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A la recherche d'une perle

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I UN NEVEU D’AMÉRIQUE

Mme Brumme fixe son regard, un instant illusionné, sur la table où elle vient de disposer elle-même deux couverts, avec cette délicate coquetterie qui est le poème en action de l’hospitalité. La nappe, dont les broderies ajourées se détachent sur le transparent rose pâle, semble rebrodée de teintes plus vives par une jonchée d’œillets naturels et de pétales de roses. Dans la petite jardinière d’argent ciselé, qui en décore le milieu, le réséda sertit, de ses fines nuances vertes, des roses d’un rouge-cerise. D’un rouge plus vif encore, minuscules et mates comme des perles de corail, les fraises des bois s’élèvent en pyramide dans leur coupe de cristal, tandis que la neigeuse blancheur d’une crème fouettée emplit la coupe jumelle. Le plat aux hors-d’œuvre, avec ses divers compartiments, offre ces ingénieuses combinaisons par lesquelles une maîtresse de maison flatte la vue autant que le goût de ses invités. Enfin, devant l’assiette du convive attendu, s’alignent trois verres, dont une flûte à champagne. Quel est l’hôte privilégié qui doit s’asseoir à cette table, habituellement si frugale ?… Oui, une minute, elle a un éblouissement, la pauvre mère ! N’est-ce pas son Alexis, joyeux et reconnaissant des gâteries maternelles, qui va venir, comme jadis, entre deux voyages d’affaires ?… Ou plutôt, depuis deux ans déjà que sévit la Grande Guerre, n’est-ce pas lui qui a fait généreusement son devoir sur les champs de bataille où la mort fauchait notre belle jeunesse : à la Marne, sur l’Yser, à Verdun ?… et qui, blessé, glorieux convalescent, décoré de la Légion d’honneur, va être rendu enfin à sa tendresse ?…

Durant toute la matinée, elle s’est sentie rajeunie et presque heureuse, en vaquant à ses préparatifs pour fêter le jeune blessé ; elle a choisi, d’instinct, les mets, les friandises, les vins préférés d’Alexis. Mais, en regardant cette table préparée avec amour, elle éprouve maintenant une poignante amertume : hélas ! non, ce n’est pas son fils qu’elle attend ! Plus jamais. Plus jamais ici-bas ! Et quelque chose se déchire dans son cœur : quatre années ne sauraient user la douleur d’une mère !… D’ailleurs, elle se ressaisit aussitôt en pensant à la presque sœur de sa jeunesse, à sa cousine Geneviève, disparue elle aussi de ce monde : « Oui, Geneviève, songe-t-elle, oui, mon amie, j’accueillerai maternellement ton fils, afin qu’il sente moins le vide de ton absence ».

....... .......... ...

— Bonjour, tante Marie !…

— Bonjour, mon cher enfant !…

Ce jeune homme, pâli par de longues semaines de souffrances, cette femme en noir, dont la blessure est plus inguérissable, échangent un regard où se traduit une émotion contenue, mais profonde, chez elle surtout, en revoyant le compagnon d’enfance d’Alexis. Maurice Valteyre ne ressemble pas à son cousin ; cependant, sa taille moyenne, élégante et svelte, en évoque la silhouette. Sa mise fort soignée a pour caractéristique une sobriété de bon goût : la perle fine épinglant la soie feuille-morte de sa cravate, le petit trait rouge du minuscule ruban liserant sa boutonnière sont les deux seules notes qui tranchent, bien discrètement, sur la neutralité de l’ensemble.

Le physique de Maurice a plus de charme que de beauté ; ses yeux, d’un gris changeant, offrent cette coupe légèrement relevée vers les tempes, qui prête à la finesse ironique du regard… Si ses traits manquent de régularité classique, ce nez bref aux narines mobiles et expressives, cette moustache brune aux pointes blondissantes, ombrageant une bouche fraîche et spirituelle, composent un visage agréable sans banalité.

— Ma bonne tante !

Il s’avance et la prend dans ses bras. Il a besoin, lui aussi, de se faire illusion, car bien à plaindre est celui dont le retour à la vie ne cause plus de joie à personne !

Mais, dans la salle à manger, quelques instants plus tard, l’aspect de la table parée en son honneur lui arrache un murmure de surprise émue :

— Chère tante, je devrais vous gronder… Toutes ces gâteries sont prohibées en temps de guerre…

— Oui, mon petit ; mais, à vous, ces gâteries sont dues et réservées.

La conversation ne tarda pas à s’engager, pleine de naturel et d’affectueuse confiance.

Mme Brumme éprouvait maintenant cet apaisement, cette douceur qui succèdent souvent à une appréhension douloureuse… Deux absents, deux invisibles lui souriaient, de l’immatériel sourire des âmes…

N’était-il pas juste et harmonieux que la mère d’Alexis accueillît le fils de Geneviève ?…

Sans phraséologie aucune (car la simplicité distingue ceux qui ont agi et souffert), Maurice se révélait généreux et vaillant, comme toute cette génération dent la guerre est venue révéler la haute valeur morale. Il regrettait que ses blessures eussent provoqué son retour à la vie civile ; du moins sa science d’ingénieur serait-elle employée utilement dans l’une de nos usines travaillant pour l’aviation, cette cinquième arme qui, selon lui, serait un des principaux instruments de la victoire. Une autre de ses convictions, c’était le rôle libérateur que les États-Unis d’Amérique lui paraissaient appelés à jouer prochainement. Il parlait de ce pays, non pas d’après l’observation superficielle du voyageur, mais avec l’intelligente sympathie de l’hôte qui, pendant plusieurs années, a vécu de la vie d’un autre peuple, partagé ses travaux, compris ses aspirations.

— Certains plaisantent ou murmurent des lenteurs de l’Oncle Sam… Moi, je vous dis, ma chère tante, que l’heure de son intervention est déjà marquée. L’Amérique ne peut pas rester en dehors de cette guerre, qui doit, fatalement, grouper d’un seul côté tout ce qu’il y a de juste et de généreux dans le monde… Naturellement, reprit-il, le mot de Théophile Gautier sera toujours vrai : On bat maman ! j’accours… (Et nos religieux en exil l’ont bien prouvé.) Non, je ne voudrais pas, actuellement, quand cela dépendrait de moi, vivre et travailler ailleurs qu’en France… Mais, après la guerre, je compte retourner chez nos amis de là-bas, où je retrouverai ma situation. J’étais déjà à demi Yankee, vous savez, dit-il, en découvrant dans un attrayant et fin sourire la blancheur nacrée d’une admirable denture.

Et, devant Mme Brumme attentive, il se mit en devoir de justifier ses sympathies, par un éloge raisonné. Les voyageurs en chambre avaient-ils assez abusé, avant la guerre, des jugements clichés, englobant sous la dénomination de « marchands de porc salé » tous les « rois industriels » dont s’enorgueillissait la grande république ! Comment ne pas rendre justice à la patrie d’Edison, où les sciences trouvaient une application souvent géniale ? On y rencontrait, comme ailleurs, une élite intellectuelle, plus restreinte sans doute… Mais nos artistes y étaient appréciés, fêtés princièrement. Et puis, c’était encore une erreur de ne voir que le monceau d’or des fortunes célèbres… Tout le monde ne devenait pas milliardaire ; la classe moyenne existait. Il était incontestable que l’appât de gains plus élevés, voire le mirage légendaire des anciens Eldorados, valait au Nouveau Monde beaucoup de ses fils d’adoption… Mais, dans ce pays neuf, chez ce peuple jeune et agissant, il semblait que l’or n’eût pas le pouvoir corrupteur qu’il manifeste parmi les civilisations vieillies… Là, pas d’Harpagons aux doigts crochus, mais de magnifiques parvenus dotant le monde de bibliothèques, d’universités, d’hôpitaux, exerçant royalement la charité…

— Ainsi donc, songea tout haut madame Brumme comme conclusion à cette apologie, tu continueras à vivre en Amérique… Tu t’y marieras, sans doute ?

