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À terre & en l'air...

MÉMOIRES DU GÉANT (continued 3)

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Me voilà désolé!—Je m'étais si bien promis la chère satisfaction de cette inauguration à Bade!

Mais nous n'avons pas le temps des regrets: les jours se succèdent, les heures nous dévorent, les secondes nous brûlent.

À l'année prochaine, Bade!

Et organisons bien vite notre première ascension à Paris.

Mais je ne veux faire ces ascensions que dans un emplacement libre, presque particulier. Rien d'officiel,—Rien des bureaux! comme dit le Tintamarre.—Il n'y a qu'un endroit: le terrain des courses de Longchamp.

Et le gaz, comment y viendra-t-il?—Nous verrons plus tard!

—Si on se préoccupait de tout!...

Je vole chez un ami que j'ai la chance de compter parmi les membres du Jockey-Club, et il se trouve justement que c'est le garçon le plus sympathique à tous, lettré, spirituel comme s'il n'avait pas cinquante mille livres de rentes, et, quoique jeune, d'une influence très-réelle, très-aimé qu'il est parce que très-aimable.—J'ai nommé le marquis du Lau d'Allemans.

—Ce sera difficile! me dit-il. Le Comité (—toujours les Comités!) tient à son Champ. Nous avons des spécialistes forcenés de jalousie, et il nous faut ici l'unanimité.—Courez d'abord chez Paul Daru: si vous persuadez Daru, vous avez quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. Voici un mot pour lui.—Voyez ensuite Charles Laffitte, le duc de Galiera, Mackensie, Delamarre.

Parfait accueil, très-bienveillant intérêt de M. Paul Daru. Il a bien vite compris qu'il y a là quelque chose à encourager.

De même chez M. Charles Laffitte, mon ancien et charmant voisin à Maisons.

De même chez M. Mackensie.

De même auprès de M. Delamarre.

Bon espoir chez le duc de Galiera.

Je vois tout le monde, et aussi le digne M. Grandhomme, agent du Cercle. Ne négligeons rien!

Le Comité s'assemble: il en est qui se dérangent et arrivent de la campagne tout exprès...

Patatras!... Tout s'écroule: un bulletin noir—signé, si je ne me trompe, de M. le baron Lupin—déclare l'aérostation indigne d'être admise sur le terrain des chevaux.

Je recours chez mon ami du Lau:

—Alors sauvez-vous bien vite vers nos rivaux des courses de Vincennes, et voyez d'abord un homme très-obligeant et agréable, le baron Finot.

Je repars, l'œil sur ma montre, et je ne trouve point M. le baron Finot,—mais je rencontre là un vieux camarade à moi, Sabine, secrétaire de la Compagnie.

Il soumet ma proposition à M. de Saint-Germain,—que cela regarde surtout, m'a-t-il dit.

Accordé!

À la bonne heure!

Les Messieurs d'ici ne font pas tant de façons au moins.—Mais!...

... Mais seulement ils m'imposent une petite condition:

—c'est qu'ils prendront le quart de ma recette, ou gracieusement, à mon choix, dix mille francs de ma poche,—une bagatelle!—à l'effet de créer un Prix nouveau en mon honneur!

Dix mille francs! Mais, si je ne me trompe, c'est sur le pied de cinquante francs par chaque jour de course que la ville leur loue ce terrain....

Je refuse par acclamation la libéralité de M. de Saint-Germain.—Ces négociants-ci sont trop forts pour moi!

Et refusant, je ne puis m'empêcher de rire en pensant à la création du Prix Nadar pour l'amélioration de la race chevaline,—une spécialité que je n'avais point encore songé à aborder!

Mais il ne s'agit pas de rire, et pendant que je cours, perdant mon temps, à droite, à gauche, après celui-ci, après celui-là,—car les courses à Paris sont toujours doubles, quand elles ne sont pas triples,—je ne passe pas une journée sans grimper jusqu'à deux et trois fois par chaque vingt-quatre heures à mes ateliers divers dispersés dans les Batignolles,—et le ballon avance—et le ballon est fini—et...

—qu'est-ce que je vais en faire à présent?...

Autre question:

—Transporté dans le rêve par l'inscription de mon souscripteur aux dix mille francs, je me suis arrêté court sur le terrain des souscriptions.

J'ai si bien senti que ce terrain était trop mien, pour ne pas le quitter pour un instant sans hésitation, ni crainte aucune! Si je voulais—fara da se!—me passer de tout le monde et gagner avec mon ballon le premier capital de ma Société, je n'avais plus le temps de suivre cette piste.

Sans cela, même à cette heure et après les dures épreuves par lesquelles il m'a fallu passer, je jure qu'alors lancé, j'eusse fait jaillir des pavés, en les frappant du pied, un million, s'il l'eût fallu, au profit de l'hélice aérienne et des plans inclinés!

Une école physiologiste ne met point la force dans les muscles, mais dans le grand central et le plexus nerveux.—Or je sentais en moi une irrésistible puissance d'influx magnétique et, la certitude infinie, imperturbable du succès me faisant réussir, chaque victoire décuplait ma vaillance irrésistible comme se multiplie par elle-même à l'infini cette incalculable force qui a nom la vitesse acquise.

Le fâcheux fut pour moi de lâcher un instant prise:—le courant électrique fut brisé.

Et ici commence l'interminable et douloureuse série des revers,—car la fortune ne pardonne pas au joueur qui quitte les cartes en pleine veine...

De ces difficultés, de ces chagrins, de ces angoisses, on me permettra de ne dire ici qu'une très-faible partie,—dans l'intérêt de la Cause, comme on dit au Palais,—et aussi pour ne pas abuser de la permission d'ennuyer mon lecteur.

L'épigraphe de ce livre porte:—Rien que la vérité!—Pas moins, mais pas plus.

Je dirai peut-être une autre fois:—Toute la vérité!

Mais ce sera à mon heure,

—après le succès!

XII

Un coin du voile. — Simple bilan. — Quel mois! — Le vrai pacte. — Théorie du prêteur et de l'emprunteur. — A. Dumas fils. — En quête. — Plus royalistes que le roi. — Un épisode — L'abbé B...d. — Je t'attends! — Le calice en vermeil. — Les diamants de ma femme! — Un poulet qui aime un canard. — Théorie élémentaire de la soupape. — Un homme pratique. — Pas le temps! — Ubinàm gentium? — Le droit de tous. — Les termes moyens. — Prêter et donner. — Ce qui me manquera toujours. — À bas les candidats! — Adjoint au maire. — Profession de foi. — Les couteaux à terre. — Escobar. — Bourgogne! Armagnac! — Justice!

Si peu embarrassé que je sois à parler de mes propres affaires, des intérêts qui ne sont pas les miens seuls ne me permettent, ai-je dit, de soulever ici qu'un très-petit coin du voile qui cache tant de tristesses.

Le lecteur, d'après le peu que je lui dirai en courant, devinera ce que j'ai dû lui taire, et il me pardonnera l'aridité de ces rapides détails, indispensables à plusieurs points de vue. Je suis bien loin, malheureusement, d'avoir l'habileté magistrale du grand Balzac, qui se plaisait à faire intervenir au milieu de son drame le Chiffre,—cette puissance terrible, comme la Fatalité antique, dans notre société moderne,—et de ce chiffre même, aride, antipathique, savait tirer la passion palpitante et l'intérêt haletant.

Je dois établir simplement ici le bilan approximatif des ressources et des dépenses de mon entreprise.

Comme ressources, je pouvais donc compter sur un premier souscripteur, M. B...t, pour 10,000 fr.—et sur le second, M. B...o, pour X. (Cet X devait plus tard signifier 500 fr.)

Total: 10,500 fr.

Rien de plus, car mes ressources personnelles étaient nulles: sans patrimoine, d'une part, je n'avais jamais songé, d'autre part, comme je l'ai dit, à mettre de l'argent de côté. Des deux familles auxquelles j'appartiens, l'une est beaucoup trop pauvre, l'autre beaucoup trop riche pour qu'il me vienne jamais à la pensée, fût-ce en danger de mort, de leur emprunter un centime.—Enfin, je ne pouvais, ai-je dit encore, demander aucune aide à mon établissement photographique, propriété commune et encore grevée d'une partie des frais de son installation.

Or, qu'avais-je à payer?

D'abord, pour la soie, 60,000 fr.

Ensuite, à L. Godard, entrepreneur de la confection, et aux termes du devis qu'il m'avait tout d'abord remis, 9,000 fr.

Nous verrons plus tard dans quelles proportions surprenantes devait s'accroître ce devis...

Puis le filet, la nacelle, les agrès, etc., etc.

Donc, pour le début, le problème était ainsi posé:

Avec 10,500 fr. commencer par payer 69,000 fr. à premier dire.

Je me rappelle avec quel serrement de cœur et quel frisson d'épouvante je vis, le premier soir, donner le premier coup de ciseaux dans ces ballots de taffetas blanc qu'on apportait par petites charretées...

Un peu plus, j'allais crier:—N'allez pas plus loin! Comptez ce qui est taillé et qu'on remporte le reste!

Mais je ne suis pas non plus celui qui s'arrête.—Marchons toujours! me dis-je.

Et, fermant les yeux, j'avançai.....

Par quels procédés arrivai-je à renouveler le miracle de la multiplication des pains et à donner à tous les ayants droit satisfaction telle, qu'au bout d'un mois—je dis un mois!—mon ballon, ensemble et détails, était prêt à s'enlever!

Mais quel mois! et qui saura jamais, qui pourra jamais soupçonner les efforts, la tension d'esprit, les bouillonnements de cerveau, les insomnies brûlantes, la fièvre permanente de ce cruel mois, fouaillé, comme par l'urticaire, de la nécessité de faire jaillir chaque soir de mon imagination l'argent exigé par les payements du lendemain!

Car il fallait être plus qu'exact: devant les nécessités d'urgence suprême de cette besogne in extremis, le moindre arrêt, la moindre indécision dans l'élan des travaux eussent été mortels.

J'avais bien deux ou trois dizaines de mille francs confiés par moi dans des temps meilleurs à des amis dans l'embarras. Mais je m'honore de déclarer qu'il ne me vint même pas une seconde l'invraisemblable pensée de m'adresser à mes débiteurs, et j'ajouterai à cette déclaration que ce n'est pas seulement à mon bon sens que je rends ici cette justice.—C'est à un tout autre sentiment, et tout d'instinct, comme toujours, que j'obéissais.

De par le sans-façon avec lequel j'ai toute ma vie considéré et traité les affaires d'argent, j'ai toujours éprouvé une invincible répugnante à réclamer, fût-ce dans les plus grands accès de gêne, une restitution de prêt;—et je ne crains pas de le dire ici, sachant, bien que je n'ai pas de démenti à attendre.—Il m'a toujours semblé qu'il y a là violation du pacte secret entre le prêteur et l'emprunteur, pacte dont on me semble généralement oublier un peu trop la véritable base.

C'est cette base que j'essayais une fois entre autres de rétablir dans une conversation de chemin de fer avec A. Dumas fils.—Il me paraissait, comme tant d'autres, lui qui doit mieux valoir, confondre les choses,—et il se plaignait.

Et je lui répondais qu'à mon sens, l'ami qui vient vous demander un service se donne par ce fait seul barre sur vous, en vous créant dès l'abord son obligé par la jouissance qu'il vous apporte de lui être utile. Le service rendu n'est que la rémunération légitime de cette jouissance, et ce service rendu trouve dès lors son immédiat payement en lui-même.—S'il vient à se rencontrer ensuite qu'il soit dans les moyens de votre prétendu obligé d'ajouter à cela, comme appoint, quelque reconnaissance, vous voilà payé double.

Mais si vous ne vous contentez pas encore, s'il vous prend, insatiable, la tentation singulière de rentrer dans votre argent par-dessus le marché, je n'hésite pas à vous trouver exorbitant et même un peu usurier.

Il me semble inutile d'ajouter que je ne m'adresse ici qu'aux personnes qui parlent une même et certaine langue.—Les gens d'argent, qui se servent d'un autre dictionnaire, sont libres de sauter cette page ou de hausser les épaules.

En résumé, je trouve qu'il est beaucoup plus naturel comme aussi plus facile d'emprunter que de se faire rendre,—et je cherchai mes prêteurs.

Mais les quelques amis dévoués, non pas à mon entreprise, que tous blâmaient, mais à ma personne, étaient rares ou pauvres eux-mêmes; les quelques généreuses spontanéités qui se révélèrent, même très-inattendues, autour de moi étaient comme noyées et disparaissaient sous l'ivraie. Les autres, sur lesquels j'avais compté,—puisqu'ils avaient toujours eu le droit de compter sur moi,—me refusaient toute aide:—par amour de moi! disaient-ils.

Et vraiment le prétexte était tout trouvé et si facile!—«Ce qu'il est de plus sûr, ô mon ami! c'est que vous allez ruiner votre établissement de photographie et vous casser le cou:—n'imposez pas à ma tendresse la douleur de vous y aider!»

Que répondre à ces bonnes gens qui m'aimaient plus encore que je ne m'aime?...

