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Œuvres de P. Corneille, Tome 04

ACTE V.

Reading edition

SCÈNE PREMIÈRE.

CORNÉLIE, tenant une petite urne en sa main; PHILIPPE.

CORNÉLIE Mes yeux, puis-je vous croire, et n'est-ce point un songe Qui sur mes tristes vœux a formé ce mensonge? Te revois-je, Philippe, et cet époux si cher1455 A-t-il reçu de toi les honneurs du bûcher? Cette urne que je tiens contient-elle sa cendre? O vous, à ma douleur objet terrible et tendre[211], Éternel entretien de haine et de pitié, Reste du grand Pompée, écoutez sa moitié.1460 N'attendez point de moi de regrets, ni de larmes; Un grand cœur à ses maux applique d'autres charmes. Les foibles déplaisirs s'amusent à parler, Et quiconque se plaint cherche à se consoler. Moi, je jure des Dieux la puissance suprême,1465 Et pour dire encor plus, je jure par vous-même, Car vous pouvez bien plus sur ce cœur affligé Que le respect des Dieux qui l'ont mal protégé: Je jure donc par vous, ô pitoyable reste, Ma divinité seule après ce coup funeste,1470 Par vous, qui seul ici pouvez me soulager[212], De n'éteindre jamais l'ardeur de le venger. Ptolomée à César, par un lâche artifice, Rome, de ton Pompée a fait un sacrifice; Et je n'entrerai point dans tes murs désolés,1475 Que le prêtre et le Dieu ne lui soient immolés. Faites-m'en souvenir, et soutenez ma haine, O cendres, mon espoir aussi bien que ma peine; Et pour m'aider un jour à perdre son vainqueur, Versez dans tous les cœurs ce que ressent mon cœur. Toi qui l'as honoré sur cette infâme rive D'une flamme pieuse autant comme chétive, Dis-moi, quel bon démon a mis en ton pouvoir De rendre à ce héros ce funèbre devoir? PHILIPPE Tout couvert de son sang, et plus mort que lui-même, Après avoir cent fois maudit le diadème, Madame, j'ai porté mes pas et mes sanglots[213] Du côté que le vent poussoit encor les flots. Je cours longtemps en vain; mais enfin d'une roche J'en découvre le tronc vers un sable assez proche,1490 Où la vague en courroux sembloit prendre plaisir A feindre de le rendre, et puis s'en ressaisir. Je m'y jette, et l'embrasse, et le pousse au rivage; Et ramassant sous lui le débris d'un naufrage, Je lui dresse un bûcher à la hâte et sans art,1495 Tel que je pus sur l'heure, et qu'il plut au hasard. A peine brûloit-il que le ciel plus propice M'envoie un compagnon en ce pieux office: Cordus[214], un vieux Romain qui demeure en ces lieux, Retournant de la ville, y détourne les yeux;1500 Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée[215], A cette triste marque il reconnoît Pompée. Soudain la larme à l'œil: «O toi, qui que tu sois, A qui le ciel permet de si dignes emplois, Ton sort est bien, dit-il, autre que tu ne penses;1505 Tu crains des châtiments, attends des récompenses. César est en Égypte, et venge hautement Celui pour qui ton zèle a tant de sentiment. Tu peux faire éclater les soins qu'on t'en voit prendre[216], Tu peux même à sa veuve en reporter la cendre.1510 Son vainqueur l'a reçue avec tout le respect Qu'un dieu pourroit ici trouver à son aspect. Achève, je reviens.» Il part et m'abandonne, Et rapporte aussitôt ce vase qu'il me donne, Où sa main et la mienne enfin ont renfermé1515 Ces restes d'un héros par le feu consumé[217]. CORNÉLIE Oh! que sa piété mérite de louanges! PHILIPPE En entrant j'ai trouvé des désordres étranges. J'ai vu fuir tout un peuple en foule vers le port[218], Où le Roi, disoit-on, s'étoit fait le plus fort.1520 Les Romains poursuivoient; et César, dans la place Ruisselante du sang de cette populace, Montroit de sa justice un exemple si beau[219], Faisant passer Photin par les mains d'un bourreau. Aussitôt qu'il me voit, il daigne me connoître;1525 Et prenant de ma main les cendres de mon maître: «Restes d'un demi-dieu, dont à peine je puis Égaler le grand nom, tout vainqueur que j'en suis, De vos traîtres, dit-il, voyez punir les crimes: Attendant des autels, recevez ces victimes;1530 Bien d'autres vont les suivre. Et toi, cours au palais Porter à sa moitié ce don que je lui fais; Porte à ses déplaisirs cette foible allégeance, Et dis-lui que je cours achever sa vengeance[220].» Ce grand homme à ces mots me quitte en soupirant, Et baise avec respect ce vase qu'il me rend. CORNÉLIE O soupirs! ô respect! oh! qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi quand il n'est plus à craindre[221]! Qu'avec chaleur, Philippe, on court à le venger Lorsqu'on s'y voit forcé par son propre danger[222],1540 Et quand cet intérêt qu'on prend pour sa mémoire[223] Fait notre sûreté comme il croît notre gloire! César est généreux, j'en veux être d'accord; Mais le Roi le veut perdre, et son rival est mort. Sa vertu laisse lieu de douter à l'envie1545 De ce qu'elle feroit s'il le voyoit en vie: Pour grand qu'en soit le prix, son péril en rabat; Cette ombre qui la couvre en affoiblit l'éclat; L'amour même s'y mêle, et le force à combattre: Quand il venge Pompée, il défend Cléopatre.1550 Tant d'intérêts sont joints à ceux de mon époux, Que je ne devrois rien à ce qu'il fait pour nous, Si, comme par soi-même un grand cœur juge un autre, Je n'aimois mieux juger sa vertu par la nôtre, Et croire que nous seuls armons ce combattant,1555 Parce qu'au point qu'il est j'en voudrois faire autant.

