NOTES DU TROISIÈME CHANT
Paulin Paris translation
RetourNOTE 1, STANCE 18.
Place d'honneur (pride of place) est un terme de fauconnerie, et il signifie le plus haut point du vol. Voyez Macbeth, etc.
An eagle towering in his pride of place Was by a mousing owl hawk'd at and kill'd.
Un aigle s'élevant à sa place d'honneur fut, par un hibou aux aguets, poursuivi et tué.
RetourNOTE 2, STANCE 20.
Voyez le fameux chant d'Harmodius et d'Aristogiton. La meilleure traduction qui en ait été faite en anglais est celle de M. Denman, dans l'Anthologie de Bland.
RetourNOTE 3, STANCE 21.
Dans la nuit qui précéda la bataille, un bal, dit-on, fut donné à Bruxelles.
RetourNOTES 4 ET 5, STANCE 26.
Sir Evan Caméron et son descendant, Donald, le beau Lochiel, des quarante-cinq.
RetourNOTE 6, STANCE 27.
On suppose que le bois de Soignies est un reste de la forêt des Ardennes, fameuse dans l'Orlando de Boïardo, et immortalisée dans le As you like it (Comme il vous plaira) de Shakespeare. Elle est aussi célébrée dans Tacite, comme étant le lieu où les Germains se défendirent avec succès contre les usurpations des Romains. J'ai hasardé d'adopter le nom qui est associé à de nobles souvenirs plutôt que celui qui ne rappelle dans son origine que des idées de carnage.
RetourNOTE 7, STANCE 30.
Le guide qui me conduisit du mont Saint-Jean sur le champ de bataille paraissait intelligent et exact. L'endroit où tomba le major Howard n'était pas éloigné de deux grands arbres isolés (il y en avait un troisième, mais il fut coupé ou brisé pendant la bataille) qui sont à peu de distance l'un de l'autre, sur le bord d'un chemin. Il mourut et fut enterré sous ces arbres. Son corps a été depuis transporté en Angleterre. Un petit enfoncement de terrain marque encore l'endroit où il fut enseveli, mais il sera probablement bientôt nivelé. La charrue a passé dessus, et il y a maintenant du blé de semé.
Après m'avoir indiqué les différens endroits où Picton et d'autres braves militaires ont péri, le guide me dit: «Voici où tomba le major Howard; j'étais près de lui quand il fut blessé.» Je lui racontai qu'il était mon parent; alors il me sembla encore plus empressé de m'indiquer d'une manière précise le lieu et les circonstances de ce cruel événement. Ce lieu est un de ceux qui peuvent se reconnaître le plus facilement sur ce champ de bataille, à cause de la particularité des deux arbres déjà mentionnés.
J'ai parcouru deux fois à cheval le champ de bataille de Waterloo, en le comparant avec mes souvenirs de scènes semblables. Comme plaine, Waterloo semble marqué pour être le théâtre de quelque grande action, quoique cela puisse être un pur effet de mon imagination. J'ai visité attentivement celles de Platée, de Troie, de Mantinée, de Leuctres, de Chéronée et de Marathon; et la plaine qui entoure Mont-Saint-Jean et Hougoumont semble ne manquer que d'une meilleure cause et de cette indéfinissable, mais impressive auréole que le laps des tems répand autour d'un lieu illustré, pour le disputer en intérêt à toutes celles que j'ai nommées, excepté peut-être à la dernière.
RetourNOTE 8, STANCE 34.
Les pommes (fabuleuses) des bords du lac Asphaltes étaient, disait-on, belles au dehors, et toutes de cendre au dedans. Voyez Tacite, Hist. 1. 5, 7.
RetourNOTE 9, STANCE 41.
La grande erreur de Napoléon (si nos histoires sont véridiques) fut son continuel mépris pour le genre humain, parce qu'il n'avait aucune communauté de sentiment avec eux ou pour eux; mépris peut-être plus offensif pour la vanité humaine que la cruauté active de la tyrannie la plus tremblante et la plus soupçonneuse.
