← Table of contents
Œuvres de P. Corneille, Tome 05

ACTE II.

Reading edition

SCÈNE PREMIÈRE.

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE. Blanche, as-tu rien connu d'égal à ma misère? Tu vois tous mes desirs condamnés à se taire, 370 Mon cœur faire un beau choix sans l'oser accepter, Et nourrir un beau feu sans l'oser écouter. Vois par là ce que c'est, Blanche, que d'être reine [756]: Comptable de moi-même au nom de souveraine, Et sujette à jamais du trône où je me voi, 375 Je puis tout pour tout autre et ne puis rien pour moi. O sceptres! s'il est vrai que tout vous soit possible, Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible? Pourquoi permettez-vous qu'il soit d'autres appas, Ou que l'on ait des yeux pour ne les croire pas? 380 BLANCHE. Je présumois tantôt que vous les alliez croire: J'en ai plus d'une fois tremblé pour votre gloire. Ce qu'à vos trois amants vous avez fait jurer Au choix de don Carlos sembloit tout préparer: Je le nommois pour vous. Mais enfin par l'issue 385 Ma crainte s'est trouvée heureusement déçue; L'effort de votre amour a su se modérer; Vous l'avez honoré sans vous déshonorer, Et satisfait ensemble, en trompant mon attente, La grandeur d'une reine et l'ardeur d'une amante. 390 D. ISABELLE. Dis que pour honorer sa générosité, Mon amour s'est joué de mon autorité, Et qu'il a fait servir, en trompant ton attente, Le pouvoir de la Reine au courroux de l'amante. D'abord par ce discours, qui t'a semblé suspect, 395 Je voulois seulement essayer leur respect, Soutenir jusqu'au bout la dignité de reine; Et comme enfin ce choix me donnoit de la peine, Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard: J'allois nommer pourtant, et nommer au hasard; 400 Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes, Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes. Certes, il est bien dur à qui se voit régner De montrer quelque estime, et la voir dédaigner. Sous ombre de venger sa grandeur méprisée, 405 L'amour à la faveur trouve une pente aisée; A l'intérêt du sceptre aussitôt attaché, Il agit d'autant plus qu'il se croit bien caché, Et s'ose imaginer qu'il ne fait rien paroître Que ce change de nom ne fasse méconnoître. 410 J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur; Il doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur: M'en voulant faire avare, ils m'en faisoient prodigue; Ce torrent grossissoit, rencontrant cette digue: C'étoit plus les punir que le favoriser. 415 L'amour me parloit trop, j'ai voulu l'amuser; Par ces profusions j'ai cru le satisfaire, Et l'ayant satisfait, l'obliger à se taire; Mais, hélas! en mon cœur il avoit tant d'appui, Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui, 420 Et n'ai mis en ses mains ce don du diadème [757] Qu'afin de l'obliger à s'exclure lui-même. Ainsi, pour apaiser les murmures du cœur, Mon refus a porté les marques de faveur; Et revêtant de gloire un invisible outrage, 425 De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage: Outre qu'indifférente aux vœux de tous les trois J'espérois que l'amour pourrait suivre son choix, Et que le moindre d'eux, de soi-même estimable, Recevroit de sa main la qualité d'aimable. 430 Voilà, Blanche, où j'en suis; voilà ce que j'ai fait; Voilà les vrais motifs dont tu voyois l'effet; Car mon âme pour lui, quoique ardemment pressée, Ne sauroit se permettre une indigne pensée [758]; Et je mourrois encore avant que m'accorder 435 Ce qu'en secret mon cœur ose me demander. Mais enfin je vois bien que je me suis trompée De m'en être remise à qui porte une épée, Et trouve occasion, dessous cette couleur, De venger le mépris qu'on fait de sa valeur [759]. 440 Je devois par mon choix étouffer cent querelles; Et l'ordre que j'y tiens en forme de nouvelles, Et jette entre les grands, amoureux de mon rang, Une nécessité de répandre du sang. Mais j'y saurai pourvoir. BLANCHE. C'est un pénible ouvrage 445 D'arrêter un combat qu'autorise l'usage, Que les lois ont réglé, que les rois vos aïeux Daignoient assez souvent honorer de leurs yeux [760]: On ne s'en dédit point sans quelque ignominie, Et l'honneur aux grands cœurs est plus cher que la vie. D. ISABELLE. Je sais ce que tu dis, et n'irai pas de front Faire un commandement qu'ils prendroient pour affront. Lorsque le déshonneur souille l'obéissance [761], Les rois peuvent douter de leur toute-puissance: Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user, 455 Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser. Je romprai ce combat feignant de le permettre, Et je le tiens rompu si je puis le remettre [762]. Les reines d'Aragon pourront même m'aider. Voici déjà Carlos que je viens de mander: 460 Demeure, et tu verras avec combien d'adresse [763] Ma gloire de mon âme est toujours la maîtresse.