— Non, ma tante ; rappelez-vous ce que je vous écrivais avant la guerre… Si charmantes que soient les Américaines, je ne choisirai pas ma femme parmi elles… Tenez, en août 1914, sur le paquebot qui me ramenait en France, j’ai voyagé avec une jeune New-Yorkaise de vingt-trois ans, très jolie, très intelligente, dont l’expérience et le contrôle d’elle-même, comme elles disent, étaient quelque chose d’admirable et de déconcertant. Elle avait étudié la médecine, la philosophie. Et la co-éducation lui avait donné le regard tranquille et intrépide d’un jeune Anglo-Saxon… Tante Marie, reprit Maurice avec ce demi-sourire dont un rêveur se croit tenu de railler un peu ses songes, je la cherche toujours, ma perle introuvable… Si vous saviez !… J’ai usé de ruses presque coupables… J’ai eu des marraines de guerre qui m’envoyaient du chocolat, des cigarettes, des tricots… Je distribuais leurs dons à de pauvres hères sans marraines… Je lisais et relisais leurs lettres, avec le désir sincère d’y épeler les premiers mots de ma destinée sentimentale… Mais je n’ai rien trouvé qui me satisfît !… L’une manquait d’orthographe ; une autre faisait du style… La troisième laissait trop transparaître son espoir de trouver un mari… et acheva de se perdre dans mon esprit en m’adressant sa photographie sur carte postale.

— La pauvrette manquait de beauté ? taquina doucement Mme Brumme.

— Moins que de prudence et de modestie, riposta vertement Maurice. Qu’une jeune fille livre son image à un inconnu, c’est une inconséquence que rien n’autorise… Une chance me restait, poursuivit-il en souriant : le roman classique de l’infirmière et du blessé… J’ai, en effet, aimé mon infirmière… Seulement, c’était une femme de cinquante ans, qui avait perdu deux fils à la guerre et soignait les blessés en souvenir d’eux.

Il fit pirouetter entre ses doigts un des œillets roses de la nappe, et d’un ton câlin, persuasif :

— Ma tante, vous devriez vous occuper de mon mariage.

— Tu es trop difficile !

— Peut-être… Eh bien, je ferai des retouches à mon rêve.

Ainsi mise en demeure d’aider la destinée, Mme Brumme songeait déjà aux familles qu’elle connaissait.

Les Ferval ?…

Quelques semaines auparavant, M. Ferval venait de succomber brusquement à l’angine de poitrine dont il souffrait depuis plusieurs années. Il n’avait pas revu sa fille Jeanne, placée en Angleterre, cette singulière enfant que Mme Brumme avait cru « apprivoiser » et dont elle ne savait plus rien.

Bien que Mme Ferval fût désireuse de marier ses filles, le moment eût été mal choisi pour entamer des pourparlers matrimoniaux. D’ailleurs, Mme Brumme appréciait médiocrement l’éducation dite « moderne » que synthétisait, dans sa frêle et coquette personne, Mlle Georgette Ferval, actuellement âgée de dix-huit ans. Elle souhaitait le bonheur de son jeune cousin, et sa pensée se fixa tout naturellement sur Marguerite et Henriette Marnière.

— Je connais, murmura-t-elle en reprenant le mot de Maurice, deux perles…, deux sœurs… Mais…

— Une paire de boutons d’oreilles ! badina-t-il avec un accent joyeux. Des jumelles, peut-être ?

— Non ; elles sont même assez différentes.

Et Mme Brume se laissa aller à esquisser ce que les peintres de mœurs appellent « un crayon » de ces charmantes figures de vierges sages.

— Remarque bien, conclut-elle, qu’elles sont agréables, mais non pas belles.

— Qu’importe, si l’une d’elles me plaît… et m’accepte ? Ne pourriez-vous me montrer leurs portraits ? ajouta-t-il ; j’ai beaucoup étudié les signes de la physionomie et je me flatte de déchiffrer un visage à première vue…

— Je ne possède que leurs photographies de premières communiantes.

— Alors, je me récuse, chère tante ; ce jour-là toutes les fillettes se ressemblent comme des flocons de neige… Mais j’ai confiance en votre jugement : je crois à l’authenticité de vos perles… Ah ! tante Marie, tante Marie, quelque chose me dit que je vous devrai le bonheur d’un foyer.

On était au dessert ; d’une petite bouteille à casque d’or le vin mousseux avait coulé dans le verre fuselé que Maurice, à ce moment, tenait élevé entre ses doigts…

— Je bois à la France !… A vous, ma tante !… Et, ajouta-t-il avec son joli sourire de sentimental railleur, à ma perle inconnue !…

II GIROFLÉ-GIROFLA

Mme Marnière, en vérité, avait pris cette lettre sans défiance… Elle n’avait nullement ressenti cet avertissement intime qui murmure au fond du cœur : « Tu vas souffrir ! »

C’était, il est vrai, par un de ces radieux matins d’été où la gloire du soleil se tempère d’une brise quasi printanière, et où, de toutes choses, émane ce charme pénétrant et doux qu’on exprime couramment en disant : Il fait bon.

Mme Marnière était allée à la grille du jardin ouvrir la boîte où le facteur déposait le courrier. Il n’y avait que des journaux, et une lettre dont l’enveloppe toujours filetée de noir et la suscription lui apprirent aussitôt la provenance.

« De Mme Brumme », se dit-elle avec un tranquille et amical sourire.

Elle revint lentement vers la maison.

Le jardin offrait un riant coup d’œil, avec son parterre de simples fleurs harmonieusement nuancées, au centre desquelles s’élevaient, comme pour revendiquer leur royauté, trois beaux rosiers en pleine floraison.

En bordure d’une allée latérale, les plantes potagères présentaient un coup d’œil qui n’était pas non plus sans agrément pittoresque.

Ce n’est qu’aux snobs qu’il a fallu la plume d’une grande dame pour révéler la poésie des fruits et des légumes. Un cerisier encore paré du corail de ses dernières cerises, un poirier dont les fruits commençaient à grossir, un mirabellier chargé de prunes dorées représentaient le verger dans ce jardin de peu d’étendue, mais où aucune parcelle de terrain ne restait inemployée.

Un jardinier de la localité venait y effectuer périodiquement les travaux nécessaires. Mme Marnière, et surtout ses filles, se chargeaient de l’entretenir dans leurs moments de loisir ; occupation de plein air qui procurait aux deux sœurs l’occasion d’un utile et sain dérivatif à leur vie studieuse.

La petite maison, composée d’un rez-de-chaussée et d’un étage, d’un blanc lumineux, dans la clarté du matin, avec son toit de tuiles roses et ses persiennes vert clair, était de celles où le bonheur semble habiter.

Mais, de fait, après une vie conjugale toute de pardon, d’abnégation, d’austère sacrifice, le bonheur ne semblait-il pas sourire à Mathilde Marnière, en la personne de ses deux filles, bonnes, charmantes, dont la santé pleinement raffermie ne lui causait plus aucune inquiétude, et qui, avec tant de belle et vaillante humeur, s’acheminaient vers leur avenir de célibat et de travail ?

Par la fenêtre entr’ouverte du salon, lui parvenaient les sons du piano de Marguerite, qui, à la fois professeur et élève, sans cesse progressant et sans cesse entraînée vers la perfection musicale, prenait dès le matin possession de son cher instrument.

Henriette était allée faire son cours dans un pensionnat du voisinage, où, depuis la dernière rentrée, elle enseignait la littérature et l’histoire… mais, au bas du petit perron de pierre, elle avait laissé sur un siège, comme un gage de sa chère présence, la capeline de paille qu’elle portait au jardin… Sur une table rustique, était posée la cage ouverte des tourterelles, qui, familières, picoraient çà et là. Ces deux jumelles aux pieds roses, au col beige fileté de noir, étaient un vivant rappel de Mme Brumme et de sa bonté : à la mort de l’institutrice octogénaire dont elle avait secouru la vieillesse, elle avait eu à cœur d’exaucer les désirs de la pauvre vieille fille, en assurant le sort de ses petites compagnes. Celles-ci s’étaient bientôt accoutumées à leurs nouvelles protectrices, surtout à Henriette qui aimait tendrement les oiseaux.

A l’approche de Mathilde, une des tourterelles, s’enlevant de terre, avec cette grâce un peu lourde qui caractérise leur espèce, alla se percher sur la capeline d’Henriette.

