MÉMOIRES DU GÉANT (continued 5)
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Or,—de par cette éternelle et imbécile confiance, que je conserverai jusqu'à la fin de mes jours, dans le premier venu qui n'aura pas encore eu le temps de me tromper,—je m'étais embarqué dans cette très-grosse affaire sans un mot écrit, sans l'ombre d'une garantie vis-à-vis de mon aéronaute!
Lorsque j'avais voulu l'amener sur ce terrain, il m'avait invariablement répondu,—en feignant de se tromper sur le point de vue:
—Je ne vous demande pas de papier, monsieur Nadar,—je sais trop bien à qui j'ai affaire!
Il le savait trop bien en effet...
Me voici dans un beau guêpier!
Non qu'il y ait l'ombre d'une difficulté pour l'homme qui a fait seulement deux ascensions, à s'enlever et à descendre avec un ballon deux fois gros comme le Géant:—la preuve héroïque en est fournie par le niveau d'intelligence des aéronautes ordinaires eux-mêmes,—simples contre-poids de chair humaine, dont l'invariable exercice consiste, pendant des années consécutives, à partir de Saint-Cloud, pour aller, une demi-heure après, tomber devant une bouteille de vin au Bas-Meudon.
Mais, avant et après ascension et descente, il est une foule de manœuvres qui ne sauraient être dans les habitudes et dans les goûts de tout le monde.—Planter des mâts, déployer l'aérostat, adapter le filet, démêler et disposer les cordages, remplir deux cents sacs de terre, etc.,—puis, reployer ballon et filet, rouler les cordes, recueillir les épaves, rassembler, emballer et charger le tout sur les wagons,—autant de soins manuels et spéciaux des moins attrayants, auxquels toute l'intelligence du monde ne saurait suppléer seule.
Malgré l'énergique insistance de mon maître très-expérimenté, M. J. A. Barral, à me détourner de l'emploi dangereux des aéronautes forains, j'avais cru devoir—par cette unique raison que je n'ai pas l'habitude de balayer ma chambre moi-même,—commencer par prendre un aéronaute,—et j'avais pris le seul que je connusse, cette carrière n'étant pas précisément envahie.
Pour le moment,—encore et malgré tout!—j'avais trop à faire et je me sentais trop fatigué de la lutte, après Meaux, pour accepter l'éventualité d'une revanche où je ne serais pas au moins débarrassé des infimes détails de la manœuvre.
La nouvelle de cette désertion à la dernière heure mettait donc le comble à mon trouble.—Tout à fait découragé,—à la fin!—abattu, achevé par ce dernier coup, je ne songeais même pas à la possibilité d'un remplacement—pourtant si facile!
Allais-je donc être abandonné par celui-là, après tant de bons procédés, tant d'indulgence de ma part,—à la veille de cette revanche si ardemment attendue, revanche d'honneur pour lui, dans son métier—d'honneur et de tout pour moi!—lorsque l'hiver imminent ne me permettait plus d'en espérer une autre et me faisait encore, tout juste peut-être, la grâce d'un dernier beau jour?—Devais-je donc périr aussi misérablement?
C'était dans ce cas plus que la mort de mes grandes et chères espérances;—c'était la terrible punition de mon imprudence déplorable;—c'était terminer par une ruine honteuse, dérisoire et sans remède, une entreprise justement écrasée sous mon impardonnable imprévoyance!...
Je fermais les yeux, pour ne pas voir la conséquence sanglante...
—et, déterminé à reculer jusqu'au delà du dernier retranchement l'inexorable fin de l'aventure, j'envoyais messagers sur messagers au Godard,—qui ne venait point!
Il vint enfin, le surlendemain,—tout au soir!
Depuis le commencement des travaux de la confection du Géant, j'avais donné à ce Godard tout l'argent qu'il m'avait demandé,—sans qu'il m'eût été possible encore de lui arracher notre compte toujours réclamé, toujours, promis,—et je me regardais depuis longtemps comme suffisamment découvert par devers lui, les paiemens successifs ayant déjà de beaucoup dépassé son devis.—Mais il ne s'agissait pas de cela!
Sans explication, sans reproche,—j'alignai d'abord devant lui cinq billets de mille francs,—et je lui demandai quelle part proportionnelle il voulait sur la recette des ascensions...
Il déclina l'offre et me répondit qu'il se contenterait d'un émolument fixe:—il se tenait pour satisfait si je lui assurais un minimum de 4,000 fr. (je dis quatre mille francs!)—simplement,—pour chaque ascension. Ce minimum augmenterait dans la proportion des recettes.
(Chaque ascension de l'Hippodrome,—y compris la fourniture du matériel, les risques de descente, les frais de retour, etc., leur est payée je crois et au plus, cent cinquante francs!)
J'étais tout engouffré.—Je signai.
Il signa aussi,—sans oublier de mettre préalablement les cinq mille francs en poche...
Puis il me raconta—tout naïvement,—sans le moindre embarras, par manière de conversation,—comme quoi il s'était moqué d'Arnaud,—«un marchandeur, un rat!» disait-il,—et pourquoi ils n'avaient pas conclu, ledit Arnaud s'étant obstinément tenu à une différence de
—DEUX FRANCS!!
Le 17 octobre au soir, veille de la seconde ascension, il avait été expressément convenu que, pour certitude décuple, tout le monde serait à son poste, au Champ-de-Mars, à sept heures du matin.
J'y étais dès six heures et demie, arpentant le terrain et regardant à l'horizon Nord...
Je compte sept heures,
—sept heures et demie,
—huit heures,
—huit heures et demie,
—neuf heures!...
Personne!
—Qu'arrive-t-il encore? Qu'est-ce que ce retard m'annonce?... J'ai payé pour tout craindre!...
—Toutes les défiances, je les ai désormais, me rappelant certaines histoires qu'ils m'ont racontées:—Une fois, c'est l'aéronaute qui s'aperçoit à quelques cents mètres en l'air qu'un confrère a fait couper intérieurement les câbles qui attachent sa nacelle au cercle.—Une autre fois, c'est lui-même, Godard, qui, en ouvrant sa soupape pour sa descente, voit se présenter à l'orifice une bouteille qu'il n'a certainement pas mise lui-même à cette place-là. Cette bouteille, qui devait tomber droit sur lui au premier coup de corde, contient de l'acide sulfurique...—Le moins qu'il pût bien m'arriver, c'était, à ce dernier moment, la désertion que j'avais cru prévenir par cet exorbitant traité...
Après l'affaire Arnaud, je peux m'attendre à tout... Je sais maintenant à qui j'ai affaire, et je comprends trop que,—devant un homme sans responsabilité d'aucune sorte et dès longtemps dégagé, ainsi que j'avais pu l'apprendre, vis-à-vis de toute revendication ou reprise possible,—mon traité lui-même peut fort bien n'être entre mes mains qu'un chiffon de papier dérisoire...
S'il n'y avait là qu'un spectacle ordinaire, où le public n'a qu'à passer par un tourniquet pour être admis, je ferais sur-le-champ débarrasser la place, je m'en irais cuver ma ruine et tout serait dit.—Mais c'est tout autre chose: nombre de billets ont été pris à l'avance dans tous les dépôts... Je suis engagé d'honneur!...
—Ils ne viennent pas!...—Et il est neuf heures passées...—C'est évident: je suis joué!...
N'y pouvant plus tenir, je dépêche à tout hasard mon frère vers les Batignolles, au-devant des Godard,—s'ils viennent!...
Et je reste seul,—bourrelé de désespoir, voyant ma ruine consommée, maudissant l'imprudence sans pardon qui m'a livré pieds et poings liés à la discrétion de ces gens-là...
Mais—me suis-je trompé?—je vois des chariots s'avancer: c'est le ballon, escorté de Godard et de son monde!...—Ma poitrine se dégage d'une montagne!
—Comment, lui dis-je, me laissez-vous dans une inquiétude pareille et arrivez-vous à neuf heures et demie quand vous deviez être là à sept heures?
Il me répond d'un air singulièrement dégagé (—j'étais désormais pays conquis!)—qu'il n'y a pas de mal, que nous avons devant nous plus de temps qu'il ne faut.—Et, bientôt en effet, les ballons sont déroulés, le matériel est en place,—et, sur le sol détrempé par les pluies des jours passés, tout se dispose avec une activité qui me rassure.
Quelques gouttes d'eau commencent à tomber!...
Ce n'était rien!...—Voici le temps qui se remet, et même un petit rayon de soleil perce la nue.
—Quand je te disais que nous aurions beau temps!
C'est mon bon Daniel qui m'a toute la semaine rassuré contre cette mauvaise chance.
Voici une nuée de sergents de ville qui arrivent, commandés par plusieurs officiers de paix et deux commissaires de police.—Cette fois, nous serons bien gardés.
Voici la troupe que le maréchal Magnan a bien voulu doubler: deux bataillons, deux escadrons, sans compter la garde municipale à cheval,—et deux corps de musique.
J'indique, aussi bien que je peux, le service de chacun, puisque c'est moi—le rêve continue!—qui commande à tout ce monde-là!
Mon ami l'artificier Ruggieri est là aussi. Il a voulu lui-même apporter nos bombes et présider à l'installation des mortiers.
Tout ira aussi bien que possible.—Je suis rassuré, au moins d'un côté, sur le jeu de la soupape: une légère corde en soie, qui suffirait à pendre deux hommes, a remplacé le câble pesant qui nous a joué si méchant tour la fois première.
Quant à mon autre préoccupation,—la terrible, celle de l'insuffisance absurde du diamètre de la soupape,—je veux espérer que le vent se montrera, cette fois encore, clément à notre descente.
J'ai résolu, attendant l'événement, de garder pour moi mes appréhensions trop motivées à cet endroit, et de ne pas faire partager inutilement mon inquiétude à ceux qui m'entourent.
Mais j'ai beau faire, je ne puis la chasser;—car je dois tenir pour certain que, cette fois, ma femme m'accompagne.
Et, puisque je suis arrivé à ce point délicat, elle n'est pas la moins embarrassante, cette dernière conséquence forcée qui m'amène à prononcer—moi-même—dans ces pages, un nom qui semblait ne devoir être arraché jamais à sa modeste et honnête obscurité.
Ceux qui m'ont adressé le reproche d'avoir emmené ma femme ont sans doute le malheur d'ignorer que, généralement, nous ne nous marions guère que pour faire une autre volonté que la nôtre.
Et je ne rougis pas du tout d'ajouter que, généralement encore, c'est ce que nous pouvons faire de mieux.
Je me suis donc soumis à cette volonté, d'autant plus fermement arrêtée et précise, qu'elle n'a pas même pris la peine de passer par des lèvres qui ne se sont jamais ouvertes à une parole de contradiction.
Deux motifs l'ont déterminée:—l'un sérieux,—l'autre futile, mais contre lequel je ne trouve mot à dire.
Ce qui est pour moi une crainte trop raisonnée se manifeste de ce côté, non même comme un irrésistible pressentiment, mais comme une conviction certaine, absolue:—IL Y AURA CETTE FOIS MALHEUR!
Or, j'ai eu beau promettre d'envoyer des nouvelles heure par heure, pour ainsi dire, en laissant tomber des lettres sur toutes les localités que nous dépasserons, ma femme ne se sent pas la force d'attendre dans l'anxiété, avec la—certitude—d'un accident;—elle veut aller elle-même au-devant de la mauvaise nouvelle.
Ensuite, et la femme ici se complète, il paraît, d'après tous les chiromanciens, que chez moi la Ligne de vie est brusquement arrêtée:—de par la science de Desbarrolles et à l'unanimité, il est écrit que je dois périr de mort violente, comme les Ravenswood.—Chez ma femme, tout au contraire, cette même Ligne de vie semble ne pas vouloir finir, et on dirait qu'elle va tourner autour de la main.
Or, il y aura accident,—c'est convenu!
Si je suis seul, c'est la mort,—la Ligne qui m'a condamné me tue.
Mais si cette autre main,—la main de salut!—est dans ma main, je dois être préservé, au moins de la mort, de par l'autre Ligne de vie qui luttera à force égale contre ma Ligne de mort, et me protégera...
