LA VISION DU JUGEMENT.
Paulin Paris translation
1. Saint Pierre était assis auprès de la porte du ciel; les clefs en étaient rouillées et la serrure un peu dure, par suite du peu d'usage qu'on en avait fait depuis quelque tems: non, à beaucoup près, que le paradis fût plein; mais, depuis l'ère gallique quatre-vingt-huit, les diables s'étaient tellement démenés, ils avaient si bien conduit leur barque, comme le dirait un marin, qu'ils avaient entraîné presque toutes les ames de leur côté.
2. Les anges chantaient faux, et s'étaient enroués à force d'exercer leur voix, car ils n'avaient presque autre chose à faire qu'à remonter le soleil et la lune, et contenir dans le devoir quelqu'étoile vagabonde, ou quelque comète étourdie, qui, s'émancipant trop tôt sur l'azur éthéré, avait pourfendu quelque planète en folâtrant avec sa queue, comme la baleine en use quelquefois à l'égard des petits bâtimens, dans ses accès de gaîté.
3. Les séraphins, nos anges gardiens, voyant qu'ils ne pouvaient suffire à leur emploi ici-bas, s'étaient retirés là-haut; les affaires terrestres n'occupaient plus aucune place dans le ciel, si ce n'est sur le noir bureau de l'ange chargé de nos archives. Celui-ci, voyant les exemples de vices et de malheur se multiplier avec une telle rapidité, avait arraché toutes les plumes de ses deux ailes sans pouvoir encore finir d'enregistrer les misères humaines.
4. Ses occupations avaient tellement augmenté depuis quelques années, que (contre sa volonté, sans doute, et comme ces chérubins ministres terrestres) il avait été forcé de chercher des ressources autour de lui, et de réclamer l'aide de ses pairs célestes, avant que le besoin croissant qu'on avait de son ministère eût achevé de l'épuiser. En conséquence, six anges et douze saints lui furent donnés pour commis.
5. C'était là un fameux bureau,--du moins pour le ciel; et cependant, tous tant qu'ils étaient, ils ne manquaient pas de besogne. On voyait tous les jours le triomphe de tant de conquérans et tant de royaumes remis à neuf! chaque jour aussi avait son carnage de six ou sept mille hommes, jusqu'à ce que celui de Waterloo arrivant pour couronner le tout, les esprits célestes jetèrent leurs plumes, saisis d'un divin dégoût, tant cette dernière page était barbouillée de fange et de sang!
6. Par parenthèse, ce n'est pas à moi à redire ce qui fit frémir les anges.--Le diable lui-même, dans cette occasion, abhorra son propre ouvrage, tant il était rassasié du banquet infernal! Et quoique ce fût lui-même qui eût aiguisé chaque glaive, sa soif innée du mal en était presque éteinte. Ici, la seule bonne œuvre de Satan mérite bien d'être citée: c'est qu'il s'était réservé les deux généraux, en toute propriété, après leur mort.
8. La seconde aurore de la première année de la liberté, Georges III mourut. Sans être un tyran, il avait protégé les tyrans, jusqu'au moment où, chaque sens lui étant ravi, il avait perdu et la lumière intellectuelle, et la lumière extérieure. Jamais meilleur fermier n'avait fait valoir un pré; jamais plus mauvais roi n'avait laissé un royaume livré à sa perte. Il mourut, et laissa la moitié de ses sujets aussi fous, et l'autre moitié aussi aveugles que lui.
9. Il mourut!--sa mort ne fit pas beaucoup de bruit sur la terre. Ses funérailles eurent quelque éclat;--le velours, les dorures, le cuivre y furent en profusion. Il n'y manqua que des larmes, excepté celles de convention: car cette espèce de marchandise peut s'acheter à sa vraie valeur.--Quant aux élégies, il y eut un nombre convenable de ces inspirations, bien entendu qu'elles furent aussi payées. Puis vinrent les torches, les manteaux, les bannières, les hérauts d'armes, et tous ces restes des vieilles coutumes gothiques.
10. Cela formait un mélodrame vraiment sépulcral. De tous les fous accourus pour augmenter et contempler ce spectacle, qui se souciait du défunt? La pompe des funérailles était le seul motif d'attraction, et le noir composait tout le deuil. Là, pas une pensée qui s'élançât au-delà du drap mortuaire; et lorsque le magnifique cercueil fut enseveli, on eût dit une dérision de l'enfer, qui renfermait ainsi dans l'or une pourriture de quatre-vingts ans.
11. C'est ainsi que son corps fut mêlé à la poussière! Il aurait pu redevenir bien plus tôt ce qu'il faut qu'il soit un jour, si ses élémens naturels eussent été livrés à eux-mêmes pour s'incorporer de nouveau avec la terre, l'eau et le feu. Mais ces parfums étrangers ne font que contrarier les intentions de la nature, qui le créa aussi nu que ces millions d'hommes dont on n'embaume pas l'argile vulgaire. Et cependant, toutes ces épices ne réussissent qu'à prolonger sa corruption.
12. Il est mort! la terre extérieure n'a plus rien à démêler avec lui. Il est enterré, et, à l'exception du mémoire des funérailles et du griffonnage du lapidaire, il ne sera plus question de lui dans le monde, à moins qu'il n'ait fait son testament tout entier;--mais quel est le procureur qui le demandera à son fils, à son fils en qui nous voyons ses qualités briller encore, excepté cette vertu domestique, si rare aujourd'hui, la fidélité envers une femme laide et méchante?