Non. Nul ne pourra deviner quelles suprêmes et parfois étranges ressources a absorbées, englouties jusqu'à sa dernière heure cet aérostat insatiable!—On pourra peut-être seulement soupçonner le débordement et le désarroi où je me trouvai pour ainsi dire dès le premier jour, par ce simple fait, que,—sur le seul devis de L. Godard, s'élevant primitivement à 9,000 fr., je payai par à-compte successifs, au fur et à mesure des exigences et sans mémoires fournis, jusqu'à 22,000 fr., dont reçus,—pour arriver à un mémoire définitif de 41,000 fr...

Sans compter tant d'autres gouffres ouverts autour de ce principal devis...

Mais le pauvre curé de campagne s'est dit qu'il remplacerait sa misérable chapelle, qui tombe en ruines, par une vraie église, grande et belle comme une Cathédrale.

Il n'a rien, ni fortune, ni crédit, ni assistance,—et le Roi est trop loin et le Conseil municipal trop près.

Mais il a mieux que fortune, crédit, rois, et conseillers municipaux:—il a la Foi, et il Veut.

Alors il commence par appeler le maçon et lui dit:—Voici les trois francs que je possède. Mettez à cette place une pierre de trois francs...

—...et bientôt, en haut de la falaise, le clocher de Notre-Dame de Boulogne perce la nue...

Je voulais passer sous silence jusqu'au dernier tous les détails, toutes les péripéties de ce drame agité.—Il est un épisode pourtant que je n'ai pas le courage de garder pour moi seul, tant il m'est bon au cœur de m'en souvenir.

À l'émotion encore que j'éprouve en me le rappelant se mêle peut-être un peu d'orgueil. «—Les peuples ont les gouvernements qu'ils méritent, disait de Maistre.»—Qu'on me pardonne de dire aussi, comme je le pense, qu'un homme vaut peut-être par les amis qu'il a.

Tous les matins donc, j'armais en course. Un de ces cruels matins,—un des plus cruels, c'était un des derniers,—je saute à bas de mon lit sans sommeil,—et me voilà parti.

Où allais-je? chez qui? je n'en savais rien: j'avais épuisé la liste des dévouements auxquels je pouvais m'adresser.—Or il fallait trouver n'importe quoi, n'importe où:—c'était la paye des couturières! m'avait-on dit la veille.

(—Combien de fois déjà avais-je donné de l'argent pour ces dévorantes couturières!...)

Je pense tout à coup à un jeune abbé de mes amis, vicaire d'une des plus pauvres paroisses de Paris.

Un hasard me l'avait autrefois fait rencontrer, et j'avais été aussitôt vers lui par une irrésistible attraction.

Dès que je le connus, j'eus affection et respect pour ce caractère élevé, humblement soumis, de par un serment aimé, aux sévérités de sa foi. Partant l'un et l'autre des deux pôles les plus lointains, nous nous étions presque tout de suite rencontrés sur le terrain commun où doivent se retrouver les hommes de bonne volonté. Sévère pour lui-même et indulgent aux autres, il ne s'était pas détourné de moi,—et il m'avait donné son amitié, malgré l'éternelle petite guerre de nos dissentiments, qui ne le découragea jamais.—«Je t'attends!» me dit-il toujours et encore, dans sa douce et fraternelle obstination.

Pleine de trésors d'indulgence, pure et calme comme celle d'un nouveau-né, mais regardant face à face les austères devoirs de son ministère, cette âme tendre, d'autant plus sympathique d'ailleurs, semble vouloir se faire pardonner sa vertu, et, comme pour qu'on s'en accommode plus doucement, son esprit enjoué, pittoresque, incisif, qui eût fait la fortune d'un homme du monde, tempère la gravité professionnelle, s'humanise et charme tout chemin par les saillies d'une grâce méridionale.

Je me dirigeais donc vers la maison de celui qui était toujours venu vers la mienne aux heures mauvaises, aux heures du chagrin et de la douleur.

À la porte, je m'arrêtai:—Que vais-je faire, et à quoi bon venir troubler la paix de cette demeure? Ne savais-je pas que celui-ci qui donne ses jours et ses nuits à consoler les malades et les mourants de ce quartier pauvre, ne porte pas seulement aux misérables les consolations de la parole? Ne m'avait-il pas une fois fait la confidence des désespoirs de la lutte inégale de sa pauvreté contre tant de détresses?—Quelle cruauté inutile à lui apporter une douleur de plus!—Et de quel droit, s'il lui reste quelque chose ce matin, venir porter la main sur ce qui appartient plus légitimement à d'autres?

Mais—plus malade peut-être moi-même que tous de l'Idée Fixe, autrement féroce et implacable que la dévorante passion du joueur—il était écrit que je frapperais à cette porte!

Je vois encore s'offrir à moi cette figure ouverte, bienveillante, reposée, que n'a jamais troublée la passion qui veille, tout illuminée encore du plaisir que lui apportait ma visite,—la seconde en tout, un miracle!—puis s'attristant et se désolant à ma parole: «—J'ai mes ouvrières à payer ce matin; je ne sais où trouver l'argent, puisque je viens te le demander!»

Les larmes lui étaient venues aux yeux.

—Je m'étais plusieurs fois reproché la dépense de mon voyage de cet été dans ma famille, déplorait-il, le pauvre!—(il n'avait pas vu les siens depuis je ne sais combien d'années);—maintenant ce sera un remords!—Que faire?—Et combien tu es bon d'avoir pensé à moi!—Et dire que je n'ai rien,—rien!!!...

Tout à coup il se lève, disparaît—et revient, apportant un écrin noir carré, qu'il remet en mes mains.—C'était l'unique bien qu'il possédât au monde:—son calice en vermeil.

—Pardonne-moi du peu, voilà tout! me dit-il

Et ses larmes disparaissant dans son sourire:

—Ce sont les diamants de ma femme!

Pauvre chère âme!

Il venait me consoler à mon lit de douleur au retour de Hanovre,—puisqu'il est dit que je ne suis bon qu'à le troubler,—et il me plaignait, et il me grondait:

—Quelles transes tu me causes! me disait-il.—Je suis comme un poulet qui aime un canard!

Mais le temps nous presse. Détournons nos regards de ces souvenirs de la route et avançons.

Je n'avais pas que des tracas d'argent.

Il existait entre mon entrepreneur, L. Godard, et moi des dissentiments très-sérieux sur certaines parties importantes de notre construction.

Je ne pouvais parvenir à lui faire comprendre la nécessité première de conformer les dimensions de la soupape surtout—à celles générales de l'aérostat.

Que le lecteur ne s'épouvante pas. Il ne saurait, à aucun point de vue, s'agir ici de problèmes scientifiques, et un enfant de dix ans comprendra au premier mot ce que je vais dire.

Donc, pour éviter qu'un ballon, quand il touche terre pour s'arrêter, ne fasse voile sous le vent et ne soit traîné, comme nous l'avons été en Hanovre, par exemple, tout le monde admettra, et le bon sens le plus élémentaire indique la nécessité première de se débarrasser—au plus vite et dans les plus larges proportions—du gaz qui gonfle ledit ballon.

De cette nécessité, j'avais toujours vu se préoccuper vivement Eugène, l'aîné, l'instructeur et le plus intelligent de la tribu des Godard.

En second lieu, pour qu'un ballon se débarrasse au plus vite de son gaz, le même bon sens commande, n'est-ce pas?—que l'issue réservée à ce gaz—soit la soupape—soit diamétralement proportionnée à la capacité du ballon.

Il n'est pas besoin d'avoir fait une seule ascension pour admettre ces deux principes absolus.

Il ne m'avait jamais été possible pourtant de les faire entrer dans la cervelle de L. Godard et de vaincre son obstination sur ce point.

Jamais je n'avais pu lui faire reconnaître que notre ballon de 6,000 mètres—c'est-à-dire douze fois plus grand qu'un ballon ordinaire de 500 mètres—devait comporter une soupape douze fois plus grande.

—Une soupape est toujours trop grande, monsieur Nadar! ne cessait-il de me répéter, confondant toujours le jeu de manœuvre pendant l'ascension et celui d'atterrage proprement dit.—Moi, je suis un homme pratique!

—Eh bien! vous verrez, homme pratique, le terrible gâchis que nous aurons à notre première descente par le plus petit vent!

Tout ce que je pus obtenir, ce fut qu'il me promît une soupape double de l'ordinaire, soit d'un mètre,—pour m'en livrer une de 80 centimètres...

La soupape n'était pas ma seule préoccupation avec cet aéronaute trop uniquement habitué à la routinière manœuvre de ses ballons forains ordinaires.—Mais je reviendrai à son heure sur un autre détail qui me coûta encore bien cher...

—Mais, me dira-t-on, pourquoi, convaincu comme vous l'étiez d'une nécessité aussi flagrante,—pourquoi, prévoyant aussi justement les conséquences désastreuses qui devaient résulter de l'absurde disproportion de votre soupape,—pourquoi, vous qui étiez celui qui commande et qui paye, n'exigiez-vous pas rigoureusement que votre volonté fût faite?...

—Parce que rien ne me déconcerte et ne me fatigue comme une lutte contre la routine entêtée. Quand je me suis heurté dix fois contre une absurdité, à la onzième fois je cède la place.—Et puis, au milieu des préoccupations de toutes sortes, des tribulations et des tracas qui ne me faisaient trêve ni jour ni nuit, il y avait pour moi nécessité première, question de vie presque, à ne rien prendre de haute lutte avec l'homme que j'avais chargé de la conduite de tout le matériel.—Où la chèvre est attachée... dit le proverbe.—Une intervention virtuelle de ma part eût pu déterminer le mauvais vouloir avoué, l'abandon de mon chef d'équipe la veille de ma première ascension une fois annoncée. Je n'avais pas le temps!

Et enfin, au bout du compte, il ne s'agissait que de notre peau!

Après la première descente difficile, si nous en revenions,—on verrait!

Que me demandiez-vous de m'occuper davantage de cette soupape, quand je ne savais pas seulement où j'allais exécuter ma première ascension?

Car, tout en faisant face, Dieu sait avec quelle peine! aux nécessités des payements quotidiens, en surveillant et activant la confection du matériel, j'en étais encore à chercher la place où je m'enlèverais.

Le terrain de Longchamp et celui des courses de Vincennes me faisant défaut, je n'avais plus à Paris qu'une place possible,—le Champ de Mars.

Dans ma pensée, en effet, l'ordre du spectacle que j'avais entrepris ne pouvait admettre le Pré-Catelan, où encore je retrouvais cette nécessité première de fabriquer le gaz sur place,—qui avait déjà fait échouer mon projet de première ascension à Bade,—et encore moins l'Hippodrome, dont j'avais très-nettement et à plusieurs reprises repoussé les propositions.

Restait donc le Champ de Mars.

Mais le Champ de Mars, il faut le demander,—et c'est là que je me heurtais contre une certaine difficulté...

Quelques mots d'explication sur ce point délicat sont nécessaires.

Bien que respirant assez mal en ces temps-ci pour avoir besoin, par certaines matinées surtout, d'aller chercher plus loin l'air libre qui me manque et que j'aime, je reconnais pourtant au moins que nous vivons à une époque où tout honnête homme a, en somme, le droit de conserver les souvenirs qu'il regrette et la pensée qui lui est chère, et qui, éternelle, ne saurait désespérer jamais.

Mais je considère aussi que ce respect de soi-même ne peut commander le respect aux autres qu'à la condition première d'un désintéressement qui n'admet ni transaction ni compromis.

Celui-là est mal venu auprès de moi, qui trouve le terme moyen entre sa conscience et son intérêt, et j'apprécie qu'il est honteux de tendre la main devant celui qu'on n'aime pas.

De même et pour tout dire, puisque j'y suis,—dussé-je encore ici m'attirer quelques rancunes de mes plus proches,—je ne saurais en aucun cas avoir tant seulement l'air de jurer ce que je ne voudrais point tenir, et il est des formules que je dédaigne fort, étant de ceux qui pourraient tout au plus donner un serment, mais qui n'en prêtent pas.

J'ai la fierté de croire qu'il n'existe pas au monde une puissance qui puisse sur moi quelque chose, parce qu'au monde je ne vois pas un homme plus indépendant, défiant à l'impossible toute persécution, puisque je puis transporter partout ma tente et gagner partout le pain des miens.—Écrasé même, je serais plus fort encore que celui qui m'écraserait, car je le défierais de me mépriser.

Liberté parfaite, je suis tout disposé à accorder à mon voisin d'être lâche et bête autant qu'il veut, à la condition qu'il me laisse libre de penser ce que je veux, selon ma guise. Cette indépendance chère et supérieure à tout, je la dois au désintéressement inné qui ne me laisse pas mémoire d'avoir de ma vie envié ce qui me manquait,—et en première ligne de ce qui me manque et qui me manquera toujours, je vois l'extrême luxe, et, surtout, toutes fonctions publiques et distinctions honorifiques, quelles qu'elles soient. Je n'aurai jamais la prétention de conduire les autres, ayant tout juste celle de me conduire moi-même,—et j'en arrive ici jusqu'à éprouver une défiance et presque une aversion instinctive devant tout candidat. Il m'inquiète, dès lors que je vois celui-ci donner du coude de droite et de gauche dans l'estomac de ses voisins pour passer devant et dire aux imbéciles,—c'est la foule: «—Voyez combien je suis plus habile, plus éloquent, plus fort, plus beau et joli que ceux-là: prenez-moi!»—Je déclare que je ne serai jamais tant seulement adjoint au maire de mon village, si jamais le repos dans un village m'est donné.

