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A la recherche d'une perle

TROISIÈME PARTIE

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I LA PERLE CACHÉE

En cette brumeuse journée de janvier, moins froide que sombre et humide, les passants se hâtaient vers les demeures des parents, des amis, auxquels ils allaient porter leurs souhaits, leurs cadeaux de nouvel an.

Quel cataclysme immédiat ne faudrait-il pas, en effet, pour que le Parisien, dérogeant à l’usage traditionnel, s’abstînt de visiter les morts le 1er novembre, les vivants le 1er janvier ?…

Pour la troisième fois depuis la guerre, une année commençait…, et cette année 1917 ne devait pas encore être celle qui verrait la fin de la terrible épreuve, le retour d’une juste paix !

Mais la pauvre humanité n’en savait rien, et cette ignorance l’aidait à vivre, à faire face aux devoirs, aux sacrifices quotidiens. Bien qu’un changement de millésime ne soit qu’une convention, au commencement de chaque année l’espoir frémit dans nos cœurs… Nous saluons comme une libératrice cette figure voilée, et parce qu’elle se tait, nous croyons qu’elle accède à tous nos désirs.

Maurice Valteyre, lui aussi, s’abandonnait à cette illusion, espérant de nouveau rencontrer cette perle introuvable qu’il était las de chercher.

Il le comprenait désormais : on ne peut demander à personne de vous marier, lorsqu’on prétend rester fidèle à un type idéal que l’on serait d’ailleurs assez embarrassé de définir.

« Mais, songeait-il, si jamais le destin la met en ma présence, je la reconnaîtrai à l’émotion de mon cœur. »

En attendant, il se hâtait, lui aussi, avec des bonbons et des fleurs, impatient de se retrouver dans le petit salon héliotrope, le seul où, depuis la mort de sa mère, il eût savouré la douceur du foyer.

Il était d’autant plus impatient de revoir sa tante que divers empêchements s’étaient opposés, depuis quelque temps, à leur réunion du dimanche ; en dernier lieu, c’était elle qui lui avait adressé un pneumatique, l’avertissant qu’elle ne serait pas à la maison : un petit blessé à visiter dans un hôpital auxiliaire, puis « une pauvre enfant, bien intéressante », qu’elle devait aller recevoir à la gare, occuperaient son après-midi. Et Maurice, tout en rendant hommage à la maternelle charité de Mme Brumme, s’était senti un peu jaloux de ses protégés.

Aujourd’hui, enfin, ce serait son tour. Quelle joie délicate il avait eue à choisir le coffret de satin mauve perlé d’une branche de gui, renfermant d’exquis chocolats à la violette, et le gros bouquet de violettes sombres, fraîches et odorantes, sa fleur préférée, qui semblait en deuil comme elle, et qui répandait aussi les plus doux, les plus purs effluves.

La femme de ménage de Mme Brumme ouvre la porte à Maurice :

— Entrez, monsieur… Madame vous attend.

L’après-midi triste et fuligineuse touche à sa fin ; une lueur blonde filtre dans la minuscule antichambre… Le cœur de Maurice vole vers cette lampe comme un papillon. Il pousse la porte entr’ouverte du cher petit salon héliotrope.

— Tante Marie, daignez recevoir mes souhaits…

Mais les notes chaudes et joyeuses qui vibraient dans sa voix s’éteignent aussitôt. Mme Brumme n’est pas seule.

— Bonjour, mon cher enfant. Toujours des gâteries !… Tu abuses de mon faible pour les violettes… Mais ce coffret est trop joli !… Enfin, ma petite amie croquera les bonbons. Ne vous sauvez pas ainsi, mon enfant… Laissez-moi vous présenter mon neveu Maurice…

Au salut du jeune homme, dont le regard surpris ne la quitte pas, la « petite amie » répond avec une brusquerie un peu effarouchée. Elle regarde la porte du salon comme une hirondelle capturée qui aperçoit une fenêtre ouverte.

— Madame, murmure-t-elle, si vous le permettez, je vais écrire à M. l’Abbé et à Maryvonne… Et puis Mlles Marnière m’ont envoyé une carte si gentille…

Mme Brumme sourit malicieusement :

— Que d’obligations vous vous découvrez soudain, chérie ! Eh bien, soit, allez faire votre correspondance… Vous trouverez tout ce qu’il faut dans le petit bureau de ma chambre.