Tels furent ses discours aux assemblées publiques, ainsi que ses conversations avec les individus; et les seules paroles que l'on suppose qu'il a dites à son retour à Paris, après que l'hiver de Russie eut détruit son armée, en se frottant les mains près du feu: «Il fait meilleur ici qu'à Moscow,» lui ont probablement aliéné plus de cœurs que les revers désastreux qui l'avaient amené à faire cette remarque.
RetourNOTE 10, STANCE 48.
What wants that knave That a king should have? De quoi manque ce coquin Pour qu'il ne soit roi demain?
Fut la question du roi Jacques en rencontrant Johnny Armstrong et ses compagnons dans leur complet accoutrement. Voyez la ballade.
RetourNOTE 11, STANCE 1 DU CHANT.
Le château de Drachenfeld est situé sur le plus haut sommet des Sept Montagnes, sur les bords du Rhin. Il tombe en ruines, et il s'y rattache quelques singulières traditions. C'est le premier que l'on aperçoit sur la route de Bonn, mais sur le côté opposé de la rivière. Presque en face de ce curieux monument, sont les restes d'un autre château nommé le Château du Juif, et une large croix plantée en commémoration du meurtre d'un chef par son frère. Le nombre des châteaux et des villes qui sont situés sur les deux rives du Rhin est très-grand, et leurs situations remarquablement belles.
RetourNOTE 12, STANCE 57.
Le monument du jeune et malheureux général Marceau (tué par un biscayen à Alterkirchen, le dernier jour de l'an 4 de la république française) existe encore comme je l'ai décrit.
Les inscriptions gravées sur ce monument sont trop longues, et elles n'étaient pas nécessaires: son nom suffisait. Les Français l'adoraient, et ses ennemis l'admiraient. Les uns et les autres pleurèrent sur lui.—Ses funérailles furent accompagnées de généraux et de détachemens des deux armées. Le général Hoche est enterré dans le même tombeau. C'était aussi un brave dans le vrai sens du mot. Mais quoique lui-même se fût distingué dans les batailles, il n'eut pas l'honneur d'y être tué. Sa mort fut soupçonnée d'être causée par le poison.
Un monument séparé (qui ne renferme pas son corps, puisqu'il est enterré avec celui de Marceau) lui est élevé près d'Andernach, vis-à-vis duquel eut lieu un de ses plus mémorables exploits, lorsqu'il jeta un pont sur le Rhin. Ce monument diffère, par la forme et le style, de celui de Marceau; l'inscription est plus simple et plaît davantage.
L'ARMÉE DE SAMBRE-ET-MEUSE À SON GÉNÉRAL EN CHEF HOCHE.
Voilà tout, il n'en fallait pas davantage. Hoche était placé au premier rang des premiers généraux de la République, avant que Bonaparte eût monopolisé ses triomphes.—Il était destiné à commander l'armée d'invasion dirigée contre l'Irlande.
RetourNOTE 13, STANCE 58.
Ehrenbreitstein (Ehren-breit-stein), c'est-à-dire la grande pierre d'honneur, une des plus puissantes forteresses de l'Europe, fut démantelée et détruite par les Français à la trêve de Léoben.—Elle fut réduite par la famine ou la trahison, et ne pouvait l'être que par elles. Elle céda à la première, aidée par une surprise. Après avoir vu les fortifications de Malte et de Gibraltar, elle perd beaucoup à la comparaison, mais sa situation est avantageuse. Le général Marceau l'assiégea en vain pendant quelque tems; et j'ai couché dans une chambre où l'on me montra une fenêtre à laquelle on me dit que Marceau se plaça pour observer au clair de la lune les progrès du siége, lorsqu'un boulet vint frapper immédiatement au-dessous.
RetourNOTE 14, STANCE 63.
