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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 03

MAZEPPA.

Paulin Paris translation

1. C'était après la terrible journée de Pultawa, lorsque la fortune abandonna le royal Suédois au milieu de son armée massacrée autour de lui, sans qu'il lui restât un soldat pour combattre. Le pouvoir et la gloire des batailles, divinités aussi infidèles que leurs vains adorateurs, passèrent du côté du Czar triomphant, et les remparts de Moscow furent sauvés de nouveau, mais jusqu'à une année plus mémorable, à un jour plus sombre et plus terrible, qui donnera au carnage et à la honte un ennemi plus puissant et un plus grand nom; jour où la désolation sera plus complète, la chute plus grande; choc épouvantable pour un,—coup de foudre terrible pour tous.

2. Tel fut alors le hasard de la bataille: Charles blessé fut obligé d'apprendre à fuir de jour et de nuit à travers les champs et les marais, couverts de son sang et de celui de ses soldats; car des milliers sont tombés pour protéger sa fuite; aucune voix ne s'éleva pour accuser l'ambition dans son heure d'humiliation, lorsque la vérité aurait pu sans crainte se faire entendre au pouvoir.

Le cheval du roi était tué, Gieta lui donna le sien,—et il mourut l'esclave des Russes. Ce cheval, après de vaines fatigues, succomba de lassitude au bout de quelques lieues; et c'est dans la profondeur des forêts, éclairées par les feux nocturnes et étincelans des bivouacs éloignés, signaux des ennemis qui l'entourent, qu'un roi doit reposer ses membres engourdis de fatigue. Sont-ce là les lauriers et le repos pour lesquels les nations épuisent leur sang?

Le roi fut déposé au pied d'un arbre de la forêt, dans l'agonie d'une nature épuisée: ses blessures étaient souffrantes,—ses membres raidis;—l'heure était froide et sombre; la fièvre de son sang le priva du précieux soulagement d'un repos passager: mais, malgré tous les maux qui l'accablaient, le monarque supporta son malheur en roi, et, dans cette extrémité, il rendit ses douleurs vassales de sa volonté; elles étaient toutes silencieuses et subjuguées, comme autour de lui le furent autrefois les nations.

3. Une troupe de chefs!—Hélas! qu'ils sont peu nombreux, depuis que le désastre d'un jour a éclairci leurs rangs! mais ce désastre fut loyal et chevaleresque; chacun d'eux est étendu triste et muet près du monarque et de son cheval: car le danger nivelle l'homme et la brute, et tous sont compagnons dans leur malheur. Parmi ces chefs, Mazeppa reposait sous un vieux chêne,—lui-même aussi robuste et guère moins vieux: c'est le calme et hardi hetman de l'Ukraine; d'abord, harassé par cette longue course, le prince des cosaques a commencé par panser son cheval, et par lui faire un lit de feuillage; il a essuyé ses reins, démêlé sa crinière et ses fanons, détendu sa sangle, et ôté sa bride. Il se réjouissait de le voir manger avec tant d'appétit; car jusqu'alors il avait craint que son coursier fatigué refusât de brouter sous la rosée de minuit: mais le cheval était aussi robuste que son maître, et il se souciait peu du repos et de la nourriture. Très-intelligent et très-docile, il obéissait à tous les commandemens; velu et léger, vif et fort des membres, il portait son maître aussi bien qu'un cheval tartare: il comprenait sa voix, accourait à son appel, et il le reconnaissait au milieu d'une foule, quand même elle eût été composée de plusieurs milliers d'hommes:—et la nuit, la nuit sans étoiles, il suivait sa marche avec assurance;—ce cheval, depuis le coucher du soleil jusqu'à l'aurore, eût suivi son maître comme un faon apprivoisé.

4. Cela fait, Mazeppa étend son manteau, place sa lance sous son chêne, regarde si ses armes sont en bon état, si la longue marche de la journée ne les a pas dérangées, si la poudre remplit encore leurs bassinets, si les pierres ne sont pas endommagées et occupent encore leurs platines;—si la garde de son sabre et son fourreau ne sont pas perdus, et s'ils n'ont point emporté leur ceinturon.—Ensuite cet homme respectable tire de son havresac et de son bidon de légères provisions préparées d'avance, et il offre au roi et à ses compagnons de les prendre ou de les partager avec lui, bien moins inquiet et empressé que ne le seraient des courtisans à un fastueux banquet.

Charles accepta en souriant une portion de ce repas frugal; il prit un air forcé de gaîté pour paraître plus grand, et au-dessus de ses blessures et de ses malheurs.—Alors il dit: «Parmi toute notre troupe, quoique ferme de cœur, et forte par l'épée, dans les escarmouches, les marches forcées, avec les fourrageurs, personne n'a moins parlé et n'a plus agi que toi, Mazeppa! Jamais la terre n'a produit, depuis le tems d'Alexandre jusqu'à nos jours, un couple1, cavalier et coursier, aussi bien assorti que toi et ton Bucéphale2. Toute la renommée des cavaliers de la Scythie devrait céder à la tienne pour ton intrépidité à piquer de l'éperon à travers les champs et les marais.»

Mazeppa répondit: «Maudite soit l'école où j'ai appris à monter à cheval!»

