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A la recherche d'une perle

PREMIÈRE PARTIE

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I COMME UNE HÉROÏNE DE ZÉNAÏDE FLEURIOT

Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible, elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules… où, pour le moment, elle était une jeune fille toute seule…

Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots : Jeanne n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas grand-père !… Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient… Il suffisait à l’un de prononcer le nom de Jeannette, à l’autre celui de grand-père, pour mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement, autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en contenir.

Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette, âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre soin.

— Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous ? Tout le jour au Crédit Mâconnais, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une inconnue… car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons.

Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait, quelques jours après, l’orpheline à Quimper.

Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette… Et bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui laisser l’absence de Jeannette.

De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au cours d’un voyage.

Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont elle avait les yeux couleur « café fort », mais avec de plus jolis traits, assurait grand-père.

Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes, mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a fait de sa blonde Jeanne. Il aurait, lui aussi, sans nul doute, succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se rappelait pas avoir jamais été punie… Qui donc s’en fût avisé ?… Ce n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille… D’ailleurs, l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu « difficile à apprivoiser », comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de ses deux précepteurs : son grand-père et le meilleur ami de ce dernier, l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays breton.

L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie ; cette similitude avait naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de Mitaine (diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du Paradis.

Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour une œuvre qui leur tenait au cœur : une histoire des Saints de Bretagne, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille.

Et maintenant, tout était fini, brusquement fini !… M. Plémeur paraissait fatigué depuis quelque temps ; mais Jeanne était loin de prévoir l’accident — une hémorragie cérébrale — qui le lui avait enlevé en peu de jours…

Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de vieil acajou ! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds ! La maison elle-même allait tomber dans des mains étrangères,… car, depuis de longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur.

Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher passé familier… Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait tant ! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré !… Elle ne se promènera plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière !… Elle ne montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues semblent se raconter tout bas des choses du temps passé !…

Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de l’abbé Lejal !

Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde Fleuriot : celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles… Et, pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,… sa sœur… Mais un père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,… une belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.

II « PRIEZ POUR L’AME DE… »

A la première station, Jeanne cessa d’être seule dans son compartiment : deux vieilles demoiselles, une fille déjà mûre avec sa mère, et une dame en grand deuil vinrent y rejoindre la jeune voyageuse. La dame en deuil s’étant assise presque en face de Jeanne, leurs regards, tout naturellement, se rencontrèrent. Qui donc, surtout dans la jeunesse, où les impressions sont particulièrement impulsives, n’a éprouvé ce doux magnétisme qui résulte d’une sympathie soudaine, destinée sans doute à demeurer inexpliquée ?

Sans même songer qu’elle pouvait paraître indiscrète, Jeanne regardait ce visage de femme, comme elle eût contemplé un de ces portraits mélancoliques et attirants, auxquels le temps semble restituer une âme, en échange du coloris qu’il efface…

La dame en deuil, d’une stature haute et noble, devait avoir dépassé la cinquantaine. L’ample voile qui retombait en arrière de son béguin de crêpe servait de fond au visage très blanc, petit, délicatement fané ; près des tempes, les cheveux ondés mettaient une lueur d’argent… La courbe fine du nez, le dessin des lèvres, d’un rose pâli, étaient de ceux qui évoquent dans plus d’un visage féminin le célèbre profil de Marie-Antoinette, comme si la nature se plaisait à frapper en l’honneur de cette reine malheureuse de vivantes médailles commémoratives. Mais ce qui avait attiré et retenu Jeanne, c’étaient les yeux, d’une teinte si douce rappelant celle des jacinthes mauves, des yeux remplis d’une tristesse suave et sereine, comme éclairés intérieurement.

La dame, de son côté, regardait Jeanne avec cette bonté et cette sympathie que la jeunesse inspire de prime abord aux cœurs maternels. Elle voyait une petite silhouette gracile qu’étriquait un peu le costume de deuil taillé par une couturière quasi villageoise, un petit chapeau de crêpe, bien modeste, qui déjà semblait rougir… de lui-même, et qui était la dernière chose capable de mettre en valeur les cheveux d’un châtain presque noir et le teint cuivré qui faisait appeler Jeanne par son grand-père : Mon petit sou de cuivre. Les yeux, de moyenne grandeur, dont la couleur « café fort » s’était transmise de mère en fille, ne s’éclairaient d’aucun reflet, gardant la fixité un peu farouche qu’ont ceux des oiseaux apeurés… La bouche, mignonne, d’un rouge mat et vif de fraise des bois, mettait seule une touche éclatante dans ce jeune visage un peu sombre… Mais la lèvre inférieure dessinait, au naturel, une petite moue boudeuse ou chagrine, que le sourire, hélas ! ne semblait plus devoir effacer.

Oh ! ce regard de la dame en deuil, ce regard compatissant et mystérieux comme une étoile, il effleurait Jeanne si doucement, et, pourtant, il pénétrait jusqu’au fond de son cœur !… Elle comprenait pourquoi : c’est que, dans les yeux de cette étrangère, elle retrouvait la clarté intérieure qui rayonnait des yeux de grand-père. Il lui sembla que l’âme tutélaire de l’aïeul empruntait ce miroir pour regarder encore une fois, ici-bas, son petit sou de cuivre… L’illusion fut courte ; les lèvres de la dame remuaient légèrement : Jeanne y voyait naître une question bienveillante.

Effarouchée, comme l’oiselet sauvage qui obéit à son instinct, malgré la douceur qu’on lui témoigne, Jeanne abaissa vivement ses paupières… Son cœur battait plus vite, à l’idée qu’on pût l’interroger… Elle se sentait incapable de répondre froidement qu’elle venait de perdre son unique affection,… qu’elle s’en allait, toute seule, retrouver un père presque inconnu d’elle, et elle ne voulait pas pleurer sottement devant une étrangère. Pour éviter toute conversation, elle appuya sa tête dans l’encoignure et feignit de s’endormir, les mains croisées sur le petit panier à couvercle où Maryvonne avait mis à son intention des provisions de route.

Les scènes paisibles et douces de sa jeune vie se retraçaient à son souvenir avec la poignante vivacité des choses récentes, dans une clarté mystique de Légende dorée. Et, bientôt, le mouvement du wagon aidant, elle glissa vraiment au sommeil.

En rouvrant les yeux, elle s’aperçut que trois de ses compagnes de route étaient descendues. Il ne restait plus, à l’autre extrémité du wagon, que les deux vieilles demoiselles, somnolentes elles aussi… Par une bizarre contradiction, elle eut un petit serrement de cœur devant la place vide de la dame dont elle avait fui tantôt les avances probables ; mais elle aperçut à terre, devant la place que la voyageuse avait occupée, une image encadrée de noir… Avec sa vivacité furtive, sa vibration émue de petite sauvageonne, elle se pencha pour la ramasser. L’image mortuaire représentait, d’un côté, la Vierge au Calvaire, Stabat Mater dolorosa, de l’autre le souriant et charmant visage d’un jeune homme respirant la joie de vivre, au bas duquel Jeanne lut ces mots :

Priez pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme, mort à l’âge de vingt-huit ans, victime de son dévouement, le 14 avril 1912, à bord du Titanic…

Une place dans une chaloupe de sauvetage, tirée au sort parmi les hommes présents, et gagnée par Alexis Brumme, fut cédée par lui à une femme suppliante qui portait un jeune enfant dans ses bras…

Vous aimerez votre prochain comme vous-même.

Il était le fils unique d’une femme, et cette femme était veuve…

Daignez, ô mon Dieu, ne pas séparer dans le ciel ceux que vous avez unis si étroitement sur la terre. (Fénelon.)

« C’était son fils ! pensa Jeanne Ferval en contemplant avec une douloureuse admiration cette jeune tête charmante, qui s’était dévouée à la mort pour sauver une autre vie. La catastrophe du Titanic remonte à huit mois à peine… C’est son deuil qu’elle porte… »

Oh ! quelle pathétique, noble et complète histoire racontaient les lignes choisies pour cette image !…

Sans doute afin d’avoir toujours sous les yeux ces traits chéris, la dame l’avait gardée dans le porte-cartes de cuir noir qu’elle tenait tout à l’heure… En descendant hâtivement pour changer de train, elle ne s’était pas aperçue que l’image glissait à terre… Certainement elle en avait d’autres chez elle… Et celle-ci n’était pas tombée en des mains indignes, ni même indifférentes… Ce serait pour Jeanne un souvenir de la voyageuse au regard si triste et si lumineux dont elle se repentait maintenant d’avoir repoussé la sympathie… Elle le glisserait dans son paroissien, et elle « prierait pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis… »

III PÈRE ET FILLE

La prompte nuit de décembre était venue depuis longtemps quand la jeune voyageuse, tout étourdie par le bruit, descendit à la gare Saint-Lazare, tenant d’une main son petit panier, de l’autre un parapluie remarquable par son manque de sveltesse.

Habituée aux petites gares paisibles, intimes, plantées comme de grands joujoux, qu’elle a connues dans les localités bretonnes, la pauvrette se sent bousculée, désorientée, perdue… Ses yeux ne rencontrent que des figures inconnues, lorsqu’un monsieur grand et fort, au visage glabre et pâle un peu empâté, aux traits bourboniens, s’avance en hésitant, comme s’il craignait de se tromper.

— N’êtes-vous pas ?…

Il la laissa achever elle-même dans un balbutiement précipité :

— Jeannette,… c’est-à-dire Jeanne Ferval…

— Ah ! il me semblait bien. Tu as beaucoup grandi, mon enfant, depuis que je ne t’ai vue… Tu dois avoir seize ou dix-sept ans ?

— Dix-huit, monsieur, murmura-t-elle, sans réfléchir.

— Comment ? monsieur ! fit-il avec un sourire embarrassé qui creusait de longues rides dans ses joues trop blanches ; je n’ai pourtant pas grandi, moi, pour que tu ne me reconnaisses pas !…

— Je vous demande pardon, mon père ; je ne sais plus ce que je dis… Si fait, reprit-elle en le considérant, je vous reconnais un peu.

— Eh bien ! mon enfant, nous allons… Oui, pour tes bagages, on fera le nécessaire demain… Mieux vaut ne pas nous mettre en retard pour la rentrée de ma femme et de tes sœurs.

Quelques instants après, le père et la fille prenaient place côte à côte dans un auto-taxi, à travers la vitre embuée duquel Jeanne jetait un regard étonné sur les innombrables véhicules et les lumières aveuglantes de Paris.

M. Ferval toussota légèrement. Il avait l’air très bon et un peu mal à l’aise :

— Ma chérie, je tiens à te dire quelle part j’ai prise à… la peine que tu viens d’éprouver… J’aurais désiré être auprès de toi, en ce moment si cruel. La malchance a voulu que je fusse au lit, avec une mauvaise grippe, dont je suis à peine remis… C’est pour cela que je ne suis pas allé te chercher moi-même à Quimper.

Jeanne, qui le regardait avec une naissante confiance, put constater qu’en effet il paraissait las et déprimé. Elle aurait voulu lui adresser, à son tour, quelques paroles vraiment filiales, le remercier de sa bonne volonté affectueuse ; mais la timidité, le manque d’habitude la paralysaient… Et, pourtant, elle le pressentait : chaque tour de roue qui les entraînait rapidement vers le foyer inconnu, chaque minute de ce premier tête-à-tête emportaient peut-être l’occasion unique de renouer les liens naturels relâchés, presque rompus par l’absence…

La dernière fois que M. Ferval avait embrassé sa fille, c’était — six années auparavant — à la faveur d’une villégiature de sa famille sur une plage bretonne. Il avait fait un détour pour venir, tout seul, revoir la fillette grandissante, dont sa seconde femme se désintéressait si absolument qu’il n’eût pas osé prendre l’initiative de la lui présenter. M. Plémeur, de son côté, ne manifestait aucun désir de connaître la remplaçante de sa chère fille… Quelque prévu et légitime que fût le second mariage de son gendre, la vue de cette nouvelle Mme Ferval lui eût été pénible… Tacitement, ils avaient donc vécu à distance les uns des autres. Les années s’étaient amassées insensiblement entre eux, comme des flocons d’ouate, évitant les chocs, s’opposant aussi à tout contact, à tout rayonnement affectueux.