SCÈNE II.

CLÉOPATRE, CORNÉLIE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE Je ne viens pas ici pour troubler une plainte Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte: Je viens pour rendre hommage aux cendres d'un héros Qu'un fidèle affranchi vient d'arracher aux flots;1560 Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, Madame, Que j'aurois conservé ce maître de votre âme, Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur, M'en eût donné la force aussi bien que le cœur. Si pourtant, à l'aspect de ce qu'il vous renvoie,1565 Vos douleurs laissoient place à quelque peu de joie; Si la vengeance avoit de quoi vous soulager, Je vous dirois aussi qu'on vient de vous venger, Que le traître Photin.... Vous le savez peut-être? CORNÉLIE Oui, Princesse, je sais qu'on a puni ce traître.1570 CLÉOPATRE Un si prompt châtiment vous doit être bien doux. CORNÉLIE S'il a quelque douceur, elle n'est que pour vous. CLÉOPATRE Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent. CORNÉLIE Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent. Si César à sa mort joint celle d'Achillas,1575 Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas. Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande: La victime est trop basse et l'injure est trop grande; Et ce n'est pas un sang que pour la réparer Son ombre et ma douleur daignent considérer.1580 L'ardeur de le venger, dans mon âme allumée, En attendant César, demande Ptolomée. Tout indigne qu'il est de vivre et de régner, Je sais bien que César se force à l'épargner; Mais quoi que son amour ait osé vous promettre,1585 Le ciel, plus juste enfin, n'osera le permettre; Et s'il peut une fois écouter tous mes vœux, Par la main l'un de l'autre ils périront tous deux. Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l'envoie, Oubliera ses douleurs pour s'ouvrir à la joie;1590 Mais si ce grand souhait demande trop pour moi, Si vous n'en perdez qu'un, ô ciel! perdez le Roi. CLÉOPATRE Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses. CORNÉLIE Le ciel règle souvent les effets sur les causes[224], Et rend aux criminels ce qu'ils ont mérité.1595 CLÉOPATRE Comme de la justice, il a de la bonté. CORNÉLIE Oui; mais il fait juger, à voir comme il commence, Que sa justice agit, et non pas sa clémence. CLÉOPATRE Souvent de la justice il passe à la douceur. CORNÉLIE Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur.1600 Chacune a son sujet d'aigreur ou de tendresse, Qui dans le sort du Roi justement l'intéresse. Apprenons par le sang qu'on aura répandu A quels souhaits le ciel a le mieux répondu[225]. Voici votre Achorée.

SCÈNE III.

CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, PHILIPPE, CHARMION.

CLÉOPATRE Hélas! sur son visage1605 Rien ne s'offre à mes yeux que de mauvais présage. Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter: Qu'ai-je à craindre, Achorée, ou qu'ai-je à regretter? ACHORÉE Aussitôt que César eut su la perfidie.... CLÉOPATRE Ce ne sont pas ses soins que je veux qu'on me die[226]. Je sais qu'il fit trancher et clore ce conduit Par où ce grand secours devoit être introduit[227]; Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place, Où Photin a reçu le prix de son audace; Que d'un si prompt supplice Achillas étonné1615 S'est aisément saisi du port abandonné; Que le Roi l'a suivi; qu'Antoine a mis à terre Ce qui dans ses vaisseaux restoit de gens de guerre[228]; Que César l'a rejoint; et je ne doute pas Qu'il n'ait su vaincre encore, et punir Achillas.1620 ACHORÉE Oui, Madame, on a vu son bonheur ordinaire.... CLÉOPATRE Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère, S'il m'a tenu promesse. ACHORÉE Oui, de tout son pouvoir. CLÉOPATRE C'est là l'unique point que je voulois savoir. Madame, vous voyez, les Dieux m'ont écoutée.1625 CORNÉLIE Ils n'ont que différé la peine méritée. CLÉOPATRE Vous la vouliez sur l'heure, ils l'en ont garanti. ACHORÉE Il faudroit qu'à nos vœux il eût mieux consenti[229]. CLÉOPATRE Que disiez-vous naguère, et que viens-je d'entendre? Accordez ces discours, que j'ai peine à comprendre.1630 ACHORÉE Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir[230]: Malgré César et nous il a voulu périr; Mais il est mort, Madame, avec toutes les marques Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques[231]: Sa vertu rappelée a soutenu son rang,1635 Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang[232]. Il combattoit Antoine avec tant de courage, Qu'il emportoit déjà sur lui quelque avantage; Mais l'abord de César a changé le destin; Aussitôt Achillas suit le sort de Photin:1640 Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître, Les armes à la main, en défendant son maître. Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le Roi; Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi; Son esprit alarmé les croit un artifice1645 Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice[233]. Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir; Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse[234], Cherche partout la mort, que chacun lui refuse.1650 Enfin perdant haleine après ces grands efforts, Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts, Il voit quelques fuyards sauter dans une barque: Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque, D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau[235], Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau[236]. C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire, A vous toute l'Égypte, à César la victoire. Il vous proclame reine; et bien qu'aucun Romain[237] Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main,1660 Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême, Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même, Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur[238] Que lui donne du Roi l'invincible malheur.