Charles reprit: «Pourquoi donc, vieil hetman, puisque tu as si bien appris cet art?

—Il serait trop long de le raconter, dit Mazeppa, et nous avons encore beaucoup de lieues à faire, et plus d'un coup de sabre à porter contre des ennemis qui sont dix contre un, avant que nos chevaux puissent brouter à leur aise au-delà du rapide Borysthène: Sire, vos membres ont besoin de repos: je serai la sentinelle de votre petite troupe.

—Je te le demande, répondit le monarque de Suède: tu me raconteras ton histoire, et je pourrai peut-être en recevoir le bienfait du sommeil, car, pour le moment, mes yeux en ont perdu même l'espérance.

—Bien, Sire, dans cet espoir, je vais essayer de rappeler des souvenirs de soixante-dix ans. Je pense que j'étais dans mon vingtième printems,—oui,—quand Casimir était Roi,—Jean Casimir,—j'étais son page, il y avait déjà six printems. C'était un savant monarque, par ma foi! et tout-à-fait l'opposé de votre majesté. Il ne faisait pas de guerres, il ne gagnait point de nouveaux royaumes pour les perdre ensuite, et (sauf les débats de la diète de Varsovie) il régna dans le repos le plus inconvenable, non pas qu'il manquât de soucis inquiétans: il aimait les muses et le sexe; et quelquefois ces choses sont si intraitables qu'elles lui faisaient désirer les soucis de la guerre. Mais bientôt, ses ressentimens étant calmés, il prenait une autre maîtresse ou de nouveaux livres. Il donnait alors de prodigieuses fêtes.—Tout Varsovie accourait autour de son palais pour admirer la splendeur de sa cour, et les dames et les chefs, d'une somptuosité de prince. Il était le Salomon polonais; c'est ainsi que le chantaient tous ses poètes, excepté un, qui, n'étant pas pensionné, faisait des satires, et s'enorgueillissait de ne pas savoir flatter. C'était enfin une cour de joûtes et de représentations scéniques où chaque courtisan essayait des rimes. Moi-même je produisis une fois quelques vers, et je signai mes odes, le malheureux Thyrsis.

«Il y avait un certain Palatin, comte d'ancienne et haute lignée, riche comme une mine de sel ou d'argent1; il était aussi fier, vous le devinez bien, que s'il eût été l'envoyé du ciel. Il avait une si grande richesse de sang et de mines, qu'il était presque l'égal du monarque; il était sans cesse en contemplation sur ses trésors, et avait constamment les yeux attachés sur ses parchemins, à tel point que, égaré par quelques vertiges, il en perdit la tête, jusqu'à croire que leurs mérites étaient les siens. Sa femme n'était pas de son opinion:—plus jeune que lui de trente années, elle devint de plus en plus fatiguée de son autorité sur elle. Et après des vœux, des espérances, des craintes, un petit nombre de larmes d'adieu à la vertu, un ou deux songes inquiets, quelques coups d'œil jetés sur la jeunesse de Varsovie, quelques concerts, quelques bals, elle attendit les chances accoutumées, ces heureux accidens qui rendent si tendres les dames les plus froides, pour décorer son comte de ces titres donnés, dit-on, comme des passeports pour le ciel; mais ce qui est étrange à dire, c'est que ceux à qui ces titres ont le plus souvent été donnés sont ceux qui s'en enorgueillissent le moins.

5. «J'étais alors un jeune et joli garçon; à soixante et dix ans je puis bien parler ainsi; il y avait peu de jeunes gens ou d'hommes plus âgés, vassaux ou chevaliers, qui, dans cette brillante aurore de mes jours, pussent me le disputer en vanités; car j'avais force, jeunesse, gaîté, une mine bien différente de celle que vous me voyez; elle était aussi douce et unie qu'elle est aujourd'hui ridée; car le tems, les soucis, la guerre, ont sillonné mon ame comme mon front, et ceux qui m'ont vu autrefois, mes parens, mes amis, s'ils comparaient les jours passés avec l'heure présente, ne me reconnaîtraient pas aujourd'hui. Ce changement fut opéré en moi, long-tems avant que la vieillesse m'eût enregistré dans ses pages: vous savez que ma force, mon courage, mon ame ne se sont pas affaiblis avec les années, autrement je ne serais pas à cette heure occupé à vous raconter de vieilles histoires sous un chêne, avec un ciel sans étoiles pour mon seul abri.

«Mais poursuivons. La beauté de Thérèse, ses formes,—je crois la voir encore maintenant passer devant mes yeux, entre moi et ce rameau de châtaignier, tant son souvenir est encore vivant et frais. Cependant je ne trouve pas d'expressions pour vous peindre les charmes que j'ai tant aimés. Elle avait un œil asiatique que le voisinage de la Turquie a mêlé à notre sang polonais; noir comme est le ciel maintenant sur nos têtes, mais il s'en échappait une douce lumière, comme celle de la première lune à minuit; ce grand œil noir semblait nager dans ses rayons; tout amour, languissant et enflammé, pareil à ceux des saints expirant sur l'instrument du martyre, et qui élevaient en haut leurs yeux ravis, comme si c'eût été pour eux une joie de mourir. Son front était semblable à un lac transparent au soleil d'été, lorsque les vagues n'osent faire entendre aucun murmure, et que le ciel se réfléchit dans sa surface. Sa joue, sa lèvre,—mais où m'égare-je? Je l'aimais alors,—je l'aime encore; et dans les êtres qui me ressemblent cet amour passe tous les extrêmes—en bien et en mal. Nous aimons même jusque dans notre folie, passionnés que nous sommes dans la vieillesse, de la vaine ombre du passé, comme Mazeppa l'est enfin.