Oh ! comme la vue de ce chapeau abandonné, de cet oiseau familier, aurait pu être navrante, si la chérie n’avait pas dû rentrer tout à l’heure ! Mais la certitude contraire, jointe à la glorieuse musique dans laquelle passait, comme un souffle pur et passionné, l’âme de Marguerite, enveloppait Mathilde Marnière d’une atmosphère si douce, si réconfortante !… Elle en était à cette période de la maternité, secrètement amère pour les coquettes, mais où les vraies mères voient leur jeunesse renouvelée en la personne de celles qui leur sont plus chères qu’elles-mêmes. Moment unique, où, son œuvre d’éducatrice achevée, la mère encore jeune peut devenir l’amie de ses filles ; se départir peu à peu de son autorité, parfois même éprouver, en la consultant, leur naissante sagesse. La bonne, la douce vie à trois !

Oui, en réalité, malgré les filigranes d’argent qui se mêlent à ses bandeaux bruns, Mathilde Marnière, à quarante-cinq ans, se sent l’âme plus juvénile qu’à trente ; car son existence, alors, était bien assombrie. Mais vers l’époux qui n’a pas su lui donner le bonheur, son pieux souvenir se reporte, maintenant, avec une tendresse renouvelée, elle aussi… Ses filles, leurs filles, dont l’une est la vivante image de son père, ne maintiennent-elles pas entre eux le lien que la mort n’a rompu qu’en apparence ? Comment Mathilde pourrait-elle déplorer encore un mariage qui a fait d’elle une mère heureuse ? Comment n’oublierait-elle pas certaines amertumes de sa vie de femme, pour ne plus voir dans l’époux défunt que le père de Marguerite et d’Henriette ?… Au milieu de son bonheur intime, les doux souvenirs subsistent seuls… Et l’on peut dire qu’il fait bon dans l’âme rafraîchie de Mathilde, comme dans le petit jardin de Bourg-la-Reine.

Elle monte les marches du perron, laisse les journaux sur la table du vestibule, et, sa lettre toujours au bout des doigts, entre dans la cuisine pour donner quelques instructions à Victorine, la bonne, presque vieille maintenant, qui a vu naître « les enfants ».

Cette Victorine est une femme à laquelle son teint de homard cuit, sa lèvre moustachue et le murmure grognon, indistinct, par lequel elle remplace, le plus souvent, le langage articulé, donnent un aspect rébarbatif. En fait, c’est un agneau sous une cuirasse d’hippopotame ; une timide violette dans un buisson d’épines. Oui, en pleine « crise des domestiques », Mathilde Marnière a la chance d’ignorer l’énervant défilé des bonnes éphémères qui laissent à votre foyer la poussière des chemins…, et de posséder un des rares spécimens encore existants de la fidèle servante ; combien d’Élisas, de Joséphines, de Félicités, ont passé chez sa belle-sœur Valérie tandis que l’immuable Victorine vieillissait à son poste, partageant silencieusement les affections, les peines, les joies de sa maîtresse !… Mais peut-être a-t-on les domestiques que l’on mérite ?…

Mme Marnière rentre ensuite dans le salon, où Marguerite est au piano. Un corsage crème, légèrement échancré, laisse voir la nuque ambrée de la jeune fille, au-dessus de laquelle ses cheveux noirs forment un nœud souple et brillant ; ses épaules effacées, sa taille haute et fine, ses mains déliées, qui parcourent le clavier avec maîtrise, composent un ensemble gracieux sans mièvrerie. On aperçoit, en profil perdu, sa joue colorée par l’animation de son jeu, l’ombre palpitante de ses longs cils noirs… Et la mère, jamais blasée de cette contemplation, l’enveloppe à la dérobée d’un regard heureux et fier, tout en ouvrant tranquillement la lettre qu’elle vient de recevoir. Mais, dès les premières lignes, elle tressaille de surprise, et à mesure qu’elle lit, l’imperceptible tremblement de ses doigts se communique au papier couvert de la fine et élégante écriture de Mme Brumme. Bientôt, il lui paraît impossible de continuer cette lecture en présence de Marguerite, et elle va se réfugier dans sa chambre…

Elle parcourt fébrilement la fin de la lettre,… puis s’efforce de mettre un peu d’ordre dans ses idées. C’est si imprévu, cette proposition de mariage pour l’une de ses filles, au moment où leur vie s’arrange si bien !… Marguerite s’achemine vers la vingt-cinquième année, sans un nuage au front, illuminée de ce pur rayonnement que les vraies musiciennes semblent emprunter à l’auréole de sainte Cécile,… tandis qu’Henriette, sérieuse et gaie, cultivant son esprit sans pédanterie, se trouve parfaitement heureuse entre sa mère et sa sœur, ses élèves, ses oiseaux, ses livres…

Mme Marnière avait, on s’en souvient, la défiance et l’appréhension du mariage pour ses enfants… Mais les conditions de celui-ci dépassent toutes ses craintes ; en vérité, c’est presque de l’indignation qu’elle éprouve…

Eh quoi ! lui proposer, à elle, sous prétexte qu’elle a deux filles, d’accepter un jeune homme qui doit retourner en Amérique après la guerre !… Quelle cruelle, quelle immense incompréhension de nos sentiments peut manifester la meilleure des amies !…

Oui, Mathilde a deux filles… Mais le rosier le plus fleuri ne ressent-il pas la même blessure, à chaque rose qu’on lui retranche… Et la piqûre de ses épines est-elle autre chose que l’irritation de sa douleur ?… Que tu as de belles filles… Giroflé-Girofla…!

Par une de ces réminiscences puériles qui se mêlent parfois à nos émotions les plus profondes, Mathilde Marnière se souvient d’un vieux livre illustré qui charma son enfance. Elle revoit les jolies filles esquissant des révérences, avec leurs jupes gonflées comme des tulipes… Et l’énergique, la péremptoire réponse (qui semble bien s’appliquer à des filles-fleurs) : Pas seulement la queue d’une ! se retrace mécaniquement dans son esprit… A quoi tient la paix d’un foyer !…

Certes, Mme Marnière est sûre du cœur de ses enfants… et de leur parfait contentement auprès d’elle… Cependant, elle ne peut s’empêcher de frémir un peu, en songeant qu’il aurait pu se trouver qu’avant d’en avoir pris connaissance, elle lût tout haut devant les deux sœurs cette malencontreuse lettre. La jeunesse est toujours susceptible de subir l’illusion traditionnelle que renferme le mot de mariage… C’est à elle, Mathilde, nourrie des fruits amers de l’expérience, qu’il appartient de préserver la sérénité de ces chères existences. D’un mouvement rapide, elle est sur le point de déchirer les pages qu’elle vient de parcourir… Mais non, elle se doit à elle-même de relire posément ces lignes, malgré la révolte douloureuse qu’elles lui causent, et d’y répondre avec une affectueuse politesse ; car il est hors de doute que Mme Brumme a cru agir dans l’intérêt de ses jeunes amies, aussi bien que dans celui du neveu à la mode de Bretagne dont elle préconise les qualités : cœur, esprit, intelligence, avenir… « C’est le merle blanc, l’oiseau bleu, le phénix », songe la pauvre Mathilde, dont l’ironie un peu amère puise à plaisir dans l’ornithologie fabuleuse, sans d’ailleurs mettre en doute la sincérité ni l’expérience de Mme Brumme. Eh bien, qu’il fasse le bonheur d’une orpheline, ce monsieur !… Qu’il épouse une Cendrillon, ce Prince Charmant !… Cette après-midi même, elle va répondre à Mme Brumme. Marguerite et Henriette ignoreront toujours que l’ombre d’un intrus a passé sur leur vie heureuse.

Mathilde glisse la lettre dans sa poche et descend à la salle à manger. Le piano de Marguerite s’est tu. La jeune fille, sortant avec une parfaite simplicité de son beau rêve artistique, aide Victorine à mettre le couvert.

— Ta sœur devrait être là, observe Mme Marnière, dont la tendresse, peu expansive, mais si profonde, s’inquiète du moindre retard.