Je ne sais pas croire ni aimer à demi, mais on voit de reste que je n'ai jamais été, que je ne serai jamais ce qu'on appelle un homme politique,—trop absolu dans ce que je pense pour conformer jamais ma pensée à un mot d'ordre, d'où qu'il vienne, trop éloigné des majorités pour même faire partie des minorités que chaque lendemain fait majeures, ayant toujours été ma petite église à moi seul,—et fuyant avec grand soin tout troupeau pour ne point attraper de puces et n'être pas mordu par le chien.

—Ah! jeune homme! voulait bien me dire un jour M. Guizot,—vous ne savez pas ce que c'est que la Raison d'État!

—Ah! certes, Monsieur,—et dussé-je vivre cent ans, qu'à cent ans je mourrai dans la peau d'un jeune homme qui ne l'aura jamais su!...

Mais cette aversion même que j'ai pour la technologie politique proprement dite a l'avantage de me laisser entière, absolue et sans distraction, la réserve des appréciations de ma conscience. Je suis sur le grand Rail tout droit d'où l'on ne peut jamais dérailler, et je m'y trouve en vérité trop bien pour ne pas m'y tenir, étant certain, là, de ne me contredire ni me tromper jamais. Je n'ai de ma vie mis les pieds dans un club, je ne sais pas ce que c'est qu'une société secrète; mais plus je vieillis, plus j'aime et admire ce que j'admirais et aimais étant jeune, et, ni pour ma vie ni pour la vie même des miens je ne me laisserais arracher seulement l'ombre d'une concession sur ce qui est à jamais ma foi.—Æternus quia impatiens!

Pour en finir au plus tôt avec cette profession de foi qui me pesait, devant ceux qui ne me connaissent pas,—j'ai, avant tout, l'amour fervent et l'éternel respect du Droit. De même qu'il est à terre des couteaux que l'homme loyal ne ramassera jamais, fût-ce contre son plus mortel ennemi, ainsi je pense, contre mes adversaires et même, s'il est besoin, contre mes amis, que rien ne justifie ni n'excuse ce crime, le plus grand de tous:—l'atteinte portée au Droit.—Une seule chose pourrait aggraver ce crime: son succès.—Dès lors que vous appréciez que la fin justifie les moyens, vous vous appelez Escobar et vous êtes l'ennemi. Je n'admets pas ces distinctions à l'usage de certains raffinés, entre l'honnêteté politique et la probité privée:—coquin de ci, coquin de là,—je ne connais rien autre chose. La morale est une et éternelle, et un croc en jambe ne me convaincra jamais.

Je ris à les voir se chamailler avec des mots et chercher à raccommoder ensemble des vocables: Autorité!—Liberté!

«—Bourgogne!—Armagnac!—Dites donc France!» s'écriait une belle parole perdue dans je ne sais quel mélodrame.

—Autorité!—Liberté!—Dites donc le seul mot vrai, ce mot doux aux bons, aux mauvais terrible, le mot divin qui embrasse tout:—Justice!

Donc, appréciant qu'il est déloyal et honteux à qui ne donne rien de demander quelque chose, et vivant à l'écart de tout, je ne me sentais aucune espèce de disposition à m'approcher pour solliciter... même ce qui m'appartenait.

XIII

Un bilan. — Les cuistres et les niais. — Le monsieur de Seine-et-Oise. — Style lapidaire. — Les âmes sœurs. — Le patron! — Mon ami Cham, mon ami Clairville et mon ami Dornay. — Galvanisme. — Question ubi. — Le Champ de Mars. — Temps perdu. — La Bérésina! — Victorien Sardou, propriétaire. — Deux voisins de campagne. — Le maréchal Magnan. — Un billet. — Justice rendue. — L'ingratitude. — Trois collèges peu électoraux. — Au gaz! — Mon condisciple Forqueray. — Le talisman. — Plus lourd que l'air! — Ce n'est qu'impossible! — Devant le conseil. — Un magistrat. — Un dimanche! — Le Pont cassé du sieur Séraphin. — Plus lourd que l'air, plus fort que tout.

On voudra bien reconnaître pourtant que ce que je souhaitais avec tant d'ardeur n'était pas,—pour moi personnellement,—d'un intérêt fort précieux.

Car le bilan,—non pas probable, mais certain,—en ce qui me concernait, n'était que trop facile à établir d'avance.

1o Je proclamais une idée nouvelle pour l'infiniment grand nombre:—logiquement donc et historiquement, je devais m'attendre à tous les désagréments qui assaillent tout homme dans mon cas: attaques, injures de tous cuistres, lâches et gredins ténébreux;—morsures au talon de par tous les niais,—je vous raconterai, à sa place, le joli discours d'un monsieur de Seine-et-Oise,—sans parler de la raillerie supra-française à la portée de tous ceux qui, pour s'excuser de ne rien comprendre à ce que je voulais faire, naturellement devaient en rire supérieurement.

Rien n'y a manqué:—lettres de goujats anonymes, insultes des compères Moigno et Meunier, traduites jusqu'en style lapidaire par une autre digne sœur de ces deux âmes.

Je ne parle pas des inconvénients physiques: ils furent appréciables et durent faire jubiler le cœur de quelques honnêtes gens.

2o S'agissait-il donc d'argent?—Mais, tout convaincu que je fusse sur ce point d'un succès—qui ne devait pas me revenir (—je dirai tout à l'heure de combien je m'étais trompé), je n'étais pas assez aveugle pour ne pas apprécier tout d'abord que je commençais par m'engager, moi, la plus proverbiale incapacité financière, dans une entreprise énorme et pleine d'aléas;—que j'affrontais d'abord, moi-même et seul, un premier déboursé formidable et trop certain d'une part,—et que d'autre part j'allais porter quelque préjudice à mon établissement photographique—Dans les conditions que j'ai dites surtout, cet établissement n'allait pas impunément se passer de la présence de son chef. Le public, même quand il achète des chemises, aime avoir affaire au Maître de la maison.

Sans parler des concurrents, qui ne négligeraient rien pour profiter de l'excellente occasion, ni des ennemis au guet, le plus bienveillant des hommes, mon cher et bon camarade Cham, ne taillait-il pas déjà, sans penser à mal, le digne garçon! le crayon qui allait tracer dans le Charivari,—mon ancienne maison!—ce dessin que j'eusse trouvé plus comique encore s'il s'était agi d'un autre:—

Un monsieur à un photographe:

—Monsieur, je désirerais avoir mon portrait?

—Rien de plus facile, monsieur! Prenez donc la peine de monter!

Et au fond, en l'air, un ballon...

Mon vieil ami Clairville et son collaborateur Dornay sans aucune malveillance, tout au contraire, ne jetaient-ils pas déjà sur le papier le scenario de cette pièce qui montra pendant cent soirées consécutives au public du théâtre Déjazet,—Monsieur Nanar—courant en vareuse blanche après son hélice, et poursuivi par un client obstiné qui s'acharne, mais en vain, à obtenir de lui son portrait?

Dépense certaine d'un côté, perte assurée de l'autre, voilà donc le point de départ; et, s'il y avait succès d'argent, avec les frais écrasants de cette entreprise en dehors des proportions ordinaires, les quelques mille francs que je glanerais après la vraie moisson faite au bénéfice de mes mécaniciens et inventeurs,—dont je ne satisferais peut-être aucun!—ces quelques billets de mille francs arriveraient-ils à compenser le dommage?—Quelle folie donc à moi de quitter mon bon et brave gagne-pain photographique!

Rien encore n'a manqué à cette partie du programme,—si ce n'est les quelques mille francs glanés en question.—Jusqu'ici, découvert énorme, mon établissement tué,—que j'ai galvanisé six mois durant au sortir de mon lit de blessé,—et que je vais tuer de nouveau tout à l'heure en repartant...

3o Enfin s'agissait-il de vanité à satisfaire, d'un besoin de bruit, d'une réputation à faire ou à augmenter?—Mais j'ai travaillé beaucoup déjà, et, bon ou mauvais, j'ai beaucoup produit. Mes journaux, mes livres, mes caricatures, ma photographie, et surtout la cordiale camaraderie de mes confrères en journalisme et la bienveillance du public, m'avaient donné toute la notoriété que j'eusse pu souhaiter jamais.

En vérité, il me semble que je n'avais pas besoin de monter en ballon pour m'appeler Nadar!

Hélas! mes bénéfices personnels n'avaient pas besoin de la triste démonstration des faits pour être évalués à beaucoup moins que 0.

Puisqu'il ne s'agissait donc pas d'un intérêt privé (—c'eût été idiot!)—il y en avait donc là un autre, incontestable,—immense, si j'avais raison,—touchant, même si j'avais tort, et devant lequel toutes considérations privées, tous autres scrupules, toutes répugnances devaient céder.

Que faire, en effet? Fallait-il aller demander à l'Angleterre, toute prête, la place que j'avais, de droit, chez nous?

Si peu Chauvin que je fusse, pouvais-je seulement offrir à des yeux rivaux le premier spectacle de la plus grande tentative aérostatique (pour ne parler en ce moment que d'aérostation) qui eût été faite encore, et ne devais-je pas la réserver à notre pays, qui a vu s'élever le premier ballon des Montgolfier?

Le Champ de Mars ne m'appartenait-il pas de droit, comme le lieu consacré, traditionnel,—le berceau presque de notre «toute française» aérostation?

Ne savais-je donc pas moi-même, pour me rassurer tout à fait,—et qui eût pu mieux le savoir?—quel désintéressement, quelle abnégation j'apportais dans cette grande entreprise?

Je ne trouvais rien à répondre à tout cela, qu'on me répétait constamment autour de moi,—et pourtant, par une distinction puérile que quelques-uns comprendront peut-être, je souhaitais avoir la disposition libre du Champ de Mars,...—mais je ne me serais jamais décidé à le demander...

Et comme il n'était guère probable qu'on vînt me l'offrir sur un plat d'argent, je l'attendrais peut-être encore, sans quelques bons amis qui se mirent en campagne.

Ne demandant rien à personne, n'ayant jamais crainte de sentir le terrain manquer sous mon pied, c'est-à-dire n'ayant jamais convoité, gêné ni envahi la part d'autrui,—étant toujours enfin, j'ose le croire, autant qu'il est en moi à la disposition de mon prochain, je peux dire que j'ai toujours eu le bonheur d'avoir des amis—et de bons amis même—partout.

De bonnes âmes donc, qui ont nom Saint-Albin, Jubinal, Choler, de Pages, de Beaufort, Piétri, s'étaient inquiétées de la détresse d'un citoyen fort empiergé d'un gros ballon dont il ne savait que faire, et une fois fait, chacun d'eux s'était mis à l'œuvre, qui de droite, qui de gauche.—Et pendant que ces braves gens trottaient, je n'aidais rien, restant lâchement dans la coulisse et venant seulement aux nouvelles...

Mais que de temps perdu là encore! Que de pas et démarches inutiles! Que de courses sur fausses pistes!

—M. le préfet Haussmann est fort bien disposé pour cette idée, me disait-on; mais le Champ de Mars ne le concerne point.—Je vais au ministère de l'Intérieur.

—Le ministère de l'Intérieur voit d'un bon œil le projet de ces curieuses ascensions; mais le Champ de Mars dépend uniquement du ministre de la Guerre.

Or il m'apparaissait que généralement on avait quelque peur du ministre de la Guerre...

J'allais de l'un à l'autre, impatient, enfiévré, énervé,—découragé parfois à mettre le feu à mon ballon,—moi dessous!—Je voyais les jours s'écouler, les dernières feuilles des arbres tourbillonner sous le vent d'automne,—et l'hiver accourant!

—L'hiver! Pour moi Moscou et la Bérésina!

Enfin Malherbe vint! dit Boileau.—Ce n'était pas Malherbe, ce fut Victorien Sardou. Il était réservé à Sardou d'enlever la position.

Il faut savoir que Sardou, par une rencontre de fortune, s'était trouvé, un très-beau matin, acquéreur du château des princes de Béthune sur le coteau de Marly, tout justement au-dessous de la propriété du maréchal Magnan.

On avait voisiné, et comme notre Sardou n'est pas charmant seulement au Gymnase, le maréchal, qui chaque soir, au retour de Paris, montait à pied la côte derrière ses chevaux, entrait presque quotidiennement chez son aimable voisin, et se délassait des travaux de la journée en faisant quelques tours de bonne causerie sous les grands arbres du jeune auteur.

Sardou, toujours vaillant, toujours prêt, eût attaqué la place dès le jour même; mais le maréchal n'était ni à Marly ni à Paris. Il accomplissait je ne sais quelle besogne militaire dans quelque place forte,—Strasbourg, je crois,—que je donnai de bon cœur à tous les diables à ce moment-là.

Il fallait attendre.

Je n'attendis pas longtemps.