6. «Nous nous rencontrâmes,—nous nous admirâmes;—je la vis et je soupirai; elle ne parla point, et pourtant elle me répondit. Il est dix mille accens, dix mille signes que nous entendons et que nous voyons, mais que l'on ne peut définir;—étincelles involontaires de la pensée, qui s'échappent d'une ame subjuguée, et établissent entre deux êtres une communication étrange aussi mystérieuse qu'intime, qui forme les anneaux de la chaîne brûlante qui lie involontairement de jeunes cœurs, de jeunes intelligences, et transmet, comme le conducteur électrique, nous ne savons comment, le feu qui les consume.—

«Je la vis, et je l'aimai.—Je pleurai en silence, et je restai quelque tems sans oser l'aborder; enfin je lui fus présenté, et nous pûmes alors nous entretenir sans faire naître de soupçons. Alors même, alors je souffrais d'amour, et je m'étais décidé à parler; mais les paroles expirèrent sur mes lèvres; ma voix fut tremblante et faible jusqu'à une heure..... C'était à un jeu, un jeu frivole et folâtre, avec lequel nous passions le tems de la journée; c'était... j'en ai oublié le nom;—nous nous étions livrés à ce jeu par un hasard dont je ne me souviens plus. Je m'inquiétais peu de perdre ou de gagner; c'était assez pour moi d'être si près d'elle, d'entendre, et, ô ciel! de voir l'être que j'aimais tant! Je veillais sur elle comme une sentinelle: (puisse la nôtre veiller aussi bien cette noire nuit!) je vis, et c'était la vérité, qu'elle était pensive, qu'elle oubliait son jeu, qu'elle ne s'affligeait ni ne se réjouissait de perdre ou de gagner; mais elle continua de jouer encore plusieurs heures, comme si une puissance secrète l'eût attachée à sa place, et non le désir du gain. Alors une pensée passa sur mon front comme un éclair, car je crus voir dans son maintien quelque chose qui ne me condamnerait pas à mourir de désespoir: à cette pensée; mes paroles d'amour se précipitèrent de mon cœur, tout incohérentes qu'elles étaient.—Leur éloquence était peu brillante, mais je n'en fus pas moins écouté,—et c'est assez.—Celle qui écoute une fois écoutera deux; son cœur, soyez-en sûr, n'est pas de glace; et un premier refus ne doit pas rebuter.

7. «J'aimais et j'étais aimé en échange de mon amour.—On m'a dit, Sire, que vous n'avez jamais connu ces douces faiblesses; si cela est vrai, j'abrégerai le récit de mes joies et de mes peines: elles vous paraîtraient absurdes et vaines; mais tous les hommes ne sont pas nés pour régner sur leurs passions, ou, comme vous, sur leurs passions et sur des peuples. Je suis,—ou plutôt j'étais un prince, le chef de plusieurs milliers d'hommes, et je pouvais les conduire aux plus grands dangers pour verser leur sang; mais je n'ai jamais pu exercer sur moi-même un pareil empire. Enfin j'aimais, et j'étais aimé en échange de mon amour. C'est une heureuse destinée que celle-là; mais c'est au comble du bonheur qu'elle finit par l'infortune. Nous nous donnions des rendez-vous secrets, et l'heure à laquelle je me rendais auprès de cette dame était la suprême récompense de mon attente. Mes jours et mes nuits n'étaient rien, et je donnerais tout, excepté cette heure qui domine les souvenirs de mes longues années, et qui n'a pas d'égale;—je donnerais l'Ukraine1 pour vivre, pour jouir encore une fois de cette heure ravissante;—pour être encore le page, l'heureux page qui était le seigneur d'un cœur si tendre, qui n'avait que son épée, qui n'avait d'autre richesse que les dons naturels de la jeunesse et de la santé.—Nous nous réunissions en secret,—circonstance qui en double le charme, dit-on:—je n'en sais rien.—J'aurais donné ma vie pour pouvoir la nommer seulement une fois ma femme à la face du ciel et de la terre; car j'ai souvent et long-tems regretté que nous n'eussions pu nous voir qu'à la dérobée.

8. «Il y a partout des yeux pour les amans, et nous fûmes ainsi l'objet d'une curiosité maligne: le diable, dans de telles occasions, devrait être plus courtois.—Le diable!—j'ai regret de l'accuser; c'est plutôt quelque saint méchant1 qui n'aura pas eu de repos que sa pieuse bile n'ait été déchargée sur nous.—Mais une belle nuit, des espions aux aguets nous surprirent et nous saisirent tous les deux. Le comte était un peu plus qu'en colère. J'étais sans armes; mais avec une épée, armé de pied en cap, qu'aurais-je pu faire contre le nombre? C'était près de son château; point de secours lointain de la ville, point d'espérance de près, et à peine était-ce le point du jour: je ne pensais pas en voir un autre; mes instans de vie me parurent peu nombreux; et avec une prière à la vierge Marie, et peut-être à un ou deux saints, je me résignai à mon sort, tandis qu'ils me conduisirent à la porte du château. Je n'ai jamais su la destinée de Thérèse; notre existence se trouvait désormais séparée.