SCÈNE IV.

CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION, PHILIPPE.

CORNÉLIE César, tiens-moi parole, et me rends mes galères.1665 Achillas et Photin ont reçu leurs salaires; Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci; Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici. Je n'y saurois plus voir qu'un funeste rivage[239] Qui de leur attentat m'offre l'horrible image,1670 Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant[240]; Et parmi ces objets, ce qui le plus m'afflige[241], C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige. Laisse-moi m'affranchir de cette indignité,1675 Et souffre que ma haine agisse en liberté. A cet empressement j'ajoute une requête: Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête: Ne me la retiens plus, c'est l'unique faveur Dont je te puis encor prier avec honneur.1680 CÉSAR Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre; Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots A ses mânes errants nous rendions le repos, Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre1685 Le venge pleinement de la honte de l'autre, Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui, Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui, Après la flamme éteinte et les pompes finies, Renferme avec éclat ses cendres réunies.1690 De cette même main dont il fut combattu, Il verra des autels dressés à sa vertu; Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes, Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes[242]: Pour ces justes devoirs je ne veux que demain;1695 Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience; Vous êtes libre après: partez en diligence; Portez à notre Rome un si digne trésor; Portez.... CORNÉLIE Non pas, César, non pas à Rome encor:1700 Il faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique; et c'est là que j'espère1705 Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi[243] plus généreux[244], Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde Le débris de Pharsale armer un autre monde;1710 Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs, Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs. Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles, Qu'ils suivent au combat des urnes au lieu d'aigles; Et que ce triste objet porte en leur souvenir[245]1715 Les soins de le venger, et ceux de te punir. Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême: L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même; Tu m'en veux pour témoin: j'obéis au vainqueur; Mais ne présume pas toucher par là mon cœur.1720 La perte que j'ai faite est trop irréparable; La source de ma haine est trop inépuisable: A l'égal de mes jours je la ferai durer; Je veux vivre avec elle, avec elle expirer. Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine, Que pour toi mon estime est égale à ma haine; Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir, L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir[246]; Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée, Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée.1730 Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir[247], Me force de priser ce que je dois haïr: Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie; La veuve de Pompée y force Cornélie. J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux,1735 Soulever contre toi les hommes et les Dieux; Ces Dieux qui t'ont flatté, ces Dieux qui m'ont trompée, Ces Dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée, Qui la foudre à la main l'ont pu voir égorger: Ils connoîtront leur faute, et le voudront venger.1740 Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire, Te saura bien sans eux arracher la victoire: Et quand tout mon effort se trouvera rompu, Cléopatre fera ce que je n'aurai pu. Je sais quelle est ta flamme et quelles sont ses forces, Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces, Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser Rome n'a point de lois que tu n'oses briser; Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine Se croira tout permis sur l'époux d'une reine,1750 Et que de cet hymen tes amis indignés Vengeront sur ton sang leurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. Adieu: j'attends demain l'effet de tes promesses.

SCÈNE V.

CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION.

