ACTE IV.
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SCÈNE PREMIÈRE.
D. LÉONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE.
D. MANRIQUE. Quoique l'espoir d'un trône et l'amour d'une reine Soient des biens que jamais on ne céda sans peine, Quoiqu'à l'un de nous deux elle ait promis sa foi, Nous cessons de prétendre où nous voyons un roi. Dans notre ambition nous savons nous connoître; 1105 Et bénissant le ciel qui nous donne un tel maître, Ce prince qu'il vous rend après tant de travaux [799] Trouve en nous des sujets et non pas des rivaux: Heureux si l'Aragon, joint avec la Castille, Du sang de deux grands rois ne fait qu'une famille! Nous vous en conjurons, loin d'en être jaloux, Comme étant l'un et l'autre à l'État plus qu'à nous; Et tous impatients d'en voir la force unie Des Mores, nos voisins, dompter la tyrannie, Nous renonçons sans honte à ce choix glorieux, 1115 Qui d'une grande reine abaissoit trop les yeux. D. LÉONOR. La générosité de votre déférence, Comtes, flatte trop tôt ma nouvelle espérance: D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit; Et ce grand bruit enfin peut-être n'est qu'un bruit. 1120 Mais jugez-en tous deux et me daignez apprendre [800] Ce qu'avecque raison mon cœur en doit attendre. Les troubles d'Aragon vous sont assez connus; Je vous en ai souvent tous deux entretenus, Et ne vous redis point quelles longues misères 1125 Chassèrent don Fernand du trône de ses pères. Il y voyoit déjà monter ses ennemis, Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils: On le nomma don Sanche; et pour cacher sa vie Aux barbares fureurs du traître don Garcie, 1130 A peine eus-je loisir de lui dire un adieu, Qu'il le fit enlever sans me dire en quel lieu; Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques, Pour reconnoître un jour le sang de nos monarques. Trop inutiles soins contre un si mauvais sort! 1135 Lui-même au bout d'un an m'apprit qu'il étoit mort. Quatre ans après il meurt et me laisse une fille Dont je vins par son ordre accoucher en Castille. Il me souvient toujours de ses derniers propos; Il mourut dans mes bras avec ces tristes mots: 1140 «Je meurs, et je vous laisse en un sort déplorable: Le ciel vous puisse un jour être plus favorable! Don Raymond a pour vous des secrets importants, Et vous les apprendra quand il en sera temps: Fuyez dans la Castille.» A ces mots il expire, 1145 Et jamais don Raymond ne me voulut rien dire. Je partis sans lumière en ces obscurités: Mais le voyant venir avec ces députés, Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit éclate (Voyez qu'en sa faveur aisément on se flatte!), 1150 J'ai cru que du secret le temps étoit venu, Et que don Sanche étoit ce mystère inconnu; Qu'il l'amenoit ici reconnoître sa mère [801]. Hélas! que c'est en vain que mon amour l'espère! A ma confusion ce bruit s'est éclairci; 1155 Bien loin de l'amener, ils le cherchent ici: Voyez quelle apparence, et si cette province A jamais su le nom de ce malheureux prince. D. LOPE. Si vous croyez au nom, vous croirez son trépas, Et qu'on cherche don Sanche où don Sanche n'est pas; Mais si vous en voulez croire la voix publique, Et que notre pensée avec elle s'explique, Ou le ciel pour jamais a repris ce héros, Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos. Nous le dirons tous deux, quoique suspects d'envie, C'est un miracle pur que le cours de sa vie. Cette haute vertu qui charme tant d'esprits, Cette fière valeur qui brave nos mépris, Ce port majestueux, qui tout inconnu même, A plus d'accès que nous auprès du diadème; 1170 Deux reines qu'à l'envi nous voyons l'estimer, Et qui peut-être ont peine à ne le pas aimer; Ce prompt consentement d'un peuple qui l'adore: Madame, après cela j'ose le dire encore [802], Ou le ciel pour jamais a repris ce héros, 1175 Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos. Nous avons méprisé sa naissance inconnue; Mais à ce peu de jour nous recouvrons la vue, Et verrions à regret qu'il fallût aujourd'hui Céder notre espérance à tout autre qu'à lui. 1180 D. LÉONOR. Il en a le mérite et non pas la naissance; Et lui-même il en donne assez de connoissance, Abandonnant la Reine à choisir parmi vous Un roi pour la Castille, et pour elle un époux. D. MANRIQUE. Et ne voyez-vous pas que sa valeur s'apprête 1185 A faire sur tous trois cette illustre conquête? Oubliez-vous déjà qu'il a dit à vos yeux Qu'il ne veut rien devoir au nom de ses aïeux? Son grand cœur se dérobe à ce haut avantage, Pour devoir sa grandeur entière à son courage; 1190 Dans une cour si belle et si pleine d'appas, Avez-vous remarqué qu'il aime en lieu plus bas? D. LÉONOR. Le voici: nous saurons ce que lui-même en pense.
