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Œuvres de P. Corneille, Tome 01

P. CORNEILLE. (continued 5)

Reading edition

FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

LA VEUVE

COMÉDIE

1633

NOTICE.

Le Privilége de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au commencement de la même année.

Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille s'exprime dans sa Dédicace: «Madame, le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité, l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: A la Veuve de Monsieur Corneille, commence ainsi:

Clarice, un temps si long sans te montrer au jour M'a fait appréhender que le deuil du veuvage Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour;

ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce s'est fait beaucoup attendre.

Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait, qui, dans leur Histoire du théâtre françois (tome V, p. 43), placent l'ouvrage à l'année 1633.

L'édition originale a pour titre:

La Vefve ou le traistre trahy, comedie, à Paris, chez François Targa.... M.DC.XXXIV. Auec priuilege du Roy. Le second titre (ou le Traître trahi) a été supprimé à partir de 1644.

Le volume, de format in-8o, se compose de 20 feuillets non chiffrés et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.»

ÉPÎTRE.

A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].

Madame,

Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance, elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente, et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des forces de la nature: en effet, Madame, quelque difficulté que vous fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut: c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma vie,

MADAME, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Corneille.

AU LECTEUR[1234].

Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la subtilité de l'intrique, je ne t'invite point à la lecture de cette pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut que les sujets en fassent naître les occasions: autrement c'est en faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poëte, perdre celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poëte parle qu'il faut parler en poëte: Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez industrieuse. Tu y reconnoîtras trois sortes d'amours aussi extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris avec Florange, qui ne paroît point. Le plus beau de leurs entretiens est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop ordinaire sur le théâtre françois: l'une est trop rarement capable de beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son abandon, messéant à toute sorte de poëme, et particulièrement aux dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y seroient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité; mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces de théâtre qui me sont échappées[1235], en ayant réduit trois dans la contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode: et la première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je l'ai poussée dans le Clitandre jusques aux lieux où l'on peut aller dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles, j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières[1236]; mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface n'est déjà que trop longue pour une comédie.

HOMMAGES

ADRESSÉS A CORNEILLE, AU SUJET DE LA VEUVE, PAR DIVERS POËTES CONTEMPORAINS.

POUR LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE.

AUX DAMES.

Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles; Remarquez son éclat à travers de ses voiles; Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux, Souffrez le même affront que les autres[1237] des cieux. Orgueilleuses beautés que tout le monde estime, Qui prenez un pouvoir qui n'est pas légitime, Clarice vient au jour; votre lustre s'éteint; Il faut céder la place à celui de son teint, Et voir dedans ces vers une double merveille: La beauté de la Veuve, et l'esprit de Corneille. De Scudéry[1238] A MONSIEUR CORNEILLE, POËTE COMIQUE, SUR SA VEUVE. ÉPIGRAMME. Rare écrivain de notre France, Qui le premier des beaux esprits As fait revivre en tes écrits L'esprit de Plaute et de Térence, Sans rien dérober des douceurs De Mélite ni de ses sœurs, O Dieu! que ta Clarice est belle, Et que de veuves à Paris Souhaiteroient d'être comme elle, Pour ne manquer pas de maris! Mairet[1239]. A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE. Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants! Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents, Joints à sa majesté plus divine qu'humaine, Paroissent au théâtre avec tant de splendeur, Que Mélite, admirant cette belle germaine[1240], Confesse qu'elle doit l'hommage à sa grandeur. Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture A tant de ressemblance avecque la nature, Qu'en lisant tes écrits l'on croit voir des amants Dont la mourante voix naïvement propose Ou l'extrême bonheur ou les rudes tourments Qui furent le sujet de leur métamorphose. Fais-la donc imprimer, fais que sa déité Jour et nuit entretienne avecque privauté Ceux qui n'ont le moyen de la voir au théâtre; Car si Mélite a plu pour ses divins appas, Tout le monde sera de Clarice idolâtre, Qui jouit de beautés que Mélite n'a pas. Guérente. MADRIGAL POUR LA COMÉDIE DE LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE. A CLARICE. Clarice, la plus douce veine Qui sache le métier des vers Donne un portrait à l'univers De tes beautés et de ta peine; Et les traits du pinceau qui te font admirer Te dépeignent au vif si constante et si belle, Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle, Demande des autels pour te faire adorer. I. G. A. E. P. A MONSIEUR CORNEILLE. ÉLÉGIE. Pour te rendre justice autant que pour te plaire, Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire. Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal, Par la confession de ton propre rival. Pour un même sujet, même desir nous presse; Nous poursuivons tous deux une même maîtresse La gloire, cet objet des belles volontés, Préside également dessus nos libertés; Comme toi je la sers, et personne ne doute Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte. Mon espoir toutefois est décru chaque jour Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour. Je n'ai point le trésor de ces douces paroles Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles; Je vois que ton esprit, unique de son art, A des naïvetés plus belles que le fard, Que tes inventions ont des charmes étranges, Que leur moindre incident attire des louanges, Que par toute la France on parle de ton nom, Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom. Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie; Une jalouse peur l'a longtemps refroidie, Et depuis, cher rival, je serois rebuté De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté, Si cet ange mortel qui fait tant de miracles, Et dont tous les discours passent pour des oracles, Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers, N'aimoit ce que je fais et n'écoutoit mes vers. Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire; La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire, Et lui seul réveillant mon génie endormi Est cause qu'il te reste un si foible ennemi. Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses; Cet objet de nos vœux nous peut obliger tous, Et faire mille amants sans en faire un jaloux. Tel je te sais connoître et te rendre justice, Tel on me voit partout adorer ta Clarice. Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits; Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits; Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles, Elle ternit l'éclat de nos plus belles filles. J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis, Célimène a changé, ses attraits sont pâlis[1241]; Et tant d'autres beautés que l'on a tant vantées Sitôt qu'elle a paru se sont épouvantées. Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits, Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais. De Rotrou[1242]. A MONSIEUR CORNEILLE. De mille adorateurs Mélite est poursuivie; Ces autres belles sœurs le sont également; Clarice, quoique veuve, a surmonté l'envie Et fait de tout le monde un parti seulement. C. B. A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE ÉPIGRAMME. Ta veuve s'est assez cachée, Ne crains point de la mettre au jour; Tu sais bien qu'elle est recherchée Par les mieux sensés de la cour. Déjà des plus grands de la France, Dont elle est l'heureuse espérance, Les cœurs lui sont assujettis, Et leur amour est une preuve Qu'une si glorieuse Veuve Ne peut manquer de bons partis. Du Ryer, Parisien[1243]. AU MÊME, PAR LE MÊME. Que pour louer ta belle Veuve Chacun de son esprit donne une riche preuve, Qu'on voye en cent façons ses mérites tracés: Pour moi, je pense dire assez Quand je dis de cette merveille Qu'elle est sœur de Mélite et fille de Corneille. A MONSIEUR CORNEILLE. Belle Veuve adorée, Tu n'es pas demeurée Sans supports et sans gloire en la fleur de tes ans: Puisque ton cher Corneille A ta conduite veille, Tu ne peux redouter les traits des médisants. Bois-Robert[1244]. A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE. Cette belle Clarice à qui l'on porte envie Peut-elle être ta Veuve et que tu sois en vie? Quel accident étrange à ton bonheur est joint? Si jamais un auteur a vécu par son livre, En dépit de l'envie elle te fera vivre, Elle sera ta Veuve et tu ne mourras point. D'Ouville[1245]. A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE. ÉPIGRAMME. La Renommée est si ravie Des mignardises de tes vers, Qu'elle chante par l'univers L'immortalité de ta vie. Mais elle se trompe en un point, Et voici comme je l'épreuve: Un homme qui ne mourra point Ne peut jamais faire une Veuve. Quoique chacun en soit d'accord, Il faut bien que du ciel ce beau renom te vienne, Car je sais que tu n'es pas mort, Et toutefois j'adore et recherche la tienne. Claveret[1246]. MADRIGAL DU MÊME. Philiste en ses[1247] amours a dû craindre un rival, Puisque ta Veuve est la copie De ce charmant original A qui ta plume la dédie. Ton bel art nous peint l'une adorable à la cour; La nature a fait l'autre un miracle d'amour. Je sais bien que l'on nous figure L'art moins parfait que la nature; Mais laissant ces raisons à part, Je ne sais qui l'emporte, ou la nature ou l'art. Ta Veuve toutefois par sa douceur extrême Sait si bien celui de charmer, Qu'à la voir on la peut nommer Un original elle-même, Et toutes deux des ravissants accords[1248] D'un bel esprit et d'un beau corps. Claveret. A MONSIEUR CORNEILLE SUR L'IMPRESSION DE SA VEUVE. La veuve qui n'a d'autres soins Que de se tenir renfermée Et de qui l'on parle le moins, Est plus chaste et plus estimée; Mais celle que tu mets au jour Accroît son lustre et notre amour, Alors qu'elle se communique: Bien loin de se faire blâmer, Tant plus elle se rend publique Plus elle se fait estimer. J. Collardeau[1249]. POUR LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE. Bien que les amours des filles Soient vives et sans fard, florissantes, gentilles, Et que le pucelage ait des goûts si charmants, Cette Veuve, en dépit d'elles, Va posséder plus d'amants Qu'un million de pucelles. L. M. P. A MONSIEUR CORNEILLE. SONNET. Tous ces présomptueux dont les foibles esprits S'efforcent vainement de te suivre à la trace, Se trouvent à la fin des corneilles d'Horace[1250], Quand ils mettent au jour leurs comiques écrits. Ce style familier non encore entrepris, Ni connu de personne, a de si bonne grâce Du théâtre françois changé la vieille face, Que la scène tragique en a perdu le prix. Saint-Amant[1251], ne crains plus d'avouer ta patrie, Puisque ce Dieu des vers est né dans la Neustrie, Qui pour se rendre illustre à la postérité, Accomplit en nos jours l'incroyable merveille De cet oiseau fameux parmi l'antiquité, Nous donnant un Phénix sous le nom de Corneille. Du Petit-Val[1252]. A MONSIEUR CORNEILLE. SONNET. Mélite, qu'un miracle a fait venir des cieux, Les cœurs charmés à soi comme l'aimant attire; Mais c'est avec raison que tout le monde admire La Veuve qui n'a pas moins d'attraits dans les yeux. Faire parler les rois le langage des Dieux, Faire régner l'amour, accroître son empire, Peindre avec tant d'adresse un gracieux martyre, Fermer si puissamment la bouche aux envieux; Faire honneur à son temps, enseigner à notre âge A polir doucement son vers et son langage[1253], Corneille, c'est assez pour avoir des lauriers. Dessus le mont sacré, toujours tranquille et calme; Mais pour dire en un mot, de venir des derniers Et les surpasser tous, c'est emporter la palme. A MONSIEUR CORNEILLE. SIXAIN. Ce n'est rien d'avoir peint une vierge beauté, Mélite, vrai portrait de la divinité. La grâce de l'objet embellit la peinture Et conduit le pinceau qui ne s'égare pas; Mais de peindre une Veuve avec autant d'appas, C'est un effet de l'art qui passe la nature. Pillastre, avocat en parlement. A MONSIEUR CORNEILLE. ÉPIGRAMME. Toi que le Parnasse idolâtre, Et dont le vers doux et coulant Ne fait point voir sur le théâtre Les effets d'un bras violent, Esprit de qui les rares veilles Tous les ans font voir des merveilles Au-dessus de l'humain pouvoir, Reçois ces vers dont Villeneuve[1254], Ravi des beautés de ta Veuve, A fait hommage à ton savoir. A MONSIEUR CORNEILLE. Corneille, je suis amoureux De ta Veuve et de ta Mélite, Et leurs beautés et leur mérite Font naître tes vers et mes feux. Je veux que l'une soit pucelle; L'autre ici me semble si belle Qu'elle captive mes esprits, Et ce qui m'en plaît davantage, C'est que les traits de son visage Viennent de ceux de tes écrits. Marbeuf[1255]. A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE SIXAIN. On vante les exploits de ces mains valeureuses Qui font dans les combats des veuves malheureuses; Mais j'estime, pour moi, qu'il t'est plus glorieux D'avoir fait en nos cours une Veuve sans larmes, Et que l'on ne sauroit, sans t'être injurieux, Donner moins de lauriers à tes vers qu'à leurs armes. De Canon. A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE. SONNET. Corneille, que ta Veuve est pleine de beauté! Que tu l'as d'ornements et de grâce pourvue! Le plaisir de la voir tous mes sens diminue, Et trahir tant d'appas ce seroit lâcheté[1256]. Quoi que puisse à nos yeux offrir la nouveauté, Rien ne les peut toucher à l'égal de sa vue; Il n'est point de mortel, après l'avoir connue, Qui se puisse vanter de voir sa liberté[1257]. Admire le pouvoir qu'elle a sur mon esprit, Ne cherche point le nom de celui qui t'écrit, Qui jamais ne connut Apollon ni sa lyre. Ton mérite l'oblige à te donner ces vers, Et la douceur des tiens le force de te dire Qu'il n'est rien de si beau dedans tout l'univers. L. N. A MONSIEUR CORNEILLE EN FAVEUR DE SA VEUVE. Corneille, que ton chant est doux! Que ta plume a trouvé de gloire! Il n'est plus d'esprit parmi nous Dont tu n'emportes la victoire. Ce que tu feins a tant d'attraits Que les ouvrages plus parfaits N'ont rien d'égal à ton mérite[1258]; Et la Veuve que tu fais voir, Plus ravissante que Mélite, Montre l'excès de ton savoir. Burnel. A MONSIEUR CORNEILLE. Clarice est sans doute si belle Que Philiste n'a le pouvoir De goûter le bien de la voir, Sans devenir amoureux d'elle. Ses discours me font estimer Qu'on a plus de gloire à l'aimer[1259] Que de raison à s'en défendre, Et que les argus les plus grands, Pour y trouver de quoi reprendre, N'ont point d'yeux assez pénétrants. Apollon, qui par ses oracles A plus d'éclat qu'il n'eut jamais, Tient sur les deux sacrés sommets Tes vers pour autant de miracles; Et les plaisirs que ces neuf sœurs Trouvent dans les rares douceurs Que parfaitement tu leur donnes, Sont purs témoignages de foi Qu'au partage de leurs couronnes La plus digne sera pour toi. Marcel. A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA VEUVE. STANCES. Divin esprit, puissant génie, Tu vas produire en moi des miracles divers; Je n'ai jamais donné de louange infinie, Et je ne croyois plus pouvoir faire de vers. Il te falloit, pour m'y contraindre, Faire une belle Veuve et lui donner des traits Dont mon cœur amoureux peut[1260] se laisser atteindre; L'amour me fait rimer et louer ses attraits. Digne sujet de mille flammes, Incomparable Veuve, ornement de ce temps, Tu vas mettre du trouble et du feu dans les âmes, Faisant moins d'ennemis que de cœurs inconstants. Qui vit jamais tant de merveilles? Mes sens sont aujourd'hui l'un de l'autre envieux; Ton discours me ravit l'âme par les oreilles, Et ta beauté la veut arracher par les yeux. Quand on te voit, les plus barbares A tes charmes sans fard et tes naïfs appas Donneroient mille cœurs, et des choses plus rares S'ils en pouvoient avoir, pour ne te perdre pas. Lorsqu'on t'entend, les plus critiques Remarquent tes discours et font tous un serment De les faire observer pour des lois authentiques, Et de condamner ceux qui parlent autrement. Cher ami, pardon si ma Muse, Pour plaire à mon amour manque à notre amitié; Donnant tout à ta fille, elle a bien cette ruse De juger que tu dois en avoir la moitié. Prends donc en gré tant de franchise, Et ne t'étonne pas si ceci ne vaut rien. Par son désordre seul tu sauras ma surprise: Un cœur qui sait aimer ne s'exprime pas bien. Il me suffit que je me treuve Dans ce rang qui n'est pas à tout chacun permis, Des humbles serviteurs de ton aimable Veuve, Et de ceux que tu tiens pour tes meilleurs amis. Voille. STANCES SUR LES ŒUVRES DE MONSIEUR CORNEILLE. Corneille, occupant nos esprits, Fait voir par ces divins écrits Que nous vivions dans l'ignorance, Et je crois que tout l'univers Saura bientôt que notre France N'a que lui seul qui fait des vers. La nature tout à loisir A pris un extrême plaisir A créer ta veine animée, Et parlant ainsi que les Dieux, Le temps veut que la renommée T'aille publier en tous lieux. Apollon forma ton esprit, Et d'un soin merveilleux t'apprit Le moyen de charmer des hommes[1261]; Il t'a rendu par son métier L'oracle du siècle où nous sommes, Comme son unique héritier. Beaulieu. A LA VEUVE DE MONSIEUR CORNEILLE. SONNET. Clarice, un temps si long sans te montrer au jour M'a fait appréhender que le deuil du veuvage, Ayant terni l'éclat des traits de ton visage, T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour. Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour, Parlent de tes appas dans un tel avantage Qu'après eux tout l'orgueil des beautés de cet âge Doit tirer vanité de te faire la cour. Parois donc librement, sans craindre que tes charmes Te suscitent encor de nouvelles alarmes, Exposée aux efforts d'un second ravisseur; Puisque de la façon que tu te fais paroître, Chacun sans t'offenser peut se rendre ton maître, Comme depuis un an chacun l'est de ta sœur[1262]. A. C.

ARGUMENT.

Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint d'aimer sa sœur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisoit ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice à son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui avoit même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice à Philiste, il obtient de lui en récompense sa sœur Doris.

EXAMEN.

Cette comédie n'est pas plus régulière que Mélite en ce qui regarde l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique, avec cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cloris dans l'autre. Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui n'est pas si vague que dans Mélite, et a ses intervalles mieux porportionnés par cinq jours consécutifs. C'étoit un tempérament que je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre heures et cette étendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte, que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paroît en la dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire soupçonner l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont il ignore le retour. Il ne pouvoit être qu'environ midi quand il en a formé le dessein, puisque Célidan venoit de ramener Clarice (ce que vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu'à ce que j'ai remarqué de Tircis dans Mélite, c'est qu'il n'y a point de liaison de scènes, et par conséquent point de continuité d'action. Aussi on[1265] pourroit dire que ces scènes détachées qui sont placées l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant que l'autre finit.

Cette comédie peut faire connoître[1266] l'aversion naturelle que j'ai toujours eue pour les a parte. Elle m'en donnoit de belles occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois obligés par des considérations particulières de s'en rendre des témoignages mutuels. C'étoit un beau jeu pour ces discours à part, si fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues; cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble commencer par ces a parte, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur très-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle aye lieu de croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le vouloit prendre lui-même pour dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.

Le style n'est pas plus élevé ici que dans Mélite, mais il est plus net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement. L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe qu'Éraste de la sienne[1267].

ACTEURS.

PHILISTE, amant de Clarice.

ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris.

CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris.

CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste.

CHRYSANTE, mère de Doris.

DORIS, sœur de Philiste.

La Nourrice de Clarice.

GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268].

LYCAS, domestique de Philiste.

POLIMAS DORASTE, LISTOR, } domestiques de Clarice.

La scène est à Paris[1269].