14. Je sais que cette opinion n'est pas populaire; je sais que c'est un blasphême; je sais que l'on peut être damné pour avoir espéré que personne ne le serait jamais; je sais que, dès l'enfance, l'on nous gorge des meilleures doctrines, jusqu'à ce que nous soyons prêts à en déborder;--je sais qu'excepté l'église anglicane, toutes, sans exception, nous en ont fait accroire, et que les trois ou quatre cents autres qui restent, ainsi que les synagogues, ont fait une maudite acquisition.
15. Dieu nous soit en aide à tous! Dieu me soit en aide à moi surtout qui suis, Dieu le sait, aussi fragile que le diable peut le souhaiter, et non plus difficile à damner qu'un poisson qui a avalé l'hameçon ne l'est à amener au rivage, ou que l'agneau à servir de proie au boucher: non pourtant que je sois prêt encore à faire partie du noble mets que formera un jour cette immortelle friture composée de presque tous les êtres créés pour mourir.
16. Saint Pierre donc était assis auprès de la porte céleste, et s'endormait sur ses clefs, lorsque tout-à-coup survient un bruit merveilleux qu'il n'avait pas entendu depuis long-tems. C'était le bruissement du vent, des flots et des flammes, bref un mélange de bruits extrêmement imposans, et qui eût arraché une exclamation à tout autre qu'à un saint; mais celui-ci se contenta de faire un saut sur sa chaise, et de dire en clignotant de l'œil: «Je crois que voilà encore une étoile qui file!»
17. Mais avant qu'il pût se rendormir, un chérubin lui effleura les yeux du bout de son aile droite, sur quoi Saint Pierre bâilla et se gratta le nez. «Saint portier, dit l'ange en agitant une aile sacrée, brillante de couleur céleste, comme brille sur la terre la queue éblouissante du paon; saint portier, lève-toi, je te prie.» À quoi le saint répondit: «Eh bien, que veut dire tout cela? Est-ce Lucifer qui revient avec tout ce tintamarre?»
18. «Non, répondit le chérubin,--George III est mort.» «Et quel est ce George III? demanda l'apôtre. Quel George? quel trois?» «C'est un roi d'Angleterre, dit l'ange.» «Bon, il ne trouvera pas ici de rois pour le coudoyer sur sa route. Mais a-t-il sa tête sur ses épaules? car le... dernier que nous vîmes ici n'avait qu'un tronc, et jamais il n'aurait obtenu les bonnes grâces du ciel s'il ne nous avait jeté sa tête au visage.
19. «Il était, si je me le rappelle bien, roi d'***. Et cette tête, qui n'avait pas su conserver une couronne sur la terre, osa, à mon nez, venir réclamer des droits semblables aux miens, à celle de martyr. Si j'avais eu le sabre que je portais jadis quand je coupais des oreilles, je l'aurais pourfendue; mais n'ayant que mes clefs et pas de glaive, je me contentai de lui faire sauter sa tête des mains.
21. «Mais s'il l'eût apportée ici sur ses épaules, la chose se serait différemment passée.--Le sentiment de compassion sympathique qu'éprouvèrent les saints, produisit sur eux l'effet d'un charme. Ainsi le ciel souda de nouveau cette tête sur son corps.--Cela peut être fort bien, mais il semble que ce soit chez nous la coutume de renverser tout ce qui se fait de sage là-bas.»
22. L'ange répondit: «Allons, Pierre, ne boudez pas; le roi qui nous arrive a sa tête et tout le reste.--Il n'a jamais très-bien compris ce qu'il faisait, et agissait à peu près comme une marionnette qui se meut par des fils. Il sera jugé comme tout le reste sans doute, ce n'est ni mon affaire ni la vôtre de nous mêler de cela; bornons-nous à remplir notre rôle, qui consiste à faire ce qui nous est ordonné.»
23. Pendant qu'ils parlaient ainsi, la caravane céleste arriva comme un tourbillon de vent traverse les champs de l'espace, ou comme le cygne fend quelque rivière argentée, comme qui dirait le Gange, le Nil, l'Indus, la Tamise ou la Tweed. Au milieu d'elle, un vieux homme avec une vieille ame, l'un et l'autre extrêmement aveugles, s'arrêta devant la porte, et les anges firent asseoir sur un nuage leur compagnon de voyage enveloppé de son drap mortuaire.
24. Mais, derrière cette troupe brillante, dont il fermait la marche, un esprit d'un aspect bien différent agitait ses ailes semblables à des nuages orageux planant sur quelque plage déserte souvent jonchée de débris de naufrage; son front ressemblait à l'océan agité par la tempête. Des pensées sombres et impénétrables avaient imprimé le sceau d'un éternel courroux sur ses traits immortels, et là où s'arrêtait son regard, tout devenait ténèbres.
25. En s'approchant il jeta sur cette porte, dont, ainsi que le péché, il ne devait jamais passer le seuil, un regard plein d'une haine si implacable et tellement surnaturelle, que saint Pierre aurait bien voulu être au-dedans. Ce dernier se mit à chercher dans ses clefs avec beaucoup d'application, suant à grosses gouttes dans sa peau apostolique: bien entendu que sa transpiration n'était que de l'ichor ou quelqu'autre fluide spirituel du même genre.
26. Les chérubins eux-mêmes se rassemblèrent en foule comme des oiseaux qui voyent le faucon prendre son essor, et ils sentirent un frémissement jusqu'au bout de chacune de leurs plumes. Formant un cercle comme la ceinture d'Orion, ils entourèrent leur vieux protégé qui savait à peine où ses gardes célestes l'avaient conduit, quoique ceux-ci en usent poliment avec les ombres royales, car nous avons pu apprendre par plus d'une véridique histoire que les anges étaient tous torys.