La chapelle est détruite, et la pyramide d'ossemens a été beaucoup diminuée par la légion bourguignonne au service de France, qui avait à cœur d'effacer le souvenir de l'invasion malheureuse de leurs ancêtres. Un petit nombre de ces ossemens subsiste encore, malgré tous les efforts des Bourguignons pendant des siècles (tous ceux qui passaient par-là en emportaient chacun un dans leur pays), et les larcins moins pardonnables des postillons suisses, qui les prenaient pour les vendre à des couteliers, qui les recherchaient beaucoup, parce que, étant blanchis par les années, ils en étaient devenus plus précieux. Je me suis permis d'emporter à peu près le quart des ossemens d'un héros; et ma seule excuse, c'est que, si je n'avais pas enlevé ces os, le premier passant les eût pris pour en faire un indigne usage, tandis que je me propose de les conserver religieusement.
RetourNOTE 15, STANCE 65.
Aventicum (près de Morat) était la capitale romaine de l'Helvétie, où Avenche est maintenant situé.
RetourNOTE 16, STANCE 66.
Julia Alpinula, jeune prêtresse d'Aventicum, mourut peu après les vaines tentatives qu'elle fit pour sauver son père, condamné à mort comme traître par Aulus Cæcina. Son épitaphe a été découverte depuis plusieurs années; la voici:
Julia Alpinula Hic jaceo, Infelicis patris infelix proles, Deæ Aventiæ sacerdos; Exorare patris necem non potui, Malè mori in fatis illi erat. Vixi annos XXIII.
Je ne connais aucune composition humaine si touchante que cette épitaphe, ni une histoire d'un plus haut intérêt. Voilà des noms et des actions qui ne devraient pas périr, et vers lesquels on revient toujours avec une vraie et consolante émotion, en détournant les regards des misérables détails de cette masse confuse de batailles et de conquêtes, qui excitent quelque tems dans l'ame une fiévreuse et fausse sympathie, qui finit par un profond dégoût, résultat d'une semblable folie.
RetourNOTE 17, STANCE 67.
Ceci fut écrit à la vue du Mont-Blanc. (3 juin 1816), qui, même à cette distance, éblouissait mes yeux.
(20 juillet). J'ai observé aujourd'hui, pendant quelque tems, la réflexion distincte du Mont-Blanc et du Mont-Argentière, dans les eaux paisibles du lac Léman, que je traversais dans mon bateau. La distance de ces montagnes au lac est de soixante milles.
RetourNOTE 18, STANCE 71.
La couleur du Rhône, à Genève, est bleue; mais à une profondeur de teinte que je n'avais jamais vue si forte dans aucune eau douce ou salée, excepté dans la Méditerranée et dans l'Archipel.
RetourNOTE 19, STANCE 79.
Ceci se rapporte à un passage de ses Confessions, dans lequel il raconte sa passion pour Mme d'Houdetot (la maîtresse de Saint-Lambert), et sa longue promenade chaque matin dans le but de jouir de ce seul baiser, qui était le salut ordinaire de l'amitié française. La description que Rousseau fait des sentimens qu'il éprouvait dans cette occasion peut être considérée comme la peinture la plus passionnée, sans être impure, de l'amour, qui respire même dans les mots, lesquels cependant sont impuissans pour exprimer ses transports dans toute leur force: un tableau ne peut donner une idée suffisante de l'Océan.
RetourNOTE 20, STANCE 91.
On doit se rappeler que les plus belles et les plus touchantes doctrines du divin fondateur du christianisme ne furent point prêchées dans le temple, mais sur la montagne.
Pour ne point agiter de questions religieuses, et pour ne parler que de l'éloquence humaine, les discours les plus majestueux, et qui ont produit le plus d'effet, ne furent point prononcés entre deux murailles. Démosthènes s'adressait aux assemblées publiques et populaires; Cicéron parlait dans le Forum. Que cette circonstance ait produit plus d'effet sur l'esprit des auditeurs et de l'orateur lui-même, on peut facilement le concevoir par la différence des émotions que nous savons avoir été produites alors dans ces places publiques, et de celles que nous éprouvons en lisant les discours de ces orateurs dans nos salles d'études. Il y a de la différence entre lire l'Iliade au cap Sigée, ou près des sources qui coulent au pied du mont Ida, ayant la plaine et les fleuves de l'Archipel autour de vous, et la lire à la chandelle dans une étroite bibliothèque;—je connais cette différence.