SCÈNE II.
D. LÉONOR, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.
CARLOS. Madame, sauvez-moi d'un honneur qui m'offense: Un peuple opiniâtre à m'arracher mon nom 1195 Veut que je sois don Sanche, et prince d'Aragon. Puisque par sa présence il faut que ce bruit meure, Dois-je être, en l'attendant, le fantôme d'une heure? Ou si c'est une erreur qui lui promet ce roi, Souffrez-vous qu'elle abuse et de vous et de moi? 1200 D. LÉONOR. Quoi que vous présumiez de la voix populaire, Par de secrets rayons le ciel souvent l'éclaire: Vous apprendrez par là du moins les vœux de tous, Et quelle opinion les peuples ont de vous. D. LOPE. Prince, ne cachez plus ce que le ciel découvre; 1205 Ne fermez pas nos yeux quand sa main nous les ouvre. Vous devez être las de nous faire faillir. Nous ignorons quel fruit vous en vouliez cueillir, Mais nous avions pour vous une estime assez haute Pour n'être pas forcés à commettre une faute; 1210 Et notre honneur, au vôtre en aveugle opposé, Méritoit par pitié d'être désabusé. Notre orgueil n'est pas tel qu'il s'attache aux personnes, Ou qu'il ose oublier ce qu'il doit aux couronnes; Et s'il n'a pas eu d'yeux pour un roi déguisé, 1215 Si l'inconnu Carlos s'en est vu méprisé, Nous respectons don Sanche, et l'acceptons pour maître, Sitôt qu'à notre reine il se fera connoître; Et sans doute son cœur nous en avouera bien. Hâtez cette union de votre sceptre au sien, 1220 Seigneur, et d'un soldat quittant la fausse image, Recevez, comme roi, notre premier hommage. CARLOS. Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris Sont plus injurieux encor que vos mépris. Je pense avoir rendu mon nom assez illustre 1225 Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre. Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part. J'imputois ce faux bruit aux fureurs du hasard, Et doutois qu'il pût être une âme assez hardie Pour ériger Carlos en roi de comédie; 1230 Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur, Sachez que les vaillants honorent la valeur, Et que tous vos pareils auroient quelque scrupule A faire de la mienne un éclat ridicule. Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux, 1235 Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux: La raillerie est belle après une victoire; On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire. Mais vous précipitez un peu trop ce dessein; La bague de la Reine est encore en ma main; 1240 Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille, Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille. Ce bras, qui vous sauva de la captivité, Peut s'opposer encore à votre avidité [803]. D. MANRIQUE. Pour n'être que Carlos, vous parlez bien en maître, Et tranchez bien du prince en déniant de l'être. Si nous avons tantôt jusqu'au bout défendu L'honneur qu'à notre rang nous voyions [804] être dû, Nous saurons bien encor jusqu'au bout le défendre; Mais ce que nous devons, nous aimons à le rendre. 1250 Que vous soyez don Sanche ou qu'un autre le soit, L'un et l'autre de nous lui rendra ce qu'il doit. Pour le nouveau marquis, quoique l'honneur l'irrite, Qu'il sache qu'on l'honore autant qu'il le mérite; Mais que, pour nous combattre, il faut que le bon sang Aide un peu sa valeur à soutenir ce rang. Qu'il n'y prétende point, à moins qu'il se déclare; Non que nous demandions qu'il soit Guzman ou Lare: Qu'il soit noble, il suffit pour nous traiter d'égal; Nous le verrons tous deux comme un digne rival; 1260 Et si don Sanche enfin n'est qu'une attente vaine, Nous lui disputerons cet anneau de la Reine. Qu'il souffre cependant, quoique brave guerrier, Que notre bras dédaigne un simple aventurier. Nous vous laissons, Madame, éclaircir ce mystère. Le sang à des secrets qu'entend mieux une mère; Et dans les différends qu'avec lui nous avons, Nous craignons d'oublier ce que nous vous devons.
SCÈNE III.