27. Les choses étant dans cet état, la porte s'ouvrit tout-à-coup, et la clarté qui en jaillit répandit dans l'espace une teinte de flammes de plusieurs couleurs, dont les reflets arrivant jusqu'à notre petite planète, on vit naître une nouvelle aurore boréale sur le pôle arctique, la même qui apparut au milieu des glaces à l'équipage du capitaine Parry dans le détroit de Melville.
28. Et de cette porte ouverte on vit sortir tout rayonnant un esprit de lumière, majestueux par sa puissance et sa beauté, radieux de gloire comme la bannière flottante revenant victorieuse d'un de ces combats qui changent la face du monde. Il faut que mes humbles comparaisons se composent d'images terrestres, car ici-bas les ténèbres de la chair obscurcissent nos meilleures conceptions, exceptez-en les rêveries de Johanna Southcote ou de Robert Southey.
29. C'était l'archange Michel. Tout le monde sait comment sont faits les anges et les archanges, car il n'y a presque pas un écrivailleur qui n'ait le sien à nous offrir, depuis le chef des démons jusqu'au prince des anges. Nous les voyons aussi sur quelques tableaux d'autels, quoiqu'en vérité ceux-ci ne prouvent guère que personne ait jamais eu de notions antérieures sur ces esprits immortels. Mais c'est aux connaisseurs à indiquer leur mérite.
30. Michel parut donc rayonnant de gloire et de beauté, œuvre digne de celui d'où dérive toute beauté et toute gloire. Il traversa le seuil et s'arrêta; devant lui étaient les jeunes chérubins et le saint à tête grise (quand je dis jeunes, entendons-nous; c'est-à-dire jeunes de figures et non d'âge; car je serais bien fâché d'avancer qu'ils n'étaient pas plus vieux que saint Pierre; je voulais dire seulement qu'ils étaient un peu plus jolis que lui.)
31. Les chérubins et les saints s'inclinèrent devant le chef de la hiérarchie céleste, le premier des esprits angéliques qui eût revêtu l'aspect d'un Dieu saint, sans qu'aucun orgueil se fût glissé dans son cœur divin, au fond duquel aucune pensée, hors celle du service de son créateur, n'osa pénétrer jamais. Tout exalté, tout comblé de gloire qu'il fût, il savait bien n'être que le vice-roi du ciel.
32. Lui et le taciturne esprit des ténèbres se trouvèrent en face. Ils se connaissaient tous deux en bien et en mal, et, malgré leur puissance, aucun des deux ne pouvait oublier dans l'autre son ancien ami et son ennemi futur. Il y avait dans les regards de chacun un mélange de hauteur, d'orgueil et de regret, comme si c'était moins leur volonté que le destin qui les condamnât à la guerre pendant l'éternité, et leur donnait les sphères pour champ clos.
33. Mais ici ils étaient sur un terrain neutre: nous savons par Job que Satan a la faculté de rendre visite au ciel deux ou trois fois par an, et que les fils de Dieu, comme ceux de la terre, doivent lui tenir compagnie. Nous pourrions aussi faire voir d'après le même livre, quelle politesse règne dans la conversation qui a lieu entre les puissances du bien et du mal.--Mais il faudrait pour cela des heures.
34. Et comme ceci n'est pas un traité de théologie, pour discuter, à l'aide de l'hébreu et de l'arabe, si le livre de Job est une allégorie ou un fait, mais bien une narration véridique; je n'emprunte çà et là que ce qui peut écarter le plus léger soupçon d'imposture d'un ouvrage qui est de toute vérité d'un bout à l'autre et aussi exact que toute autre vision.
35. Donc les esprits immortels étaient sur un terrain neutre et devant la porte, de même que sur le seuil de l'Orient se discute la grande cause de la mort, et que c'est de là qu'on expédie les ames dans un monde ou dans l'autre. Michel et son antagoniste avaient donc un air fort civil, quoique cela n'allât pas jusqu'à s'embrasser; mais son altesse ténébreuse et son altesse lumineuse échangèrent mutuellement des regards pleins de politesse.
36. L'archange salua, non comme salue un petit maître de nos jours, mais en s'inclinant gracieusement, à la mode de l'Orient, et portant un de ses bras rayonnans sur l'endroit où l'on suppose que le cœur est placé chez les gens de bien. Il salua Satan comme un égal, pas trop bas, mais avec affabilité. Quant à celui-ci, il aborda son ancien ami avec plus de hauteur, et comme un vieux et pauvre seigneur castillan pourrait aborder un riche bourgeois parvenu.
38. Michel répondit: «Pourquoi en veux-tu à cet homme qui est mort, et amené devant le Seigneur? Quel mal a-t-il fait depuis le commencement de sa vie mortelle? qui te donne le droit de le réclamer? Parle, et que ta volonté soit faite si elle est juste.--Dis; et si, pendant sa carrière terrestre, il a manqué gravement à l'accomplissement de ses devoirs, comme roi et comme homme, il est à toi; sinon, laisse-le passer.»
39. «Michel, répondit le prince de l'air, jusqu'en ces lieux mêmes, et devant la porte de celui que tu sers, je viens réclamer mon sujet; et je prouverai que, de même qu'il fut mon adorateur dans sa poussière, il le sera en esprit: quoique chéri de toi et des tiens, parce qu'aucun penchant pour le vin et la volupté ne se mêla à ses faiblesses, du trône où il était placé, il ne régna sur des millions d'hommes que pour me servir seul.
40. «Regarde cette terre, notre domaine, ou plutôt le mien; jadis elle appartenait à ton maître. Mais je ne m'enorgueillis pas de la conquête de cette misérable planète, et celui que tu sers ne doit pas, hélas! m'envier non plus mon lot. Au milieu de ces myriades de mondes lumineux qui passent devant lui pour lui rendre hommage, il a pu oublier cette pitoyable création d'êtres chétifs dont bien peu me semblent mériter la damnation, excepté leurs rois.
