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À terre & en l'air...

MÉMOIRES DU GÉANT (continued 2)

Reading edition

«La liberté dans la lumière!...»

—abaissera les frontières, fera les guerres impossibles et déchirera jusqu'au dernier feuillet les codes divers de nos époques barbares, pour en dicter un seul et dernier, Loi suprême de Liberté et d'Amour?

J'ai pensé qu'il n'y avait rien de plus beau, de plus utile, de plus nécessaire que la solution de ce grand problème,—solution aussi urgente, pour tout gouvernement intelligent, que celle du pain à bon marché pour l'ouvrier de la métropole;—plus précieuse, une fois entrevue, pour tout esprit philosophique, pour tout homme de généreux vouloir, à défaut de l'initiative gouvernementale, que repos, santé, fortune, famille, vie même.

L'idée que je couvais depuis tant d'années, à laquelle je revenais toujours à travers les agitations, les nécessités, les soucis ou même les plaisirs d'une existence déjà remplie plus que de besoin, cette idée s'était emparée de moi, de plus en plus maîtresse chaque jour. Elle m'avait pris comme prenait autrefois ses gens le Diable d'Enfer au Moyen Âge:—j'avais passé par l'Obsession, j'arrivais à la Possession.

Elle en était venue peu à peu à faire place nette autour d'elle, trop jalouse pour supporter une rivalité, trop grande pour ne pas envahir le terrain tout entier, si chétif qu'il fût.—Un jour se leva où tout avait disparu autour de moi: travaux caressés à moitié achevés, modestes ambitions maintenant méprisées, devoirs sacrés et de toute nature oubliés désormais.

De tout cela qui avait toujours fait jusqu'à ce jour ma vie remplie, il ne restait rien—qu'une volonté unique, fervente, âcre.

Je ne me suis pas interrogé, je ne me suis rien promis. Je n'ai pas pesé mes forces,—heureusement! Je n'ai pas pensé à regarder la route, dès qu'elle menait vers le but, et, sans me demander par où je passerais, j'ai marché.

Quels conseils d'amis aimés et respectés, quelle influence assez pénétrante, quelles prières, quelles larmes auraient pu me détourner?

Une première et fort simple réflexion m'eût arrêté tout net et d'abord, avant le premier pied levé,—si j'avais été Celui qui réfléchit:

—Devant moi se dressait la plus grande question des siècles, la question devant laquelle s'effacent et s'anéantissent toutes les découvertes dont l'humanité s'enorgueillit,—la Question des questions aux pieds de laquelle pâlissent, dès les temps mythologiques, les plus savants et les plus sages.

Or, devant ce Sphynx redoutable, qui en a tant dévorés, et les plus forts,—quel Œdipe aujourd'hui?

Je vais vous le dire moi-même,—après avoir écouté aux plus mauvaises portes.

—Un ancien faiseur de caricatures, dessinateur sans le savoir, assez impertinent, pêcheur à la ligne dans les petits journaux, médiocre auteur de quelques romans dédaignés de lui tout le premier, et réfugié finalement dans le Botany-Bay de la photographie.

Comme unique bagage d'érudit, parrain, de par le catalogue de l'entomologiste Chevrollat, d'un Bupreste et d'une variété Copris (environs de Paris). Intelligence superficielle, ayant effleuré beaucoup trop de choses pour avoir eu le temps d'en approfondir une.—N'ayant commencé l'étude de la médecine que pour lui tourner le dos aussitôt, et n'en sachant pas plus d'ailleurs, en fait de physique et de chimie, que ce qu'il a oublié de ce qu'il n'avait guère appris étant au collége, où il passait son temps, on se le rappelle encore, à crosser du pied les bordures eu buis taillé du Jardin des racines grecques.—Un de ces hommes dénués de respect, qui appellent les savants «des bêtes à X,» comme d'autres disent des vers à soie;—se compromettant, comme à plaisir, à affecter une ignorance plus grande encore que la sienne réelle, et à se faire attribuer la paternité de formules dans le genre de celle-ci:—«La Chimie, c'est ce qui pue!»

Voilà pour l'autorité scientifique.

Comme caractère général ou caractères généraux, la plus solide et la mieux établie des réputations de cerveau brûlé sur le territoire parisien et extra-muros. Un vrai casse-cou, toujours en quête des courants à remonter, bravant l'opinion, inconciliable avec tout esprit d'ordre, se vantant d'avoir ses quarante ans bien sonnés, quand tout le monde sait bien qu'il n'en compte que douze ou treize au plus;—touche à tout, riant à gauche, pinçant à droite, mal élevé jusqu'à appeler les choses par leur nom et les gens aussi, et n'ayant jamais raté l'occasion de parler de cordes dans la maison de gens pendus ou à pendre. Sans mesure ni retenue, exagéré en tout, impatient à la discussion, violent en paroles, obstiné plutôt que persévérant, enthousiaste à propos de rien, sceptique à propos de tout, épouseur en défi de toutes les querelles, ramasseur de gens à terre, bougeant toujours et dès lors marchant sur les pieds de tout le monde, ce que les gens qui ont des cors ne pardonnent pas.—Imprudent jusqu'à la témérité et téméraire jusqu'à la folie, ayant passé sa vie à se jeter par la fenêtre de tous les sixièmes étages pour retomber sur ses pieds, à fournir de légendes la badauderie universelle, et poursuivi comme malgré lui par un acharnement d'heureuse chance à faire grincer des dents aux plus bénins, puisqu'il n'a jamais pu réussir à se noyer tout à fait.—Personnalité bruyante, absorbante, gênante, agaçante, forçant la curiosité, qui s'en irrite,—et dès lors couchée en joue de derrière chaque angle de carrefour; rebelle né vis-à-vis de tout joug, impatient de toutes convenances, alerte comme lièvre devant la porte de toutes les maisons où on ne met pas ses pieds sur la cheminée, n'ayant jamais su répondre à une lettre que deux ans après, et—afin que rien ne lui manque, pas même un dernier défaut physique, pour combler la mesure de toutes ces vertus attractives et lui rassembler quelques bons amis de plus—poussant la myopie jusqu'à la cécité, et conséquemment frappé du plus impertinent manque de mémoire devant tout visage qu'il n'a pas vu plus de vingt-cinq fois à quinze centimètres de son nez.

Mais que dire de plus—car je n'en finirais pas!—d'un garçon tellement dépourvu de cervelle qu'il n'eut jamais le premier bon sens pratique—ô monsieur Prud'homme!—de se prendre un seul instant de sa vie au sérieux et de commencer par se croire quelqu'un pour le persuader aux autres!

Tireur de pétards, casse-carreaux, chien de jeu de quilles, prototype de terreur pour les beaux-pères:—voilà l'homme qui avait l'insolence de se poser face à face avec la question de l'Automotion Aérienne,—à peu près comme ferait un chien devant un Évêque!

Mais, de toutes ces incongruités, qu'il nous soit permis de forcer l'attention du lecteur sur la plus monstrueuse en notre pays de France: l'impatience de l'ennui.

Lâche devant l'Ennemi! Crime irrémissible.—À quelle considération, à quelle respectabilité pourrait-il jamais prétendre, celui-ci qui, une seule fois dans sa vie, n'a pu se résigner à entendre réciter «une pièce» de vers,—assez imprudent encore et même impudent pour s'en vanter!

Latouche fait dire à Clément XIV, dans sa pseudo-correspondance avec l'arlequin Carlo Bertinazzi: «—Ce peuple, qui passe pour le plus gai et le plus impatient, est de tous le plus intrépide à s'ennuyer.»

Voici assurément une parole profonde,—et malheur à l'enfant du père auquel l'expérience des années n'a pas appris la nécessité première d'arborer la cravate blanche à sa progéniture dès le berceau!

Il y avait des peintres qui avaient nom Heim, Picot, Hesse, Couder, que sais-je encore? tous de génie à peu près égal, comme il convenait à gens venus de l'école des David, des Gérard et des Girodet.

Pendant que ces bons peintres se bornaient naïvement à faire leur peinture, l'un d'eux tira ses grègues à l'écart de ces braves gens, et se mit à peindre ses toiles avec un sérieux tout particulier et véritablement supérieur. Rien de plus profondément glacial et antipathique que cette atroce peinture et que cette méthode plus répulsive encore qui calculait machiavéliquement ses lenteurs, patiente jusqu'à l'énervement, sobre jusqu'à l'abstinence, avare jusqu'à la prodigalité. Mais, en revanche,—impérissable secret pour tout homme médiocre qui veut atteindre à toute grande fortune,—l'homme ne riait jamais, et quand il avait terminé un de ses enluminages archaïques, ce «Chinois égaré dans les rues d'Athènes,» comme a dit mon Préault, écrivait magistralement au bas: INGRES PINGEBAT. ROMA, et le millésime en romains.

Et la foule d'accourir pour contempler ce que venait d'accomplir l'homme grave, et comme il demeurait plus sérieux que jamais, cela ôtait l'envie de rire aux autres.

—PINGEBAT!... lisait l'un.

—ROMA!!... relisait l'autre.

—Bigre!!!... disaient les deux en s'en allant,—celui-là est un homme fort!

Et, en effet,—cet homme dont l'œuvre n'est autre chose qu'une glacière dans laquelle un ou deux rayons de chaude lumière semblent perdus à regret, devant chaque tableau duquel il me semble qu'on me coule une clef dans le dos,—cet homme qui a créé la plus détestable école, dont le caractère personnel et impérieux repoussait toute sympathie, mourra comblé d'ans, d'honneurs et de biens, et traînera toute une nation spirituelle derrière lui le jour de ses funérailles.

PINGEBAT!!!

(Combien de nouvelles pierres, ô Nadar! viens-tu d'ajouter ici au tas qui t'est réservé!)

Je reviens à la question:

—Supposez un homme tout à fait nouveau pour le public, et non affligé de toutes les causes de disgrâce qui me sont personnelles:—quel fou celui qui osera sortir du rang, se mettre en vue et en avant, même pour le plus grand bien de tous,—et quel effroyable métier et homicide que celui d'attacheur de grelot!

On insultait quelqu'un qui avait le malheur d'être un homme d'esprit reconnu,—un homme hors du rang:—il avait été pirate, il avait fait la traite, il avait tué son capitaine:

—Hélas! oui, c'est vrai! confessa bien vite Gozlan, et j'avoue même l'avoir mangé!

Pas d'attentat qui vaille celui-ci:—faire ce que ne font pas ou ce que n'ont pas fait les autres!

Il est de par la ville un excellent homme—le meilleur des hommes—qui se mit un jour en tète de venir en aide à une foule de pauvres gens qu'il ne connaissait pas. Il n'en choisit pas un ou deux, l'égoïste! il les voulait tous.

À tous les affligés, à partir de ce jour-là, et de l'aube à la nuit, sa porte fut ouverte. Aux plus pauvres l'obole, aux malades le remède, aux veuves la protection, aux orphelins l'appui, la consolation à tous, et toutes les consolations; car, en même temps qu'il faisait vivre les corps, cet original avait encore pris charge d'âmes, toujours inépuisable en bons conseils et encouragements.

Donner sa veille et son sommeil et son intelligence et ses poumons au premier venu et au dernier aussi, c'était déjà assez choquant pour l'immense quantité de ceux qui étaient incapables, non pas d'en faire autant, mais seulement d'y rien comprendre.—Se ruiner un peu à ce métier bizarre jusqu'à être forcé, un vilain malin, de se séparer d'une partie de ses livres (—un bibliophile!), les circonstances devenaient aggravantes.—Mais le cas parut tout à fait intolérable, quand on vit, à force de foi, de volonté et de labeur, cette sublime excentricité réussir et le baron Taylor constituer des rentes à une demi-douzaine de Sociétés inventées par lui du néant et de la misère.

Cet homme, si saintement utile, qui ne fut offensif pour personne au monde, et qui, au bout d'une carrière déjà longue tout entière donnée aux autres, ne se repose pas à contempler son œuvre, mais la poursuit toujours, infatigable, opiniâtre et ardent de cette éternelle jeunesse que lui fait l'amour du bien,—combien de fois, plein de tristesse et aussi d'indignation, ai-je eu à défendre cet homme de charité et de désintéressement, contre les soupçons perfides, les explications insidieuses, et enfin contre l'injure des malheureux mêmes secourus par lui!

Tout était admissible, probable, certain,—plutôt que la simple vérité, incompréhensible pour les âmes basses.

En tous ordres de choses, de même. La vérité contestée toujours, le faux toujours d'emblée accepté.

Le faux prend toutes les formes, même et surtout celle du raisonnable. Mais vous le reconnaissez toujours à sa place éternelle: au-dessous ou au rez du niveau des masses. Aussi combien elles l'aiment et comme elles le choient!—J'ai l'horreur de ce qu'on appelle raisonnable.

Dans les arts, quels succès pour la médiocrité—qui n'est autre que le faux, puisque tous la comprennent et qu'elle ne choque personne. Les monstres ont appliqué le Suffrage Universel à la musique et à la peinture!—Quel est cet inconnu qui vient forcer notre admiration? Ça, le Génie? C'est l'Insolence!