Deux jours après, je recevais de mon ami le mot que voici.—Je n'ai pas besoin de souligner toute l'indulgence, toute la délicatesse de ce billet:

«Marly-le-Roi, jeudi 17.

«Mon cher ami,

«Enlevé, le ballon!... J'ai vu hier au soir le maréchal, qui te donne tout le champ de Mars. C'est solennellement promis, mais il désire te voir pour te remettre la permission écrite en mains propres. Va donc le voir aujourd'hui à la Place, de midi à deux heures: il t'attend. Je ne saurais d'ailleurs assez te répéter que tu n'as rien à demander, que la chose est accordée...........

«Et là-dessus, bonne poignée de main, courage, en avant!

«Ton dévoué de cœur, «Vict. Sardou.»

«P. S. Si tu as encore besoin de moi?...»

Je me présentai donc chez le maréchal Magnan, et en complétant les détails que Sardou lui avait indiqués sur le but de mon entreprise, je le remerciai d'aider au grand œuvre de la future Navigation Aérienne.

Mais je tiens à dire—et je tiens à dire tout de suite—que j'eus bientôt à remercier le maréchal pour quelque chose de plus.

S'il avait paru s'intéresser d'abord à ma théorie du Plus lourd que l'air, s'il aida puissamment l'entreprise de mes ascensions, il ne me fut pas possible plus tard de ne pas voir qu'il portait un intérêt autre et au moins aussi réel à ma situation personnelle, si périculeusement engagée d'abord, si gravement compromise ensuite.

Quelque peu surpris, me parut-il un instant, que notre religion ne fût point précisément la même,—ce qu'honorablement je n'aurais pu ne pas lui témoigner,—il n'en fut ni moins bienveillant ni moins cordial, et j'eus surtout lieu d'être plus d'une fois touché de la préoccupation de père avec laquelle il s'inquiétait toujours du sort des chers miens... Il est des paroles qu'on n'oublie pas, et d'autant qu'on les attendait moins.

Pour moi plus qu'un autre, je regarde comme un devoir de dire que j'ai trouvé le maréchal Magnan essentiellement bon et humain.

Je crois pouvoir ajouter que, si j'ai un vice, ce ne sera jamais le plus abominable de tous:

—L'ingratitude.

Contre le soupçon de flatterie, je ne pense même pas à me défendre.

Tout fut bientôt réglé avec le ministère de la guerre, où je trouvai aussi bon accueil de MM. le général De Jean et du colonel de La Pisse, que je l'avais reçu des généraux Soumain et de Villiers, et du colonel Sautereau.

On eût dit qu'il y avait un mot d'ordre de bienveillance, d'encouragement et d'affabilité.—Plus lourd que l'air ne comptait plus ses conquêtes!

Je n'avais plus qu'à m'occuper des préparatifs matériels de ma première ascension. Je dis première, car, bien que je n'eusse d'abord songé qu'à obtenir une fois le Champ de Mars,—ce qui eût été une ruine plus que complète,—le maréchal, qui y voyait d'un peu plus loin que moi, me l'avait libéralement et spontanément donné pour quatre.

Il fallait d'abord s'occuper du gaz.—De par le privilége de l'indiscipline qui dut me faire essayer jadis de trois collèges, qui furent pour moi moins qu'électoraux,—Versailles, Lyon et Bourbon, à Paris,—il n'est pas un coin de rue où je ne me cogne du nez contre un ancien condisciple.—J'allai donc trouver le soir même mon vieux camarade Forqueray, ingénieur de la Compagnie Parisienne du gaz.

Je fus étourdi, renversé de ce qu'il m'apprit:

—La grosse prise se trouvait derrière l'École Militaire.

—Pour amener le gaz au centre du Champ de Mars avec des tuyaux de cinquante centimètres,—(en avait-on suffisamment dans les magasins?)—il s'agissait de creuser une tranchée de douze cents mètres, à un mètre cinquante de profondeur.

—Pour préparer et exécuter cette besogne, il fallait un travail de je ne sais combien d'hommes pendant je ne sais combien de jours et de nuits.

—La Compagnie Parisienne, appréciant les pertes et autres dérangements réels que lui causait tout gonflement de ballon, ne donnait dans ces cas le gaz qu'à 40 centimes le mètre cube, 10 centimes de plus qu'au prix ordinaire:

Donc, 6,000 mètres,—total: 2,400 fr.

Mais ce chiffre n'était rien vis-à-vis de l'effroyable dépense des tranchées.

Et il y avait encore une autre question vers laquelle je n'osais même pas me retourner:—l'argent pour tout cela!...

Ces détails me furent confirmés par M. Lepeudry, ingénieur en chef du service extérieur.

C'était grave;—mais j'avais une telle foi dans mon talisman,—le Plus lourd que l'air!—Au bout du compte, tout cela n'était guère qu'impossible!

Il fallait d'abord m'adresser au Conseil d'administration même de la Compagnie du Gaz.

Le lendemain matin,—Plus lourd que l'air!—je me présentais au Conseil d'administration même.

Je connaissais quelques visages dans le conseil, visages qui dès longtemps s'étaient montrés bienveillants à mon endroit, bienveillance dont j'avais toujours tâché de ne point démériter.

Il y avait, d'abord pour moi, MM. Émile, Isaac et Eugène Pereire,—mes trois premiers actionnaires de la rue Saint-Lazare, auxquels j'avais donné jadis jusqu'à 87 fr. 56 c. pour 100.—Nadar aux Pereire! Quelle gloire!—et auxquels j'ai donné beaucoup moins depuis...

Mais je patiente,—et eux aussi, j'espère!

Il y avait encore mon ancien voisin de Maisons-Laffitte, l'honorable M. Dubochet,—et M. Bixio, un ancien aéronaute!—et M. de Gayffier, directeur de la Compagnie, et M. Rhoné, et qui encore?...

Le conseil était nombreux: une imposante vingtaine de notabilités...

Grâce à la présentation de M. Émile Pereire, je suis introduit aussitôt,—et je commence par établir avec autant d'aplomb que si je n'avais parlé devant des gens qui en savent sur tous points cent fois plus que moi,—ma théorie du Plus lourd que l'air...

Quelques objections,—légères.—Passons! Mais non sans constater, tout en passant, le bon vouloir général que je trouve là encore.

J'arrive au but,—et je demande simplement à la Compagnie de me faire exécuter immédiatement les travaux nécessaires.

Accordé!

Parbleu!—Plus lourd que l'air!

Je remonte au bureau de l'ingénieur, mon ami

—Ton devis de tranchée, location de tuyaux, pose et dépose est formidable, me dit-il. Sais-tu que nous allons dépasser 20,000 francs?...

—Bigre! c'est roide!—Et le gaz à part?

—Et le gaz à part.

—Marchons toujours!—Plus lourd que l'air! vaut bien ça!

—Ensuite, nous ne pouvons rien commencer sans l'autorisation civile pour l'ouverture de la tranchée sur la voie publique, et l'autorisation militaire pour l'ouverture sur le Champ lui-même.

—Je cours les chercher.

—Mais c'est impossible! tu n'as plus qu'un jour, malheureux! et il faudrait ces autorisations non pas aujourd'hui, mais immédiatement, avant-hier,—et encore!

—Nous les aurons!

—Il est fâcheux qu'on ne puisse même pas parler d'un moyen qui économiserait une partie des frais énormes de fouilles: ce serait de déposer nos tuyaux sur le sol, le long de l'École Militaire et de l'avenue Suffren, en les enfouissant seulement sous les voies traversées.—Mais malheureusement cela est absolument contraire à tous les règlements, et tout notre Conseil d'administration réuni, ses président et vice-présidents en tête, n'obtiendrait pas la dépose sur la voie publique d'un bout de cinquante centimètres pendant cinq minutes.

—Moi, je l'obtiendrai!

—Tu es fou.

—Comment, fou? Qui pourrait dire non quand il s'agit d'une chose comme celle que je tente!—Plus lourd que l'air!!—À qui faut-il s'adresser pour ces machines-là?

Je note ma série d'adresses sur mon calepin, je me précipite dans mon fiacre, je cours chez un digne magistrat, très-considérable et très-considéré, un de ces hommes devant lesquels toutes les portes s'ouvrent d'elles-mêmes.

À point nommé je le trouve, et je lui dis, à cet homme dont les précieuses secondes sont comptées:

—Au nom de l'incontestable—Plus lourd que l'air!—que je me trouve, faute d'un autre, avoir l'honneur de représenter,—je vous somme de venir avec moi pendant deux heures!

L'excellent homme met son chapeau.—Plus lourd que l'air!

Dans la journée, j'ai vu M. le secrétaire général de la Seine, et M. Alphand, et M. Hombert, et M. Grégoire, et M. Nouton, etc., etc., etc.

Tous acquiescent,—Plus lourd que l'air!—l'un par l'autre.—J'ai toutes les paroles, pas une signature: il n'y avait littéralement pas le temps de signer...

—Et rendez-vous général est pris pour le lendemain matin,—un dimanche!!!—à huit heures précises, au Champ de Mars,—entre les ingénieurs et les inspecteurs de la Ville,—les ingénieurs et inspecteurs de la Compagnie du Gaz,—et mon brave ingénieur ami,—et ses contre-maîtres,—et ses terrassiers.

Plus lourd que l'air!

Je rentre moulu, et je me couche.

Mais je ne dors pas!

À huit heures, j'arrive au Champ de Mars.—Je suis le dernier! Tout le monde—Plus lourd que l'air!—est à son poste; les ingénieurs et inspecteurs de la Ville prennent mot premier et dernier avec les ingénieurs et inspecteurs de la Compagnie du Gaz,—les toiseurs mesurent,—les contre-maîtres tracent,—et enfin les terrassiers attendent, échelonnés sur lignes, chacun à sa place, la pioche en l'air!...

—Eh! que c'est long! Qu'attendent-ils donc? dis-je à Forqueray.

—Ton signal! me répond-il en souriant.

—Plus lourd que l'air!!! Partez! criai-je.

Et toc! toc! toc! toc!—Les voilà tous partis, comme au Pont cassé du sieur Séraphin.

Tout le monde s'est entre-salué. Les ingénieurs remontent dans les quatre ou cinq voitures respectives qui les remportent.

Je les contemple, et j'ai un instant d'ahurissement, de quasi-hébétement comme somnambulesque.

Puis je prends le bras de mon ami,—et avec un éclat de rire:

—Quand je pense à tout ce gros monde que j'ai remué depuis quinze jours, quand je vois tous ces gens très-sérieux que vous êtes ici, arrivés tous, comme au doigt et à l'œil, pour que ma volonté soit faite,—ma volonté à moi, sans science, sans influence, sans prestige aucun,—il y a des moments où je me demande si je ne suis pas fou,—ou à défaut de moi si ce n'est pas eux?

«Ni eux, ni moi, ô mon ami!—C'est PLUS LOURD QUE L'AIR! qui commence à avoir raison!

XIV

Le Quand même! et le Géant. — Le Titan. — Détails. — Quatre cent mille entrées! — Hélas! — M. Nusse. — Créons l'épave! — M. le préfet Boittelle. — Une faveur personnelle! — Méprise. — Le grand siècle... scientifique. — Circenses! — Simple bilan. — Explication nette. — L'entente. — Une queue de chien! — Au Pré-Catelan. — Robespierre Ouistiti. — Un secrétaire de l'Aéronaute. — Feray ou l'Homme électrique! — Louis Blanc historien. — L'ange de la calvitie. — Léonidas. — C'est Nadar! — Merci!

Les journaux annonçaient déjà à l'envi la première ascension du Quand même!

J'avais d'abord eu l'idée, en effet, de prendre simplement ma devise pour baptiser mon aérostat.

Mais, en approchant du moment décisif, j'avais éprouvé une certaine répugnance—d'abord vague, très-nette ensuite—à soumettre à la publicité et aux aléas divers ma devise, qui me semblait à ce moment être une partie de moi-même.—Conseil fut tenu: Géant fut proposé par mon ami Daniel Kreuscher, mis aux voix et adopté.

Le lendemain, on me proposait le mot Titan, qui m'eût convenu mieux. Mais il était trop tard.—Si j'ai le malheur de faire un autre ballon, il s'appellera le Titan.

Il nous restait quelques jours à peine jusqu'à celui fixé pour la première ascension, le 4 octobre.—Ces derniers jours et les nuits dernières se passèrent dans une exaspération d'activité dont mes agitations précédentes ne m'avaient même pas donné l'idée.

Il s'agissait d'être prêt à l'heure dite et de ne faillir à aucune des promesses faites par moi dans les journaux. Plus encore, et dans certaines limites, j'avais à me préoccuper de celles faites en mon nom.—Je l'ai bien vu!

Tout nouveau au métier de directeur de spectacle, je n'étais pas sans émotion vive en pensant à cette responsabilité,—qu'il m'eût été singulièrement plus commode et plus profitable, à tous les points de vue, de laisser assumer par quelque autre.—Malheureusement, personne autour de moi n'eut cette simple idée, ni moi non plus.