A peine était-elle sortie, que Maurice murmura d’une voix basse, mais pathétique :

— Oh ! tante Marie…, c’est mal, très mal ! Pourquoi me l’avoir cachée ?

— Que veux-tu dire ? demanda madame Brumme avec un étonnement sincère.

— Cette jeune fille ?… Qui est-elle ? Excusez mon indiscrétion, si c’en est une…

— Oh ! tu n’es nullement indiscret : Jeanne Ferval est une orpheline doublement intéressante ; bien que, par miracle, elle n’ait été blessée que légèrement, elle peut compter parmi les victimes de la barbarie allemande…

— Racontez-moi cela, ma tante ; vous m’intéressez plus que vous ne sauriez le croire.

Ainsi sollicitée, Mme Brumme résuma les faits que nous connaissons, jusqu’à la catastrophe de Green-House.

— Mr et Mrs Littlebee sont morts… Leur servante, grièvement blessée, était à peine hors de danger, quand Jeanne a quitté l’Angleterre. Pour ce qui est de ma petite amie, elle a été, je le répète, miraculeusement épargnée, car son lit est resté suspendu dans le vide, contre l’unique pan de mur, sur le seul fragment de plancher qui ne se soit pas écroulé… Mais elle a été blessée par des éclats de vitres et la chute de quelques moellons. A peine rétablie, la pauvrette m’a confié son grand désir de revoir la France. Comme sa belle-mère n’a jamais eu aucune amitié pour elle, il n’y avait que moi qui pût lui offrir l’hospitalité.

— Je reconnais là votre exquise bonté, dit vivement Maurice. Et… vous comptez la garder auprès de vous ?

— Aussi longtemps qu’elle le voudra ; vois-tu, mon ami, la présence d’une jeune compagne n’est point à dédaigner ; je me fais vieille, dit-elle avec un fin sourire.

— Tante Marie, je commence à soupçonner que les saintes pouvaient être coquettes…

— Ah ! je ne suis pas plus coquette que sainte… Il n’est pas besoin de compter quatre-vingts hivers pour devenir semblable à ces idoles de l’Écriture, « qui ont des yeux et ne voient point… » Jeanne remplace avantageusement mes lunettes…; sa jeune mémoire, ses pieds alertes suppléent les miens… Je t’assure que je lui suis redevable…

Maurice Valteyre se laissa glisser près de Mme Brumme, un genou ployé sur le coussin qui était aux pieds de cette dernière :

— Tante Marie, vous seriez donc fâchée, si je vous l’enlevais ?…

— Que veux-tu dire ?…

— Ne le devinez-vous pas ? Je viens de reconnaître celle que j’ai si longtemps cherchée.

— Jeannette ! s’écria Mme Brumme, aussi surprise que si elle eût vu un chercheur d’oiseaux rares tomber en extase devant une moinelle. Tu ne parles pas sérieusement ?…

— Il serait pour le moins singulier que je plaisantasse à ses dépens… et aux vôtres !…

— Mais Jeannette est une pauvre orpheline. La vie mondaine de Mme Ferval ayant réduit à néant la modeste fortune du ménage, elle n’a rien hérité de son père. La veuve elle-même se trouverait plus qu’embarrassée, sans l’assurance qu’elle avait eu la précaution de faire contracter à son profit par M. Ferval.

— Que n’importe ! Le mariage n’est pas une affaire pour moi… Je suis, en cela, très Américain. Là-bas, l’esprit pratique n’intervient pas dans la question sentimentale… Et le désir de la fortune n’est peut-être fait, chez les Yankees, que de leur dévouement à la compagne élue, du désir chevaleresque d’aplanir pour elle toutes les difficultés de la vie, de verser sans compter, entre ses petites mains, beaucoup d’or pour de royales parures et de royales aumônes.

