté, et m'offre de me présenter au ministre de fomento: c'est le nom qu'on donne ici aux travaux publics. Le ministre n'est pas à son bureau; mais son secrétaire me fournit plusieurs renseignements, et m'envoie à l'hôtel six volumes de documents officiels. Nous passons à l'Observatoire, où le directeur, M. Mariano de la Barcena, nous fait visiter l'établissement. Il me montre les plans projetés pour l'assainissement de la ville de Mexico. Il s'agirait de drainer la vallée au moyen d'un canal qui aboutirait dans la vallée voisine à travers un tunnel. La dépense prévue est de 10,000,000 de piastres (50,000,000 fr.). Ce travail débarrasserait Mexico de la fièvre typhoïde et autres infections résultant actuellement du défaut d'écoulement des égouts. Le lac Tecxoco, en effet, où ces égouts se déversent, n'est que d'un mètre et demi plus bas que le sol de la ville. Il ne faut pas oublier que cette capitale, comme Venise, avait été construite dans une lagune, pour se mettre à l'abri des incursions ennemies. M. de la Barcena m'envoie aussi à l'hôtel trois volumes des Annales de l'Observatoire et une lettre pour le gouverneur de Guanajuato. C'est dans cette ville que je dois m'arrêter, pour visiter les mines les plus importantes du pays. M. Gana me présente à sa famille et me retient à déjeuner. Je retrouve là cette bonne hospitalité que j'avais si bien appréciée au Chili.

Mexique.—Bois de Chapultepec.
L'après-midi est employé aux visites d'adieux, et je passe la soirée chez M. Coutoly, notre ministre de France. Il m'apprend qu'il y a environ 10,000 Français au Mexique, dont 2,000 dans la capitale. Malgré les tristes souvenirs de l'expédition impériale, la colonie est sympathique au pays. Si nous savions profiter de cette sympathie entre les races latines, nous pourrions monopoliser le commerce et l'industrie de l'Amérique espagnole. Le plus grand nombre de colons viennent des pays basques et béarnais et de la vallée de Barcelonnette; ces derniers monopolisent dans presque tout le Mexique le commerce d'étoffes populaires. Quittant leurs troupeaux des Basses-Alpes, ils arrivent ici fort jeunes. Ils sont employés par un compatriote aux travaux les plus humbles, avec un salaire presque insignifiant; mais, si le sujet est appliqué et fidèle, il monte en grade et finit par être envoyé dans une autre ville, pour fonder un nouveau magasin en commandite.
Une des causes qui affaiblissent l'action de nos colonies à l'étranger, c'est la désunion. Les Français sont malheureusement divisés au dehors comme chez eux. M. Coutoly au Mexique a su créer l'union. Il installe en ce moment une chambre de commerce consultative, et tous les nationaux se groupent volontiers autour de lui. Il en sera toujours ainsi, lorsqu'un agent intelligent voudra s'occuper avec tact des intérêts dont il est chargé. M. Coutoly s'intéresse aussi au relèvement des deux colonies françaises de Chacaltepec et de Saint-Raphaël, situées sur le fleuve Palma, dans l'État de Vera-Cruz. En 1830, quelques fouriéristes, pour appliquer leurs doctrines phalanstériennes, achetèrent là un morceau de forêt vierge, et y amenèrent quelques paysans bourguignons séduits par leurs théories. Mais le fait prouva bientôt leur fausseté. Le chef de la colonie devint un petit tyran, qu'il fallut chasser; et ce n'est que lorsque ces bons paysans, rentrant dans les voies de la nature, travaillèrent librement pour eux et leur famille, qu'ils virent naître la prospérité.
Ces faits ne devraient pas passer inaperçus: ils feraient tomber le bandeau des yeux à ces personnes de bonne foi qui se laissent facilement séduire par des doctrines analogues à celles de Fourier.
Les mêmes maux et les mêmes utopies renaissent à travers les générations: il est toujours utile aux enfants de s'éclairer des essais faits par leurs pères, afin d'éviter les mêmes écueils.