41. «Et même je ne regarde ceux-ci que comme une espèce de redevance pour soutenir mes droits de seigneur; et eussé-je des inclinations contraires, elles seraient, vous le savez bien, superflues. Les hommes sont devenus si méchans que l'enfer lui-même n'a rien de mieux à faire que de les abandonner à eux-mêmes, plus tourmentés et plus frénétiques cent fois par les malédictions qu'ils se donnent. Le ciel ne peut pas les faire meilleurs et je ne saurais les rendre pires.
42. «Regarde sur la terre, te dis-je encore.--Lorsque ce misérable ver de terre, ce vieillard faible, infirme, aveugle et insensé, commença son règne dans tout l'éclat et la fraîcheur de la jeunesse, le monde et lui se présentaient tous deux sous un aspect bien différent. Une grande partie de la terre et des plaines liquides de l'océan le reconnaissaient pour roi.--À travers plus d'une tempête, ses îles avaient surnagé sur l'abîme du tems, car elles étaient l'asile des vertus austères.
43. «Jeune, il arriva au trône; vieux, il le quitte: vois dans quel état il trouva son royaume, et comment il le laissa; consulte ses annales: vois d'abord comment il abandonna le pouvoir à un favori; puis comment la soif de l'or, ce vice du mendiant, qui ne peut remplir que les ames basses, s'empara graduellement de son cœur.--Et quant au reste, jette seulement un coup d'œil sur l'Amérique et la France.
44. «Il est vrai de dire que, depuis le commencement jusqu'à la fin, il ne fut qu'un instrument, et j'ai mis en lieu de sûreté ceux qui s'en servirent. Eh bien! ainsi qu'un instrument qu'il soit consumé! Fouillez dans tous les siècles passés depuis que le genre humain a plié devant un monarque, parcourez toutes les annales sanglantes qui consacrent le crime et le carnage, choisissez le plus criminel des disciples de César, et citez-moi un règne plus abreuvé de sang, plus encombré de morts.
45. «Il ne cessa de faire la guerre à la liberté et aux hommes libres. Les nations comme les particuliers, ses propres sujets, ses ennemis étrangers, tout ce qui prononça le mot de liberté eut George III pour adversaire. Quelle histoire sera jamais plus souillée que la sienne de malheurs publics et individuels! Je lui accorde la continence domestique. Je lui accorde ces vertus passives qui manquent à la plupart des monarques.
46. «Je sais qu'il fut mari constant; je conviens que c'était un homme sobre et décent et un assez bon maître. Tout cela est beaucoup, et bien plus encore sur un trône; de même que la tempérance a bien plus de mérite observée au banquet d'Apicius qu'à la table de l'anachorète. Je lui accorde tout ce que les plus indulgens peuvent lui accorder;--tout cela fut bien quant à lui, mais non pour les millions d'hommes qui le trouvèrent toujours tel que l'oppression pouvait le désirer.
47. «Le Nouveau-Monde se débarrassa de lui. L'ancien gémit encore du sort que lui et les siens lui préparèrent du moins, s'ils ne purent entièrement l'accomplir. Il laissa sur plusieurs trônes des héritiers de ses vices, sans l'être de ses vertus domestiques, qui ont inspiré la compassion pour lui.--Rois fainéans endormis sur le trône de la terre, ou despotes veillant au même poste et qui ont oublié déjà une leçon qu'on leur apprendra de nouveau.--Qu'ils tremblent!
48. «Cinq millions d'hommes de l'église primitive, conservant cette foi qui vous rend puissans sur la terre, implorèrent une partie de ce tout immense qu'ils possédaient jadis--la liberté de leur culte.--Non-seulement votre maître, Michel, mais vous-même, et vous aussi, saint Pierre, il faut que vous ayez une ame de glace si vous n'abhorrez pas l'ennemi de la participation des catholiques à toutes les libertés d'une nation chrétienne.
49. «À la vérité, il leur permit de prier Dieu; mais, comme une conséquence de la prière, il leur refusa la loi qui les aurait placés sur la même base que ceux qui n'adoraient pas les saints.» Ici saint Pierre, faisant un bond hors de sa place, s'écria: «Vous pouvez emmener le prisonnier. Avant que le ciel ouvre ses portes à ce Guelfe, tandis que je suis de garde, je veux être damné moi-même.
50. «J'aimerais mieux changer de place avec Cerbère (et la sienne n'est pas une sinécure), que de voir ce vieux fou, ce vieux bigot de roi parcourir les plaines azurées du ciel.» «Saint, répondit Satan, vous ferez bien de vous venger des maux qu'il a fait souffrir à vos satellites; et si vous étiez disposé à l'échange en question, je tâcherais d'apprivoiser notre Cerbère avec le ciel.»
51. Mais ici Michel intervint: «Bon saint, dit-il, et démon! je vous prie, n'allez pas si vite; vous passez tous deux les bornes de la discrétion. Saint Pierre! vous aviez coutume d'être plus poli, et vous, Satan, excusez la chaleur de ses expressions, et cette condescendance qui le fait descendre au niveau du vulgaire: les saints eux-mêmes quelquefois s'oublient à leur tour.--Avez-vous autre chose à dire?» «Non.» «Eh bien, je vous prierai d'appeler vos témoins.»--
52. Satan se retourna, et agita sa main basanée dont les facultés électriques attirent les nuages de plus loin que nous ne pouvons le comprendre, quoique nous le retrouvions souvent dans notre ciel. Soudain le tonnerre infernal fit trembler la mer et la terre dans toutes les planètes, et les batteries de l'enfer firent jouer cette artillerie dont parle Milton comme d'une des plus sublimes inventions de Satan.