J'eus donc à disposer tout:

Dessin des affiches,—découverte et achat des pierres lithographiques dans les dimensions extravoulues,—compositions et tirages lithographique et typographique,— visa, autorisations,—timbre,—affichage,—envois aux foyers des théâtres.—Composition, correction, tirage, publicité et mise en vente du premier numéro de l'Aéronaute.

Composition, tirage double, découpage, tirage et numération des billets d'entrée, et distribution à l'avance dans les établissements publics.

Après discussion, je m'étais, comme toujours, rangé à mon opinion,—et j'avais fait tirer le modeste chiffre de 400,000 billets,—je dis quatre cent mille.—Et encore n'étais-je pas bien sûr de ne pas manquer!...

Il me paraissait plus qu'impossible que la population tout entière, riches et pauvres,—les trop pauvres pourraient voir encore par-dessus les treillages d'enceinte à hauteur d'appui,—n'accourût pas à ce beau spectacle et ne s'empressât d'apporter cinq ou six cent mille francs, du premier coup, à ma Société du Plus lourd que l'air...

J'apportais tant, à moi tout seul!...

Hélas!...

Pour découper, timbrer et compter ces 400,000 billets, les intimes se présentèrent. Un service de permanence fut installé, qui ne s'arrêta plus ni jour ni nuit.—Et en voyant ces bons amis, les manches retroussées, et ces belles dames qui se disputaient les places et se relayaient autour de la grande table, dans ma salle à manger transformée en atelier,—un vieillard de nos visiteurs se rappelait ses souvenirs de l'émigration...

J'avais encore à me présenter aux administrations de chacun de nos chemins de fer et à organiser à temps utile des trains de plaisir sur toutes les voies jusqu'à dix et vingt lieues de distance.

Puis, à choisir mon personnel administratif, celui des bureaux de perception, etc.

Et encore tracer les cercles des enceintes, combiner les entrées et issues, piétons, cavaliers, voitures;—traiter pour les treillages, les banquettes, les bureaux, etc.

L'administratif aggravait tout cela. L'administratif est terrible chez nous: vous ne faites pas un pas sans vous y heurter. Pour insérer votre chien jusqu'à Asnières dans le tiroir grillé du wagon,—où il est si mal,—il vous faut passer par à peu près autant de formalités que pour acheter une propriété de cent hectares.—J'omets assez d'autres détails plus gros pour passer sur toutes mes courses et démarches administratives.

Il en est cependant une trop importante pour être oubliée, car je pus presque croire un instant qu'elle allait mettre à vau-l'eau tout mon ensemble de combinaisons.

Quatre jours avant l'ascension, je me rendis à la préfecture de police, auprès du chef de la police municipale, M. Nusse.

Je trouvai un homme plein de politesse et de bon vouloir:

—En mettant à ma disposition le Champ de Mars, Monsieur,—dis-je à M. Nusse,—j'apprécie que l'on m'a donné en main une arme de premier choix: longue portée, précision, rien ne me manque pour atteindre mon but.—Mais ce très-bel et très-bon outil, c'est justement lui qui me fera d'autant mieux sauter la cervelle, à moi-même, si vous ne m'assurez la jouissance certaine de ma possession.—Vous savez ce qu'est la populace parisienne à certains jours, et je n'ai pas besoin de vous rappeler les précédents de l'histoire aérostatique, Miolan et Janinet, Deghen, de Lennox, etc., etc.—Les masses sont hostiles aux nouveautés: les ballons, comme les chemins de fer, sont restés une chose nouvelle et d'une excitation particulière. Il y a toujours des gens pour jeter du haut d'un pont des solives ou des pierres sur les rails avant le passage du train; il y a toujours des gredins dévorant mal leur envie de porter préjudice à tout aérostat; il y a toujours surtout des mains démangées du besoin de créer la première épave...—Si je n'avais pas, dix fois pour une, certitude d'être bien couvert par vous, je...

Le chef de la police municipale me rassura, me promettant de me donner tout le personnel nécessaire: le service des agents se combinerait avec celui de la troupe, très-obligeamment mise à ma disposition par le maréchal Magnan.

Il m'engagea, pour me rassurer mieux encore, à faire une visite au préfet de police lui-même, M. Boittelle.

—Je pense que cette visite est inutile, répondis-je, du moment que j'ai votre promesse, que je prends comme très-bonne.—M. Boittelle a ses petites affaires, j'ai mes grosses. À quoi bon nous déranger tous les deux et nous faire perdre du temps?...

M. Nusse insista: je n'avais plus à refuser et je me rendis auprès du préfet, qui, à ma satisfaction, voulut bien me faire introduire aussitôt que je lui fus annoncé.

M. Boittelle, avec lequel je n'avais pas encore eu l'avantage de me rencontrer, me parut un homme de nette et franche allure, le regard bleu (?) bien clair et toujours de face: je me sens à mon aise à croiser ces regards-là.—Il m'était impossible d'ailleurs de ne pas reconnaître que son administration n'avait jamais fait grand bruit: «—Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire!» a-t-on dit: il faut savoir gré aux polices honnêtes femmes qui ne font pas parler d'elles.—Je savais enfin que M. Boittelle aimait les tableaux, et j'en voyais quelques-uns fort bons autour de nous:—tout s'annonçait bien.

—Ah! monsieur Nadar! je suis bien aise de vous voir! J'avais à vous parler; prenez la peine de vous asseoir.

—Ce n'est pas la peine, monsieur: je ne veux pas abuser de vos instants.

—Veuillez vous asseoir.

Je m'assieds.

—Monsieur Nadar, l'administration supérieure a pour vous une bienveillance tellement inouïe,—inexplicable, que je ne puis que m'incliner et obéir.—Mais ce ne sera certainement pas sans vous avoir dit—ce que j'ai à vous dire!

Ce préambule commandait l'attention: j'attendis.

—Monsieur...

Mais je me trouve ici un peu embarrassé, la matière traitée devenant délicate et les mots propres s'étant trouvés articulés sans aucune recherche de périphrase. Je sens qu'il peut y avoir là une question préliminaire de simples convenances vis-à-vis de mon interlocuteur, dont je reconnais être resté l'administré obligé,—De plus, en répétant dans sa forme remarquablement précise le gros reproche que M. Boittelle avait, me parut-il, singulièrement à cœur de m'adresser, je ne voudrais pas du tout avoir l'air de me livrer à une bravade inutile—ce que je dédaigne le plus—et qui n'aurait même pas l'excuse d'être périlleuse.—D'autre part, cependant, comme on va le voir, il m'était impossible d'omettre cette entrevue dans les Mémoires du Géant...

Qu'il suffise donc d'indiquer que M. le préfet, parfaitement au courant des choses d'après ses fonctions, appréciait que je manquais un peu trop d'enthousiasme pour le gouvernement actuel. Il trouvait encore à redire à mon éloquence trop vive, trop pittoresque et insuffisamment intermittente...

Je dois reconnaître de moi-même qu'en réalité je ne m'étais guère essayé dans le genre Cantate...

—... Vos opinions vous appartiennent, Monsieur, continua M. Boittelle. Mais ce que je ne saurais comprendre ni admettre, c'est qu'un homme dans ces dispositions d'esprit s'adresse au gouvernement pour en obtenir une—FAVEUR PERSONNELLE...

Je me redressai comme un ressort de montre: pour moi c'était l'offense, et la plus grave!

—...et si quelqu'un, dans votre cas, s'adressait à moi pour obtenir une faveur, voilà le cas que je ferais de la demande!

Et le préfet froissait un papier.

Je ne saurais dire de quelle couleur j'étais...

—Vous n'avez sans doute pas cru, Monsieur, répliquai-je, que je me retirerais sans vous avoir répondu à mon tour ce que j'ai à vous répondre! Vous devez connaître l'homme qui est devant vous, vous qui tenez nos cœurs dans votre main,—et vous devez bien savoir dès lors que, s'il s'agissait ici d'une—faveur personnelle,—comme il vous plaît de dire,—vous ne verriez pas cet homme ici, pas plus que personne ne le verrait ailleurs! Vous faites une confusion complète, Monsieur: je ne viens rien chercher chez vous, j'APPORTE,—et si à votre siècle, qui a déjà trouvé la vapeur, l'électricité et la photographie, je suis, —moi, artiste, moi, homme d'imagination, moi, ignorant,—la cause déterminante d'un mouvement, d'une agitation, d'où sortira la Navigation aérienne,—eh bien! Monsieur, on pourra saluer chapeau bas ce grand siècle...—scientifique!

«Quant à mon profit particulier, je vais vous le dire, et il est vraiment trop clair:—c'est que, père de famille, j'engage là le pain de mon enfant et ma peau.—Voilà ce que je revendique et ce qui me revient comme—faveur personnelle...

«Reste un côté intéressant et bon encore à examiner, le côté circenses, qui ne saurait être ici indifférent. Je vous donne, Monsieur, le plus beau, le plus grandiose, le plus émouvant spectacle qu'il aura été jamais donné à un homme de contempler.—Or, qui suis-je? Un homme sans fortune aucune.—Combien me coûte à moi ce spectacle? Cent mille francs! (—ce devait être le double!).—Et à vous, gouvernement, si intéressé à cette grande chose, que coûte-t-il?—L'abandon pendant une demi-journée d'une parcelle de la voie publique inoccupée et sur laquelle, de tradition, tout aérostat a son droit.

«Voyez-vous bien maintenant, Monsieur, que, comme j'avais l'honneur de vous le dire, je ne viens rien chercher chez vous, mais que j'y apporte.(—Je me répétais, ne varietur.)—Et trouvez-vous encore, Monsieur, qu'il s'agisse ici de—faveur personnelle?

L'évidence était telle qu'elle ne laissait pas un doute possible.

Mais cette explication était nécessaire pour que la lumière se fît,—et je crois qu'elle se fit complète. On mu connaît vite, parce que, jouant franc jeu, je n'hésite jamais à abattre mes cartes. La netteté de mes paroles ne pouvait qu'être appréciée par un homme qui me semblait aussi net lui-même et qui, pensais-je, avait assez à cœur sa propre conviction pour respecter toute réserve d'une autre conscience.

De ce moment, et le premier nuage franchement dissipé, je trouvai dans M. Boittelle une bienveillance qui ne s'est plus démentie un instant.—Les quelques désordres de la première ascension, explicables par la confusion d'un début, furent sévèrement prévenus pour la seconde, où, de ce côté, tout fut au mieux.

Il y avait nombre de points sur lesquels j'avais besoin de facilités.

Exemple. Il était une fois advenu qu'un équilibriste de l'Hippodrome s'était tué, la corde pourrie s'étant rompue sous lui.

Aussitôt, et en conséquence logique, l'administration avait décrété—qu'à l'avenir les aéronautes et leurs aides seraient seuls admis à monter dans les ballons.

En dépit de mes ascensions antérieures et de mes brevets d'aérostier photographe, j'avais moi-même été victime une fois de ce règlement prohibitif.

M. le préfet comprit bien vite qu'avec les dimensions extraordinaires du Géant et vu le nombre très-limité des aéronautes de profession, il me fallait compléter ailleurs l'équipage indispensable.

Il m'autorisa donc à emporter avec moi autant de personnes que je voudrais,—et même, en considération du but, je pense, à accepter des passagers payants.

Concession qui, par le fait, se trouva d'ailleurs de peu d'importance réelle.—Car, il faut que je le dise, pour répondre à un «savant,» que rien n'empêchait de venir avec nous et qui m'a amèrement reproché sur ce point mon mercantilisme préjudiciable à la science,—sur les vingt-trois passagers de mes deux ascensions, deux seulement passèrent, comme on dit, par la caisse. Il ne m'est plus permis de ne pas les nommer: madame la princesse de la Tour d'Auvergne et M. Lucien Thirion.—Les autres voyageurs, étrangers ou amis, acceptèrent l'hospitalité cordiale.

Il y avait encore une autre préoccupation administrative, très-légitime en ce qu'elle intéressait le repos des familles: l'âge des futurs passagers.—M. Boittelle me demandait la liste à l'avance, chose impossible, vu les éventualités à prévoir: les uns se décideront au dernier moment à partir, d'autres peut-être à rester.—Je priai M. Boittelle de me laisser toute latitude sur ce point, promettant qu'il n'y aurait pas abus.

Il voulut bien accepter ma parole, et il n'a pas dépendu de moi qu'elle ne fût scrupuleusement tenue.

Ainsi de toutes les autres difficultés,—et cette bienveillance du préfet me fut d'autant plus précieuse qu'il savait bien qui elle aidait.

Aussi, à peine de retour de Hanovre, j'écrivis de bon cœur à M. Boittelle que, ne devant plus, selon les probabilités, avoir affaire avec la préfecture pour d'autres ascensions, je ne prendrais certainement pas congé de lui sans lui exprimer l'excellent souvenir que,—notre petit choc de début oublié,—je gardais de mes rapports avec son administration et lui-même.

Il me fit l'honneur et le plaisir de sa visite;—et comme il était assis auprès de mon lit:

—Une chose dont je n'aurais eu garde de vous parler avant, lui dis-je, mais que je savais bien et vous aussi, et dont je puis causer à mon aise avec vous après:—quelle jolie queue de chien d'Alcibiade je vous ai, sans le vouloir autrement, coupée là!—Pendant huit jours, pas même un mot du Mexique!...