Que répondre?—Et surtout en me rappelant qu'alors qu'une maladie inquiétante me couchait sur mon chevet à la veille de notre mariage, cette même main de la jeune protestante, toujours étendue sur moi, allait pieusement allumer un cierge aux pieds de la Vierge catholique?...
Contre l'épouse, la mère l'avait, la première fois, emporté. Mais rien ne luttera cette fois contre la certitude que cette seconde épreuve ne doit pas faire grâce.—D'ailleurs, l'enfant à terre, confié à une autre sollicitude non moins maternelle, ne court, lui, aucun risque jusqu'à notre retour. L'autre péril reste donc seul,—terrible,—imminent,—qu'il faut conjurer...
Cependant la foule commence à envahir les enceintes.
Pour éviter toute possibilité d'accident,—et me soustraire aussi aux importunités de l'ascension première,—il a été décidé que la plus sévère consigne interdirait rigoureusement à tous l'entrée de l'enceinte de manœuvre.—Pas d'exception!—Je suis au moins tranquille de ce côté-là!
Quelle erreur!—Voilà Villemessant qui vient à moi, tout guilleret, flanqué de sa dynastie.
—Comment es-tu entré ici? lui dis-je tout surpris et mécontent. Au nom de Dieu! va-t'en ou fourre-toi sous la tente de service!—Si on t'aperçoit là, chacun va vouloir entrer, et je suis débordé!
Il paraît comprendre et fait mine de se terrer.—Mais demandez à ce Villemessant-là de se tenir tranquille!...—Un instant après, je l'aperçois, voltigeant à gauche, à droite, autour de mes équipiers,—partout...
Je me résigne,—ne pouvant mieux faire, et, comprenant bien que je vais être envahi, je me réfugie auprès des miens dans la cabane en bois qui nous sert de retiro.
Mais je n'y suis pas pour longtemps tranquille!...
... —et voici que je me trouve encore forcé de donner place à un épisode—dont je ne parlerais pas, s'il n'avait couru la ville avec les commentaires les plus variés et les appréciations les plus inexactes.
Entre, tout essoufflé, un ami:
—L'Empereur arrive!
Puis un autre,—un inconnu, celui-là:
—Monsieur Nadar,—l'Empereur! voici l'Empereur, avec le roi des Grecs!
Puis, coup sur coup, dix autres, vingt autres:
—L'Empereur est là!
D'après les yeux ronds de tous ces messagers, haletants, ahuris,—je comprends bien vite que cette visite inattendue va d'autant plus m'embarrasser qu'elle témoigne en somme pour mon Entreprise d'un intérêt que je ne puis nier.
Je vois bien déjà, sous la pression qui commence à se resserrer autour de moi, que chacun va me jeter rudement la pierre, si je ne m'empresse de courir au-devant du visiteur dont l'arrivée met tout ce monde tellement sens dessus dessous.—Telle est l'agitation qui m'entoure, qu'il semble, si je ne m'élance assez vite, que la terre va manquer sous mes pieds et sous ceux de toute la population rassemblée là, dans ce Champ de Mars,—comme autrefois s'ouvrit le sol pour engloutir dans les flammes Coré, Dathan et Abiron...
Mais je ne saurais vraiment d'abord attribuer si grosse importance, en cette indifférente question, à ce que peut faire ou non ma personne.
Je sens d'ailleurs qu'il m'est ici plus qu'impossible, pour plusieurs raisons, de mettre un pied devant l'autre,—et je suis bien plus surpris encore moi-même de la surprise de tous ces gens-là à cette si simple déclaration.
Je n'ai rien demandé—qu'une chose:—la jouissance de mon droit à me casser le cou au profit de mon Idée (qui eût eu pourtant si grand besoin d'autres aides!)—Hors cela, rien: ni argent pour le présent, ni récompense pour l'avenir.—De ceci, la preuve éclatante est là, dans ce dur, cruel métier que j'ai préféré entreprendre pour gagner son premier capital à ma société d'essais du Plus lourd que l'air.
Je persisterai certainement à ne rien demander, à ne rien accepter même jusqu'à ce que ma tâche soit remplie, si,—dans un égoïsme dont personne je pense ne me disputera le bénéfice,—je tiens à conserver vis-à-vis de la future Navigation Aérienne le seul titre qui puisse m'appartenir.
Et puis,—et, n'étant pas encore en Chine, peut-être, je tiendrais pour la pire offense de ne pas le dire!—je veux croire, plus encore devant cette espèce d'incroyable stupeur qui m'environne et surtout devant ces insistances qui deviennent presque des injonctions,—que la disposition de ma personne ne dépend que de ma volonté.
Or, pour ce qui me concerne, je ne sais parler qu'à ceux auxquels je puis dire tout ce que je pense, et j'ai toujours vécu trop loin du pouvoir et dans la réserve d'une abstention trop absolue pour ne pas être bien sûr, sans vaine bravade, qu'il est certaines paroles qui ne sauraient jamais sortir de mes lèvres...
Et enfin, n'y eût-il que cela, j'ai fait, de toute ma conviction comme toutes choses, en 1848, un livre, la Revue Comique, que tous ont pu oublier, sauf moi, et je méprise qui renie son œuvre...
(Quelque différentes des miennes que puissent être, sur ce point ou tous autres, les appréciations de mon lecteur, j'espère qu'il ne saura du moins me reprocher l'hypocrisie ni la bassesse.)
Plus ils insistent, plus il me semble que ces officieux si empressés s'exagèrent jusqu'à l'absurde l'importance d'un fait qui n'en saurait avoir,—plus aussi je commence à m'irriter de voir cette insistance indiscrète souligner mon refus et donner tout à l'heure des proportions ridicules à un incident qui n'en comportait d'aucune sorte.
J'en arrive à me fâcher tout de bon, au bout d'une grande demi-heure que ces obsessions successives durent, et à envoyer très-haut, tous ensemble, ces importuns au diable,—bien que je voie depuis un moment autour de moi nombre de visages inconnus et spéciaux que je n'ai certainement pas été chercher,—et qui paraissent prendre un intérêt tout particulier à ma conversation...
—Voilà qui m'inquiète peu, par exemple! aujourd'hui comme toujours!
Au milieu de la querelle arrive par deux fois le maréchal Magnan, qui ne sait guère ce qui se passe par ici, et qui a l'obligeance, lui aussi, de venir m'avertir...
J'ai dit les sentiments que je garde à tout jamais au maréchal pour le touchant intérêt qu'il m'a prouvé. Mais il y a là quelque chose de plus fort même que mon très-ardent désir de lui être agréable.—J'ai le réel chagrin de le voir se retirer, me semble-t-il, fâché...
Pour éviter tous autres assauts et voulant enfin couper court à ces scènes désagréables, je prends le parti de céder la place, et je me réfugie dans notre coupé de service, au repos contre la cabane,—et, pour meilleure garantie, je baisse les stores.
Mais jusque-là ils viennent me relancer encore!...
Enfin ils paraissent s'être décidés à me laisser à peu près en repos.—Il était temps: depuis trois gros quarts d'heure maintenant, je crois, que dure cette ennuyeuse bataille...
Très-mécontent de la sotte histoire, qui n'était rien sans l'acharnement plus qu'indiscret de tous ces gens-là, je réfléchis à tous les commentaires, à tous les bavardages qui vont s'ensuivre...
Il y a là quelque chose de sérieux, maintenant.—J'ai payé pour connaître jusqu'où vont certaines malveillances, et, en vérité,—mon pauvre Plus lourd que l'air et moi, nous avions déjà assez d'ennemis sans ce dernier anicroche!
Je ne dois pas attirer sur nous plus d'orages...
Je viens d'en prendre mon parti!
Le jour commence à baisser: bien!—attendons quelques instants encore!
Je soulève un de mes stores—et je vois qu'enfin tout est prêt pour le départ du Géant...
—C'est le moment—tout juste!
Voici le groupe,—sur un côté duquel le jeune roi des Grecs, orné d'un parapluie...
Je m'avance rapidement:
—Je suis M. Nadar.
—Ah! monsieur Nadar, vous tentez une grande, belle chose!...
Un silence.
—... Et on me dit qu'après cela vous pensez vous diriger dans l'air au moyen d'appareils purement mécaniques?...
—Très-certainement nous devons y arriver.
(—Ici, théorie du Plus lourd que l'air, et son historique;—MM. Babinet et Barral, nos autorités;—évidence rationnelle du système et, surtout, impossibilité essentielle de la prétendue direction des ballons, etc.—Je suis ici tout à fait sur mon terrain favori, et j'ai affaire à un auditeur remarquablement attentif...)
—Et combien d'argent, monsieur Nadar, vous faut-il pour réaliser votre hélicoptère?
—Je n'en sais pas assez long pour le dire,—mais je n'ai demandé d'argent à personne et je n'en désire de personne;—je veux mériter l'honneur de donner les premiers fonds à CECI.......
Puis,—deux secondes et deux pas,—et me voilà sur la plate-forme du Géant.
Je jette un dernier et prompt coup d'œil autour de moi.—Tout notre monde est là: neuf passagers en tout.
—Êtes-vous tout à fait prêt? dis-je vivement au Godard.
—Oui, monsieur!
—Eh bien...—LÂCHEZ TOUT!!!.......
Et pendant que le Géant s'élève, j'entends la voix de tout à l'heure qui nous crie:
—Bon voyage, monsieur Nadar!...
C'est sur ce souhait que nous partons...
XX
Enfin! — Et le Compensateur? — «Un' parole d'honneur, ça s'tient quéq fois!...» — Meaux sera vengé! — Le ballon d'Ostende en 52. — Celui du Couronnement en 1804. — Le pseudo-tombeau de Néron. — Ceux qui se déclarent volés!... — M. Fernand de Montgolfier. — Quelqu'un, autrefois... — L'honneur du NOM. — Un valeureux mensonge. — Dormons. — Camille d'Artois, un enragé! — Le marquis du Lau d'Allemans. — Un coup de fusil. — La Lune! — La brise en ballon. — La bougie du dicton. — Ce n'est pas moi qui ai compté! — La Mer!!! — Notre honneur!!! — Erquelines! — Est-ce qu'on a froid! — Les Marais. — C'est la Hollande! — Un drame de nuit à 150 mètres de hauteur. — Noyé pour noyé... — Meaux est encore trop près!... — Le chariot sur la route. — L'étoile pâlit... — La symphonie de l'aube... — Panorama. — Encore un coup de fusil! — Les mauvais qui sont à terre. — Le spectre des mers! — Ma terre promise! — La prédiction de M. Babinet — La souris dans la ratière. — Question de présage. — Le guide-rope. — Pourquoi?... — Tenez-vous bien!!! — Deux ancres perdues. — Nous sommes tous morts!!!
Enfin, nous voilà partis!
Et, cette fois, je pars presque content. Il m'est possible de jouir sans arrière-pensée de cette volupté infinie, unique de l'ascension.—Quel plein dégagement et quel large salaire de toutes les peines, de toutes les amertumes de ces derniers jours et de ces dernières nuits!
Ceux qui, manquant alors d'un point de comparaison, pouvaient douter de l'immensité du Géant, sont bien convaincus maintenant qu'ils ont vu gonfler et s'enlever à côté de lui cet autre ballon, si grand aux fêtes officielles—si chétif tout à l'heure.
Ceux qui niaient sa puissance n'en doutent plus aujourd'hui que, devant eux,—gonflé non pas d'hydrogène pur, mais de simple gaz d'éclairage,—il a bravement enlevé, non pas vingt-huit personnes triées au pesage (comme un journal l'annoncera demain partout), mais trente-cinq solides artilleurs,—sans parler du reste.
Mais ma joie n'est pas longue!—Voici que je m'aperçois que le Compensateur, ce fameux Compensateur, manque cette fois encore!...—Je viens de dire quel empêchement inattendu m'a empêché de surveiller aux derniers moments nos derniers préparatifs;—mais le Compensateur n'en manque pas moins, et vous entendez d'ici mes cris!
Je vais encore avoir à supporter la responsabilité d'un fait qui n'est pas mien, comme j'ai eu à supporter l'autre fois tant d'autres responsabilités qui ne m'appartenaient pas davantage.—Pourquoi n'a-t-on pas adapté le Compensateur? La chose avait été si expressément convenue!