D. LÉONOR, CARLOS.
CARLOS. Madame, vous voyez comme l'orgueil me traite: Pour me faire un honneur, on veut que je l'achète; 1270 Mais s'il faut qu'il m'en coûte un secret de vingt ans, Cet anneau dans mes mains pourra briller longtemps. D. LÉONOR. Laissons là ce combat, et parlons de don Sanche. Ce bruit est grand pour vous, toute la cour y penche: De grâce, dites-moi, vous connoissez-vous bien? 1275 CARLOS. Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien! Si j'étois quelque enfant épargné des tempêtes, Livré dans un désert à la merci des bêtes, Exposé par la crainte ou par l'inimitié, Rencontré par hasard et nourri par pitié, 1280 Mon orgueil à ce bruit prendroit quelque espérance Sur votre incertitude et sur mon ignorance; Je me figurerois ces destins merveilleux, Qui tiroient du néant les héros fabuleux, Et me revêtirois des brillantes chimères 1285 Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères; Car enfin je suis vain, et mon ambition Ne peut s'examiner sans indignation; Je ne puis regarder sceptre ni diadème, Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même: 1290 Inutiles élans d'un vol impétueux Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux, Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre, Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre! Je ne suis point don Sanche, et connois mes parents; Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends; Gardez-le pour ce prince: une heure ou deux peut-être Avec vos députés vous le feront connoître. Laissez-moi cependant à cette obscurité Qui ne fait que justice à ma témérité. 1300 D. LÉONOR. En vain donc je me flatte, et ce que j'aime à croire N'est qu'une illusion que me fait votre gloire? Mon cœur vous en dédit: un secret mouvement, Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément; Mais je ne puis juger quelle source l'anime, 1305 Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime; Si la nature agit, ou si c'est le desir; Si c'est vous reconnoître, ou si c'est vous choisir. Je veux bien toutefois étouffer ce murmure Comme de vos vertus une aimable imposture, 1310 Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux; Mais où sera mon fils s'il ne vit point en vous? On veut qu'il soit ici; je n'en vois aucun signe: On connoît, hormis vous, quiconque en seroit digne; Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu, 1315 Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu: Il porte sur le front un luisant caractère Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire; Et celui que le ciel sur le vôtre avoit mis Pouvoit seul m'éblouir, si vous l'eussiez permis. 1320 Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites; Mais vous êtes à craindre avec tant de mérites. Souffrez que j'en demeure à cette obscurité. Je ne condamne point votre témérité: Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante, Qu'il ne tiendra qu'à vous que mon cœur n'y consente: Votre sang avec moi n'a qu'à se déclarer, Et je vous donne après liberté d'espérer. Que si même à ce prix vous cachez votre race, Ne me refusez point du moins une autre grâce: 1330 Ne vous préparez plus à nous accompagner; Nous n'avons plus besoin de secours pour régner. La mort de don Garcie a puni tous ses crimes, Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes; N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos vœux, Ne me contraignez point à plus que je ne veux. Le prix de la valeur doit avoir ses limites; Et je vous crains enfin avec tant de mérites. C'est assez vous en dire. Adieu: pensez-y bien, Et faites-vous connoître, ou n'aspirez à rien. 1340
SCÈNE IV.
CARLOS, BLANCHE.
BLANCHE. Qui ne vous craindra point, si les reines vous craignent? CARLOS. Elles se font raison lorsqu'elles me dédaignent. BLANCHE. Dédaigner un héros qu'on reconnoît pour roi! CARLOS. N'aide point à l'envie à se jouer de moi, Blanche, si tu te plais à seconder sa haine [805], 1345 Du moins respecte en moi l'ouvrage de ta reine [806]. BLANCHE. La Reine même en vous ne voit plus aujourd'hui Qu'un prince que le ciel nous montre malgré lui; Mais c'est trop la tenir dedans l'incertitude; Ce silence vers elle est une ingratitude: 1350 Ce qu'a fait pour Carlos sa générosité Méritoit de don Sanche une civilité. CARLOS. Ah! nom fatal pour moi, que tu me persécutes, Et prépares mon âme à d'effroyables chutes!
SCÈNE V.
D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.