Sois banal si tu veux vivre. Je te le redirai cent fois et sous toutes les formes, mais jamais assez!

La baguette de Tarquin n'est autre chose qu'un mythe. Le jardin de Tarquin est partout, et gare aux têtes hautes des pavots!—Courbe-toi, tapis-toi, et vite!

Et considère toujours qu'il n'est rien de petit ni d'indifférent dans l'irrémissible crime de lèse-majorité.—Ne mets jamais seulement ta cravate autrement que ton prochain!

Je me rappelle encore un bon jeune homme et beau monsieur de Rouen, que je félicitais du très-grand, très-mérité et tout nouveau alors succès de son compatriote, auteur de Madame Bovary:

—Vous trouvez ça beau, ici? me répondit le jeune Rouennais de famille, avec un ton de supériorité tout à fait écrasant pour M. Flaubert.—Je ne trouve pas, moi!—L'auteur, d'ailleurs, est une espèce d'original, que nous ne sentions guère à Rouen... Il cherchait à se singulariser: il ne voulait pas faire partie de la garde nationale... et puis, tout à coup,—sans rien dire,—il partait pour l'Afrique...—Nous n'aimons pas ces genres-là, à Rouen! (Textuel.)

Hélas! beau jeune homme de famille, Rouen, c'est Paris,—et Paris, c'est partout!

Si vous voulez éviter les plus grands malheurs, non-seulement montez votre garde, mais criez à l'unisson haro sur qui ne la monte pas.

Je suppose la rue barrée par vous pour un moment. Vous arrêtez l'un après l'autre, jusqu'au vingt et unième, les vingt premiers venus qui passent:

—Excusez-moi, messieurs, je voulais vous demander votre opinion sur monsieur,—ce vingt et unième qui passe là-bas.

«Ce monsieur est un bon homme, honnête, bien vu, obligeant, affable,—mais il a des idées singulières...—Ainsi il respecte parfaitement la croix d'honneur, et notez, spécialement, qu'il est enchanté quand un de ses amis vient à être décoré:—son ami désirait la croix, son ami l'a obtenue et est heureux: partant lui aussi.

«Mais, pour son compte personnel,—je ne sais trop comment vous dire cela,—croiriez-vous qu'il ne voudrait pas, pour tout au monde, de la croix d'honneur ni d'un ruban quelconque! Cela choque certaines idées particulières qu'il a et auxquelles il tient par-dessus tout.—Enfin, et pour bien dire le fond des choses,—de par certaines théories que je ne me charge pas de vous expliquer,—cette distinction honorifique, qui ne le gêne pas du tout, qu'il admet autant qu'on veut à la boutonnière des autres,—il se mépriserait absolument s'il la voyait à la sienne...»

(Ne choisissez pas pour cette consultation le voisinage d'un tas de cailloux, surtout!—Les épaules dudit vingt et unième n'y tiendraient pas...)

—Il ne veut pas la croix! dit le premier.—Il faut qu'il soit bien orgueilleux!

—C'est un insolent!!

—C'est un scélérat!!!

Etc., etc.

Le vingtième—le plus indulgent—s'éloigne en haussant les épaules et se contente de penser:

—Il ne veut pas la croix?—C'est parce qu'il ne peut pas l'avoir!

—Philibert est le dernier des pleutres; c'est un coquin fieffé, un menteur, un voleur, un assassin, un mouchard,—etc., etc., etc.

Traduction:

—Philibert est d'un autre avis que moi.

Vous êtes-vous demandé ce qui pourrait bien arriver à un original qui, n'aimant pas la compagnie du chien, préférerait la société du cochon de lait et s'aviserait de sortir sur rue avec un petit cochon de lait au bout d'une ficelle?

—Il serait arrêté, Monsieur!—et il y a quatre chances sur trois pour qu'il fût condamné en police correctionnelle pour tapage diurne.

Le tort que les hommes vous pardonnent le moins, vous dis-je,—après le mal qu'ils vous ont fait,—est celui que vous vous faites à vous-même.

N'en appelez ni à Galilée, ni à Palissy, ni à Papin, ni à Fulton ni à Dallery.

Vous n'avez pas besoin de tous ces gros personnages. Observez un seul instant ce qui se passe où que vous soyez, et fermez les yeux...

Quand vous aurez réfléchi, vous trouverez que la méchanceté des hommes n'a d'égale que leur bêtise et de supérieure que leur lâcheté!

VII

Celui qui réfléchit. — Simple bilan. — Ce qui s'est fait hier. — Le mangeur de miel. — Mon erreur. — Une visite. — De La Landelle. — Les antérieurs. — Les hélicoptères. — Première démonstration pratique. — Une ouverture. — Hors du puits! — Incompatibilités d'attelage. — Le Comité de la Société des Gens de lettres. — La dynastie de M. Francis Wey, auteur du Dictionnaire démocratique (1848). — La Thoré-faction. — Je suis conservateur! — Un souvenir pénible. — Les mais!... — L'alter ego. — Analogie Passionnelle. — Le bœuf La Landelle. — Résolution. — La main dans la main. — L'élan. — Go a head!

Si j'étais celui qui réfléchit,—je me serais dit toutes ces choses et bien d'autres encore.

J'aurais calculé d'un coup d'œil qu'en essayant seulement de porter la main sur la chose qui n'avait pas encore été touchée, j'attirais sur moi tous les désastres prédits:

—que j'allais donner du pied dans la fourmilière de ceux qui, ne faisant pas, nuisent, par naturelle prédestination, à qui veut faire;

—qu'il n'y avait donc, d'un côté, que des coups, uniquement, à recevoir,

—et, d'autre part, aucune espèce de bénéfice à attendre, sous quelque forme que ce fût.

Car, en supposant les choses au mieux, l'œuvre accomplie moi vivant,—je veux dire l'homme naviguant par les nues au moyen d'appareils plus lourds que l'air,—que devait-il arriver?

Inévitablement alors, l'Académie, mise en demeure cette fois par le fait accompli, n'éprouverait aucune espèce d'embarras à s'écrier en chœur, comme les compagnons de Colomb devant l'œuf cassé,—que la chose était tellement simple, élémentaire (et en effet!) et garantie à l'avance de par toutes les lois connues,—mathématiques, mécaniques, physiques, chimiques, etc.,

—qu'il n'y avait eu aucune espèce de mérite à appliquer ces lois connues,

—et qu'en conséquence, il ne restait qu'à passer à l'ordre du jour.

«—Rien de plus facile que ce qui s'est fait hier!» disait Biot.

Et quant à ma chétive personnalité, plus humble alors que jamais,—disparue, oubliée, anéantie dans l'immensité du fait,—effacée jour par jour et dès longtemps de toute mémoire par chacun des inventeurs successifs qui auraient graduellement amené le Grand Œuvre à sa fin,—plus qu'écrasée sous l'inévitable, éternel accaparement de l'exploitation financière,—elle serait, à ce moment solennel,—plus que ridicule, impertinente à ne pas rentrer jusqu'au plus petit bout de son nez.

Étais-je donc en effet mécanicien, mathématicien, physicien ou chimiste?

Et celui qui mange le miel s'est-il jamais inquiété de l'autre qui, au danger de sa peau, a réuni les abeilles?

Mais, malheureusement ou heureusement, je n'ai jamais été et je ne serai jamais—celui qui réfléchit.—Vérité ou erreur, j'avais vu devant moi une Grande Chose. J'avais cru, et comme je sais bien que je suis de ceux qui affirment et payent leur Foi, je m'étais élancé avec l'enthousiasme du devoir accompli.

Et encore, à ce même moment, mais et seulement alors,—il m'était enfin venu à la pensée,—devant cette Évidence rayonnante pour moi seul, de me demander—si je n'aurais peut-être pas eu toute ma vie un peu trop de défiance de moi et un peu trop de confiance dans les autres.

En somme, plus j'avais vieilli, plus j'avais été surpris chaque jour de voir combien peu de gens savent le métier qu'ils font,—depuis les Rois jusqu'aux marmitons.

—Ô mon fils! disait à son héritier le grand chancelier de Suède Oxenstiern qui ne fut pas une oie,—ô mon fils! vous serez surpris quand vous verrez combien peu de sagesse préside aux destinées des peuples!

J'avais vu les plus grands hommes d'État à l'œuvre—hélas!—et je voyais toujours aussi le serrurier auquel on a commandé de clouer dans l'angle un clou pour accrocher les manches de parapluie:

—Mais ce n'est pas les manches de parapluies que vous accrocherez là; ce sont les manches d'habits des passants!—Poussez-moi donc encore ce clou-là dans le coin!

Et le menuisier qui vient de poser son tasseau:

—Votre tasseau penche à gauche.

—Mais, monsieur, mon niveau...

—Mes yeux!!! Vous penchez à gauche.—Vérifiez!

—C'est vrai, monsieur.

Et...

... —et les académiciens, donc!

En somme, il y avait là une question de simple observation, de sens commun, d'évidence. La chose était si simple qu'elle en était bête tout à l'heure. Elle n'était même pas neuve, sinon connue.

Et quels immenses horizons ouvrait cette Vérité nouvelle!

J'avais distinctement entendu sonner l'heure à mon oreille; et puisque les autres semblaient sourds, puisque l'honneur de l'immense révélation m'avait été réservé,—sans mesurer autrement mes forces, j'avais dû me jurer et je m'étais juré, sur ma vie et sur mon honneur, que je répondrais au glorieux appel.

Je me trompais—sur un point, entre autres.

Éloigné par des séries diverses de travaux d'ordres tout différents, je ne savais pas ce qui se passait sur le terrain réservé au savant que je n'étais pas; j'ignorais ce que quelques autres s'entre-disaient, trop bas pour que leur voix eût frappé mon oreille.

Lorsque, toujours poursuivi par l'obstinée vision de mon ballon de la Fête du Roi,—j'arrivais peu à peu par mes expériences aérostatiques, par l'observation et par la réflexion qui mûrit l'observation, à l'absolu théorème du Plus lourd que l'air, d'autres que moi,—de ceux qui savent mieux que regarder, voir,—observaient de leur côté et arrivaient à la même inévitable conclusion.

Je reçus un matin la visite d'un de mes confrères avec lequel je me rencontrais une fois par an, depuis quelques quinze ou seize ans, à notre réunion de la Société des Gens de lettres.

C'était l'ancien enseigne de vaisseau démissionnaire connu depuis par plusieurs succès comme romancier maritime, G. de La Landelle.

La Landelle suivait depuis trois ans la même piste—sur laquelle plusieurs autres, m'apprit-il, s'étaient déjà vainement lancés avant lui et avant moi.

Cette visite de mon confrère,—la première, je crois, en quinze années,—avait-elle été décidée par une connaissance quelconque de ma très-grosse préoccupation? Le point devenait et restait plus qu'indifférent, de par les autres antériorités.

Donc, La Landelle travaillait opiniâtrement depuis trois ans à la grande besogne, négligeant, oubliant pour elle les nécessités de son labeur littéraire et de sa vie quotidienne. Avait-il eu l'initiative ou avait-il reçu l'impulsion de M. de Ponton d'Amécourt, son habile collaborateur? Ce détail personnel m'était aussi indifférent que s'il se fût agi de moi-même, du moment que La Landelle, tout au courant de l'historique de la question, m'apprenait que nous n'étions aucun des trois le premier.

De cette collaboration, et grâce à la fortune considérable de M. d'Amécourt, était résulté un fait, une preuve de notre théorie,—preuve matérielle, évidente, palpable.

S'inspirant très-judicieusement du jouet appelé stropheor, papillon, spiralifère, et plus heureux que nos devanciers ou nos contemporains qui, comme Liais, Michel Loup, Béléguic, Moreau, Pline, etc., avaient seulement posé dans le livre ou par le verbe le problème dans ses véritables termes, un homme riche avait pu prendre sur l'excédant de ses revenus une dizaine de mille francs et réaliser par les mains de deux ouvriers intelligents, MM. Joseph et Richard, la formule de l'idée en une série de modèles de petits hélicoptères s'enlevant à deux ou trois mètres de hauteur avec un mouvement d'horlogerie.—Ces petits hélicoptères constituaient sur le spiralifère connu, qui s'enlève sous une pression extérieure, un progrès d'une importance très-réelle à cette heure, puisqu'ils emportaient avec eux leur moteur, où était préalablement, il est vrai, emmagasinée la force.

Si rudimentaires et embryonnaires que fussent ces hélicoptères de petit format, et bien qu'ils n'apprissent rien aux esprits sérieusement occupés de la question, ils devenaient précieux dès lors qu'ils arrivaient les premiers sur le terrain encore vierge de la démonstration pratique.

Mon confrère de La Landelle, dans sa visite, ne m'apporta pas, mais me raconta lesdits hélicoptères. Il m'exposa ensuite le motif qui l'amenait chez moi.

Non pas découragé,—il est des choses si grandes que devant elles le découragement est impossible,—mais fatigué de trois années de travaux encore inféconds et d'un prêche sans relâche par la parole et par la plume,—lassé, me dit-il, de traîner le boulet d'un travail apparemment abandonné de son collaborateur, il me proposait de joindre ses efforts aux miens, et, puisque nous étions convaincus tous deux de la Vérité, de tirer ensemble sur la corde sans nous arrêter, jusqu'à ce qu'Elle fût enfin irrémissiblement et sans conteste hors du puits.