Et maintenant, ce père et cette fille, soudain rapprochés, éprouvaient l’un et l’autre la tristesse de s’ignorer, de savoir à peine se parler. Les plus proches liens du sang ne suffisent pas, en effet, pour établir ce langage du cœur, basé sur les souvenirs, les petites habitudes de chaque jour… On ne replace pas un nid qu’on avait emporté, et l’on n’obtient toute la confiance de l’oiseau qu’avec ses premiers battements d’ailes.

Jeanne fit effort pour murmurer :

— Et ma petite sœur ? Il me tarde bien de la connaître.

Parfois, en effet, au milieu du bonheur dont elle jouissait chez son grand-père, l’image de cette « petite sœur » inconnue avait traversé son esprit sous des couleurs tentantes. Elle s’était figuré une tête bouclée, des joues fraîches, sur lesquelles elle mettrait de gros baisers, des yeux naïfs, se levant sur elle, émerveillés par ses récits de contes et de légendes, un rire argentin se mêlant à sa voix, de petits pieds agiles courant en même temps que les siens : toute une série de petites scènes où elle jouait avec conviction le joli rôle de sœur aînée.

Aussi fut-elle un peu déçue, quand son père répondit avec cet air d’ironie bénévole qui semblait, chez lui, résumer toute une philosophie :

— Oh ! mais Georgette est presque une grande personne : quatorze ans et demi ! (Chacun sait qu’à Paris les enfants de quatorze ans en ont vingt.) Georgette, très intelligente, très avancée, suit les conférences de Minerva avec sa grande sœur Marie-Louise… Elle prend des leçons de diction, va en soirée, et se fait applaudir dans la Lettre de la Fauvette au Pinson.

L’auto avait débouché sur les grands boulevards, des boulevards d’avant-guerre, fulgurants des réclames lumineuses, rouges, vertes, blanches, qui s’éclipsaient ou se répondaient sous le ciel brumeux, comme de gigantesques clins d’œil,… des boulevards de cinq à sept, encombrés de véhicules de toutes formes, de toutes grandeurs, allant du brillant automobile de luxe à l’utilitaire motocyclette, en passant par l’horrible auto gris, bas et long comme un caïman, voiturant presque au ras de terre d’hybrides créatures amies des sports et de la poussière, le tramway à traction électrique, le fiacre déjà presque archaïque, attelé de la pauvre Cocotte, qui se silhouette en cheval de bois rouge, le lourd camion automobile, mastodonte des temps nouveaux, tout cela rassemblé dans le plus inextricable enchevêtrement, pouffant, haletant, trépidant sur place, comme secoué de soubresauts de colère, hoquetant des menaces, exhalant une haleine chargée des vapeurs du pétrole ou de l’essence…

— Voici un aspect qui ne doit guère te rappeler Quimper-Corentin, remarqua M. Ferval pendant un de ces arrêts forcés.

— Est-ce que… c’est toujours ainsi ?

— Oh ! oui, surtout dans ce quartier, à pareille heure. En s’éloignant du centre, on pourrait encore découvrir — par exemple aux alentours du Jardin des Plantes — de tranquilles rues quasi provinciales…

— Et vous avez préféré… ce bruit ?

— Moi ?… Comme la plupart des Parisiens, j’adorerais la campagne… Mais, d’abord, expliqua-t-il en débarbouillant la vitre du bout de son gant, le grand bâtiment que tu vois ici n’est autre que le Crédit Mâconnais, où mon emploi m’appelle chaque jour, et puis ma femme aime par-dessus tout l’animation des boulevards, alors…

Il achevait sa phrase par une flexion résignée des épaules. Certes, surtout en ces dernières années, où sa santé s’altérait, où l’atmosphère surchauffée des bureaux mettait parfois dans ses oreilles de pénibles sons de cloches, devant ses yeux de bizarres couleurs papillonnantes, il lui était arrivé de formuler le souhait du poète :

Oh ! n’entendre plus de paroles vaines ! Jouir des grands bois, des clairs horizons ; Marcher tout le jour dans les vastes plaines, Sans voir de maisons !…

Mais il était enchaîné par la double raison qu’il venait d’énoncer.

De la haute et vaste façade du Crédit Mâconnais, le regard de M. Ferval se porta quelques instants plus tard, à la faveur d’un nouvel encombrement, sur la coquette vitrine d’un magasin de maroquinerie, où la vive clarté des ampoules électriques, voilées de fleurs de soie, mettait en valeur les bibelots coûteux et superflus, ces caprices tangibles de Paris.

Au début de son veuvage, un soir d’hiver, tout semblable à celui-ci, il était entré par hasard dans ce magasin pour acheter un porte-cartes. Il y avait là deux dames, évidemment la mère et la fille. Cette dernière portait le deuil le plus élégant, le plus parfumé, le plus bimbelotant de jolis petits accessoires, qui puisse transposer en mineur la coquetterie féminine. Ses cheveux et sa carnation de blonde contrastaient plus étrangement qu’harmonieusement avec ses yeux noirs : du jais dans du corail rose et de l’or pâle… Telle qu’elle était, en plein éclat de jeunesse (vingt-deux ou vingt-trois ans à peine), elle apparaissait éblouissante et minaudière, au milieu des superfluités qui lui formaient un cadre si adéquat. Elle n’était pas de celles dont le charme, plus discret, se dégage peu à peu… L’admiration que ressentit le jeune veuf eut la soudaineté d’un coup de soleil… Pour elle, du bout de ses doigts fins fleurant la rose, elle lui présenta le porte-cartes dans son carton minuscule, en l’effleurant de son regard, comme taillé à facettes, qui semblait fait pour refléter la lumière, et en le gratifiant de ce sourire d’universelle coquetterie qu’elle prodiguait à quiconque, pour la gloire de ses dents de nacre.

La triste solitude de son veuvage, la proximité du Crédit Mâconnais et de la Peau de chagrin (ainsi s’intitulait la maroquinerie des boulevards), concoururent à ramener Jean Ferval dans l’élégant magasin. La jolie femme ne tarda pas à comprendre quel attrait subissait ce nouveau client, tout à coup si assidu. Elle-même portait le deuil d’un mari, jeune officier qu’une banale et tragique chute de cheval avait jeté inerte, sanglant, au seuil de sa carrière. La blonde Valérie, mariée à dix-huit ans, avait déjà une jolie petite fille de quatre ans, dont elle s’embarrassait le moins possible, bien « qu’elle l’adorât »… Depuis la mort de son mari, elle était revenue auprès de sa mère dont le commerce élégant lui plaisait, sur ces boulevards qui étaient sa véritable patrie. On causa. La fine mouche sut bientôt ce qui l’intéressait. Elle se procura des renseignements qui, sans représenter « le beau rêve », rendirent plus souple et plus gracieuse encore la pratique petite Parisienne qu’elle était. Avec une mince fortune et un enfant en bas âge, il lui serait assez difficile de se remarier. Jean Ferval avait de l’avenir au Crédit Mâconnais, une soixantaine de mille francs hérités de ses parents… Son enfant était élevée par le grand-père maternel… De plus, elle discernait en lui ce que, dans son for intérieur, un tantinet cynique, elle appelait « la bonne pâte d’homme », pâte malléable et tendre pour pâtisserie de ménage…

En apercevant aujourd’hui la vitrine chatoyante de la Peau de chagrin, que sa belle-mère avait cédée depuis quelques années, pourquoi M. Ferval poussait-il un involontaire soupir ?… Si bien plié au joug de Valérie que celui-ci eût manqué à sa vie, aveuglé d’ailleurs par son admiration pour elle, s’il avait souffert du caractère égoïste et volontaire de sa compagne, cela avait été en quelque sorte inconsciemment, avec la résignation optimiste et fataliste qu’on oppose aux inconvénients des saisons…

Mais en présence de sa fille aînée, dont l’humble deuil et le petit visage effarouché lui inspiraient une pitié affectueuse, il se demandait, avec une secrète inquiétude, quel accueil Valérie réservait à la pauvre Jeanne et ce qu’allait être leur vie commune.

IV PRÉSENTATION

Le fiacre stoppa devant un immeuble du boulevard Saint-Denis.

— C’est ici, dit M. Ferval en ouvrant la portière.

Jeanne descendit ; tandis qu’il payait le chauffeur, elle restait debout sur le trottoir, immobile, inexpressive en apparence ; mais son cœur battait à gros coups, sous l’humble petite jaquette noire et sous l’étole de faux astrakan laineux.

— Montons, dit son père en revenant vers elle, presque aussi ému, bien qu’un sourire encourageant flottât sur ses lèvres.

Il soufflait un peu en gravissant l’escalier ciré, feutré d’une moquette, mais assez raide. A chaque étage, Jeanne l’interrogeait du regard.

Les lèvres entr’ouvertes par ce vague sourire qui prenait une expression pénible, il lui faisait du doigt un nouveau signe ascensionnel.

— Encore deux étages, murmura-t-il, au quatrième. Nous payons ce perchoir deux mille cinq cents francs… et il n’y a pas même d’ascenseur !

— Cela doit bien vous fatiguer, dit la jeune fille, qui sentait s’éveiller sa sollicitude filiale.

L’éternel mouvement d’épaules, mimique des Philosophes sans le savoir, fut la seule réponse de M. Ferval ; mais, au fond, il était touché et surpris de cette marque d’intérêt si simple, à laquelle il n’était pas habitué.

Ils s’arrêtèrent enfin au dernier étage de l’immeuble, sur un long palier que les Ferval, seuls locataires de l’étage, avaient décoré de plantes vertes et de sièges de jardin.

— Notre serre, dit-il, avec sa douce ironie.

Une jeune bonne, d’aspect très négligé, leur ouvrit la porte de l’appartement.

— Madame est-elle rentrée ?

— Non, monsieur, pas encore.

En fait de répit, le pauvre cœur humain est reconnaissant de la moindre offrande : en voyant différer la présentation qu’ils redoutaient l’un et l’autre, M. Ferval et Jeanne poussèrent, chacun de leur côté, un instinctif soupir de soulagement.

La jeune bonne, qui, avec ses savates, son tablier maculé, ses cheveux mal peignés, se piquait d’être « à la mode », dans une robe aussi étroite que possible, jeta sur « cette nouvelle demoiselle » des regards d’avide curiosité et la jugea aussitôt sans aucun chic.

M. Ferval et sa fille entrèrent dans le salon ; il toucha le commutateur électrique ; Jeanne vit alors une assez vaste pièce à deux fenêtres, dont le meuble de satin cerise et les bibelots provenant d’un rayon d’articles de Paris étaient d’une frappante banalité.

Jeanne avait été élevée dans la plus naïve simplicité, mais trop près de la nature, et parmi des choses trop imprégnées de l’âme du passé, pour n’avoir pas le sentiment du vrai, du beau, et ne pas remarquer ce qu’on pourrait appeler l’indigence morale de ce salon.

— Débarrasse-toi de ton chapeau, de ton manteau, mon enfant.

A peine la jeune fille avait-elle obéi, qu’on entendit carillonner le timbre de la porte.

Instinctivement, elle regarda son père avec une expression qui le toucha. N’était-il pas désormais son unique appui dans ce milieu si étranger ?…

Des yeux, du sourire, il voulut l’encourager, mais le regard qu’il lui jeta n’était pas lui-même sans anxiété.

La porte du salon s’ouvrit, et Mme Ferval entra, suivie de ses filles. Jeanne, toute palpitante de timidité, s’était levée brusquement. Elle ne vit d’abord que la jolie dame, encore très jeune, qui s’avançait, la tête haute, l’œil inquisiteur, sa main gantée de blanc, braquant sur elle un face-à-main.

Mme Ferval portait un costume de velours vert, qui faisait ressortir ses cheveux d’or, son teint blanc et rose, dont les yeux inexperts de Jeanne ne pouvaient discerner le léger mais savant arrangement. Sur son chapeau retombait, en duveteuse cascade, une pleureuse de même couleur.