CARLOS. Madame, commandez qu'on me laisse en repos, 1355 Qu'on ne confonde plus don Sanche avec Carlos; C'est faire au nom d'un prince [807] une trop longue injure: Je ne veux que celui de votre créature; Et si le sort jaloux, qui semble me flatter, Veut m'élever plus haut pour m'en précipiter, 1360 Souffrez qu'en m'éloignant je dérobe ma tête A l'indigne revers que sa fureur m'apprête. Je le vois de trop loin pour l'attendre en ce lieu; Souffrez que je l'évite en vous disant adieu; Souffrez.... D. ISABELLE. Quoi? ce grand cœur redoute une couronne! Quand on le croit monarque, il frémit, il s'étonne! Il veut fuir cette gloire, et se laisse alarmer De ce que sa vertu force d'en présumer! CARLOS. Ah! vous ne voyez pas que cette erreur commune N'est qu'une trahison de ma bonne fortune; 1370 Que déjà mes secrets sont à demi trahis. Je lui cachois en vain ma race et mon pays; En vain sous un faux nom je me faisois connoître, Pour lui faire oublier ce qu'elle m'a fait naître; Elle a déjà trouvé mon pays et mon nom. 1375 Je suis Sanche, Madame, et né dans l'Aragon; Et je crois déjà voir sa malice funeste Détruire votre ouvrage en découvrant le reste, Et faire voir ici, par un honteux effet, Quel comte et quel marquis votre faveur a fait. 1380 D. ISABELLE. Pourrois-je alors manquer de force ou de courage Pour empêcher le sort d'abattre mon ouvrage? Ne me dérobez point ce qu'il ne peut ternir; Et la main qui l'a fait saura le soutenir. Mais vous vous en formez une vaine menace 1385 Pour faire un beau prétexte à l'amour qui vous chasse. Je ne demande plus d'où partoit ce dédain, Quand j'ai voulu vous faire un hymen de ma main. Allez dans l'Aragon suivre votre princesse, Mais allez-y du moins sans feindre une foiblesse; 1390 Et puisque ce grand cœur s'attache à ses appas, Montrez, en la suivant, que vous ne fuyez pas. CARLOS. Ah! Madame, plutôt apprenez tous mes crimes; Ma tête est à vos pieds, s'il vous faut des victimes. Tout chétif que je suis, je dois vous avouer 1395 Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer: S'il m'a fait en naissant quelque désavantage, Il m'a donné d'un roi le nom et le courage; Et depuis que mon cœur est capable d'aimer, A moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer: 1400 Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire Qui m'a fait infidèle, ou vous, ou donne Elvire; Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé, Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé, Toujours prêt d'embrasser son service et le vôtre, 1405 Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre. Pour n'en adorer qu'une, il eût fallu choisir; Et ce choix eût été du moins quelque desir, Quelque espoir outrageux d'être mieux reçu d'elle, Et j'ai cru moins de crime à paroître infidèle. 1410 Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux, Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des vœux: Voilà mon second crime; et quoique ma souffrance Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance, Je ne puis sans mourir d'un désespoir jaloux, 1415 Voir dans les bras d'un autre, on donne Elvire, ou vous. Voyant que votre choix m'apprêtoit ce martyre, Je voulois m'y soustraire en suivant donne Elvire, Et languir auprès d'elle, attendant que le sort Par un semblable hymen m'eût envoyé la mort. 1420 Depuis, l'occasion que vous-même avez faite, M'a fait quitter le soin d'une telle retraite. Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur; J'ai cru par ces combats reculer mon malheur. Le coup de votre perte est devenu moins rude, 1425 Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude, Et que j'ai pu me faire une si douce loi Que ma mort vous donnât un plus vaillant que moi. Mais je n'ai plus, Madame, aucun combat à faire. Je vois pour vous don Sanche un époux nécessaire; 1430 Car ce n'est point l'amour qui fait l'hymen des rois: Les raisons de l'État règlent toujours leur choix; Leur sévère grandeur jamais ne se ravale, Ayant devant les yeux un prince qui l'égale; Et puisque le saint nœud qui le fait votre époux 1435 Arrête comme sœur donne Elvire avec vous, Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue, Permettez que j'évite une fatale vue, Et que je porte ailleurs les criminels soupirs D'un reste malheureux de tant de déplaisirs. 1440 D. ISABELLE. Vous m'en dites assez pour mériter ma haine, Si je laissois agir les sentiments de reine; Par un trouble secret je les sens confondus; Partez, je le consens, et ne les troublez plus. Mais non: pour fuir don Sanche, attendez qu'on le voie; Ce bruit peut être faux, et me rendre ma joie. Que dis-je? Allez, marquis, j'y consens de nouveau; Mais avant de partir donnez-lui mon anneau; Si ce n'est toutefois une faveur trop grande Que pour tant de faveurs une reine demande. 1450 CARLOS. Vous voulez que je meure, et je dois obéir, Dût cette obéissance à mon sort me trahir: Je recevrai pour grâce un si juste supplice, S'il en rompt la menace et prévient la malice, Et souffre que Carlos en donnant cet anneau, 1455 Emporte ce faux nom et sa gloire au tombeau. C'est l'unique bonheur où ce coupable aspire. D. ISABELLE. Que n'êtes-vous don Sanche! Ah ciel! qu'osé-je dire? Adieu: ne croyez pas ce soupir indiscret. CARLOS. Il m'en a dit assez pour mourir sans regret. 1460
FIN DU QUATRIÈME ACTE.