CLÉOPATRE. Plutôt qu'à ces périls je vous puisse exposer,1755 Seigneur, perdez en moi ce qui les peut causer: Sacrifiez ma vie au bonheur de la vôtre; Le mien sera trop grand, et je n'en veux point d'autre, Indigne que je suis d'un César pour époux, Que de vivre en votre âme, étant morte pour vous.1760 CÉSAR Reine, ces vains projets sont le seul avantage Qu'un grand cœur impuissant a du ciel en partage: Comme il a peu de force, il a beaucoup de soins; Et s'il pouvoit plus faire, il souhaiteroit moins. Les Dieux empêcheront l'effet de ces augures,1765 Et mes félicités n'en seront pas moins pures, Pourvu que votre amour gagne sur vos douleurs, Qu'en faveur de César vous tarissiez vos pleurs, Et que votre bonté, sensible à ma prière, Pour un fidèle amant oublie un mauvais frère.1770 On aura pu vous dire avec quel déplaisir J'ai vu le désespoir qu'il a voulu choisir; Avec combien d'efforts j'ai voulu le défendre Des paniques terreurs qui l'avoient pu surprendre. Il s'est de mes bontés jusqu'au bout défendu,1775 Et de peur de se perdre il s'est enfin perdu. Oh! honte pour César, qu'avec tant de puissance, Tant de soins de vous rendre entière obéissance[248], Il n'ait pu toutefois, en ces événements, Obéir au premier de vos commandements!1780 Prenez-vous-en au ciel, dont les ordres sublimes Malgré tous nos efforts savent punir les crimes; Sa rigueur envers lui vous ouvre un sort plus doux, Puisque par cette mort l'Égypte est toute à vous. CLÉOPATRE Je sais que j'en reçois un nouveau diadème,1785 Qu'on n'en peut accuser que les Dieux et lui-même; Mais comme il est, Seigneur, de la fatalité Que l'aigreur soit mêlée à la félicité, Ne vous offensez pas si cet heur de vos armes, Qui me rend tant de biens, me coûte un peu de larmes, Et si voyant sa mort due à sa trahison, Je donne à la nature ainsi qu'à la raison. Je n'ouvre point les yeux sur ma grandeur si proche, Qu'aussitôt à mon cœur mon sang ne le reproche; J'en ressens dans mon âme un murmure secret,1795 Et ne puis remonter au trône sans regret[249]. ACHORÉE Un grand peuple, Seigneur, dont cette cour est pleine, Par des cris redoublés demande à voir sa reine, Et tout impatient déjà se plaint aux cieux Qu'on lui donne trop tard un bien si précieux.1800 CÉSAR Ne lui refusons plus le bonheur qu'il désire: Princesse, allons par là commencer votre empire. Fasse le juste ciel, propice à mes desirs, Que ces longs cris de joie étouffent vos soupirs, Et puissent ne laisser dedans votre pensée1805 Que l'image des traits dont mon âme est blessée! Cependant, qu'à l'envi ma suite et votre cour Préparent pour demain la pompe d'un beau jour, Où dans un digne emploi l'une et l'autre occupée Couronne Cléopatre et m'apaise Pompée,1810 Élève à l'une un trône, à l'autre des autels, Et jure à tous les deux des respects immortels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

APPENDICE.

I

PASSAGES DE LA PHARSALE DE LUCAIN IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[250].

Vers 52, 53. Metiri sua regna decet, viresque fateri. (Livre VIII, vers 527.)

55-58. Nec soceri tantum arma fugit, fugit ora senatus, Cujus thessalicas saturat pars magna volucres. (VIII, 506, 507.)

61-64. Et metuit gentes quas uno in sanguine mistas Deseruit, regesque timet quorum omnia mersit. (VIII, 508, 509.)

70. Tu, Ptolemæe, potes Magni fulcire ruinam, Sub qua Roma cadit? (VIII, 528, 529.)

73, 74. Jus et fas multos faciunt, Ptolemæe, nocentes. (VIII, 484.)

75, 76. Dat pœnas laudata fides, quum sustinet, inquit, Quos fortuna premit. (VIII, 485, 486.)

80. .... Fatis accede, Deisque. (VIII, 486.)

82. Et cole felices. (VIII, 487.)

84. .... Miseros fuge. (VIII, 487.)

87, 88. Postquam nulla manet rerum fiducia, quærit Cum qua gente cadat. (VIII, 504, 505.)

93. .... Votis tua fovimus arma. (VIII, 519.)

97-100. Hoc ferrum, quod fata jubent proferre, paravi Non tibi, sed victo. Feriam tua viscera, Magne; Malueram soceri. (VIII, 520-523.)

105, 106. Sceptrorum vis tota perit, quum pendere justa Incipit. (VIII, 489, 490.)

109. .... Semper metuet quem sæva pudebunt. (VIII, 495.)

124. Quicquid non fuerit Magni, dum bella geruntur, Nec victoris erit. (VIII, 502, 503.)

461-463. Quippe fides si pura foret.... Venturum tota pharium cum classe tyrannum. (VIII, 572-574.)

469, 470. .... Longeque a littore casus Exspectate meos, et in hac cervice tyranni Explorate fidem. (VIII, 580-582.)

479, 480. Romanus pharia miles de puppe salutat Septimius. (VIII, 596, 597.)

514-516. Involvit vultus, atque indignatus apertum Fortunæ præbere caput, tunc lumina pressit. (VIII, 614, 615.)

519, 520. .... Nullo gemitu consensit ad ictum. (VIII, 619.)

526-528. Seque probat moriens. (VIII, 621.)

529-531. Septimius.... .... retegit..., scisso velamine, vultus, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Collaque in oblique ponit languentia rostro, Tunc nervos venasque secat.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vindicat hoc pharius dextra gestare satelles. (VIII, 668-675.)

534-536. Littora Pompeium feriunt, truncusque vadosis Huc illuc jactatur aquis. (VIII, 698, 699.)

541, 542. .... Interque suorum Lapsa manus, rapitur, trepida fugiente carina. (VIII, 661, 662.)

763, 764. .... Atque os in murmura pulsant Singultus animæ. (VIII, 682, 683.)

766-768. Iratamque Deis faciem. (VIII, 665.)

769, 770. Non primo Cæsar damnarit munera vultu: .... Vultus, dum crederet, hæsit. (IX, 1035, 1036.)

783-786. .... Lacrymas non sponte cadentes Effudit. (IX, 1038, 1039.)