53. Ceci fut un signal pour ces ames damnées qui voient s'étendre les priviléges de leur damnation au-delà du contrôle ordinaire des mondes passés, présens ou futurs. Aucune place ne leur est particulièrement assignée dans les archives de l'enfer; mais ils sont libres d'aller où leur inclination les porte à la poursuite du gibier,--n'en étant ni plus ni moins damnés.
54. Ils sont fiers de ce privilége, et ils ont raison de l'être.--C'est une espèce de chevalerie, ou de clef d'or attachée à leur ceinture, ou quelqu'association du même genre, ou bien encore une entrée dans les petits appartemens. J'emprunte mes comparaisons à la chair étant chair moi-même. Que les esprits immortels ne soient pas choqués de ces similitudes basses et vulgaires! Nous savons qu'ils occupent là-haut des postes bien plus exaltés.
55. Lorsque le formidable signal vola du ciel à l'enfer, séparés par une distance dix millions de fois plus grande environ que celle qui existe entre notre globe et le soleil, et il nous est facile de calculer à une seconde près combien de tems il fallut pour cela, car chaque rayon qui se fraye une voie pour dissiper les brouillards de Londres et qui dore faiblement ses clochers à peu près trois fois par an, quand l'été n'est pas trop rigoureux.
56. J'ai dit que je pouvais faire ce calcul.--Il fallut donc une demi-minute.--Je sais qu'il faut plus de tems aux rayons solaires pour faire leurs préparatifs de voyage et se mettre en route, mais aussi leur télégraphe est bien moins sublime, et s'ils joutaient à la course contre les courriers de Satan partis pour leurs climats, ils ne gagneraient pas: Il faut au soleil des années pour que chacun de ses rayons regagne le point d'où il est parti, il ne faut pas au diable une demi-journée.
57. À l'extrémité de l'horizon parut une petite tache, de la grandeur environ d'une demi-couronne; j'ai vu quelquefois dans les cieux quelque chose de semblable étant sur la mer Égée, avant une rafale. Bientôt grossissant, cet objet changea de forme, et, semblable à un vaisseau aérien, paraissait louvoyer, et se gouvernait ou était gouverné, je ne suis pas bien sûr de la correction de cette dernière phrase qui fait clocher la stance.
58. Au surplus, choisissez entre les deux. Bientôt cet objet ressembla à un nuage, et c'en était un en effet, un nuage de témoins, et quel nuage! La terre ne vit jamais de nuées de sauterelles aussi nombreuses que celles qui couvraient en ce moment le ciel, et en obscurcissaient l'espace de leurs myriades. Leurs cris perçans et variés ressemblaient à ceux d'une troupe d'oies sauvages (si toutefois on peut comparer les nations à des oies), et réalisaient l'expression de l'enfer déchaîné.
60. Il y avait en outre des Espagnols, des Hollandais et des Danois, bref une multitude universelle d'ombres, depuis l'île d'Otaïti jusqu'aux plaines de Salisbury, de tous les climats et professions, de tous les âges et de tous les métiers, prêts à déposer contre le règne du bon roi, aussi acharnés que les trèfles le sont contre les piques, et tous cités par le grand sub pœna pour essayer de prouver que les rois peuvent être damnés comme vous ou moi.
61. Quand Michel vit toute cette armée, il pâlit d'abord autant que les anges peuvent pâlir.--Puis devint de toutes les couleurs, comme un crépuscule d'Italie, ou la queue d'un paon, ou les rayons du soleil couchant vus à travers les gothiques vitraux d'une vieille abbaye, ou comme une truite encore fraîche, ou comme l'éclair qui brille la nuit sur le lointain horizon, ou comme l'arc-en-ciel à son premier aspect, ou comme une grande revue de trente régimens habillés de rouge, de vert et de bleu.
62. Puis, s'adressant à Satan: «Pourquoi, dit-il, mon bon vieil ami, car je vous tiens pour tel, quoiqu'étant de différens partis, nous soyons obligés de nous faire la guerre, je ne vous ai jamais regardé comme un ennemi personnel; nos différends sont tout politiques, et j'espère que, quoi qu'il puisse arriver là-bas, vous connaissez ma grande estime pour vous, et c'est par cette raison que je regrette de vous trouver des torts--
63. «Pourquoi donc, dis-je, mon cher Lucifer, voulez-vous abuser de la demande que j'ai faite des témoins? Mon intention n'était pas que vous fissiez venir la moitié de la terre et de l'enfer; cela est même inutile puisque deux témoins honnêtes, décens et véridiques nous suffisent. Nous perdons notre tems, que dis-je? notre éternité, entre l'accusation et la défense: si nous écoutons l'une et l'autre, cela prolongera notre immortalité.»
64. Satan répondit: «Cette affaire m'est fort indifférente sous un point de vue personnel.--Je puis avoir cinquante ames meilleures que celle-ci avec la moitié moins de peine qu'elle ne m'en a déjà donné, et je n'ai discuté avec vous la cause de feu sa majesté britannique que comme un point de droit. Vous pouvez disposer de lui.--Dieu sait que j'ai assez de rois là-bas.»
65. Ainsi parla le démon, appelé dernièrement à plusieurs faces par l'écrivain Southey. «Alors, reprit Michel, nous appellerons une ou deux personnes des myriades qui entourent notre congrès, et nous donnerons congé au reste.--Qui aura l'honneur de parler le premier? Il y a de quoi choisir. Qui prendrons-nous?» Satan répondit: «Il n'en manque pas; mais quant à choisir, autant vaut Jack Wilkes qu'un autre.»