Son mari se hâta de faire un geste de présentation :

— Ma chère amie, voici ma fille Jeanne… La pauvre enfant est un peu dépaysée,… un peu troublée… Je la recommande à toute ta bienveillance… et à l’amitié de ses sœurs.

M. Ferval, en achevant ces quelques mots, passa machinalement sur son front moite la pochette de soie qui dépassait la poche de son veston. Jamais orateur, à la tribune pour un débat orageux, n’eut à faire sur lui-même l’effort que venait de lui coûter ce petit exorde de la vie commune.

Jeanne, légèrement poussée par son père, fit un pas en avant.

— Bonjour, madame, murmura-t-elle d’une voix étouffée.

Mme Ferval, les cils rapprochés sur ses yeux noirs un peu saillants, continuait à l’examiner sans mot dire, avec cette rapidité d’investigation particulière au regard féminin.

En moins de temps qu’il n’en faut, certes, pour l’écrire, elle avait inventorié le petit chapeau de crêpe poussiéreux du voyage, le costume mal coupé, les chaussures trop fortes. Et aussi le teint cuivré, les yeux d’un brun d’émail un peu terne, les petits traits boudeurs de ce visage sans éclat…

Un sourire, où l’on eût vainement cherché la bienveillance sollicitée, mais qui n’était point mécontent, entr’ouvrit ses lèvres sur la nacre de ses dents.

— Bonjour, ou plutôt bonsoir, mademoiselle, fit-elle en secouant du bout des doigts la main gantée de laine noire de sa belle-fille.

— Valérie, j’espère que tu lui feras l’amitié de l’appeler par son prénom, et que Jeanne, de son côté…

— Oh ! mon ami, ne contrains pas Mlle Ferval à me donner un titre que je ne revendique nullement… Il me faut du temps pour me familiariser avec une présence aussi nouvelle… Je vais enlever mon chapeau et dire qu’on serve le dîner.

Elle sortit en pivotant sur ses hauts talons, et Jeanne vit alors seulement les deux jeunes filles dont l’une était « sa petite sœur ». Hélas ! elle la voyait trop tard pour éprouver le tendre attrait qu’elle avait espéré.

Georgette, modelée, comme sa sœur Marie-Louise, dans un costume de velours taupe à ceinture « petit abbé », avait déjà la tournure d’une jeune personne. Son chapeau fleuri de minuscules roses de soie et ses cheveux bruns crépelés encadraient un minois pointu, futé, aux yeux noirs pétillants, qui serait sans doute séduisant dans quelques années, mais qui, pour le moment, donnait l’impression d’une précocité plutôt déplaisante.

Marie-Louise Arvennes, née du premier mariage de Mme Ferval, était une grande et belle fille de dix-neuf ans, dont le visage frais et potelé, les traits charnus, les grands yeux bleus pleins de franchise formaient un ensemble sympathique ; mais, d’une coxalgie qu’elle avait eue dans son enfance, il lui était resté une claudication très accentuée qui déparait son allure.

— Georgette, embrasse donc ta sœur, dit M. Ferval, plus libre depuis que sa femme avait quitté le salon.

— Bonsoir, ma chère, minauda la jeune péronnelle en lui effleurant la joue de sa petite bouche mièvre et dédaigneuse.

Jeanne, déçue, glacée, ne trouva aucun élan pour répondre à cette dérisoire caresse.

Marie-Louise, qui observait cette scène, haussa les épaules.

— Et moi, déclara-t-elle, d’une voix au timbre agréable bien qu’un peu garçonnier, je vous souhaite bien sincèrement la bienvenue.

— Merci, mademoiselle.

— Appelez-moi Marie-Louise. Nous sommes des quarts de sœurs… puisque je suis la demi-sœur de Georgette… L’arithmétique nous l’enseigne : la moitié de la moitié…

M. Ferval regarda sa belle-fille avec reconnaissance ; il l’avait connue toute petite, elle possédait un excellent cœur, et il l’aimait presque autant que sa fille Georgette, dont le caractère peu affectueux ne lui donnait guère satisfaction.

Jeanne sentit son pauvre cœur se dégeler un peu, sous les bons baisers dont la gratifiait Mlle Arvennes.

— En attendant le dîner, reprit celle-ci, venez dans ma chambre, si vous désirez vous recoiffer, vous laver les mains.

— C’est cela, mes enfants, allez, approuva M. Ferval tout heureux.

— Tu aurais pu dire : dans notre chambre, rectifia Georgette avec l’ombrageuse dignité des très jeunes personnes.

— Ma petite, en ma qualité d’aînée…

— Le droit d’aînesse n’existe plus en France. Ce n’est pas comme en Angleterre… Et encore, il ne s’applique qu’aux garçons !

Marie-Louise partit d’un franc éclat de rire.

— Jojotte, tu deviens pédante ! Les conférences de Minerva te tournent la tête.

La porte du salon se referma sur les trois jeunes filles.

Un couloir séparait l’appartement en deux : le salon, la salle à manger, pièces destinées à être vues, étaient assez vastes, et avaient chacune deux fenêtres sur le boulevard, tandis que les chambres, beaucoup moins grandes, donnaient sur une cour triste et resserrée. Mais l’électricité était installée partout, de sorte que, dans la chambre des deux sœurs où pénétra Jeanne, les meubles gentiment ripolinés ressortaient gaiement sous la claire lumière,… ainsi que les petits bibelots et souvenirs disposés sur des étagères ou épinglés aux murs.

Georgette tendit son bras fluet vers une photographie encadrée de soie Pompadour : une femme en tunique orfévrée, levant au ciel ses mains chargées de bagues, ses lèvres entr’ouvertes, ses yeux extatiques étoilés de cils… Et, avec un trémolo dans la voix :

— Ah ! Marie-Louise, est-il assez ressemblant, ce portrait de notre grande Judith Vernon !

— Oui, en plus jeune…

— Oh ! ma chère, les années glissent sur ces femmes-là…

— Et sur leurs perruques…

— Marie-Louise, tu es révoltante… Pour moi, il me semble avoir fait un rêve glorieux. Quand je pense que nous avons vu de près cette admirable Judith, la créatrice de Jeanne Hachette, de Didon, de la Dame aux roses,… que nous avons entendu sa voix,… sa céleste voix d’argent, nous faire cette délicieuse conférence : Comment je me maquille,… et que…

— Oui, oui, mais tu m’empêches de faire à ta sœur les honneurs du cabinet qu’il serait plus juste d’appeler : l’armoire de toilette… Ma chère, vous connaissez le proverbe : « La plus jolie fille du monde… » Mais vous trouverez là ce qu’il faut pour vous recoiffer, et cætera.

Mlle Georgette daigna tourner les yeux vers la nouvelle venue. Ses cils noirs distillèrent une malice soudaine :

— Je gage, fit-elle, qu’on ne parle pas beaucoup d’art, à Quimper-Corentin ?

Depuis qu’elle était seule avec les jeunes filles, Jeanne commençait à se remettre de l’émoi qui l’avait paralysée jusqu’alors. Piquée au jeu par l’air moqueur de sa cadette, elle répondit d’un ton ferme et posé :

— Vous vous trompez, Georgette… Mon cher grand-père était poète et artiste… Il m’a enseigné la littérature, le dessin, l’aquarelle… Je ne suis jamais allée au théâtre, c’est vrai…

La fillette poussa un petit cri aigu, et les mains jointes, les yeux levés comme la Judith Vernon du portrait :

— Jamais allée au théâtre !… C’est inconcevable !…

Sans se déconcerter, Jeanne poursuivit avec la même fermeté, puisée moins encore dans son amour-propre que dans la volonté de rendre hommage à une chère mémoire :

— Mais grand-père m’a lu et commenté les chefs-d’œuvre de Corneille, de Racine, de Molière… Quelques belles pièces modernes aussi, comme celles d’Henri de Bornier, de Rostand…

— Bravo, ma chère ! défendez-vous, approuva Marie-Louise… Mais trêve de conférence contradictoire… Apprêtons-nous pour le dîner.

Dix minutes plus tard, la famille se trouvait réunie autour de la table, où Jeanne, en face de sa belle-mère, se sentait reprise d’une invincible timidité. Cependant elle avait faim, n’ayant fait, durant le voyage, que peu d’emprunts au panier de Maryvonne. Certes, elle n’avait été accoutumée, chez le sobre M. Plémeur, ni au luxe de la table, ni au gaspillage ; mais on y mettait en pratique cette conception chrétienne de la vie matérielle, qui, lorsqu’elle n’atteint pas à l’exceptionnel ascétisme, comporte pour chacun, maîtres et serviteurs, le réconfort nécessaire ; la province a le monopole de ces tables familiales où l’on sert, avec des ressources modestes, de beaux fruits, du lait pur, du beurre frais, où les plats, simples et peu nombreux, sont assez abondants pour satisfaire pleinement l’appétit.

D’abord éblouie par l’élégance des dames Ferval, Jeanne éprouve maintenant un étonnement contraire, devant la soupière bien petite pour cinq personnes, où nagent, dans un bouillon maigre et inodore, quelques tranches de flûte… Et elle donne un souvenir attendri (car, maintenant, toutes ces choses — même les plus prosaïques — font partie du cher passé) au bouillon sans rival de Maryvonne, constellé d’yeux, sucré, onctueux… Oh ! le geste familier de grand-père découvrant la soupière !

— Un peu de potage, mon enfant ?

— Oui, grand… Oui, mon père, murmure-t-elle, rejetant la brève illusion, avec le frisson d’un oiseau qui s’ébroue.

Dans le creux à peine rempli de l’assiette, chacun puise en silence quelques cuillerées. Puis la voix mécontente de Mme Ferval exprime ce que chacun pensait in petto :

— Ce potage est tiède…

La jeune bonne, appelée d’un coup de timbre, se présente, d’un air à la fois effronté et nonchalant. Elle a échangé le tablier charbonné, avec lequel elle effectuait tantôt d’approximatifs nettoyages, contre un tablier à peu près blanc.

— Vous n’avez donc pas fait chauffer le bouillon, Éva ?

— Oh ! pensez-vous !… Madame pense-t-elle !… corrige-t-elle aussitôt sous un regard foudroyant de la « patronne ». Il n’est peut-être pas resté assez longtemps sur le feu… Madame m’a envoyée chez Rissolet, pour ajouter…

— Il suffit ! Changez les assiettes et servez-nous.

Quel malin besoin éprouve cette intolérable Éva d’initier Jeanne Ferval aux expédients du ménage, en mentionnant le médiocre restaurant qui collabore aux menus de la dernière heure ?…

Au potage succédèrent de petits restes de bœuf bouilli nageant dans une sauce brune plus vinaigrée que beurrée ; puis quelques tranches d’œufs durs et de pommes de terre engluées d’une sorte de colle décorée du nom de sauce blanche.

Pour partager ces piètres mets entre cinq convives, tout en réservant la part de la bonne, il fallait, certes, cette aisance, cette maëstria dans la parcimonie que connaissent certaines maîtresses de maison parisiennes. La frénésie contagieuse qui s’appelait Paraître, et qui, avant la guerre, s’étendait du monde à la moyenne bourgeoisie, condamnait souvent ses victimes à de véritables restrictions alimentaires. Ne fallait-il pas payer le loyer relativement cher, les costumes à la mode, les cours mondains, l’abonnement aux conférences de Minerva ?

Georgette et Marie-Louise grignotaient élégamment ces miettes peu savoureuses, tout en commentant la causerie à laquelle elles venaient d’assister. Georgette, pour laquelle Mme Ferval semblait avoir un faible prononcé, babillait avec autant de liberté qu’une grande personne.

— Nous sommes toutes allées féliciter Judith Vernon, lui offrir des fleurs… Et, conclut-elle triomphalement, comme je suis la plus jeune auditrice de Minerva, j’ai eu le grand honneur d’être embrassée par l’illustre Judith !…

M. Ferval fit une légère grimace. Le cabotinage qui s’infiltre trop souvent dans les mœurs bourgeoises choquait ses principes, mais un homme occupé tout le jour dans les bureaux d’une banque n’a pas le temps ni la compétence nécessaires pour diriger une éducation féminine.