787. Aufer ab aspectu nostro funesta, satelles, Regis dona tui. (IX, 1064, 1065.)

829. Ergo in thessalicis pellæo fecimus arvis Jus gladio? (IX, 1073, 1074.)

833, 834. Non tuleram Magnum, mecum Romana regentem: Te, Ptolemæe, feram? (IX, 1075, 1076.)

841, 842. .... Nec fallere vos me Credite victorem: nobis quoque tale paratum Littoris hospitium. (IX, 1081-1083.)

845, 846. .... Ne sic mea colla gerantur Thessaliæ fortuna facit. (IX, 1083, 1084.)

914-916. .... Unica belli Præmia civilis, victis donare salutem, Perdidimus. (IX, 1066-1068.)

939-941. .... Justo date tura sepulcro, Et placate caput. (IX, 1091, 1092.)

999, 1000. Turpe mori post te solo non posse dolore. (IX, 108.)

1014. Bis nocui mundo. (VIII, 90.)

1015, 1016. .... Cunctosque fugavi A causa meliore Deos. (VIII, 93, 94.)

1017, 1018. O utinam in thalamos invisi Cæsaris issem Infelix conjux, et nulli læta marito! (VIII, 88, 89.)

1050-1056. Ut te complexus, positis civilibus armis, Affectus abs te veteres, vitamque rogarem, Magne, tuam, dignaque satis mercede laborum Contentus par esse tibi. Tunc pace fideli Fecissem ut victus posses ignoscere Divis; Fecisses ut Roma mihi. (IX, 1099-1104.)

1058. Læta dies rapta est populis. (IX, 1097.)

1104-1108. .... Placemus cæde secunda Hesperias gentes; jugulus mihi Cæsaris haustus Hoc præstare potest, Pompeii cæde nocentes Ut populus Romanus amet. (X, 386-389.)

1110. Quid, miserande, times quem tu facis ipse timendum? (IV, 185.)

1116. Quem metuis par hujus erat. (V, 382.)

1151, 1152. Plenum epulis, madidumque mero, Venerique paratum Invenies. (X, 396, 397.)

1153-1156. Sed fremitu vulgi, fasces et signa querentis Inferri romana suis, discordia sensit Pectora. (X, 11-13.)

1417-1419. In celus it pharium romani pœna tyranni, Exemplumque perit. (X, 343.)

1501, 1502. Una nota est Magno capitis jactura revulsi. (VIII, 711.)

Corneille n'a extrait de Lucain, pour les rapprocher de ses imitations, que les passages qu'il a ou le plus fidèlement traduits, ou du moins imités sciemment et à dessein. Si l'on voulait y joindre, pour les parties de la pièce dont le sujet se rencontre avec celui de la Pharsale, tous les souvenirs qui lui étaient restés de l'étude de ce poëme, les ressemblances lointaines, les idées, les tours, les mots dont il s'était inspiré et qui ont passé dans ses vers, d'une manière moins apparente, et le plus souvent, je pense, sans même qu'il y songeât, on allongerait beaucoup la liste des rapprochements. Nous nous bornerons à un petit nombre d'exemples, que nous prendrons çà et là; quelques-uns peut-être ont été omis involontairement par Corneille dans les citations qu'il a placées au bas des pages; mais la plupart nous paraissent être d'autre nature: ou bien ce sont des passages mis en œuvre si librement qu'ils n'appartiennent pour ainsi dire plus au modèle, ou bien il s'en était tellement pénétré qu'il n'avait plus conscience de l'imitation ou de la réminiscence.

Dans le récit d'Achorée, les vers 482-484 reproduisent, sans les copier, ces quatre vers de Lucain, changés en discours direct:

.... Celsæ de puppe carinæ In parvam jubet ire ratem, littusque malignum Incusat, bimaremque vadis frangentibus æstum, Qui vetet externas terris advertere classes. (Livre VIII, vers 564-567.)

Les vers 1011-1016 du premier discours de Cornélie à César sont un frappant souvenir de ce passage:

Fortuna est mutata toris; semperque potentes Detrahere in cladem fato damnata maritos Innupsit tepido pellex Cornelia busto. (III, 21-23.)

Le vers 575 est la traduction de cet autre endroit:

.... Rectorque senatus, Sed regnantis, erat. (IX, 194, 195.)

Les trois triomphes mentionnés immédiatement après, au vers 578, reviennent plusieurs fois dans le poëme latin: voyez livre VI, vers 817, 818; livre VII, vers 685; livre VIII, vers 553, 554, et vers 814, 815. «Les monstres de l'Égypte» (vers 582) sont les regia monstra du livre VIII, vers 613.