— Mais… mais…, balbutie Mme Brumme dont la surprise ne fait que s’accroître, tu semblais si difficile… Jeannette n’est pas jolie…

— Qu’importe encore, puisqu’elle me plaît ! Ne vous rappelez-vous pas que je déchiffre un visage à première vue ? D’ailleurs, ne suis-je pas grandement aidée par votre récit… Cette jeune fille, élevée loin du monde entre un grand-père érudit, un vieux prêtre et une vieille bonne, doit avoir une âme d’une pureté rare… Sa fermeté de décision, dans ce qu’elle a cru son devoir, ne me frappe pas moins… A dix-huit ans, avoir eu le courage de partir ainsi, en silence, en acceptant d’être mal comprise, mal jugée, plutôt que de se plaindre des siens et de troubler le repos de son père… Non, cela n’est pas le fait d’une âme vulgaire. En elle, rien de factice ; le sentiment gît profondément au cœur… Bienheureux celui qui saura l’en faire jaillir ! J’aime cet instinct de timidité un peu farouche, qui est celui de l’oiseau libre, de la fleur des sous-bois, de la source fuyante et secrète. Enfin, elle vient d’échapper, par miracle, à une épouvantable catastrophe, ce qui achève de la rendre émouvante. J’étais difficile, dites-vous ? Mais je cherchais bien moins la beauté, les qualités brillantes, que cet indéfinissable charme d’où naît la tendresse… C’est elle, vous dis-je…, une petite perle grise… Mais une perle !… Je lui ferai un doux nid. Elle n’aura que moi au monde ?… Tant mieux… Je suis égoïste et jaloux, vous le voyez. Elle est pauvre… Eh bien, je travaillerai pour lui gagner une fortune !…

Mme Brumme, qui, jadis, avait aimé entre tous le conte de Cendrillon, commençait à revenir de son étonnement.

— Tu oublies de te demander, observa-t-elle en souriant, si Jeannette consentira, pour tes beaux yeux, à quitter la France et sa vieille amie…

— C’est vrai, fou que je suis !… Permettez-moi, du moins, d’essayer de la conquérir…

— Réfléchis mûrement, mon ami ; songe que cette enfant n’a plus d’autre protection que la mienne, d’autre asile, en ce moment, que ma maison, et qu’à vingt-deux ans, son cœur, son imagination même, je le crois, sont vierges de tout sentiment romanesque… A quelle prudence ne suis-je donc pas tenue envers elle !

— Ma tante, déclara Maurice avec une gravité émue, donnez-moi cette preuve de confiance ; faites-moi cet honneur de ne pas me fermer votre maison parce qu’elle renferme ce trésor précieux : une vraie jeune fille. Je serais un misérable si je cherchais à conquérir sa sympathie avant d’être bien sûr de l’aimer pour la vie… Mais je ne crois pas me tromper… et je vous demande de me la laisser connaître… puis essayer de l’apprivoiser sous vos yeux.

— Soit. J’ai confiance en ta délicatesse… Tu viendras donc le dimanche, comme par le passé… Et pour commencer, tu dînes ce soir avec nous.

II DIALOGUE ENTRE DEUX SŒURS

Six mois plus tard, par une belle et chaude soirée de juin, Marguerite et Henriette Marnière prenaient le frais dans le jardin de Bourg-la-Reine.

En plein jour, ce petit jardin si soigneusement entretenu, si fertile, où les arbres donnaient à la fois de l’ombrage et des fruits, était la riante image d’une vie bien employée. Mais, le soir, il s’enveloppait du charme rêveur et mystérieux dont l’ombre revêt même les jardins de banlieue. Les deux sœurs subissaient, à leur insu, une transformation analogue. Ce n’étaient pas seulement leurs simples robes blanches qui prenaient un aspect poétique… Leur imagination ouvrait ses ailes tandis qu’elles contemplaient le ciel diamanté ; cette obscure clarté qui tombe des étoiles évoquait moins à leur souvenir le récit épique du Cid que l’étoile de Mireille pointant au firmament de la jeunesse et des pures amours. Et, suivant la pente de leur rêverie, elles parlaient à mi-voix de deux couples de fiancés…