66. À l'instant on vit sortir de la foule un esprit à l'aspect bizarre et joyeux et à l'œil perçant, vêtu d'une manière tout-à-fait oubliée maintenant, car les gens de l'autre monde conservent long-tems les modes de celui-ci; ce qui fait qu'on y trouve réunis tous les costumes bons ou mauvais qui ont paru depuis Adam, à commencer par la feuille de figuier de notre mère Ève jusqu'au jupon presqu'aussi rétréci d'une époque plus récente.
67. L'esprit, jetant les yeux sur les foules assemblées, s'écria: «Mes amis de toutes les sphères, nous courons risque de nous enrhumer au milieu de ces nuages; occupons-nous donc d'affaires. Pourquoi cette assemblée générale? Sont-ce des électeurs que j'aperçois là à couvert? Si c'est pour une élection qu'ils font tout ce tapage, voyez en moi un candidat qui n'a pas tourné casaque.--Saint Pierre, puis-je compter sur votre vote?»
68. «Monsieur, répondit Michel, vous vous méprenez, ces choses-là appartiennent à la vie humaine, nous nous occupons ici d'affaires plus augustes: Le tribunal est assemblé pour juger des rois; vous voilà au fait maintenant.» «Alors, dit Wilkes, je présume que ces messieurs qui ont des ailes sont des chérubins, et cet esprit là-bas me paraît ressembler fort à George III. Mais, dans mon opinion, il est beaucoup plus vieux.--Dieu me pardonne, il est aveugle.»
69. «Il est, dit l'ange, tel que vous le voyez, et son sort va dépendre de ses actions. Si vous avez quelque chose à lui reprocher, songez que la tombe permet au plus humble mendiant de lever la tête en présence du potentat le plus superbe.» «Il y a des gens, dit Wilkes, qui n'attendent pas que les rois soient déposés dans leur cercueil de plomb, pour prendre cette liberté, et moi, par exemple; je leur ai toujours dit ce que je pensais à la face du soleil.»
70. «Eh bien donc, au-dessus du soleil, répétez ce que vous avez à faire valoir contre lui,» dit l'archange. «Eh quoi, répliqua l'esprit, quand depuis si long-tems il n'est plus question de tout cela, faut-il que je devienne un témoin accusateur? Non, de par ma foi. D'ailleurs j'avais fini par le battre à plates coutures devant ses pairs et ses communes. Je ne me plais pas à faire revivre de vieilles histoires dans le ciel, d'autant plus que sa conduite était toute naturelle dans un prince.
71. «C'était une sottise sans doute, et une mauvaise action d'opprimer un pauvre diable qui ne possédait pas un schelling: mais j'en veux moins à l'homme lui-même qu'à Bute et à Graftan, et je ne voudrais pas le voir puni de leur crime, d'autant plus qu'ils sont damnés depuis long-tems.--Quant à moi, j'ai pardonné, et je vote pour son habeas corpus dans le ciel.»
72. «Wilkes, dit le diable, je comprends tout ceci; vous étiez devenu à moitié courtisan avant votre mort, et il paraît que vous avez envie de le devenir tout-à-fait de l'autre côté de la barque de Caron. Vous oubliez que le règne de cet homme est fini, et que, quoi qu'il puisse être d'ailleurs, il ne sera plus souverain. Vous avez perdu vos peines, car le mieux qui puisse lui arriver est de se trouver votre voisin.
73. «Mais j'ai su tout de suite qu'en penser, lorsque je vous ai vu, avec votre air goguenard, voltiger et chuchoter autour de la broche, où Bélial, qui était de service ce jour-là, arrosait, avec la graisse de Fox, Guillaume Pitt, son élève. Je sus qu'en penser, dis-je; cet homme, même dans l'enfer, trouve encore le moyen de faire du mal.--Je le ferai bâillonner: voici l'effet d'un de ses bills.
74. «Qu'on appelle Junius!» Une ombre s'avança à grands pas hors de la foule; et à ce nom, il y eut une telle presse, que les esprits cessèrent de se mouvoir commodément et à leur aise aérienne. Mais ils se heurtèrent et se bousculèrent, se poussant des bras et des genoux (et tout cela pour rien, comme nous le verrons tout-à-l'heure), de telle sorte qu'on eût dit du vent comprimé et renfermé dans une vessie, ou, ce qui est bien pis, une colique humaine.
75. L'ombre parut: c'était une grande figure maigre, à cheveux gris, qui semblait n'avoir été autre chose qu'une ombre sur la terre. Ses mouvemens étaient vifs, et ne manquaient pas de vigueur; mais rien ne pouvait indiquer son origine: tantôt elle diminuait, tantôt elle grossissait, ayant tantôt un air sombre, tantôt celui d'une gaîté sauvage. Mais en contemplant ses traits, on les voyait changer à tous momens, et ressembler--personne ne pouvait dire à quoi.
76. Plus les esprits le fixaient avec attention, moins ils pouvaient distinguer à qui ses traits appartenaient. Le diable lui-même semblait embarrassé de le deviner. Ils variaient comme un rêve, offrant tantôt une forme, tantôt une autre. Plusieurs personnes de la foule jurèrent qu'elles le connaissaient parfaitement; l'un affirmait qu'il était son père; sur quoi un autre répondait qu'il était le frère du cousin de sa mère.
77. D'autres prétendaient que c'était un duc, un chevalier, un orateur, un avocat, un prêtre, un nabab, un accoucheur; mais l'être mystérieux changeait au moins aussi souvent de visage qu'ils changeaient d'opinion. Et quoiqu'il se tînt devant eux de façon à ce qu'ils en eussent la vue tout entière, leur embarras ne faisait que s'en accroître. Cet homme était une véritable fantasmagorie, tant il était mince et volatil!