Mais nulle part on ne voit mieux que dans la délibération qui ouvre la tragédie et principalement, je crois, dans le premier discours de Ptolomée et dans celui de Photin, à quel point Corneille était plein de la Pharsale et comment il s'en inspirait. D'abord aux fragments qu'il a cités lui-même du discours de Photin (Pothinus) dans Lucain (livre VIII, vers 484-535), il faudrait joindre plusieurs autres extraits de ce morceau, si, outre les endroits fidèlement reproduits dans le Pompée, on voulait donner aussi tous ceux qui ont quelque analogie de pensée ou de forme avec les vers français, ou que notre poëte a rendus, ou fait sentir, par quelque équivalent. Ainsi:

Pompeii nunc castra placent quæ deserit orbis? (Vers 532.) Thessaliæque reus, nulla tellure receptus, Sollicitat nostrum, quem nondum perdidit, orbem. (Vers 510, 511.) Justior in Magnum nobis, Ptolemæe, querelæ Causa data est. (Vers 512, 513.) .... Exeat aula Qui volet esse pius; virtus et summa potestas Non coeunt. (Vers 493-495.) Libertas scelerum est quæ regna invisa tuetur, Sublatusque modus gladiis. (Vers 491, 492.) .... Facere omnia sæve Non impune licet, nisi quum facis. (Vers 491, 493) etc.

Dans ce même discours de Pothinus se trouve aussi ce que dit Ptolomée pour clore la délibération:

«Et cédons au torrent qui roule toutes choses.» (Vers 190.) Rapimur quo cuncta feruntur. (Vers 522.)

Aux emprunts faits à cette tirade oratoire, où il était si naturel de puiser pour cette scène du conseil, nous pouvons ajouter des traits pris çà et là dans les diverses parties de la Pharsale, et sinon toujours imités de Lucain, au moins suggérés par lui. Rapprochez, par exemple, des vers 3 et 4 cette apostrophe latine:

Thessalicæ tantum, Superi, permittitis oræ? (VII, 302.)

Pour les vers 5 et suivants, voyez ce qui est dit plus haut, p. 27, note 3. «Le droit de l'épée» (vers 13) est la traduction de ferri jus (livre V, vers 387). L'idée du vers 14 est contenue dans ce passage:

Hæc fato quæ teste probet quis justius arma Sumpserit, hæc acies victum factura nocentem est. (VII, 259, 260.)

Aussitôt après Corneille s'est souvenu de cet autre endroit:

.... Lassata triumphis Descivit fortuna tuis. (II, 727, 728.)

Nous ne pousserons pas plus loin ces rapprochements. Ceux qui précèdent suffisent pour montrer, et c'est là tout ce que nous voulions faire, qu'outre les imitations directes et frappantes que notre poëte a lui-même signalées, il y a dans diverses parties de sa tragédie bon nombre de souvenirs qui font voir combien était vif le goût qu'il avait pour Lucain, combien il avait pratiqué ce poëte, et de quelle manière il savait s'approprier ses beautés et ses défauts.

II EXTRAITS DE LA MORT DE POMPÉE DE CHAULMER[251].

ARGUMENT.

Après la guerre de Pharsale, Pompée se retire vers Ptolomée, roi d'Égypte, en dessein d'obtenir de lui quelques nouvelles troupes, avec lesquelles il pût rallier le débris de sa fortune; mais son dessein ne réussit pas comme il l'avoit projeté. Le Roi assemble son conseil sur ce sujet, où trois des plus signalés parlent: l'un en faveur de Pompée, les deux autres contre lui; l'un à ce qu'il fût chassé, l'autre à ce qu'il fût mis à mort: à quoi le Roi conclut, et ce qui est exécuté; ensuite de quoi sa femme, son fils et ceux qui suivoient son parti se retirèrent avec exécration contre le tyran et toute l'Égypte. Ce sujet est amplement traité par Plutarque, en la Vie de Pompée, et par Florus, historien romain; par Suétone, et encore plus au long dans les œuvres de Lucain, poëte romain. Les circonstances sont de l'invention de l'auteur, dont il a enrichi un si noble sujet pour ne le mettre point au jour sans les ornements dus à son mérite.

ANALYSE PAR LES FRÈRES PARFAIT[252].

Nous n'entrerons dans le détail de cette pièce que pour faire voir «les circonstances de l'invention de l'auteur....»

Après la perte de la bataille de Pharsale, Pompée se réfugie en Égypte, accompagné de Cornélie, de Sexte et de deux sénateurs. Il est reçu avec distinction par Parthénie, veuve du dernier roi, et par Cléopatre, sa fille, qui devient aussitôt amoureuse du fils de Pompée....

CLÉOPATRE .... Lis sur ce visage, et ma mort, et sa cause. CHARMION Qui vit jamais la mort peinte en telle couleur? CLÉOPATRE Comme dedans la glace, on meurt dans la chaleur. CHARMION Le moyen d'amortir le feu qui vous dévore? CLÉOPATRE Allume-le plutôt, c'est un feu que j'adore. CHARMION Je l'entends à peu près.