Ce n’étaient, à vrai dire, ni Roméo et Juliette, ni Paul et Virginie, Vincent et Mireille,… ni aucun de ceux que l’art littéraire et musical a doués d’une vie idéale : les deux sœurs avaient vu se dérouler tout près d’elles, dans le cadre moins prestigieux de l’existence réelle, ces simples romans d’amour qui possédaient la double supériorité d’être vrais et de « bien finir »… L’un avait pour héros le jeune parent et la protégée de Mme Brumme : Maurice Valteyre et Jeanne Ferval ; l’autre, leur propre cousine Marie-Louise et l’un de ses blessés ; car Marie-Louise, lasse de la vie inutile, un peu ridicule, de « demoiselle à marier » mondaine et sans dot, avait fini par obtenir de sa mère l’autorisation de suivre les cours de la Croix-Rouge et de soigner les blessés de la guerre dans un hôpital de Paris. Très vite, bien que novice dans la pratique, elle avait fait apprécier son zèle, son intelligence, son sang-froid. Sa nature énergique, agissante, semblait là dans son véritable élément. Elle n’avait eu, certes, aucune arrière-pensée de flirt ni de mariage, en mettant sur sa jolie tête blonde la coiffe d’infirmière… Mais, comme il arrive souvent, le bonheur d’un amour partagé était venu à elle sans qu’elle le cherchât.

Son mariage serait, d’ailleurs, un vrai mariage de guerre, avec tout ce que ces unions comportent d’acceptation généreuse. Après de longues et cruelles souffrances, le fiancé de Marie-Louise sortait de l’hôpital amputé d’un bras. Par bonheur, cette mutilation glorieuse ne nuirait pas à son avenir. Il allait reprendre sa chaire de professeur d’histoire au lycée de Pau.

— Je comprends que Marie-Louise ait accueilli sans hésitation la demande de Jean Fabrice, conclut Henriette, après que les deux sœurs eurent rappelé, pour le plaisir de se les raconter l’une à l’autre, les incidents de ce petit roman vécu.

— Au physique, il est fort bien, avec sa pâleur intéressante, son front et ses yeux de penseur… Et sa conversation ne dément pas son aspect ; c’est l’homme à la fois intelligent et modeste, qui ne cherche jamais à produire un effet, mais qui se tait plutôt que de dire des banalités.

— Certes, observa Marguerite, l’intelligence et une physionomie sympathique sont exigibles chez un mari : mais elles ne suffiraient pas à assurer le bonheur… Réjouissons-nous, pour notre cousine, de ce que son fiancé possède en outre la foi, le courage, la délicatesse du cœur. Marie-Louise sera heureuse… Elle le mérite.

— Oh ! oui, j’en suis bien contente aussi. Et, reprit Henriette d’un air malicieux, sais-tu que les dédains de Georgette, à l’égard de son futur beau-frère, me rappellent un peu ceux du renard de la fable ? A l’entendre, Jean Fabrice a les épaules voûtées du rat de bibliothèque… et la seule pensée d’une mutilation cause à Georgette une répugnance invincible…

— Pauvre Georgette ! murmura sérieusement Marguerite.

— Pourquoi « pauvre Georgette » ?

— Parce qu’elles sont réellement à plaindre, les rares jeunes filles auxquelles la guerre n’aura rien appris !… Et aussi pour ce que tu sais bien, fit-elle peinée et gênée de formuler un blâme.

— Oui, l’enseignement de Minerva a porté ses fruits : elle veut entrer au théâtre et a obtenu de tante Valérie l’autorisation de se présenter au Conservatoire.

— Souhaitons-lui d’échouer !…

Et aussitôt ces vierges sages, si bonnes, si charitables, qu’elles eussent voulu partager l’huile de leurs lampes avec les pauvres imprudentes, détournèrent leur pensée de ce qu’elles ne pouvaient que déplorer, dans la sincérité de leurs principes.

— Le mariage de Jeanne Ferval, reprit Henriette, est une autre jolie histoire vraie, et elle a tout le piquant de l’imprévu, Mme Brumme nous l’a contée. C’est, comme elle le dit, une véritable réédition du conte de Cendrillon.

— Moins la marraine-fée… et les robes d’or.

— Mais si : la bonne fée, c’est madame Brumme… Quant aux robes d’or, elles gâtent plutôt la touchante figure de Cendrillon…, ne trouves-tu pas ?