SCÈNE II.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

D. ISABELLE. Vous avez bien servi, marquis, et jusqu'ici Vos armes ont pour nous dignement réussi: Je pense avoir aussi bien payé vos services. 465 Malgré vos envieux et leurs mauvais offices, J'ai fait beaucoup pour vous, et tout ce que j'ai fait Ne vous a pas coûté seulement un souhait. Si cette récompense est pourtant si petite Qu'elle ne puisse aller jusqu'à votre mérite, 470 S'il vous en reste encor quelque autre à souhaiter, Parlez, et donnez-moi moyen de m'acquitter. CARLOS. Après tant de faveurs à pleines mains versées, Dont mon cœur n'eût osé concevoir les pensées, Surpris, troublé, confus, accablé de bienfaits, 475 Que j'osasse former encor quelques souhaits! D. ISABELLE. Vous êtes donc content; et j'ai lieu de me plaindre. CARLOS. De moi? D. ISABELLE. De vous, marquis. Je vous parle sans feindre: Écoutez. Votre bras a bien servi l'État, Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat; 480 Dès que je vous fais grand, sitôt que je vous donne Le droit de disposer de ma propre personne, Ce même bras s'apprête à troubler son repos, Comme si le marquis cessoit d'être Carlos, Ou que cette grandeur ne fût qu'un avantage 485 Qui dût à sa ruine armer votre courage. Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens: Vous attaquez en eux ses appuis et les miens; C'est son sang le plus pur que vous voulez répandre; Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre, Puisque ce même État, me demandant un roi, Les a jugés eux trois les plus dignes de moi. Peut-être un peu d'orgueil vous a mis dans la tête Qu'à venger leur mépris ce prétexte est honnête: Vous en avez suivi la première chaleur; 495 Mais leur mépris va-t-il jusqu'à votre valeur [764]? N'en ont-ils pas rendu témoignage à ma vue? Ils ont fait peu d'état d'une race inconnue, Ils ont douté d'un sort que vous voulez cacher: Quand un doute si juste auroit dû vous toucher, 500 J'avois pris quelque soin de vous venger moi-même. Remettre entre vos mains le don du diadème, Ce n'étoit pas, marquis, vous venger à demi. Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi, Et si sous votre choix j'ai voulu les réduire, 505 C'est pour vous faire honneur et non pour les détruire. C'est votre seul avis, non leur sang que je veux; Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux. N'auriez-vous point pensé que si ce grand courage Vous pouvoit sur tous trois donner quelque avantage, On diroit que l'État, me cherchant un époux, N'en auroit pu trouver de comparable à vous? Ah! si je vous croyois si vain, si téméraire.... CARLOS. Madame, arrêtez là votre juste colère; Je suis assez coupable, et n'ai que trop osé, 515 Sans choisir pour me perdre un crime supposé. Je ne me défends point des sentiments d'estime Que vos moindres sujets auroient pour vous sans crime. Lorsque je vois en vous les célestes accords Des grâces de l'esprit et des beautés du corps, 520 Je puis, de tant d'attraits l'âme toute ravie, Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie; Je puis contre le ciel en secret murmurer De n'être pas né roi pour pouvoir espérer; Et les yeux éblouis de cet éclat suprême, 525 Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-même; Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs, Un ridicule espoir, de criminels desirs!... Je vous aime, Madame, et vous estime en reine; Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine, 530 Si votre âme, sensible à ces indignes feux, Se pouvoit oublier jusqu'à souffrir mes