—J'avoue que je n'accueillis pas très-chaudement cette ouverture.

Si je puis entrer dans quelques détails personnels et assez étrangers à ce qui nous occupe ici, je dirai d'abord que, peut-être, sur aucun chemin, je n'eusse précisément choisi mondit confrère pour compagnon de route. Les allures un peu trop graves de La Landelle n'étaient pas du tout miennes, et je ne voyais guère entre nous de possibilités d'attelage.

Et puis La Landelle faisait partie du Comité de notre Société des Gens de lettres.—Je n'aime pas les Comités, non plus que les Académies, et j'ai toujours eu une dent spéciale contre cet éternel Comité-ci, qui, ne brillant pas par beaucoup d'autres rapports essentiels avec le Phénix, se renouvelle irrémissiblement chaque année de lui-même, par un irritant miracle de transsubstantiation—plus facile à expliquer qu'à déjouer.

Fuyant, pour ma part, les grandeurs avec une persévérance qui ne s'est jamais démentie, j'avais toujours été mécontent et humilié de voir cette Société des Gens de lettres,—qui compte dans son sein des littérateurs pour de vrai, tels que Th. Gautier, Gozlan, Méry, les deux Dumas, etc.,—présidée à perpétuité et dynastiquement tout à l'heure, s'il a fait souche mâle,—par M. Francis Wey, auteur, en 1848, du Dictionnaire démocratique, haut fonctionnaire pour le quart d'heure et enrubanné de plus de décorations que deux arbres de mai.

On m'avait toujours vu, faute d'autre éloquence, l'un des interrupteurs les plus distingués à nos assemblées annuelles de la Société des Gens de lettres, soit lorsque, ne voyant pas tout à fait le fond des choses, je luttais contre l'influence du parti Salvandy, à côté de mon compère Merruau, qui depuis...,—soit lorsque, emporté par l'ardeur du carnage, je m'élançais et dépassais jusqu'aux gardes avancées—ce que j'avais appelé dans ce temps-là—«la Thoré-faction.»

J'avoue qu'il est et je crains bien qu'il soit toujours un peu de ma nature d'être à jamais de l'opposition, quel que soit le régime qui nous gouverne,—et, plus encore peut-être, hélas! j'en ai grand'peur, le jour où nous gouvernera le régime de mon choix.

C'est en qualité de Conservateur essentiel que je crois parler, entendons-nous bien! m'estimant à tort ou à raison, malgré ces semblants anarchistes, plus conservateur cent fois que quiconque,—puisque, si parva licet...,—je ne m'aviserais jamais de commencer par confier au vinaigre des fruits véreux, des cornichons tombés ou des oignons moisis.—

Mais passons vite sur cette braise!...

Donc le Comité avait fait tort, dans mon esprit, à La Landelle.—J'avais encore, s'il faut tout dire, pris jadis contre lui fait et cause, dans une rencontre douloureuse, pour un ami mien que j'estime autant que je l'aime, et c'est dire on ne peut plus. Ce dissentiment très-profond m'avait laissé un souvenir plus que froid vis-à-vis de mon confrère,—qu'il s'agissait à cette heure d'accepter à la vie à la mort comme collaborateur de tous les instants.

—De plus, il m'apportait avec lui un alter ego, dont, en toute justice, je ne pouvais le séparer,—et.....

Et puis,—raison première qui emporte toutes les autres,—qu'avais-je besoin de qui que ce fût avec moi?

Je savais ce que je pouvais valoir, moi, dans cet assaut, n'ayant de ma vie, en aucune circonstance, eu besoin pour avancer de sentir les coudes de mon voisin.—Sûr de moi-même, incapable de regarder derrière moi pendant le combat, acharné jusqu'à la victoire, pourquoi m'embarrasser de deux alliés pour lesquels je n'avais à ce moment que des sympathies douteuses? Pourquoi ne persistaient-ils pas à marcher de leur côté dans leur voie,—comme moi dans la mienne?

Les joujoux hélicoptères qu'on m'offrait, en manière d'appoint, n'avaient de mystère pour personne, et, avec quelques jours et quelque argent, rien n'était plus facile que de les réaliser, si besoin était. Le brevet qui les décorait ne me paraissait point sérieux, et, le fût-il, il m'était plus qu'indifférent de passer outre.

Je ne voyais donc devant moi qu'un inventeur quelconque en deux volumes, qui se trouvait avoir fait un des mille pas qui nous séparaient du but,—un inventeur comme nous allions en trouver mille autres devant nous.—Il ne s'agissait pas du tout, pour le moment, de questions technologiques, mais de tout autre chose.

Je dus présenter à plusieurs reprises mes objections à mon confrère.—Mais il n'est pas de ceux qui sont embarrassés pour répondre,—et il me laissa réfléchir.

Et voici ce qui m'apparut:

Tel que j'avais pu le supposer déjà par quelques échos et d'après mes rapports personnels avec lui, si vagues et lointains qu'ils fussent, tel surtout que je l'ai apprécié depuis,—homme de sens essentiellement pratique et plein de méthode, doué d'un merveilleux esprit d'ordre et de suite, laborieux, patient, obstiné et toujours ruminant comme le bœuf, son similaire en Analogie Passionnelle, La Landelle avait toutes les qualités qui me manquent,—et que naturellement je me trouve d'autant plus enclin à priser haut. À nous deux,—quoique, ou plutôt parce que, si profondément dissemblables,—nous réalisions absolument, dans toute la plénitude de son action, l'unité virile qu'il fallait constituer.

Je ne parle pas de sa foi fervente dans l'Aviation, dont il n'avait pas craint d'aborder la technologie proprement dite, si ardue pour tout profane.

À la veille d'engager la grande bataille pour gagner une telle victoire, toute préoccupation personnelle eût été haïssable, toute prévention devait être abandonnée.—L'auxiliaire qui s'offrait était trop important pour qu'il me restât le droit d'hésiter davantage.

Je mis ma main dans la main de La Landelle et je lui dis:

—Nous marcherons ensemble!

Mais le fossé que nous devions franchir était trop large et profond pour qu'un certain élan ne fût pas nécessaire. Je pressentais bien qu'une bonne fois la lutte engagée je ne m'appartiendrais plus. Il s'agissait donc de bien méditer et dresser son plan de campagne, et, cela fait, il fallait se débarrasser autant que possible des nécessités personnelles, des liens de toutes sortes qui pouvaient embarrasser la marche.

Je me trouvais, en ce qui me concerne particulièrement, à la tête d'un établissement de photographie très-important et en pleine prospérité, mais dont les premières exigences d'installation n'étaient pas encore, depuis trois ans, complètement apaisées.—Il fallait régulariser cette situation au mieux des intérêts engagés, et je ne me dissimulais pas que l'absence du chef, pendant quelques mois, allait sensiblement déranger la plus-value des recettes sur les dépenses.

J'entrevoyais bien vaguement que le moindre accident d'ailleurs, le moindre temps d'arrêt dans ma marche d'autre part, pouvaient déterminer telles éventualités funestes,—homicides, peut-être...—Mais, comme je l'ai dit, je me rendais à un irrémissible appel...

Je combinai mes dispositions de ce côté du mieux, ou, tout au moins, du moins mal qu'il me fut possible, et en même temps, j'arrêtai définitivement le plan général depuis longtemps préparé.

Le 6 juillet, j'écrivis à La Landelle:

«Je suis prêt!—Go a head!»

VIII

Plan de campagne. — Le capital? — Le lit de Palissy. — Ligne courbe, plus court chemin. — Manifeste de l'Autolocomotion aérienne. — Barbarisme hybride. — J'écris à M. Émile de Girardin. — Ubi? quando? — L'entrevue. — De l'aérostation dans ses rapports avec la maréchaussée. — Possidet aera Minos! — Un nouvel ami. — Le 30 juillet! — Au poisson! — Le Compensateur. — Une absurdité perfectionnée.

Or, voici quel était mon plan de campagne.

Je m'étais dit:

—En renversant absolument le principe d'après lequel l'homme depuis quatre-vingts ans a vainement essayé de se diriger dans l'air, et en formulant nettement la proposition de suppléer à l'aérostatique par la dynamique et la statique,—nous venons de découvrir, je suppose, que le couvercle de la marmite est soulevé par la vapeur d'eau.

Ceci n'est que le point de départ et la théorie.

Il s'agit désormais de la pratique et du point d'arrivée:—soit la création et la mise en œuvre de la locomotive Crampton aérienne.

Or, entre ceci et cela, quel espace!

Tâtonnements, calculs, dépenses formidables, peines, sueurs et sang...

Il fallait d'abord, de par cette appréciation première et nôtre que la grande découverte ne doit vraisemblablement pas jaillir tout armée d'un seul cerveau, mais qu'elle éclora sous les incubations successives de plusieurs,—il fallait faire appel à tous les chercheurs, à tous les croyants;

—puis, lorsque tous seraient venus, les réunir en communion de foi, de volonté et de recherches, et, de par la libre discussion entre ces hommes de bonne volonté, décupler la puissance de lumière créatrice pour chacun par la réflexion du rayonnement de tous;

—puis faire que, sans jalousie ni ombrage, ces hommes se soumissent au grand Conseil élu par eux parmi les plus dignes pour régulariser et ordonner les expériences successives;

—puis enfin constituer le capital nécessaire à ces expériences suivies.

Car il n'était pas possible de toucher aux premières de ces questions sans avoir, du même coup, en main la solution de la dernière, celle du capital.

Donc, quel serait ce capital?

Et où le prendre?

Faire appel à une souscription publique au profit d'une théorie nouvelle, sans formule précise?—À quel titre, avec quelle autorité, et dès lors avec quelles chances de succès?

Jeter dans le gouffre insondé au fond duquel s'entrevoyait à peine le plus formidable des X, ses ressources personnelles et dérisoires,—folie pure!

C'eût été, de parti pris et sans même espoir de réussite, se précipiter soi-même dans le brasier éternel de l'inventeur,—brasier qui ne s'éteint jamais, où le lit de Bernard Palissy brûle toujours...

C'est alors que, convaincu de l'impossibilité d'arriver par la ligne droite, je pensai que la ligne courbe pouvait devenir, dans ce cas donné, le plus court chemin d'un point à l'autre.

Je voulais tuer l'aérostation en la remplaçant par les appareils purement mécaniques:—je résolus de demander à l'aérostation elle-même le moyen de créer les agents nouveaux qui la tueraient.

Et je me dis que je construirais un ballon gigantesque, dépassant par ses dimensions les plus grands cités dans les annales aérostatiques,—pouvant enlever dans sa maison d'osier à deux étages de quarante à quatre-vingts personnes,—et dès lors, entreprendre, grâce à son énorme force ascensionnelle, c'est-à-dire grâce à sa quantité considérable de lest, des trajectoires aériennes de longueurs jusque-là inconnues.

Les recettes produites par les ascensions et exhibitions successives de cet aérostat monstre, dans les deux Mondes, devraient constituer le premier capital d'essais de l'ASSOCIATION LIBRE POUR LA NAVIGATION AÉRIENNE AU MOYEN D'APPAREILS PLUS LOURDS QUE L'AIR.

Mais il fallait d'abord faire savoir ce que je voulais, d'où je partais, où j'allais.

J'écrivis à plume courante mon—Manifeste de l'Autolocomotion Aérienne,—un barbarisme hybride, que j'eusse créé plus barbare et plus hybride encore, pour mieux faire comprendre ma théorie du self aerial government, si absolument opposée à tout système basé sur l'indirigeable aérostation.

Puis j'envoyai un peu à tout le monde quelques centaines d'invitations à venir d'abord entendre le développement de la théorie de l'Autolocomotion aérienne par la suppression préalable et absolue de tout aérostat et l'emploi des plans inclinés et de l'hélice,—puis assister à la démonstration pratique de la théorie par la mise en jeu des petits hélicoptères en question.

Ceci fait, je me demandai à quel journal je confierais la publication de mon manifeste?

En dépit de mon maigre mérite d'écrivain, la vérité me fait dire que jamais article ou livre présenté par moi, et dès mes débuts mêmes, n'eut besoin, si médiocres qu'ils soient restés, de frapper à une seconde porte.

Mais il s'agissait de tout autre chose ici que des nouvelles de Quand j'étais étudiant et de romans comme la Robe de Déjanire et le Miroir aux Alouettes.

Ce Manifeste était un démenti en manière de défi à l'opinion générale. Il dénonçait comme absurde l'idée reçue par tous et émettait une théorie toute nouvelle, en apparence de contradiction flagrante avec tout bon sens. Il touchait, et en cassant les vitres, à toutes les sciences, physiques et mathématiques.

Et au bas de cette énormité quel nom pour l'affirmer?—celui du marchand de portraits de boulevard, que je vous racontais tout à l'heure...

Quel journal aurait l'audace d'accepter la compromission d'une publication semblable? Car toutes les réserves et précautions oratoires du monde, vedette d'en-tête ou note de bas de page, ne pourraient en ce cas empêcher l'accusation de complicité morale.