— Voyons, petite mère, ce n’est pas comme à Paris… Les chances d’accidents se trouvent ici réduites au minimum… Et voici notre Henriette, chargée d’un superbe poupon… Ah ! c’est le bébé de notre voisine !… Il ne veut plus quitter Henriette… Il se cramponne à son cou, de toute la force de ses gros petits bras… Henriette le couvre de baisers… Elle est, décidément, folle des enfants… Quelle bonne mère elle aurait fait !…

Cette dernière réflexion — paraphrasant la petite scène dont elles sont témoins — amène une ombre pensive sur le front de Mathilde et dans ses yeux. Et quand Henriette, toute rose, toute souriante, rentre, avec sa vive et souple allure de grand lévrier, Mme Marnière murmure, avec cette apparence de sévérité qu’emprunte parfois la sollicitude maternelle :

— Pourquoi te fatiguer à porter cet enfant ?

— Il est si gentil, et sa petite maman était chargée de provisions ; mais il ne me fatiguait nullement, chère mère ! Je ne suis plus l’adolescente trop vite poussée, dont la taille ployait à tous les vents…

On se met à table. D’habitude, c’est pour les trois femmes réunies une heure charmante d’intimité, que ne rompent pas les allées et venues de la bonne Victorine… et qu’agrémentent celles des tourterelles familières, venant picorer, à petits coups de bec goulus et rythmiques, les miettes de la table.

Mais, aujourd’hui, Mme Marnière est distraite, préoccupée. Elle laisse les deux sœurs échafauder leurs projets pour « après la guerre », quand le monde sera délivré du grand cauchemar qui pèse sur lui…, et que fleuriront de nouveau les joies du travail et de la paix. Dans cet avenir, elles sont trois toujours… Maman et nous… voilà les mots qui servent de thème aux rêves de ces vierges sages…

Mais, en entendant Henriette s’extasier sur la gentillesse du bébé qu’elle portait tout à l’heure dans ses bras avec une instinctive tendresse, puis vanter l’intelligence, la grâce naïve des petites du pensionnat Renaudin, qu’elle préfère aux moyennes, Mme Marnière ne peut s’empêcher de penser, elle aussi : Quelle bonne mère elle aurait fait ! ou plutôt (car la résignation toute simple de cette formule au passé est, malgré tout, prématurée à l’égard d’une fille de vingt-deux ans) : Quelle bonne mère elle ferait !

En dépit des nombreuses exceptions honorables et charmantes, voire méritantes, que peuvent créer les circonstances, on ne saurait nier que ce ne soit l’ordre naturel et divin des choses… Les peintres de madones sont là pour nous le rappeler : la plus sublime, la plus pure de toutes les femmes ne tient pas un livre, mais un enfant…

— Es-tu souffrante, maman ? demande Marguerite, s’apercevant tout à coup de l’air absent et presque douloureux de sa mère.

— Ce n’est rien, chérie… Mon point névralgique, prétexte brièvement la pauvre Mathilde, qui sent, en effet, se réveiller, entre le noir sourcil droit et sévère et le petit bandeau puritain, certain lancinement nerveux.

Elle s’est retirée dans sa chambre dès qu’elle l’a pu… Là, en face du portrait de son mari et du pathétique crucifix d’ivoire jauni, sur les pieds duquel elle eut la consolation de lui voir exhaler chrétiennement son dernier souffle, elle s’est interrogée anxieusement.

Henriette et Marguerite ont vingt-deux et vingt-quatre ans ; à cet âge où l’expérience de la vie fait encore défaut, où, cependant, les femmes de jadis groupaient déjà autour de leur jeune front plusieurs petites têtes d’anges, est-il sage, est-il juste de laisser ignorer à ses filles la proposition inattendue que renferme la lettre de Mme Brumme ? Mme Marnière n’est plus sûre qu’un regret inconscient ne sommeille pas au fond de leur limpide bonheur… Chez Henriette, surtout, dont le naturel aimant, simple et sincère est bien d’une Henriette plutôt que d’une Armande, et qui, tout adaptée qu’elle soit à sa vie studieuse, accepterait volontiers, elle aussi, un bon mari, des enfants, un ménage…

....... .......... ...

— Marguerite… Henriette ! Montez toutes les deux.

Mme Marnière a entr’ouvert la fenêtre de sa chambre, pour appeler ses filles, qui forment sous ses yeux un gracieux tableau vivant, en jouant dans le jardin avec les tourterelles.

La voix brève de leur mère, sa pâleur et sa gravité les inquiètent soudain.

— Es-tu plus souffrante, maman ? demandent-elles d’une seule voix en entrant dans la chambre.

— Nullement… J’ai reçu ce matin une lettre de notre amie, Mme Brumme… et je crois devoir vous la communiquer avant d’y répondre…

Mme Marnière s’exprime avec une froideur, un détachement apparents, sous lesquels elle cache stoïquement une anxiété poignante.

Certes, Celui qui pénètre le secret des cœurs tiendra compte à cette mère, dont toutes les affections, toutes les joies sont concentrées sur ces deux chères têtes, du ton ferme, impartial, dont elle lit à ses filles l’éloge du jeune ingénieur qui doit retourner en Amérique après la guerre !…

La surprise, l’intérêt ont fait passer une flambée rose sur le teint laiteux d’Henriette, fixé une flamme plus vive aux joues ambrées de Marguerite… Les yeux noirs brillent comme des escarboucles…, les yeux bleus s’ouvrent comme des fleurs… Un jeune homme distingué, doué des qualités du cœur et de l’esprit, et, de plus, rehaussé du prestige des héros de la Grande Guerre, pourrait devenir le mari de l’une d’elles, le frère de l’autre ?… L’Oiseau bleu, entrant soudain par la fenêtre, pour se poser sur leur épaule ne leur causerait pas plus de surprise…

« Mais, je ne vous cache pas, poursuit Mme Marnière, lisant sans commentaires la lettre de Mme Brumme, que mon jeune parent a l’intention de retourner à New-York après la guerre, et de s’y fixer avec sa femme. »

Une double exclamation l’interrompt. Le charme s’est brusquement rompu.

L’Oiseau bleu, à peine entrevu, vient de s’envoler !…

— Maman ! A quoi bon ?… Nous ne voudrions jamais… N’est-ce pas, Henriette ?

— Aller vivre si loin de maman ? Oh ! non, jamais !

Comment se méprendre au son de ces voix si affectueuses, si vraies ?… Mathilde, pourtant, résiste à son bonheur.

— Réfléchissez bien, mes enfants : sans dot, vous n’avez aucune chance de vous marier…

— Mais nous le savons !… Nous y sommes résignées… Nous fonderons un cours : Mlles Marnière… Français et piano. Nous donnerons des auditions superbes… Et tu seras sur l’estrade avec nous, maman chérie ! Nous aurons, toutes les trois, de solennelles robes de soie noires, traînantes, car les robes courtes passeront beaucoup plus sûrement que « Racine et le café » !…

A la fois si raisonnables et si juvéniles, elles parlent toutes les deux ensemble, avec des rires émus. Elles couvrent de baisers les sévères petits bandeaux bruns où luisent quelques fils d’argent.

— Méchante petite mère, tu pourrais, toi, te séparer de l’une de nous ?

Un bonheur profond dilate le pauvre cœur de Mathilde, — un bonheur qu’elle n’aurait pas connu, si elle n’avait pas eu l’abnégation de communiquer loyalement à ses filles la proposition de leur amie.

— Vois-tu, maman, ajouta Henriette, nous sommes apprivoisées, comme nos tourterelles ; nous ne voulons pas nous envoler !…

Et, tandis qu’elle les serre contre elle avec une émotion silencieuse, il semble à Mathilde Marnière que l’époux pour lequel elle s’est dévouée pendant des années, et qu’elle sut ramener à des sentiments chrétiens par la seule force de l’exemple, l’en remercie mystérieusement aujourd’hui, en inspirant à leurs filles une plus vive tendresse pour elle…

III CE QU’ON VOIT DANS UNE PHOTOGRAPHIE

Durant la semaine qui suivit son entretien avec Mme Brumme, Maurice Valteyre songea plus d’une fois à la fiancée encore inconnue, mais assurément bonne et gracieuse, qu’elle lui tenait en réserve.