Minerva était une université mondaine que fréquentaient des jeunes femmes et jeunes filles distinguées… Craignant de passer pour arriéré et tyrannique en opposant son veto, il se contentait de combattre les enthousiasmes injustifiés par l’ironie du bon sens.

— Une accolade de Judith Vernon ! fit-il gravement ; elle a dû te laisser sur la joue un échantillon de sa poudre et de sa crème de beauté : document précieux pour compléter sa conférence !

Jeanne et Marie-Louise ne purent s’empêcher de sourire. Mais Georgette pinça une petite bouche scandalisée :

— Oh ! papa ! Tu critiques toujours les programmes de Minerva… Ne trouvais-tu pas à redire, l’autre jour, que Claude Fabus, l’auteur des Conseils à Simonne, fût chargé de nous faire un cours de morale ?

— C’est qu’avant de s’improviser moraliste, avec ces fameux Conseils à Simonne, Claude Fabus a écrit des livres fort peu édifiants.

— Je t’assure, mon ami, dit Mme Ferval, que ses cours de Minerva sont parfaits de tact.

— Soit ! Mais ces éducateurs, pour le moins imprévus, me font toujours l’effet du loup déguisé en berger.

— Vous avez raison, père, approuva Marie-Louise ; pour ma part, je ne partage pas l’engouement général à l’égard de ces arrivistes qui prennent le chemin de Damas pour aller à l’Académie,… comme le dit ma tante Marnière…

— Fais-nous grâce des idées de ta tante, interrompit sèchement Mme Ferval. Qu’elle élève ses filles en s’inspirant de Fénelon et de Mme de Maintenon… si bon lui semble !

— Mais, maman, Marguerite et Henriette ne sont pas des jeunes filles démodées. Ma tante les garde auprès d’elle, surtout depuis son veuvage ; mais elle est loin de s’opposer à leur développement intellectuel…

Marie-Louise s’arrêta, en voyant un pli significatif rapprocher les fins sourcils de Mme Ferval, qui n’avait jamais sympathisé avec sa belle-sœur.

Éva reparut, apportant une mince tranche de viande rouge sur une bouillie vert-pré : le rosbif aux épinards provenant de chez Rissolet.

Jeanne avait beau s’efforcer de grignoter comme ses sœurs, elle ne faisait que deux ou trois bouchées des illusoires rondelles de pain de fantaisie. Plusieurs fois déjà, la corbeille avait été vidée.

— Etes-vous toujours aussi… affamée ? demanda Mme Ferval avec un sourire contraint.

— Je mange beaucoup de pain, il est vrai, balbutia-t-elle en rougissant.

— Je n’ai nullement l’intention de vous le reprocher… Seulement, avec du pain riche on ne peut guère satisfaire un appétit… rustique. Éva, apportez de votre pain pour Mlle Jeanne…

Il n’est déshonorant à aucun âge, surtout à dix-huit ans, de posséder un appétit « rustique »… et il serait vraiment abusif d’étendre jusqu’au pain nourricier les distinctions sociales ! Mais certaines nuances, à tort ou à raison, semblent traduire des intentions blessantes. Jeanne comprit qu’aux yeux dédaigneux de Georgette, par exemple, manger « du pain de la bonne » constituait une infériorité marquée. M. Ferval lui-même se sentit mécontent et gêné.

Au dessert figurèrent quelques oranges décoratives, et de petites pommes à demi gelées. A leur vue, Jeanne se souvint des provisions de Maryvonne.

— Si vous vouliez me permettre, madame. J’ai apporté quelques fruits… Le panier est resté, je crois, dans le salon…

Éva, en allant le chercher, fut assez longtemps absente. Quand l’humble panier noir à couvercle, tout poudreux du voyage, fit son apparition, Georgette eut un sourire moqueur. Mais il en sortit de belles et odorantes pommes, auprès desquelles celles de la table avaient l’air d’affreux avortons,… des poires duchesses, cueillies au dernier automne dans le jardin de M. Plémeur,… une galette dorée exhalant la plus appétissante odeur de pâte fraîche.

— La galette du Chaperon rouge ! murmura Georgette.

— En effet ! riposta Marie-Louise ; car sa vue suffirait à donner une faim de loup…

— Quels superbes fruits ! dit M. Ferval en ouvrant une poire juteuse et parfumée, tandis qu’Éva, trahissant étourdiment ses investigations, chuchotait :

— Il y a aussi du beurre, madame ! Ce ne sera pas la peine d’en acheter demain…

— Emportez ce panier à la cuisine, interrompit Mme Ferval avec impatience.

Marie-Louise, Georgette elle-même, croquaient avec gourmandise les fruits tendres et savoureux, dont les pelures se déroulaient sous le couteau, en rubans vert pâle ou jaune d’or. Dans les yeux de la jeune bonne, chichement nourrie, Jeanne lut une convoitise quasi enfantine, et n’écoutant que son bon cœur :

— Voulez-vous me permettre, madame, de donner un de ces fruits à… Éva ?

— Oh ! vous êtes libre d’en disposer, fit Mme Ferval d’un air surpris et ombrageux. Prenez ce que mademoiselle vous offre.

Éva obéit avec plus d’avidité que de politesse, en murmurant à peine un « merci ».

La pauvre Jeanne succombait de fatigue ; aussi accepta-t-elle volontiers d’aller se mettre au lit tout de suite.

— Bonsoir, mon père, fit-elle avec un mouvement timide pour embrasser M. Ferval ; lui-même aurait voulu lui donner cette marque d’affection, mais, craignant d’exciter des jalousies, il se contenta de serrer la petite main légèrement brunie qui s’avançait vers la sienne. Déçue, interdite, Jeanne dit un bonsoir plus timide encore à sa belle-mère, à ses sœurs…

Un grand cabinet pourvu d’une petite fenêtre avait été meublé pour elle d’un lit de fer, d’une chaise, d’une table de toilette. Après une courte prière, la pauvrette, toute frissonnante, se glissa entre ses draps, que nulle sollicitude n’avait songé à tiédir, et elle s’endormit en pressant contre ses lèvres, avec une touchante ferveur d’orpheline, la médaille de la sainte Vierge qu’elle portait au cou.

Jeanne rêva qu’elle s’en allait seulette, coiffée comme le Chaperon rouge, et, comme lui, portant une galette et un pot de beurre. Seulement, son chaperon, au lieu d’être couleur de coquelicot, était noir ainsi que son costume. Le cœur rempli d’une tendre anxiété, elle se dirigeait vers une maisonnette où devait se trouver grand-père Plémeur, malade,… quand deux louveteaux lui barraient le chemin. Détail particulier, à peine étrange en rêve : l’un d’eux avait le visage pointu, l’air moqueur de Georgette ; l’autre, la figure hardie et commune d’Éva. Se jetant sur le Chaperon noir, ils lui arrachaient pot de beurre et galette… Jeanne leur échappait, pour courir, toute palpitante, vers la maisonnette aperçue. De ses deux mains étendues, de son buste projeté en avant, de tout son pauvre cœur haletant, elle heurtait la porte close en appelant : Grand-père ! Grand-père !… Mais, au froid qui la pénétrait, elle sentit que grand-père Plémeur n’était plus là… Et elle se réveilla en pleurant.

V DEMI-SŒURS ET QUARTS DE SŒUR

La divergence que nous avons pu constater entre les idées de Marie-Louise Arvennes et celles de sa cadette provenait de leurs natures respectives, mais aussi de l’influence qu’avait eue, sur l’esprit de la première, Mme Marnière, sa tante paternelle.

Lorsque sa mère s’était remariée avec M. Ferval, Marie-Louise était une jolie petite fille de quatre ans, fraîche, potelée, le type même du « bel enfant ». Mais, en dépit de ses florissantes apparences, elle commença insensiblement à traîner la jambe, puis à marcher en boitillant. Les jeunes bonnes, à l’inexpérience desquelles elle était abandonnée la plupart du temps, n’y faisaient même pas attention, et quand la mère s’en aperçut, il était trop tard : Marie-Louise était atteinte d’une coxalgie et devait, par suite d’une telle négligence, demeurer boiteuse toute sa vie. D’abord soignée à Berck la pauvrette, si gaie, si remuante, dut rester étendue, pendant de longs mois, dans une gouttière. Elle en sortit amaigrie, pâlie, et les médecins exigèrent pour elle une vie libre, saine, au grand air.

Mme Marnière, qui avait deux fillettes de son âge, et qui habitait, à Bourg-la-Reine, une gentille maison entourée d’un jardin, offrit alors de se charger d’elle. Il y avait incompatibilité d’humeur entre cette femme de trente ans, simple, sérieuse, profondément affectueuse sous des dehors un peu froids, et sa coquette belle-sœur, mais elle ne voyait en Marie-Louise que l’enfant de son frère. Celle-ci fut donc élevée avec ses cousines jusqu’à l’âge de neuf ans. Ces années de vie familiale avaient laissé dans son cœur une profonde empreinte. Sans doute, au contact des jeunes filles « modernes » qu’elle fréquenta ultérieurement, elle prit une allure, un ton quelque peu garçonniers ; mais elle ne devait pas oublier le vivant exemple que lui avait donné sa tante Mathilde, comme épouse et mère chrétienne.

Veuve aujourd’hui, après avoir soigné avec le plus absolu dévouement un mari prématurément infirme, Mme Marnière vivait entre ses deux filles, Marguerite et Henriette, dans la petite maison de Bourg-la-Reine qu’elle n’avait pas quittée.

Bien qu’il lui fût plutôt pénible de fréquenter la veuve remariée de son frère, Mme Marnière, pour ne pas perdre de vue Marie-Louise en se tenant à l’écart, se contraignait à figurer parfois au jour de sa belle-sœur. M. Ferval, d’ailleurs, lui inspirait beaucoup d’estime ; elle lui savait gré, surtout, de l’amitié témoignée par lui à Marie-Louise.

Mme Ferval, secrètement piquée de sentir subsister l’influence de sa belle-sœur dans les idées de sa fille aînée, avait pour Georgette une préférence marquée ; elle était fière de cette enfant précoce, qui lui faisait déjà honneur « dans le monde ».

L’obligation d’accueillir Jeanne Ferval avait été pour elle une très désagréable surprise. Elle avait toujours pensé que l’avenir de cette belle-fille inconnue était fixé auprès de son grand-père. M. Plémeur pouvait vivre de nombreuses années encore, et elle ignorait qu’il eût aliéné ses droits sur sa maison. Force lui fut pourtant de modérer, vis-à-vis de son mari, l’expression de son mécontentement. M. Ferval, si paternellement bon pour Marie-Louise, n’était-il pas en droit d’espérer les mêmes procédés envers sa fille Jeanne ?

Plusieurs jours s’écoulèrent après l’arrivée de celle-ci, sans amener de changements notables dans les dispositions et les sentiments respectifs que nous avons vus s’ébaucher le premier soir. On était en pleine saison de visites, de conférences. Mme Ferval sortait beaucoup avec ses filles ; Jeanne restait seule à la maison, si dépaysée, si triste, qu’elle n’avait pas encore le courage de reprendre aucune des occupations qui lui plaisaient tant là-bas : étudier, lire, dessiner. Est-ce que rien de tout cela pouvait s’imaginer sans la douce direction de grand-père Plémeur, son bon regard lumineux, approbateur ? Cependant, au bout de quelques jours, le souvenir même de son aïeul lui inspira la volonté de réagir. Ne devait-elle pas à cette chère mémoire de ne pas donner à sa nouvelle famille le spectacle du découragement et de l’inaction ?

Elle se mit donc à retirer du fond de sa malle les quelques livres, les souvenirs rapportés de Quimper.

Au-dessus de son banal lit de fer, Jeanne suspendit, avec la branchette verte des dernières Pâques fleuries, le petit crucifix d’ivoire que l’abbé Lejal lui avait donné pour sa première communion et la photographie de son aïeul…

Un instant, elle hésita, songeant à épingler au mur l’image mortuaire trouvée par elle dans le wagon… et qu’elle gardait comme un souvenir mystérieusement associé à ses impressions d’orpheline exilée… Mais il lui eût été difficile d’expliquer à d’autres l’émotion que lui avait causée le regard de la dame inconnue, doux comme un regard d’outre-tombe. Elle se ravisa, et mit l’image dans son livre de messe, un joli missel dont elle avait aquarellé elle-même les pages.