Louis Godard s'excuse, tout comme la première fois: il affirme que le chargement simultané des deux ballons et leurs ascensions captives lui ont donné assez de besogne pour qu'il ait pu négliger autre chose.—Mais je sais trop maintenant ce que valent ses prétextes et je lui fais de vifs reproches:—il me fait manquer à la promesse positive que j'ai donnée au public,—à ma parole d'honneur.
—Oh! monsieur Nadar,—me répond-il tout bonnement,—une parole d'honneur, ç'a s'tient que'q' fois!
Il n'y a décidément plus rien à dire.
Nous voici planant. Chacun s'installe. On dîne et un peu vite, car la nuit vient rapidement. Le temps est magnifique, et le vent nous porte si bien en pleine Allemagne: Meaux sera vengé!—puisqu'il est dit qu'il faut venger Meaux.
Le public, qui n'est pas forcé de se connaître en aérostatique, n'a pas tenu compte de ce que nous étions restés, la première fois, cinq heures en l'air, et il ne s'est pas rappelé qu'en 1852, trois heures et demie avaient suffi pour pousser jusqu'à Ostende le ballon qui emportait de Paris M. Turgan.—Le public n'est pas forcé non plus d'être au courant de nos annales d'aérostation et de savoir qu'au couronnement de Napoléon, en 1804, un ballon, parti de Paris à onze heures du soir, s'accrochait le lendemain matin à cinq heures au pseudo-tombeau de Néron, à Rome.
Le public doit avoir raison, même quand il a tort, pour tout impressario, quelque improvisé qu'il soit, qui tient à l'honneur de faire son métier sans reproche.
Quant aux un ou deux scientifiques personnages qui sont censés savoir un peu de tout ce dont ils parlent, et qui ont fait bravement chorus avec le public et ont plaisanté Meaux, c'est-à-dire nous ont honnêtement reproché de n'avoir pas eu de vent, il faut les satisfaire à tout prix!—Nous nous noierons de nuit dans les tourbières de la Frise, le Zuyderzée ou la mer du Nord, ou nous tomberons à Eystrupp avec quelques côtes enfoncées, jambes et bras cassés.
«—Il y a ici des gens, me disait quelqu'un, le 18 octobre, au Champ de Mars, qui se déclareront volés tant que devant eux vous ne vous serez pas cassé les reins!»
Marchons donc loin de ces misères!
Nous planons si bien, la nuit se promet si belle!—Chacun se casemate contre l'humidité des nuages que nous traversons déjà.—De temps à autre des cris d'en bas nous témoignent que, malgré l'obscurité, nous sommes encore en vue.
Lucien Thirion et Saint-Félix, passagers du premier voyage, sont déjà habitués à ces spectacles toujours nouveaux; les deux Godard et Yon se montrent fort occupés à équilibrer la nacelle, qui monte et descend à travers les nuages qui l'inondent et la chargent d'autant:—les trois autres voyageurs semblent se recueillir pour admirer ces immensités sombres.—Je donne des couvertures à M. de Montgolfier, dont le bagage est plus que strict,—non sans quelque inquiétude sur la façon dont sa très-frêle constitution pourra supporter les rigueurs de la nuit. Je sais comment il faut être bâti pour résister à une nuit en l'air en cette saison.
Ce n'est pas du cœur que je doute: le nom seul m'est une garantie,—et lorsque, la veille, voyant se présenter chez moi ce tout jeune homme, un enfant en apparence, je lui ai demandé, en le dissuadant, quel motif le faisait tant insister pour partir: «—Parce que,—m'a-t-il répondu,—quelqu'un a dit autrefois que les Montgolfier n'étaient pas braves!»
C'était là pour moi, comme ce sera pour vous, singulière nouvelle.—Mais c'était assez et trop pour ce brave jeune homme,—et parce que, quatre-vingts ans auparavant, quelque misérable, tapi dans quelque coin obscur,—une de ces âmes basses qui sont de tous les temps, avait bavé d'envie et de haine sur cette grande gloire des Montgolfier, le petit-fils venait s'offrir pour l'honneur du nom!
Je lui avais tendu la main et, en le priant de faire la part des nécessités de ma responsabilité, je lui avais seulement demandé de m'affirmer sa majorité par écrit.
On m'assure qu'il m'a trompé de quelques mois:—je n'aurai pas le courage de lui tenir rigueur pour ce valeureux mensonge.
Chacun est installé, étendu sur la plate-forme, bien abrité sous les manteaux et les couvertures de voyage. La nuit est tout à fait venue.—Les deux Godard cherchent toujours à nous équilibrer, les yeux braqués dans l'ombre sur les longues banderoles de papier blanc fixées à nos cordages et qui, selon qu'elles flottent droites, montent ou descendent, indiquent l'immobilité, l'ascension ou la descente. Yon tient par-dessus le bord un sac de lest qu'il vide ou retient, selon la position,—et qu'il remplace aussitôt vidé.
Nous sommes tous moulus de fatigue après les derniers jours et nuits passés. Trois hommes de quart ensemble pour une manœuvre facile à deux, c'est trop,—surtout si nous devons avoir à veiller, encore la nuit prochaine, comme je l'espère. J'offre aux deux Godard de se reposer, me chargeant avec Yon de la manœuvre: ils nous relayeront ensuite.—Ma proposition est refusée.
Je prends alors congé, et, descendu dans l'espèce de boîte à dominos qui me sert de cabine, je m'étends tout habillé sur mon matelas de caoutchouc. Je m'étais, toute la journée, promis une ou deux heures de bon sommeil là-haut, une fois la nuit venue;—et, après m'être donné le plaisir de faire glisser sur son châssis la petite fenêtre d'osier, découpée juste au rez de mon oreiller, je m'assoupis aussitôt, le corps bien couvert et le nez à l'air sur ces horizons que je n'entrevois même pas.
Mon sommeil n'est pas long. Outre que le moindre mouvement de mes voisins du premier étage fait grincer l'osier de notre construction, quand il ne l'ébranle pas tout entière, j'ai négligé de faire disposer à l'autre bout de la nacelle le tuyau de conduite du lest,—et c'est tout juste contre mon oreille que j'entends (à peu près à toutes les minutes) le sable dégringoler le long de ce tuyau.—Il faudrait être deux fois sourd!—Je me décide à remonter.
Nous avançons toujours. De temps en temps nous passons au-dessus d'un centre de population dont les feux ne sont pas encore éteints. Je hèle dans mon porte-voix ou nous sonnons nos deux cloches.
Parfois on nous répond d'en-bas; car, bien que sans lune encore, la nuit est assez claire pour que les habitants nous aperçoivent.—D'autres fois, du nuage même dans lequel nous marchons, un éclat de rire nous riposte...
C'est Camille d'Artois et l'oncle Godard qui, partis en même temps que nous, avec le petit ballon, s'obstinent à nous tenir compagnie.
Louis maugrée un peu, et il n'a pas précisément tort.—Le peu de lest que leur force ascensionnelle leur a permis d'emporter ne devait pas les conduire aussi loin. Ils auraient dû descendre avant la nuit tombée;—mais ce Camille est—«un enragé!»
Au-dessus de je ne sais quel petit pays, non loin de Compiègne, une voix qu'il me semble reconnaître répond gaiement par mon nom à notre appel. C'est cet ami, très-bon et très-cher, le marquis du Lau d'Allemans, qui nous a aperçus de sa maison de chasse. Il nous sonne de sa trompe une fanfare, à laquelle je réponds de mon mieux, en lui trompetant le même air dans mon porte-voix.—Je prête l'oreille: je n'entends déjà plus...
Une bonne rencontre au commencement de notre voyage!—Tout ira bien!
Mais voici la contre-partie presque immédiate.—Nous passons au-dessus d'une petite ville:—clameurs au-dessous de nous comme toujours, et—un coup de fusil...
Était-il chargé? Le sauvage qui l'a tiré dira certainement non. Mais on en a reçu d'autres déjà en ballon, et on a pu s'assurer qu'il n'y avait pas seulement de la poudre. Il eût été bon de clouer au moins le nom de cette brute sur sa honte. Mais il serait bien tard à présent pour chercher à savoir d'où est parti ce coup de fusil; il était entre neuf heures un quart et neuf heures et demie. Thirion, sur mon indication, avait relevé l'heure précise;—mais ses notes, comme quelques autres documents pris en commun, ont été détournées.
Toujours au-dessus ou au-dessous des nuages, ou au travers, selon que les manœuvres se mouillent davantage et nous entraînent en bas,—ou qu'une pincée de sable tombée nous porte en haut. Notre équilibre définitif nous aura coûté, cette fois aussi, bon nombre de sacs.
Tout à coup la Lune apparaît, resplendissante, quoique un peu auréolée, éclairant au-dessous de nous des montagnes de nuages à perte de vue... Aspects merveilleux d'une grandeur imposante.—Cela ne vaudra jamais ce que nous avons vu lors du voyage de Meaux, quand, à huit heures bien sonnées, nous avons retrouvé, au-dessus des derniers nuages, le dernier crépuscule du soleil couchant...
Mais tel qu'il est, ce spectacle vaudrait à lui seul tout le voyage, pour des nouveaux surtout!—J'éveille bien vite les endormis, qui sortent le nez de dessous leurs couvertures et sont bientôt debout.—Je crois qu'ils ne m'en veulent pas.
Dix heures,—onze heures,—lentes à venir...
Le froid augmente, sans être tout à fait insupportable. La nuit sera longue...
Le petit ballon nous a décidément quittés. Il a bien fait de se décider: c'était trop longtemps tenir l'air avec aussi peu de ressources au départ.—Pourvu qu'ils aient atterré sans accident par cette nuit noire!
J'avais remarqué, lors du premier voyage du Géant une chose nouvelle pour moi:—la sensation bien positive d'un courant de vent sur notre nacelle, et lorsque, descendant dans la cale, j'avais fermé une des deux portes restée ouverte à l'ascension, puis successivement nos quelques petites fenêtres,—j'avais éprouvé, même dans cette claire-voie d'osier, un très-certain sentiment de bien-être, une fois supprimé le glacial tirant d'air produit par toutes ces ouvertures.
Or, il est reconnu dans la pratique aérostatique que la nacelle n'est jamais frappée par la brise, et il est de tradition que, fît-on les cent lieues que, selon la légende, donne à l'heure le grand ouragan des Antilles,—ce n'est pas moi qui les ai comptées,—une bougie allumée ne s'éteindrait pas. Ceci s'explique, l'aérostat et sa nacelle faisant partie du courant lui-même.
J'avais encore éprouvé, sans jamais être monté plus haut que quatre à cinq mille mètres, il est vrai, et j'en retrouvais la même explication, qu'il fait toujours plus chaud en l'air qu'à terre, et il m'était même arrivé, dans la saison froide, d'être obligé de quitter ma redingote. On me dit que M. de Saussure a relevé avant moi cette observation. Je ne sais si c'est expérimentalement, mais elle indique certainement et motive encore l'absence complète de brise et, par suite, de toutes oscillations autres que celles produites par les passagers mêmes.
Donc, pas de vent sensible, et rien, par conséquent, comme je l'ai dit, qui ressemble au mal de mer;—une seule fois pourtant, heurtés dans un contre-courant, nous avions éprouvé, avec un petit ballon, un mouvement oscillatoire très-sensible; mais je dois dire que l'aéronaute avec qui je me trouvais en avait paru non moins surpris que moi.
Dans ce second voyage, je suis à même de constater de nouveau que nous sommes très-certainement frappés par un air beaucoup trop vif pour qu'il puisse me rester un doute,—et la bougie du dicton s'éteindrait si bien ici, que je ne sais même s'il serait possible de l'allumer,—tous risques à part quant à l'inflammation du gaz.
Je crois trouver l'explication de ce fait nouveau dans la hauteur de notre ensemble: une portée de soixante mètres doit subir l'influence de courants opposés ou tout au moins divers.—Peut-être encore l'énorme chargement de notre nacelle,—trois mille kilos environ,—remorqué à travers l'espace par l'aérostat plus rapide, explique-t-il cette brise aiguë,—bien que pourtant la perpendiculaire me semble parfaite entre ladite nacelle et le ballon.