Et encore, pour que rien ne manquât comme aggravation de délit, ledit factum se trouvait être d'une longueur énorme,—et je n'entendais pas en retrancher une ligne!

Je n'hésitai pas, et prenant une feuille de papier à lettre, j'écrivis à peu près ce qui suit à un homme—que je n'avais jamais seulement vu:

«Monsieur de Girardin,

«Je ne vous connais que pour vous avoir été le plus désagréable qu'il m'a été possible en 1848 et 49.

«Cela ne m'empêche pas du tout de venir vous dire que j'ai la conviction de tenir le mot du plus grand des problèmes humains. J'affirme et je prétends démontrer la possibilité unique et exclusive de l'Autolocomotion aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air.—Si Nadar que je sois, faites-moi la grâce de croire que je ne suis pas encore tout à fait fou,—et regardez.

«Je serais surpris, croyant vous bien connaître sans vous avoir jamais parlé, sans vous avoir jamais vu,—si, étant en cause une grande vérité de demain, votre nom ne s'affirmait pas près d'elle dès aujourd'hui.

«Où, quand voulez-vous me donner l'occasion de vous rencontrer?

«Nadar.»

Le lendemain, je recevais quelques lignes—très-cordiales—de M. de Girardin.

Et deux heures après sa réponse, sa visite.

Je lui lus mon manifeste.

À la moitié, m'interrompant:

—C'est bien! me dit-il. Ceci appartient à la Presse. Envoyez à l'imprimerie tout de suite;—le journal est désormais à votre disposition.—Et maintenant, causons!

Il écrivit au crayon le bon à composer et le manuscrit partit.

—Ah! si vous n'avez pas tort, me dit-il rêvant,—comme vous me donnerez raison! Avec la Navigation Aérienne organisée, plus de frontières, plus de douanes,—plus de gendarmes!

—Je crois que vous allez un peu vite, lui répondis-je en riant. Et nos gouvernements que vous oubliez?—Savez-vous ce qui eut lieu lorsque arriva à Paris l'étonnante nouvelle du premier ballon lancé à Annonay par Joseph Montgolfier?—Eh bien, devant cette découverte merveilleuse qui semblait ouvrir l'immense et définitif horizon de la fraternité à la grande famille humaine, le gouvernement d'alors s'émut et se réunit avec une seule préoccupation:—à savoir si la nouvelle invention n'allait pas fournir des facilités au meilleur service de la maréchaussée?—De toute cette grande chose, le gouvernement n'avait été touché que d'un point:—mettre plus aisément le main sur le collet de son prochain!

...Possidet aera Minos!

Je crois que vous trouverez cela dans quelques Mémoires de d'Argenson.—Mais marchons toujours: ils abuseront d'abord, nous userons ensuite!

Je me séparai de M. de Girardin, enchanté de lui et le meilleur ami du monde.

—Qui m'aurait dit cela en 1849, lors de l'élection de la Présidence, m'eût bien étonné.

Mais je n'ai pas fini avec les surprises,—et mon apostolat de Navigation Aérienne (comme dit ce bon La Landelle) m'en réservait bien d'autres!...

La réunion du 30 juillet fut nombreuse et brillante. Il y vint quelques cinq ou six cents personnes; les principaux corps scientifiques, les administrations de chemins de fer, la presse, le grand monde, la finance,—voire l'Institut!—s'y trouvaient représentés. Je reconnus, entre autres, dans l'assistance, le digne M. Pelouze. Mon grand atelier était plein, l'escalier était plein aussi. Plusieurs s'en retournèrent qui n'avaient pu entrer.

Les chandelles allumées, comme on disait autrefois, je lus mon manifeste. Bien m'en prit d'avoir écrit: je ne m'en serais jamais tiré autrement, avec ma parfaite incapacité oratoire, et,—ce qui pourra étonner quelques-uns qui ne me connaissent pas,—avec l'infinie timidité et l'excessive défiance de moi-même qui me paralyseront toujours devant une assemblée quelconque.

Les petits hélicoptères D'Amécourt et La Landelle manœuvrèrent, et mon compère La Landelle—qui était plein de solennité dans son habit noir,—me fit l'agréable surprise d'un speech additionnel, qu'il ne m'avait pas annoncé, où il renforça mes arguments et développa les vertus de ses hélicoptères.

Une interruption d'un jeune Méridional, directeur de ballons fourvoyé là, me donna l'occasion naturelle d'offrir la parole au contradicteur, qui s'en tira à merveille, en sautant sur cette bonne occasion de déclarer à l'assistance l'éclosion prochaine d'un ballon dirigeable de son invention,—ballon qu'il exposa depuis, en effet, m'a-t-on dit, mais qu'il ne dirigea guère, que j'aie su.

Je terminai la séance en développant mon projet de demander à l'aérostation elle-même les premières ressources financières dont notre Société aurait besoin. Le modèle de la nacelle de mon futur ballon, en carte découpée, fut curieusement examiné par les assistants.

Je joignis à cette exhibition la démonstration pratique du système dit Compensateur.

On sait que le gaz contenu dans les aérostats se dilate à mesure que le ballon s'élève dans les régions atmosphériques moins denses, comme aussi lorsqu'il vient à être frappé par la chaleur du soleil.

Pour éviter l'explosion, une ouverture en manchon, dite Appendice, reste prudemment ouverte pendant toute ascension à la partie inférieure de l'aérostat, afin de donner issue au dégagement du gaz.

Mais on comprend qu'il y a là une perte réelle, qui devient sensible lors de la descente par réfrigération ou par le jeu de soupape, et alors l'aéronaute, s'il veut rester en l'air, est forcé de compenser par perte égale de lest la force ascensionnelle perdue.

Louis Godard m'avait plusieurs fois parlé, dans nos ascensions, d'un projet sien qui devait parer, appréciait-il, à cet inconvénient:—il voulait joindre à l'aérostat un ballonneau qui, vide au départ, se remplirait lors de la dilatation.

J'avais trouvé ce projet tellement superbe que je l'avais perfectionné.—Au lieu de laisser, avec ce Godard, mon ballonneau gonflé s'élever contre les flancs du ballon, ce qui déterminerait certainement une aberration de niveau pour la nacelle et l'ensemble du système, et présenterait, en outre, de grandes difficultés de manœuvre, j'avais eu l'idée, dont j'étais tout fier, d'établir notre Compensateur attenant à l'appendice, avec son filet et sa nacelle particuliers, dans la verticale au-dessous du ballon.—Inutile d'ajouter que le diamètre de ce ballonneau devait être calculé en raison du maximum de dilatation du gaz contenu dans le grand ballon.

Et je n'hésitais pas à attendre les plus merveilleux résultats de ce Compensateur,—qui n'était qu'une absurdité.

Il ne compensait rien du tout en effet, puisque, rempli, il augmentait d'autant la force ascensionnelle, dont l'excès restait toujours à combattre par le jeu de la soupape.

Le seul Compensateur réel serait un récipient armé d'une pompe foulante.

Et la simple précaution, que prennent tous les aéronautes intelligents, de n'emplir jamais au départ leur ballon qu'à la moitié ou aux deux tiers, supplée beaucoup plus logiquement et commodément à ces inconvénients possibles de la dilatation.

Mais j'étais tout à fait féru de notre Compensateur et je fis manœuvrer devant mon assemblée ébahie un petit ballon en baudruche de 1 mètre, à deux lobes, dont je gonflais et dégonflais l'inférieur en approchant ou en éloignant du principal un foyer de chaleur.

On me sembla trouver cela fort beau et fort logique,—et je noterai en passant qu'un scientifique et pieux personnage qui a attaqué plus ou moins venimeusement le Géant n'a pas manifesté, par une seule ligne, que ce niais Compensateur,—le seul point réellement critiquable,—l'eût choqué le moins du monde...

IX

Les ballons ont tué la direction des ballons! — Levior vento. — Le vaisseau et la bouée. — Les bourrelets de l'enfance. — Le défilé des systèmes cornus. — Les poissons! — Les aérostiers en chambre. — Victoire sans ennemi. — Sub sole, sub Jove! — L'air, point d'appui. — Le bon sens des Choses. — La légalité physique. — L'ingénieur Paucton. — Minorité la veille, majorité le lendemain. — Coïncidences. — Les hélicoptères. — La Sainte Hélice! — Le spiralifère. — Amplification, amélioration. — Direction des parachutes. — Les plans inclinés. — Les chemins qui marchent! — L'enfant grandira! — Pascal et Franklin. — Nos enjambées futures. — Ayons la Foi! — Le père Fournier et l'eau de mer. — Colomb, Dallery, le marquis de Jouffroy et Fulton. — L'homme créateur. — Un grand siècle. — L'académicien Lalande. — Un démenti. — L'inventeur. — Un vœu. — La poltronnerie française. — Un Cercle à créer. — Ma part!

Le lendemain de cette séance,—dont on me permettra de conserver le souvenir, mémorable pour moi,—les quelques cinquante mille abonnés de la Presse lisaient:

MANIFESTE DE L'Autolocomotion Aérienne

I

«Ce qui a tué, depuis quatre-vingts ans tout à l'heure qu'on la cherche, la direction des ballons, ce sont les ballons.

«En d'autres termes, vouloir lutter contre l'air en étant plus léger que l'air, c'est folie.

«À la plume—levior vento, si le physicien laisse parler le poëte,—à la plume vous aurez beau ajuster et adapter tous les systèmes possibles, si ingénieux qu'ils soient, d'agrès, palettes, ailes, rémiges, roues, gouvernails, voiles et contre-voiles,—vous ne ferez jamais que le vent n'emporte pas du coup ensemble, au moment de sa fantaisie, plume et agrès.

«Le ballon, qui offre à la prise de l'air un volume de 500 à 1,000 mètres cubes d'un gaz de dix à quinze fois plus léger que l'air, le ballon est à jamais frappé d'incapacité native de lutte contre le moindre courant, quelle que soit l'annexe que vous lui dispensiez comme force motrice résistante.

«La plus simple démonstration arithmétique suffit pour établir irréfragablement non-seulement l'inanité de l'aérostat contre la pression du vent, mais dès lors au point de vue de la Navigation Aérienne proprement dite, sa nocuité.

«Étant donnés le poids qu'enlève chaque mètre cube de gaz et la quotité de mètres cubés par votre ballon d'une part, et, d'autre part, la force de pression du vent dans ses moindres vitesses, établissez la différence—et concluez.

«Il faut reconnaître enfin que, quelle que soit la forme que vous donniez à votre aérostat, sphérique, conique, cylindrique ou plane; que vous en fassiez une boule ou un poisson; de quelque façon que vous distribuiez sa force ascensionnelle en une, deux ou quatre sphères, de quelque attirail, je le répète, que vous l'attifiez, vous ne pourrez jamais faire que 1, je suppose, vaille 20,—et que les ballons soient vis-à-vis de la Navigation Aérienne autre chose que les bourrelets de l'enfance.

«Voulez-vous maintenant demander historiquement aux faits la confirmation de la théorie? Contemplez cet interminable défilé des inventeurs de systèmes cornus pour l'impossible «direction des ballons,»—et je m'irrite d'écrire, même pour la dernière fois, j'espère, cette niaise formule de deux mots qui hurlent d'être ensemble!—Dans cette procession lamentable d'hommes à ailes, à nageoires, d'hommes à poissons surtout,—qui ne sont jamais, au fond, qu'un seul et même homme ou un seul et même poisson,—vous n'en trouvez pas un, derrière l'autre son semblable, qui, en dépit de ses peines et quelquefois d'une intelligence réelle vainement dépensée, ait prouvé quelque chose et fait avancer la question d'un seul pas. Vous vous étonnez de cette persistance, de cette opiniâtreté de capucins de cartes, car vous ne trouvez pas une, je dis une seule intermittence dans l'innombrable série des déconvenues,—depuis cette enthousiaste année 1784, à partir de laquelle nous voyons succéder, avec un égal et non moins intrépide insuccès, aux vaines tentatives de Guyton de Morveau et Bertrand, de Blanchard, de Robert avec le duc de Chartres (Philippe-Égalité), les non moindres échecs d'Alban et Vallet, de Testu-Brissy, Deghen, etc.,—suivis, toujours dans la même voie et dès lors avec la même inexorable issue, de l'abbé Miolan et Janinet, de Henin, Sanson, de Lenox, Helle, Julien, Giffard, Dupuis-Delcourt, Pétin, etc., etc.

«Et nous ne savons pas tout! Nous ignorons encore combien d'autres combinaisons furent mort-nées, combien de cerveaux inconnus enfantèrent d'autres avortements ignorés, combien de nez en l'air,—car la question les fait tous lever invinciblement,—ont ruminé leur petit système particulier. Que de poissons restés secrets! Qui de nous ne s'est pas, à un moment donné, procuré la satisfaction d'une petite théorie—toujours infaillible? Qui de nous, en suivant de l'œil quelque ballon d'hippodrome, n'a pas eu... son idée?—Qui de nous n'a pas, au moins une fois, rêvé poisson?