— Tu as raison. Espérons donc que, malgré son grand désir de la rendre riche un jour, M. Valteyre saura laisser à Jeannette toute sa simplicité… Mais n’est-ce pas curieux, providentiel et charmant ? Ce jeune homme, que l’on croyait et qui se croyait lui-même si difficile à satisfaire, voit inopinément Jeanne Ferval chez Mme Brumme… Et l’étincelle jaillit aussitôt… Pourquoi ? Nul ne le saurait dire ; il avait certainement rencontré des jeunes filles plus jolies, plus gracieuses, plus expansives… Aucune ne lui avait plu. Mais, derrière ce petit masque boudeur, avec un vrai don de divination, il découvrait une âme exquise.

Henriette approuva :

— Il ne se trompait pas ! Plus on connaît Jeanne, plus on apprécie son intelligence et son cœur… Mais il ne suffisait pas de la rencontrer ; il fallait gagner sa confiance et lui plaire… Chose assez difficile ; car Mlle Cendrillon était encore plus fuyante que celle à la pantoufle… Mais, orpheline à vingt-trois ans, elle a bientôt compris la douceur d’être aimée avec un entier dévouement… Cela doit lui sembler un rêve, après tant d’épreuves !…

— Marie-Louise et Jeanne seront heureuses, répéta Marguerite ; mais pas plus que nous, Henriette !… Jamais plus que nous… Le trésor d’affection que nous possédons est si grand !

— Oh ! répondit doucement la cadette, si je pouvais t’ouvrir mon cœur, tu n’y trouverais pas un atome d’envie ni de regret, bien que Mme Brumme ait songé à l’une de nous pour son jeune cousin. Ni l’une ni l’autre nous n’aurions voulu le suivre aux États-Unis… Il ne nous serait même pas possible d’accepter un mariage dans une ville de province, comme notre cousine Marie-Louise… A moins que maman consentît à y vivre aussi ? Mais non… Cela lui ferait trop de peine de quitter sa maison, ses souvenirs…

— Nous devons tout à maman, déclara Marguerite avec cette espèce de ferveur qu’elle mettait dans ses convictions et dans ses sentiments.

Et levant ses grands yeux noirs, comme inspirés, vers le ciel de velours sombre où scintillaient les étoiles :

— La sagesse divine éclate, avec la bonté, dans l’arrangement de nos petites vies… A chacune sa part de joies : l’orpheline isolée connaîtra l’affection d’un mari et la tendresse des enfants… Et nous, Henriette, non seulement nous avons une mère incomparable, mais nous sommes deux sœurs si unies !

— Oui, fit Henriette en appuyant sa tête blonde contre la tête brune de Marguerite ; nous nous tiendrons compagnie, comme ces vieilles sœurs désuètes et touchantes, toujours habillées pareil à plus de soixante-dix ans… avec le même petit bouquet de fleurs posé exactement de la même façon sur leur chapeau… Chérie, je ne te demande qu’une chose : nous varierons un peu. Notre petit bouquet, nous ne le placerons pas tout à fait du même côté, tu veux bien ?… Oui, reprit-elle, pensive, tel sera notre doux et paisible avenir, à moins que…

Elles se turent un instant. Le souffle parfumé du soir caressait leurs fronts… Les fleurs et les oiseaux dormaient. Le sifflet aigu du chemin de fer déchira soudain le silence de la nuit, comme l’imprévu modifie parfois, étrangement, nos prévisions d’avenir. Et, si sincèrement, si tendrement soumises qu’elles fussent à leur sort probable, elles se disaient tout bas que, si cependant, l’une d’elles rencontrait sur sa route un autre Jean Fabrice ou un autre Maurice Valteyre, habitant Paris, qui lui permît de voir très souvent leur mère, il serait doux de connaître toutes les affections de la vie… Dans leur esprit se dessinait en même temps la figure encore un peu vague, mais sympathique, d’un ami de Jean Fabrice rencontré au dîner de fiançailles de Marie-Louise, et qu’elles reverraient à son mariage : un officier de la Grande Guerre, puisque tous les jeunes hommes de ce temps héroïque sont officiers ou soldats.

Marguerite, avec son abnégation habituelle, formait le souhait que, si l’une d’elles seulement devait être aimée un jour, ce fût Henriette, parce que son cœur renfermait une telle tendresse pour les tout petits… et qu’elle, Marguerite, avait « sa musique » !

— Il faut rentrer, mes enfants !… L’air commence à être trop frais, dit tout à coup la voix de Mme Marnière.