Mais,—par la bise qu'il fait!—je renoncerais volontiers pour le moment au bénéfice de ma découverte et aussi de mes deux explications hypothétiques.
Il est inutile de dire que nous distinguons à peine la direction de la boussole au milieu de la pleine obscurité. Nos instruments de Richard, Breguet et Richebourg, qui nous ont été complétement inutiles pendant les cinq heures de nuit noire de notre premier voyage de Meaux,—à la grande indignation d'un savant de feuilleton qui attendait, les pieds sur ses chenets, nos précieux documents dont il eût tiré si grand parti pour le bien de l'humanité,—ces braves instruments, comme notre boussole et nos cartes, dorment inutiles.
—Où sommes-nous? Le vent n'a-t-il pas changé et ne nous porte-t-il pas vers l'Atlantique?...
Les regards percent l'ombre et l'ouïe se fait fine...—Deux ou trois points brillants dans le lointain s'éteignent tout à coup:
—La mer! s'écrie Jules.—Voyez les phares tournants!—Tenez: encore un qui disparaît;—vous allez le voir reparaître!
Je bondis,—me souvenant de la descente de Meaux!—Ils la voyaient déjà avant Meaux, la mer!—et je m'explique maintenant pourquoi mes deux Godard, si exténués qu'ils dussent être par les rudes travaux de la journée, tenaient si bien tout à l'heure à ne pas me céder la place.—Décidément, chez ces gens-là, c'est une monomanie!
Mais je ne reviendrai pas de Meaux deux fois!—Quoi qu'il arrive, nous marcherons.—À tout prendre, et au pis aller, quand nous irions même sur la pleine mer, comme nous avons du lest pour rester nos doubles quarante-huit heures en l'air, tout au moins, il faudrait que le vent nous poussât bien loin et nous aurions bien du malheur, si nous n'apercevions quelque navire pour nous recueillir,—fût-il en partance pour le cap Nord ou dût-il nous emmener jusqu'à Java!
J'avais pensé le matin même, et sous cette préoccupation, à faire acheter une honnête provision de biscuit de mer dont j'ai, au départ, constaté la présence dans le garde-manger.—Mais je regrette les bouées de caoutchouc que j'avais combinées avec M. Guibal, et que nous n'avons pas eu le temps de terminer.
Jules pouvait bien avoir raison. De Saint-Quentin sur Abbeville, c'était l'affaire d'une saute de quelques minutes.—Il fallait pourtant convaincre Jules, sans être trop convaincu moi-même, et persuader Louis par-dessus le marché, décidé que j'étais à patienter jusqu'au bout et à ne rien attaquer de vive lutte.
Je prends mon ton le plus dégagé pour leur affirmer que la disparition successive des feux s'explique, tout naturellement, par l'heure où nous nous trouvons,—chaque paysan soufflant sa chandelle au moment de se mettre sous sa couverture.
C'est assurément très-probable, et sans vouloir dire que tout se plaide.
Je sais que j'ai parmi nous au moins un homme, sinon deux, passagers de la première ascension, absolument décidés comme moi à ne pas renouveler la descente de Meaux,—quoi qu'il dût arriver, je le répète;—notre honneur y était engagé.
—C'est assez bête, n'est-ce pas? et quelle faiblesse, allez-vous dire, d'exposer plusieurs existences pour la vaine satisfaction d'une galerie indifférente qui ne saura même pas les dangers courus, et pour ne pas même faire taire un ou deux drôles venimeux!
Ici, je ne plaide plus et je n'excuse pas;—je raconte et j'avoue.
Nous allons donc—à la grâce de Dieu!
Mais qu'est ceci?...—Devant nous, à une grande distance encore, apparaissent vaguement des feux qui ne sont plus, cette fois, de lampes ni de falots.—Nous avançons, et nous distinguons mieux ces feux bizarres et nombreux, violents, haletants, dispersés çà et là sur de vastes espaces.—Des bruits sourds et rhythmés arrivent à nos oreilles...
Ai-je donc eu raison, et n'est-ce pas là ce brave et bon pays—que j'aime cette fois encore plus que les autres?..
—Ho... hé... ho!!!... où sommes-nous?
—Erquelines!
Et le digne douanier,—il paraît que c'était un douanier,—juge nécessaire d'ajouter:
—Belgique!!!
Je frappe de joie dans mes mains.
—Eh bien! dis-je à Louis, avais-je raison?
J'avais un peu besoin d'en être sûr moi-même...
Louis ne me paraît pas encore tout à fait convaincu. Il boude certainement contre mon triomphe, que je ne ménage peut-être pas assez.—Les vieilles cartes portent Belgium mare; pour Louis, la Belgique, dont il a entendu parler, a son bon côté,—le terrestre, le Wallon, et son mauvais côté,—le marin, le Flamand. Il se rappelle quelque chose comme Ostende, mais il ne connaît ni Verviers ni Charleroi.
Nous marchons toujours...
Des feux encore, de temps en temps,—hauts fourneaux, forges, houillères.
Une grande ville à notre droite.—Au resplendissement du gaz qui l'éclaire et à l'ampleur du périmètre, nous avons reconnu Bruxelles.
C'était bien Bruxelles... Presque à côté, un peu plus loin, nous apercevons, plus modeste dans ses proportions et dans son éclat, Malines la catholique.—La voici dépassée.
L'honneur du Géant est décidément sauf!
Et quelle revanche!—Avec le lest que nous possédons, si le vent ne se met pas contre nous, nous tomberons avant midi sur Stettin, Dantzick ou Kœnigsberg. Qui me dit même que je ne vais pas recommencer mon voyage de 48, et que, dépassant la Vistule et le Niémen, nous n'atteindrons pas Tilsitt ou Memel!... Le cœur m'en bat!
Qui donc parlait de froid tout à l'heure?—Est-ce qu'on a froid?
Nous allons, nous allons... Derrière nous les feux s'éteignent, disparaissent... Devant nous, plus rien tout à l'heure—que du noir. J'estime que nous rasons de cent à cent cinquante mètres au plus.—Plus rien décidément devant nous, pas un point où le regard puisse s'accrocher,—rien que la sombre immensité...
Nous allons toujours...
On ne parle plus, depuis longtemps, à bord.—Dort-on? Je l'ignore.
Je sais bien qu'il en est au moins quatre qui veillent: les deux Godard et Yon le fidèle,—et moi.
Nous allons toujours...
L'obscurité morne, sourde, implacable, persiste, s'acharne.—Pas une déchirure, pas une éraillure, pas une paillette, dans ce suaire sans fin.
Où sommes-nous,—et quel est donc ce pays étrange, sans cités, sans bourgades, sans villages?—Toujours le même silence de tombeau par cette interminable et inquiétante obscurité...
Un crochet du vent ne nous a-t-il pas, en effet, portés vers l'Ouest?...
Mais quelque chose semble s'annoncer...
Qu'est-ce que ces vagues clartés que nous voyons loin, bien loin encore devant nous,—pâles et diffuses clartés qui ne disent rien du travail ni de la vie humaine, comme tous ces feux palpitants que nous avons laissés derrière nous tout à l'heure?
Avançons... avançons encore:—nous y sommes.
—Ces larges plaques, d'un brillant terne comme des lames de plomb fondu,—isolées et étroites d'abord, puis s'élargissant et se multipliant à l'infini,—laissant à peine entre elles un encadrement noir qui découpe leurs formes irrégulières, cette infinité de marais qui s'étendent devant nous pour se confondre à l'horizon en une confuse lueur argentée,—c'est la Hollande!...
À notre gauche, un bruissement profond, lointain encore et qui se rapproche de seconde en seconde:—bruissement certain, incontestable...
Un coup de vent frais de cinq minutes seulement, nous sommes en mer!
—Il faut absolument descendre ici et attendre le jour! dit brusquement Louis.
—Vous ne descendrez pas ici! lui dis-je non moins résolument.
Et je me suis à peine saisi de la corde de soupape que Lucien Thirion est déjà auprès de moi et m'a serré le bras significativement...
Un petit bruit sec se fait entendre...—on dirait un pistolet qu'on vient d'armer...
Il y a un moment de silence: au-dessous de nous, quelques cris sauvages et discordants d'oiseaux aquatiques épouvantés...—Que va-t-il se passer entre ces huit hommes, dans ces quelques pieds carrés, entre ciel et terre, au milieu des ténèbres?...
Jules s'est rapproché de son frère. Il insiste et fait observer qu'il n'y a pas un souffle de vent:—nous allons simplement nous poser là, comme se pose le soir l'oiseau qui reprend au matin son vol.
Je n'écoute rien, je n'entends rien.—Nous ne descendrons pas là, parce que, si nous y jettons l'ancre, rien ne m'assure que quelque incident imprévu ou plutôt trop à prévoir,—avec mes conducteurs de Meaux,—ne nous forcera pas à y rester.
Or, l'endroit est tel, d'abord,—étangs, marais ou tourbières, et je connais si bien ce pays que rien ne m'assure seulement la place pour y poser une semelle à sec.—Plonger, certainement et dès à présent, de mon plein gré, pour me garer de l'eau, que j'ai une chance d'éviter un peu plus loin, me semble peu sage,—et,—noyé pour noyé,—au lieu de m'asphyxier par cette nuit noire dans ces bourbes vertes, je préfère encore me noyer au grand jour, en pleine eau propre, avec toutes mes aises.—Et puis, cette mer que nous entendons et qui nous semble appeler,—qui peut jurer qu'au dernier moment le vent de la côte ne va pas, comme presque toujours, nous en chasser bien loin?
Et puis enfin,—il faut tout dire et jusqu'au bout,—je veux aller plus loin:—Meaux est encore trop près d'ici!...
J'ai dû accentuer bien fermement l'expression de ma volonté, car Louis ne dit plus rien. Il doit quelque peu m'en vouloir en ce moment, n'ayant jamais eu, en aucune de nos ascensions, de compagnon plus docile.
Notre querelle,—qui n'a pas duré une minute et n'a pas coûté vingt paroles,—mais dont chacun a dû sonder sur un seul mot les profondeurs menaçantes,—a jeté sur l'équipage un sérieux de glace.
Tous sont debout, penchés sur le bord et sondant l'inconnu.
Le hasard,—heureux et prompt hasard!—se trouve me donner raison,—mais non, certes, contre la raison même.
Voyez! Les sinistres plaques d'eau s'éteignent peu à peu et s'enfuient au-dessous de nous.—Les dernières ont déjà disparu...
Un bruit monte. «—Silence!»
C'est un chariot sur une route: nous entendons le sabot du cheval...
Un peu plus loin, une imperceptible lumière: c'est une chaumière isolée.—En voici une autre encore!
Le vent d'Ouest nous a décidément repris!
Et l'étoile pâlit...
Devant nous, ces bleus sombres se changent peu à peu en violets profonds, rehaussés tout à l'heure par les riches dessous de pourpre et d'or qui ne se laissent encore que deviner.
L'orchestre divin, palette mélodieuse, se dispose sourdement, et s'accorde enfin pour l'admirable symphonie de l'aube. Nous pouvons presque distinguer nos visages, amis ou ennemis, sur la plate-forme de notre nacelle. Et nous marchons toujours vers les clartés naissantes, de moins en moins confuses...—De larges rubans d'un rouge sanglant et sombre s'étendent devant nous; d'autres banderoles jaunâtres ou orangées viennent, sûres d'elles-mêmes, prendre leur place harmonieuse dans les profondeurs vertes et roses. Derrière elles s'allume par degrés et chauffe la grande fournaise qui va tout à l'heure dissoudre et fondre d'un seul coup ces clartés avant-courrières...—Tout à coup, comme un cri de joie, s'élance d'un jet, à travers l'immensité céleste, un dard de flamme... C'est le signal,—et jusqu'aux profondeurs des plus lointains horizons subitement illuminés, éclate la splendide fanfare du jour...
Nous planons au-dessus d'un panorama infini: des plaines, des bois, des villes, des étangs, des rivières.