Laquelle des deux sœurs accepterait de devenir sa femme ? Laquelle aurait le don de lui inspirer cette vive et attrayante sympathie, sans laquelle il ne concevait pas de véritable union ?

L’ignorance où il se trouvait à leur égard enveloppait d’un mystère non sans charme pour son esprit romanesque la figure de sa future compagne. Aussi fut-ce avec une curiosité émue qu’il se rendit le dimanche suivant chez l’excellente parente dont le jugement lui inspirait autant de confiance qu’il avait d’affectueuse vénération pour son caractère. Sans doute se serait-elle procuré, pour les lui montrer, les photographies de ses jeunes amies… Sa déception fut donc vive, lorsque Mme Brumme lui communiqua la réponse négative de Mme Marnière.

— Et moi qui m’exhortais, chemin faisant, à transiger raisonnablement avec mes rêves !… Pourvu que ma future eût de l’esprit, beaucoup de distinction et de bonté, je n’exigeais pas qu’elle fût d’une beauté parfaite… N’étais-je pas bien conciliant ? fit-il avec un rire légèrement amer.

Mme Brumme le devinant blessé, non pas au cœur, mais déjà, en quelque sorte, près du cœur, lui expliqua la situation particulière de Mathilde, sa vie si étroitement unie à celle de ses filles.

Maurice l’écoutait pensivement, en effilant sa fine moustache.

— Oui, déclara-t-il, cette pauvre maman a dû voir en moi un odieux ravisseur, d’ailleurs bien peu redoutable, puisque ses filles ne veulent pas la quitter. J’ai trop aimé ma mère pour méconnaître ce qu’une telle affection a de touchant… Pourtant, vous l’avouerai-je, chère tante ? j’ai formé le rêve ambitieux d’être le premier dans le cœur de ma femme… Je souhaite donc, non, certes ! qu’elle contriste sa mère, à cause de moi… mais qu’elle ait été moins couvée… et qu’elle soit, surtout, moins indispensable au bonheur maternel… Bref, je n’aurais pas voulu être le gendre de Mme de Sévigné !

Tous deux sourirent de cette boutade, et l’on ne parla plus, ce jour-là, du mariage de Maurice.

L’échec du projet Marnière remontait à une quinzaine de jours, quand Mme Brumme reçut de son jeune parent une lettre où perçait, sous l’humour un peu affecté, une véritable lassitude.

« Je crains, écrivait-il, d’être, en punition de mes exigences, condamné au célibat… Si vous saviez quels partis on me propose !… Une Juive, puis une personne non baptisée, que ses parents ont appelée Saïda, afin qu’aucune sainte ne se mêlât de la protéger… Et jusqu’à une demi-Boche (fille d’un Autrichien) !!…

« Tel est le bilan de la semaine. Au secours, chère tante ! Aidez-moi à trouver ce que je cherche… Je n’ai pas même la ressource de m’adresser à saint Antoine de Padoue… car cette perle, hélas ! je ne l’ai même pas vue !…

« Est-il donc impossible de découvrir une jeune fille gracieuse et bonne, instruite sans pédanterie, pieuse sans austérité,… et disposée, selon le précepte de l’Évangile, à quitter son père et sa mère pour suivre son époux ?… Je vous supplie, chère tante, de méditer sur mon cas… »

Après avoir lu ces lignes, Mme Brumme se mit docilement à réfléchir.

« La plupart des mamans françaises, songeait-elle, ont, plus ou moins, cette Peur de vivre, qui n’est que la peur de trop souffrir d’une séparation. Faut-il les en blâmer ? Je ne sais… J’éprouve plutôt des remords d’avoir risqué de troubler le bonheur de la pauvre Mathilde. Ces mères un peu exclusives, ce sont celles qui ont prodigué leur dévouement sans compter, sacrifiant à l’enfant jeunesse, plaisirs, repos, et qui, après avoir tout donné, n’ont pas le courage de tout perdre… Si, au lieu de mon Alexis, j’avais eu une fille, puis-je affirmer que je n’aurais pas été de celles-là ?… »

Elle poussa un de ces profonds soupirs, qui sont comme la respiration intermittente d’un cœur à jamais blessé…

Mais, empêchant aussitôt ses pensées de dévier, elle poursuivit mentalement :

« Il est cependant des mères moins tendres qu’ambitieuses qui, pour marier leurs filles, accepteraient de s’en séparer… »

En même temps, l’image de la toujours plus blonde et plus rose Mme Ferval se présentait à son esprit, avec ses grands yeux noirs saillants, sans douceur, ses lèvres dédaigneuses souriant sur des dents parfaites. Oui, celle-là eût mis sa gloire à marier ses filles très jeunes. Et comme elle n’avait pas de dot à leur donner, elle eût fait très volontiers le sacrifice de leur présence, surtout celle de Marie-Louise, que sa claudication rendait plus difficile à établir… Mme Ferval, mariée deux fois (dont la première à dix-huit ans), trouvait fort en retard, sous ce rapport, sa fille âgée de vingt-trois ans.

« Qui sait, pensa Mme Brumme, si Marie-Louise ne plairait pas à Maurice ? En dépit de sa légère infirmité, sa santé est devenue florissante… Elle est bonne, intelligente, jolie… Et tous les conférenciers mondains n’ont pu altérer en elle les principes de la vraie morale, dus aux enseignements de sa tante Mathilde. »

Mme Brumme écrivit à cette dernière, s’excusant amicalement d’une proposition qui avait dû lui paraître cruellement inconsidérée, et lui exposant le projet qu’elle venait de concevoir, relativement à Marie-Louise.

Avant d’en parler aux intéressés, elle désirait montrer à son neveu la photographie de la jeune fille. Sans doute Mathilde aurait-elle l’obligeance de lui en confier une ?

Mme Marnière s’empressa d’envoyer à Mme Brumme, en y joignant quelques lignes d’affectueuse absolution, une photographie de sa nièce qui datait de moins d’une année ; c’était un groupe charmant des deux sœurs : Marie-Louise et Georgette, à la composition duquel avait présidé l’art d’un excellent photographe.

La première, posée de trois quarts, était pleine de naturel et de vie, avec ses grands yeux largement ouverts, sous l’auréole de ses clairs cheveux de blonde, son visage rond, potelé, aux traits charnus d’un joli dessin, ses lèvres entr’ouvertes, comme prêtes à parler. Un col en pointe dégageait son cou un peu fort, mais bien modelé. Le buste, drapé de soie légère, s’estompait dans une sorte de buée… La grâce étudiée de Georgette formait contraste avec la simplicité si franche de son aînée… Mais Mme Brumme ne pouvait nier qu’elle fût maintenant une séduisante jeune fille ; son acidité d’agaçant petit fruit vert avait disparu… La tête légèrement inclinée vers l’épaule de sa sœur, sa frêle personne tout ennuagée de tulle, elle contemplait une touffe de roses qu’elle pressait contre son corsage, abaissant de longs cils ombreux, qui poétisaient son visage délicat.

« Voilà, pensa Mme Brumme, une pose bien théâtrale… Pourvu que Maurice n’aille pas préférer Georgette ! »

Le dimanche suivant ramena le jeune homme chez sa tante. Il ne doutait pas qu’elle ne se fût occupée de lui ; ce fut donc avec plus de curiosité que de surprise qu’il reçut de ses mains la photographie prêtée par Mme Marnière. Debout, près de la fenêtre du petit salon, dont il écartait le rideau, les sourcils rapprochés, les lèvres serrées, il étudiait gravement la double image… Au bout de quelques minutes de scrupuleux examen, Maurice releva les yeux et, hochant la tête avec un léger soupir :

— Tante Marie, dit-il, je suis le plus confus et le plus reconnaissant des neveux. Mais, hélas ! mon bonheur n’est pas encore là…

— Comment peux-tu le savoir ? se récria Mme Brumme.