Elle venait d’apparaître sur le perron, où se détachait sa silhouette mince et noire.

Et les deux silhouettes blanches, enlacées, sortirent de l’ombre du jardin, laissant derrière elles les rêveries, l’inconnu de l’avenir, pour rentrer dans le présent, dans la maison tutélaire, où le devoir et le bonheur ne faisaient qu’un pour elles.

III DIALOGUE ENTRE DEUX FIANCÉS

Le même soir, presque au même moment, Maurice et Jeanne causaient, eux aussi, sur le balcon de Mme Brumme ; leur mariage devait avoir lieu quinze jours plus tard ; aussi Maurice avait-il l’autorisation de voir souvent sa fiancée.

Mme Ferval continuant à se désintéresser complètement de sa belle-fille, l’orpheline n’avait donc, pour lui servir de chaperon, que Mme Brumme, laquelle s’acquittait maternellement de ce soin. Du mouvement régulier, presque automatique, que donne la grande habitude, Mme Brumme avait tricoté jusqu’aux dernières lueurs du jour (car le quatrième hiver de guerre s’annonçait comme certain). A présent que ce long jour de juin faisait place à la nuit tiède et lumineuse, elle avait laissé son ouvrage, et, les mains croisées sur les genoux, elle regardait les fiancés dont les sveltes silhouettes se dessinaient contre la barre d’appui du balcon. Jeanne, guidée par ses conseils, et aussi par ce goût féminin, qui s’éveille chez les moins coquettes avec le légitime désir de plaire, savait allier maintenant la grâce à la simplicité. Un long ruban de velours noir ceinturait sa robe de léger crépon blanc, qui découvrait des pieds d’une gentillesse naguère ignorée : deux véritables pieds de Cendrillon, en petits souliers de velours… Sur l’ambre de son cou flexible et délicat luisait la ligne d’or d’une chaînette, à laquelle était suspendue une pieuse et artistique médaille, présent de Maurice. Il n’était pas jusqu’à ses cheveux, simplement enroulés derrière sa tête petite et bien modelée, qui ne rappelassent la souple coiffure des jeunes filles grecques.

En un mot, l’humble chrysalide, si longtemps terne et recroquevillée, se révélait papillon, à l’aurore de son bonheur,… et ce papillon en valait bien un autre.

Pour Maurice, ce n’eût pas été assez dire : elle possédait l’incomparable charme de celle qu’on aime uniquement et pour la vie.

Il y avait dans son affection pour elle un sentiment infiniment délicat : l’attendrissement né des malheurs de cette jeune fille et l’attrait bien connu de tous ceux qui ont dû gagner peu à peu la confiance d’une petite créature effarouchée : enfant ou passereau,… jeune fille ou biche furtive…

Jeannette était depuis longtemps apprivoisée, et ce n’était pas seulement sa silhouette dont la grâce se dégageait ; sa physionomie s’était, elle aussi, transformée… A l’inconsciente moue qui lui donnait l’air d’un enfant chagriné, avait succédé ce vague et frémissant sourire qui, à tout propos, semble dire : « Je suis heureuse !… » Au fond de ses prunelles couleur café fort, comme celles de l’aïeule créole et de l’impératrice Joséphine, se révélaient des profondeurs dorées et lumineuses, et ses traits mignons étaient embellis par leur expression suave et touchante.

Les fiancés causaient… Comme tous ceux qui les ont précédés, comme tous ceux qui les suivront, tant que le monde sera monde, ils parlaient d’eux-mêmes ; ils rassemblaient leurs souvenirs frais éclos pour s’en tresser des liens et des couronnes, tels des enfants dans un champ de pâquerettes,… car l’amour heureux s’accompagne toujours de puérilités. Mais ils parlaient aussi de choses graves ; comment en eût-il été autrement ? Ce jour même, Paris venait d’acclamer les premiers soldats américains débarqués en France, précurseurs de la grande force qui devait, un jour prochain, servir d’instrument à la Justice de Dieu… Et Maurice, voyant se réaliser l’espoir qu’il exprimait l’année précédente, saluait avec joie l’intervention généreuse du grand pays qu’il avait adopté pour sa seconde patrie… Il répétait à Jeanne l’éloge qu’il en avait fait à Mme Brumme :