Notre vue embrasse le plus admirable des spectacles. Les prairies resplendissent d'un vert particulier, vert tendre, et comme pâli sous la rosée. La fumée s'échappe des toits de briques: c'est le repas du matin...—Pâturages, bestiaux, maisons roses, tout ce microcosme d'une disposition, d'une netteté, d'une propreté charmantes, sourit ou plutôt semble éclater de gaité sous les premiers rayons du soleil levant.
Nous jouissons à pleins pores de notre «liberté dans la lumière!» comme dit le grand Poëte.—De nos deux voyages, c'est la première heure qui sonne pour nous hors des ténèbres.
Il s'agit de bien consulter nos baromètres, ma foi! et nous nous soucions bien, en cet heureux moment, de préparer «LE RAPPORT!!!» qu'on nous a si violemment reproché de n'avoir pas rapporté de notre premier voyage nocturne! Déjeunons d'abord et réparons les fatigues de la nuit; nous aurons peut-être besoin de nos forces plus tard.—Si impatient que soit là-bas le savant homme qui nous guette, «embusqué dans son feuilleton,» il nous attendra,—et s'il est trop pressé, ce monsieur Victor Meunier, qu'il monte!
Pourquoi faut-il qu'en ce moment, tout de bonheur et d'admiration, un second coup de fusil tiré sur nous vienne nous rappeler qu'il y a des méchantes gens à terre, ennemis mortels nés de tout ce qui est au-dessus d'eux!
Mais, au moins ici, ce coup de fusil n'est pas français,—et nous sommes si haut que nous défions les balles.
Le Géant, en effet, dont les manœuvres commencent à se sécher des humidités de la nuit et dont le gaz se dilate rapidement aux rayons du soleil levant, monte de plus en plus... Nous dépassons certainement l'altitude de quatre mille mètres.
Aux vastes et grasses prairies succèdent les landes incultes et des marais encore. Mais bientôt, de l'immense tapis que le vent d'Ouest continue à dérouler sous nous, nous ne pouvons plus distinguer que vaguement les fertilités inégales.
Voici un grand lac et deux rivières dont le vif argent nous perce les yeux. La boussole et la carte semblent nous indiquer le lac Dümmersée et l'Yssel,—à moins que ce ne soit le Weser; mais nous n'avons pas de certitude.—Le savant de tout à l'heure nous serait précieux en ce moment: pourquoi donc n'a-t-il pas demandé à faire partie du voyage? Il affirmait si doctoralement l'autre jour «qu'il n'y a pas de danger!»
Voici une grande ville:
—Quelqu'un, qui n'en sait rien du tout, parle de Bentheim. Est-ce Bentheim? Est-ce Munster?—L'absence du savant se fait de plus en plus sentir.
Il y a de la fatigue à bord, une grande fatigue. Ainsi que je l'ai dit, Louis, Jules et Yon,—la partie militante de l'équipage,—n'ont pas voulu se relayer de quart la nuit dernière. Si j'ajoute à la lassitude de cette nuit celle de la rude journée précédente au Champ de Mars, sans parler encore de l'excès de nos labeurs à tous et de nos veilles depuis ces deux rudes mois, je n'ai pas de peine à comprendre que, loin de passer une seconde nuit en l'air, comme je l'ai espéré, notre équipage voudra bientôt chercher à terre le repos dont nous avons en effet tous assez besoin.
L'incertitude du point précis où nous nous trouvons va hâter la solution pressentie,—car, bien qu'on y voie clair à cette heure, les théories géographiques continuent à se donner beau jeu, et le spectre des Mers se dresse toujours à chaque point de l'horizon...
Je n'accepte cette indication de latitude que sous toutes réserves,—mais j'ai depuis quelques instants une bien autre préoccupation.
Plus nous montons, plus le gaz dilaté gonfle le ballon, dont j'aperçois l'enveloppe se tendre avec violence sous le filet...—Or, j'ai raconté mes luttes avec mon constructeur Godard quant aux dimensions de la soupape. Il est par trop évident que l'appendice, de disproportion non moins absurde, ne donne pas non plus suffisant passage à l'excédant de ces six mille mètres de gaz qui se dilatent à la fois sous la double action du soleil et de notre ascension croissante.
On se rappelle, lors de notre première ascension, la sinistre prédiction de M. Babinet...
À ce moment je regarde et vois la dilation du Géant devenir réellement inquiétante. L'enveloppe se gonfle davantage de seconde en seconde, jusqu'à éclater... Entre chaque maille du filet, elle capitonne avec violence...
D'une explosion d'aérostat à cinquante ou cent mètres de hauteur, on peut à la rigueur se tirer, si la déchirure est partielle, l'étoffe, sous elle-même, refoulée dans la chute, formant parachute.
Mais, à la terrible hauteur où nous sommes, il n'y aurait pas de grâce à attendre...
Je n'hésite pas à engager Louis à donner un coup de soupape, ne fût-ce que pour nous voir un peu plus près de terre.
Notre voyage est trop beau pour être déjà fini. Le ciel est magnifique et le vent nous porte si bien en ligne droite, sur plein Est!—Je veux me dire qu'avant d'atterrer, et si notre bon vent ne se modifie pas dans les couches inférieures, notre angle de descente va nous porter sur Berlin, la Saxe,—et qui sait? si nous nous décidons à oublier enfin la mer un instant, peut-être atteindrons-nous le Grand-Duché,—ma terre promise!
Mais ce n'est qu'un rêve,—et je vois bien vite que le sort en est jeté. Louis n'y va pas de main morte sur la corde de soupape. Il n'y a plus à s'en dédire: nous descendons, et avec une telle rapidité que l'air, en soulevant nos cheveux, siffle à nos oreilles.
Inutile de dire que tout le monde est sur le pont. Comme pressentant ce qui va se passer, aucun des passagers nouveaux n'a eu l'idée de descendre dans l'intérieur.—Encombré d'objets divers, n'offrant aucune ressource comme point d'attache, l'intérieur serait, en cas de secousses,—comme pour la souris, la ratière,—le plus dangereux des refuges.
Les aérostats de dimensions ordinaires atterrissent rarement, à moins d'aides extérieurs, sans un ou deux chocs plus ou moins légers. Si l'on se rend compte des tâtonnements inévitables du pesage avant toute ascension,—équilibre rigoureux, à un gramme près, ai-je dit, entre la force ascensionnelle et le lest,—on comprend facilement que le dégagement du gaz déterminé par le coup de soupape pour la descente peut être mesuré bien moins précisément et rapidement encore que le poids du lest pour le départ.
Avec les proportions excessives du Géant, ces difficultés augmentent. À moins de circonstances exceptionnellement bénignes,—emplacement tout à fait propice, absence complète de vent,—il est difficile d'espérer qu'un chargement de quatre mille cinq cents kilogrammes,—dont la pesanteur acquise a d'abord, comme je vais le dire, dû se mettre d'accord avec le délest depuis trois ou quatre milles mètres d'altitude,—se dépose à terre et s'assoie à premier essai, sans tâtonner par quelques «coups de tampon,» pour employer l'expression technique.
Tout indique donc ici la nécessité de précautions plus qu'ordinaires,—et, en première ligne, cet arrêt préalable en équilibre, à quelques dizaines de mètres du sol, arrêt qui permet à l'aéronaute d'apprécier, sans confusion ni hâte, la position,—d'attendre et de choisir son instant et sa place.—Puis, nous allons évidemment lancer le précieux guide-rope, si utilement inventé par Green, et dont le traînage prolongé, précédant et préparant le jeu de l'ancre, ralentit à point la marche de l'aérostat.
À mon extrême surprise, je vois—tout à coup et sans autres préliminaires,—sur le commandement de Louis, Jules filer la première ancre: l'amarre glisse et grince sur l'osier de notre bordage.—De guide-rope, de lest, tout prêt, sous la main de nos conducteurs, il ne paraît pas être question...
Et cependant notre course furieuse continue... Ce n'est pas une descente, c'est une chute... La terre se rapproche de nous avec une effrayante rapidité... Une trentaine de mètres à peine nous en séparent encore.—Deux ou trois secondes, et nous touchons!...
Et au-dessous de nous, je vois les arbres se courber sous le vent...
Pourquoi—lorsqu'à ma connaissance personnelle, nous avons encore une vingtaine de sacs de lest à fond de cale, pourquoi notre conducteur ne saisit-il pas cet instant qu'il doit guetter, où quelques kilos pesant, lancés par lui hors de la nacelle, vont, comme suspendre tout à coup cette chute précipitée et permettre, en toute liberté d'esprit, de reconnaître si le terrain est favorable, si le vent n'est pas trop violent? Qui le presse donc tant de descendre? Pourquoi...
Mais il n'y a ni une parole à dire, ni surtout une seconde à perdre!
J'attire brusquement à moi ma femme dans un angle de la plate-forme,—je pose ses mains sur deux des câbles du cercle, que je saisis ensuite moi-même autour d'elle en la couvrant...—
... —et j'attends!...
Le vent souffle d'une telle force près de terre que l'accélération verticale de notre chute, malgré la vitesse acquise, en est, sinon ralentie, du moins dérangée.
Notre énorme masse précipitée dérive en fendant l'air...—Notre chute diagonale devenue est bientôt plus qu'oblique,—horizontale...
Le cri sacramentel en toute descente se fait entendre, —véhément, bref,—sans réplique:
—Tenez-vous bien!... Tenez-vous bien!!!...
—AH!!!...—Telle a été l'effroyable violence du choc que toutes les mains, descellées, ont lâché prise—et plusieurs en sont renversés... L'aérostat a rebondi d'un gigantesque élan...
Du coup, l'appendice, retenu et tendu, a été tranché comme par la faux, et il est tombé sur l'étoile du cercle,—drapeau dont le porteur est tué.
Le pont de la nacelle, qui vient de repartir sous son maître par les airs, présente le spectacle de la plus inextricable, indescriptible confusion...
Mais tous ont au plus vite repris leur place, devinant bien que la partie vient seulement de s'engager...
—Attention!...—Tenez-vous bien!!!...
Des villages, des vergers filent sous nous... comme des éblouissements...
—Tenez-vous bien!!!...
—Seconde secousse, non moins formidable... Le Géant, qui n'en a que l'écho, en frémit dans tout l'ensemble de sa manœuvre...
L'amarre de notre première ancre, comme un simple fil, vient de se briser: nous ne nous en sommes même pas doutés.
Le vent furieux qui nous emporte redouble...
Notre seconde ancre est déjà par-dessus le bord, filée par Jules et Yon.
L'amarre vient à frapper mes yeux:
—Mais ces gens-là sont-ils donc fous?—Cette amarre, qui porte une ancre de soixante kilos et qui doit arrêter d'un coup une force lancée de plusieurs milliers de chevaux,—cette amarre est grosse comme deux doigts à peine... Et dix câbles comme celui-ci, tressés ensemble et ménagés encore par des serpentins, seraient à peine suffisants...
Je me penche par-dessus le bord et je vois, courant éperdue derrière nous, à travers les guérets, notre ancre folle qui égratigne la terre, bondit et rebondit, soulevant après elle un long nuage poudreux...
Le ballon se rapproche de terre...
—Tenez-vous bien!!!...
Tous les muscles sont tendus, les mains crispées sur les cordes...
Un choc encore!...—Puis un autre,—puis un autre, coup sur coup.
—La seconde ancre est perdue! s'écrie Jules.—Nous sommes tous morts!!!...
Cri plus qu'inutile!—L'évidence est là!...
Car vient de commencer cette course furibonde, échevelée, qui a nom le Traînage...
XXI
LE TRAINAGE EN HANOVRE
Comme pour ajouter encore à la vitesse de cette course forcenée, la partie inférieure du ballon déjà vide et flasque,—un tiers à peu près,—que l'appendice brisé ne retient plus, s'est appliquée contre la partie pleine et fait voile.