«Je m'expliquerais peut-être ce calendrier,—j'allais dire ce martyrologe sans fin de chercheurs aux yeux fermés, venant tous opiniâtrement trébucher les uns après les autres au même point,—en admettant que bon nombre de ces entêtés étaient non point des aérostiers, mais de simples fous de cabinet, d'autant mieux portés à se perdre dans les nuages qu'ils n'avaient pas besoin pour cela de se déranger de leur table à écrire.

«À ces braves gens, la moindre ascension et descente préalables par petit vent frais aurait démontré, par delà l'évidence, ce que vaut la formidable puissance du plus léger courant et du coup l'impossibilité de leur espoir.

«Mais quant à ceux qui, après avoir eu, ne fût-ce qu'une seule fois, l'occasion de mettre le pied dans une nacelle d'aérostat, se sont égarés, eux aussi, à la poursuite de cette chimère appelée direction des ballons, je me tais par le respect que je garde pour l'ingéniosité très-réelle que quelques-uns, de valeur incontestable, ont parfois dépensée là en pure perte et pour des tentatives qui n'étaient pas, en somme, sans quelque danger.

«Ce qu'il faut bien reconnaître et constater surtout, c'est que les quarts de réussite obtenus l'adversaire absent, c'est-à-dire en plein calme, en champ clos du Palais de l'Industrie ou ailleurs, n'ont jamais prouvé rien, par cet unique et imperturbable motif qu'ils ne pouvaient rien prouver.

«L'Autolocomotion aérienne doit s'affirmer sub sole, sub Jove, et elle n'a pas souci des poissons ni des aérostiers en chambre.

«Ils ne furent pas inutiles cependant, et il faut même les remercier, bien que tout à fait au rebours de leur prétention, puisque c'est à la multiple et infatigable persévérance de leur insuccès que nous devons d'établir la base d'une théorie—désormais certaine, dès qu'elle procède d'eux-mêmes,—directement et absolument,—par la Négative.

II

«Il faut donc renverser la proposition elle-même et formuler ainsi l'axiome nouveau:

«—Pour lutter contre l'air, il faut être spécifiquement plus lourd que l'air.

«De même que spécifiquement l'oiseau est plus lourd que l'air dans lequel il se meut, ainsi l'homme doit exiger de l'air son point d'appui.

«Pour commander à l'air, au lieu de lui servir de jouet, il faut s'appuyer sur l'air et non plus servir d'appui à l'air.

«En locomotion aérienne comme ailleurs, on ne s'appuie que sur ce qui résiste.

«L'air nous fournit amplement cette résistance, l'air qui renverse les murailles, déracine les arbres centenaires, et fait remonter par le navire les plus impétueux courants.

«De par le bon sens des choses,—car les choses ont leur bon sens,—de par la législation physique, non moins positive que la légalité morale,—toute la puissance de l'air, irrésistible hier quand nous ne pouvions que fuir devant lui, toute cette puissance s'anéantit devant la double loi de la dynamique et de la gravité des corps, et, de par cette loi, c'est dans notre main qu'elle va passer.

«C'est au tour de l'air de céder devant l'homme;—c'est à l'homme d'étreindre et de soumettre cette rébellion insolente et anormale qui se rit depuis tant d'années de tant de vains efforts. Nous allons à son tour le faire servir en esclave,—comme l'eau à qui nous imposons le navire,—comme la terre que nous pressons de la roue.

III

«Nous n'annonçons point une loi nouvelle: cette loi était édictée dès 1768, c'est-à-dire quinze ans avant l'ascension de la première Montgolfière, quand l'ingénieur Paucton prédisait à l'hélice son rôle futur dans la Navigation aérienne.

«Il ne s'agit ici que de l'application raisonnée des phénomènes connus.

«Et, quelque effrayante que soit, en France surtout, l'apparence seule d'une novation, il faut bien en prendre son parti, si, de même que les majorités du lendemain ne sont jamais que les minorités de la veille, le paradoxe d'hier est la vérité de demain.

«L'Autolocomotion aérienne, d'ailleurs, ne sera pas absolument une nouveauté pour tout le monde.

«Les inventions et les découvertes sont dans le même air que tous respirent. Quand l'une d'elles va éclore sous le souffle mystérieux qui féconde la pensée humaine, son germe éclate presque toujours sur divers points simultanés. Presque à la même heure où Niepce et Daguerre inventent le Daguerréotype chez nous, Talbot trouve le Talbotype à Londres. Et ainsi de bien d'autres. C'est le même souffle insurrectionnel, général et ubiquiste, de l'esprit de demain contre la routine d'hier.

«Parmi tous les fous qui regardent en l'air plutôt qu'à leurs pieds, il est, à ma seule connaissance, plusieurs bons esprits pour lesquels la formule de l'Autolocomotion aérienne se trouve dégagée, et depuis longtemps déjà. Plusieurs rencontres, dont quelques-unes absolument fortuites, m'ont témoigné de ces arrivées simultanées vers le même but.—Et,—j'appelle l'attention sur le caractère symptomatique de cette observation,—ce qui paraîtra aux autres comme à moi remarquable, c'est que pour tous et toujours le moyen était absolument le même et unique.

«Pour ne citer que quelques-uns, je recevais, il y a près de dix ans, la première visite de M. Moreau, de la Société des auteurs dramatiques, qui, simple théoricien en aérostatique, mais esprit dégagé et chercheur, me communiquait la solution trouvée.

«D'autres depuis, M. Laubereau, inventeur du moteur à air dilaté, M. M..., ingénieur, fils d'un ancien et célèbre député, étaient arrivés, par la seule observation et par la simple logique, à la même solution.

«J'arrive à MM. de Ponton d'Amécourt, inventeur de l'Aéronef, et de La Landelle, dont les efforts considérables, depuis trois années, se sont portés sur la démonstration pratique du système, et à l'obligeance desquels nous devons la communication d'une série de modèles d'hélicoptères s'enlevant automatiquement en l'air avec des surcharges graduées.

«Si des obstacles que j'ignore, des difficultés personnelles ont empêché jusqu'ici l'idée de prendre place dans la pratique, le moment est venu pour l'éclosion.

IV

«La première nécessité pour l'Autolocomotion aérienne est donc de se débarrasser d'abord absolument de toute espèce d'aérostat.

«Ce que l'aérostation lui refuse, c'est à la dynamique et à la statique qu'elle doit le demander.

«C'est l'hélice—la sainte Hélice! comme me disait un jour un mathématicien illustre—qui va nous emporter dans l'air; c'est l'hélice qui entre dans l'air comme la vrille entre dans le bois, emportant avec elles, l'une son moteur, l'autre son manche.

«Vous connaissez ce joujou qui a nom spiralifère?

«—Quatre petites palettes, ou, pour dire mieux, spires en papier bordé de fil de fer, prennent leur point d'attache sur un pivot de bois léger.

«Ce pivot est porté par une tige creuse à mouvement rotatoire sur un axe immobile qui se tient de la main gauche. Une ficelle, enroulée autour de la tige et déroulée d'un coup bref par la main droite, lui imprime un mouvement de rotation suffisant pour que l'hélice en miniature se détache et s'élève à quelques mètres en l'air.—d'où elle retombe, sa force de départ dépensée.

«Veuillez supposer maintenant des spires de matière et d'étendue suffisantes pour supporter un moteur quelconque, vapeur, éther, air comprimé, etc.,—que ce moteur ait la permanence des forces employées dans les usages industriels,—et, en le réglant à votre gré comme le mécanicien fait sa locomotive, vous allez monter, descendre ou rester immobile dans l'espace, selon le nombre de tours de roues que vous demanderez par seconde à votre machine.

«Mais rien ne vaut pour arriver à l'intelligence ce qui parle d'abord aux yeux. La démonstration est établie d'une manière plus que concluante par les divers modèles de MM. de Ponton d'Amécourt et de La Landelle,—un homme du monde et un littérateur,—qui ne sont mécaniciens ni l'un ni l'autre et qui ont eu la chance méritée de trouver, pour la traduction de leurs idées, deux ouvriers d'élite, MM. L. Joseph (d'Arras) et J. Richard.

«Ces systèmes, différents du spiralifère, mais plus avancés que lui en ce qu'ils emportent avec eux leur moteur, témoignent surabondamment, en dépit de la prohibition de Lalande, de l'évidente possibilité de l'ascension des corps spécifiquement plus lourds que l'air.

«Il n'est pas besoin d'insister sur l'imperfection forcée—et si encourageante—de ces engins d'essai, obtenus dans les pires conditions à tous points de vue et qui sont purement embryonnaires. Supposez-les perfectionnés, et, pour ce faire, confiez-en l'établissement dans les proportions pratiques aux ateliers spéciaux; qu'un comité choisi parmi les plus compétents en dirige les dispositions,—et je doute qu'il puisse rester, dans l'esprit même le plus prévenu, le moindre doute sur la possibilité de l'Autolocomotion aérienne.

«Je désire aller autant qu'il m'est possible au-devant de toute objection, dans mon ardente volonté de faire partager ma conviction.—Je suppose donc, en admettant tout le premier que la pratique donne trop souvent le démenti à la théorie—et réciproquement!—je suppose qu'on vienne prétendre à tout hasard que, sur une échelle plus grande, c'est-à-dire dans les proportions usuelles, nous n'obtiendrons pas les mêmes résultats.

«La réponse sera trop facile.

«C'est tout au contraire l'amplification de notre poids et de nos formes qui nous assure le succès. Et, en effet,—dès que notre principe est admis,—si notre moteur X de la force d'un cheval, je suppose, n'arrive pas à nous fournir la puissance ascensionnelle suffisante, nous n'avons, élémentairement, qu'une chose à faire:—doubler la force de notre moteur. Une force de deux chevaux est-elle insuffisante encore, nous en prenons quatre, nous en prenons huit,—puisque, à mesure proportionnelle que nous augmentons sa force, nous diminuons relativement le poids de notre moteur.

«Il est bien certain, en effet, qu'une force de dix chevaux pèse bien moins que dix forces d'un cheval, tout en produisant le même résultat.

«La progression de notre décharge monte donc en raison proportionnelle de notre addition de force.

V

«Nous pouvons, je crois, admettre que le plus difficile est fait,—dès que l'hélice nous donne la puissance ascensionnelle, soit verticale,—graduée et facultative.

«L'hélice va compléter son œuvre en nous fournissant le propulseur à pivot horizontal, dont la rapidité, qui sera presque toujours supérieure à celle de l'hélice ascensionnelle, va s'accroître encore de celle obtenue par les plans inclinés,—et nous avons la direction.

«Observons le parachute en ses effets:

«—Le parachute est une manière de parapluie où le manche est remplacé à son point d'insertion par une ouverture destinée à donner satisfaction au trop-plein de la prise d'air, pour éviter les oscillations trop fortes, principalement au moment du développement.

«Des cordelles, partant symétriquement des divers points de la circonférence, viennent se rejoindre concentriquement au panier d'osier dans lequel se tient l'aérostier.

«Au-dessus de ce panier et à l'entrée du parachute au repos, c'est-à-dire fermé dans l'ascension, un cercle fixe d'un diamètre suffisant doit faciliter, au moment de la chute, l'entrée de l'air qui, s'engouffrant sous la pression, développe plus facilement et plus rapidement les plis.

«Or le parachute,—où le poids de la nacelle, du gréement et de l'aérostier est équilibré avec l'envergure de la voilure,—le parachute qui semble, d'après son nom même, n'avoir d'autre but et ne présenter d'autre ressource que de modérer la chute,—le parachute est dirigeable, et les aérostiers qui le pratiquent n'ont garde d'oublier cette faculté.

«Si le courant vient à pousser l'aérostier placé dans la nacelle du parachute sur un point dangereux pour la descente, une rivière, une ville, une forêt,—l'aérostier, qui voit à sa droite, je suppose, la plaine plus propice, tire sur les cordelles qui l'entourent à droite, et, imbriquant ainsi son toit d'étoffe, glisse dans l'air qu'il fend obliquement vers la droite voulue.

«Toute chute se détermine, en effet, du côté maximum du poids,—c'est-à-dire ici de l'inclinaison.

«Les inclinaisons,—ou déclinaisons plutôt, imprimées à la plate-forme de notre locomotive aérienne et combinées avec la faculté ascensionnelle dont elle dispose, lui fournissent donc, indépendamment de l'hélice horizontale, vers un moyen assuré de locomotion.

«Si Pascal a eu raison d'appeler les fleuves «des chemins qui marchent,» Franklin, qui entrevoyait peut-être dans les horizons de l'avenir l'Autolocomotion aérienne centuplant les vitesses alors connues et humiliant l'Océan, Franklin n'avait pas tort de s'écrier à la nouvelle de la première Montgolfière: «—Ce n'est qu'un enfant, mais il grandira!»

«On comprendra qu'il ne saurait nous appartenir de déterminer dès à présent, dans cet exposé général et primordial, ni mécanismes, ni manœuvres.

«Nous ne nous aviserions pas davantage de fixer, même approximativement, la rapidité future des Autolocomoteurs aériens.