— Ne vous ai-je pas dit, ma tante, que je puis déchiffrer une physionomie à première vue ? Je me fie à votre sincérité… Vous me contredirez si je me trompe… Cette brunette aux yeux si poétiquement baissés a posé comme une petite actrice… Sa vie se passe à jouer un rôle… En réalité, c’est une jeune personne sèche et positive, infatuée d’elle-même, et plus rusée qu’intelligente…

— Je t’abandonne cette pauvre enfant, qui a été élevée d’une façon trop artificielle ; ce n’est pas elle que je te destinais, mais l’autre, sa demi-sœur, dont l’éducation première a été toute différente… Tu es un pauvre physionomiste si tu ne lis dans ses yeux ni sa franchise, ni sa bonté.

— Ne vous fâchez pas, ma tante ; cette jeune fille possède les qualités que vous énoncez ; mais elle me rappelle mes camarades américaines. Les yeux doivent être le miroir de l’âme… Mais ceux-ci sont des fenêtres toutes grandes ouvertes… et l’âme est à la fenêtre, sans plus de mystère.

— Tu es vraiment trop difficile à contenter, mon pauvre ami ; je désespère de toi…

— Moi aussi, fit-il avec un sourire mélancolique.

A partir de ce jour, Maurice Valteyre n’osa plus demander à sa tante de le marier. Bien loin de la fréquenter moins assidument, il se rapprocha d’elle, au contraire, comme si, le foyer qu’il rêvait de construire s’éloignant dans le domaine nébuleux du rêve, il voulait du moins, en compensation, goûter les douceurs de ce foyer quasi maternel ouvert à son isolement. Toute la semaine, il se plongeait dans un labeur acharné, appliquant sans réserve son intelligence et ses connaissances au travail urgent, presque tragique de l’heure. Ne s’agissait-il pas, en effet, de l’emporter de vitesse sur l’adversaire barbare et cruel, afin d’arriver à le bouter hors de France ?… Nous l’avons vu, il croyait avec ferveur à la victoire des Alliés. A travers toutes les fluctuations de la guerre, qui se prolongeait, il transposait son espoir en patientes recherches, aboutissant souvent à de géniales trouvailles. Malgré ce labeur acharné sa santé se raffermissait ; mais il était si apprécié comme technicien, qu’il devait se résigner à ne pas retourner au front, malgré le désir sincère qu’il en aurait eu.

Le dimanche, ah ! par exemple, le dimanche, il donnait congé à toutes ses préoccupations, afin de goûter pleinement la douceur mélancolique de ses stations chez sa parente. Pour cette femme exquise, qu’il apprenait à vénérer chaque jour plus tendrement, il avait des attentions filiales et courtoises…

C’étaient des gerbes de fleurs artistement groupées, parmi de légers feuillages, par les petites fées que sont les fleuristes parisiennes, mais au choix desquelles il avait présidé lui-même, en se souvenant des préférences de « tante Marie ».

Ces attentions étaient à la fois cruelles et douces pour Mme Brumme, en lui rappelant les prodigalités affectueuses d’Alexis… Puis, après avoir déjeuné avec elle, Maurice « l’enlevait », disait-il, pour une promenade au Bois, un concert, une exposition au profit des blessés. Avec quels soins il l’installait en voiture, avant de prendre place à ses côtés ! Qui donc n’aurait cru voir une mère et son fils, en cette femme vêtue de noir, aux cheveux argentés, accompagnée de ce grand jeune homme dont l’intéressante pâleur et la boutonnière liserée de rouge attiraient sympathiquement l’attention ?…

IV UNE LETTRE D’ANGLETERRE

Les heures de « courrier » avaient perdu le pouvoir de faire battre le cœur de Mme Brumme, elle n’en attendait ni joie ni douleur, depuis que son fils n’était plus de ce monde. Mais elle avait encore des amies, des protégés auxquels elle portait un affectueux et charitable intérêt. On venait de lui monter, ce matin-là, deux lettres, dont l’une portait le cachet de la correspondance militaire. L’écriture, connue d’elle, amena sur ses lèvres un doux et pensif sourire : c’était celle de Roger Dumont, l’enfant affamé de lecture, en faveur duquel elle avait fait naguère le sacrifice des livres d’Alexis. Il suffit de peu de chose pour gagner la confiance d’un jeune cœur ; bien que sa mère et lui n’habitassent plus dans la maison, le souvenir du grand plaisir que Mme Brumme lui avait causé ne s’était pas effacé chez cet enfant, devenu un jeune homme de dix-huit ans. Engagé volontaire depuis un an déjà, il lui écrivait en des termes respectueusement affectueux qui la touchaient. Roger Dumont avait une nature élevée, généreuse, des sentiments chrétiens… Et, parfois, Mme Brumme se surprenait à penser, avec une joie mélancolique, que les beaux exemples de loyauté, d’héroïsme, de foi de la « douce France », choisis autrefois pour Alexis, n’avaient peut-être pas été étrangers à la formation morale de cet adolescent, à l’âge où la lecture constitue un véritable phénomène d’imbibition…

Ce fut sa lettre qu’elle ouvrit et lut la première, avec l’admiration attendrie que lui inspirait le courage simple et vrai de cet enfant.

Ensuite seulement, Mme Brumme prit la seconde enveloppe timbrée à l’effigie du roi George V, et dont la suscription ne lui était pas familière. Elle renfermait quatre longues pages, dont la signature provoqua chez Mme Brumme un mouvement de surprise et d’intérêt. Jeanne Ferval !… Près de trois années s’étaient écoulées depuis le départ de celle-ci pour l’Angleterre ; la mère d’Alexis avait fini par accepter cette légende d’indifférence, répandue par Mme Ferval sur le compte de sa belle-fille, et que les apparences, il faut bien le dire, paraissaient confirmer.

Enfin, cette énigmatique Jeannette sortait du brouillard où commençait à s’effacer sa petite figure enfantine et boudeuse.

Ce fut donc avec une vive et bienveillante curiosité que Mme Brumme lut ce qui suit :

Green House, 10 septembre 1916.

Madame,

J’ose à peine vous écrire après un tel silence… Je n’ai cependant pas oublié la bonté que vous m’avez témoignée. Votre nom et celui de votre fils défunt sont bien souvent mêlés à mes prières… N’est-ce pas la meilleure manière de se souvenir ?

Il est vrai que vous ne le saviez pas… et que vous aviez le droit de me trouver ingrate, pensée qui me faisait beaucoup de peine. Quand j’ai quitté Paris, pour me placer en Angleterre, j’étais encore bien jeune, bien « sauvageonne », comme disait la vieille bonne de grand-père. A tort ou à raison, j’ai cru devoir taire le motif qui me poussait à partir ; car, si mon pauvre père avait pu lire dans mon cœur, jamais il n’eût consenti à mon départ. Lui aussi a pu me croire indifférente… A présent qu’il est mort, hélas ! sans que je l’aie revu, il sait, du moins, que je commençais à l’aimer vraiment, et que je ne l’ai quitté que pour cela !… Je m’étais aperçue que ma présence lui créait des difficultés, occasionnait parfois des discussions très nuisibles à sa santé. Pardonnez-moi, madame, de n’être pas allée vous dire adieu… J’avais le cœur si gros : mon secret m’aurait échappé…

C’est pour la même raison que je ne vous ai pas écrit. Ce n’était pas un mot de politesse banale que j’aurais voulu vous adresser.

Maintenant que mon pauvre père n’est plus de ce monde, je n’ai plus aucun motif pour taire mes véritables sentiments… Je ne sais si je me suis trompée en croyant agir pour le mieux… et si mon absence l’avait rendu plus heureux !… La nouvelle de sa mort m’a causé beaucoup de chagrin (pas autant que celle de grand-père, mais beaucoup cependant…). Oh ! comme je me sens seule ici, parfois, malgré la bonté très réelle du ménage chez lequel je vis depuis trois ans. Mr et Mrs Littlebee me rappellent les excellents Meagle de Dickens : eux aussi, ils ont eu le malheur de perdre autrefois une jolie petite fille, dont le portrait fait mon admiration. Ils ont une autre fille, mariée et mère de famille ; mais elle habite les Indes, où Mr et Mrs Littlebee ont longtemps vécu. (C’est là qu’ils ont connu l’abbé Lejal qui m’a recommandée à eux.)