vœux; Si par quelque malheur que je ne puis comprendre, Du trône jusqu'à moi je la voyois descendre, Commençant aussitôt à vous moins estimer, 535 Je cesserois sans doute aussi de vous aimer. L'amour que j'ai pour vous est tout à votre gloire: Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire; Je combats vos amants, sans dessein d'acquérir Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir; 540 Et tiendrois mon destin assez digne d'envie, S'il le faisoit connoître aux dépens de ma vie. Seroit-ce à vos faveurs répondre pleinement Que hasarder ce choix à mon seul jugement? Il vous doit un époux, à la Castille un maître: 545 Je puis en mal juger, je puis les mal connoître. Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats Peut donner au moins digne et vous et vos États: Mais du moins, si le sort des armes journalières En laisse par ma mort de mauvaises lumières, 550 Elle m'en ôtera la honte et le regret; Et même si votre âme en aime un en secret, Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre, Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre, Reprocher à Carlos par de muets soupirs 555 Qu'il est l'unique auteur de tous vos déplaisirs. D. ISABELLE. Ne cherchez point d'excuse à douter de ma flamme, Marquis; je puis aimer, puisqu'enfin je suis femme; Mais, si j'aime, c'est mal me faire votre cour Qu'exposer au trépas l'objet de mon amour; 560 Et toute votre ardeur se seroit modérée A m'avoir dans ce doute assez considérée: Je le veux éclaircir, et vous mieux éclairer, Afin de vous apprendre à me considérer. Je ne le cèle point; j'aime, Carlos, oui, j'aime; 565 Mais l'amour de l'État, plus fort que de moi-même, Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux, Le plus digne héros de régner en ces lieux; Et craignant que mes feux osassent me séduire, J'ai voulu m'en remettre à vous pour m'en instruire. 570 Mais je crois qu'il suffit que cet objet d'amour Perde le trône et moi sans perdre encor le jour; Et mon cœur qu'on lui vole en souffre assez d'alarmes, Sans que sa mort pour moi me demande des larmes. CARLOS. Ah! si le ciel tantôt me daignoit inspirer 575 En quel heureux amant je vous dois révérer, Que par une facile et soudaine victoire.... D. ISABELLE. Ne pensez qu'à défendre et vous et votre gloire [765]. Quel qu'il soit, les respects qui l'auroient épargné Lui donneroient un prix qu'il auroit mal gagné; 580 Et céder à mes feux plutôt qu'à son mérite Ne seroit que me rendre au juge que j'évite. Je n'abuserai point du pouvoir absolu, Pour défendre un combat entre vous résolu; Je blesserois par là l'honneur de tous les quatre: 585 Les lois vous l'ont permis, je vous verrai combattre; C'est à moi, comme reine, à nommer le vainqueur. Dites-moi, cependant, qui montre plus de cœur? Qui des trois le premier éprouve la fortune? CARLOS. Don Alvar. D. ISABELLE. Don Alvar! CARLOS. Oui, don Alvar de Lune. 590 D. ISABELLE. On dit qu'il aime ailleurs. CARLOS. On le dit; mais enfin [766] Lui seul jusqu'ici tente un si noble destin. D. ISABELLE. Je devine à peu près quel intérêt l'engage; Et nous verrons demain quel sera son courage. CARLOS. Vous ne m'avez donné que ce jour pour ce choix. 595 D. ISABELLE. J'aime mieux au lieu d'un vous en accorder trois. CARLOS. Madame, son cartel marque cette journée. D. ISABELLE. C'est peu que son cartel, si je ne l'ai donnée; Qu'on le fasse venir pour la voir différer. Je vais pour vos combats faire tout préparer. 600 Adieu: souvenez-vous surtout de ma défense; Et vous aurez demain l'honneur de ma présence.