C'est ici que je dois encore mes remercîments aux excellents amis qui m'assistèrent de leur concours si utile dans ces derniers et multiples préparatifs,—Daniel Kreuscher, G. Arosa, Pau, L. Delair, Piallat, St. Godefroy, A. Courbe, Baulant, Engel, etc.

Deux alliés inattendus vinrent se joindre à ces dévoués.

Je regardais, un jour, gonfler au Pré-Catelan un de ces ballons primitifs qu'on appela ballons à feu, puis Montgolfières,—et que l'aîné des Godard avait cru pouvoir surbaptiser en les nommant Montgodarfières.....(!!!)

Rien de plus beau au monde,—y compris même et certainement l'ascension d'un aérostat à gaz,—rien de plus émouvant que le spectacle de cette masse s'enlevant avec majesté et emportant, à côté de ses voyageurs, une fournaise qui vomit la flamme et les étincelles.

(—Quand elle s'enlève!....)

C'était fort terrible à voir gonfler, un peu plus encore, je crois, à monter,—et descendre, donc!—Les bottes de paille disparaissaient, lancées coup sur coup dans un brasier d'où la flamme s'élançait à courte échappée par un tuyau d'un mètre de large, flamboyante avec des milliers de crépitements, sous l'enveloppe de toile...

Un petit monsieur vient à moi, tout petit, méridional en diable, le front le plus renversé que j'aie vu de ma vie, les cheveux retroussés et retombant en arrière comme des baguettes:—un Robespierre Ouistiti.

Il se présente en se nommant. C'était Saint-Félix (Théobald!)—le désespoir de l'excellent Jules de Saint-Félix qu'un journal, abusé cette fois de plus—et ce ne sera pas la dernière!—faisait monter encore l'autre jour en ballon avec nous au lieu de celui-ci:—Saint-Félix, la préoccupation de Périchot, qui, littérateur lui-même, m'a demandé l'autre jour, les yeux dans les yeux,—si Saint-Félix était un bon auteur...

—Vous avez fait plusieurs ascensions, monsieur Nadar: vous êtes mon ancien et je viens vous saluer. Celle-ci va être ma première.

Je regarde mon petit homme. Il parlait de tenir compagnie à cette fournaise, à mille mètres en l'air, comme s'il se fût agi de boire un verre d'eau.

—Vous montez là-dedans, monsieur! lui dis-je.—Et, sans indiscrétion,—y avez-vous affaire?

—Pas le moins du monde!

—Alors vous êtes un imbécile...—Permettez, permettez!!! mais si vous n'y montez pas, je prends la place!

De là, comme dit H. Monnier, data notre liaison, très-passagère.—Saint-Félix venait donc nous offrir son concours—absolument désintéressé! m'assura-t-il.

J'acceptai de bon cœur cet auxiliaire, et pour reconnaître le bon vouloir qu'il témoignait, je lui dédiai, en attendant nos ascensions, les fonctions purement honorifiques de secrétaire de la rédaction de l'Aéronaute,—paraissant au moins douze fois par an! disait le titre,—en attendant qu'il dirigeât la comptabilité de nos futures recettes.

Il confectionna donc avec moi le premier numéro; mais il m'aida surtout, d'une manière générale et comme il put, à me débrouiller, tant bien que mal, des difficultés administratives et de l'innombrable, effroyable correspondance qui nous pleuvait matin et soir de tous les mondes habités.

Il prit sa place dans les deux ascensions du Géant,—la seconde fois, malgré un pressentiment obstiné qui ne l'arrêta point,—et il supporta ses graves blessures avec courage et résignation.

Notre second auxiliaire imprévu s'offrit dans la personne étrange d'un brave garçon que tout Paris connaît.

Feray, barbe blonde en toute venue, chauve comme dix académiciens,—(analogie passionnelle: la Souris, «ce petit animal vorace et inquiet,» a dit Buffon; mais Feray fait défaut comme voracité, manquant même du simple appétit),—Feray fait miroiter dans toutes les rues de la ville, au soleil Parisien et à la pluie, depuis tout à l'heure vingt ans, son crâne toujours nu et blanc comme l'ivoire. Ce crâne provoquant, en mouvement toujours, semble appeler les alouettes. Feray affirme que l'usage du chapeau lui donne mal à la tête.—Des théories! Passons.

Feray est un excellent homme, qui possède une vertu que j'estime fort: l'indignation, cet enthousiasme retourné. Feray a soif de justice: il se met en avant dès qu'il voit ou croit voir une iniquité. Un mauvais plaisant, à la suite d'une querelle de bal masqué, l'avait jadis baptisé: «—L'homme—qui—m'a—arrêté—quand—j'ai—battu—le—Turc.»—C'était un peu long. Feray a protesté, d'autant plus justement que les profanes allaient chercher midi à quatorze heures à propos de cette inoffensive plaisanterie. Feray est d'ailleurs connu de tous les honnêtes gens et il est même passé à l'état de figure historique: en 1848, il fut élu vice-président de la Commission du Travail, installée au Luxembourg,—et Louis Blanc, dans son Histoire de la Révolution de 1848, le remercie de l'avoir débarrassé au 15 mai, non sans danger personnel, des gardes nationaux qui s'apprêtaient à lui faire un mauvais parti.

Ce personnage bizarre, légendaire, éternel, éburnéen, que vous avez rencontré, dans tous les lieux publics, toujours nu-tête, toujours courant et remuant,—section des Agités,—cet «Homme Électrique,» comme l'a si éloquemment dénommé le journal le Hanneton; cet Ange de la calvitie, ce genou exaspéré exerce une profession honorable en même temps qu'inouïe:—de plus en plus invraisemblable, l'honnête et chauve Feray vend de l'eau—pour conserver les cheveux!

J'ai tiré l'échelle.—Feray, donc, que toute agitation irrésistiblement attire, vint nous offrir ses services,—et c'est lui, ce Crâne des crânes, qu'on vit à la fois en vingt endroits, dans son privilège d'ubiquiste, comme une comète échappée, courant à pied, à cheval et en mylord par les foules: «—C'EST NADAR!» disaient sur ses pas les personnes incompétentes ou ordinairement mal informées;—et Feray ne m'en a pas voulu!—Il fut terrible comme Léonidas au seuil de l'enceinte de manœuvre, et on m'assura même qu'il m'avait un peu brouillé avec quelques journalistes.

Le regret que j'en ai ne m'empêchera pas de remercier ici ce bon et énergique garçon de son excellente volonté et de son assistance très-efficace dans les fonctions générales, délicates et difficiles qu'il avait spontanément assumées.

Quant à son Eau merveilleuse, je jurerais qu'elle est héroïque—même contre les migraines et les névralgies...

—du moment qu'il le dit?...

XV

L'hospitalité de M. Leturc. — La maison Godillot. — Un faux M. de Morny. — Eugène Delessert! — Une photographie qui n'a pas besoin de retouches. — Le Robinson des Airs. — Le Canard à Collier vert. — Des vitriers! — Je restitue le gigot. — L'échelle de cordes! — Règlement de bord. — Ne pas se détester quand même! — Une omission réparée. — Autocrate, quoique... — Motifs à l'appui. — La parole d'honneur!... — Trop d'hospitalité. — Je me corrigerai peut-être... — Avis! — Les enveloppes polyglottes. — L'homme à la feuille de vigne. — L'attente. — Les trois nuits... — Un télégramme à cheval. — L'interprète de Rethem. — Si!... — Le venin ne raisonne pas. — Calomnions! — La leçon Chinoise. — Une porte doit être ouverte! — Les timbres de l'avenir.

Le jour de l'ascension approchait.

De l'immense atelier, alors vide, où M. Leturc lui avait donné la plus large hospitalité et où il avait reçu les derniers sacrements, le Géant avait été transporté à la maison Godillot, de l'avenue Dauphine, et exposé là à la curiosité des visiteurs invités par cartes et même non invités.

Car tout le monde était accueilli, et j'avais voulu, malgré conseils autres, que cette exhibition fût gratuite. Le Géant me semblait un aérostat trop bien né pour agir autrement.—Le résultat des futures ascensions, dix fois certain pour moi, ne me permettait-il pas, au reste, de dédaigner ce misérable appoint?...

Une foule considérable se portait chaque jour à l'avenue Dauphine, où les voitures faisaient queue. Les plus gros personnages venaient examiner l'énorme ballon gonflé à un septième seulement, faute d'élévation sous ces voûtes pourtant si hautes; les dames envahissaient la nacelle, les plus hardies grimpaient par l'échelle intérieure sur la plate-forme.

Je fus assez surpris de voir entrer un jour,—à cheval,—un personnage qu'on m'assura être M. de Morny.

Il est probable qu'on se sera trompé, puisqu'il y avait là des femmes et que ce cavalier, sans mettre pied à terre, garda tout le temps son chapeau sur la tête.

Mon ami Delessert, alors directeur de la maison Godillot, allait, venait, se démenait. Cette ballonnerie l'avait jeté dans une surexcitation extraordinaire. On m'a assuré qu'il n'en dormait plus, et je le croirais volontiers.

Eugène Delessert est de cette brave et loyale famille protestante dont tout Français sait le nom, neveu, si je ne me trompe, de feu Benjamin Delessert, qui fut, par excellence, non pas seulement un honnête homme, mais l'honnête homme. Il a fait souche.

Eugène est le Delessert terrible de la tribu des Delessert. Il a fait dix ou douze fois le tour du monde, a visité cinq fois la Californie seulement et six fois l'Australie.—Il faudra que je lui demande de nous amuser à compter un jour ensemble les tonnes d'or qu'il doit en avoir rapportées...—Il parle toutes les langues connues et peut-être encore le Javanais. Il a chassé le bison des savanes avec les Delawares et les O Jib Be Was, l'ours blanc en Norvège, le renard bleu au Groënland, et il a allumé son cigare à la dernière lave incandescente des cratères éteints de l'Himalaya. Vice-président du Comité de Vigilance à San Francisco, il a fait pendre ou a pendu lui-même dix ou douze coquins, dont il a, je crois bien, gardé la corde, et, mêlant l'utile à l'agréable, il a fondé le premier hôpital Français en Californie. Il fait des armes, monte à cheval, plonge, frète des navires, rédige des actes commerciaux et peint l'aquarelle. Il a tout vu, tout connu, j't'embrouille.—Maigre et sec comme don Quichotte, solennel comme Chinga-Kock, sobre comme Caleb, brave comme Garibaldi, imprudent comme... moi,—infatigable, ingénieux, inépuisable en ressources, cet homme universel qu'on ne saurait rêver sans une gibecière de voyage au côté et un rifle sur l'épaule, eût improvisé un dîner à trois services aux derniers jours du siége de Mayence, comme il vous inventerait une salade de romaine au milieu des sables du Sahara:—un type accompli des Robinson Crusoé passés, présents et futurs.

D'autre part, chaste et vertueux comme le Canard à Collier vert,—la seule espèce en ornithologie, dit-on, dont le mâle couve.

Une anecdote.—À Londres, un jour de fête, il se promenait, taciturne à son ordinaire, dans les salons publics de Cremorne.—Tout à coup il s'élance à grands coups de canne et les glaces volent en éclats... L'assistance, d'abord stupéfaite, s'indigne; un cercle, de plus en plus menaçant, se resserre autour du Français insolent qui ose attenter aussi brutalement à la propriété Anglaise: des cris sont poussés qui vont être suivis d'effets...

Delessert se croise les bras, défiant la foule, et d'une voix ferme et en excellent anglais:

«—Je suis Français, j'ai vu là des caricatures injurieuses contre mon Souverain, je les ai détruites et je suis prêt à recommencer. Celui de vous qui n'en ferait pas autant s'il voyait sa Reine ainsi insultée dans notre jardin Mabille, celui-là serait le dernier des lâches!

Et les Anglais d'applaudir.—Delessert passe au comptoir, paye la casse et s'en va.

(—Il me vient là tout à point, en racontant cette histoire, un joli souvenir de Chodruc-Duclos, tuant en 1830 deux Suisses uniquement pour donner leçon à un maladroit...

Mais je garde mon souvenir pour moi, ne voulant désobliger personne...)

Delessert est le plus grave des enfants fous que j'aie jamais rencontrés de ma vie, et il me fut permis de le mesurer et apprécier au complet. On dit qu'on ne connaît bien que les gens avec lesquels on a voyagé:—quelle pierre de touche vaut alors une nacelle d'aérostat!

Ce Delessertissime devait donc partir avec nous. Après tous les modes de locomotion humaine, c'était la première fois qu'il allait essayer de celui-là.—Aussi quelles agitations sous ce masque impassible!

Le chargement d'un quinze cents tonneaux en partance pour deux ans ne l'eût pas autrement absorbé. Cette immensité d'ateliers qui s'appelle la maison Godillot ne vivait plus, n'agissait plus, ne respirait plus que pour le Géant, dont Delessert s'était constitué l'armateur. Les forgerons forgeaient, les cordiers tressaient, les tapissiers tapissaient, les peintres peignaient,—et surtout, hélas! les fournisseurs fournissaient!—Chaque matin, en arrivant, je trouvais une nouvelle amélioration qu'Eugène m'exhibait triomphalement; chaque jour, chaque heure amenait sa surprise. On déballait des paniers de vaisselle, ou bien c'était de la verrerie:—verres à bordeaux, verres à champagne, verres à liqueur!—plus, des conserves de légumes, des viandes fumées, des fourneaux à l'alcool,—que sais-je?