Elle retrouva également au fond de sa malle une petite étagère à son usage, dont elle rajusta les planchettes démontées, et sur laquelle elle disposa les quelques volumes apportés de Quimper. Elle poussa un soupir de satisfaction en contemplant ces brindilles du nid détruit. La pièce exiguë où elle couchait lui semblait ainsi moins étrangère.

A la fin de cette journée, elle s’endormit avec plus de douceur, non sans avoir pieusement effleuré d’un baiser le crucifix de sa première communion et le portrait de son grand-père… non sans avoir aussi murmuré une prière pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis Brumme…

Par suite du genre de vie qu’elle avait mené, l’esprit de Jeanne Ferval était à la fois plus sérieux et plus neuf que celui des autres jeunes filles ; son imagination n’avait formé aucun de ces rêves candides, mais romanesques, qui sont les premiers balbutiements du cœur féminin. Non seulement le cercle étroit où elle avait vécu ne renfermait pas le classique cousin ou l’ami d’enfance qui fournit le prétexte d’une idylle,… mais elle n’avait jamais eu la velléité de se choisir « un idéal » parmi les poètes, les peintres illustres, les grands capitaines. Jeanne pouvait admirer une page littéraire sans évoquer le fantôme de son auteur… Elle contemplait la pure beauté de la Madone au Grand-Duc (dont l’abbé Lejal possédait une copie) sans que la beauté de Raphaël vînt mêler son souvenir à cette ravissante image. Son cœur demeurait la petite source limpide, où l’ombre même de l’amour ne s’est pas reflétée. Or, pour la première fois elle venait de concevoir une admiration, non plus abstraite,… une sympathie spontanée, enveloppant cette mère à peine entrevue et le fils qu’elle pleurait. Que celui-ci n’appartînt plus à ce monde, cela n’empêchait nullement l’éveil ingénu de son premier rêve… Le passereau qui se pose sur un cyprès chante, comme les autres, sa romance printanière, et la petite touche de mélancolie qu’elle en reçoit la rend plus touchante et plus pure.

Autour de cette jeune tête masculine, Jeanne voyait l’auréole du courage, de l’abnégation. Elle croyait, en l’admirant, ne vénérer que ces vertus,… de même qu’en priant pour l’âme de Marie-Joseph-Alexis elle avait l’intention de faire simplement un acte de foi et de charité… Mais quelque chose d’étrangement doux palpitait dans son cœur. Comment la naïve petite solitaire de dix-huit ans, élevée entre un grand-père, un prêtre et une vieille bonne, eût-elle pu reconnaître l’Amour voletant sur un tombeau avec des ailes d’ange ?…

Le lendemain du jour où Jeanne avait arrangé ses affaires dans le petit coin qui lui était dévolu, Mlle Georgette, passant par la porte entr’ouverte sa figure de furet, avisa l’étagère aux livres. Sa curiosité l’emporta sur l’indifférence un peu dédaigneuse qu’elle témoignait à Jeanne.

— Voilà donc ta bibliothèque ! fit-elle en entrant avec son sourire moqueur. Voyons !

Et, copiant sa mère, le regard filtré entre les cils, elle lut tout haut le titre des volumes : le Saint Évangile, l’Imitation, la Vie dévote, la Vraie dévotion à la Sainte Vierge. Des livres de piété ! Le Latin liturgique.

— Oh ! par exemple ! Cela t’intéresse, ma chère ?

— Beaucoup, avoua Jeanne ; je l’avais étudié avec l’abbé Lejal… Grâce à lui, je peux comprendre tous les offices en latin,… les psaumes, les hymnes dans leur concision si belle, si frappante.

— Oh ! ce doit être palpitant ! railla Georgette, piquée de jalousie, en découvrant à « cette petite sauvage », comme l’appelait Mme Ferval, plus d’instruction qu’on ne pensait. Chefs-d’œuvre de Corneille,… Racine,… Molière,… La Fontaine,… Mme de Sévigné… Les éternels classiques dont on nous rebat les oreilles… En fait de littérature moderne, c’est plutôt court : l’Art d’être grand-père… et… des Zénaïde Fleuriot !

— Savez-vous, Jeanne, intervint Marie-Louise, attirée par la voix surette de sa cadette, que, pour une bibliothèque portative, la vôtre est fort bien composée ?… Des livres pieux, qui sont en même temps des chefs-d’œuvre… Nos meilleurs classiques… Le plus tendre sourire de Victor Hugo… Et, pour délassement, ces romans si frais, si limpides, à la fois gais et doucement mélancoliques, dont Zénaïde Fleuriot avait le secret…

— Bien simplet, bien anodin, ma chère, minauda Georgette.

— Vous appréciez notre romancière bretonne, Marie-Louise ? fit Jeanne en tournant un regard éclairé vers celle qui s’intitulait amicalement son « quart de sœur ». Non seulement elle m’a charmée par les qualités que vous énoncez, mais son nom m’est cher et familier pour l’avoir entendu souvent de la bouche de grand-père. Lui et ma grand’mère avaient été liés d’amitié avec Mlle Fleuriot… et lorsque nous allions à Locmariaquer, nous déposions des fleurs sur sa tombe. C’est dans un beau vieux manoir de ce village que l’auteur d’Aigle et Colombe passait l’été.

Une exclamation pointue comme un cri de souris interrompit la conversation. C’était Mlle Georgette qui venait de découvrir le missel de Jeanne et le feuilletait.

— Marie-Louise, vois donc !… L’image mortuaire du fils Brumme ! Comment se trouve-t-elle là ?

Jeanne eut un mouvement instinctif pour arracher le pieux souvenir à ces mains maigrelettes et fureteuses, comme si elles l’eussent profané en le touchant. Il lui semblait qu’un petit roquet glapissant venait de faire irruption dans la chapelle blanche de son rêve. Mais elle s’arrêta, rougissante, puis un peu pâle.

— Vous connaissez Mme Brumme, Jeanne ? demandait Marie-Louise en fixant sur elle le franc et clair regard de ses yeux bleus.

— Ce doit être la dame qui se trouvait avec moi, quand j’ai quitté Quimper… Nous avons fait une partie du trajet vis-à-vis l’une de l’autre… Elle a changé de train pendant que je dormais…, puis j’ai ramassé cette image qu’elle avait dû laisser tomber…

— Tout s’explique, fit Georgette. A voir ce souvenir dans ton paroissien, on aurait pu supposer que ce beau jeune homme était ton parent ou ton fiancé ! Tandis que tu ne le connaissais nullement… et sa mère, pas davantage…

Jeanne eût ressenti moins vivement une brutale injustice que cette réflexion de sa cadette. Des larmes invisibles lui picotèrent les paupières, et la rougeur ardente qui lui monta au visage transforma le « petit sou de cuivre » en un petit sou de cuivre rouge.

— On peut prier pour un défunt sans l’avoir connu, murmura-t-elle. D’ailleurs, sa mère m’a paru très sympathique, très bonne… Je suis sûre qu’elle allait me parler… lorsque j’ai fermé les yeux.

Car Jeanne se le rappelait avec regret et confusion : elle avait clos ses paupières, par timidité, comme on ferme la porte au nez d’une indiscrète.

— Voilà, remarqua Marie-Louise, une rencontre assez curieuse. Mme Brumme est une très ancienne amie de ma tante Marnière ; elle a vu naître mes cousines Marguerite et Henriette, qu’elle affectionne beaucoup, et m’a connue moi-même toute petite, quand j’étais en pension chez ma tante.

— Est-ce qu’elle vient quelquefois ici ?

— Mais oui, s’empressa de répondre Georgette ; elle visite petite mère. Oh ! elle est très aimable, très distinguée,… beaucoup moins ennuyeuse que ta tante Mathilde, soit dit sans t’offenser, ma chère Marie-Louise… Pas assez mondaine peut-être…

— Et… comment supporte-t-elle son grand chagrin ?… demanda Jeanne timidement.

— La mort de son fils ? Mais très bien, ma chère ! Elle n’a presque rien changé à ses habitudes : toujours obligeante, sociable, s’intéressant à tout et à tous… Dieu sait, pourtant, quelle perte elle a faite !… Ce jeune homme était admirablement doué : beau, intelligent, adorant sa mère… On avait craint d’abord que ce malheur ne la rendît folle… Il n’en est rien, heureusement !…

— Ma chère Jeanne, interrompit Marie-Louise, notre petite sœur est un véritable phonographe de salon… Elle possède la faculté naturelle d’enregistrer les bavardages, les médisances, et jusqu’aux insinuations dont tout le sens réside dans le ton dont elles sont dites… Oui, parmi les amies de maman, il en est quelques-unes qui critiquent la résignation si chrétienne de Mme Brumme, qui doutent de sa douleur ! Mme Brumme est soutenue par deux sentiments : la légitime fierté que lui inspire la noble conduite de son fils… et surtout sa grande piété.

A partir de ce moment, Jeanne cessa de goûter le charme mystérieux qu’elle avait ressenti, lorsque la voyageuse en deuil prenait dans son souvenir la douceur d’une apparition. D’autre part, en recueillant, de la bouche de ses sœurs, des détails positifs sur la personne d’Alexis Brumme, sur les affaires qui l’appelaient à New-York pour le compte d’une importante maison anglaise, en apprenant qu’il était fiancé à une jeune fille de Londres, elle sentait qu’il lui avait été étranger en effet. Certes, elle continuait à admirer l’héroïque sacrifice du passager du Titanic. Mais son premier rêve se détachait d’elle, comme les pétales d’une fleurette hâtive, frissonnante, qui s’est trompée de saison. Et, sans qu’elle en eût conscience, la perte de cet illusoire trésor la laissait un peu plus dénuée.

....... .......... ...

La nouvelle année commença tristement pour la pauvre Jeannette. Le matin du 1er janvier, lorsqu’elle alla embrasser son père dans la petite pièce qui lui servait de bureau, il lui glissa dans la main un gentil porte-monnaie de cuir noir, en murmurant :

— Pour ta toilette… C’est peu de chose ; mais il y a tant de frais, à cette époque de l’année !

Dans le petit jour gris de ce matin d’hiver, M. Ferval, en veston d’appartement, en pantoufles, paraissait las et souffrant. Le geste dont il accompagnait ces quelques mots semblait soulever avec peine un fardeau de soucis et de charges.

— Vous êtes trop bon, mon père… Il ne faut pas vous gêner pour moi…, murmura la jeune fille, très touchée de cette attention, mais que sa timidité, le manque d’habitude qu’elle avait de vivre avec lui, rendaient encore gauche et contrainte.

— Pauvre enfant !… c’est assez naturel.

Ils hésitaient en face l’un de l’autre, si désireux de s’aimer, si malhabiles à s’exprimer leur bonne volonté affectueuse.

Jeanne fit demi-tour pour sortir de la pièce.

— Hem !… toussota M. Ferval, avec l’évidente intention de la rappeler.

— Mon père ?…

— Oui, je voulais te dire… Inutile de mentionner ce petit présent, vis-à-vis de Georgette ni de…

Une faible rougeur monta aux joues pâles de M. Ferval et parut se communiquer au petit visage cuivré de la jeune fille. Elle le comprenait parfaitement, ce n’était pas le nom de la bonne et franche Marie-Louise que sous-entendait la phrase inachevée, mais celui de sa belle-mère. Elle souffrit dans sa fierté, pour son père, pour elle-même ; et elle eut un mouvement instinctif, comme pour déposer le porte-monnaie sur un coin du bureau. Mais M. Ferval la prévint et resserrant les doigts qu’elle entr’ouvrait :

— J’ai le droit, déclara-t-il avec une soudaine fermeté, de faire un cadeau à ma fille… Je te priais seulement de ne pas en parler inutilement…

Ce jour-là, d’ailleurs, elle vit peu les autres membres de la famille ; Marie-Louise avait obtenu l’autorisation d’aller passer la journée chez sa tante ; et Mlle Georgette, pour étrenner les mignonnes jumelles de nacre qu’elle venait de recevoir, accompagnait ses parents à une matinée théâtrale ; on irait ensuite dîner en musique, au restaurant du Splendid Hôtel. Le grand deuil de Jeanne l’évinçait, tout naturellement, de ce programme peu familial. Elle resta donc toute seule à la maison, où son chagrin et ses regrets se ravivèrent, comme il arrive toujours dans la solitude d’un jour de fête.