«Vous devez penser que le comte Palatin fut irrité de l'aventure, et il avait de bonnes raisons de l'être; mais ce qui le faisait le plus enrager, c'était la peur que cet accident ne souillât la noblesse de sa postérité. Il n'était pas moins étonné qu'une telle souillure eût été faite à son noble écusson, lui qui se croyait le plus noble de sa race! Et parce qu'il s'imaginait être le premier des hommes, il ne pouvait se persuader qu'il dût moins paraître aux yeux des autres, et surtout aux miens. Par la mort! avec un page!... Peut-être, si c'eût été avec un roi, cette circonstance l'eût-elle réconcilié avec la chose: mais avec un petit garçon de page... J'éprouvai trop sa fureur,—mais je ne puis vous la peindre.

9. Amenez le cheval!—Le cheval fut amené; en vérité, c'était un noble coursier tartare de race de l'Ukraine, dont les membres semblaient doués de la vivacité de la pensée; mais il était sauvage, sauvage comme le daim des forêts, et il n'avait jamais connu ni bride, ni éperons.—Il y avait un jour seulement qu'il avait été pris; cet enfant du désert me fut amené hennissant, la crinière hérissée, se cabrant fièrement, mais vainement, dans l'écume de la colère et de l'effroi. Cette troupe de domestiques m'attacha sur le dos du cheval avec plusieurs cordes, la tête tournée en arrière1; alors, avec un soudain et vigoureux coup de fouet: Allez!—allez! (away!—away!)—Et nous volons à travers les broussailles!—Les torrens sont moins rapides et moins impétueux.

10. Nous fuyons!—nous fuyons!—ma respiration était supprimée.—Je ne vis point de quel côté m'emportait le cheval fougueux; c'était à peine le point du jour; au loin!—au loin! (away!—away!)—entends-je encore crier. Ce furent les derniers sons humains qui frappèrent mon oreille, tandis que j'étais lancé dans le désert par mes ennemis; c'était le cri barbare d'un rire sauvage, poussé de tems en tems par cette canaille et dont le mugissement était porté jusqu'à moi par le vent. Dans un accès de fureur, je tordis ma tête et je brisai la corde qui liait mon cou à la crinière du cheval, et relevant mon corps à demi je leur lançai par des cris ma malédiction. Mais au milieu du galop rapide et tonnant de mon coursier, peut-être ne m'entendirent-ils pas, ou ne se soucièrent-ils pas de m'entendre. J'en suis vexé;—car je voudrais leur avoir rendu leur insulte. Je la leur fis bien payer plus tard: il ne reste pas une porte du château de ce comte, pas une pierre de ses fortifications, de ses créneaux, de ses barrières; ses ponts-levis sont renversés; et on ne trouverait pas un brin d'herbe dans ses domaines, excepté ce qui croît sur les débris d'un mur où était la pierre du foyer. Vous y passeriez mainte fois que vous ne vous imagineriez pas qu'il y avait là une forteresse: j'ai vu ses tours enflammées, ses créneaux craquer et se fendre, et le plomb brûlant découler en pluie de feu des toits embrasés et noircis, dont l'épaisseur ne put échapper à ma vengeance. Ceux qui concoururent à mon supplice pensaient peu, lorsqu'ils m'insultaient par leurs railleries, et qu'ils me lançaient dans les bras de la destruction comme sur un trait de foudre, qu'un jour je reviendrais avec dix mille cavaliers, pour remercier ce comte du voyage peu courtois qu'il m'avait fait faire. Ils s'étaient fait une fête cruelle, lorsque, en me donnant le cheval sauvage pour guide, ils m'avaient attaché sur ses flancs écumans. À mon tour je me fis une fête de leur rendre avec prodigalité leurs bons traitemens;—car le tems vient qui met toutes choses à son niveau.—Et si nous attendons seulement l'heure, il n'y a pas de pouvoir humain qui puisse éviter la patience vengeresse et les longues veilles de celui qui conserve comme un trésor les souvenirs vivans d'un outrage.