78. Dès que vous aviez décidé que c'était un tel, presto, la figure changeait, et c'était un autre; et à peine la métamorphose était-elle bien accomplie, qu'il variait encore, tellement que je ne pense pas que sa propre mère (si toutefois il en avait une) eût pu reconnaître son fils, tant il prenait de formes différentes!--Si bien que le plaisir de deviner ce masque de fer épistolaire finissait par se changer en une tâche pénible.
80. J'ai fait une supposition qui vient entièrement de moi.--Je ne l'ai communiquée à personne jusqu'à présent, de crainte de faire du tort à ceux qui entourent le trône, ou à quelque ministre ou pair, sur lequel la honte pourrait en rejaillir. C'est... ami lecteur, prête-moi une oreille attentive: c'est que ce que nous avons continué d'appeler Junius n'était réellement, et en vérité, rien du tout.
81. Je ne vois pas pourquoi des lettres ne seraient pas écrites sans mains, puisque nous les voyons tous les jours écrites sans tête, et sans que les livres en soient moins bien remplis pour cela. Et en vérité, jusqu'à ce que nous ayons trouvé quelqu'un qui ait le droit incontestable de les réclamer, le nom de leur auteur, comme l'embouchure du Niger, ne cessera d'embarrasser le monde, incertain de décider s'il y a une embouchure au fleuve, et s'il y a un auteur des lettres.
82. «Et qui es-tu?» demanda l'archange. «Vous pouvez consulter le titre de mon livre pour cela, répondit cette ombre majestueuse d'une ombre; car si j'ai gardé mon secret pendant un demi-siècle, il n'est pas probable que je vous le dise aujourd'hui.» «As-tu rien à dire contre Georges rex, continua Michel, ou quelque charge à porter contre lui?» «Vous ferez mieux, répondit Junius, de lui demander d'abord sa réponse à mes lettres.
83. «Les charges qu'elles renferment contre lui survivront, dans les annales du tems, au marbre de son épitaphe et de sa tombe.» «N'as-tu pas à te repentir, dit Michel, de quelque exagération dans le passé, de quelque accusation qui pourrait amener ta condamnation éternelle, si elle était fausse, ou la sienne, si elle était vraie? N'as-tu pas mis trop d'amertume dans tes écrits? la passion ne t'emporta-t-elle pas trop loin?» «La passion? interrompit le sombre fantôme; j'aimais mon pays, et lui, je le haïssais.
84. «Ce que j'ai écrit, je l'ai écrit: que le reste retombe sur sa tête ou sur la mienne!» Ainsi parla le vieux Nominis umbra; et à peine avait-il fini, qu'il se dissipa en une fumée céleste. Alors Satan dit à Michel: «N'oubliez pas d'appeler Georges Washington, John Horne Tooke et Franklin.»--Mais en ce moment on entendit crier: «Place! place!» quoique pas un fantôme ne bougeât.
85. À la fin, à force de pousser et de coudoyer, et avec le secours des chérubins chargés de cet emploi, le diable Asmodée arriva jusqu'au cercle, d'un air qui annonçait que le voyage lui avait coûté quelque fatigue. Lorsqu'il déposa le fardeau dont il était chargé:--«Qu'est-ce ceci? s'écria Michel: comment donc, mais ce n'est pas une ombre?»--«Je le sais, répondit l'incube; mais il en sera bientôt une, si vous m'abandonnez cette affaire.
86. «La peste soit du renégat! Je me suis foulé l'aile gauche; il est si lourd, qu'on croirait qu'il porte quelqu'un de ses ouvrages pendu à son cou. Mais venons au fait. Tandis que je planais sur les bords du Skiddaw, où, comme à l'ordinaire, il pleut; je vis la faible lueur d'une lumière au-dessous de moi, et me baissant, je surpris cet homme écrivant un libelle, non moins contre l'histoire que contre la sainte Bible.
87. «La première est la sainte écriture du diable, la seconde est la vôtre, bon Michel. Ainsi, comme vous voyez, l'affaire vous regarde tous deux. Je l'ai saisi dans l'état où il est là, et l'ai apporté ici incontinent pour y être jugé. Je n'ai pas été dix minutes dans les airs, ou du moins à peine un quart d'heure: je gagerais que sa femme est encore à prendre le thé.»
88. Ici, Satan dit: «Il y a déjà long-tems que je connais cet homme, et que je l'attendais ici; vous ne trouverez guère d'être plus sot et plus présomptueux dans sa petite sphère. Assurément ce n'était pas la peine de mettre cela sous votre aile, mon cher Asmodée; nous ne pouvions manquer d'avoir ici ce pauvre misérable, sans se charger de le porter;--il y serait venu de son plein gré.
89. «Mais puisqu'il est ici, voyons, qu'a-t-il fait?» «Ce qu'il a fait? s'écria Asmodée;--il s'est mêlé d'avance de l'affaire dont vous vous occupez aujourd'hui, et griffonne comme s'il était premier commis du Destin. Qui sait à quoi l'on pourrait encore s'attendre, quand on voit un âne tel que celui-ci parler comme celui de Balaam?» «Écoutons, répondit Michel, ce qu'il peut avoir à nous dire; vous savez que c'est une obligation dont nous ne pouvons nous dispenser.»
90. Alors le poète, joyeux d'avoir un auditoire, chose à laquelle il n'était pas accoutumé dans le monde là-bas, commença à tousser, à cracher, à se dérouiller la voix, et à prendre cet accent lamentable si redouté des malheureux auditeurs qui se trouvent à la portée des poètes, quand ils laissent déborder le torrent de leur verve. Mais celui-ci se trouva arrêté dès le premier hexamètre, dont les pieds goutteux ne purent jamais cheminer.