Le lendemain seulement, elle reçut de l’abbé Lejal une lettre paternellement affectueuse, répondant à celle qu’elle lui avait adressée, et de Maryvonne un touchant petit paquet renfermant deux grosses paires de bas de laine noire tricotées à son intention, dont les énormes côtes représentaient une exagération contraire à celle des ridicules bas de mousseline.

VI UNE JOURNÉE DE MADAME BRUMME

On dit que la reine Marie-Amélie, épouse de Louis-Philippe, ne pouvait se consoler de la mort de son fils, le brillant duc d’Orléans, que le tragique accident de la route de la Révolte venait de jeter soudainement d’une vie trop mondaine dans l’éternité. Mais l’on assure aussi que les craintes indicibles qui suppliciaient ce cœur de mère chrétienne s’apaisèrent un jour, comme par miracle. Elle savait — il est probable que ce fut par une de ces intuitions toutes-puissantes qui ne se définissent pas plus qu’elles ne se discutent, — elle savait que son fils était sauvé, et dès lors sa douleur s’enveloppa de sérénité.

Ces miracles intimes se produisent plus fréquemment que ne l’imaginent les esprits superficiels ; mais les âmes qui en sont favorisées ont généralement la pudeur de l’aumône divine qu’elles reçoivent. Et elles se contentent, à travers leurs larmes, de sourire mystérieusement aux anges.

Tel était le cas de Mme Brumme, dont certaines personnes incapables de rien voir en profondeur, constataient « qu’elle supportait étrangement bien son malheur ». Il avait semblé, en effet, devoir accabler cette mère, restée veuve toute jeune, et qui avait clos sa vie sur le souvenir d’un unique amour, pour le transposer avec plus de force et de dévouement en tendresse maternelle.

Alexis Brumme se dessina, en grandissant, comme un de ces êtres charmants dont le cordial sourire, le lumineux regard font éclore spontanément les sympathies. Doué d’un de ces esprits vifs et curieux qui, rapidement, s’assimilent une foule de connaissances, mais que leur mobilité rend impropres aux études spécialisées, il avait, tout en s’orientant vers la voie pratique des affaires, absorbé au hasard une énorme quantité de lectures graves ou frivoles. Son imagination impressionnable, que rebutaient les lourds traités de philosophie, fut séduite par le merveilleux de certains romans directement issus des erreurs théosophiques. Celles-ci, peu à peu, s’infiltrèrent dans son esprit, tout au moins à titre d’hypothèses curieuses. Or la foi ne saurait s’accommoder du Que sais-je ? des sceptiques.

Parlant plusieurs langues vivantes, et possédant des relations en Angleterre, Alexis avait accepté avec enthousiasme la situation avantageuse offerte à sa jeune activité par une importante maison de Liverpool. Mme Brumme eût, certes, préféré le garder près d’elle ; mais elle ne l’avait jamais aimé avec égoïsme. Leur séparation, adoucie par d’assez fréquentes réunions et par une correspondance assidue, lui permit de conserver certaines illusions sur la mentalité religieuse de son fils. Plus d’une mère au zèle prudent a été réduite à se demander tout bas : « Mon œuvre est-elle intacte ? » à se répondre : « Non, sans doute… Les oiseaux du ciel ont enlevé une partie de la bonne semence, ou bien les épines l’ont étouffée. Mais la terre était généreuse… Le bon grain n’est pas entièrement perdu. Viennent l’été de la vie, le chaud soleil des affections familiales…, et, Dieu aidant, les croyances dont j’avais déposé le germe dans son âme rendront alors cent pour un… »

Oui, tant que le bien-aimé habite cette terre, tant que son regard affectueux, sa voix cordiale, son clair et jeune sourire peuvent engourdir leurs craintes, vivifier leurs espoirs, les mères se bercent volontiers d’illusions…

Les fiançailles d’Alexis avec une jeune Anglaise catholique, qui joignait aux dons physiques et intellectuels qu’exigeait Alexis pour sa femme les qualités morales que Mme Brumme souhaitait rencontrer dans sa bru, vinrent confirmer ses espoirs.

Ce fut à ce moment que se produisit le naufrage du Titanic. Mme Brumme subit alors le double supplice intérieur qu’avait enduré la reine Marie-Amélie : non seulement son cœur maternel saignait de l’incomparable arrachement ; mais elle était en proie au doute poignant, que les lèvres se refusent à énoncer, comme le blasphème de leur amour, de leur espérance, et qui crée une plaie vive au cœur…

Alexis n’avait pas recouvré l’intégrité de ses croyances altérées par la vaine curiosité des erreurs modernes… Il n’était pas redevenu le chrétien fidèlement pratiquant, qu’elle comptait revoir bientôt en lui, sous la douce influence de sa jeune femme. Or, si la confiance en Dieu et la charité nous font un devoir de ne désespérer du salut de personne, notre tendresse exige douloureusement, pour un être chéri, tous les gages de bonheur éternel…, et, avec une détresse sans nom, elle tend ses bras vides vers le ciel…

Dieu ne résiste pas à la supplication d’une mère. Au moment où Agar et son enfant vont succomber dans le désert, un ange lui indique la source fraîche et bruissante qui leur rendra la vie. L’ange de consolation descendit, invisible, auprès de Mme Brumme, quand elle put reconstituer, d’après le récit d’un survivant, le geste d’héroïque charité par lequel Alexis, plein de jeunesse, de vie, d’espoir, avait accompli le sacrifice suprême pour sauver une femme inconnue… Elle eut alors l’apaisante, la surnaturelle certitude qu’avant de sombrer dans l’abîme des flots, à cette minute sublime où il aima son prochain plus que lui-même, Alexis avait eu vers Dieu cet élan de foi ardente et soumise qui peut effacer toutes les erreurs.

Ce fut à partir de ce moment qu’elle étonna ceux qui la voyaient, par la mystérieuse douceur dont s’enveloppa sa douleur si profonde…

....... .......... ...

Six semaines environ après le jour où nous l’avons vue prendre place en face de Jeanne dans le wagon des dames seules, Mme Brumme, rentrée de Bretagne, où elle a passé quelques jours près d’une amie, revient d’une messe matinale à la chapelle des Lazaristes, voisine de chez elle. Elle habite, depuis de nombreuses années, ce quartier de la rive gauche dont elle apprécie le calme relatif. Presque chaque jour, on peut la voir passer ainsi, dans la grisaille du matin, silhouette noble et harmonieuse, dont le grand deuil semble désormais l’enveloppement naturel.

Quel trésor sans prix est devenue, pour elle, la conviction qu’elle peut encore travailler au bonheur de son enfant, que chacun des actes de piété accomplis par la mère rachète les années d’indifférence et d’oubli du fils ? Avant de rentrer chez elle, Mme Brumme se dirige vers la pauvre et vieille maison où demeure une de ses protégées, ex-institutrice, âgée de plus de quatre-vingts ans, qui vit toute seule d’une infime retraite.

Mme Brumme monte les six étages de l’escalier étroit et roide. La clef est sur la porte de la mansarde qu’occupe Mlle Eudoxie Firmin.

— Entrez, répond au toc toc de la visiteuse une faible voix cassée.

Le spectacle qui s’offre aux yeux de Mme Brumme est lamentable et bizarre : sous la tabatière dispensant un jour blafard, Mlle Eudoxie, falote et bossue comme une vieille fée, est assise dans un pauvre lit dont la couverture, mangée aux mites, n’offre plus, contre le froid, qu’une protection dérisoire. Alentour, sur le carreau même de la chambre, sont déposés, avec une espèce de symétrie dans le désordre, toutes sortes d’objets hétéroclites : ustensiles de cuisine, livres moisis et boursouflés, aux feuillets jaunis, noircis, qui semblent avoir traversé des incendies et des naufrages… Innombrables petits morceaux d’étoffes, qui pourraient servir à reconstituer l’histoire des tissus depuis Louis-Philippe ; car on y rencontrerait, en cherchant bien, des échantillons de gros de Naples ou de velours épinglé, de popeline, d’indienne…

Au milieu de tout cela, deux tourterelles en liberté déambulent gravement sur leurs pieds roses, en regardant de côté, d’un œil doucement effaré.

Mme Brumme, trop accoutumée à ce décor pour témoigner le moindre étonnement, s’avance avec l’indulgent sourire de la vraie Charité.

Mlle Eudoxie a pris un rhume : « Ce ne sera rien », affirme-t-elle, d’une voix fêlée.

Puis, surannée, elle porte, l’une après l’autre, à ses lèvres exsangues, les mains gantées de noir de sa visiteuse.

— Veuillez prendre un siège, ajoute-t-elle, avec un geste que n’eussent pas désavoué les Précieuses réclamant « les commodités de la conversation ».

Mme Brumme, assise sur l’unique chaise boiteuse, ouvre son sac et en tire du sucre, du chocolat, une boîte de lait concentré, des œufs frais.

— Que d’attentions délicates !… Que de bontés !… s’extasie la vieille institutrice toujours maniérée, mais sincère dans sa reconnaissance. Oh ! vous avez même songé à mes petites compagnes !…

Devant le sac de graines destiné à ses chères tourterelles, ses yeux rougissent d’attendrissement. Elle va procéder à un nouveau baise-main dont Mme Brumme se défend.

— Chère mademoiselle, murmure celle-ci d’un ton persuasif, avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit, lors de ma dernière visite ? Vous êtes trop isolée, à votre âge…

Mlle Eudoxie sait d’avance quels conseils, quelles offres vont suivre, et toute sa pauvre joie s’envole.

— Quitter mon quartier, mes habitudes, pour aller dans une maison de retraite… jamais !

— Mais vous ne sortez plus !

— Il faudrait laisser tout cela ! reprend-elle avec un geste de détresse vers les vieux livres, les bouts d’étoffes éparpillés. Et ce geste, qui paraîtrait comique à l’âge sans pitié, résume, aux yeux pensifs de Mme Brumme, l’instructif besoin de la pauvre humanité, qui, jusqu’au dernier souffle, s’exténue à posséder, à garder quelque chose…

A ce moment, une des tourterelles vint, en battant des ailes, se poser familièrement sur le grabat, où sa compagne ne manqua pas de la rejoindre.

— Et ces pauvres mignonnes !… Il me faudrait les abandonner ? sanglota la vieille fille.

— Non, dit Mme Brumme, avec bonté ; je connais une dame qui habite la campagne, et qui a de charmantes jeunes filles… Vos oiseaux seraient bien soignés chez elles. Vous-même, vous pourriez alors recevoir les soins qu’exige votre âge…

Elle s’interrompit devant le regard angoissé de l’octogénaire. Sans doute, l’obstination de celle-ci était déraisonnable ; au point de vue du bien-être comme à celui de l’hygiène, n’importe quel asile eût été préférable à sa mansarde… Mais si l’on déracine malgré lui un vieillard, il dépérit et meurt un peu plus vite, telle une plante à demi desséchée qu’on arrache sur un tas de ruines.

Or, Mme Brumme n’exerce pas la bienfaisance administrativement… Elle a cette charité vraiment céleste, dont parle l’apôtre… celle qui tolère, qui supporte tout…, même les manies puériles d’une pauvre vieille fille.

Renonçant à la persuader, elle s’ingénie à la soulager. Elle ôte ses gants, son chapeau, allume le petit réchaud à pétrole… dont l’idée seule fait trembler en regardant les faibles mains de l’octogénaire… Mais l’Ange gardien des dernières années veille sans doute comme auprès des berceaux.

Mme Brumme ne quitte sa protégée qu’après lui avoir servi une tasse de lait, un œuf à la coque, donné de l’eau tiède pour sa toilette, et avoir réparé le désordre du misérable lit… Elle lui fera porter, dès aujourd’hui, une chaude couverture, un châle de lainage. En attendant sa prochaine visite, elle la recommande aux soins de la concierge, dont une pièce blanche stimulera la philanthropie.