11. «Mon cheval et moi nous volions sur les ailes des vents; laissant derrière nous toutes les demeures des hommes, nous allions avec la rapidité d'un météore dans les cieux quand avec ses bruits éclatans la nuit en est chassée par l'aurore boréale: ville,—village, rien n'apparaissait sur notre route qu'une plaine immense et sauvage, bornée par une noire forêt, et, excepté sur des hauteurs éloignées quelques rares créneaux de forteresses, bâties anciennement contre l'irruption des Tartares, pas de traces d'hommes. L'année précédente une armée turque l'avait traversée; et partout où le pied des chevaux des Spahis l'avait foulée, la verdure fuyait le gazon ensanglanté.—Le ciel était sombre, obscur et gris, et une légère brise faisait entendre par intervalle ses gémissemens.—Je désirais répondre par un soupir;—mais aussi vite que nous fuyions, je ne pouvais ni soupirer, ni prier. Mes gouttes froides de sueur tombaient comme de la pluie sur la crinière hérissée du cheval. Mais se précipitant avec plus de rage encore et de fureur, les naseaux écumans, il poursuit sa brûlante carrière. Quelquefois je pensais qu'il devait ralentir la vitesse de sa course; mais non:—mon corps léger, attaché sur son dos, n'était rien pour sa vigueur irritée, et ne servait qu'à l'exciter comme un éperon. Chaque mouvement que je faisais pour délivrer de leur torture mes membres enflés, augmentait sa fureur et son épouvante. J'essayai ma voix:—elle était languissante et faible, et pourtant elle faisait sur lui l'effet d'un coup de fouet; et frémissant à chacun de mes accens, il s'élançait comme au son subit de la trompette. Cependant mes liens étaient trempés du sang qui, suintant à travers tous mes pores; s'écoulait sur eux; et la soif devint dans ma bouche desséchée plus dévorante que la flamme.

12. «Nous atteignîmes une forêt sauvage.—Elle était si vaste que d'aucun côté je ne pus en découvrir les bornes. Elle était remplie de vieux arbres robustes, dont la vigueur ne se pliait point sous les vents impétueux qui mugissent des déserts de la Sibérie, et ravagent les forêts dans leur passage.—Mais ces arbres étaient rares, et entre eux croissaient de jeunes arbustes épais et touffus, qui étaient couverts avec abondance de leurs feuilles vertes du printems, car on était loin de ces soirs d'automne qui balaient le feuillage mort des forêts, feuillage coloré d'un rouge sans vie pareil au sang qui couvre, après le combat, le champ de bataille, lorsqu'une longue nuit d'hiver a répandu son givre sur les têtes sans sépulture, et les a tellement glacées et endurcies, que le bec du vautour essaierait en vain de percer leurs visages. C'était une vaste étendue de taillis, où paraissaient çà et là quelques châtaigniers, quelques vieux chênes robustes et le pin pyramidal. Heureusement pour moi que ces arbres étaient ainsi dispersés,—autrement mon sort eût été bien différent.—Les rejetons nouveaux se prêtaient à notre passage, et ne déchiraient pas mes membres; je trouvai assez de force pour supporter mes blessures déjà cicatrisées par le froid.—Mes liens m'empêchaient de tomber. Nous passâmes comme le vent à travers le feuillage, laissant derrière nous les arbustes, les arbres et les loups que j'entendais la nuit accourir sur nos traces. Leur troupe nous suivait de près, avec leur long galop qui fatigue la vivacité des chiens et le zèle du chasseur. Partout où nous fuyions, ils étaient sur nos pas, et ne nous abandonnèrent point, même au lever du soleil. Je les vis derrière nous, à peine à la distance d'une perche, lorsque le jour commença à paraître à travers les arbres de la forêt; et pendant la nuit, j'avais entendu le bruit de leurs pas, de leur marche rapide, régulière et bruyante. Oh! combien je désirai une épée ou une lance, pour mourir au milieu de cette troupe féroce, et, en périssant s'il le fallait, du moins détruire un grand nombre de ces ennemis! Quand d'abord mon coursier commença de prendre sa fuite, je désirais qu'il fût déjà parvenu au terme de sa course: mais maintenant je doutais de sa force et de sa vitesse. Vaine crainte! D'une race sauvage et légère, il avait les nerfs agiles et vigoureux du daim des montagnes. Elle ne tombe pas plus vite la neige qui engloutit la porte du paysan dont il ne pourra plus franchir le seuil, plus épouvanté par le vent éblouissant que par les sentiers jonchés de la forêt où il doit passer. Infatigable, indompté, et de plus en plus irrité, il était aussi furieux qu'un enfant gâté qui éprouve un refus dans ses désirs, et plus courroucé qu'une femme emportée par un violent dépit.

13. «La forêt était traversée, il était plus que midi: mais l'air était froid, quoique au mois de juin; ou peut-être que le sang coulait froid dans mes veines.—La douleur prolongée abat le plus brave. Je n'étais pas alors ce que je parais aujourd'hui; impétueux comme un torrent d'hiver, mes sentimens se répandaient au dehors avant que j'en eusse pu énumérer les causes: la fureur, la terreur, la colère, les tortures qui m'assiégeaient dans ma fuite; le froid, la faim, le chagrin, la honte, la détresse, et l'agonie d'être ainsi lié nu sur un animal sauvage; né d'une race dont le sang se soulève rapidement, lorsqu'on le fait sortir de son état plus calme, et dont la violence ressemble à celle du serpent foulé d'un pied audacieux, doit-on s'étonner si ce corps meurtri et déchiré succomba un instant sous ses douleurs?