Si les premiers et rapides progrès de ce que l'on appelle méthodisme devaient être attribués à quelqu'autre cause que l'enthousiasme excité par la foi véhémente et les doctrines de ses partisans (je ne prétends pas ici en discuter la vérité ou l'erreur), je lui donnerais pour cause la pratique de prêcher dans les champs, et les effusions inétudiées et soudaines de ses propagateurs.
Les Musulmans, dont la dévotion erronée (au moins parmi le peuple) est très-sincère, et par conséquent impressive, sont accoutumés à réciter leurs oraisons et leurs prières prescrites, partout où ils se trouvent, à certaines heures; il arrive souvent que c'est en plein air qu'ils s'agenouillent sur une légère natte qu'ils portent toujours avec eux pour leur servir de couche ou de coussin, selon que les circonstances l'exigent. La cérémonie dure quelques minutes, pendant lesquelles ils sont totalement absorbés, et ne vivant que dans leur prière, sans que rien puisse les en distraire. La simple et complète sincérité de ces hommes, et l'esprit religieux dont ils étaient pénétrés, fit sur moi une plus grande impression qu'aucun culte en général rendu dans les lieux qui lui sont destinés. J'ai vu la plupart et les principaux de ceux qui sont pratiqués sous le soleil; comprenant nos propres sectes et les religions grecque, catholique, arménienne, luthérienne, juive et mahométane. La plupart des nègres, qui sont nombreux dans l'empire turc, sont idolâtres, et jouissent du libre exercice de leurs croyances et de leurs rites. À quelque distance de Patras, j'ai été témoin de quelques-unes de leurs cérémonies, et elles m'ont paru être tout-à-fait conformes à celles du paganisme, et fort peu agréables pour un spectateur.
RetourNOTE 21, STANCE 92.
Les orages que j'ai voulu dépeindre dans ces vers eurent lieu le 13 juin 1816, à minuit. Au milieu des monts Acrocérauniens de la Chimère, j'en ai vu de plus terribles, mais non de plus beaux.
RetourNOTE 22, STANCE 99.
«Ces montagnes sont si hautes, dit Rousseau dans sa Nouvelle Héloïse, lettre XVII, page 4, note, qu'une demi-heure après le soleil couché leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons, dont le rouge forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu'on aperçoit de fort loin.» Cela s'applique plus particulièrement aux hauteurs de la Meillerie.
«J'allai à Vevay loger à la Clef, et pendant deux jours que j'y restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi pendant tous mes voyages, et qui m'y a fait établir enfin les héros de mon roman. Je dirais volontiers à ceux qui ont du goût et qui sont sensibles: Allez à Vevay, visitez le pays; examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n'a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire et pour un Saint-Preux, mais ne les y cherchez pas.» (Les Confessions, livre IV, page 306. Lyon, 1796.)
En juillet 1816, je fis un voyage autour du lac de Genève; et autant que mes propres observations ont pu m'en faire juger dans une visite attentive et pleine d'intérêt de toutes les scènes les plus célébrées par Rousseau dans son Héloïse, je puis dire avec certitude qu'il n'y a point d'exagération dans ses tableaux. Il serait difficile de voir Clarens (avec les sites qui l'entourent, Vevay, Chillon, Bôveret, Saint-Gingo, la Meilleri, Erian, et l'embouchure du Rhône dans le lac) sans être involontairement frappé de la particulière disposition de ces lieux pour les personnes et les événemens avec lesquels ils ont été peuplés. Mais ce n'est pas tout; le sentiment que font naître les environs de Clarens et les rochers opposés de la Meillerie est d'un ordre plus élevé et plus étendu que la pure sympathie pour une passion individuelle: c'est un sentiment de l'existence de l'amour dans sa faculté la plus grande et la plus sublime, et de notre propre participation à ses bienfaits et à sa gloire: c'est le grand principe de l'univers qui y est plus condensé et non moins visible. Nous perdons avec lui notre individualité, en nous mêlant à la beauté du tout.