Les chocs se multiplient, se pressent, à ne plus les compter.—Comme dans les ricochets sans fin de la balle élastique, que réveille et renouvelle la main d'un joueur infatigable, la nacelle rebondit à des hauteurs alternées, depuis cinq et dix mètres jusqu'à trente, quarante, cinquante peut-être...—Par une fatale imprévoyance, elle s'est trouvée, dès le principe, inégalement chargée; tout le lest vivant de notre équipage, sans pratique et sans conseil, s'étant porté machinalement d'un seul côté,—et elle retombe toujours, inflexiblement et sans aucune déviation rotatoire, sur la paroi qui nous supporte tous.—Tous les coups donc, directement et jusqu'à la fin, nous les essuierons.
Quelle rapidité vertigineuse! Quelle succession de chocs pressés, haletants, crépitants comme grêle! Quelle contention de muscles, d'attention et de volonté!...—Car la moindre défaillance, l'inadvertance d'une seconde,—la tête tournée seulement!—et, lancé dans l'espace, vous êtes brisé!
Et chaque heurt broie nos muscles, rompt nos poignets, désarticule nos épaules;—chaque contre-coup nous meurtrit les uns contre les autres, victimes et bourreaux réciproques...
Ayant charge de deux corps, ma part est la plus lourde, et il me semble que chacun de ces horribles ébranlements est le dernier que j'aurai pu soutenir...—Mais c'est aussi la pauvre créature—que j'étreins contre ma poitrine, entre mes deux bras autour d'elle soudés comme du fer aux câbles de cercle,—c'est elle aussi qui ravive à chaque affaissement la source de ma force déjà vingt fois épuisée.
À ce regard doux et profond du pauvre être broyé, mais résigné toujours et muet, à cette suprême et fervente communion de nos deux âmes,—je sens bien que la vie même de celle-ci est ma vie, et que ma mort seule sera, puisqu'elle l'a voulu, sa mort;—et cette mort, à mon tour, je la défie de nous séparer, car elle n'a que le droit de nous prendre ensemble!
Mais nous sommes bien condamnés!
Si insuffisante que soit l'ouverture maudite de notre soupape, nous pourrions nous raccrocher, à la rigueur, encore à cette maigre chance de salut et soutenir—peut-être!—l'interminable série de ces cahots forcenés, jusqu'au moment où,—notre force ascensionnelle enfin épuisée,—le Géant s'arrêterait.
Mais l'inexorable fatalité n'aura pas voulu nous laisser même l'invraisemblable éventualité de ce recours en grâce.
Trouble d'esprit, défaillance de main, accident fortuit,—par une cause inexpliquée encore,—la corde elle-même de cette soupape n'est plus entre les mains de nos conducteurs...
Elle leur a échappé!—et elle fouette l'air au-dessus du cercle...
Nous roulerons donc, sans espoir, sans appel, de bonds en bonds,—jusqu'à l'instant dernier...
Mais—pourquoi donc souffrir toutes ces morts?—Et n'y a-t-il bien aucun moyen de s'y soustraire?
Puisque le vent est si terrible,—puisque nos ancres sont perdues,—puisque nous n'avons même plus cette chétive ressource de notre soupape dérisoire,—puisque cette terre irritée ne veut pas décidément de nous et nous repousse avec tant de violence,—pourquoi ne pas regagner,—tout simplement, tout bonnement,—ce domaine de l'air qui est nôtre, bienveillant et hospitalier toujours, où l'ouragan lui-même nous caresse?...
Pourquoi ne pas laisser tomber hors de notre bord, puisqu'il va être broyé tout à l'heure, et nous avec lui, quelques pincées de ce lest dont il nous reste ces vingt sacs encore,—vingt fois, quarante fois plus qu'il n'en faut pour remonter—chez nous—en paix?
Que pouvons-nous donc perdre,—dans cette revanche de Meaux,—à prolonger encore ce déjà long voyage et à inscrire une trajectoire tout à fait inouïe dans nos fastes aérostatiques!
Et enfin,—quoi qu'il arrive!—quel risque courons-nous de trouver pis que ce qui est devant nous,—pis que cet atterrage meurtrier, implacable?...
Pourquoi!!!......
—Mais,—va-t-on peut-être me dire,—après les ascensions que je compte déjà derrière moi et avec ma pratique acquise dans ce métier si facile et banal, j'aurais dû, moi, suppléer ici à ce qui faisait défaut et agir intelligemment à la place de qui n'agissait pas
Et on aura raison,—le fait étant là!
Je réponds que, payant pour cela un homme dont c'était le métier et l'unique soin, je me laissais conduire, sans penser que j'eusse à m'occuper des rencontres de la route. Il m'avait été déjà assez pénible d'intervenir virtuellement la nuit précédente,—dans tel cas à l'avance prévu par moi,—et on ne peut raisonnablement tenir un revolver braqué en permanence sur la figure d'un compagnon de route.
En plein et beau jour,—avec les énormes ressources de force ascensionnelle ou de lest, c'est tout un, à notre disposition,—le moindre accident devait me paraître et était cent fois impossible. Je n'avais pu croire à une descente volontaire que seulement alors que je m'étais vu à quelques dizaines de mètres du sol, et j'avais eu, sur le coup, un soin particulier et immédiat, une préoccupation trop absorbante,—on voudra peut-être bien l'admettre—pour chercher dans mon imagination des alternatives et ne pas m'en tenir aux efforts désespérés d'une préservation plus que personnelle, suffisante et au delà.
J'avoue, si nette dans tout danger que je me croie la vue, j'avoue que le péril d'une seule m'empêcha de songer au salut de tous, même dont elle!—et que, brusquement surpris par la plus inattendue, la plus insupposable des catastrophes,—entre ces terribles chocs,—une grêle! qui ne permettaient même pas de respirer, je ne trouvai pas, dans ma paresse d'esprit à ce moment sans doute, le temps de chercher à placer une critique contre mon aéronaute ni de motiver un erratum. Je n'ose parler après cela encore de l'irrésistible absorption, de l'ivresse du spectacle, seule suffisante à paralyser, à engourdir toute volonté d'action...
À plus fort je passe en toute humilité la main.
Mais à la condition que je le verrai tenir la partie...
Si c'était de nuit, nos destinées seraient déjà décidées. Nulle force humaine en effet ne saurait se maintenir tendue, même quelques minutes, avec cette exaspération de muscles, cet éréthisme de volonté.
Ici, du moins, il nous est permis de voir chaque coup avant de le recevoir; nous pouvons prendre, juste à temps, avec la respiration, notre élan de résistance, et, entre deux chocs,—ne fût-ce que pendant une seconde,—distendre nos nerfs contractés, nos mains et nos avant-bras roidis aux câbles de salut.
Mais de ces intermittences mêmes qui ne nous démontrent, ne nous affirment que mieux notre fin prochaine, irrévocable,—combien avons-nous de temps, plus qu'épuisés déjà que nous sommes, à pouvoir accepter le dérisoire bienfait?
Chance de recours en grâce, ou plutôt raffinement d'infernale cruauté,—il se trouve qu'une autre cause doit encore prolonger notre supplice.
Du sol qui ne le saurait nourrir, l'homme s'éloigne.—Sur la terre qui lui donne sa subsistance, l'homme se manifeste par le plant de la haie, de l'arbre; par l'élévation de la hutte, de la cabane, de la maison: tout ce qui, en se résumant, constituerait, à ce moment, pour nous,—l'obstacle vertical.
Or, la terre est ingrate par les vastes espaces que nous dévorons, steppes arides, marais, tourbières, bruyères à perte de vue. Pas de trace de la vie humaine dans ces sites désolés, dans l'ensemble uniforme des sauvages aspects de cet immense horizon...
(—Dans cette Brie fertile, où l'homme se dispute la place, à Meaux et de nuit,—avec un vent dix fois moindre, nous n'aurions pas eu le temps de compter dix secondes!...)
La rapidité de notre projection ne permet à nos yeux que d'en saisir quelques épisodes.
De bien loin en bien loin, un arbre isolé, perdu, accourt sur nous,—rapide comme l'éclair... Nous venons de le briser comme un fétu, et nous n'en avons même pas tressailli...
Deux chevaux épouvantés, les naseaux en terre, la crinière au vent, s'efforcent ventre à terre de fuir devant nous.
Mais nous brûlons les distances.—Ils sont déjà bien loin derrière...
Un parc de moutons éperdus passe au-dessous de nous, entre deux de nos bonds,—comme un rêve...
Mais voici le danger,—le vrai danger!
À ce moment où, harassés déjà, nos compagnons doivent ressentir comme moi ces fourmillements, ces crampes qui engourdissent et paralysent mes articulations,—nous apercevons devant nous, menaçante en haut de son remblai, perpendiculaire à notre course, une locomotive en marche traînant son tender et deux wagons...
Quelques tours de roue de plus,—et tout est bien fini!—car une fatalité géométrique veut que nous nous précipitions avec elle, par une coïncidence infernale de temps et de lieu, juste sur le même sommet d'angle!
Que va-t-il arriver?
Quelques mètres à peine nous séparent de l'ennemi...
De nos poitrines s'échappe un cri,—un seul!—mais quel cri!...
Il a été entendu!
Le sifflet de la locomotive nous répond...—Elle a ralenti sa marche: elle s'arrête, comme semblant hésiter...—et recule enfin, tout juste à temps pour nous livrer passage...
—et le mécanicien nous salue, sa casquette au bout de son bras tendu...
Gare aux fils!!!...
Les voici en effet sur nous, ceux-là que nous n'avions pas aperçus, les quatre fils du télégraphe électrique,—quatre guillotines!...
Nous avons baissé nos têtes...—Heureusement nous nous trouvons raser bas, à ce moment précis.—C'est sur le cercle et ses gabillots inférieurs qu'a eu lieu la rencontre: un ou deux de nos câbles seulement ont porté sur ces rasoirs...
—et nous entraînons ces câbles pendants derrière nous,—comme la queue d'une comète échevelée,—avec les tringles télégraphiques sans fin et les poteaux déracinés qui les soutenaient tout à l'heure...
Combien de temps va durer encore l'invraisemblable agonie de ces bonds?
Si seulement nous la tenions, cette malheureuse corde de soupape! Depuis que nous souffrons tous ces supplices, le ballon eût au moins eu le temps de perdre quelque chose de sa force meurtrière!
Si, au moins encore, elle était à sa place désignée, la prudente échelle de cordes,—notre vie peut-être en ce moment!—que Delessert avait préparée, mais qui, dédaignée par Louis Godard comme nouveauté superflue, gît pour l'heure à fond de cale... comme à cent lieues de nous!
Vain regret! Fouettant de ses zigzags,—bien au-dessus de nos têtes et comme pour l'exciter encore,—la bourrasque trop lente à son gré contre ces téméraires qui ont appelé la mort,—la damnée corde semble se rire de nous...
—Jules!...—MONTE SUR LE CERCLE!...—s'écrie Louis.
Le jeune homme lève les yeux,—et sa tête se baisse avec découragement.
—Impossible!... a-t-il répondu d'une voix étranglée.
Trop impossible, en effet, même à la souplesse exercée de ce gymnaste de vingt ans! En supposant que ses muscles meurtris ne soient pas déjà hors de service comme les nôtres,—comment trouverait-il, entre ces bonds dévergondés, les quelques secondes de calme à peu près parfait pour se hisser des deux ou trois brasses qui nous séparent du cercle...
Pourtant c'est là, là seulement pour tous, que peut s'entrevoir une lueur de salut...
—Monte!!! dit l'aîné.
Obéissant, il tente—et d'un choc, retombe haletant sur notre plate-forme oblique...
—Monte!!!
—Je ne pourrai jamais!—dit l'autre avec désespoir...—je suis trop las!...
Il essaye encore pourtant...—et retombe encore...
C'était trop certain! Pourquoi alors cette tentative folle? Notre destin à tous n'est-il donc pas décidé? Est-il une puissance humaine qui puisse nous arracher à l'arrêt prononcé? N'en avons-nous pas pris notre parti, tous tant que nous sommes là?—Pourquoi donc séparer et dépêcher avant nous celui-ci? Ce n'est pas le dévouement que vous lui imposez, c'est le sacrifice!...—un sacrifice plus qu'inutile, inique!...
—MONTE!!!...—dit l'aîné encore. MONTE!!!...
Deux voix—que je connais—s'élèvent:
—Ne montez pas, Jules! vous vous tuez!