Elle promet de s'employer. Sexte est tenté de faire une infidélité à Léonie, sa première maîtresse; cette dernière, qui s'est travestie en cavalier, conduite par sa jalousie, vient trouver son amant et lui fait mettre l'épée à la main. Cléopatre interrompt un si brusque entretien; mais ne pouvant rien gagner sur le cœur de Sexte, qui se pique de constance, elle ne s'oppose plus à la perte de Pompée, et ordonne à Théodote d'y concourir. Pendant ce temps-là, Pompée, agité par un songe affreux, vient le raconter à sa femme. Elle achève de l'effrayer par le récit du sien. Au quatrième acte, le conseil d'Égypte s'assemble pour délibérer de son sort. Ptolomée s'y rend à la cinquième scène; c'est le meilleur endroit de la pièce. M. Corneille a commencé celle qu'il a donnée depuis sous le même nom, par une pareille situation. Ici Photin joue le personnage généreux et conseille de recevoir Pompée. Achillas représente le danger où l'on s'expose en lui accordant une retraite, et Théodote soutient que le plus sûr moyen d'éviter l'indignation de César est de lui porter la tête de son ennemi. Ptolomée s'arrête à ce dernier avis.... On exécute au cinquième acte ce qui vient d'être résolu. Cornélie partage avec les spectateurs le déplaisir de voir trancher la tête de Pompée, et la tragédie finit par les regrets de cette veuve et ceux de son fils....

ACTE IV.

SCÈNE V.

PTOLOMÉE, PHOTIN, ACHILLAS, THÉODOTE.