Si Rousseau n'avait jamais écrit ni vécu, les mêmes associations d'idées n'en auraient pas moins appartenu à de tels lieux. Il a ajouté à l'intérêt de ses ouvrages en les adoptant. Il a montré son sens exquis de beauté en les choisissant parmi un grand nombre d'autres; mais ils ont fait pour lui ce qu'aucune créature humaine ne pourrait faire pour eux.
J'ai eu le bonheur (ou le malheur, comme on voudra) de traverser le lac, depuis la Meillerie (où nous séjournâmes quelque tems), à Saint-Gingo, par un tems d'orage, qui ajoutait à la magnificence du spectacle, quoique occasionnellement accompagné de danger pour notre bateau, qui était petit et trop chargé. C'était précisément sur cette partie du lac où Rousseau fait passer le bateau de Saint-Preux et de Mme de Volmar pour retourner à la Meillerie se mettre à l'abri durant une tempête.
En gagnant le rivage de Saint-Gingo, je trouvai que le vent avait été suffisamment violent pour abattre quelques vieux arbres chenus au bas des montagnes. Sur la hauteur opposée est une campagne appelée le château de Clarens. Les collines sont couvertes de vignes et entremêlées de quelques petits bois charmans. Un d'eux se nommait le Bosquet de Julie; et il est remarquable que, quoique coupé depuis long-tems par la brutale avarice des moines de Saint-Bernard (auxquels le terrain appartenait), et qu'il ait été enclos dans un vignoble, par les misérables salariés d'une exécrable superstition, les habitans de Clarens font encore remarquer l'endroit que le bosquet occupait, en l'appelant du nom qui les a rendus célèbres et qui leur survivra.
Rousseau n'a pas été très-heureux pour la conservation des demeures locales qu'il avait données à des créations aériennes (airy nothings). Le prieur du grand Saint-Bernard a fait couper quelques-uns des bosquets consacrés par Rousseau, en échange de quelques tonneaux de vins, et Bonaparte a nivelé une partie des rochers de la Meillerie pour réparer la route du Simplon. Cette route est fort belle, mais je ne puis accéder tout-à-fait à la remarque que j'ai entendu faire, que la route vaut mieux que les souvenirs.
Retour NOTE 23, STANCE 105.
Voltaire et Gibbon.
Retour NOTE 24, STANCE 114.
La Rochefoucauld a dit: «Il y a toujours quelque chose dans les infortunes des meilleurs amis, qui ne déplait pas.»
À JOHN HOBHOUSE,
ESQ. A.M.F.R.S., etc., etc., etc.
Mon cher Hobhouse,
Après un intervalle de huit années entre la composition des premiers et du dernier chant de Childe Harold, la conclusion du poème va être soumise au public. En me séparant d'un si vieil ami, il n'est pas extraordinaire que je m'adresse à un autre plus ancien encore et plus cher;—à celui qui a vu naître et mourir le premier, et à qui je suis bien plus redevable pour les avantages sociaux et une amitié éclairée, que, sans être ingrat, je le suis, ou je pourrais l'être à Childe Harold, pour quelque faveur publique que ce poème peut attirer sur le poète;—à celui que j'ai eu l'avantage de connaître depuis long-tems, et avec qui j'ai fait de longs voyages; dont j'ai éprouvé toute la sollicitude dans ma maladie, et le plus vif intérêt dans mes chagrins; à celui que j'ai trouvé heureux de mon bonheur, et compatissant dans mon adversité; franc dans ses conseils, et confiant dans le péril; à un ami souvent éprouvé, et toujours trouvé fidèle;—à vous enfin.