—Ne montez pas, monsieur!...
Thirion,—j'en étais sûr—a eu la même pensée,—car il parle de décharger son revolver dans le ballon.
Je lui crie de n'en rien faire... Que produirait six balles chétives sur cette immensité?—Et puis le temps,—le temps seulement de tirer l'arme de sa poche!...—lorsque nos deux poignets ensemble ne suffisent même pas à nous retenir?...—Quant au risque d'inflammation du gaz par l'explosion de la poudre, cette alternative, à l'heure qu'il est, n'offre guère d'intérêt...
Pour la troisième fois, le jeune homme est en l'air... Sur les épaules d'Yon et de Thirion, les plus valides et les moins empêchés, qui sont parvenus à se rapprocher sous lui,—l'échelle vivante se tasse et se relève,—il se hisse rapidement au cordage tendu...—il monte...—un dernier effort, encore!...
Il y est!!!
—Nos poitrines se dégagent...
Bientôt il a saisi la corde rebelle, qu'il passe à son frère et à Yon au-dessous de lui.—La voici, enfin! arrêtée et tendue!...
Mais combien de temps prendra le dégagement de notre gaz par l'issue relativement microscopique qui lui est seule réservée?
D'ici là, nos forces épuisées tiendront-elles?—Désarticulés, rompus, écrasés dès les premiers assauts, que pouvons-nous attendre encore de la surexcitation désespérée qui nous a soutenus jusqu'ici, lorsque nos muscles surmenés semblent se demander si la vie vaut réellement tant d'efforts et de tortures,—marchandant, comme s'ils étaient des intelligences, les services qu'ils ne peuvent plus rendre,—lorsque nos membres meurtris ne veulent plus que se laisser aller à l'apathique et homicide indifférence de la lassitude?...
Et, encore—combien de temps consentira-t-elle à traîner son équipage funèbre, cette carcasse si merveilleusement solide et élastique qu'elle était hier? Ébranlée à chaque secousse jusque dans la dernière de ses mailles d'osier, heurtée contre les arbres isolés qu'il lui faut bien qu'elle touche pour les briser comme verre,—quand va-t-elle se résigner enfin à défaillir?...—Combien de minutes encore avons-nous à compter jusqu'à l'instant où s'effondrera sous nous le parement, déjà disloqué en partie, qui nous supporte?...
Le combat se trouve en effet maintenant de tout près engagé. De par le gaz qui commence à se perdre, notre nacelle ne s'écarte presque plus du sol, que son énorme remorqueur, le ballon, touche parfois lui-même.—Et, comme la rapidité du vent ne s'est pas démentie, tout au contraire,—il semble que la cruelle machine s'acharne, pour en finir, et veuille broyer, user enfin contre les aspérités terrestres ce qui nous reste de volonté et d'espoir.
Les secousses se suivent maintenant de plus près:—ce n'est plus une grêle, c'est un roulement de furie. Comme notre nacelle, tout à fait sur le côté traînée, racle littéralement la terre, nous nous trouvons en contact immédiat, et nous voilà—un supplice de plus!—aveuglés, littéralement étouffés, asphyxiés, et par la poudre aride et par la boue noire des tourbières que nous écumons violemment.
Que de bruyères!... Fauchées par nous avec la rapidité d'une moissonneuse de vingt lieues à l'heure, ces millions de millions de petites capsules, séchées et durcies au soleil d'été, reviennent irritées sur nous, cinglant nos mains, nos visages avec une furieuse et suffocante profusion...—Que de bruyères!—Moi—je me rappelle—qui les aime tant dans mon appartement!
—Mais ici, réellement, il y en a trop!
Il est inutile de m'interrompre ici, je pense, pour dire que le plus léger doute ne pouvant nous être laissé sur la fin finale de tout ceci, et forcément d'accord pour l'acceptation, il ne nous est resté, faute d'autre, qu'un parti à prendre, raisonnable et digne d'honnêtes gens:—attendre, se taire, regarder...
Les coups, on ne les compte plus, on ne les sent plus,—à la lettre!—tant ils pleuvent! Et moi qui ai toute ma vie redouté cent fois plus la douleur que la mort,—moi qui deviens dolent, inapprochable, insupportable pour le moindre bobo,—je comprends pour la première fois ce que je n'aurais jamais supposé possible:—c'est qu'on peut s'habituer à tout au monde, même à ceci,—et que le supplice de la roue a été calomnié: ce devait être fort supportable.
C'est très-sérieusement que je parle.
—On rêve—!...
Une fois donc pris ce parti de me tenir pour absolument désintéressé dans la question désormais,—je m'abandonne (—je n'ose dire après Proudhon à la Sublime Horreur... mais comme c'est vrai!),—je me livre tout entier, sans distraction, sans réserve, à cette dernière jouissance de Voir,—mieux encore, de Contempler...
À quelque distance devant moi, il se passe depuis un instant un petit phénomène, un rien qui m'occupe et m'intrigue.—C'est bien peu de chose, d'ailleurs, excusez-moi!—mais nous n'avons pas le choix des distractions.
Le phénomène se produit au bout d'une des cordes d'équateur du ballon qui nous remorque.—L'aérostat debout, ces cordes, utiles dans la manœuvre, arrivent à terre,—comme, l'aérostat en l'air, elles pendent, marquant chacune un point d'une large circonférence autour de la nacelle.
Mais ici, le Géant qui nous remorque étant couché oblique, elles se trouvant traîner sur le sol,—et il me semble voir à l'extrémité agitée d'une de ces cordes,—un nœud, un nœud assez gros...
—Comment est-il au bout de cette corde, ce nœud inusité?—Pourquoi, quelle idée ont-ils eue d'aller faire là un nœud?...
Ce nœud me semble se rapprocher... il se rapproche...—le voici!...
Ce n'était pas un nœud; c'était un pauvre diable de lièvre, ahuri, effaré, perdant haleine à fuir plus vite que nous...
Compétition vaine!...—Nous arrivons sur lui, et, sous notre masse, comme sous le doigt une cigarette,—il a roulé...
C'était bien un lièvre... en voici un autre... un autre encore!... Que de lièvres par ici! et comme je trouverais qu'ils courent bien,—si je ne courais pas plus vite encore!
Mais voici quelque chose de plus sérieux:
—Que peut être,—bien loin encore,—ce point qui s'obstine depuis un instant devant nous?
Il approche, droit devant toujours: il est rouge,—d'un rouge de sang versé,—ce point sombre, fascinant, qui grossit de seconde en seconde comme une sinistre menace...
Il avance vers notre œil,—sûr comme la balle visée... le voici...—Il n'y a plus à douter.
C'est une large et haute maison!
—C'est la Mort, pour ce coup!
Eh bien!—non:—elle vient de changer d'avis au moment dernier, cette maison de bourreau!...—La voilà qui se précipite sur notre gauche...
Elle est bien loin!...
Le vent s'en irrite: sa tâche devait finir là!—Et il se reprend comme d'abord à souffler par saccades. Il nous soulève et nous laisse retomber tour à tour comme dans cet horrible supplice du marin, qui s'appelait la Cale...
Mais est-ce bien le vent qui recommence la partie?—Si peu que ce soit, au contraire,—il me semble que, par l'issue de notre soupape, nous avons dû lui céder déjà quelque chose de notre résistance, et commencer à le calmer, plutôt?
—Ça va mieux! Ça va bien!! disait lui-même l'aîné des Godard il n'y a qu'un instant.
—Et pourtant notre fuite qui ne pouvait que se ralentir,—qui se ralentissait,—le ralentissement, pour nous, c'est le salut, c'est la vie!...—cette fuite semble s'exaspérer?...
Que se passe-t-il donc?...
Non plus devant moi, mais autour de moi je regarde...
Nous étions neuf tout à l'heure:—Où donc est le NEUVIÈME?—où le huitième?...
Misère humaine!!!
—Guettant entre deux chocs le moment précis,—le point mort—où la nacelle touche et va quitter le sol,—bien posté en tout dégagement combiné, en parfaite disposition et méditée précieusement pour saisir au vol ce point précieux, il en est UN,—UN PREMIER! qui a eu le courage de cette lâcheté:—il a déserté, il a assassiné ses compagnons pour sauver sa vie!...
Le drame était incomplet, il n'avait pas encore assez duré. Il lui fallait quelques péripéties de plus. Pourquoi s'en tenir à l'horrible?—Il y avait l'odieux encore et l'infâme!
Le lecteur, qui n'a pas besoin d'être aéronaute, se rend-il bien compte qu'—une fois notre soupape ouverte et maintenue ouverte,—chaque seconde de plus c'était un recours en grâce! De seconde en seconde—jusqu'à l'arrêt aspiré—la force homicide qui nous entraînait s'épuisait par l'issue désormais libre.
Il n'y avait plus qu'un danger:—la chute de quelque épave, neutralisant le bénéfice de la force ascensionnelle déjà perdue, en venant nous enlever de nouveau par les airs pour recommencer la lutte épuisée.—Mais nous pouvions être tranquilles de ce côté:—après tant de secousses, notre pont de nacelle s'était depuis bien longtemps débarrassé de tout lest possible.
Pour le présent, donc, la durée même du supplice nous ouvrait l'inespérable espoir.—Qu'elle se prolongeât encore quelques instants, la torture—et la vie était gagnée!
C'était alors, quand, voués ensemble par la fraternité du péril passé, quand,—après cette solennité sacrée de notre communion devant la mort, nous commencions à entrevoir une possibilité de salut,—quand nous n'avions plus que quelques minutes à attendre,—c'était alors qu'un de ces condamnés,—dans un instant gracié avec tous,—se sauvait!—et, pour se sauver, exécutait lui-même ses frères de danger,—dont une femme!
Avait-on bien raconté la vraie pièce,—et le lecteur connaissait-il cet acte-là?
—Le nom?—le nom de ce PREMIER?
Dégoût, tristesse, horreur,—honteux, comme pour mon compte de cet acte félon commis à côté de moi, chez moi,—j'ai détourné la tête, je n'ai pas voulu demander ce nom...
Je ne veux pas le savoir—aujourd'hui...
À quoi bon d'ailleurs!—et devant quel Tribunal, cette fois, devant quel Conseil jeter ce meurtrier? Où est ici la Législation qui s'indigne et qui venge?
La conséquence, vous ne l'attendrez pas:—
Un cri étranglé, strident, lamentable:
—Arrêtez!... Arrêtez!...
Arrêter!—Le pauvre insensé!
C'est le malheureux Saint-Félix, faible et chétif, détaché du bord par une de ces nouvelles secousses,—et que la nacelle est en train d'écraser...
Disparu!...
Plus horrible encore, cet autre cri:
—Grâce!...
C'est Montgolfier, pris à son tour sous l'angle de l'énorme masse... Je ne vois que le haut de son corps,—va-t-il être en deux coupé?—et ses grands yeux noirs, épouvantablement ouverts, qui se trouvent tournés vers moi...
Vous ai-je raconté pourtant s'il est vaillant aussi et à tout décidé, cet enfant qui me suppliait avec tant d'instances de l'emmener avec nous, parce que quelqu'un avait dit autrefois,—en 1783, plus d'un demi-siècle avant qu'il fût au monde!—que les Montgolfiers n'étaient pas braves...
Encore un de moins!
—Mais, de moins, combien donc sont-ils?
Notre pont est presque désert... Les uns, comme ces deux pauvres-ci, auront été arrachés;—les autres seront tombés;—d'autres enfin, le sauve-qui-peut une fois lâché, auront sauté d'exemple, croyant pouvoir faire,—après CE PREMIER!...
Ils ont pu oublier un point: c'est qu'il restera jusqu'à la fin quelqu'un qui ne saurait sauter comme eux...
Je me croyais seul avec elle.
—Monsieur Nadar! faites sauter Madame...
C'est le Godard aîné, tapi dans un angle.—Il était donc encore là, celui-là?
Perd-il tout à fait l'esprit pour le quart d'heure? Et ces osiers éraillés sous nous comme autant de pointes de herse, menaçantes aux vêtements de femme? Veut-il donc qu'il ne reste pas un lambeau de la dernière victime de son imprudence et de son entêtement obtus?...