J'avais beau tâcher de me mettre en travers,—lui représenter qu'il ne s'agissait pas de passer six mois entre terre et ciel,—que nous débarquerions, selon toute vraisemblance, chez des peuplades assez civilisées pour nous fournir des écuelles et quelque chose dedans. Pour toute réponse, et avec sa gravité de Janséniste, il me tendait une page calligraphiée et tirée par lui-même, comme essai de notre presse Ragueneau,—et, imperturbable, rappelait le garçon pour le tancer d'avoir oublié l'assortiment des sauces anglaises. Il jouait au ballon Géant avec le sérieux de l'enfant qui joue à la petite guerre, sans se dérider une seconde de son flegme américain. Si je m'avisais de lui faire observer que les atterrages d'aérostats ne sont pas respectueux envers les assiettes, je trouvais une heure après le vitrier en train de poser des vitres à nos petites fenêtres (textuel).

—Des vitres à une nacelle de ballon, bon Dieu!

Je vis bien, à ce dernier coup, que je n'avais plus rien à dire, et je me résignai à contempler—et à me taire.

Le moment est enfin venu de déclarer, à la face du ciel et des hommes, que c'est à Delessert que nous fûmes redevable des gigots, homards, poulets et radis triomphalement arborés à nos parois extérieures, lors de la première ascension.—J'ai joui trop longtemps dans l'opinion publique du bénéfice de cette exhibition pour ne pas regarder comme un devoir d'en restituer aujourd'hui à Delessert la gloire, qui revient à lui seul.

Mais, à côté des enfantillages, il faut reconnaître que le voyageur expérimenté se retrouvait pour nous dans de sages et précieuses précautions.

Si, entre autres, l'échelle de cordes que nous apporta Delessert avait été à sa place, c'est-à-dire pendue au cercle, au lieu d'être repliée à fond de cale,—où L. Godard s'obstina, aux deux départs, à la reléguer comme nouveauté inutile,—notre traînage en Hanovre eût été moins long, et ledit Godard n'aurait pas eu besoin d'exposer son jeune frère à se rompre le cou pour aller chercher à la force du poignet, par ces chocs terribles et pressés comme grêle, la corde de soupape échappée qui fouettait l'air...

Je dois encore rapporter que j'obtins une fois toute l'attention de Delessert et qu'il m'honora même d'un demi-sourire de satisfaction:—ce fut quand je lui présentai mon libellé du Règlement de Bord et les enveloppes en plusieurs langues destinées à renfermer les lettres que nous devions expédier de là-haut.

Delessert se préoccupa vivement de ce Règlement.—Je constate fidèlement ici sa collaboration à ce document,—qui fut admirablement tiré par les presses de Claye, et dont je n'ai pu me défendre d'envoyer bien loin des exemplaires à quelques collectionneurs excentriques.

Voici l'œuvre commune:

RÈGLEMENT DE BORD DE L'AÉROSTAT LE GÉANT

Art. 1er. Tout voyageur, à quelque titre que ce soit, à bord du GÉANT, prend, avant la montée, connaissance du présent règlement et s'engage sur l'honneur à le respecter et à le faire respecter, dans sa lettre et dans son esprit.—Il accepte et conserve cette obligation jusqu'au retour inclusivement, à moins de congé acquis.

Art. 2. Il n'y a, depuis le départ jusqu'au retour effectué, qu'un commandement; celui du capitaine. Ce commandement est absolu.

Art. 3. À défaut de pénalité légale, le capitaine ayant la responsabilité de la vie des voyageurs, décide seul et sans appel, en toutes circonstances, des moyens d'assurer l'exécution de ses ordres, et le concours de tout voyageur lui est acquis.—Le capitaine peut, dans certains cas, prendre l'avis de l'équipage, mais son autorité décide souverainement même contre l'unanimité.

Art. 4. Tout voyageur affirme en montant à bord qu'il n'emporte avec lui aucune matière inflammable,

Art. 5. Tout voyageur accepte, par le fait seul de sa présence à bord, sa part d'entière et parfaite coopération à toutes les manœuvres, et se soumet à toutes les nécessités du service, sur toute et première réquisition du capitaine.—Il ne peut à terre s'écarter de l'aérostat sans autorisation, ni se retirer définitivement sans congé dûment acquis.

Art. 6. Le silence doit être absolu au commandement du capitaine. Ce silence est de rigueur pendant toute manœuvre.

Art. 7. Les vivres ou boissons quelconques qui pourraient être apportés par l'un des voyageurs sont déposés à la cantine commune. Le capitaine a la clef de la cantine et détermine les distributions.—Les vivres ne sont dus aux passagers qu'à bord seulement.

Art. 8. La durée des voyages n'est jamais limitée. L'appréciation seule du capitaine décide de la limite. Cette même et unique appréciation décide sans appel de la mise à terre d'un ou de plusieurs voyageurs dans le courant du voyage.

Art. 9. Tous jeux sont interdits à bord.

Art. 10. Il est rigoureusement interdit à tout voyageur de délester de quoi que ce soit le bord sous aucun prétexte.

Art. 11. Le bagage total de chaque voyageur ne peut excéder en poids 15 kilog., et en volume celui d'un très-petit sac de nuit.

Art. 12. Sauf de très-rares exceptions, dont le capitaine seul a l'appréciation, il est absolument interdit de fumer à bord et à terre en dedans de l'enceinte qui entoure le ballon.

Aucune de ces dispositions n'étant indifférente, et la moindre infraction, si puérile qu'elle paraisse, pouvant compromettre la vie de l'équipage, il est ici rappelé de nouveau que c'est à la conscience et à l'honneur de chaque voyageur qu'est confié le respect du présent règlement.

Paris, 3 octobre 1863 (veille du premier départ du GÉANT).

Un article important avait été omis. Je ne l'oubliai,—j'en ai les nombreux témoignages,—vis-à-vis d'aucun des voyageurs de mes deux ascensions.

J'ai trop peu de goût pour les dictatures pour ne pas aller au-devant d'un soupçon d'autocratie; mais les ascensions comme celles que je voulais entreprendre sont de véritables campagnes. Le but de ces ascensions était tel d'ailleurs que le succès ne devait dépendre d'aucune faute de précaution.

Je ne pouvais donc, sous aucun prétexte, permettre à ceux que j'admettrais à y prendre part,—généralement inexpérimentés en cette locomotion,—la possibilité de compromettre même innocemment le succès de ma grande entreprise par des appréciations fausses, des inexactitudes de nature à inquiéter ou même égarer l'opinion.

À un point de vue plus personnel, j'entendais bien me réserver d'ailleurs en tout droit, et sans conteste possible, la faculté de raconter moi-même mes expéditions.—Je payais seul,—et assez cher, avais-je pensé,—ce mince privilége pour espérer que tous ceux auxquels j'offrais l'hospitalité auraient au moins la délicatesse de le respecter.

Enfin, je comptais, après chaque ascension, en soumettre le compte rendu à l'assentiment de chaque passager.—Ce devait être un véritable Livre de Bord, unanimement contre-signé et donnant dès lors au public toutes garanties non-seulement de véracité, mais d'absolue exactitude.

Cet article omis, je n'oubliai pas de l'exposer ni de l'imposer, je le répète, à tous les passagers que j'acceptai dans mes deux premières ascensions! J'exigeai de chacun, et avec une même formule,—la PAROLE D'HONNEUR—que, quoi qu'il arrivât, pas une ligne, pas un mot, même télégraphique, ne seraient expédiés sans m'avoir été préalablement communiqués...

C'est la seule réponse que j'aie encore aujourd'hui à faire aux nombreux amis qui m'ont reproché de n'avoir pas devancé certaines publications, lorsque,—condamné à l'immobilité sur mon lit de blessé, en pays étranger,—dévoré par tous les parasitismes de tous les genres,—j'ignorais même ce qui se passait à côté de moi, et si quelque main éhontée et avide n'arrachait pas quelque lambeau du drapeau commun.

Quant à l'autre reproche,—celui d'avoir accepté à côté de moi des inconnus dans une partie sérieuse où il faut être dix fois sûr de ses partners,—je n'ai rien à dire,—qu'à confesser encore ma trop grande facilité d'accueil.

Je me corrigerai peut-être...

Mais j'ai ressenti un trop vif chagrin,—au milieu de tant d'autres,—de ces étranges publications dont les inexactitudes et les contradictions flagrantes ont déconcerté l'opinion publique et m'ont même été attribuées;—qui encore, dans certains journaux d'Angleterre, ont provoqué de sanglantes railleries contre le caractère Français,—pour n'avoir pas gardé à cœur le besoin de la protestation publique et très-explicite d'aujourd'hui.

Si une imprudence que je ne suppose pas nécessitait une déclaration plus circonstanciée, ma réponse serait alors autrement complète.

Je ne crois pas devoir oublier non plus, dans ces archives, le modèle de ces fameuses enveloppes en plusieurs langues qui ont fait pousser des cris affreux à un honnête feuilletoniste scientifique,—avec lequel je n'ai pas fini.

Cet homme à feuille de vigne avait une telle hâte de s'indigner après l'accident encore inexpliqué,—il le sera enfin tout à l'heure!—qui interrompit si inopinément à Meaux notre premier voyage, qu'il n'eut même pas la patience d'attendre le second; tant il était pressé de m'injurier!—Il n'avait pourtant que bien peu de jours à laisser passer pour savoir si le Géant avait quelques chances de se servir de ces enveloppes de lettres!

On m'a raconté pourtant qu'après notre seconde ascension il y avait eu dans le public une certaine émotion à attendre de nos nouvelles que l'on demanda vainement, trois jours de suite, aux journaux muets. Si l'honnête feuilletoniste en question conteste, je ne dirais certainement pas, devant lui, cette sympathie, mais cette curiosité que j'ai pu seulement connaître d'après rapports,—j'ai au moins su pertinemment que, ces nuits-là, un frère et un groupe d'amis dévoués veillèrent dans ma maison, attendant le message qui devait leur annoncer le sort de celui qu'ils aiment—par cette bonne et simple raison qu'ils en sont aimés.

J'ai su encore qu'en la dernière de ces nuits, ces veilleurs à l'oreille ouverte se levaient tous à chaque coup de la sonnette...—Mais,—toutes les hypothèses ayant été épuisées vingt fois,—ce frère et ces amis ne se parlaient plus entre eux,—même comme on parle dans la chambre d'un malade, à voix basse: ils attendaient toujours,—mais ils n'espéraient plus...

Or, voici la simple explication de l'inexplicable retard de ces nouvelles.

Pas un des neuf passagers de notre voyage de Hanovre ne savait un mot d'allemand.—Une dépêche en français, envoyée dès le lundi matin, deux ou trois heures après notre chute, par un cavalier à la station la moins éloignée, nous était revenue le lendemain matin, faute d'avoir pu être traduite. Il fallut dépister un interprète allemand-français, rare trouvaille à Rethem, et réexpédier le messager à cheval.—La dépêche n'arriva à Paris que le mercredi dans la nuit.

Si, dès l'aube du lundi, ou même dans la nuit de notre départ, nous avions eu la précaution de semer au-dessus des petits centres de populations Belge, Hollandaise et Allemande, que nous laissions sous nous, quelques-unes de nos enveloppes tant reprochées et vilipendées,—il y eût eu sans doute quelques heures d'angoisses de moins pour ceux qui attendaient; et la précaution polyglotte se trouvait peut-être justifiée.

Elle l'était encore davantage si notre descente, au lieu de s'exécuter dans le pays où l'on parle allemand, avait eu lieu seulement trois ou quatre heures plus tard, puisque, avec le même vent, nous tombions alors en plein territoire Russe.—Or, à notre descente désastreuse—et dont le public n'a jamais su les véritables et misérables causes, que je dirai, enfin! à leur place, tout à l'heure,—nous avions encore en réserve une vingtaine de sacs de lest de 25 kilogr. chacun, c'est-à-dire de quoi rester encore quelques quarante-huit heures en l'air,—ce qui, avec le vent que nous avions, pouvait nous mener loin...

La moindre notion aérostatique et le plus mince sentiment des probabilités suffisaient là pour se passer du fait et laisser aux petits journaux les plaisanteries, chez eux inoffensives, à propos de nos enveloppes en plusieurs langues.

Mais le venin ne raisonne pas, et c'est dans un article dit scientifique qu'une simple précaution utile, élémentaire, était dénoncée à l'indignation de tous comme une manœuvre dolosive, frauduleuse, impudente, destinée à tromper la crédulité publique. L'insulteur n'avait pas reculé jusque devant la calomnie, sans même examiner si elle n'était pas exagérée jusqu'à l'invraisemblable et au ridicule:—dans un journal grave, dans une rédaction spéciale dont chaque terme doit être pris au sérieux par le lecteur, il n'hésitait pas à affirmer qu'il avait vu, parmi nos différents textes,—une leçon Chinoise!...