PTOLOMÉE Ministres d'un État, que vos sages génies Ont toujours garanti de pertes infinies, C'est maintenant, amis, qu'il est temps de parler; C'est en cet accident qu'il vous faut signaler, Et par l'autorité que votre roi vous donne, Dire ce qui peut faire au bien de sa couronne. Parlez donc hardiment, et puis ma volonté Fera de vos avis un dessein arrêté. PHOTIN[253]. Monarque glorieux! Égypte fortunée! Rencontre avantageuse! agréable journée! Qui résigne à mon prince et lui met entre mains La gloire que s'étoient acquise les Romains. Il semble que le ciel ne les fit misérables Que pour rendre à jamais ses vertus mémorables, Puisque les secourir est le plus digne emploi Où se puisse arrêter la vertu d'un grand roi. Qu'il imite en cela les puissances suprêmes, Dont les rois ici-bas tiennent les diadèmes, Qui voyant les méchants accabler la vertu, Relèvent aussitôt ce qu'ils ont abattu: C'est ce que la nature et le droit vous commandent, Ce que l'affection et la pitié demandent; Et puisque notre bien autorise ces lois, Obligeons nos amis, et nous tous à la fois; Joignons nos intérêts avecque leur fortune: Aussi bien le ciel veut qu'elle nous soit commune. Je vois bien que les Dieux ont ce point arrêté, Et qu'on ne peut forcer cette nécessité. Mais pourquoi la forcer? puisque cette entreprise Nous est utile autant qu'elle les favorise; Que leur donnant moyen de rentrer au combat, Nous assurons le trône et conservons l'État, Ou l'augmentons plutôt, puisqu'après la victoire Ayant part au bonheur, aussi bien qu'à la gloire, Nous verrons que plusieurs de leurs peuples soumis Deviendront nos sujets cessant d'être ennemis? C'est ce qu'il faut attendre et croire de Pompée, Sans que notre espérance en puisse être trompée; Et je crois après tout que c'est se rendre heureux, Que de faire plaisir à des cœurs généreux. Et puis le traitement qu'en reçut votre père Ne veut pas qu'en ceci votre esprit délibère. Où pensez-vous trouver des sentiments plus sains? Il faut courre sans guide en de si beaux desseins; Et puisque de lui seul vous tenez la couronne, Vous voyez clairement ce que le ciel ordonne. En conservant l'État, il le fit comme sien; En demandant l'entrée, il demande son bien. Qu'on équipe soudain, et qu'on aille avec joie Recevoir le présent que le ciel nous envoie. Ce qu'il falloit chercher au bout de l'univers Se vient offrir à nous: que nos ports soient ouverts, Que nos cœurs soient de même, et que ces braves princes Entrent dans nos esprits comme dans nos provinces. Rome vous en conjure, et votre Égypte en pleurs Appréhende pour soi, regardant ses malheurs; Votre peuple pour eux implore votre grâce, Qui le peut garantir d'une telle menace. ACHILLAS Je crois que nos avis tendent à mêmes fins: Mais ils tiennent pourtant de différents chemins. On ne vous chante ici que biens et que victoire, Nos esprits n'ont d'objets que ceux de votre gloire; Mais peignant un discours de si belles couleurs, On ne vous montre pas un serpent sous des fleurs. Je sais qu'il appartient à toute âme royale De relever les grands quand le sort les ravale; Aussi n'appartient-il qu'à des cœurs généreux De courir au secours des hommes malheureux. Mais nous ne devons pas par la loi de nature, Pour secourir autrui, recevoir une injure: Ce seroit excéder le droit et l'équité, De qui par la raison le pouvoir limité Ne nous apprend que trop qu'en des périls extrêmes Le meilleur est toujours de penser à nous-mêmes; Et croire qu'il nous faut résoudre sur ce point, De fermer le royaume ou de n'en avoir point. L'Égypte ne peut pas obéir à deux maîtres, Et ces submissions ne sont qu'appas de traîtres, Qui flattant nos esprits avec leur vain éclat, Veulent, nous surprenant, s'emparer de l'État. Oui, c'est le moindre mal que le sort nous apprête, Puisque le même encor menace notre tête. Croyons qu'en recevant nos pires ennemis, Nous ferions beaucoup plus qu'il ne nous est permis, Que voulant préférer à l'honnête l'utile, Notre ruine aussi lui feroit un asile. Ce royaume puissant, commis à votre foi, Blâmeroit en tombant la faute de son roi, Qui par trop de bonté l'auroit perdu lui-même, Prodigue de son sang et de son diadème. Pardonnez, s'il vous plaît, à mon ressentiment, Qui me fait devant vous parler si librement; Quoique ailleurs le respect dût retenir ma langue, Ici votre intérêt anime ma harangue, Et je ne puis souffrir qu'on mette en compromis Votre vie et l'État pour ces traîtres amis. Oui, nous nous perdons tous, en recevant Pompée; Et notre piété par son crime trompée, Ouvrant notre royaume à ce prince latin, En croyant lui prêter n'en fait que son butin. Délivrons nos sujets de si fortes alarmes; Que Rome cherche ailleurs des pays et des armes; Gardons-nous d'exposer nos terres au hasard, D'avoir pour ennemis et Pompée et César, Et souffrir cependant que leur bouillant courage Décharge dessus nous les effets de leur rage. Et comme bien souvent, voulant sauver de l'eau Celui qu'on voit périr, l'on a même tombeau, Ainsi de ces vaincus les desseins adversaires Nous précipiteroient en de mêmes misères. Créon perdit-il pas fille, vie et maison, Quand il en voulut faire une asile[254] à Jason? Perdit-il pas lui-même et le sceptre et la vie, Au lieu d'effectuer cette louable envie?... Croyons donc que suivant le sort des malheureux, Nous ne pouvons enfin que nous perdre avec eux. Repoussons bravement l'effort de tant de guerres, Et contraignons Pompée à chercher d'autres terres. THÉODOTE Mon prince, il n'est plus temps de rien dissimuler. Oui, s'il le fut jamais, il est temps de parler; Et puisque votre esprit si longtemps en balance, Demeurant suspendu, choque votre prudence, Il faut vous avertir, au nom de tous les Dieux, Que nous devons ici suivre l'arrêt des cieux. Puisqu'ils ont résolu de ruiner Pompée, Notre âme en ce dessein ne peut être trompée: Refuser d'obéir et de les imiter Ne seroit justement que pour les irriter, Et nous envelopper dans les mêmes ruines Qui s'en vont accabler les reliques latines. Non, non, ne soyons pas courageux à demi. Il ne nous suffit pas de chasser l'ennemi, Qui nous pourroit un jour, par de nouvelles guerres, Voler, à force ouverte, et nos biens et nos terres, Dont notre piété lui voudroit faire part. Pour un temps seulement on fuiroit le hasard; Et puis après, César, apprenant ces nouvelles, Nous traiteroit sans doute ainsi que des rebelles. Que ferions-nous alors?... Non, non, ne pensons pas Que Pompée avec nous s'exemptât du trépas; Et puisque de tous points sa mort est arrêtée, Il vaut mieux qu'elle soit un peu précipitée, Que si pour retarder quelque peu cet arrêt, Notre État se perdoit dedans son intérêt. Si César irrité tourne ici ses armées, Qui pourra repousser ses troupes animées? Qui pourra résister à ses braves guerriers, Dont la valeur s'échauffe à force de lauriers?... Ce pays aura-t-il des plaines de Pharsale? Ah! Sire, la partie est par trop inégale; Et notre vain effort, en la voulant tenter, Ne feroit justement que nous précipiter. Aussi bien la justice et bonté de la cause N'empêche pas toujours que le sort n'en dispose: Il est maître de tout, et souvent l'innocent Tombe dessous le joug d'un ennemi puissant; Et souvent la vertu, ne passant que pour crime, D'un injuste supplice en fait un légitime, Lorsque de son État les destins envieux L'emportent aux mortels pour la porter aux Dieux. Apaisons donc César par un sang si funeste, Qui nous est un venin, un aspic, une peste; Et puisque contre nous il fit cet attentat, Qu'il rassure en mourant la couronne et l'État. Que l'équité le veuille, ou bien que l'injustice, Perdant notre ennemi, nous rende un bon office, Il n'importe: pourvu qu'en perdant l'ennemi, Le pays soit en paix et le sceptre affermi. Faisons donc que le droit le cède à la puissance: Pour bien régner, qu'il souffre un peu de violence. Qu'en perdant l'ennemi, ce précieux moment Redonne à notre État un plus sûr fondement. Peut-être que César lui laisseroit la vie; Mais il sera content qu'elle lui soit ravie. En se voyant vengé par la faute d'autrui, Il rendra la faveur qu'on lui fait aujourd'hui, Et les Dieux et César autorisent ce crime, Qu'encor notre intérêt fait assez légitime, Puisqu'il vit pour nous perdre, et puisqu'un homme mort Ne peut plus empirer ou troubler notre sort. PTOLOMÉE Qu'il meure, et que sa mort affranchisse son âme: C'est par où le vaincu doit éviter le blâme.

Notes in this chapter

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