Mais me voilà débarrassé de ses conseils...—Si peu leste qu'il soit, il aura trouvé son embellie, lui aussi, enfin!—car il vient de déloger.
Et repart d'autant mieux notre course furibonde...
Nous voilà bien seuls, cette fois,—courant à toute volée, tous deux ensemble, vers l'éternité...
—car nous sommes rivés là, nous deux!
Et du train dont se précipite plus que jamais le ballon,—délesté, dès à présent, jusqu'au dernier,—nous ne sommes pas prêts de nous arrêter...
Elle ne parle pas. Pourquoi faire, parler,—puisque nous pensons ensemble?...—Et de côté, ne pouvant détourner plus son corps martyrisé, elle me regarde...
Nos deux corps ne faisant qu'un, tous ses mouvements ont dû être les miens.
Debout au départ et cramponnés aux cordages, nous avions été forcés bien vite de nous accroupir aux premiers chocs; aux suivants, nous nous étions tout à fait tassés, de notre long étendus,—les câbles en mains, toujours.—Mes bras, mon corps, mes jambes, la protègent.
Protection bien peu suffisante, mais plus que jamais nécessaire, car, plus inexorablement que jamais, la nacelle, tout à fait horizontale, traîne sur un seul et même côté, le nôtre!—Tous les objets renfermés sous nous auront dû, à force de secousses, s'entasser sur le même point.
La bande d'osier tressé qui nous servait de bordage et qui maintenant, avec une ou deux des cordes de cercle, nous supporte seule,—horizontale devenue avec la nacelle,—cette bande, si élastique qu'elle soit, n'a pu faire résistance éternelle. Froissée, éraillée, rodée jusqu'à l'âme par le sol qui la lime opiniâtrement, quand il ne l'attaque pas au plus vif par des chocs qui la percent et déchirent, elle a à peu près disparu, effondrée enfin sous nous,—et c'est immédiatement, directement à nos membres maintenus, pressés dorénavant, par les seuls câbles que parle l'interminable ruban de terrain qui se dévide sous nous.
Plus un accident du sol dont nous n'ayons à faire la connaissance douloureuse;—plus un choc qui nous épargne,—plus un caillou qui nous fasse grâce! Tout porte.
(—Et dire que si tous nos compagnons étaient restés là, le ballon épuisé, vaincu, cédant enfin sous le nombre, aurait eu déjà le temps, à l'heure qu'il est, de s'arrêter tout à fait dix fois pour une!...)
C'est surtout sur ma jambe gauche, de son long tendue, et sur mes deux pieds, croisés autour des deux autres pieds plus faibles, qu'arrivent,—comme sur des ouvrages avancés—ces premières rencontres.
Après tant de heurts et de pressions, sous lesquels je les ai sentis vingt fois craquer et se disjoindre,—comment tant de coups peuvent-ils tenir sur une seule place?—Mes pieds engourdis sont devenus tout à fait insensibles....
Si... par un miracle!... un miracle est toujours possible... (—Écoutez là l'HOMME, l'homme éternel, tenace, qui proteste, jusque dans le tombeau, contre la mort!...)—si nous échappions!... il faudrait... oui, certainement... il le faudra!... me couper ces deux pieds... luxés, broyés, en bouillie... Une double amputation de pieds!... rappelons-nous nos anciennes cliniques du major Bonnet... à Lyon...—comment cela se supporte-t-il... à mon âge?...
Plus grave!—voici un arbre...—plusieurs arbres... (—N'est-ce pas une forêt, là bas, derrière?...) Ils sont épars, il est vrai, ces arbres, et de grosseur moyenne. Mais s'il s'en présente un sur le point juste que nous occupons, ce n'est plus le fond de la nacelle comme tout à l'heure qui aura charge de l'écraser, mais notre propre corps qui racle terre...
Ai-je dit que, parmi ces flaques bourbeuses, nous avions traversé,—un éclair, comme le reste!—un petit cours d'eau vive. Tel du moins m'a-t-il semblé par cette vitesse qui ne laisse guère le temps de rien préciser.
En voici un autre,—cette fois, bien certainement, un petit bras de rivière...
Nous y sommes aussitôt plongés, dès le bord, avec furie,—et pour le coup l'immersion est plus que complète!... L'eau qui nous a pénétrés aussitôt, bouillonne et bourdonne à nos oreilles... Raclant le fond, comme je le sens bien, je pense tout à coup,—plus rapide que la lumière est dans ces instants la pensée!—je pense que cette eau, qui couvre et envahit en ce moment notre nacelle, va tout à l'heure,—à l'émersion,—la charger d'autant dans son ensemble, comme elle va charger encore tous les objets multiples qu'elle porte en elle,—nos vêtements mêmes...—
Ce lest inespéré ne serait-il point,—par impossible,—le salut?...—Mais que l'autre bord s'approche vite, alors!...—plus vite! plus vite encore! car nous suffoquons déjà...—Sera-t-il temps?...
Oui!—car nous sortons de l'eau—avec une lenteur bien vraiment rassurante!...—Il est vaincu, le ballon! il n'a plus assez de force pour nous traîner,—car c'est tout droit, enfin, que se soulève péniblement notre bâtiment d'osier!...
—Elle vivra!!!...—Profitant de cette bienheureuse lenteur de notre machine alourdie, et sans lui laisser cette précieuse seconde qu'elle ne me rendrait peut-être plus,—je vais, avec mes bras qui me restent à peu près, dégager ma pauvre amie des deux seuls câbles qui nous retiennent à peine, et,—de côté,—ne pouvant rien autre, me laisser aller avec elle et glisser—tout doucement, tout bonnement—à terre...!—Qu'il aille où il voudra, lui, le ballon enragé!—On le retrouvera toujours bien quelque part,—et si on ne le retrouve pas, eh! bien, nous en referons un aut.....
—Ah! misérables que nous sommes!!!—Cette eau, cette eau maudite était basse:—ce bord, c'est une berge escarpée, un talus,—un talus qu'il faut gravir!... Ce n'est pas l'eau seule qui nous faisait si lents,—c'est l'obstacle de cette pente qu'avait rencontré le pied de notre nacelle,—et contre lequel elle tâtait déjà la lutte!...
Inconjurable, le ballon,—à moitié plein encore,—n'a pas un instant dévié... L'énorme masse est toujours penchée devant nous...—et toujours elle nous entraîne...
Elle ne cédera pas à cette résistance, qui ne fait que l'irriter,—et, pour en avoir raison, c'est toute la grande paroi, la nôtre, toujours!... qui, s'inclinant de nouveau à mesure de la résistance, grimpe—lentement,—lourdement—contre l'infernal talus, qu'elle racle, qu'elle tasse, qu'elle écrase,—nivelant tout sous elle...
Nos pieds sont pris les premiers... De là, où je croyais l'engourdissement définitif, l'insensibilité gagnée, le néant acquis,—une subite et atroce douleur, lancinante, suraiguë, m'annonce que voilà,—ce coup-ci!—le vrai commencement de la vraie lutte,—et que tout ce que nous avons souffert ne compte pas!—La pauvre femme!... De quelles tortures elle prend sa moitié!...
La pression monte,—suivant la gradation déterminée par l'inclinaison croissante de la nacelle contre l'escarpement. C'est tout à fait, à ce moment, l'angle—sur lequel tant de coups nous ont comme figés,—c'est cet angle qui porte et qui racle l'escarpement, qui ne saurait, lui, reculer...—Mais il ne recule pas non plus, le ballon damné qui tire toujours devant,—et qui tirera plutôt jusqu'à rompre les vingt câbles qui pressent de plus en plus sur nous le millier de livres que pèse l'énorme nacelle...
Je sens nos genoux broyés sous l'écrasement... Une pierre—que serait-ce autre?—s'est rencontrée sous ma cuisse,—et il m'est commandé que cette pierre cède!...—Mais elle résiste: elle se fait sa place dans les chairs, qui s'effondrent...—C'est l'os, le fémur, qui se présente, son rang venu...
À ce moment où je sens qu'il cède lui-même, l'horrible étreinte a gagné plus haut... Elle nous envahit, elle nous tient maintenant tout entiers... Déjà je respire à peine...—Mes bras, ces bras qui l'entourent et qui ne la tenaient jamais assez étroitement tout à l'heure, je veux les dégager,—en vain!—les écarter d'elle, ces bras qui l'oppriment, qui la serrent davantage de seconde en seconde,—qui vont l'étouffer... Toute ma force centuplée, toute ma volonté éperdue se tendent pour résister à l'étranglement de cet étau,—de cet assassin qui me veut complice...—Efforts dérisoires!... Sous l'effroyable, incommensurable poids qui nous écrase,—c'est moi qui l'étoufferai plus vite!... La force surhumaine la tue...—par moi!...
J'entends, comme un murmure, le râle d'une plainte étranglée...—la première!...—la dernière!!...—Une lourde main, une main de fonte rapproche, froisse durement ma tête contre sa tête... Ses cheveux dénoués, mouillés, se collent contre mon visage... dans ma bouche entrés, ils m'étranglent...—Je sens dans nos deux poitrines des craquements sinistres...—Un flot de sang a jailli de sa bouche: mes yeux qui s'obscurcissent n'ont vu devant eux—vaguement—qu'une large lâche rouge qui,—comme l'huile qui gagne... semblait se répandre sur un plan grisâtre, vertical...
L'ombre augmente... «—Ici c'est la Mort!...»—Tout mon être s'anéantit... La nuit s'est faite......... Je ne pense plus.....................Je ne sens plus.............
... Un pâle soleil fait jouer sur mes paupières fermées des ombres rapides et des lumières alternées... J'ouvre les yeux... et, avant ma pensée obscurcie, lourde... mon corps se réveille...
Je suis sur le dos... dans de hautes herbes... comme elles poussent à l'infini et diverses dans les fonds humides... Des buissons sauvages, des arbres autour de moi... Le vent agite les feuilles... pas d'autre bruit... avec les trois notes grêles, métalliques, monotones,—que je sais bien,—d'une mésange à tête noire...
Cette lumière papillotante me gêne!...—Mais une insoulevable pesanteur colle sous moi mes membres anéantis, dénoués...
Lentement, avec effort, ma tête seule se tourne... et se soulève un peu...
À quelques pas, l'eau...
—Malheur!!!...—Je suis réveillé! Je me rappelle tout! je vois tout!!!
—Je suis seul, tout seul!...—Si elle n'est pas là, elle est donc repartie... le ballon l'a remportée...—Elle est morte!!!...
Ô la pauvre chère,—que je ne verrai plus jamais...—jamais!!!... et c'est pour me sauver qu'elle est venue!... et celui qui vit, c'est moi—qui l'ai tuée!...—C'est moi qui me suis abandonné d'elle... après qu'elle m'avait donné toutes ces bonnes années de sa tendresse infinie, de son inaltérable bonté, de sa douceur, de ses pardons,—de son âme entière!...
Et je vois l'enfant, grandi, se dressant, sévère, devant moi, et me disant:
—Qu'as-tu fait de ma mère?... Elle m'appartenait comme à toi. Tu commandais, tu étais le maître. De quel droit l'as-tu laissée disposer d'elle, dont j'avais la moitié?
—Ah! l'exécrable folie de mon entreprise vaine! C'est mon misérable orgueil qui s'obstinait!—L'Humanité! Est-ce qu'elle valait, à elle toute,—est-ce qu'elle me rendra cette amie que j'ai perdue...—perdue à jamais!!!...
Les pleurs amers m'étouffent, les sanglots me suffoquent... Bien plus que mon corps sous le poids de tout à l'heure,—je me sens écrasé, effondré sous ma peine éternelle...
Moi qu'indignait, qu'irritait autrefois une larme sur le visage d'un homme,—suis-je assez puni, à la fin! d'avoir méprisé l'homme qui pleure!!!...

TRAJECTOIRE DU GÉANT
(Deuxième ascension) Parti du Champ-de-Mars, à Paris, le 18 octobre 1863, à 5 heures 3/4.—Tombé le lendemain matin, à 9 heures, à Frehren, près Rethem (Hanovre).