«Que la pensée cherche seulement à évaluer d'aussi loin que ce soit la marche probable d'une locomotive glissant dans les airs sans déraillements possibles, sans mouvement de lacet, sans le moindre obstacle;—supposez que cette locomotive se rencontre, dans sa route, au milieu et dans le sens d'un de ces courants qui donnent jusqu'à 30 et 40 lieues à l'heure;—additionnez ensemble ces données formidables,—et votre imagination va reculer en ajoutant encore à ces vitesses vertigineuses la rapidité d'une machine tombant dans un angle de descente de 4 à 5,000 mètres, par gigantesques zigzags, et faisant le tour du globe en quelques enjambées fantastiques...

VI

Il faut se réveiller, et pour sortir du rêve, contentons-nous, la part reste assez belle, d'apprécier si l'Autolocomotion aérienne est possible,—et, si elle ne l'est pas aujourd'hui, qu'elle le soit demain! Hâtons-nous de réparer le temps perdu en nous emparant au plus tôt de ce champ qui nous appartient.

«Nous ne saurions, dès à présent, en apercevoir les horizons sans fin. L'Autolocomotion aérienne, qui efface les frontières, supprime les distances, rend les guerres impossibles, nous réserve le spectacle d'autres miracles, dès que nous aurons su la gagner.

«Efforçons-nous à cela, et, pour commencer, tâchons d'avoir la Foi!—Il y a quatre mille ans que la navigation est connue, et pendant quatre mille ans le marin a souffert la soif sur les océans. Le Père Fournier écrivait en 1643 que l'eau de mer passée à l'alambic peut, à la vérité, devenir potable, mais il s'empressait de racheter cette concession en décrétant «—que l'usage de cette eau pendant quinze jours donne infailliblement le flux de sang.» Il n'y a pas vingt ans qu'on s'est enfin décidé à ne plus mourir de soif au milieu de l'eau.—Rappelons-nous le vaisseau de Colomb glissant dans les espaces, les souffrances de Dallery, l'invention du marquis de Jouffroy traitée d'enfantillage puéril, et les propositions de Fulton, d'inepties. Rappelons-nous les locomotives qui devaient tourner sur place sans avancer et la vitesse de traction qui devait étouffer sans miséricorde les voyageurs. Rappelons-nous ces choses, et tant d'autres!

«À l'homme, au seul bénéfice duquel, nous dit-on, l'univers entier a été créé,—et il doit dès lors le prouver jusqu'au bout;—à l'homme, qui a supprimé l'espace avec la vapeur et l'électricité, et, avec cette même électricité, a vaincu les ténèbres et défié le soleil;—à l'homme qui, s'élevant cette fois jusqu'à la puissance créatrice, a fait de rien quelque chose, en fixant et en matérialisant par la photographie les spectres impalpables;—à l'homme qui s'est fait porter par le feu;—qui, comme le poisson, a fait sienne la mer, et qui, bien autrement que la taupe, traverse en un trait de flamme les profondeurs de la terre;—à l'homme appartient un dernier domaine, celui de l'oiseau, et il n'a qu'à le vouloir pour s'en emparer.

«Chaque époque a sa part faite, et si l'on a bien quelques autres reproches à adresser à ce siècle-ci, on ne saurait méconnaître au moins la place lumineuse qu'il se sera marquée, par les sciences physiques, dans l'histoire des âges. Nous devons encore quelque chose à notre siècle, au siècle de la Vapeur, de l'Électricité et de la Photographie:—nous lui devons l'Autolocomotion aérienne.

«Ne le sentez-vous pas, en effet, comme nous,—quelque chose, qui est la satisfaction d'un besoin réel, ne vous manque-t-il pas encore? N'éprouvez-vous pas, comme nous, comme tous, ces aspirations vagues et pourtant certaines, cette curiosité inquiète qui se défie d'elle-même jusqu'à en être moqueuse?—Pour ma part, en admirant les bonnes volontés et les sympathies que je trouvais en ces derniers jours autour de moi, qui ne suis rien devant cette immense question, je me disais:—Pour qu'on me laisse si peu à faire dès que j'ai prononcé le premier mot magique, pour que je rencontre tant de bienveillance, tant d'élan et de spontanéité, la solution de ce problème était donc bien impatiemment attendue?

«Ayons la Foi. Défions-nous des idées préconçues et du parti pris. Les leçons du passé nous montrent tant de fois les rieurs moqués!—Le savant astronome Lalande condamnait en 1782, dans une lettre publique, comme folles tentatives, toutes celles, aérostatiques ou dynamiques, essayées par l'homme pour s'élever dans l'air.—Un an après l'anathème de Lalande, la première Montgolfière, lui donnant un premier démenti en prédisant le second, s'enlevait par le fait d'une simple différence de pesanteur spécifique, et bientôt Lalande lui-même, enthousiasmé, essayait à son tour,—à plus de soixante ans!—ces routes nouvelles, dans le ballon de Blanchard.

«Puisque l'homme ne se lasse pas de revenir à cette escalade sublime,—puisque, malgré tant d'assauts infructueux, il semble devoir s'y obstiner jusqu'à ce qu'il ait trouvé l'issue, et puisque la Question semble devoir nous imposer tant d'efforts successifs, cherchons donc encore et ensemble, ou tout au moins ne bafouons pas ni n'écrasons celui qui veut chercher. Sans dérision comme sans basse envie, unissons-nous, encourageons et entr'aidons-nous. Ne soyons pas toujours si mauvais et cruels pour nous-mêmes que nous repoussions si impitoyablement ceux-là qui s'entêtent à nous servir malgré nous. Daignons au moins faire accueil à celui qui vient, pieds nus par les sillons, nous offrir sa trouvaille, et sans ouvrir les grandes portes à la démence non plus qu'à la vanité impuissante, prenons au moins la peine de jeter les yeux sur ce qui nous est apporté, au prix souvent de tant de sueurs et de sacrifices.—Que le pauvre inventeur, condamné déjà par nous à l'amende préventive pour son génie, trouve au moins le seuil hospitalier où on l'écoute!

«Je voudrais voir se créer une Société d'hommes d'intelligence et de bien, se proposant pour objet d'encourager et de faciliter ces intéressantes recherches. Cette Société, qu'un capital insignifiant suffirait à constituer au début, trouverait bien vite en elle-même les ressources nécessaires par des expositions ou expériences publiques et d'autres moyens qui naîtraient d'eux-mêmes devant l'intérêt général et profond qui s'attache aux tentatives de cet ordre. Elle serait, comme nous l'avons dit, le point de concentration, d'examen comparatif et de cohésion de tant d'efforts isolés jusqu'ici et dès lors perdus. Un Comité d'hommes spéciaux, d'incontestable compétence, se réunirait à époques périodiques pour apprécier l'apport d'idées de tout nouveau venu, et ferait à chacun sa part méritée, décidant seul des essais à faire et ne disposant qu'avec la prudence indiquée du capital de l'association.

«Je ne désespère même pas tout à fait que quelques esprits, trop élevés et curieux pour ne pas s'intéresser à la solution du problème, si lointaine qu'elle paraisse être, aient le très-grand courage de surmonter notre «poltronnerie française» en acceptant le drapeau de cette grande recherche, et que les ressources de l'influence de notre association puissent s'accroître par la création d'un Cercle ou Club spécial.—N'avons-nous pas, dans des ordres absolument similaires, d'autres Cercles spéciaux composés d'hommes du monde empressés d'honorer leurs loisirs en mettant leurs réunions sous l'invocation des intérêts les plus sérieux, et l'Autolocomotion aérienne n'est-elle pas au chemin de fer ce que le chemin de fer a été au cheval?

«Enfin, et pour terminer, l'attention extrême qu'accorde toujours la presse au moindre fait d'aérostation témoigne à l'avance de la bienveillance avec laquelle les journaux de tous pays soutiendraient cette Association désintéressée en tout, hors le bien de la cause. Prochain ou éloigné, quel que fût le résultat de sa constitution et de ses actes, cette Société ne saurait être inutile dès qu'elle réveillerait et aiguillonnerait les efforts des chercheurs et l'attention publique au profit de l'immense Question qui réalisera, dans les ordres physique, moral et politique, la plus considérable des révolutions humaines.

«Je soumets l'ébauche de ce projet aux hommes de bonne volonté et je me tiendrai pour fier d'avoir seulement provoqué la grande Agitation au profit de la Cause.»

«En admirant les bonnes volontés et les sympathies que je trouvais en ces derniers jours autour moi...—pour qu'on me laisse si peu à faire dès que j'ai prononcé ce premier mot magique, pour que je rencontre tant de bienveillance, tant d'élan et de spontanéité...»—disais-je alors.

Hélas! ces «derniers jours» étaient les premiers—et je devais payer cher, plus tard, ce trop heureux début!

X

À tous les journaux de l'univers. — Pluie de lettres. — Prenez mon poisson! — Une pierre dans la mare. — L'ichthyologie. — Un démenti. — Sacristie scientifique. — Beaucoup de bruit, donc un peu de besogne. — Une visite inespérée. — M. Babinet, de l'Institut. — L'Association polytechnique. — Le Flesselles. — Les Stropheors. — Un œil crevé. — Ville gagnée! — La souris et l'éléphant. — Mademoiselle Garnerin. — Le maréchal Niel. — Un capital placé. — Ma tète à couper! — Une addition pour une omission. — La date! — La mine de poudre. — Un académicien spirituel! — Le grand Arago. — Ondoyant et divers. — Vivent les joujoux! — La pomme de Newton était une poire. — Un million d'exemplaires!

Aussitôt je commandais à l'imprimerie du journal la Presse un tirage supplémentaire de plusieurs milliers dudit Manifeste, dont j'avais fait prudemment conserver la composition, et j'envoyais un exemplaire à tous les journaux du monde entier, sans exception, jusqu'à Bombay et au Cap, avec une note invoquant leur appui pour la propagation du Plus lourd que l'air.

Ce fut comme un coup de tam-tam. Je reçus une pluie de lettres. Presque toutes—toutes, allais-je dire,—criaient bravo! et encourageaient.

Quelques-unes me provenaient de «directeurs de ballons» qui n'avaient pas compris un mot de ce que j'avais dit, chacun de ceux-ci venant m'offrir son «poisson» aérostatique dirigeable.

Un ou deux de ces hommes-poissons—qui avaient compris—me disaient des injures.—J'avais jeté une grosse pierre dans la mare des poissons aérostatiques, et je n'en avais pas fini avec toute cette ichthyologie.

Un certain abbé Moigno, qui rédige aux abords de l'Institut un journal de sacristie scientifique, n'hésita pas à déclarer tout simplement que nos hélicoptères, qui avaient volé devant cinq cents assistants, dont il était, n'avaient pas volé du tout et que j'étais un homme dénué de conviction.—Je reviendrai peut-être à celui-là, si j'ai le temps.

Au résumé, beaucoup de bruit—ce qu'il fallait—et déjà, par conséquent, un peu de besogne.

Je n'en attendis pas longtemps la preuve.

Deux jours après, entrait chez moi un vieillard, grand et fort, un peu voûté, de figure singulièrement intelligente, les cheveux gris emmêlés sur le front, décoré.

—Je viens vous dire que vous avez raison! me dit sans autre bonjour ce personnage.—Mais vous usez bien inutilement de l'encre pour prouver l'absurdité des prétendus directeurs de ballons. Si ces imbéciles-là veulent voir clair, ils n'ont qu'à ouvrir les yeux!—Je m'appelle Babinet.

Jamais je ne me fusse attendu à cet honneur, jamais je n'eusse osé concevoir seulement la pensée d'aller déranger de ma visite profane les travaux de ce savant vénéré de tous,—et c'était lui qui venait à moi! Homme d'imagination, ayant au plus quelque sentiment des probabilités, je croyais de toute la force de ma foi, mais sans trop savoir encore, dans mon ignorance, pourquoi je croyais;—et cet homme des plus illustres parmi ceux qui savent pourquoi ils croient venait me tendre la main et me dire:—Persévérez!

Un pareil encouragement ne pouvait manquer de centupler mes forces.

Le célèbre académicien m'annonça son intention de faire, le dimanche suivant, sa leçon à l'Association polytechnique, sur la question de la Navigation Aérienne au moyen d'appareils plus lourds que l'air. Je l'engageai vivement à utiliser, pour la démonstration, les petits appareils hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle; ce qui fut fait devant l'assistance considérable entassée dans le grand amphithéâtre de l'École de Médecine.

Des applaudissements enthousiastes et réitérés accueillirent la leçon du maître,—leçon que je pus recueillir en me rappelant mon ancien métier de sténographe aux Chambres.

Si cette leçon doit retrouver quelque part sa place, c'est ici, ce livre n'ayant pas été fait uniquement pour la distraction du lecteur indifférent, mais comme plaidoyer et prêche au profit de la Cause qui me l'a surtout fait écrire.

«La théorie de la direction des ballons proprement dits est absurde, dit M. Babinet.

«Comment faire résister et manœuvrer contre les courants des ballons comme le Flesselles, par exemple, qui mesurait 120 pieds de diamètre? Il faudrait une force de 400 chevaux pour mettre en lutte à peu près égale avec le vent une voile de vaisseau. Supposez, ce qui est impossible, qu'un ballon put emporter avec lui une force de 400 chevaux, et ce grand effort ne servirait absolument à rien, car vous appréciez tout de suite que sous cette pression votre ballon s'écraserait dans sa fragile enveloppe.