En reprenant le chemin de chez elle, Mme Brumme aperçoit un garçon de treize à quatorze ans, arrêté devant l’étalage hétéroclite d’un libraire qui vend des livres d’occasion. Elle reconnaît le visage pâlot, les larges yeux noirs de son jeune voisin Roger Dumont, dont la mère, une veuve digne et laborieuse, confectionne de la lingerie pour une grande maison de blanc. Grâce à son travail, son fils, très intelligent, très studieux, peut continuer à s’instruire.

Cet enfant, qui a la passion des livres, est, en ce moment, comme fasciné par l’étalage du libraire, et Mme Brumme peut s’en approcher sans attirer son attention. Une étrange émotion s’empare d’elle, en reconnaissant, sur certains volumes, des titres qui lui rappellent d’amers souvenirs… Oui, il y a là plusieurs de ces romans qui ont séduit jadis l’imagination d’Alexis, et lui ont suggéré un déplorable éclectisme religieux. Et maintenant, devant cette hasardeuse pâture, le jeune Roger Dumont ouvre de grands yeux affamés.

Le prix modique des bouquins fatigués lui semble une aubaine ; il cherche déjà quelques sous au fond de sa poche, quand Mme Brumme le prévient. Elle avance le bras pour enlever les volumes suspects, et son voile de crêpe effleure l’épaule de l’enfant, comme une aile sombre et tutélaire. Surpris, déçu, il lève sur elle un regard de reproche timide, tout en portant la main à son béret.

— Ne regrettez pas ces ouvrages, qui ne vous eussent appris rien d’utile, dit Mme Brumme avec une maternelle bonté ; j’en ai, chez moi, de meilleurs, qui ont appartenu à mon fils… Venez les prendre ce soir, s’ils vous font plaisir…

Le « merci » ravi du jeune garçon, l’éclair de joie qui brille dans ses yeux, dédommagent la mère d’Alexis du sacrifice auquel elle vient de consentir, car, jusqu’à présent, elle n’avait pu se résoudre à se séparer de cette petite bibliothèque composée par elle, avec quelle prudence, quel amour, pour son fils de douze ans !…

Mais elle ne regrette pas l’offre qu’elle vient de faire ; tandis que les romans, dangereux pour une jeune imagination, qu’elle vient d’acheter à vil prix, iront grossir les cendres de son feu, les livres d’Alexis procureront à cet enfant une saine distraction, peut-être un enseignement salutaire… Elle se sent pénétrée d’une joie immatérielle, étrangement douce, comme si, de très loin, ou de très près, qui sait ? — son bien-aimé lui souriait.

— Voici une lettre pour vous, madame, lui dit la concierge en la voyant rentrer.

Une lettre… hélas ! c’était, depuis la mort d’Alexis, une des plus pénibles épreuves de Mme Brumme… Son cœur avait, pendant plusieurs années, vécu de sa correspondance avec son fils…, au point qu’il lui arrivait encore de penser, à propos de tel ou tel incident de la vie quotidienne : « Je lui écrirai cela ! »

L’émotion de la pauvre mère s’accrut en reconnaissant, sur l’enveloppe qu’on lui présentait, le timbre des États-Unis, où Alexis faisait d’assez fréquents voyages pour la maison de Liverpool. Dans le libellé de l’adresse, le jet des premiers jambages rappelait d’une manière troublante l’écriture du jeune homme… Ah ! c’était trop dur de recevoir cette lettre, quand l’autre ne pouvait plus venir !…

Pourtant, Mme Brumme avait eu sincèrement de l’amitié pour Maurice Valteyre, le neveu à la mode de Bretagne qui lui écrivait aujourd’hui… Elle se rappelait d’heureux jours, où elle et sa cousine Geneviève mettaient en commun leurs joies maternelles, asseyant sur le même tapis les deux beaux petits garçons nés à deux mois de distance.

Elle revoyait la paisible maison de province de ses parents, servant de cadre à ce tableau. Le soleil printanier, si clair, si riant, coiffant d’auréoles les deux petites têtes blondes… Et Ourson, le grand terre-neuve, qui avait pour elle une prédilection passionnée, léchant, de sa large langue rose, le visage de son petit à elle, sans le confondre avec l’autre…

Mme Brumme se retrouve dans le petit intérieur où elle vit seule avec ses souvenirs (car elle a résolu par la négative la crise des domestiques, et n’emploie qu’une femme de ménage, ce qui lui permet de faire un peu plus de bien à ses protégés).

Fatiguée de sa matinée, elle s’installe au coin du feu, dans son fauteuil ; et, triomphant de ses velléités amères, elle lit avec une mélancolique sympathie la lettre, datée de New-York, qui débute d’une façon tout affectueuse pour elle, pour la mémoire de son cher Alexis, ami d’enfance et de collège de Maurice, avant de dériver en confidences personnelles :

Chère tante, si durement frappée, mais qui gardez le courage d’être bonne pour tous, me pardonnerez-vous de vous parler à cœur ouvert, comme je le ferais avec ma pauvre mère, si elle était encore de ce monde ? Vous m’aimez un peu, je le sais, à cause d’elle, qui fut presque une sœur pour vous… Toutes deux, vous avez eu la même destinée : veuves prématurément l’une et l’autre et si admirablement mères !… C’est après la mort de la mienne, vous le savez, que j’eus le désir d’aller utiliser en Amérique mon diplôme d’ingénieur nouvellement conquis.

J’étais bien moins attiré par ce mirage d’Eldorado qu’exerce toujours le Nouveau Monde, que poussé par le besoin de dépayser ma douleur. Dans la patrie du génial Edison, ma situation a prospéré plus vite qu’elle ne l’eût fait en France… J’ai noué ici de loyales et solides amitiés, mais je n’ai pas même entrevu la fiancée rêvée… Les Américaines sont généralement jolies ; leur intelligence fort cultivée, leur franchise en font de charmantes camarades. Mais leur esprit positif et l’indépendance résultant de leur libre éducation déconcertent mes idées — ou mes préjugés — d’enfant du vieux monde… J’ai bien rencontré ici quelques Françaises… Aucune ne me plaît… et je m’empresse de reconnaître que je ne plais à aucune, car je ne suis rien moins que fat.

Souhaitant d’aimer ma femme exclusivement, je cherche une perle joignant aux charmes physiques les dons de l’esprit, les qualités exquises du cœur, et ce je ne sais quoi de timide, de pudique, de doux, qui est à la femme ce que la fleur, cette poudre fine, impalpable, est au fruit qu’elle pastellise…

Notre cher Alexis avait rencontré une perfection en la personne de cette blonde Margaret, au teint nacré, aux traits d’une invraisemblable finesse, et dont l’âme, si poétiquement, si tendrement pieuse, semblait rayonner une Lumière Invisible… Alexis ne sera jamais remplacé dans son cœur… J’ai appris dernièrement — le saviez-vous ? — que miss Margaret allait se faire sister of Mercy… (sœur de charité).

Pour moi, chère tante, je projette parfois de faire un voyage en France, dans l’espoir d’y découvrir, avec votre aide, la perle introuvée jusqu’à présent…

Mme Brumme laissa glisser sur ses genoux la lettre que Maurice terminait par d’affectueuses excuses, pour l’avoir entretenue ainsi de lui-même…

« Pauvre enfant ! songea-t-elle ; il regrette sa mère ; moi, je pleure mon fils. N’est-il pas juste et naturel qu’il vienne à moi avec confiance ?… »

Elle l’excusait d’autant plus sincèrement qu’elle venait d’éprouver une émotion très douce en apprenant que la fiancée de son fils ne voulait pas devenir l’épouse d’un autre homme : il lui semblait qu’un beau lis, dont la prière était le parfum, fleurissait désormais sur la tombe d’Alexis.

Dans l’après-midi de ce même jour, Mme Brumme, ayant préparé le paquet de lainages qu’elle allait faire porter chez la pauvre vieille institutrice, et les livres promis au jeune Roger, se disposa de nouveau à sortir. C’était le second jeudi de janvier, le jour de Mme Ferval, et bien qu’il lui fût pénible d’entendre des conversations frivoles, elle tenait à s’y trouver en même temps que Mme Marnière, toujours un peu isolée chez sa belle-sœur, et aussi à voir cette petite Jeanne Ferval, nouvellement arrivée, qui lui inspirait un compatissant intérêt.

VII LE JOUR DE MADAME FERVAL

Les deuxième et quatrième jeudis du mois, choisis par Mme Ferval pour la petite solennité du jour de réception, toute la maison est dès le matin en état de siège, comme dit plaisamment Marie-Louise. Éva, stimulée et surveillée de près, glisse sur le parquet, ciré de la veille, avec autant de prestesse que si des ailes s’attachaient à la place des deux grands trous de bas qu’exhibent sans vergogne ses talons hors de leurs savates trop larges.

Ces demoiselles mettent elles-mêmes la main à la parure du salon, essuyant les bibelots, disposant, dans les vases en forme de tubes ou de cornets, les roses de Noël frêles et guindées, les mimosas aux houppettes d’or duveteux, les narcisses blancs et figés, qui semblent les accessoires d’un lunch en miniature : minuscules tasses d’or sur des plateaux de porcelaine.

Les apprêts du déjeuner sont brusqués, le menu plus que jamais sacrifié ; le mince bifteck se carbonise sur le gril ; les pommes de terre frites sont à la fois crues et brûlées ; on se passe de dessert ; mais l’épicier est venu ce matin livrer des petits fours variés, un plum-cake pour le thé… Le pâtissier voisin a fourni une élite de babas à la crème, d’éclairs, de mokas. Le subtil Talleyrand savait, dit-on, indiquer tous les degrés de la considération sociale, rien que par la manière dont il offrait à table une tranche de bœuf…

Certains five o’clock bourgeois offrent pareil exemple de graduation ; mais au lieu de s’exprimer par le ton et la formule, elle consiste, plus positivement, dans le choix de la friandise offerte, depuis le gâteau à l’ananas réservé à la dame chez qui l’on dîne ou chez qui l’on danse…, jusqu’à l’humble petit-beurre (jadis à la portée de toutes les bourses) dont se contentera la cousine pauvre ou l’amie qui cherche des leçons de piano.

Le déjeuner terminé, Madame et « ces demoiselles » vont s’habiller, se recoiffer. Éva elle-même se transforme, de souillon qu’elle est la plupart du temps, en petite bonne proprette avec un tablier blanc à bretelles. Maintenant, il ne reste plus qu’à attendre les visites, et il est à souhaiter, pour l’honneur de la maison, qu’elles soient nombreuses. Conçoit-on un jour comme celui de Mme Marnière ou de Mme Brumme, qui réunissent à peine, dans leur petit salon, cinq ou six amies intimes ? Rien de surprenant à cela : elles font elles-mêmes très peu de visites, pas de nouvelles connaissances, et ne médisent jamais de personne, ce qui apporte vraiment trop de restrictions à la conversation.

Mme Ferval, au contraire, se donne autant de peine pour préparer le succès de ses réceptions qu’un impresario pour lancer une pièce sensationnelle. Et il y a, dans ses annales, un jour glorieux, qui ne sera jamais dépassé ni égalé sans doute, où soixante-dix personnes défilèrent chez elle.

A la fin de cette journée, Madame était aphone, exténuée, et toutes les sucreries de la maison ravagées comme par une invasion de fourmis… Mais le salon cerise était consacré salon mondain… M. Ferval dut savourer le soir cette flatteuse nouvelle, à la place du rôti absent…

Que devient Jeanne Ferval au milieu des préparatifs du jour de réception ? Dès la veille, il a été décidé qu’elle n’y paraîtrait pas. Elle est si sauvage, si gauche, si mal habillée !…

Voyez-vous ce petit épouvantail présenté à l’opulente Mme Phare-Amineux, la femme du fabricant de pâtes alimentaires qui a son auto ? ou bien à l’élégante Mme Le Tremplin, qui regarde tout le monde du haut de sa grandeur, sous prétexte que son mari est député socialiste ?