Implacable contre ce qui est le mal, je dirai tout à l'heure ce que vaut,—et comme savant, et comme homme,—celui qui m'a offensé de la façon la plus odieuse,—en laissant derrière lui prudemment ouverte, après chaque injure, chaque insinuation perfide, la porte par laquelle on se dérobe au châtiment.

Mais j'oubliais:—voici le modèle promis d'une de ces abominables enveloppes, dans toute l'horreur de leur supercherie,—et qui n'ont pas craint d'employer même une langue mère, le latin,—pour mieux exploiter la naïveté publique!...

PRIÈRE de porter immédiatement au plus prochain journal ces nouvelles impatiemment attendues par les familles des voyageurs du ballon LE GÉANT, parti de Paris le dimanche 4 octobre, à cinq heures du soir.

Placeat ad proximam hujas loci Publicam Cartolam has nuntias afferre, quæ viatorum in Geante familiis valde desiderantur.

You are kindly requested to address to the nearest Newspaper office these news desired with the utmost impatience by the families of the travellers in the balloon Le Géant.

Bitte diese Nachrichten sogleich an das nächste Zeitungs-Büreau zu tragen, da dieselben ungeduldig von den Familien der Reisenden des Luftballons Géant erwartet werden.

Proszę te nowiny, niecierpliwie oczekiane przez familie podróżających balonem Géant, jak najprędzej zanieść do bliższej gazetnej kantory.

Прошу немедленно отнести въ ближайшую Редакцію мѣстныхъ Вѣдомостей, эти извѣстія о путешествующихъ на воздушномъ шарѣ Жеантъ, съ нетерпѣніемъ ожиданныя ихъ семействами.

Preghiamo di portare immediatemente queste notizie, con somma impazienza aspellate dalle famiglie dei viaggiatori del ballone Géant, alla più vicina reddazione di giornale.

Ruego à vd. de llevar aquellas noticias con impaciencia esperadas por las familias de los viageros del ballon el Géant á la redaccion del mas vecino diario.

Notre savant de bas de page verra aux prochains voyages du Géant,—Hanovre ne compte pas!—si celles que j'enverrai seront timbrées de Meaux...

XVI

Les journaux. — Remercîments. — Dissonances. — Les victuailles! — Juge et partie. — Le mépris! — L'abbé Fracasse. — Une citation. — Le Nain jaune. — A. Scholl et son sous-Scholl. — Le Hanneton. — Le Guillois, Commerson de l'avenir. — Sans bretelles! — Une affiche. — Les directeurs de ballons. — La formule! — Le couvre-oreilles. — Le paletot insubmersible. — Richard, Breguet, Devisme, Ragueneau. — Le Champagne Folliet. — Une lettre chargée. — Le souscripteur anonyme. — Le 3 octobre. — M. Levesque. — La pluie! — L'explosion! — Pourquoi? — L'ivrognerie. — Le maréchal Regnauld de Saint-Jean d'Angély. — Le général Gault, le colonel Robinet. — Agitation. — Les crieurs. — Un homme public! — Pourvu que!... — Les fumeurs. — Un asphyxié. — C'est bien fait! — L'enceinte de manœuvre. — Un petit banc. — Un coup de canne. — Les drapeaux de Delessert. — M. Babinet. — Pas de compensateur! — Madame A. D. — La princesse de la Tour-d'Auvergne. — Discussion. — Je cède! — De Villemessant. — Je ne cède pas! — Le chiffre 13! LÂCHEZ TOUT!!!

Cependant journaux de Paris et de province faisaient, à propos de la prochaine ascension du Géant, un terrible remue-ménage.

Il serait difficile de trouver plus de bienveillance que je n'en trouvai chez mes confrères de la presse. Je ne sais si tous appréciaient bien au juste ce que je voulais faire et ce que j'avais tant de fois répété;

—Gagner AVEC MON BALLON le premier capital d'essais nécessaire à une Société de Navigation Aérienne SANS BALLONS.

Les mêmes choses ne sauraient jamais être assez de fois redites, et je rencontre encore aujourd'hui des personnes du meilleur monde qui me disent d'un air fin: «—Croyez-vous que vous arriverez réellement à diriger votre ballon?...» Ce qui me fait sauter haut, vous pensez!

Si le but, si désintéressé, que je me proposais échappa,—s'il échappe encore, même aujourd'hui, à quelques-uns, j'en ai la démonstration,—je n'en suis que plus obligé personnellement à ceux-là mêmes qui mirent à ma disposition toute leur publicité de la façon la plus obligeante et la plus large, depuis le grave Moniteur et les sérieux Débats jusqu'à la moindre feuille hebdomadaire.

Un ou deux petits journaux industriels firent désaccord dans l'ensemble.

Dans l'un, je fus assailli de deux ou trois articles consécutifs d'un brave homme qui, ne comprenant pas un mot à ce qui se passait, me tançait vigoureusement pour avoir—«abandonné, trahi mon drapeau,»—en faisant un ballon, moi partisan du Plus lourd que l'air.—Dieu sait toutes les belles choses que ce rédacteur indigné tirait de là! Il m'écrasait à chaque ligne:—«Faiblesse déplorable qui fait déserter la lutte! Honteuse versatilité, pour ne rien dire de plus!» s'écriait-il.—«Pour ne rien dire de plus» me semblait bien.

Mais ce qui paraissait l'animer surtout, c'était d'avoir appris que nous nous proposions d'emporter avec nous de quoi souper là-haut. Cela, il ne pouvait le digérer:—«Des victuailles!» s'écriait-il à chaque pas, dans son étonnement mêlé de convoitise, comme ce comique de Labiche qui s'extasie sur «—les girandoles!» À voir l'espèce d'inquiétude douloureuse et obstinée avec laquelle il revenait sans cesse à—«Chevet, aux comestibles, aux provisions, poulets, chapons, perdreaux,»—à nos «gosiers bien nourris,»—on sentait que ce brave homme avait l'eau à la bouche, et l'envie m'eût pris de l'inviter à dîner pour avoir le plaisir de le regarder manger.

Une autre feuille du même genre m'attaqua; mais, malgré la médiocrité et l'obscurité de l'agresseur, je fus plus que de raison sensible à cette attaque inattendue.

Avec la promptitude de nature que j'ai à m'enflammer pour ce que je trouve bon et à m'indigner contre ce que je tiens pour mauvais, je ne fais pas assez compte encore que, ne ménageant jamais ma parole devant ma pensée, je dois choquer souvent ceux qui ont parfaitement le droit de n'avoir pas les mêmes appréciations que moi.

Je puis me tromper du tout au tout, me jugeant moi-même, mais il me semble que je suis plutôt bon que méchant, et je crois pouvoir affirmer en toute certitude que je suis bienveillant de nature. Si mon prochain fait un pas vers moi, j'en fais volontiers deux vers lui, et le plus souvent je ne l'ai pas attendu. Je ne crois pas avoir dans ma vie refusé beaucoup de services,—je commence à me guérir!—lorsque j'étais requis et lors même que ces services étaient impossibles, et je me suis donné plus d'une fois le bonheur d'obliger celui-là qui ne me demandait rien.

Les relations que j'ai autour de moi sont assez nombreuses pour que ce que je ne crains pas de dire haut ici puisse être accepté comme vérité.

Il résulte de ceci que, lorsqu'il m'arrive de rencontrer chez autrui un sentiment de malveillance à mon endroit, le premier mouvement que j'éprouve est la surprise, le second la tristesse, le troisième et définitif l'indignation et la colère véhémente.—«Il faut que celui-là soit donc bien mauvais, puisqu'il m'est hostile!...»

Je connaissais donc la colère, la haine et l'horreur.

J'ai dans ces derniers mois appris un sentiment que je ne savais pas encore: le mépris.

Mais il ne trouble en rien les autres!

Il se trouva alors que celle feuille qui s'en prenait à moi sans provocation, et qui depuis n'a pas laissé passer une seule occasion de me témoigner sa pieuse rancune était rédigée par un abbé au moins aussi connu dans les corridors de l'Institut qu'à sa sacristie. Cet abbé-là assistait à la première séance où je lus le Manifeste et d'où naquit noire Agitation. À cette séance avaient publiquement fonctionné, ai-je dit, les petits hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle.

Si telle était son opinion, notre adversaire fort inattendu pouvait assurément apprécier que nos hélicoptères ne prouvaient pas assez;—que, s'ils s'enlevaient, ce n'était en somme, qu'à l'aide d'une force préalablement emmagasinée;—que la question du moteur, question qu'il pouvait enfler à son gré, restait tout entière, etc. etc.—Il n'en fit rien et choisit un procédé beaucoup plus simple: ce fut de nier, tout carrément, que nos hélicoptères se fussent envolés, sans s'inquiéter autrement des cinq cents assistants qui, avec lui, les avaient vus partir en l'air et évoluer;—et pour faire bonne mesure, il termina en donnant à entendre que nous étions des intrigants, ou tout au moins des farceurs qui ne croyaient pas un mot de ce qu'ils disaient.

Je me trouvais à ce moment-là un peu gâté par tout le monde,—j'en ai rabattu!—et je n'avais pas encore l'épiderme endurci aux piqûres. Je m'indignai fort du procédé et je répondis de ma meilleure encre dans le feuilleton du premier numéro de l'Aéronaute à ce bizarre ecclésiastique, toujours plus pourvu qu'il ne faut de querelles et de procès qui n'ont rien du tout d'apostolique,—avec toutes réserves d'ailleurs,—mais sévères,—sur sa qualité sacerdotale, qu'il serait peut-être préférable de ne pas engager dans cette vie de polémiques et d'algarades scientifico-industrielles. Il s'était certainement débarrassé de sa soutane pour me porter plus solidement son coup: je ne la lui laissai pas remettre pour lui rendre le mien,—Un trait suffirait pour peindre notre homme: je terminais mon article en espérant qu'à défaut de modération et de charité, la dureté de ma riposte lui inspirerait désormais tout au moins le souci de sa conservation.—Il fit semblant de s'y méprendre et s'écria que je menaçais de le battre!...

Je n'avais qu'une réponse à faire à ce personnage militant, tumultueux et ardélionesque:—cette simple citation que voici, dudit abbé en personne criant aux passants, sans y être forcé, dans son propre journal, ces étranges confidences de ménage, à propos de je ne sais quelle nouvelle bisbille qu'il s'était faite avec un de ses amis:

Cela suffisait et au delà, et je n'avais rien à ajouter.

On me reprocha d'avoir frappé un peu trop fort et surtout, ce qui était plus grave, d'avoir perdu mon temps,—pour n'apprendre rien à personne.

Je suis de cet avis aujourd'hui, surtout en relisant trois curieuses lettres,—trop autographes,—dont on m'a fait présent—et que je résiste à la démangeaison de publier.....

Mais je ne sais pas me contenir quand je crois voir une méchante action; et ce qui m'irritait encore un peu plus en cette affaire, c'est que ce terrible abbé Fracasse, chez qui je n'étais jamais allé, était, lui, venu plusieurs fois chez moi plein d'une apparente mansuétude et y avait été fort bien reçu, avec la même onction,—excepté une seule fois où je m'étais montré peut-être un peu plus froid, l'abbé étant venu sans dire gare, accompagné...

—(Eh bien! non, je n'irai pas plus loin, puisque, pour obtenir celle grâce, une si belle lettre et si chrétienne m'est écrite par une main à laquelle je ne saurais rien refuser.

Mais quel sacrifice!...)

Je ne parle pas après cela des plaisanteries inoffensives d'un ou deux petits journaux, bien qu'à ce moment je m'y sois trouvé assez sensible. J'aime assez me moquer des autres, mais je n'aime pas du tout que les autres se moquent de moi,—c'est-à-dire que je suis absolument comme tout le monde, avec cette petite différence peut-être que je me vois et m'avoue tel que je suis.

Et puis je prenais tellement au sérieux l'entreprise que j'avais conçue, je voyais mon but si grand, je payais là si bien et incontestablement de ma personne en tous points, que la moindre irrévérence prenait pour moi le caractère de l'odieux et presque les proportions d'une impiété.—Aussi gardai-je un trop bon bout de temps quelque rancune à mon ami Scholl et à son sous-Scholl, M. Francisque Sarcey, qui me plaisanteront dans le Nain Jaune. Ledit Sarcey, foudre de guerre connu sur la place, trouva même depuis du dernier comique que je me fusse cassé la jambe droite en Hanovre, et il eut la délicatesse de choisir ce moment pour paraphraser avec la légèreté qu'on lui sait la fameuse romance: «—Ah! zut alors, si Nadar est malade!»—Mais comme il se serait moqué de moi davantage si j'avais défié ses oreilles de lièvre d'aller seulement se montrer là où j'avais été chercher mon mal!

Je trouvais tout cela très-énorme alors: c'est de moi-même que je m'étonne aujourd'hui.

Et je ne trouverais pas dans ce livre une meilleure place, je pense, à propos de ces misères, pour m'excuser auprès de mon lecteur si je le fais passer par tant de détails insignifiants et tout personnels.

Notes in this chapter

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