«L'impossibilité étant admise devant tout bon esprit, M. Nadar s'est donné beaucoup de peine bien inutile pour la démontrer. Je le répète, pour en finir une bonne fois avec l'impossible direction des ballons, supposez tous les chevaux d'un régiment attachés par une corde à la nacelle d'un ballon, vous obtiendriez pour tout résultat de voir voler en éclats votre ballon.

«C'est tout à fait ailleurs que l'homme doit chercher les moyens de s'élever, ce qui veut dire en même temps de se diriger dans l'air.

«J'ai vu et acheté autrefois chez Giroux, marchand de jouets, alors rue du Coq, un joujou qui était alors fort à la mode et s'appelait stropheor. Ce joujou se composait d'une petite hélice libre se détachant de son support sous le jeu d'une ficelle enroulée et rapidement tirée. L'hélice était assez lourde, pesant bien un quart de livre, et ses ailes étaient en fer blanc plein très-épais. Cette hélice ne volait pas impunément: son essor était si violent dans les appartements que souvent elle allait briser la glace de la cheminée; mais cet inconvénient n'arrêtait pas les amateurs, parce que généralement, au moment où la glace volait en éclats, il fallait courir à l'enfant, dont l'œil était crevé du même coup.—Voici l'un de ces joujoux, comme j'en ai trouvé beaucoup en Belgique et en Allemagne, et dont la force d'ascension est telle que j'en ai vu passer un par-dessus la cathédrale d'Anvers, qui est un des monuments les plus élevés du globe. Vous voyez qu'en effet l'air de dessous est aspiré et fait le vide en passant sous les élytres, tandis que l'air de dessus les remplit et fait donc le plein, et par ce double effet l'appareil monte.

«Mais le problème n'est pas encore résolu par ces joujoux, dont le moteur est extérieur.

«MM. Nadar, Ponton d'Amécourt et de La Landelle nous apportent mieux que cela, bien que les ailes de leurs différents modèles soient tout à fait rudimentaires et réellement peu dignes de gens qui veulent montrer quelque chose à ceux qui ont la vue courte. Ce n'est encore que l'enfance du procédé, mais il est bon, dès lors qu'on peut seulement établir que voici des appareils qui montent en l'air tout seuls: nous avons là, Messieurs,—ville gagnée!—car—ce résultat, si petit qu'il soit, est fondamental.

«L'hélice n'est pas une chose nouvelle. On a fait des hélices avant de les nommer. Les moulins à vent ne sont que des hélices: le vent appuie sur les ailes, disposées en conséquence, et les fait tourner. Dans les turbines, où vous voyez des chutes d'eau de 300 mètres utilisées par un mécanisme qui n'est pas plus gros qu'un chapeau, le phénomène est le même, seulement le vent est remplacé par l'eau.

«L'hélice aérienne présente de grandes difficultés; mais, si on parvient par elle à enlever le moindre poids, nous sommes certains d'enlever d'autant mieux un poids plus lourd,—car—une grande machine est toujours plus efficace qu'une petite.

«Je le répète—et l'affirme:—votre hélice qui, sans moteur extérieur, enlève une souris, emportera dix fois plus aisément un éléphant.

«Ces hélices, qui ne semblent d'abord servir qu'à monter et descendre, résolvent de plus le problème de la direction contre un vent modéré.

«Mademoiselle Garnerin paria une fois de se diriger, avec le parachute, du point de sa chute à un endroit déterminé et assez éloigné. Par les inclinaisons combinées qu'elle put donner à son parachute, on la vit en effet, très-distinctement, manœuvrer et tendre vers la place désignée, et son pari fut presque gagné, à quelques mètres près.

«J'ai souvent examiné dans les montagnes des oiseaux qui planent, et j'ai bien remarqué que leur procédé est absolument celui-là. Une fois qu'ils ont atteint le maximum d'ascension voulu, ils planent et se laissent tomber, les ailes ouvertes en parachute, sur le point qu'ils ont choisi. Le maréchal Niel me raconta qu'il avait bien des fois observé cette manœuvre des grands oiseaux dans les montagnes de l'Algérie.

«En résumé, il est positif que vous avez le moyen de vous transporter par le fait seul que vous avez possession du moyen de vous élever. La seule hauteur vous donne la direction. Dès que vous avez obtenu l'élévation, vous avez employé et placé là un capital de force que vous n'avez plus qu'à dépenser comme vous l'entendez.

«La cause est plus qu'entendue, et ce n'est plus que l'affaire de la technologie;—j'en mettrais ma tête à couper!»

J'ai reproduit ici ces paroles, comme je les ai publiées déjà ailleurs, telles qu'elles ont été prononcées.

J'eus à regretter cette même omission dans la reproduction immédiate de cette séance écrite par M. Babinet pour le Constitutionnel. Ne sachant pas que la leçon dût être publiée, je n'avais rien pu prévenir.—M. Babinet, averti aussitôt par moi, a réparé cette omission en une foule d'occasions avec une remarquable prodigalité.

Je ne chercherai pas à dire l'enthousiasme qui m'avait du premier coup emporté pour mon illustre visiteur.

Comme un enfant imprudent, j'avais couru mettre le feu à une mine de poudre, dont je n'avais pas même soupçonné la portée d'explosion,—et, au moment où j'étais assourdi et éperdu du bruit que je venais de faire, au moment où je me demandais, sans presque oser me tâter, si j'avais bien encore tous mes membres, la main d'un sage me frappait sur l'épaule et sa voix m'affirmait que j'étais hors de danger.

On aimerait à moins son sauveur. Et il faut ajouter à ce sentiment de reconnaissance trop justifiable, le charme que j'éprouvais à entendre et à voir familièrement le savant qui avait bien voulu me prendre en amitié. Ceux qui l'ont approché savent quelle curiosité, quel intérêt provoque cette individualité si puissante et si originale.

Tout le monde sait qu'il n'est personne au monde de plus spirituel—rarissima avis—que le célèbre académicien.—Vous comprenez tout de suite que cela déconcerte fort certaines gens,—preneurs du fameux Pingebat!!! sérieux eux-mêmes jusqu'au grotesque, et pour lesquels il n'est pas de science sans pédantisme, pas de savants sans lunettes, ni de professeurs sans cravate blanche; notez que notre cher Maître porte parfois cravate blanche et lunettes,—mais on ne les voit pas. Ces braves gens-là, qui ont mis du temps à accepter la science vulgarisée du grand Arago, n'ont pas encore pardonné, et ils ne pardonneront, je le crains bien, jamais à M. Babinet d'avoir de l'esprit.—Un membre de l'Institut spirituel comme les deux Dumas! n'y a-t-il pas là de quoi faire frissonner, à côté de sa pieuse amie, une honnête «plume scientifique» que nous connaissons!

Je ne saurais dire, pour moi, et en tâchant même de ne pas tenir compte de mes sympathies personnelles, quel charme infini j'éprouve à suivre, par les caprices de ses méandres, la parole de ce maître devant qui les plus savants s'inclinent.—Parole pleine d'humour, de bonhomie un peu malicieuse parfois, et qui va sa route, sans fatigue et sans hâte, toujours sûre qu'elle est d'arriver au but à son heure;—s'arrêtant selon son caprice aux endroits qui lui plaisent, ramassant à gauche et à droite sur le chemin, dans son apparente distraction, le caillou ou la fleur, c'est-à-dire l'anecdote, le mot ou le chiffre, toujours au profit de l'instruction de son auditeur.

Jamais, comme pour l'aider encore à ce butin ondoyant et divers, jamais mémoire humaine n'ouvrit devant un seul homme pareil trésor éparpillé: prosateurs et poètes français, latins et grecs, il les sait tous par cœur, et ce n'est pas par hémistiches qu'il les cite, mais par cent et deux cents vers, poëmes Saphiques, Odyssées, tragiques, historiens, satiriques.—Pic de la Mirandole, Mezzofanti, Victor Hugo, Th. Gautier et notre ami Christol Terrien, qui parle soixante-douze langues, seraient eux-mêmes éblouis par cette vertigineuse mémoire.

Quant à l'éternelle digression de l'inépuisable causeur, elle n'a rien qui fatigue, parce qu'elle est comme l'accompagnement, toujours harmonieux et surtout bien nourri, d'une mélodie certaine.

Le sans-façon de la forme, l'insouciance, toujours correcte, des solennités du dire, le tâtonnement dans les transitions, qui semblerait par instants poussé jusqu'à l'amnésie, ont une grâce singulière et indicible.

On croirait voir le crayon entre les droits d'un glorieux doyen d'école: le papier se couvre de hachures hésitantes, l'œil cherche en vain la pensée bégayante qui échappe dans l'apparent désordre de ces lignes tremblées, éparpillées et confuses. Mais peu à peu la lumière se fait, le chaos s'explique, la pensée préconçue se dégage, et la forme apparaît enfin dans sa volonté absolue, magistrale. La création est.

Si ce don particulier n'était pas de nature, M. Babinet serait le plus habile et le plus grand des comédiens.

À cette haute science, à cet esprit charmant, joignez, pour parfaire l'ensemble, la caractéristique et suprême indifférence de certaines conventions, le mépris sidéral, mais sans malveillance aucune, de tout ce qui est nul devant la pensée, le pittoresque inouï d'un intérieur qui eût rendu fou l'auteur des Parents pauvres,—pandæmonium ou sanctuaire dont les yeux des princesses sollicitent l'honneur de scruter les vertigineux encombrements,—et,—pour dire le mot dernier, qui ne viendrait jamais, la passion enfantine et l'infatigable curiosité du joujou chez ce puissant vieillard pour qui la science la plus abstraite n'est elle-même qu'un jeu. Joujou pour lui, les profondes théories du savant Chevreul sur le prisme irisé, joujou la loi de gravitation des corps,—et, en passant, ce n'est pas, dit-il, une pomme qui la fit découvrir, vu qu'une pomme ne pouvait raisonnablement tomber du poirier bien constaté qui se trouvait, seul arbre, dans le jardin de Newton;—joujou, les planètes de l'observatoire, jeu de boules qu'il tient dans sa main;—et, joujou devenue, voilà que la mécanique compliquée de la turbine et de l'hélice s'appelle stropheor et spiralifère.

Je n'oserais pas affirmer que, sans le bruit que j'avais fait autour des petits joujoux hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle, imprimés déjà de par moi à près d'un million d'exemplaires, M. Babinet se fût dérangé pour venir à nous.

N'eussent-ils servi qu'à cette rencontre, ils mériteraient d'être célébrés à deux millions de tirage en plus,—et j'en payerais encore volontiers les frais!

XI

Au ballon! — Question d'urgence. — L'enfant n'attend pas! — Une belle occasion. — Création du journal l'Aéronaute. — La jument de Roland. — Et l'argent? — Les vertus ennuyeuses. — Dans une maison de verre. — Un million. — Ce que coûte la pièce de cent sous que l'on n'a pas. — L'argent plat et l'argent rond. — Rue Saint-Nadar! — L'essuyage des plâtres. — Un dada. — C...e, B...o, B...t. — À Bade! — Un souscripteur de dix mille francs. — Échec en Allemagne. — Le marquis du Lau d'Allemans et le Jockey-Club. — MM. Paul Daru, Charles Laffitte, Mackensie, Delamarre et le duc de Galiera. — À Vincennes! — Les négociants. — Le prix Nadar! — L'influx magnétique. — Veine et déveine. — Rien que la vérité!

Il ne s'agissait plus que de me mettre à faire mon ballon bien vite.

Nous étions déjà en août:—même pour moi, trop habitué toujours à croire que la chose rêvée est faite, il était impossible que la confection de l'immense engin que j'avais projeté pût nous prendre moins d'un grand mois.

Or nous arriverions tout au plus vers la fin de septembre,—juste pour la clôture de la saison de ces sortes de spectacles,—juste pour l'équinoxe d'automne!

—Attends au moins le printemps prochain! me disait-on de tous côtés autour de moi. Tu n'arriveras pas à temps pour faire une seule ascension cette année! Tu cours à ta ruine!

Je n'entendais même pas.—Et remplir la caisse future de ma Société—qui n'existait pas encore!...

La femme a conçu:—elle a gesté, l'enfant est à terme:

—Attendez! lui dit-on; nous allons chercher le docteur!

L'enfant, lui, n'attend pas!...

Aucun obstacle ne devait m'arrêter. Je ne prévoyais aucune des mille et une difficultés que j'allais trouver à chaque pas devant moi.—Calculer, couper, assembler et coudre en un mois un ballon double, de six mille mètres cubes, dont l'étoffe première, de qualité convenable et une, ne se trouvait peut-être pas dans toute la fabrique de Lyon;—faire établir l'immense filet, la nacelle,—une vraie maison d'osier,—le cercle, la soupape, l'appendice;—distribuer dans tous les détails de chacune de ces parties toutes les proportions et dispositions, de manière à supprimer dix fois pour une toute chance d'insuccès;—combiner et harceler l'action des divers corps d'ouvriers employés à l'ensemble, de telle sorte qu'il y eût coïncidence parfaite dans les termes d'exécution à jour fixe,—tout cela n'était que la première partie du programme.