«La terre fuyait, les cieux roulaient comme un cercle autour de moi, je croyais tomber; mais je me trompais, car j'étais étroitement lié sur mon cheval. Mon cœur tomba en défaillance, mon cerveau fut le centre d'une douleur aiguë; j'y éprouvai quelque tems des battemens violens; ils cessèrent ensuite; plus de battemens. Les cieux tournaient comme une immense roue; je voyais les arbres chanceler comme des hommes ivres, et un éclair rapide passa devant mes yeux; je ne vis plus rien! Celui qui meurt n'a pas une agonie plus longue et plus cruelle que celle que j'eus alors. Torturé par cette horrible course à cheval, les ténèbres couvrirent mes yeux à plusieurs reprises, et se dissipèrent ensuite; je m'efforçai de conserver le sentiment de mon existence, mais je ne pus soulever mes membres engourdis. Je me sentis comme porté en mer sur une planche, lorsque toutes les vagues se précipitent sur vous, soulevé et replongé en même tems dans l'abîme, et qu'elles vous poussent sur un rivage abandonné. Ma vie ondulante était comme ces clartés imaginaires qui passent sur nos yeux fermés, à l'heure de minuit, lorsque la fièvre commence à échauffer le cerveau; mais ce vertige s'évanouit bientôt. Je n'éprouvai plus qu'une légère douleur; mais je me perdis dans une confusion d'anéantissement plus pénible que cette douleur. J'avoue que je préférerais mourir que d'éprouver de nouveau cet anéantissement. Je suppose, cependant, que nous devons subir de bien plus fortes épreuves avant que nous retournions à la poussière. N'importe: j'ai affronté la mort en face—alors,—et maintenant je l'affronte encore.

14. «Le sentiment me revint. Où étais-je? Froid, engourdi, j'avais une sorte de vertige: battement par battement, la vie ranima un peu mes membres abattus, jusqu'à ce qu'une crise soudaine qui, un moment, paraissait être ma dernière convulsion, fit refluer mon sang, quoique épais et glacé. Mon oreille retentissait de bruits sauvages, mon cœur recommença encore une fois à battre; ma vue revint, quoique obscure, hélas! et épaissie comme si elle eût été rembrunie par des verres sombres. Je crus que le bruissement des vagues était près de moi; il y avait aussi des rayons lumineux dans le ciel parsemé d'étoiles.—Ce n'était point un songe. Le cheval sauvage traversait des flots plus sauvages encore! Les vagues écumeuses d'un large fleuve bondissent, tournent et roulent au loin; nous sommes luttant au milieu de ces vagues, et nous nous dirigeons vers un rivage inconnu et silencieux. Les eaux font cesser mes sourdes angoisses, et mes membres engourdis reçurent de ce nouveau baptême une force passagère. Le large poitrail de mon coursier bravait fièrement et repoussait les vagues soulevées contre lui. Nous avançons vers le bord; nous atteignons enfin le rivage glissant: je me réjouissais peu de ce bonheur, car tout derrière nous était noir et effrayant, et tout devant était ténébreux et redoutable. Combien ai-je passé d'heures de la nuit ou du jour dans ces angoisses suspendues? je ne puis le dire; je savais à peine si je respirais encore.

15. «La peau luisante, la crinière dégouttante, le corps frémissant, les flancs fumans, le cheval sauvage s'efforce, avec ses pieds nerveux, de s'élancer sur le bord qui le repousse. Nous gagnons le dessus: une plaine sans limite se déroule à travers les ombres moins épaisses de la nuit, et loin, loin, loin, semble comme les précipices dans nos rêves, s'étendre au-delà d'un horizon sans bornes. La lune, se levant large à ma droite, me découvrait çà et là des taches blanches, quelques touffes dispersées de noir gazon qui se détachaient en masse, du fond de l'immense plaine. Mais rien de distinct ne s'apercevait dans la sombre étendue, qui indiquât l'apparence d'une chaumière. Aucun flambeau dans le lointain, brillant comme une étoile hospitalière, ni même un feu follet ne s'élevait pour s'amuser de mes douleurs. Cette clarté trompeuse m'eût alors réjoui; au milieu de tous mes maux, elle m'eût au moins rappelé les habitations des hommes.

16. «Nous avançons toujours;—mais plus lentement: la force sauvage du cheval s'épuise enfin; accablé de lassitude, il ne se traînait plus que faiblement couvert d'écume. Un enfant malade aurait pu le conduire partout alors; mais sa faiblesse m'était inutile. Je ne pouvais profiter de sa nouvelle lassitude: mes membres étaient étroitement liés; mes forces auraient défailli peut-être, si j'avais été libre. J'essayai, par quelques faibles efforts, de rompre les liens qui me serraient si fortement;—mais ce fut encore vainement. Mes membres n'en furent que plus gênés par ces efforts, qui, après une vaine et courte lutte, prolongèrent mes douleurs. Le mouvement vertigineux était épuisé, bien qu'aucun but encore ne parût devoir être bientôt atteint. Quelques rayons annonçaient le lever du soleil.—Hélas! qu'il parut lent à paraître! Il me semblait que le brouillard grisâtre de l'aurore ne laisserait jamais pénétrer ses nouveaux rayons. Combien la marche du jour était lourde et lente!—avant que la lumière orientale devînt d'une couleur pourprée, et qu'elle détrônât les étoiles, éclipsât les clartés resplendissantes de leurs chars et de son trône élevé, et inondât la terre de ses seuls rayons, à l'exclusion de tout autre.