91. Et avant qu'il pût presser la marche de ses dactyles boiteux et en former un récitatif, on entendit un murmure d'épouvante et de découragement dans la longue file des chérubins et des séraphins; et Michel s'étant levé avant que le poète eût pu retrouver un seul de ses hémistiches restés en chemin, s'écria: «Pour l'amour de Dieu, arrêtez, mon ami! il vaut mieux non dî, non homines; vous savez le reste.»
92. Il y eut alors un grand tumulte dans la foule, qui paraissait avoir toute espèce de vers en horreur. Les anges, bien entendu, avaient assez de leurs chansons quand ils étaient de service, et la génération des ombres en avait trop entendu pendant la vie pour se soucier de profiter de cette nouvelle occasion. Le monarque, jusque-là muet, s'écria alors: «Eh quoi! encore du pâté? c'est assez, c'est assez comme ça!
93. Le tumulte redoubla de toutes parts; une toux universelle fit retentir les cieux, comme pendant un débat où Castlereagh aurait eu quelque tems la parole (avant qu'il fut ministre d'état, pourtant maintenant les esclaves écoutent). Il y en eut qui crièrent: «À bas! à bas!» comme à la comédie. Jusqu'à ce qu'enfin le poète saint Pierre, presque désespéré, en qualité d'auteur, demanda grâce pour la prose seulement.
94. Le drôle n'était pas trop disgracié de la nature. Sa figure ne ressemblait pas mal à celle d'un vautour, avec un nez recourbé et un œil de faucon qui donnait un air de vivacité et de pénétration à toute sa personne qui, quoique grave, était loin d'être aussi vilaine que son affaire, car cette dernière était aussi désespérée que possible: c'était une espèce de félonie de se.
95. Alors Michel sonna de sa trompette, et apaisa le bruit en en faisant un plus grand, comme c'est encore la mode à présent chez nous. À l'exception de quelque voix grommelante qui se permettra de tems en tems d'interrompre le décorum du silence, il y a peu de gens qui exercent deux fois leurs poumons, quand ils voient qu'on crie plus fort qu'eux. Ainsi donc le barde eut la faculté de plaider sa mauvaise cause, avec toutes les attitudes de l'homme le plus satisfait de lui-même.
96. Il dit (je ne rapporte ici que les principaux points de son discours), il dit que de mauvaises intentions ne guidaient pas sa plume;--que sa coutume était d'écrire sur tous les sujets; que c'était de plus son pain, qu'il n'aimait pas à manger sec; qu'il retiendrait l'assemblée trop long-tems (du moins il avait quelque raison de le craindre), et qu'il lui faudrait plus d'un jour entier s'il voulait nommer tous ses ouvrages! il n'en citerait donc que quelques-uns: Wat-Tyler,--des vers sur Blenheim et Waterloo.
97. Il avait écrit les louanges d'un régicide; il avait écrit les louanges de tous les rois quelconques. Il avait écrit pour les républiques voisines et lointaines; puis ensuite contre elles, avec une verve plus mordante que jamais. Il avait jadis proclamé un plan plus ingénieux que moral en faveur de la Pantisocratie; puis était devenu un véritable anti-jacobin,--après quoi il avait tourné casaque: s'il l'eût fallu, il aurait changé de peau.
99. Il avait écrit la vie de Wesley.--Ici, se tournant vers Satan: «Monsieur, continua-t-il, je suis prêt à écrire la vôtre, en deux volumes in-octavo, élégamment reliés, avec des notes et une préface, enfin tout ce qui peut attirer le pieux acheteur. Et vous n'avez aucun motif de crainte, car je puis choisir parmi les critiques celui qui rendra compte de mon ouvrage.--Veuillez donc me donner les documens nécessaires, que je puisse ajouter votre nom à celui de mes autres saints.»
100. Satan s'inclina, et garda le silence. «Eh bien! si, par une aimable modestie, vous refusez mon offre, voyons ce qu'en dira Michel? Il y a peu de mémoires susceptibles de devenir aussi parfaits. Ma plume se prête à tout: elle est un peu moins neuve que jadis, mais je vous ferai briller comme brille votre trompette, par parenthèse. Il y a plus de cuivre dans la mienne; elle rend d'aussi beaux sons.
103. Les vers héroïques avaient eu l'effet d'un charme. Les anges s'étaient bouché les oreilles, et avaient joué des ailes.--Les diables assourdis avaient pris leur course en hurlant vers l'enfer.--Les ombres s'étaient enfuies en baragouinant dans leurs domaines (car on n'est pas encore bien sûr du lieu où elles font leur séjour, et je laisse à chaque homme son opinion là-dessus). Pour Michel, il eut recoure à sa trompette; mais hélas! il grinçait tellement des dents qu'il n'en put sonner.
104. Saint Pierre, qui a toujours passé pour un saint un peu vif, agita ses clefs en l'air, et au cinquième vers renversa notre poète, qui tomba comme Phaéton dans son lac, mais plus commodément, car il ne se noya pas; la destinée ayant décrété une autre fin pour le poète lauréat, et lui réservant autre chose pour sa dernière couronne, lorsque la réforme arrivera dans un lieu ou dans l'autre.
106. Quant à ce qui est du reste, pour en venir à la conclusion de ce rêve véridique, je dirai que j'ai perdu le télescope qui permettait à mes yeux de voir les objets sans prestige, et qui me dévoilait ce que j'ai dévoilé à mon tour. La dernière chose que je vis au milieu de toute cette confusion, fut le roi Georges se glisser enfin, pour tout de bon, dans le ciel; et lorsque le tumulte s'affaiblissant fut suivi du calme, je le laissai étudiant le centième psaume.
FIN DE LA VISION DU JUGEMENT.