Débarrassés des chefs phalanstériens, les colons rencontrèrent bientôt d'autres ennemis: les maladies et les voisins. Un Mexicain de bonne volonté leur vendit à Saint-Raphaël, de l'autre côté de la rivière, des terrains plus sains, et l'on eut deux colonies. Des gens malintentionnés ne cessaient de contester leurs propriétés. Un ancien préfet alla même jusqu'à faire assassiner un colon, nommé Bourillon, à la suite d'une contestation de limite. M. Coutoly comprit bientôt que, si ce crime restait impuni, c'était la ruine de la colonie: il obtint, non sans effort, que justice fût faite. L'assassin est au bagne, et les colons sont pleins d'espérance, d'autant plus qu'ils comptent que la régie française pourra faire avec eux un traité pour l'achat de leurs tabacs. Une difficulté plus grave provient de la zone dans laquelle se trouvent ces colonies. D'après une loi de l'État, aucun étranger ne peut acheter des terres à une distance moindre de 5 lieues des côtes, et de 20 lieues de la frontière nord. Or nos colonies sont dans la zone réservée. Une décision des Chambres pourra régulariser le fait, en tant que colonies créées par l'État. Notre ministre se propose de visiter prochainement ses compatriotes, accompagné du ministre de colonisation.
Puisqu'on dépense tant de millions à créer des colonies nouvelles, c'est bien le moins que l'on fasse quelque chose pour faire prospérer celles qui existent! M. Coutoly a été élevé en Allemagne, et en a rapporté des idées pratiques. Il a eu l'excellente pensée de demander au gouvernement mexicain communication des travaux publics projetés, afin de les faire connaître en France. Comme premier résultat, il a obtenu pour une Compagnie française la concession des travaux du chemin de fer de Vera-Cruz. Si tous nos agents diplomatiques en faisaient autant auprès des gouvernements chez lesquels ils sont accrédités, l'on verrait plus souvent les capitaux français employés à l'étranger au lieu de se perdre en spéculations de Bourse. Il ne nous manque ni l'intelligence ni l'énergie; et, si nous nous répandons peu, c'est que nous ignorons beaucoup. Que de jeunes gens trouveraient un emploi utile et lucratif dans ces entreprises à l'étranger! Nous aurions plus de travailleurs et moins de déclassés.[Table des matières]
CHAPITRE XI
Départ de Mexico. — Les lignes de chemins de fer. — La culture. — Queretaro et la fin tragique de Maximilien. — Arrivée à Guanajuato. — Trois étudiants journalistes. — Un journaliste français et la Commune de Paris. — La ville de Guanajuato. — Visite de la mine de la Cata. — Détails d'exploitation. — Situation de l'ouvrier. — Rendement. — La mine de Valenciana. — La hacienda de mineria de Saint-François-Xavier. — Détails de fonctionnement. — Une aventure à l'hôpital. — Les œuvres de charité.
Le 5 octobre, M. Marchand m'accompagne à la gare. Le train part à 6 heures du matin. Les quais sont encombrés de balles de coton et de blocs de marbre. La locomotive siffle, et me voilà en route. Les wagons sont les mêmes qu'aux États-Unis, longs et larges; ils ont water-closet et robinet d'eau. Mais on peut difficilement se promener, à cause du balancement. Plusieurs en éprouvent même le mal de mer. La plupart des lignes de chemins de fer ont été concédées à des Compagnies américaines. Le gouvernement mexicain leur paie une subvention de 6,000 dollars, soit 30,000 fr., par kilomètre, et la construction coûte souvent moins; mais cette subvention est donnée en bons reçus en paiement des droits de douane, et ces bons perdent en ce moment 20%. Deux lignes se dirigent vers le nord: le chemin de fer national à voie étroite, qui doit rejoindre à Laredo (Texas) la ligne des États-Unis. Cette ligne vient d'être ouverte jusqu'à Saltillo; mais les travaux sont en ce moment suspendus, faute de fonds. On espère néanmoins que, dans un an ou deux, la ligne sera complètement terminée. Une autre ligne à voie large, appelée chemin de fer central, va être ouverte jusqu'à Aguas-Calientes, station thermale. De là elle traverse la région minière de Zacatecas, et rejoint les lignes américaines à Paso del Norte, dans le Nouveau-Mexique. Cette ligne sera ouverte en juin prochain, et l'on pourra ainsi de Mexico aller en wagon aussi bien à New-York qu'à San-Francisco. Plusieurs autres lignes sont en construction entre les deux Océans. La ligne de Vera-Cruz doit rejoindre Manzanillo, sur le Pacifique. Une autre ligne doit unir le port de Tampico, sur