17. «Le soleil se leva; les brouillards furent chassés, et me découvrirent le monde solitaire qui s'étendait autour de moi. Que me servait-il d'avoir traversé plaines, forêts, rivières? Ni hommes, ni animaux, ni traces ou empreintes de leur passage ne se distinguaient sur cette plaine désolée; aucun signe ou indice de travaux et de culture: l'air lui-même était muet; je n'entendais pas le plus petit bourdonnement de l'insecte, ni la voix matinale des oiseaux dans la verdure ou les broussailles. Le cheval harassé parcourut encore plusieurs verstes, palpitant comme s'il eût été sur le point d'expirer. Nous étions encore seuls, ou nous paraissions du moins tels; enfin, tandis que nous suivions faiblement notre route, je crus entendre le hennissement d'un coursier, qui sortait de touffes de noirs sapins. Est-ce le vent qui agite leurs branches? me disais-je; non, non! Une troupe bondissante s'élance de la forêt; je les vois accourir: ils forment un vaste escadron dans leur course. Je m'efforçai de pousser un cri.—Mes lèvres étaient engourdies. Les chevaux se précipitent vers nous dans une fierté superbe; mais où sont les cavaliers qui doivent guider les rênes? Un millier de chevaux,—et personne ne les monte! Leur guide est flottante ainsi que leur crinière; leurs larges naseaux n'ont pas été déchirés par le mors; les rênes n'ont jamais ensanglanté leur bouche; le fer n'a jamais chaussé leurs pieds; le fouet ni l'éperon n'ont jamais blessé leurs flancs.

«Ce sont mille chevaux sauvages, libres comme les vagues qui bondissent dans l'Océan. Leur marche épaisse vers nous est retentissante comme un tonnerre. Leur vue rend de la vigueur aux pieds nerveux, mais brisés, de celui qui me porte; il se traîne un moment en chancelant, et répond à leurs bruyans appels par un faible hennissement, et puis il tombe. Il frappe encore du pied la terre; mais ses yeux se ternissent, ses membres fumans restent immobiles; sa première et sa dernière course est finie!

«La troupe de chevaux sauvages arrive,—ils l'ont vu tomber; ils m'ont vu avec étonnement lié sur son dos avec des courroies ensanglantées: ils s'arrêtent tout-à-coup,—ils tressaillent,—ils repoussent l'air de leurs naseaux;—galopent un instant çà et là, s'approchent, s'éloignent, et tournent élancés autour de nous. Tout-à-coup, conduits par un puissant cheval noir qui semblait le chef de la troupe, et dont la peau velue ne portait aucune tache de blancheur, ils s'éloignent en bondissant, et se précipitent vers la forêt, redoutant, par instinct, la vue d'un homme.—Ils m'abandonnèrent à mon désespoir, attaché à un cadavre engourdi, glacé, dont les membres roidis et étendus sous moi ne sentaient plus ce poids inaccoutumé dont je ne pouvais pas même maintenant le délivrer.—Nous étions là étendus, le mourant sur le mort! Je ne pensais guère qu'un autre soleil me verrait, moi désormais sans espérance, sans appui qu'un cadavre pour reposer ma tête!

«Je restai là attaché depuis le matin jusqu'au crépuscule du soir; supportant péniblement la lenteur accablante des heures, avec tout juste assez de vie pour voir le dernier de mes soleils se coucher à mes regards dans cette certitude désespérée de l'ame qui nous donne à la fin cette résignation du malheur contre la plus terrible et la dernière des craintes que nous présentent nos longues années évanouies, et qui nous la font regarder, quoique inévitable, comme un bienfait, pas plus pénible, pour nous être accordé plus tôt; cependant ce bienfait est craint et repoussé avec autant de soin que si c'était un piége que la prudence pût faire éviter. Parfois nous le désirons et l'implorons; quelquefois nous le cherchons à la pointe de notre épée; et cependant la mort n'en est pas moins une triste et hideuse fin à d'intolérables douleurs; elle n'est jamais la bienvenue, sous quelques formes qu'elle nous apparaisse.

«Il est étrange de dire que les enfans du plaisir, ceux qui ont joui outre mesure des voluptés, de la bonne chère, du vin et des richesses, sont ceux qui meurent avec le plus de calme, et avec moins de regret souvent que ceux qui n'ont eu que la misère pour héritage. Celui qui a connu tout ce qu'il y avait de beau et de nouveau dans la vie n'a plus rien à espérer, ni à regretter; et, excepté l'avenir (qui n'est pas envisagé par les hommes selon qu'ils sont bons ou méchans, mais selon que leurs nerfs sont plus ou moins irritables), ils n'ont rien à redouter: Le malheureux espère encore que ses maux finiront, et la mort, qu'il devrait regarder comme son amie, lui apparaît comme venant lui dérober les fruits du nouveau paradis qu'il avait sur la terre. Le lendemain allait le combler de tous les biens, il eût récompensé ses souffrances, et l'eût relevé de sa chute; le lendemain eût été le premier de ses jours où il n'eût plus soupiré ou maudit; mais de brillantes, de longues, de favorables années lui apparaissaient déjà à travers ses larmes: compensation de tant d'heures pénibles! le lendemain lui eût donné le pouvoir de gouverner, de briller, de frapper ou de sauver ses ennemis,—et cette prochaine aurore ne doit éclairer que sa tombe!