Ils demeurent à présent aux environs de Londres, dans un joli cottage entouré d’un grand jardin, avec verger, potager, etc., et une quantité d’oiseaux aussi peu effarouchés que possible… car les oiseaux, qui sont des gens pratiques, savent bien que ces bons et pratiques Meagle no 2 ne leur feront point de mal.

Mon emploi à Green-House est assez malaisé à définir, et la plupart de mes multiples occupations paraîtraient subalternes en France. Ici, on estime avant tout, très sincèrement, le travail. Lors donc que j’ai aidé aux divers travaux de jardinage, à la cueillette ou à la conservation des fruits, préparé la pâtée des poules ou coupé de l’herbe pour les lapins, je prends le thé avec Mr et Mrs Littlebee, comme si j’étais… non pas leur fille, mais une jeune parente pour laquelle ils seraient très bienveillants.

Je travaille à l’aiguille avec Mrs Littlebee, ou je lui fais la lecture… car je prononce maintenant correctement l’anglais. J’aime beaucoup les auteurs de ce pays : Scott, Thackeray, George Eliot, parce qu’ils ont prouvé (comme grand-père le remarquait) qu’on peut écrire, pour tout le monde, des romans du plus haut intérêt, sans jamais offenser la morale ni la pudeur chrétienne. Mais Dickens est mon favori ; j’ai lu et relu le Magasin d’antiquités, à cause du grand-père et de la petite-fille, et la Petite Dorrit, à cause de… la petite Dorrit… Je ne regrette qu’une chose : c’est que les bons héros de ces livres soient protestants… comme leur auteur.

Par bonheur, Mr et Mrs Littlebee sont catholiques, et font plus que de me laisser remplir mes devoirs religieux ; ils m’en donnent l’exemple. Malgré tout, j’éprouve une grande tristesse de ne pas revoir la France… surtout pendant la guerre. Je ne saurais y être d’aucune utilité… Mais ne nous dit-on pas, dès l’enfance, que la patrie est notre mère ?… Eh bien ! l’on souffrirait doublement, si l’on était loin d’une mère dangereusement malade.

J’ai du moins la satisfaction d’être chez de sincères amis de la France et dans un pays allié. En combattant bravement sur le sol français, les Anglais effacent toutes leurs anciennes fautes envers nous, et il me semble que Jeanne d’Arc doit être contente d’eux.

L’Angleterre reçoit souvent la visite des zeppelins… Leurs crimes sont déjà nombreux, et les environs de Londres ne sont pas à l’abri de leurs incursions. Mais Mr et Mrs Littlebee n’ont pas envie de quitter leur joli cottage, où ils sont accoutumés à vivre toute l’année. A la grâce de Dieu !… Pour ma part, je n’éprouve pas de frayeur. Il me semble que grand-père me protège.

Pardonnez-moi, madame, cette longue et trop tardive lettre… Je n’ose espérer que vous me répondiez ; je ne le mérite pas, après tant de négligence apparente… Mais priez avec moi pour mon cher grand-père et mon pauvre papa, et pensez quelquefois, sans trop de sévérité, à votre petite

Jeanne Ferval.

Lorsqu’elle retira les fines branches d’argent qui se confondaient avec ses cheveux, une rosée humectait les verres des lunettes derrière lesquelles s’abritaient les doux yeux de Mme Brumme.

Il est des âmes aigries, misanthropes, qui jouissent malignement de voir se confirmer leurs soupçons malveillants… Celle-ci, au contraire, éprouvait l’émotion la plus douce, en constatant que Jeanne Ferval n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle-même avait bien deviné, naguère, la raison touchante pour laquelle « Jeannette » n’était pas venue lui dire adieu.

« Pauvre mignonne ! » murmura cette femme au cœur vraiment maternel.

Et passant un coin de son mouchoir sur les verres embués de ses lunettes, elle se mit en devoir de répondre aussitôt à « ces deux pauvres enfants » : la petite Française exilée et le petit soldat du front.

V « GOOD NIGHT, MY DEAR… »

Depuis trois ans qu’elle vivait chez les Littlebee, Jeanne Ferval avait subi le phénomène d’adaptation que produit dans la première jeunesse un séjour prolongé à l’étranger. Les images du passé subsistent, avec un charme accru, rendu émouvant par la distance ; mais de nouvelles formules s’imposent au langage, à la pensée elle-même. Toujours aussi Française de cœur, ainsi qu’on vient de le voir, Jeannette commençait à rêver, la nuit, en anglais.

La vie laborieuse et saine qu’elle menait avait sensiblement fortifié sa santé ; elle était plus grande, plus développée ; et l’emploi déterminé de chaque instant du jour donnait à ses mouvements quelque chose de net, de précis, aussi éloigné de l’agitation que de la langueur.

Elle portait des vêtements simples et commodes, sans nulle coquetterie, des chapeaux de paille bise, dont le bord rabattu l’abritait du soleil ou du vent.

Son allure libre et paisible était trop active pour qu’on pût la qualifier de mélancolique ; mais elle dénotait le sérieux, la résignation d’une enfant qui n’attend plus ni joie ni douleur.

L’aspect de Green-House et de ses environs, leur atmosphère calme, rêveuse, étaient bien ceux de cette verte campagne anglaise, que les vieilles gravures reproduisent avec tant de charme. Et c’était sur cette herbe finement veloutée, dans cette clarté tamisée par un imperceptible voile, que, jadis, dans une partie de campagne, David Copperfield avait vécu des heures innocentes et enchantées, auprès de l’éphémère petite femme-enfant…

C’est en de tels décors que Kate Greenaway nouait les mains de ses longues fillettes, tournoyant comme des fleurs au souffle de la brise, ou bien alignait, en brochettes d’oiselets, ses délicieux babies…

Mais Green-House manquait de jeunesse. La servante elle-même, l’honnête Polly, rousse de cheveux et de visage, qui avait l’air d’un garçon déguisé, avait passé depuis longtemps le cap de la trentaine. La petite figure brune et sérieuse de Jeanne était seule à représenter, un peu tristement, le plus bel âge de la vie.

Sans doute, en France, patrie des nids prolongés, on eût plaint l’orpheline avec plus de sensibilité. Le ménage Littlebee se contentait de l’estimer grandement, la jugeant raisonnable, docile, laborieuse… Et, bien qu’elle fût l’opposé de leurs filles blondes comme le miel, au teint de roses effeuillées sur du lait, ils voyaient avec amitié et plaisir cette jeune Française évoluer autour de leur placide maturité.

....... .......... ...

Septembre, précurseur de l’automne, règne à Green-House, mélancolique et libéral comme un riche sans héritiers. Les poiriers chargés de fruits lourds, aux tons d’or assourdis dans le feuillage, rappellent l’arbre sous lequel Van Dyck peignit son Duc de Richmond… Les frondaisons offrent ces verts gradués, avec, çà et là, ces taches rougissantes, ces tons de bronze, présages d’une chute encore éloignée, qui ne sont, pour le moment, qu’une parure de plus… Mais déjà les oiseaux migrateurs s’envolent avec des cris nostalgiques… Une brume gris-perle s’effrange, matin et soir, au ras de l’herbe humide… Les soirées plus longues, plus fraîches, font apprécier le home, malgré les restrictions apportées au bien-être : pas de flambées précoces égayant l’âtre ; un éclairage plus modéré, dont les lueurs ne doivent pas filtrer au dehors ; un lunch moins copieux, sans friandises. C’est la guerre, avec ses privations et ses embûches… N’importe ; il fait bon encore, dans ce home aménagé non pour l’effet à produire, mais pour la commodité réelle de la vie ; ces pièces claires, élevées, tendues de gaies cretonnes à fleurs, où chaque encoignure a son siège pratique et confortable, où l’heure du thé voit briller des ustensiles d’une netteté étincelante,… où les livres favoris ne sont point captifs dans une armoire vitrée, mais restent à la portée de la main, en de petites bibliothèques rotatives, ou bien sur des rayons, le long des boiseries,… tandis que de vieilles gravures en couleurs, d’une pénétrante poésie, quelques belles têtes d’après Van Dyck ou Reynolds, y mettent sobrement un rappel d’art.