l'Atlantique, à celui de San-Blas, sur le Pacifique. Le port de Guajama, dans le golfe de la Californie, sera mis en communication avec Tucson, dans l'Arizona, à travers le Sonora. Corpus-Christi, sur l'Atlantique, sera relié à Laredo. Plusieurs autres lignes sont concédées ou à l'étude. Dans peu de temps, un réseau complet permettra d'atteindre facilement tous les points de la vaste République et d'en exploiter les richesses. Il est probable que ces richesses seront mieux utilisées par la race anglo-saxonne de l'Amérique du Nord, plus active et plus entreprenante. Les Mexicains le craignent. Un d'eux me disait: «Les Yankees sont riches: ils viendront et achèteront nos terres, et peu à peu nous déposséderont; d'autant plus qu'ils aimeront changer les glaces et les chaleurs de New-York contre le climat de Mexico, tempéré et délicieux aussi bien en été qu'en hiver.» Ce Mexicain disait vrai: les Yankees sont en train de faire ainsi la conquête pacifique de l'immense pays de leurs voisins; mais elle est légitime. Dieu a donné à l'homme la terre pour qu'il la travaille et s'y multiplie, non pour la monopoliser en quelques mains, qui, jouissant au loin du fruit du travail de leurs paysans, laissent ceux-ci languir dans la misère. L'énergie et l'intelligence ne manquent pas aux Mexicains; elles sont assoupies ou dirigées vers l'assaut du pouvoir. Il est probable que l'émulation les réveillera et les poussera dans une meilleure direction. Les Mexicains ont peu de sympathie pour la race anglo-saxonne, froide et positive. Communicatifs et poétiques, ils se lient bien mieux avec les nations de race latine. Dans ces dispositions, il serait facile d'arriver, par des concessions de terre et de travaux publics, à des combinaisons qui permettraient aux Français, aux Italiens, aux Espagnols, de prendre part à l'exploitation des richesses du pays, sans en laisser le monopole aux Yankees. Mais il est temps de poursuivre ma route.

Mexique.—Environs de Cordoba.—Palmier Royal.
Le train suit la vallée de Mexico. Dans les marécages, je vois des buffles, et dans les prairies, des vaches et des chevaux. De vastes champs de maïs sont clôturés par des haies de cactus gigantea. On les appelle ici organos, parce qu'ils ressemblent à des tuyaux d'orgue. Je remarque aussi souvent d'énormes poivriers, qui atteignent ici les proportions d'arbres de haute futaie, et des champs de figues de Barbarie, qu'on appelle tuñas. Les indigènes les vendent au marché, s'en nourrissent, et en font une pâte concentrée, qu'ils appellent queso, ou fromage de tuña. Les villages ont tous leur église à coupole. Les rancherias sont de plus en plus misérables. Ce sont de pauvres maisons ou cabanes composées de terre, de paille, de pierres posées à sec, de vieilles traverses de chemin de fer, ou même d'un lambeau de toile. Les membres d'une famille y vivent pêle-mêle. Partout des troupes de baudets charrient le foin, la paille, le bois qui alimente le feu de la locomotive. Je vois même de pauvres Indiens faire concurrence aux baudets: ils s'en vont dans la forêt, et rapportent sur leurs épaules un long fardeau de bois, du poids de 18 arobas, presque 100 kilog., pour lequel on leur donne 2 ou 3 réaux.
À toutes les gares, toujours les mêmes gendarmes ruraux, armés jusqu'aux dents, et de nombreuses filles ou femmes qui vendent des fruits, des gâteaux, des confitures et autres plats du pays. Dans certaines gares on vend aussi des paniers, boîtes et autres travaux en paille, des petits ouvrages et des lazos en fils d'aloès.

Mexique.—Indienne vendant des tamales et des tortillas (plats indiens).
Nous traversons un terrain montagneux, et passons dans une seconde vallée. Mon baromètre anéroïde descend de 2,300 à 1,800 mètres; mais, par contre, le thermomètre, qui marquait 20° centigrades dans la vallée de Mexico, monte ici à 25°. À Ercoles, j'aperçois une fabrique de cotonnade. Plus loin, je vois de pauvres Indiens nus. Enfin la terre devient plus cultivée: nous approchons d'une ville. Les vergers ont des pommiers et des poiriers, à côté des orangers et des bananiers. Les paysans arrosent leurs légumes et leur maïs au moyen d'un trébuchet. Cet instrument primitif consiste en un levier formé d'une longue perche, qui porte à un des bouts un seau et à l'autre bout une grosse pierre pour faire contrepoids. Le seau est poussé par un homme dans le puits, où il se remplit, et versé dans une caisse, d'où l'eau s'échappe dans les rigoles.