18. «Le soleil se couchait.—J'étais encore attaché au froid cadavre du cheval; je pensai que nous devions mêler ensemble nos restes poudreux: mes yeux obscurcis avaient besoin de la mort, je n'avais aucun espoir de délivrance; j'élevai mon dernier regard vers le ciel, et entre le soleil et moi je vis passer un corbeau aux aguets, qui pouvait à peine attendre que ses deux proies fussent mortes pour commencer à les dévorer. Il volait, se perchait, volait de nouveau, et chaque fois qu'il se déplaçait, il s'approchait plus près de nous. Je vis ses ailes battre à travers la lueur du crépuscule, et il s'approcha une fois si près de moi que j'aurais pu le frapper si j'en avais eu la force. Mais le faible mouvement de ma main, le léger remuement du sable et les soupirs mourans, à peine semblables à une voix, qui sortirent de ma poitrine, suffirent pour lui faire prendre son vol loin de nous.—

«Je n'en sais pas davantage:—mon dernier rêve est quelque chose d'une aimable étoile qui fixa de loin mes yeux appesantis, et vint à moi entourée de ses rayons voltigeans; c'est aussi quelque chose de froid, de lourd, de confus, de semblable aux mouvemens d'un nageur, d'une sensation obscure du retour de mes sens, et ensuite de leur nouvel anéantissement dans le calme de la mort, et puis une faible respiration, un léger tressaillement, une courte suspension de tout sentiment, une sensation de glace passant sur mon cœur, et des étincelles traversant mon cerveau,—une crispation des membres, un frémissement de souffrance, un soupir, et rien de plus.

19. «Je me réveillai.—Où étais-je?—Est-ce bien un visage humain qui me regarde? est-ce un toit qui me couvre? est-ce sur un lit que mes membres reposent? est-ce bien dans une chambre que je suis? est-ce bien un œil mortel qui veille sur moi avec tant de bienveillance? Je refermai les miens de nouveau, doutant que mes premières angoisses fussent passées et que cette apparition ne fût pas un songe. Une jeune fille, aux longs cheveux, et à la taille svelte, me veillait appuyée contre le mur de la chaumière. Je fus frappé du vif éclat de son regard au premier retour de ma pensée, car ses yeux noirs, sauvages et pleins de vivacité se fixaient sans cesse sur moi avec une expression de prière et de compassion. Je ne cessai de la contempler que lorsque je fus persuadé qu'elle n'était point une vision,—mais que je vivais et que je n'avais pas été laissé pour servir de pâture aux vautours. Et quand la jeune Cosaque me vit soulever enfin mes paupières appesanties, elle sourit.—J'essayai de parler,—mais ce fut vainement. Elle s'approcha de moi, et me fit signe du doigt et des lèvres que je ne devais pas m'efforcer de rompre le silence jusqu'à ce que j'eusse recouvré assez de force pour pouvoir articuler des paroles. Alors elle posa sa main dans la mienne, souleva le coussin qui supportait ma tête, s'éloigna sur la pointe des pieds, ouvrit doucement la porte, et murmura quelques paroles à voix basse.—Jamais voix ne fut si douce! le mouvement même de ses pieds était harmonieux! Mais ceux qu'elle avait appelés n'étaient pas encore réveillés: elle sortit tout-à-fait de ma chambre; mais, avant de me quitter, elle me jeta un autre regard, elle me fit un autre signe pour me dire que je n'avais rien à craindre; que tout, près de moi, était à mes ordres, et qu'elle ne serait pas long-tems sans revenir.—Pendant qu'elle fut absente, je fus affligé de me trouver seul.

20. «Elle revint avec sa mère et son père.—Qu'ai-je besoin de vous en dire davantage?—Je ne veux point vous fatiguer par le long récit de ce qui m'est arrivé depuis que je devins l'hôte des Cosaques. Ils m'avaient trouvé sans connaissance sur la plaine,—ils m'avaient rapporté à la hutte prochaine,—ils m'avaient rappelé à la vie,—moi,—qui devais un jour régner sur eux! Ainsi le vieil insensé qui s'efforça d'assouvir sa rage en raffinant sur mon supplice, m'envoya dans le désert, lié, nu, sanglant, seul, pour passer de là sur un trône.—Quel mortel peut deviner sa propre destinée?—Qu'aucun de nous ne se décourage; qu'aucun de nous ne désespère! Demain le Borysthène pourra voir nos coursiers paître en sûreté sur sa rive ottomane;—et jamais je n'aurai donné un salut de si bon cœur à un fleuve que lorsque nous serons retranchés derrière ses flots. Camarades, bonne nuit!»—

L'hetman s'étendit à l'abri du vieux chêne, sur le lit de feuillage qu'il s'était préparé d'avance, lit ni dur ni nouveau pour lui, qui prenait son repos partout où l'heure du sommeil venait à le surprendre; que lui importait le lieu?—ses yeux se fermaient aussitôt dans le sommeil.

Si vous vous étonnez que Charles ait oublié de le remercier de son histoire, lui ne s'en étonna pas:—il y avait déjà bien une heure que le roi dormait.

Notes in this chapter

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