En conséquence, Mme Ferval a dit à sa belle-fille :

— Étant donné votre deuil récent, Jeanne, il est plus convenable que vous ne paraissiez pas au salon.

— Je n’y tiens pas du tout, madame.

A cette réponse sincère, où l’enfant de la nature n’a voulu mettre ni impolitesse, ni dépit, les fins sourcils de Mme Ferval se froncèrent légèrement.

— Vous pourriez répondre d’une manière plus polie !…

— Mais, madame…, balbutie Jeannette rougissante. (Jamais grand-père Plémeur ni M. l’abbé ne l’ont réprimandée, quand elle parlait simplement selon sa pensée.)

D’un geste bref, Mme Ferval coupa court à toute explication ; la petite sauvageonne venait de la froisser dans son amour-propre de maîtresse de maison.

Il est trois heures de l’après-midi quand un coup de timbre annonce les premières visiteuses.

— Ce doit être ta tante Marnière, dit Georgette à Marie-Louise, d’un ton qui signifie clairement : « Il n’y a qu’une campagnarde qui puisse arriver d’aussi bonne heure. »

Cette dame et ses filles entrent en effet. Marie-Louise profite de ce qu’il n’y a encore personne pour se jeter au cou de sa tante, comme une enfant. Elle échange avec ses cousines ces frais baisers sonores qui n’appartiennent qu’à la jeunesse, tandis que Mme Ferval et Georgette, restant au second plan avec des sourires ambigus, protestent silencieusement contre ces effusions déplacées.

— Bonjour, ma chère, fit Mme Ferval en tendant le bout des doigts à sa belle-sœur… Ah ! comme vos filles sont grandes !… Henriette surtout !… Quel géant il faudra pour la mener à l’autel !…

Henriette Marnière, bien que trop grande en effet, était charmante sans beauté, avec son teint laiteux, son lourd chignon blond, la jeune franchise de son sourire.

— Soyez tranquille, tante : il ne se présentera pour nous aucun prétendant, ni grand, ni petit…, dit-elle avec une résignation enjouée, mitigée de ce vague espoir dans l’avenir qui n’abandonne jamais tout à fait une fille de dix-huit ans.

— C’est plus que probable, affirma sérieusement Mme Marnière.

Elle n’aimait pas qu’on parlât de mariage à ses filles, pour lesquelles elle redoutait, à l’excès peut-être, les aléas de la symbolique « loterie ».

Mariée elle-même, trop jeune, à l’un de ces hommes séduisants qui n’ont pas la vocation de la vie de famille, elle avait beaucoup souffert sans se plaindre, jusqu’au jour où, cloué à trente-huit ans dans un fauteuil d’infirme, l’infortuné Paul Marnière était devenu l’objet constant de ses soins les plus dévoués.

Certes, elle lui gardait, au delà de la tombe, toute l’affection qu’avaient ranimée et fortifiée ces années d’épreuve commune. Elle entretenait pieusement son souvenir dans le cœur de leurs filles… C’était sur l’inconnu qui pourrait faire souffrir un jour Marguerite ou Henriette que se reportaient ses rancœurs, sous forme de suspicion. Et puis, bien que la vie simple et saine, au grand air, eût fait d’elles des jeunes filles bien portantes, Mme Marnière redoutait toujours que l’hérédité paternelle ne se manifestât plus tard, les rendant incapables de supporter les fatigues qui incombent à une mère de famille dans une situation modeste.

C’est pour toutes ces raisons que, dès leur adolescence, elle avait dit aux deux sœurs :

— Les jeunes filles de la classe bourgeoise ne se marient pas sans dot. Il faudra donc vous arranger pour rendre votre existence intéressante et utile dans le célibat.

Mme Ferval sourit malignement en entendant affirmer par leur mère l’improbabilité du mariage de ses nièces.

— Ma chère, vous leur enfoncez, de vive force, la coiffe de sainte Catherine comme un éteignoir… J’admirerais leur résignation…, si j’y croyais…

Marguerite rougit légèrement sous le regard railleur de sa tante. C’était la frappante image de son père : le sang vif dont une prompte émotion colorait son teint mat de brune, ses grands yeux noirs traversés d’éclairs révélaient une âme ardente.

Dans son enfance, elle rappelait, au moral, son homonyme du Journal de Marguerite, une des plus vivantes figures enfantines qui soient sorties de la plume d’une conteuse : Marguerite Marnière était alors sujette à de fréquents accès de colère, suivis de prompts et sincères repentirs… Elle fit sa première communion avec une ardeur de néophyte, et passa ses années d’adolescence dans un enthousiasme dont s’étonnait la pieuse, mais calme Mme Marnière. Peu à peu, cette exaltation avait disparu, ne laissant subsister dans son cœur qu’une foi et une piété solides. Toute l’ardeur de son imagination s’était concentrée dans la musique, qu’elle étudiait depuis son enfance…, mais qui n’entr’ouvre son sanctuaire à ses adeptes qu’après une longue et pénible initiation. Ce fut elle qui répondit à Mme Ferval :

— Tante, je vous assure que mon piano m’occupe absolument… C’est tellement passionnant, et désespérant, à la fois, de poursuivre la perfection d’un art !…

— Oui, cela devient une manie, fit aigrement Mme Ferval dont le talent de pianiste n’avait jamais dépassé les « transcriptions faciles » d’opéras-comiques ou d’opérettes.

— Quant à ma sœur, poursuivit Marguerite sans relever l’interruption, non contente de son brevet supérieur, elle continue ses études…

— Pour le bachot ? jeta Georgette d’un air capable.

— Je ne sais encore, fit Henriette ; mais, avec ou sans diplômes, je veux grossir mon bagage, en vue du professorat…

L’entrée de nouvelles visiteuses mit fin à cette conversation. Les coups de timbre se succédèrent, et les dames Marnière se trouvèrent bientôt noyées dans un flot d’aigrettes, de fourrures, de manteaux de velours…

C’était un des jours brillants de la maison. Mme Ferval exultait. Georgette jacassait au milieu d’un petit groupe de jeunes filles ultramodernes, tandis que Marie-Louise se rapprochait de temps en temps de sa tante et de ses cousines.

Mme Brumme entra dans ce salon, comme une ombre douce et bienveillante. Bien qu’elle ne fût ni riche, ni mondaine, sa très simple mais si véritable distinction inspirait à Mme Ferval une certaine considération. Mme Brumme, tout en se montrant pour chacune d’une exquise urbanité, se rapprocha, elle aussi, de Mme Marnière.

Tandis que Marie-Louise et Georgette offrent le thé et les gâteaux, secondées par leurs cousines un peu intimidées, mais simples et gracieuses, Mme Brumme contemple philosophiquement le tableau qui se présente à elle : celui de tous les salons bourgeois ambitieux de « mondanité ». Elle aperçoit des lèvres d’un rouge factice, des minois vieillissants, que le rire sillonne de mille petites rides, sous leur badigeon de crème et de poudre…, de jeunes visages qui gâtent déjà leur fraîcheur par les mêmes artifices… Elle se demande par quel prodige de l’art ou de la nature la race des loutres et celle des hermines semble devenue aussi féconde que la gent lapine ?…

Blondie, fardée, parfumée comme un bonbon, Mme Le Tremplin, femme du député d’extrême gauche, arbore la blanche fourrure royale, en attendant le grand chambardement que réclame son mari en de virulents articles…

Et, parmi les trop nombreux « manteaux de loutre » de la réunion, le plus authentique recouvre Sa Majesté la reine des tapiocas, cette grosse Mme Phare-Amineux, qui, sans esprit, sans distinction ni charme, est l’objet des attentions les plus marquées.

Mme Brumme, un peu attristée de voir s’insinuer dans les salons bourgeois le bluff et le snobisme, éprouve le besoin de reporter ses regards sur Mathilde Marnière, cette veuve encore jeune, si simple, si digne entre ses deux grandes filles… Celles-là sont bien les représentantes de cette classe modeste et distinguée à la fois, où l’éducation, les talents, les vertus familiales, sont toujours en honneur… Et elle se sent un peu consolée de tant de parades vaniteuses, de propos oiseux.

Cependant, Mme Brumme n’a pas oublié l’existence d’une certaine petite Jeanne Ferval invisible, dont personne ne s’informe… C’est dans l’espoir de la voir enfin qu’elle laisse partir les dames Marnière sans prendre congé en même temps qu’elles.

Elle ne croit pas devoir rompre publiquement le silence que Mme Ferval affecte à l’égard de sa belle-fille ; mais elle profite d’un instant où les jeunes filles de la maison s’approchent d’elle pour dire à Georgette :

— J’espère que votre sœur Jeanne n’est pas souffrante ?

— Oh ! pas du tout, madame ; elle est seulement un peu sauvage, fit la petite personne, offusquée de cette question inattendue.

— Eh bien, murmura Mme Brumme en souriant avec bonté, je voudrais essayer de l’apprivoiser…, comme j’ai fait jadis d’une pauvre moinelle, qu’on disait sauvage, elle aussi… J’espère qu’il me sera permis de la voir avant de partir ?

— Mais, certainement, madame…, et j’ai tout lieu de penser que Jeanne en sera très heureuse, dit vivement Marie-Louise.

Mme Brumme prit rapidement congé de Mme Ferval accaparée par un dernier lot de loutres et d’hermines… Marie-Louise, se chargeant de la reconduire, l’introduisit d’abord dans sa chambre, où elle avait offert un asile à la solitude de Jeanne.

VIII DE L’ART D’APPRIVOISER UNE MOINELLE

Jeanne, assise dans la chambre des deux sœurs, tenait un livre ouvert sur ses genoux ; mais ses yeux, au lieu de se fixer sur les pages, s’abaissaient tristement vers le maigre feu nourri de débris de bois et de charbon, qui se mourait de consomption dans la cheminée.

Elle avait été sincère en répondant à sa belle-mère qu’elle ne tenait pas du tout à figurer au salon… Cependant, la solitude à deux pas d’une nombreuse réunion ne peut que provoquer un mélancolique retour sur soi-même. Sa pensée, prompte comme un coup d’aile, retournait éperdument là-bas… Auprès de ce feu indigent, elle revoyait les flambées joyeuses de Maryvonne et tous les bonheurs friands couvés dans leurs cendres chaudes : pommes baveuses, qui se fendillent en tirelires, châtaignes dont l’écorce craque sur la chair dorée, pommes de terre rôties, savoureuses comme des gâteaux… Et tous les rêves, toutes les légendes, une Légende des siècles en miniature, évoquée par les prestiges de la flamme !… Oh ! être une petite fille au nez rouge, aux mains gourdes de froid, qui revient de l’église ou du jardin, avec de la neige à ses semelles, s’entendre dire par des voix pleines d’amour : « Entre vite, ma chérie !… Viens te chauffer !… », et se sentir pénétrée jusqu’au cœur par cette chaleur ineffable, qui rayonne d’un invisible foyer de tendresse !…

Jeanne demeurait immobile, avec l’espèce de stupeur qu’on éprouve, dans la première jeunesse, à se dire : Cela ne sera jamais plus !… Le bruit léger de la porte qu’on ouvrait n’éveilla pas son attention, et Mme Brumme put s’arrêter au seuil de la chambre, d’où elle apercevait la jeune fille, de profil. Cette petite silhouette sombre, frileusement blottie sur elle-même, rendit étrangement actuelle et touchante la comparaison qu’elle avait employée tout à l’heure en parlant de Jeanne : elle crut revoir la toute jeune moinelle, capturée et tourmentée par des enfants, puis inopinément hospitalisée dans une volière d’oiseaux jacasseurs, aux couleurs brillantes…, l’ahurissement, la brusquerie gauche et affolée de la pauvrette, que houspillaient vingt petits becs de nacre, d’ébène, de corail, coalisés pour l’écarter des boîtes aux graines. De guerre lasse, la propriétaire de la volière l’avait reléguée dans une des tourelles, petite boule grise et terne, toute gonflée de tristesse…, mais pour laquelle, déjà, la liberté était devenue lettre morte. Alors, la compatissante jeune fille, qu’avait été Mme Brumme résolut de l’adopter…

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