Les coolies de l'Hindoustan, plus habiles, emploient les bœufs à tirer du puits de grandes poches de cuir ramenant 100 litres d'eau; le Yankee, plus industrieux, installe un moulin à vent, et économise ses bras, qui feront autre chose.
Parmi les légumes, je remarque un gros haricot, dont la plante a des feuilles semblables à celles du tabac: on l'appelle haba dans le pays. Le maïs est semé deux fois l'an: durant les six mois de pluies, d'avril à novembre, il pousse et mûrit; on le resème et on l'arrose durant les autres six mois, et on a ainsi deux récoltes l'an. Enfin voici Queretaro, avec ses nombreuses coupoles. Cette ville compte 60,000 habitants, et rappelle la mort tragique de l'empereur Maximilien. C'est le 19 juin 1867 qu'il fut extrait du couvent où il était prisonnier, et conduit sur le Cerro de las campanas, à 500 mètres de la ville. Il y fut fusillé avec le général Miramon. Le train passe près de cet endroit lugubre et suit sa route. Il traverse une plaine bien cultivée, où je remarque l'olivier de Provence, et des nuées de grives qui dévorent le maïs. Vers 5 heures nous arrivons à Silao. Le baromètre anéroïde marque 1,600 mètres d'altitude, et le thermomètre, 30°. Je prends l'embranchement de Guanajuato, et, deux heures après, je descends dans la capitale de l'État de ce nom. Elle est située au centre du principal district minier du Mexique. L'hôtel est petit et encombré: je ne puis obtenir qu'une chambre sans fenêtre; mais je n'ai pas le choix: il n'y a point d'autre hôtel convenable. Un torrent voisin reçoit les résidus de l'établissement et des autres maisons, et envoie des miasmes qui, à une moindre altitude, engendreraient certainement des maladies contagieuses.
Je passe la soirée avec trois jeunes étudiants qui sont venus ici fonder un journal, et j'ai la chance de leur acheter le premier exemplaire du premier numéro. Nous causons sur l'importance de la presse et sur la grande responsabilité des journalistes: ils prêchent le peuple, et peuvent l'éclairer ou le fourvoyer. J'indique à ces novices plusieurs publications où ils pourront puiser à bonne source, et je les quitte bien disposés à s'instruire pour instruire les autres. Ces jeunes gens ramènent à ma mémoire le souvenir d'un journaliste parisien avec lequel j'avais fait route dans les Antilles. Il brodait ses correspondances d'inventions multiples, affirmant ce qu'il n'avait jamais vu et les émaillant de doctrines qui m'étonnaient chez un homme sensé. À mes observations sur ce procédé, il répond qu'il écrit pour les badauds, et que peu lui importe la vérité, pourvu que le journal se vende. Quant aux doctrines, il ne croit pas un mot de ce qu'il écrit; son journal est radical et s'adresse aux imbéciles. Mon étonnement fut encore plus grand et je ne pus m'empêcher de lui dire qu'il jouait avec le feu, et que les communards qui avaient brûlé Paris n'étaient coupables d'autres choses que d'avoir pris au sérieux de tels journalistes qui au fond étaient les vrais incendiaires. Peut-on traiter d'un cœur si léger des choses si graves!
Le lendemain je me rends chez le gouverneur pour lui présenter la lettre que j'avais apportée de Mexico. Comme il n'est pas encore au bureau, j'utilise mon temps à visiter la ville. Elle est enclavée dans des montagnes qui laissent peu de plaine. Les rues sont étroites et les maisons entassées. Les quartiers ouvriers s'étendent sur les flancs escarpés; 80,000 habitants sont réunis dans un espace étroit, mais l'atmosphère est pure à 1,600 mètres d'altitude. L'air est raréfié et les distances s'effacent. Un objet placé à une lieue paraît rapproché à 1 kilomètre. En fait de monuments on agrandit l'Église de la Compañia. La coupole percée à jour est d'un superbe effet. La façade, en style baroque, surchargée de sculptures, est semblable à celles qu'on voit dans toute l'Amérique espagnole. Un grand théâtre est aussi en construction.
À 10 heures M. Manoel Muños Ledo, gouverneur de l'État de Guanajuato, me reçoit avec bienveillance. Apprenant que je désire visiter les mines, il me donne une lettre par laquelle il me recommande à Don Pablo Orozco, un des premiers ingénieurs du pays. M. Orozco regrette que ses occupations du samedi ne lui permettent pas de m'accompagner en personne, mais il appelle un domestique; il lui enjoint de seller ses deux meilleurs chevaux et de venir me prendre à l'hôtel.