En agissant ainsi, je passe de la fiction à la vérité; et en vous dédiant, dans son état complet, ou au moins terminé, un poème qui est la plus longue, la plus fortement pensée et la plus variée de mes compositions, je désire me faire honneur en renouvelant mon intimité de plusieurs années avec un homme si distingué par ses talens, son savoir et les sentimens les plus nobles. Ce n'est pas à des ames comme les nôtres, qu'il convient de donner ou de recevoir des flatteries; cependant les éloges de la sincérité ont toujours été permis à la voix de l'amitié; et ce n'est ni pour vous, ni même pour les autres, mais pour soulager un cœur qui n'a jamais été tellement accoutumé à éprouver la bienveillance des hommes, qu'il puisse rester ferme contre l'infortune, que je tâche ainsi de rappeler vos bonnes qualités, ou plutôt les avantages que j'en ai tirés. La circonstance même de la date de cette lettre, qui est l'anniversaire du jour le plus malheureux de mon existence passée, mais qui n'empoisonnera pas mon avenir, tant que j'aurai le secours de votre amitié et de mes propres facultés, nous fera naître désormais un souvenir plus agréable à tous les deux, en nous rappelant ces témoignages de reconnaissance que j'essaie de vous rendre pour un si constant et si infatigable attachement, que peu d'hommes en ont éprouvé de semblable, et qu'aucun ne pourrait l'éprouver sans penser plus avantageusement de l'espèce humaine, et de sa propre personne.
Notre sort a été de traverser ensemble, à différentes époques, les contrées de la chevalerie, de l'histoire et de la fable:—l'Espagne, la Grèce, l'Asie-Mineure et l'Italie; et ce qu'Athènes et Constantinople furent pour nous, il y a quelques années, Venise et Rome l'ont été plus récemment. Le poème aussi, ou le pélerin, ou tous les deux, m'ont accompagné de ces premières villes aux dernières; et peut-être est-ce une vanité excusable qui me porte à revenir avec complaisance sur une composition qui m'associe, en quelque sorte, aux lieux qui l'ont inspirée et aux objets que j'ai essayé de décrire; et quelque indigne qu'elle puisse être de ces magiques et mémorables contrées, quelque éloignée qu'elle puisse paraître de nos conceptions absentes, et de nos impressions immédiates; cependant, comme une marque de respect pour ce qui est vénérable, et de sympathie pour ce qui est glorieux, cette composition a été pour moi une source de jouissances, et je m'en sépare avec une espèce de regret. J'étais loin de supposer que les événemens eussent pu me laisser une pareille disposition pour des objets imaginaires.
Quant à ce qui concerne la conduite du dernier chant, on y trouvera moins souvent encore le pélerin que dans aucun des chants qui précèdent; et il sera presque entièrement, si ce n'est tout-à-fait, séparé de l'auteur, parlant en son propre nom. Le fait est, que je me lassais de tirer une ligne de démarcation entre Harold et moi, que chacun semblait résolu à ne pas apercevoir; comme le Chinois du Citoyen du Monde, de Goldsmith, que personne ne voulait croire un Chinois; c'était en vain que je prétendais et imaginais avoir établi une distinction entre l'auteur et le pélerin. L'ardeur avec laquelle je prenais soin de conserver cette distinction, et mon désappointement de trouver ce soin inutile, avaient tellement nui à mes inspirations, dans la composition de ce poème, que je résolus d'abandonner cette contrainte; et c'est ce que j'ai fait. Les opinions que l'on s'est formées et que l'on pourra se former à ce sujet, sont aujourd'hui un objet d'indifférence. L'ouvrage doit être jugé par lui-même, et non par rapport à l'écrivain. L'auteur qui n'a d'autre ressource dans son esprit, que la réputation passagère ou permanente qui est née de ses premiers essais littéraires, mérite le sort des auteurs.
Dans le cours du chant suivant, j'avais eu intention, soit dans le texte, soit dans les notes, d'effleurer l'état actuel de la littérature italienne, et peut-être des mœurs de ce peuple. Mais je trouvai bientôt que le texte, dans les limites que je m'étais proposé de lui donner, était à grand peine suffisant pour y faire entrer le labyrinthe des objets extérieurs et les réflexions qui les suivent; et quant aux notes, excepté un petit nombre des plus courtes, j'en suis redevable à vous-même, Hobhouse; et j'ai été obligé de les abréger, pour n'en donner que ce qui servait, de rigueur, à l'explication du texte.