SCÈNE III.

CARLOS.

Consens-tu qu'on diffère, honneur? le consens-tu? Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu? N'ai-je point à rougir de cette déférence 605 Que [767] d'un combat illustre achète la licence? Tu murmures, ce semble? Achève; explique-toi. La Reine a-t-elle droit de te faire la loi? Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître [768]. O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paroître! 610 Et je puis, sous les noms de comte et de marquis, D'un malheureux pêcheur reconnoître le fils! Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre! Injurieux destin, qui seul me rends à plaindre! Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer, 615 Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer. Ton cruel souvenir sans fin me persécute; Du rang où l'on m'élève il me montre la chute. Lasse-toi désormais de me faire trembler; Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler [769]. 620 Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes, Et ne viens point m'ôter plus que tu ne me donnes. Je n'ai plus rien à toi: la guerre a consumé Tout cet indigne sang dont tu m'avois formé; J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine, 625 Et ne puis.... Mais voici ma véritable reine.

SCÈNE IV.

D. ELVIRE, CARLOS.

D. ELVIRE Ah! Carlos, car j'ai peine à vous nommer marquis, Non qu'un titre si beau ne vous soit bien acquis, Non qu'avecque justice il ne vous appartienne, Mais parce qu'il vous vient d'autre main que la mienne, Et que je présumois n'appartenir qu'à moi D'élever votre gloire au rang où je la voi. Je me consolerois toutefois avec joie Des faveurs que sans moi le ciel sur vous déploie, Et verrois sans envie agrandir un héros, 635 Si le marquis tenoit ce qu'a promis Carlos, S'il avoit comme lui son bras à mon service. Je venois à la Reine en demander justice; Mais puisque je vous vois, vous m'en ferez raison. Je vous accuse donc, non pas de trahison, 640 Pour un cœur généreux cette tache est trop noire, Mais d'un peu seulement de manque de mémoire. CARLOS. Moi, Madame? D. ELVIRE. Écoutez mes plaintes en repos. Je me plains du marquis, et non pas de Carlos: Carlos de tout son cœur me tiendroit sa parole [770]; 645 Mais ce qu'il m'a donné, le marquis me le vole: C'est lui seul qui dispose ainsi du bien d'autrui, Et prodigue son bras quand il n'est plus à lui. Carlos se souviendroit que sa haute vaillance Doit ranger don Garcie à mon obéissance, 650 Qu'elle doit affermir mon sceptre dans ma main, Qu'il doit m'accompagner peut-être dès demain; Mais ce Carlos n'est plus, le marquis lui succède, Qu'une autre soif de gloire, un autre objet possède, Et qui du même bras que m'engageoit sa foi [771], 655 Entreprend trois combats pour une autre que moi. Hélas! si ces honneurs dont vous comble la Reine Réduisent mon espoir en une attente vaine; Si les nouveaux desseins que vous en concevez Vous ont fait oublier ce que vous me devez, 660 Rendez-lui ces honneurs qu'un tel oubli profane, Rendez-lui Pennafiel, Burgos, et Santillane; L'Aragon a de quoi vous payer ces refus, Et vous donner encor quelque chose de plus. CARLOS. Et Carlos, et marquis, je suis à vous, Madame: 665 Le changement de rang ne change point mon âme; Mais vous trouverez bon que par ces trois défis Carlos tâche à payer ce que doit le marquis. Vous réserver mon bras noirci d'une infamie, Attireroit sur vous la fortune ennemie, 670 Et vous hasarderoit, par cette lâcheté, Au juste châtiment qu'il auroit mérité. Quand deux occasions pressent un grand courage [772], L'honneur à la plus proche avidement l'engage, Et lui fait préférer, sans le rendre inconstant, 675 Celle qui se présente à celle qui l'attend. Ce n'est pas, toutefois, Madame, qu'il l'oublie, Mais bien que je vous doive immoler don Garcie [773], J'ai vu que vers la Reine on perdoit le respect, Que d'un indigne amour son cœur étoit suspect; 680 Pour m'avoir honoré je l'ai vue outragée, Et ne puis m'acquitter qu'après l'avoir vengée. D. ELVIRE. C'est me faire une excuse où je ne comprends rien, Sinon que son service est préférable au mien, Qu'avant que de me suivre on doit mourir pour elle, Et qu'étant son sujet, il faut m'être infidèle [774]. CARLOS. Ce n'est point en sujet que je cours au combat: Peut-être suis-je né dedans quelque autre État; Mais par un zèle entier et pour l'une et pour l'autre, J'embrasse également son service et le vôtre, 690 Et les plus grands périls n'ont rien de hasardeux Que j'ose refuser pour aucune des deux. Quoique engagé demain à combattre pour elle, S'il falloit aujourd'hui venger votre querelle, Tout ce que je lui dois ne m'empêcheroit pas 695 De m'exposer pour vous à plus de trois combats. Je voudrois toutes deux pouvoir vous satisfaire [775], Vous, sans manquer vers elle; elle, sans vous déplaire: Cependant je ne puis servir elle ni vous Sans de l'une ou de l'autre allumer le courroux. 700 Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines, Et tel pour deux beautés que je suis pour deux reines, Se verroit déchiré par un égal amour, Tel que sont mes respects dans l'une et l'autre cour: L'âme d'un tel amant, tristement balancée, 705 Sur d'éternels soucis voit flotter sa pensée; Et ne pouvant résoudre à quels vœux se borner, N'ose rien acquérir, ni rien abandonner: Il n'aime qu'avec trouble, il ne voit qu'avec crainte; Tout ce qu'il entreprend donne sujet de plainte; 710 Ses hommages partout ont de fausses couleurs, Et son plus grand service est un grand crime ailleurs. D. ELVIRE. Aussi sont-ce d'amour les premières maximes, Que partager son âme est le plus grand des crimes. Un cœur n'est à personne alors qu'il est à deux; 715 Aussitôt qu'il les offre il dérobe ses vœux; Ce qu'il a de constance, à choisir trop timide [776], Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide; Et comme il n'est enfin ni rigueurs, ni mépris [777] Qui d'un pareil amour ne soient un digne prix [778], 720 Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme, En servant, un regard; en mourant, une larme. CARLOS. Vous seriez bien sévère envers un tel amant [779]. D. ELVIRE. Allons voir si la Reine agiroit autrement, S'il en devroit attendre un plus léger supplice. 725 Cependant don Alvar le premier entre en lice; Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir [780]. CARLOS. Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir. D. ELVIRE. Quand vous le combattrez, pensez à ce que j'aime, Et ménagez son sang comme le vôtre même. 730 CARLOS. Quoi? m'ordonneriez-vous qu'ici j'en fisse un roi? D. ELVIRE. Je vous dis seulement que vous pensiez à moi.

FIN DU SECOND ACTE.

Notes in this chapter

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings