ACTE V.
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SCÈNE PREMIÈRE.
LYSE, CLITON.
CLITON. Nous voici bien logés, Lyse, et sans raillerie, Je ne souhaitois pas meilleure hôtellerie. Enfin nous voyons clair à ce que nous faisons, Et je puis à loisir te conter mes raisons. LYSE. Tes raisons, c'est-à-dire autant d'extravagances.1585 CLITON. Tu me connois déjà! LYSE. Bien mieux que tu ne penses. CLITON. J'en débite beaucoup. LYSE. Tu sais les prodiguer[770]. CLITON. Mais sais-tu que l'amour me fait extravaguer? LYSE. En tiens-tu donc pour moi? CLITON. J'en tiens, je le confesse. LYSE. Autant comme ton maître en tient pour ma maîtresse? CLITON. Non pas encor si fort, mais dès ce même instant Il ne tiendra qu'à toi que je n'en tienne autant: Tu n'as qu'à l'imiter pour être autant aimée. LYSE. Si son âme est en feu, la mienne est enflammée; Et je crois jusqu'ici ne l'imiter pas mal.1595 CLITON. Tu manques, à vrai dire, encore au principal. LYSE. Ton secret est obscur. CLITON. Tu ne veux pas l'entendre; Vois quelle est sa méthode, et tâche de la prendre[771]. Ses attraits tout-puissants ont des avant-coureurs Encor plus souverains à lui gagner les cœurs:1600 Mon maître se rendit à ton premier message. Ce n'est pas qu'en effet je n'aime ton visage; Mais l'amour aujourd'hui dans les cœurs les plus vains Entre moins par les yeux qu'il ne fait par les mains; Et quand l'objet aimé voit les siennes garnies,1605 Il voit en l'autre objet des grâces infinies. Pourrois-tu te résoudre à m'attaquer ainsi? LYSE. J'en voudrois être quitte à moins d'un grand merci. CLITON. Écoute: je n'ai pas une âme intéressée, Et je te veux ouvrir le fond de ma pensée.1610 Aimons-nous but à but[772], sans soupçon, sans rigueur: Donnons âme pour âme et rendons cœur pour cœur. LYSE. J'en veux bien à ce prix. CLITON. Donc, sans plus de langage, Tu veux bien m'en donner quelques baisers pour gage? LYSE. Pour l'âme et pour le cœur, tant que tu les voudras[773]; Mais pour le bout du doigt, ne le demande pas: Un amour délicat hait ces faveurs grossières, Et je t'ai bien donné des preuves plus entières. Pourquoi me demander des gages superflus? Ayant l'âme et le cœur, que te faut-il de plus?1620 CLITON. J'ai le goût fort grossier en matière de flamme: Je sais que c'est beaucoup qu'avoir le cœur et l'âme; Mais je ne sais pas moins qu'on a fort peu de fruit Et de l'âme et du cœur, si le reste ne suit. LYSE. Eh quoi! pauvre ignorant, ne sais-tu pas encore1625 Qu'il faut suivre l'humeur de celle qu'on adore, Se rendre complaisant, vouloir ce qu'elle veut? CLITON. Si tu n'en veux changer, c'est ce qui ne se peut. De quoi me guériroient ces gages invisibles? Comme j'ai l'esprit lourd, je les veux plus sensibles:1630 Autrement, marché nul. LYSE. Ne désespère point: Chaque chose a son ordre, et tout vient à son point; Peut-être avec le temps nous pourrons-nous connoître. Apprends-moi cependant qu'est devenu ton maître. CLITON. Il est avec Philiste allé remercier1635 Ceux que pour son affaire il a voulu prier. LYSE. Je crois qu'il est ravi de voir que sa maîtresse Est la sœur de Cléandre et devient son hôtesse? CLITON. Il a raison de l'être et de tout espérer. LYSE. Avec toute assurance il peut se déclarer[774]:1640 Autant comme la sœur le frère le souhaite; Et s'il l'aime en effet, je tiens la chose faite. CLITON. Ne doute point s'il l'aime après qu'il meurt d'amour. LYSE. Il semble toutefois fort triste à son retour.
SCÈNE II.
DORANTE, CLITON, LYSE.
DORANTE. Tout est perdu, Cliton, il faut ployer bagage.1645 CLITON. Je fais ici, Monsieur, l'amour de bon courage; Au lieu de m'y troubler, allez en faire autant. DORANTE. N'en parlons plus. CLITON. Entrez, vous dis-je, on vous attend. DORANTE. Que m'importe? CLITON. On vous aime. DORANTE. Hélas! CLITON. On vous adore. DORANTE. Je le sais. CLITON. D'où vient donc l'ennui qui vous dévore?1650 DORANTE. Que je te trouve heureux! CLITON. Le destin m'est si doux Que vous avez sujet d'en être fort jaloux: Alors qu'on vous caresse à grands coups de pistoles, J'obtiens tout doucement paroles pour paroles. L'avantage est fort rare et me rend fort heureux.1655 DORANTE. Il faut partir, te dis-je. CLITON. Oui, dans un an ou deux. DORANTE. Sans tarder un moment. LYSE. L'amour trouve des charmes A donner quelquefois de pareilles alarmes. DORANTE. Lyse, c'est tout de bon. LYSE. Vous n'en avez pas lieu. DORANTE. Ta maîtresse survient, il faut lui dire adieu.1660 Puisse en ses belles mains ma douleur immortelle Laisser toute mon âme en prenant congé d'elle!
SCÈNE III.
DORANTE, MÉLISSE, LYSE, CLITON[775].
MÉLISSE. Au bruit de vos soupirs, tremblante et sans couleur, Je viens savoir de vous mon crime ou mon malheur; Si j'en suis le sujet, si j'en suis le remède,1665 Si je puis le guérir, ou s'il faut que j'y cède[776]; Si je dois ou vous plaindre ou me justifier, Et de quels ennemis il faut me défier[777]. DORANTE. De mon mauvais destin, qui seul me persécute. MÉLISSE. A ses injustes lois que faut-il que j'impute[778]?1670 DORANTE. Le coup le plus mortel dont il m'eût pu frapper. MÉLISSE. Est-ce un mal que mes yeux ne puissent dissiper? DORANTE. Votre amour le fait naître, et vos yeux le redoublent. MÉLISSE. Si je ne puis calmer les soucis qui vous troublent, Mon amour avec vous saura les partager[779].1675 DORANTE. Ah! vous les aigrissez, les voulant soulager! Puis-je voir tant d'amour avec tant de mérite, Et dire sans mourir qu'il faut que je vous quitte? MÉLISSE. Vous me quittez! ô ciel! Mais, Lyse, soutenez: Je sens manquer la force à mes sens étonnés.1680 DORANTE. Ne croissez point ma plaie, elle est assez ouverte[780]: Vous me montrez en vain la grandeur de ma perte. Ce grand excès d'amour que font voir vos douleurs Triomphe de mon cœur sans vaincre mes malheurs. On ne m'arrête pas pour redoubler mes chaînes,1685 On redouble ma flamme, on redouble mes peines; Mais tous ces nouveaux feux qui viennent m'embraser Me donnent seulement plus de fers à briser. MÉLISSE. Donc à m'abandonner votre âme est résolue? DORANTE. Je cède à la rigueur d'une force absolue.1690 MÉLISSE. Votre manque d'amour vous y fait consentir. DORANTE. Traitez-moi de volage, et me laissez partir: Vous me serez plus douce en m'étant plus cruelle. Je ne pars toutefois que pour être fidèle; A quelques lois par là qu'il me faille obéir[781],1695 Je m'en révolterois, si je pouvois trahir. Sachez-en le sujet; et peut-être, Madame, Que vous-même avouerez, en lisant dans mon âme, Qu'il faut plaindre Dorante, au lieu de l'accuser; Que plus il quitte en vous, plus il est à priser,1700 Et que tant de faveurs dessus lui répandues Sur un indigne objet ne sont pas descendues. Je ne vous redis point combien il m'étoit doux De vous connoître enfin et de loger chez vous, Ni comme avec transport je vous ai rencontrée:1705 Par cette porte, hélas! mes maux ont pris entrée, Par ce dernier bonheur mon bonheur s'est détruit; Ce funeste départ en est l'unique fruit, Et ma bonne fortune, à moi-même contraire, Me fait perdre la sœur par la faveur du frère.1710 Le cœur enflé d'amour et de ravissement, J'allois rendre à Philiste un mot de compliment; Mais lui tout aussitôt, sans le vouloir entendre: «Cher ami, m'a-t-il dit, vous logez chez Cléandre, Vous aurez vu sa sœur: je l'aime, et vous pouvez1715 Me rendre beaucoup plus que vous ne me devez: En faveur de mes feux parlez à cette belle; Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, Faites l'occasion quand je vous irai voir.» A ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir.1720 Par ce que je lui dois jugez de ma misère[782]: Voyez ce que je puis et ce que je dois faire. Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui, Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui. Ainsi, pour n'offenser son amour ni le vôtre,1725 Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, J'ôte de votre vue un amant malheureux, Qui ne peut plus vous voir sans vous trahir tous deux[783]: Lui, puisqu'à son amour j'oppose ma présence; Vous, puisqu'en sa faveur je m'impose silence.1730 MÉLISSE. C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez? Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez? Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche, M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche? Que c'est à contre-temps faire l'amant discret,1735 Qu'en ces occasions conserver un secret! Il falloit découvrir.... mais simple! je m'abuse: Un amour si léger eût mal servi d'excuse; Un bien acquis sans peine est un trésor en l'air; Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler:1740 La garde en importune et la perte en console, Et pour le retenir, c'est trop qu'une parole. DORANTE. Quelle excuse, Madame, et quel remercîment! Et quel compte eût-il fait d'un amour d'un moment, Allumé d'un coup d'œil? car lui dire autre chose,1745 Lui conter de vos feux la véritable cause, Que je vous sauve un frère et qu'il me doit le jour, Que la reconnoissance a produit votre amour, C'étoit mettre en sa main le destin de Cléandre, C'étoit trahir ce frère en voulant vous défendre,1750 C'étoit me repentir de l'avoir conservé, C'étoit l'assassiner après l'avoir sauvé, C'étoit désavouer ce généreux silence Qu'au péril de mon sang garda mon innocence, Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer,1755 Toutes les qualités qui vous firent m'aimer. MÉLISSE. Hélas! tout ce discours ne sert qu'à me confondre. Je n'y puis consentir, et ne sais qu'y répondre[784]. Mais je découvre enfin l'adresse de vos coups: Vous parlez pour Philiste, et vous faites pour vous;1760 Vos dames de Paris vous rappellent vers elles[785]; Nos provinces pour vous n'en ont point d'assez belles. Si dans votre prison vous avez fait l'amant, Je ne vous y servois que d'un amusement. A peine en sortez-vous que vous changez de style:1765 Pour quitter la maîtresse il faut quitter la ville. Je ne vous retiens plus, allez. DORANTE. Puisse à vos yeux M'écraser à l'instant la colère des cieux, Si j'adore autre objet que celui de Mélisse, Si je conçois des vœux que pour votre service,1770 Et si pour d'autres yeux on m'entend soupirer, Tant que je pourrai voir quelque lieu d'espérer! Oui, Madame, souffrez que cette amour persiste Tant que l'hymen engage ou Mélisse ou Philiste. Jusque-là les douceurs de votre souvenir1775 Avec un peu d'espoir sauront m'entretenir: J'en jure par vous-même, et ne suis pas capable D'un serment ni plus saint ni plus inviolable. Mais j'offense Philiste avec un tel serment; Pour guérir vos soupçons je nuis à votre amant.1780 J'effacerai ce crime avec cette prière: Si vous devez le cœur à qui vous sauve un frère, Vous ne devez pas moins au généreux secours Dont tient le jour celui qui conserva ses jours. Aimez en ma faveur un ami qui vous aime,1785 Et possédez Dorante en un autre lui-même. Adieu: contre vos yeux c'est assez combattu; Je sens à leurs regards chanceler ma vertu; Et dans le triste état où mon âme est réduite, Pour sauver mon honneur, je n'ai plus que la fuite.1790
SCÈNE IV.
DORANTE, PHILISTE, MÉLISSE, LYSE, CLITON.
PHILISTE. Ami, je vous rencontre assez heureusement. Vous sortiez? DORANTE. Oui, je sors, ami, pour un moment. Entrez, Mélisse est seule, et je pourrois vous nuire. PHILISTE. Ne m'échappez donc point avant que m'introduire[786]; Après, sur le discours vous prendrez votre temps;1795 Et nous serons ainsi l'un et l'autre contents[787]. Vous me semblez troublé. DORANTE. J'ai bien raison de l'être. Adieu. PHILISTE. Vous soupirez, et voulez disparoître! De Mélisse ou de vous je saurai vos malheurs. Madame, puis-je.... O ciel! elle-même est en pleurs! Je ne vois des deux parts que des sujets d'alarmes! D'où viennent ses soupirs? et d'où naissent vos larmes? Quel accident vous fâche, et le fait retirer? Qu'ai-je à craindre pour vous, ou qu'ai-je à déplorer? MÉLISSE. Philiste, il est tout vrai.... Mais retenez Dorante:1805 Sa présence au secret est la plus importante. DORANTE. Vous me perdez, Madame. MÉLISSE. Il faut tout hasarder Pour un bien qu'autrement je ne puis plus garder. LYSE. Cléandre entre. MÉLISSE. Le ciel à propos nous l'envoie.
SCÈNE V.
DORANTE, PHILISTE, CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE, CLITON.
CLÉANDRE. Ma sœur, auriez-vous cru?... Vous montrez peu de joie! En si bon entretien qui vous peut attrister? MÉLISSE, à Cléandre. J'en contois le sujet, vous pouvez l'écouter. (A Philiste.) Vous m'aimez, je l'ai su de votre propre bouche[788], Je l'ai su de Dorante, et votre amour me touche, Si trop peu pour vous rendre un amour tout pareil,1815 Assez pour vous donner un fidèle conseil. Ne vous obstinez plus à chérir une ingrate: J'aime ailleurs; c'est en vain qu'un faux espoir vous flatte. J'aime, et je suis aimée, et mon frère y consent: Mon choix est aussi beau que mon amour puissant;1820 Vous l'auriez fait pour moi, si vous étiez mon frère: C'est Dorante, en un mot, qui seul a pu me plaire. Ne me demandez point ni quelle occasion, Ni quel temps entre nous a fait cette union; S'il la faut appeler ou surprise, ou constance:1825 Je ne vous en puis dire aucune circonstance; Contentez-vous de voir que mon frère aujourd'hui L'estime et l'aime assez pour le loger chez lui, Et d'apprendre de moi que mon cœur se propose Le change et le tombeau pour une même chose.1830 Lorsque notre destin nous sembloit le plus doux, Vous l'avez obligé de me parler pour vous; Il l'a fait, et s'en va pour vous quitter la place: Jugez par ce discours quel malheur nous menace[789]. Voilà cet accident qui le fait retirer;1835 Voilà ce qui le trouble, et qui me fait pleurer; Voilà ce que je crains; et voilà les alarmes D'où viennent ses soupirs, et d'où naissent mes larmes. PHILISTE. Ce n'est pas là, Dorante, agir en cavalier. Sur ma parole encor vous êtes prisonnier;1840 Votre liberté n'est qu'une prison plus large; Et je réponds de vous s'il survient quelque charge. Vous partez cependant, et sans m'en avertir! Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir. DORANTE. Allons, je suis tout prêt d'y laisser une vie1845 Plus digne de pitié qu'elle n'étoit d'envie; Mais après le bonheur que je vous ai cédé, Je méritois peut-être un plus doux procédé. PHILISTE. Un ami tel que vous n'en mérite point d'autre: Je vous dis mon secret, vous me cachez le vôtre,1850 Et vous ne craignez point d'irriter mon courroux, Lorsque vous me jugez moins généreux que vous! Vous pouvez me céder un objet qui vous aime; Et j'ai le cœur trop bas pour vous traiter de même, Pour vous en céder un à qui l'amour me rend,1855 Sinon, trop mal voulu, du moins indifférent. Si vous avez pu naître et noble et magnanime, Vous ne me deviez pas tenir en moindre estime; Malgré notre amitié, je m'en dois ressentir: Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir.1860 CLÉANDRE. Vous prenez pour mépris son trop de déférence, Dont il ne faut tirer qu'une pleine assurance Qu'un ami si parfait, que vous osez blâmer, Vous aime plus que lui, sans vous moins estimer. Si pour lui votre foi sert aux juges d'otage,1865 Permettez qu'auprès d'eux la mienne la dégage, Et sortant du péril d'en être inquiété, Remettez-lui, Monsieur, toute sa liberté; Ou si mon mauvais sort vous rend inexorable, Au lieu de l'innocent arrêtez le coupable:1870 C'est moi qui me sus hier sauver sur son cheval, Après avoir donné la mort à mon rival. Ce duel fut l'effet de l'amour de Climène, Et Dorante sans vous se fût tiré de peine, Si devant le prévôt son cœur trop généreux1875 N'eût voulu méconnoître un homme malheureux. PHILISTE. Je ne demande plus quel secret a pu faire Et l'amour de la sœur et l'amitié du frère: Ce qu'il a fait pour vous est digne de vos soins. Vous lui devez beaucoup, vous ne rendez pas moins: D'un plus haut sentiment la vertu n'est capable, Et puisque ce duel vous avoit fait coupable, Vous ne pouviez jamais envers un innocent Être plus obligé ni plus reconnoissant. Je ne m'oppose point à votre gratitude;1885 Et si je vous ai mis en quelque inquiétude, Si d'un si prompt départ j'ai paru me piquer[790], Vous ne m'entendiez pas, et je vais m'expliquer. On nomme une prison le nœud de l'hyménée; L'amour même a des fers dont l'âme est enchaînée; Vous les rompiez pour moi, je n'y puis consentir[791]: Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir[792]. DORANTE. Ami, c'est là le but qu'avoit votre colère? PHILISTE. Ami, je fais bien moins que vous ne vouliez faire. CLÉANDRE. Comme à lui je vous dois et la vie et l'honneur.1895 MÉLISSE. Vous m'avez fait trembler pour croître mon bonheur. PHILISTE, à Mélisse[793]. J'ai voulu voir vos pleurs pour mieux voir votre flamme, Et la crainte a trahi les secrets de votre âme. Mais quittons désormais des compliments si vains. (A Cléandre.) Votre secret, Monsieur, est sûr entre mes mains;1900 Recevez-moi pour tiers d'une amitié si belle, Et croyez qu'à l'envi je vous serai fidèle[794]. CLITON, seul. Ceux qui sont las debout se peuvent aller seoir, Je vous donne en passant cet avis, et bonsoir.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
APPENDICE.
QUELQUES REMARQUES SUR LA SUITE DU MENTEUR,
COMME IMITATION D'UNE COMÉDIE DE LOPE DE VEGA.
Amar sin saber á quien, «Aimer sans savoir qui on aime,» est une des meilleures et des plus agréables comédies de Lope de Vega. Un volume de ses œuvres dramatiques qu'il devait publier lui-même, et qui contient cette pièce, le véritable XXIIe[795], fut donné en 1635, quelques mois après sa mort, par son gendre, à Madrid (in-4o). Mais ce n'est probablement pas cette édition de 1635 qui servit au travail de Corneille. Le même volume apocryphe qui lui avait donné comme étant de Lope la pièce d'Alarcon et qui est de Saragosse, 1630, contient aussi, sans fausse attribution d'auteur cette fois, la comédie, Amar sin saber á quien. C'est la septième du volume. Celle d'Alarcon est la cinquième. Cette circonstance nous offre une raison de plus de conjecturer que Corneille n'avait eu ni le temps ni les moyens de se faire une bibliothèque espagnole bien considérable. En ce genre son fonds pouvait bien se réduire à un très-petit nombre de volumes.
On ignore les dates premières des diverses compositions rassemblées dans l'impression de 1635 dont nous venons de parler; mais dans Amar sin saber á quien nous avons remarqué deux points de repère: une mention familière de Cervantes et du don Quichotte, comme antithèse de la mode des romanceros; et une mention de Lope lui-même, nommé en passant dans le dialogue, où est citée une sentence de ses livres. Il y a d'ailleurs dans l'ensemble assez de vigueur et de fraîcheur pour marquer une période comprise dans les meilleures années du poëte, vingt ans au moins et peut-être plus de trente avant l'édition de 1630, qui doit être la première[796].
Rien absolument dans cette comédie n'a le moindre rapport à la conception dramatique traitée, un peu plus tard, comme nous sommes porté à le croire, dans le Menteur du poëte Alarcon; et Corneille, alors même qu'il regardait les deux comédies comme l'œuvre de Lope, n'a pu leur attribuer la moindre connexion de motif et de sujet. Ici le rôle principal est celui d'un jeune gentilhomme, modèle de générosité. Incarcéré, poursuivi sur de fausses apparences, il s'abstient de révéler le véritable auteur d'un meurtre commis dans un duel, dont il n'a été que le témoin involontaire. Plus tard, il veut renoncer par la fuite aux espérances d'un amour partagé, dès qu'il a découvert que sa dame est recherchée par le noble ami dont le zèle l'a fait sortir de prison. Ces deux situations forment une sorte de roman dramatique, soutenu par une inspiration toujours distinguée, qui n'exclut nullement l'aisance, la grâce, et même la gaieté. Il n'y a point là de place pour un caractère vicieux à corriger, ou à continuer par une suite quelconque. L'idée d'associer la dissimulation généreuse du prisonnier, don Juan de Aguilar, aux fantaisies mensongères du jeune Garcia serait trop fausse pour avoir pu se présenter d'elle-même à l'esprit de Corneille; il faut croire qu'elle lui fut suggérée par un faux calcul de succès; peut-être ne fît-il que suivre le conseil de Jodelet, qui jouait Cliton, et des autres acteurs de la troupe, désireux tous de donner une suite aux recettes lucratives du Menteur. Tout ce qu'il était possible de faire dans ce dessein, d'après ce titre une fois imposé, c'était d'affubler le héros du nom de Dorante, de ramener le babillard Cliton, et l'insignifiant Philiste, en faisant de celui-ci l'ami magnanime qui se sacrifie à son tour, au dénoûment. Les expédients inventés pour combler par des récits rétrospectifs un intervalle de quelques années entre les deux actions dramatiques suffiraient seuls à expliquer le mauvais accueil fait à la seconde: ils présentent une transition doublement choquante, en contre-sens avec ce qui suit et avec ce qui précède: avec le nouveau Dorante, si accompli désormais, et avec l'ancien, en qui ces récits froissent et déshonorent un sujet d'agréables souvenirs. Le poëte, aux deux premiers actes, se prévaut de ces souvenirs pour rappeler épisodiquement son succès des deux années précédentes, et le raconter en vers spirituels, qui méritent d'être lus comme une intéressante curiosité littéraire. Du reste on ne sait que penser de ce Dorante qui, comme on nous le rapporte en un style léger et indifférent, s'est transformé depuis la chute du rideau en un vil fripon, qui a délaissé sa fiancée, volé la dot, causé la mort de son père, pris le deuil à Rome[797], qu'une dernière aventure nous fait retrouver en prison à Lyon, pour y déployer toute la noblesse du personnage inventé par Lope de Vega. Nous ne pouvons concevoir comment une aussi énorme incohérence morale échappe à la censure, très-distraite il est vrai, de Voltaire, quand nous le voyons d'autre part relever avec admiration, en homme du métier, les attachantes données dramatiques dont il aurait voulu voir sortir un chef-d'œuvre, et pour lesquelles il rend, presque à son insu, un vif hommage au poëte espagnol, dont il ne connaissait d'ailleurs que le nom[798].
Mais les données qui, entre les mains exercées de Lope, avaient produit sinon une œuvre modèle, du moins un original et charmant ouvrage, étaient très-difficiles à remanier. Cela est vrai surtout de la double situation sentimentale, fort effacée dans Corneille, que le titre espagnol indique: ces amours réciproques conçus de part et d'autre avant qu'on se soit vu seulement, et sans être justifiés par des circonstances qui éveillent la sympathie ainsi que la curiosité du spectateur. C'est d'un côté la jeune fille induite à secourir le prisonnier par les instances d'un frère qui a sur le cœur tout ce qu'il doit à ce noble inconnu; de l'autre, ce jeune homme recevant d'abord des secours anonymes, avec un romanesque billet de femme, destiné seulement à les faire accepter, puis les messages d'une suivante vive et adroite, puis un portrait, puis une visite voilée, où la mystérieuse mantille finit par s'entr'ouvrir avec tout l'enchantement d'une exquise galanterie. La différence des nuances et des tons ne peut pas se mesurer dans tout ce qui est tenté pour correspondre en français à cette élégante gradation, particulièrement lorsque Mélisse vient se montrer à Dorante sous une coiffe de servante, comme sœur de sa soubrette, et qu'il la fait passer à son tour pour une petite lingère, de ses anciennes amies[799].
Il y a bien aussi dans l'original un valet bouffon qui a beaucoup de sympathie pour l'argent donné, qui fait sa cour à la soubrette avec une gaieté burlesque, et qui commente le mystère de la dame en mauvaise part, la supposant laide et vieille; mais en ce genre tout dépend de la mesure et du goût des plaisanteries, et par malheur le Jodelet (ou Cliton) de Corneille dégrade la scène et abaisse les rôles principaux par des plaisanteries souvent grossières, qu'on n'a point à reprocher au gracioso Limon.
Il était encore inévitable que la fatale loi des unités vint apporter chez nous bien des entraves au vrai développement du drame. L'action commence très-vivement dans l'original par le duel presque sans paroles de deux gentilshommes de Tolède, dont l'un tombe mort, et l'autre, pour s'enfuir, monte sur la mule de don Juan de Aguilar, qui en est descendu pour venir les séparer. Don Juan, trouvé près du mort, se voit arrêté avec son valet par les hommes de police. Rien de plus naturel que de supposer quelques journées d'intervalle pour les allées et venues de la suivante, et pour les avances successives de la jeune Castillane, qui aime et se fait aimer sin saber á quien. Il faut aussi admettre quelque intervalle pour les beaux engagements d'amitié qui se forment entre le prisonnier et ses deux protecteurs, savoir don Fernand, frère de la belle Leonarda, et don Luis de Ribera, l'illustre prétendant, peu agréé; il en faut enfin pour les démarches officieuses de ce dernier, qui obtient un ordre de libération. Vers la fin, il n'était pas indifférent à l'intérêt théâtral de supposer notre héros déjà parti de Tolède pour faire place aux prétentions plus anciennes de son ami; il convenait d'amener la jeune fille désespérée à s'en expliquer franchement, non pas en présence de tous les personnages, réunis en une scène dernière, comme chez Corneille, mais en tête-à-tête avec don Luis, lequel, vivement piqué d'honneur à son tour, se hâte de courir après son ami fugitif. Il le rejoint en poste, à moitié chemin entre Tolède et Madrid, et de là, comme il faut le ramener à sa dame avec toute l'autorité sévère d'un noble Castillan dont il a pu mettre en doute la grandeur d'âme (un Ribera y Guzman!), don Luis, en possession de la grâce officielle, se prévaut de son rôle pour lui enjoindre de le suivre, de retourner à sa prison à Tolède. Ces détails si attachants ne sont pas inutiles à connaître pour expliquer, sinon pour justifier, l'effet purement oratoire et subtil arrangé par Corneille, et que Voltaire traitait rigoureusement quand il disait[800]: «Ce refrain, Rentrez dans la prison dont vous vouliez sortir, est encore plus froid que le caractère de Philiste; et cette petite finesse anéantit tout le mérite que pouvait avoir Philiste en se sacrifiant pour son ami.» Il est certain que l'artifice énigmatique des paroles n'est pas aussi contourné dans l'original, où d'ailleurs l'action, par plus de mouvement et de puissance, fait de cet artifice une véritable beauté.
Une habitude ordinaire dans ces fables espagnoles, c'est le soin que mettent les auteurs à les compléter, sans craindre de les compliquer. Deux ou trois mariages ne sont jamais trop à la fin de ces comédies[801].
Il faut donc marier don Fernando, frère de doña Leonarda; pour cela est introduite une jeune Lisarda, un peu inconsidérée, qui a été cause du duel avec le querelleur don Pedro, mort au commencement de la pièce. Corneille n'avait point tort d'écarter cette figure légère et surabondante, ainsi que les petites complications qu'elle amène.
Ou lit au troisième acte de la comédie française[802] des stances qui ne sont point imitées de l'espagnol, mais dont l'idée a pu être suggérée par une émulation de luxe métrique, Lope ayant embelli sa pièce de trois sonnets et de quelques variétés de versification, où l'on distingue, à la troisième journée, deux tirades, très-bien faites, de récit et de complainte, en endechas, vers de cinq syllabes. Diverses parties de la diction de Corneille annoncent aussi beaucoup de soin, surtout les vers encore célèbres sur la sympathie[803], où, pour le dire en passant, se trouve une mention de l'Astrée de d'Urfé, correspondant de loin à la jolie scène espagnole où est mentionné le don Quichotte. Mais nous demeurons en peine de comprendre la supériorité que notre auteur attribue en général aux vers de la Suite sur ceux du Menteur[804], si ce jugement hasardé n'est pas un sophisme de consolation à l'usage du poëte, moins heureux au second essai qu'au premier. Toujours est-il que nous ne trouverions pas à citer ici de ces luttes brillantes de traduction et d'imitation comme celles qui se sont fait admirer dans la pièce précédente. Cela peut tenir en partie à la manière de Lope, plus glissante, d'un vol plus léger que celle d'Alarcon, et généralement moins adaptée aux allures de Corneille.
V.