— Nulle part, conclut-il, la femme n’est à la fois aussi libre, et aussi respectée. J’espère, Jeannette, que vous vous plairez à New-York, quand nous irons nous y installer après la guerre… Ce nouvel exil ne sera d’ailleurs pas complet… Tous les ans, nous ferons un voyage en France, je vous l’ai promis, afin de voir notre bonne tante Marie et votre pays de Bretagne,… votre vieille Maryvonne,… la tombe de votre cher grand-père…

Jeanne leva sur son fiancé un regard chargé de reconnaissance ; mais il savait si bien y lire, qu’il reprit aussitôt avec inquiétude :

— Est-ce que cette idée de départ vous cause déjà du chagrin ?

— Non, fit-elle avec sincérité, puisque je serai avec vous, et que nous verrons la France chaque année… Mais…

— Achevez, ma chérie, vous pouvez me parler en toute confiance.

— Eh bien, je me demande parfois… Pardonnez-moi, Maurice, si je me trompe… Je suis bien incompétente en ces questions et en beaucoup d’autres…

— Oh ! ma chérie, je vous dirai comme Alceste à l’auteur du sonnet : Nous verrons bien…

— Je me demande, reprit-elle lentement, si la France n’aura pas besoin de tous ceux de ses fils qui survivront à cette terrible guerre ?… Vous lui avez offert votre vie et donné de votre sang ; vous consacrez tous les jours votre intelligence à la doter d’instruments de victoire. Mais, si vous aviez le bonheur de posséder encore votre mère, la quitteriez-vous, au lendemain d’une grave maladie, même pour retourner auprès de la meilleure, de la plus généreuse hôtesse ?…

Maurice prit, sans répondre, la main de Jeanne entre les siennes, et, comme un gage tangible de son bonheur, il effleura du bout des doigts le mince anneau d’or et la perle fine de la bague de fiançailles.

— Petite Jeanne ou le devoir !… murmura-t-il avec ce léger sourire qui n’était chez lui que le masque bien transparent de l’émotion ; vous parlez mieux qu’un livre, Jeannette… Vous parlez comme une conscience. La question que vous soulevez s’est déjà formulée en moi, depuis quelque temps. Mais la réponse dépendra des circonstances… Voulez-vous me faire crédit, my dearest, et croire qu’après la guerre, comme maintenant, mon devoir de Français passera toujours avant mes intérêts particuliers ?…

— Oui… Et je vous en aimerais davantage, si je ne l’avais toujours cru.

Il y eut entre eux un doux silence. Maurice considérait avec une joie égale les deux faces de leur avenir. Il savait que Jeanne l’aimait assez pour le suivre au bout du monde et s’y trouver heureuse… Mais il l’admirait de renoncer au besoin, sans un regret, à l’espoir d’une vie large, par une délicate et filiale tendresse envers la France.

— Ah ! reprit-il, je vous avais bien devinée, ma chère petite perle ambrée !…

— De petit sou de cuivre, me voilà devenue perle, murmura Jeannette dont le sourire se nuançait de mélancolie au souvenir de son grand-père.

Les joies de cette enfant seraient toujours comme tamisées d’une brume légère par les souvenirs qu’elle gardait fidèlement ; Mr et Mrs Littlebee et Green-House, ce nid verdoyant si tragiquement détruit, avaient souvent une part de ses pensées… Et, bien qu’elle pût se dire que les bons vieux époux n’avaient pas eu la douleur de se survivre l’un à l’autre, que leurs âmes de justes avaient sans doute rejoint l’âme innocente de la petite Mary blonde et rose du portrait, son cœur se serrait douloureusement, à l’évocation de leur dernière soirée !…

....... .......... ...

Les longs jours de juin et les nuits claires qui les prolongent semblent faits pour favoriser les interminables causeries de deux fiancés, accoudés à un balcon. Ils prenaient plaisir à se répéter les détails de leur avenir immédiat, déjà fixé depuis des semaines… Le bon abbé Lejal, malgré sa précaire santé, viendrait de Quimper pour bénir le mariage de celle qu’il avait vue tout enfant… Puis le jeune ménage s’installerait provisoirement dans un petit appartement, situé au-dessus de celui de Mme Brumme, qui s’était trouvé vacant juste à point.