Peu de temps après l'Indien ramène un superbe cheval richement harnaché. Les ornements de la selle et les étriers sont en argent massif, la selle porte le lazo traditionnel, le revolver, l'épée et la cravache. Je monte en selle et le domestique me suit sur un autre cheval à distance respectueuse. Cet Indien, fort poli, montre beaucoup de tact. Sur un signe il approche, répond à mes questions et retourne à sa place. Nous traversons la ville, et grimpons sur les flancs garnis de maisons de terre, misérables demeures des ouvriers, quelques-uns sont étendus à terre, ivres morts. Nous longeons un torrent et arrivons à la mine de la Cata, la plus riche en ce moment. Telle mine qui est aujourd'hui la plus riche peut devenir demain la plus pauvre par la perte ou le rétrécissement du filon. Nous trouvons le directeur au bureau, et comme la paye du samedi ne lui permet pas de m'accompagner, il me fait conduire par un employé. Nous arrivons à la mine à travers de petits sentiers. La porte en est soigneusement fermée. Au dehors, de nombreux ouvriers et ouvrières brisent les pierres pour séparer la partie qui contient le métal; nous pénétrons à l'intérieur à la lueur d'une torche composée d'une corde d'aloès détrempée dans une substance résineuse. Après une longue descente, les marches sont remplacées par des échelles. Nous parcourons des galeries, descendons dans des puits, passons dans des trous où j'ai de la peine à me faufiler; nous arrivons ainsi à de nombreux chantiers où les ouvriers, à l'aide de l'aiguille et du marteau, percent la roche et tirent la mine. La chaleur est intolérable. Après une explosion, les gaz qui se dégagent rendent la respiration difficile. Aussi ces pauvres ouvriers, à cette vie de taupes, sont bientôt épuisés. Leur sang s'appauvrit faute d'air et ils deviennent anémiques. La chaleur les force à travailler presque nus. Les divers chantiers sont confiés à un chef mineur qui, moyennant 40 à 45 piastres, doit faire un mètre de galerie de 4 mètres de diamètre. Celui-ci prend à sa solde d'autres mineurs, et ils gagnent de 4 à 5 fr. par jour. Le travail se continue la nuit par d'autres ouvriers travaillant dans les mêmes conditions. Les pierres sont portées à dos d'homme sur des wagonnets, à certaines galeries d'où elles gagnent le puits d'extraction. Les porteurs reçoivent 1 réal (60 centimes) par 25 arobas de 25 livres et gagnent de 4 à 5 réaux par jour. Les femmes qui font le triage des pierres reçoivent de 3 à 4 réaux par jour. Pour les mines, on emploie la poudre dans la roche sèche et dure, et la dynamite dans l'eau ou dans la roche poreuse. Une mine de dynamite produit l'effet de 10 mines de poudre et coûte environ 1 fr. 25. La mine de poudre coûte 45 centimes ou neuf centavos. Le minerai le plus riche contient 94 marcos par charge de 14 arobas; le marco équivaut à 6 réaux. La mine emploie un millier d'ouvriers et extrait une moyenne de 2,000 charges par semaine, donnant un produit de 7 à 8,000 piastres. Le minerai contient 45 grains d'or pour chaque marc d'argent. Les employés comptables, surveillants, contre-maîtres, reçoivent 20 piastres par semaine. La mine est en exploitation depuis 15 ans et atteint 400 mètres de profondeur. Trois puits d'extraction servent à ramener l'eau, les pierres et le minerai à la surface. Dans un, les poids sont montés par machine à vapeur. Les deux autres fonctionnent au moyen de 5 mules qui tournent une roue enroulant sur un cylindre la corde dont un bout monte pendant que l'autre descend. Pas de caisse d'épargne, pas de société de secours mutuels. En cas d'accident, l'ouvrier est soigné aux frais de l'administration. S'il reste estropié, il reçoit un secours une fois donné. S'il meurt, la famille reçoit une indemnité dont le minimum est de 15 piastres. Dans une telle situation, l'ouvrier est heureux d'avoir la foi! J'ai vu, par-ci par-là dans la mine, des statues et des autels près desquels il vient puiser la force de continuer son dur labeur. Au sortir de la mine j'offre un pourboire à l'ouvrier qui m'a précédé avec la torche, et à mon grand étonnement il le refuse. Le même fait se reproduit dans ma visite aux autres mines. À mon retour au bureau, le patron avait fait mettre de côté pour me l'offrir, un choix de pierres et de cristallisations les plus curieuses.