C'est aussi une tâche délicate et vraiment pénible que de disserter sur la littérature et les mœurs d'une nation si hétérogène. Elle exige une attention et une impartialité qui pourraient nous induire en erreur, ou du moins nous porter à différer notre jugement pour rendre nos informations plus exactes, quoique, peut-être, nous ne soyons pas des observateurs inattentifs et ignorans de la langue et des usages du peuple au milieu duquel nous avons récemment séjourné. L'esprit de parti littéraire, aussi bien que l'esprit de parti politique paraît être, ou avoir été si violent, qu'il est presque impossible à un étranger de rester impartial entre eux. Il me paraît suffisant, au moins pour mon objet, de citer un passage de cette belle langue: Mi pare che in un paese tutto poetico, che vanta la lingua la più nobile ed insieme la più dolce, tutte, tutte le vie diverse si possono tentare; e che sinche la patria di Alfieri e di Monti non ha perduto l' antico valore, in tutte essa dovrebbe essere la prima. L'Italie a encore de grands noms: Canova, Monti, Ugo Foscolo, Pindemonte, Visconti, Morelli, Cicognara, Albrizzi, Mezzofanti, Mai, Mustoxidi, Aglietti et Vacca, assurent à la génération actuelle une place honorable dans les branches des arts, des sciences et des belles-lettres; dans quelques-unes même, la plus haute.—L'Europe,—le monde—n'a qu'un Canova.
Alfieri a dit quelque part dans ses ouvrages, que: La Pianta-Uomo nasce piu robusta in Italia che in qualunque altra terra,—e che gli stessi atroci delitti che vi si commettono ne sono una prova. Sans souscrire à la dernière partie de cette proposition, doctrine dangereuse, dont la vérité peut être contestée sur un meilleur terrain, on peut avancer que les Italiens ne sont pas plus féroces que leurs voisins. Qu'il doit être volontairement aveugle, ou d'une ignorance étourdie, celui qui n'est pas frappé par la capacité extraordinaire de ce peuple, ou, si ce mot pouvait se dire, par ses capabilités, par sa facilité d'acquérir des connaissances, sa rapidité de conception, l'ardeur de son génie, son sens exquis de la beauté, et parmi tous les désavantages de révolutions fréquentes, du ravage des batailles et du désespoir des siècles, sa passion, non encore éteinte, de l'immortalité,—l'immortalité de l'indépendance. Et quand nous-mêmes, en faisant le tour à cheval des remparts de Rome, nous entendîmes la simple lamentation du refrain des laboureurs: Roma! Roma! Roma! Roma non è più come era prima! il nous eût été difficile de ne pas remarquer le contraste de ce chant mélancolique avec les rugissemens des chants de triomphe, hurlés encore aujourd'hui dans les bacchanales des tavernes de Londres, sur le carnage du Mont-Saint-Jean, sur la trahison de Gênes, de l'Italie, de la France et du monde, par des hommes dont vous avez vous-même exposé la conduite dans un ouvrage digne des plus beaux jours de notre histoire. Pour moi,
.....Non moverò mai corda Ove la turba di sue ciance assorda.
Il serait inutile, pour des Anglais, de rechercher ce que l'Italie a gagné par le dernier partage des nations, jusqu'à ce qu'il devienne certain que l'Angleterre a acquis quelque chose de plus qu'une armée permanente et la suspension de l'habeas corpus; c'est assez pour eux de penser à leurs propres affaires. Pour ce qu'ils ont fait dans leurs expéditions, et spécialement dans le midi (l'Espagne et le Portugal), «assurément ils en auront leur récompense, et à une époque peu éloignée.»
En vous souhaitant, mon cher Hobhouse, un heureux et agréable retour dans cette contrée, dont le bien-être ne peut être plus cher à personne qu'à vous-même, je vous dédie ce poème dans son état complet, et je vous répète, encore une fois, combien je suis pour toujours,
Votre obligé et affectionné ami,
BYRON. Venise, 2 janvier 1818.