Il faudrait trouver ensuite un emplacement favorable pour les ascensions,—choisir le nombreux personnel administratif,—préparer l'énorme et diverse publicité indispensable dans une opération de cette nature.

Enfin,—et surtout!—arriver avant la neige!—Car toutes ces nombreuses et pénibles victoires de détail, si victoires il y avait, ne feraient que mieux garantir une ruine homicide, si je n'avais encore la chance de tomber juste, à point nommé, sur quatre ou cinq dimanches de beau temps:—voilà ce qui, sauf omissions, restait pour compléter ma liste sommaire de desiderata...

Devant tant de difficultés, dont la plupart avaient le caractère d'impossibilités réelles, je ne pouvais manquer,—le Nadar en question étant donné—à me créer un embarras de plus,—et, en conséquence, je résolus de lancer immédiatement le premier numéro de—l'AÉRONAUTE, indispensable Moniteur de ma prochaine Société de Navigation Aérienne au moyen d'appareils PLUS LOURDS que l'air.

Je dois ajouter que je ne comptais pas—(je parle sérieusement!)—tirer ce premier numéro à plus de cent mille exemplaires...

Et aussitôt, de réunir ma copie...

—et d'esquisser avec mon ami La Landelle, pour servir d'en-tête à mon journal, le plus déraisonnable des croquis,—où l'on voit des hélices larges comme des écus de cinq francs enlever carrément des locomotives, et des ombrelles déployées déposer galamment à terre des aéronautes trop chanceux.

On me rendra cependant la justice de reconnaître que j'avais eu la modestie d'indiquer la date au bas du dessin:—1863!!!—et que j'avais prudemment escamoté derrière un nuage la partie la plus délicate du mécanisme de la machine...

Et je cours demander à mon cher et inépuisable Gustave Doré—cet Enfant du Miracle—et qui en est le père—de me crayonner sur son buis magistral, toute affaire cessante, l'impossible croquis.

Ce fut alors que je m'avisai, pour la première fois, de penser à un petit empêchement préalable, à la façon de cet inconvénient qui entravait si fâcheusement la brave jument de Roland dans l'exercice de ses merveilleuses qualités.

—La jument était morte.

—Je n'avais pas d'argent.

Or il s'agissait d'une dépense première de quelque chose comme une cinquantaine de mille francs, selon ce que j'entrevoyais.

Et, ainsi qu'il m'arrive généralement quand je me mets à entrevoir des chiffres, ces cinquante mille francs devaient être CENT MILLE à un moment donné,—pour atteindre finalement la somme de DEUX CENT MILLE au total...

Bien que la première objection dispense ici des autres, comme pour la feue jument, il me paraît convenable de dire pourquoi je n'avais pas deux cent mille francs,—ni cent non plus,—ni même cinquante.

Je n'éprouve à cet aveu pas même l'ombre d'un embarras.

De même que, de toutes les vertus ennuyeuses,—l'économie, la modération, l'impartialité,—la résignation me fut toujours antipathique, en sa qualité de vertu négative et sujette à horions,—de même, je n'ai jamais pu comprendre la pudeur, ainsi qu'ils disent, avec laquelle certaines gens cachent leur situation de fortune, bonne ou mauvaise, comme fait le chat qui vient de se délester.

J'ai toujours,—et je ne fais pas ici un jeu de mots photographique,—j'ai toujours vécu dans une maison de verre, attachant trop peu d'importance à l'argent qui se garde pour prendre la peine de dissimuler le fond de ma bourse, vide ou pleine.

—Il me semble que je vaudrai toujours mieux qu'«une différence,» que diable!

Il en est advenu que cette sincérité m'a souvent réussi comme si c'eût été ce qu'on appelle de l'habileté,—et certaines gens autour de moi, qui savent compter, ont calculé et m'ont assuré, en me faisant de la morale, que j'avais gagné dans ma vie quelque chose comme un million et demi ou deux.

Je n'en sais rien, mais je serais fort surpris si j'avais dépensé beaucoup plus du quart de cette affirmation,—de par l'opération fatale et éternelle qui fait qu'à certains de nous la pièce de cent sous coûte toujours dans les prix de vingt francs. Mes yeux n'ont jamais pu voir l'argent plat qui s'entasse: j'ai toujours vu l'argent rond, fait pour rouler.

Or, en deux mots, pour passer le plus vite possible sur ces détails tout personnels, lorsqu'après avoir licencié les actionnaires de mon premier établissement de photographie de la rue Saint-Lazare,—rue Saint-Nadar! disaient les cochers de remise,—en leur payant des dividendes de quatre-vingt-sept et fraction pour cent, j'étais venu m'installer au boulevard des Capucines,—j'avais la conviction de ne pas dépenser plus de trente mille francs dans cette nouvelle installation. J'en avais pris autour de moi cinquante mille,—par excès de prudence et me réjouissant de ma circonspection!

Il se trouva qu'un peu débordé dans mes présomptions, au lieu de trente mille francs, j'en dépensai—dépenses effectives et retards d'ouverture—deux cent trente:—juste cent quatre-vingt mille francs de plus que les cinquante mille francs, mon unique avoir.

Tout autre, je pense, devant cette batterie découverte, eût immédiatement arrêté son feu.

Le procédé élémentaire en pareil cas se trouvait tout indiqué.—On réunit ses actionnaires et on leur dit: «—Nous étions fous en vérité de croire que nous ne dépenserions que trente mille francs là où il en fallait deux cent trente! Nous nous sommes trompés de compagnie et il ne serait donc pas juste de me faire supporter à moi seul le premier inconvénient de notre propriété, en somme, commune. Or versez à nouveau ou—c'est moi qui vous verse!»

Si cette parole bien sentie a le malheur d'être mal comprise ou peu appréciée, alors, tout simplement, on liquide, on rachète, pour son petit compte, au quart de la valeur, et—c'est ainsi que se font les bonnes maisons!

Il faut bien que les gens qui me traitent d'original aient un peu raison, puisqu'il ne me vint même pas l'idée de ce moyen primitif, indiqué dès le prologue de l'École des Gérants,—une pièce qui ne quitte jamais l'affiche.

C'est moi qui rassurai mes actionnaires et je marchai tout seul au feu.

Au lieu de commencer avec le fonds de roulement indispensable à toute entreprise, j'entrais en campagne avec une dette immédiatement exigible de cent quatre-vingt mille francs!

Ceux qui savent combien est dur dans toute création industrielle ce qui s'appelle «l'essuyage des plâtres» apprécieront l'agrément que j'ai dû avoir et la vivacité d'évolutions qui me fut nécessaire dans ces terribles combats à la hache et au sabre.—Mais heureusement j'ai la vie dure!

Au bout de trois ans, j'étais déjà arrivé à payer cent mille francs, et partant, je n'en devais plus que quatre-vingt mille, qui se nettoyaient jour par jour, beaucoup plus facilement que les premiers cent, lorsque—pour hâter l'arrangement définitif de mes petites affaires—vint à passer tout près de moi ce dada de la Navigation aérienne qui trottait depuis si longtemps dans mes alentours.

Je sautai dessus, comme de juste,—et, la bête enfourchée, me voilà parti!...

Mais—malgré les graves embarras que je venais de traverser et dont je n'étais pas encore tout à fait délivré—je déclare qu'une fois aperçue, la nécessité d'improviser le capital nécessaire à la confection de mon ballon ne m'inquiéta pas une seule seconde.

Trouver à premier mot cinquante, cent mille francs pour un objet aussi raisonnable, me paraissait plus simple que de boire un verre d'eau.

Qui pourrait ne pas s'honorer d'apporter tout concours à une entreprise si gigantesque, d'un but si grand, si noble—et basée sur une pareille certitude de théorie?

Ce qu'il y a de plus curieux,—et ce qui me semble d'une invraisemblance féerique, aujourd'hui surtout, après ces derniers mois,—c'est que les trois premiers et les seuls hommes auxquels je m'adressai me répondirent OUI dès ma première parole.

La Foi soulève les montagnes, a-t-on dit justement.—Ma conviction entraînait tout avec elle.

Ma première visite avait été pour mon cher C...e, le plus sympathique et le meilleur des hommes. Ayant tout d'abord besoin d'un imprimeur, je voulais le premier de tous.

J'exposai à C...e ma théorie du Plus lourd que l'air, je lui racontai l'ordre et la marche que je me proposais, et en lui disant que, sans pouvoir énoncer de chiffres, j'aurais peut-être besoin de cinq ou dix premiers mille francs d'impression,—je lui proposai de se charger de ces travaux, dont il serait payé...—en actions de notre future Société.

C...e non-seulement consentit, mais il ajouta qu'il tenait à cœur et honneur de prendre de ses deniers comptants une part de mille francs.

Je refusai noblement les mille francs de mon généreux ami:—il fallait en réserver pour tout le monde, et sa souscription en travaux me paraissait suffisante pour un imprimeur seul.

En sortant de chez C...e, je passais devant son voisin, M. B...o. C'était l'occasion d'entrer en courant.

B...o, que l'intelligence financière n'a pu dépouiller des autres, et qui avait d'ailleurs de vieilles tendresses pour les ballons, B...o me reçut à merveille et m'autorisa à compter sur lui.—Du quantum, je ne m'inquiétais guère.

Le soir même, je partais pour Bade.

Pourquoi Bade plutôt qu'ailleurs?—Je n'en sais rien du tout. Je ne connaissais pas, je n'avais même jamais vu l'homme que j'allais y trouver.—Pourquoi alors m'adresser à celui-ci, si éloigné, plutôt qu'à tout autre sous ma main?

—Je serais bien embarrassé pour le dire.—Mais j'étais sûr de ne pas me tromper.

Et en effet!

Sans même changer de costume de voyage, je cours en arrivant chez M. B...t.—Je lui expose le Plus lourd que l'air que vous savez, avec une lucidité parfaite.

M. B...t m'écoutait avec attention.—Quand j'eus fini:

—Vous devez avoir raison, me dit-il. Inscrivez-moi pour DIX MILLE FRANCS.

Dix mille francs!

Un homme qui n'est ni roi ni prince, qui n'a pas même le plus pauvre petit «de» devant son nom!

Je serre la main de ce galant homme.

—C'est à Bade que j'inaugurerai mon ballon! lui dis-je. Vous payez votre stalle trop largement pour que je ne vous apporte pas le spectacle à domicile.

Et je reviens sur Paris à tire-d'aile.

Je ne me couche plus ni ne m'assieds. J'ai trouvé presque du même coup les mille et mille mètres de soie, bien solide et une.—Un jeune géomètre, M. Tisseron, passe deux nuits et trace nos épures, sur lesquelles les deux Godard n'ont plus que la peine machinale de tailler les immenses fuseaux.—Des placards de toutes couleurs s'épanouissent de trois en quatre jours sur les murs de Paris, convoquant toutes les ouvrières en disponibilité à l'établissement du Chalet, dont on nous a loué aux journées la salle de danse.—La femme et la belle-sœur de Louis Godard—deux perfections comme ordre, travail, activité—embrigadent toutes celles qui se présentent et dirigent merveilleusement ce difficile ensemble,—non pas à la façon du chef d'orchestre amateur qui indique de son bâton distrait la mesure, mais le violon en main et donnant le la les premières.

Cependant le reste s'est mis en route et trotte bon train.

Le filet est commandé à la première maison de corderie, dont le chef, M. Yon, aéronaute passionné lui-même, apporte à la confection un intérêt d'artiste.

Un hangar de planches, dressé en une matinée, abrite déjà l'équipe de vanniers qui, sous la direction de leur habile patron, Fortuné, tressent avec le câble, le rotin et l'osier, la maison à deux étages à l'italienne qui nous emportera.

La soupape est commandée.

Le cercle est en main.

Tout va bien!

Le moment est venu, tout juste: je cours au chemin de fer de l'Est, j'écris aux chemins de fer allemands, j'écris au grand-duc de Bade.

Hélas! nous ne partirons pas de Bade!

La très-bienveillante administration du chemin de fer de l'Est a bien vite compris que cette inauguration attirera bon nombre de voyageurs sur la ligne et par l'organe de son secrétaire modèle, mon ancien confrère en journalisme Gireaud, elle m'a accordé le libre transport pour mes produits chimiques,—car il s'agit là de fabriquer notre hydrogène sur place, ce qui n'est pas une petite affaire.

Mais les chemins allemands me refusent la même franchise, et le sourd Zolwerein ne me dispensera même pas des frais de douane.

D'autre part, la maison de produits chimiques Quesneville de Paris et une autre importante maison de Strasbourg reculent devant l'exiguïté du délai.

Disons, en passant et entre mille autres détails oubliés ou négligés, que, sous la savante direction de M. Barral, j'ai été remplir à Grenelle un petit ballon d'expériences, au moyen des appareils Lemaire pour l'improvisation du gaz.—Malheureusement, ces appareils ne peuvent produire l'énorme quantité qui m'est nécessaire.

Notes in this chapter

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