La rousse et anguleuse Polly a enlevé le plateau du thé. La douce clarté des lampes caresse les objets familiers. Armées d’aiguilles à tricoter, Mrs Littlebee et Jeanne travaillent si activement que les pelotes de grosse laine brune placées devant elles s’épuisent à vue d’œil… Mrs Littlebee tricote pour les soldats britanniques ; mais elle a déclaré que les objets confectionnés par miss Jane iraient à ceux de France. « Cela est juste, n’est-ce pas ? » a-t-elle ajouté flegmatiquement. Mrs Littlebee conçoit ainsi plus d’une pensée délicate, que la grâce française saurait enguirlander de fleurs, mais qui, chez elle, semblent faire partie tout simplement d’une sorte de droit des gens.

Mr Littlebee, le visage rasé, sanguin, sous ses cheveux gris-argent, lit à haute voix, pour les deux femmes, les journaux relatant les événements de la guerre. Et Jeanne, passionnément attentive, écoute les nouvelles de France, qui lui parviennent à travers cette voix, ce langage étrangers… Combien son pays est universellement aimé, glorifié !… Sa qualité de Française suffirait, aujourd’hui, à lui attirer l’intérêt, la bienveillance… Elle en éprouve un sentiment à la fois humble et fier, en se disant qu’elle n’a rien fait pour mériter ce titre de noblesse, mais que, dans son obscurité, elle veut, du moins, s’en montrer digne de plus en plus, chaque jour, par son courage, sa patience, son attachement aux devoirs quotidiens… Et puis, dans l’immense chœur de supplications qui montent vers le ciel, elle peut être une faible voix ignorée ici-bas, mais entendue cependant, mais exaucée !

Cette vérité consolante lui a été rappelée, le matin même, par une lettre de France, qui a échappé, pour venir jusqu’à elle, aux embûches sous-marines, et qu’elle a baisée furtivement, en la qualifiant de « chère vaillante petite chose ».

Quel réconfort a été pour elle la réponse si indulgente, si bonne de Mme Brumme, et la perspective d’entretenir désormais une correspondance avec cette femme d’élite, vers laquelle l’entraîna, dès le premier regard, son instinctive sympathie de « petite sauvageonne !… » Il semble qu’un souffle vivifiant gonfle son cœur, en ranime toutes les aspirations affectueuses, qui commençaient à s’engourdir. Certes, elle n’est pas ingrate envers les maîtres de Green-House ; ils ont, à leur insu, une part plus sensible de son amitié, de sa reconnaissance,… car elle les aime, ce soir, à la française… Elle jette, de temps en temps, un coup d’œil vers Mrs Littlebee, dont la figure se détache dans la lumière, avec ses cheveux argentés relevés à la chinoise, qui découvrent un front presque sans rides, ses yeux gris si tranquilles, sous les verres brillants de ses lunettes, ses traits, dont la ligne brève n’est pas sans fermeté, et ce teint clair et lisse comme un savon rose… Mrs Littlebee, de son côté, pose de temps en temps sur la petite tête brune et les doigts diligents de « miss Jane » son regard si sérieux, si direct, que la bonté y revêt l’aspect de la sévérité. Avec la même expression, elle le reporte sur son mari, le cher vieux compagnon inséparable de sa vie. Mais on pourrait y surprendre une lueur d’attendrissement, quand il effleure le délicieux pastel sous verre représentant leur petite Mary, morte à l’âge de cinq ans, ou le portrait de leur fille Louisa, mariée aux Indes, qui, vêtue de neigeuses mousselines, et groupant ses cinq babies autour d’elle, évoque l’idée d’une belle rose blanche entourée de petits boutons.

La pendule vient de sonner dix heures. Les deux époux enlèvent, l’un son pince-nez, l’autre ses lunettes, dont ils essuient les verres, du même geste méthodique. Le mari plie ses journaux ; la femme étire son tricot sur les aiguilles, pelotonne la laine relâchée…

— Jane, il est temps d’aller dormir…

Et la regardant avec attention :

— Vous semblez fatiguée, ma chère… Ne l’êtes-vous pas ?

— Oh ! non, madame ; j’ai seulement un peu sommeil…

— Eh bien, allez vite dans votre chambre… Et si vous avez besoin de dormir une heure de plus demain, ne vous gênez pas, ma chère…

— Je vous remercie, madame…

Jeanne est debout devant Mrs Littlebee, et la bonté de cette excellente femme lui apparaît si flagrante qu’elle éprouve un désir soudain de l’embrasser… mais que penserait de cette effusion hors de propos la flegmatique maîtresse de Green-House ? Pour elle, comme pour le vieux gentleman, il faut se borner à l’habituel shake-hand…

— Good night, my dear.

C’est du même ton bienveillant que Mr et Mrs Littlebee profèrent leur bonne nuit, ma chère, du même geste un peu automatique qu’ils secouent la main de « miss Jane ».

Good night… Oh ! comme ces trois syllabes vont se graver, pour jamais, dans la mémoire de Jeanne, comme ce regard de l’excellente femme doit rester, lui aussi, présent à son souvenir, tandis que le paisible et confortable salon de Green-House va prendre rang parmi les visions inoubliables !

— Good night, madame… Good night, monsieur Littlebee.

— Ah ! miss Jane ?…

C’est la voix du vieux gentleman qui la rappelle :

— N’oubliez pas de fermer vos rideaux et de voiler votre lumière…

— Yes, sir…

Cette recommandation, si flegmatiquement faite, est un rappel de la menace qui plane chaque nuit sur les cottages anglais… Jeanne se conforme docilement, mais sans émoi, aux mesures de prudence édictées… Comme elle l’a écrit à Mme Brumme, elle croit sentir autour d’elle une invisible et tendre protection.

....... .......... ...

A peine au lit, elle s’endormait, comme une enfant qui cède à la saine et bonne fatigue de ses jeux, de ses courses au grand air. Ses yeux se fermaient, ses lèvres s’entr’ouvraient sur une dernière prière. Puis le sommeil, s’emparant de ses pensées, formait une trame confuse, où les souvenirs de Quimper et de Paris se mêlaient aux réalités présentes de Green-House.

Ce soir-là, Jeanne se voit sur une route bordée de grands arbres, dans ce crépuscule, qui est la lumière naturelle des rêves ; à côté d’elle chemine un vieillard aux cheveux blancs, qui tient à la main un bâton, comme les voyageurs bibliques.

A l’impression de tendresse qu’elle éprouve, elle reconnaît son grand-père… Il marche un peu courbé, silencieux… Et Jeanne, bien qu’elle distingue à peine ses traits, s’aperçoit que des larmes glissent lentement sur le visage du vieillard… Cette mystérieuse tristesse la pénètre graduellement.

On entend un vent aigre et sifflant comme un sanglot ; des feuilles d’arbres se détachent, tourbillonnent… Alors le vieillard prend Jeanne par la main ; il se ploie davantage sur son bâton… Il fuit dans la tempête… Jeannette est redevenue enfant ; ses petites jambes ont peine à le suivre.

— Grand-père… Grand-père, pas si vite !…

Mais leur marche ne cesse de se précipiter et son émoi redouble en apercevant un fossé noir et profond qui barre le chemin… Mais au delà, dans une clarté d’aube, Mme Brumme, suave, et comme stylisée, lui tend les bras en souriant. A ses côtés se tient un jeune homme, ressemblant à son fils Alexis, qui regarde aussi Jeannette avec un lumineux sourire.

— Jane ! make haste !… Jane ! do you not hear ?[1]

Qui donc l’appelle ainsi, en anglais, tandis que les chères figures de son rêve se taisent ?

Oh ! le fossé, le grand trou noir ! elle est maintenant tout au bord… Elle perd pied… Elle tombe… Ah ! ciel ! quel bruit effroyable !…

....... .......... ...

En cette nuit de septembre 1916, où, dans son profond sommeil, les bruits extérieurs s’amalgamaient avec les rêves de Jeanne, les zeppelins venaient de déployer sur l’Angleterre leur vol sinistre, et d’accomplir un nouveau massacre d’innocents…, amoncelant sur la criminelle Allemagne les charbons ardents de la vengeance divine…

Des débris humains gisaient sous des ruines de cottages… Green-House et ses maîtres avaient vécu.

Notes in this chapter

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