Une brise fraîche et caressante leur soufflait au visage. Un nouveau silence régna entre eux, tout rempli de choses douces, indicibles… Jeanne, cependant, les exprima en murmurant :

— Oh ! Maurice, comme grand-père serait heureux s’il nous voyait !… Mais je sens qu’il nous voit en effet, et qu’il vous aime, lui aussi.

IV DIALOGUE ENTRE DEUX AMES

Pendant que les jeunes gens causaient ainsi, Mme Brumme gardait une immobilité de portrait. A voir ressortir, sur sa robe noire, la pâleur de ses mains blanches, et l’ombre, qui s’amassait dans la pièce, noyer les traits de son visage, on eût dit que Henner avait collaboré avec Carrière.

La mère d’Alexis avait rempli son rôle de bonne fée auprès de la petite Cendrillon et donné à Maurice la perle tant cherchée. Le sentiment qu’elle éprouvait ressemblait à celui des bons ouvriers d’autrefois, quand ils avaient achevé un chef-d’œuvre. Mais il s’y mêlait, en outre, une satisfaction plus secrète et plus subtile.

En face d’elle, au-dessus de la double silhouette des jeunes gens penchés l’un vers l’autre, la fenêtre ouverte sur le balcon offrait à sa vue un fragment de ciel, sur lequel étincelait une étoile pure comme un diamant, vivante comme un regard.

Mme Brumme, n’ayant que de confuses notions d’astronomie, ignorait le nom de cette étoile, qu’elle voyait fleurir chaque soir dans son coin de ciel… Quand elle était une toute petite fille, on lui disait, en lui montrant la voûte constellée :

— Ce sont les yeux des anges qui nous regardent.

Plus tard, son esprit, empreint d’un doux mysticisme, avait accueilli l’hypothèse, nullement incompatible avec la foi chrétienne, que ces sphères radieuses pouvaient être la demeure des Anges et des Bienheureux. Et, maintenant que tous ceux qu’elle a aimés : parents, époux, enfant, ont quitté cette terre, elle contemple pensivement ce diamant solitaire dans l’infini.

Certes, ils sont doublement à plaindre, les pauvres insensés qui vont demander l’illusion d’une chère présence aux pratiques suspectes du spiritisme, cette forme grossière et déchue du spiritualisme !… Mme Brumme, ce soir, converse silencieusement avec une âme, qu’elle croit sentir tout près d’elle… Et si c’est une illusion, c’est Dieu Lui-même qui la lui donne…

— Alexis, depuis plus de cinq ans, j’ai prié, agi, vécu pour toi… Le plus dur, vois-tu, ç’a été de sourire à d’autres jeunes êtres, pleins d’espoir, de vie, d’avenir… Tu n’en es pas jaloux, mon chéri ?

— Non… oh ! non !…

— Quand j’ai donné à un enfant tes livres, devenus pour moi des reliques, j’ai accompli un vrai sacrifice. Cet enfant, qui se montre brave, aujourd’hui, comme tu l’aurais été, je suis allée le voir, sur son lit de blessé… J’ai baisé son front pâle… Et c’était ton front que je croyais voir… J’ai pleuré avec sa mère… Et c’était toi que je pleurais… Mais ce qui m’a été le plus pénible, c’est de me réjouir avec elle, quand Roger est revenu à la vie ; c’est d’apporter des fleurs, des fruits des gâteries sur ce lit de convalescent…

— Sois bénie de l’avoir fait !…

— A présent je vais donner pour femme à Maurice, le compagnon de ton enfance, l’orpheline que j’ai accueillie sous mon toit…

— Sois bénie de l’avoir fait !…

— Je continuerai, mon aimé… Il ne se passera pas un seul jour où je ne cherche, comme une glaneuse, un peu de bien à faire en ton nom… Ah ! dis-moi que mon espoir ne m’a pas trompée : que ta dernière pensée a été pour Dieu, qu’il t’a pardonné…

Elle s’arrêta, tremblant de toucher aux secrets divins de la Miséricorde…

L’étoile scintillait, éblouissante et pure… Et la voix immatérielle qu’elle entendait dans son cœur lui répondait tout bas :

— Dieu exauce toujours la prière d’une mère !

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