LA VEUVE. COMÉDIE. ACTE I. SCÈNE PREMIÈRE. PHILISTE, ALCIDON. ALCIDON. J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270]; Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]: Mon cœur ne pourroit pas conserver tant de feu, S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu. Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice, 5 Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice. Il semble qu'à languir tes desirs sont contents, Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps. Quel fruit espères-tu de ta persévérance A la traiter toujours avec indifférence? 10 Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour, Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour? PHILISTE. Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272]. ALCIDON. Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]: Clarice avec raison prend pour stupidité 15 Ce ridicule effet de ta timidité. PHILISTE. Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie, Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie, Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi, Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi? 20 Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274], Apprends comme l'amour doit régler sa conduite. Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits, Offrir notre service au hasard d'un mépris, Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275], 25 Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies, Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant: Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant. Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare. Notre submission à l'orgueil la prépare. 30 Lui dire incontinent son pouvoir souverain, C'est mettre à sa rigueur les armes à la main. Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice, Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276]; Réglons sur son humeur toutes nos actions, 35 Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277], Tant que par la douceur d'une longue hantise Comme insensiblement elle se trouve prise. C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278], Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas. 40 Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige, Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279]. ALCIDON. Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]: Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau. Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie 45 Des fantasques raisons de ta philosophie: Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps, D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281], Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]! Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas 55 A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283]. PHILISTE. Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse, Si je n'eusse employé que la commune adresse, Puisqu'inégal de biens et de condition, Je ne pouvois prétendre à son affection. 60 ALCIDON. Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle, Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284], Et que ton froid silence et l'inégalité S'opposent tout ensemble à ta témérité. PHILISTE. Crois que de la façon dont j'ai su me conduire 65 Mon silence n'est pas en état de me nuire: Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285], Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi. Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286] Par où son cœur au mien à tous moments s'engage[1287]: 70 Des coups d'œil languissants, des souris ajustés, Des penchements de tête à demi concertés, Et mille autres douceurs aux seuls amants connues Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues, Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour.... 75 ALCIDON. Tout cela cependant sans lui parler d'amour? PHILISTE. Sans lui parler d'amour. ALCIDON. J'estime ta science; Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience. PHILISTE. Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288], A tes feux et les miens prudemment assortis; 80 Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile, Il te donne en ma sœur un naturel facile, Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289], Après m'avoir donné par où m'en faire aimer. ALCIDON. Mais il lui faut enfin découvrir ton courage. 85 PHILISTE. C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage: Cette vieille subtile a mille inventions Pour m'avancer au but de mes intentions; Elle m'avertira du temps que je dois prendre; Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre: 90 Adieu. ALCIDON. La confidence avec un bon ami Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi. PHILISTE. Un intérêt d'amour me prescrit ces limites: Ma maîtresse m'attend pour faire des visites Où je lui promis hier de lui prêter la main. 95 ALCIDON. Adieu donc, cher Philiste. PHILISTE. Adieu, jusqu'à demain. SCÈNE II. ALCIDON, la Nourrice. ALCIDON, seul[1290]. Vit-on jamais amant de pareille imprudence Faire avec son rival entière confidence[1291]? Simple, apprends que ta sœur n'aura jamais de quoi Asservir sous ses lois des gens faits comme moi; 100 Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice. Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice? LA NOURRICE. Tu le peux bien jurer. ALCIDON. Et notre ami rival[1292]? LA NOURRICE. Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal. ALCIDON. Tu lui promets pourtant. LA NOURRICE. C'est par où je l'amuse, 105 Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293]. ALCIDON. Je viens de le quitter[1294]. LA NOURRICE. Eh bien! que t'a-t-il dit? ALCIDON. Que tu veux employer pour lui tout ton crédit, Et que rendant toujours quelque petit service, Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice. 110 LA NOURRICE. Moindre qu'il ne présume. Et toi? ALCIDON. Je l'ai poussé A s'enhardir un peu plus que par le passé, Et découvrir son mal à celle qui le cause. LA NOURRICE. Pourquoi? ALCIDON. Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose Ce qu'il a dans le cœur beaucoup plus librement[1295]; 115 L'autre, que ta maîtresse après ce compliment Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire. LA NOURRICE. Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296] Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît; Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297], 120 Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298]. ALCIDON. Et lors? LA NOURRICE. Je te réponds de ce que tu chéris. Cependant continue à caresser Doris; Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299], 125 De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300]. ALCIDON. A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301] N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon: Tu rirois trop de voir comme je la cajole. LA NOURRICE. Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole? 130 ALCIDON. Cette jeune étourdie est si folle de moi, Quelle prend chaque mot pour article de foi; Et son frère, pipé du fard de mon langage, Qui croit que je soupire après son mariage, Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours; 135 Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours; Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble, J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble; Tantôt il faut du temps pour le consentement D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302]; 140 Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle. LA NOURRICE. Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303], S'il avoit découvert un si long entretien. Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien. ALCIDON. Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare. 145 LA NOURRICE. Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare. ALCIDON. Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent. LA NOURRICE. Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304]. SCÈNE III. CHRYSANTE, DORIS. CHRYSANTE. C'est trop désavouer une si belle flamme, Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme: 150 Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton cœur; Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur. Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,» C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie, Et que d'un même trait vos esprits sont blessés. 155 DORIS. Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez. Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse. Je me fais, comme lui, souvent toute de feux; Mais mon cœur se conserve, au point où je le veux, 160 Toujours libre, et qui garde une amitié sincère A celui qui voudra me prescrire une mère. CHRYSANTE. Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit. DORIS. Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit! Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance. 165 CHRYSANTE. Ne crains pas que je veuille user de ma puissance: Je croirois en produire un trop cruel effet, Si je te séparois d'un amant si parfait. DORIS. Vous le connoissez mal: son âme a deux visages, Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages. 170 Il a beau m'accabler de protestations, Je démêle aisément toutes ses fictions; Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]: Nous nous entre-payons d'une même monnoie; Et malgré nos discours, mon vertueux desir 175 Attend toujours celui que vous voudrez choisir: Votre vouloir du mien absolument dispose. CHRYSANTE. L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose. Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés, Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés. 180 DORIS. Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie; Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie. CHRYSANTE. Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306] Qu'un certain t'entretint assez paisiblement. DORIS. Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange? 185 CHRYSANTE. Lui-même. DORIS. Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange! Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint. Soit que quelque raison en secret le retînt[1307], Soit que son bel esprit me jugeât incapable De lui pouvoir fournir un entretien sortable, 190 Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308]; Il me mena danser deux fois sans me rien dire. CHRYSANTE. Mais ensuite[1309]? DORIS. La suite est digne qu'on l'admire[1310]. Mon baladin muet se retranche en un coin, 195 Pour faire mieux jouer la prunelle de loin; Après m'avoir de là longtemps considérée, Après m'avoir des yeux mille fois mesurée, Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment: «Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant.» 200 (Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.) Entendant ce haut style, aussitôt je seconde, Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir: «Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir.» Ce grand mot étouffa tout ce qu'il vouloit dire[1311], 205 Et pour toute réplique il se mit à sourire. Depuis il s'avisa de me serrer les doigts; Et retrouvant un peu l'usage de la voix, Il prit un de mes gants: «La mode en est nouvelle, Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle; 210 Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[1312]; Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré; L'amour, je vous assure, est une belle chose; Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose; La ville est en hiver tout autre que les champs; 215 Les charges à présent n'ont que trop de marchands; On n'en peut approcher.» CHRYSANTE. Mais enfin que t'en semble? DORIS. Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble, Ni qui mêle en discours tant de diversités. CHRYSANTE. Il est nouveau venu des universités, 220 Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père[1313], Sans deux successions que de plus il espère, Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui. DORIS. Aussi me contez-vous de beaux traits de visage. 225 CHRYSANTE. Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage? DORIS. Je douterois plutôt si je serois au sien. CHRYSANTE. Je sais qu'assurément il te veut force bien; Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314], Recevoir désormais un peu d'une autre sorte. 230 DORIS. Commandez seulement, Madame, et mon devoir Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir. CHRYSANTE. Ma fille, te voilà telle que je souhaite. Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite. Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours, 235 Au desçu[1315] d'un chacun a traité ces amours; Et puisqu'à mes desirs je te vois résolue, Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue. Au regard d'Alcidon tu dois continuer, Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]: 240 Il faut jouer au fin contre un esprit si double. DORIS. Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble. CHRYSANTE. Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout. DORIS. Madame, avisez-y: je vous remets le tout. CHRYSANTE. Rentre: voici Géron, de qui la conférence 245 Doit rompre, ou nous donner une entière assurance. SCÈNE IV. CHRYSANTE, GÉRON. CHRYSANTE. Ils se sont vus enfin. GÉRON. Je l'avois déjà su, Madame, et les effets ne m'en ont point déçu[1317], Du moins quant à Florange. CHRYSANTE. Eh bien! mais qu'est-ce encore? Que dit-il de ma fille? GÉRON. Ah! Madame, il l'adore! 250 Il n'a point encor vu de miracles pareils: Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils; L'enflure de son sein, un double petit monde; C'est le seul ornement de la machine ronde. L'amour à ses regards allume son flambeau, 255 Et souvent pour la voir il ôte son bandeau; Diane n'eut jamais une si belle taille; Auprès d'elle Vénus ne seroit rien qui vaille; Ce ne sont rien que lis et roses que son teint; Enfin de ses beautés il est si fort atteint.... 260 CHRYSANTE. Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318] Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie. GÉRON. Madame, je vous jure, il pèche innocemment, Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement. C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse? Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce[1319], Plus favorablement de son intention; Et pour mieux vous montrer où va sa passion, Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie, Vous ne lui direz pas cette supercherie).... 270 CHRYSANTE. Non, non. GÉRON. Vous savez donc les deux difficultés Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés[1320]? CHRYSANTE. Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre. GÉRON. «Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre, Si par dextérité tu n'en peux rien tirer, 275 Accorde tout plutôt que de plus différer. Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue, Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue.» Mais qu'en dit votre fille? CHRYSANTE. Elle suivra mon choix[1321], Et montre une âme prête à recevoir mes lois; 280 Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte: Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte, Et qu'elle s'accommode aux solides raisons Qui forment à présent les meilleures maisons. GÉRON. A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne[1322] Dégager ma parole, et vous donner la sienne? CHRYSANTE. Deux jours me suffiront, ménagés dextrement, Pour disposer mon fils à son contentement[1323]. Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse, Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse: 290 Assez d'occasions s'offrent aux amoureux. GÉRON. Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]! SCÈNE V. PHILISTE, CLARICE. PHILISTE. Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325], Et sembloit rendre hommage à vos rares mérites: Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez. 295 CLARICE. Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez De vous dire, à présent que nous faisons retraite, Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite. PHILISTE. Madame, toutefois elle a fait son pouvoir, Du moins en apparence, à vous bien recevoir[1326]. 300 CLARICE. Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle. PHILISTE. Sa compagnie étoit, ce me semble, assez belle. CLARICE. Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien! Deux filles possédoient seules ton entretien[1327]; Et leur orgueil, enflé par cette préférence, 305 De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance. PHILISTE. Ce reproche obligeant me laisse tout surpris: Avec tant de beautés, et tant de bons esprits, Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire[1328]. CLARICE. Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre[1329]: 310 Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu. PHILISTE. Celui que nous tenions me plaisoit à merveilles. CLARICE. Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles. PHILISTE. Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330], 315 Sur les vôtres mes yeux se portoient à tous coups, Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331] Mille et mille raisons d'un éternel hommage. CLARICE. O la subtile ruse! et l'excellent détour[1332] Sans doute une des deux te donne de l'amour; 320 Mais tu le veux cacher. PHILISTE. Que dites-vous, Madame[1333]? Un de ces deux objets captiveroit mon âme! Jugez-en mieux, de grâce, et croyez que mon cœur Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur. CLARICE. Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite 325 Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite, Elles dont les beautés captivent mille amants? PHILISTE. Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334], Et j'en ferois état, si le ciel m'eût fait naître D'un malheur assez grand pour ne vous pas connoître; Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez, Fait que je n'y remarque aucunes raretés[1335], Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible. CLARICE. On ne m'éblouit pas à force de flatter: 335 Revenons au propos que tu veux éviter[1336]. Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse; Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse.... PHILISTE. Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux, N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes vœux. 340 Si blessé des regards de quelque beau visage, Mon cœur de sa franchise avoit perdu l'usage.... CLARICE. Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu. PHILISTE. C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu, Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même. 345 Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337], Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est: Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît; A tout autre propos qu'à celui de sa flamme, Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme, 350 Son œil semble à regret nous donner ses regards, Et les jette à la fois souvent de toutes parts, Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée[1338] Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée; Mais auprès de l'objet qui possède son cœur, 355 Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur: Gai, complaisant, actif.... CLARICE. Enfin que veux-tu dire? PHILISTE. Que par ces actions que je viens de décrire, Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher, Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339]. 360 CLARICE. Pour faire un jugement d'une telle importance, Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance. Te verra-t-on demain? PHILISTE. Madame, en doutez-vous? Jamais commandements ne me furent si doux: Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340]; 365 Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie[1341]: Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342]. CLARICE. Si, comme tu le dis, dans le cœur des absents C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse, Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse[1343]. 370 PHILISTE. Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour Pour un sujet si haut les effets de l'amour. SCÈNE VI. CLARICE. Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre, Et ses desirs aux miens se font assez comprendre; Mais pour nous déclarer une si belle ardeur, 375 L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur. Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune, Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune! Égale à mon Philiste, il m'offriroit ses vœux, Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux, 380 Et ses discours pourroient forcer ma modestie A l'assurer bientôt de notre sympathie; Mais le peu de rapport de nos conditions Ote le nom d'amour à ses submissions; Et sous l'injuste loi de cette retenue, 385 Le remède me manque, et mon mal continue. Il me sert en esclave, et non pas en amant, Tant son respect s'oppose à mon contentement[1344]! Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire? Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire? 390 Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux, Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux. FIN DU PREMIER ACTE. ACTE II. SCÈNE PREMIÈRE. PHILISTE[1345]. Secrets tyrans de ma pensée, Respect, amour, de qui les lois D'un juste et fâcheux contre-poids 395 La tiennent toujours balancée, Que vos mouvements opposés[1346], Vos traits, l'un par l'autre brisés, Sont puissants à s'entre-détruire! Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur! 400 Et tandis que tous deux tâchent à me séduire, Que leur combat est rude au milieu de mon cœur! Moi-même je fais mon supplice A force de leur obéir[1347]; Mais le moyen de les haïr? 405 Ils viennent tous deux de Clarice; Ils m'en entretiennent tous deux, Et forment ma crainte et mes vœux[1348] Pour ce bel œil qui les fait naître; Et de deux flots divers mon esprit agité, 410 Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit paroître, Blâme sa retenue et sa témérité. Mon âme, dans cet esclavage, Fait des vœux qu'elle n'ose offrir; J'aime seulement pour souffrir; 415 J'ai trop et trop peu de courage: Je vois bien que je suis aimé, Et que l'objet qui m'a charmé Vit en de pareilles contraintes. Mon silence à ses feux fait tant de trahison, 420 Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes, Pour accroître son mal, je fuis ma guérison. Elle brûle, et par quelque signe Que son cœur s'explique avec moi[1349], Je doute de ce que je voi[1350], 425 Parce que je m'en trouve indigne. Espoir, adieu; c'est trop flatté: Ne crois pas que cette beauté Daigne avouer de telles flammes[1351]; Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher, 430 Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes, Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher. Pauvre amant, vois par son silence Qu'elle t'en commande un égal, Et que le récit de ton mal 435 Te convaincroit d'une insolence. Quel fantasque raisonnement! Et qu'au milieu de mon tourment Je deviens subtil à ma peine! Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux 440 Par un contraire effet change l'amour en haine[1352], Et malgré mon bonheur me rendre malheureux? Mais j'aperçois Clarice. O Dieux! si cette belle Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle! Du moins si sa nourrice a soin de nos amours, 445 C'est de moi qu'à présent doit être leur discours. Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353] A me couler sans bruit derrière cette porte[1354], Pour écouter de là, sans en être aperçu, En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu. 450 Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]: Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure, Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer[1356]. SCÈNE II. CLARICE, la Nourrice. CLARICE. Tu me veux détourner d'une seconde flamme, 455 Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme. Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[1357] La perte d'un mari que je puis réparer[1358]! Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse! N'avoir que des mépris pour les vœux qu'il m'adresse! 460 Le voir toujours languir dessous ma dure loi! Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi. LA NOURRICE. Madame, mon avis au vôtre ne résiste Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359]. Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois, 465 Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix. CLARICE. Brise là ce discours dont mon amour s'irrite: Philiste n'en voit point qui le passe en mérite. LA NOURRICE. Je ne remarque en lui rien que de fort commun, Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360]. 470 CLARICE. Que ton aveuglement en ce point est extrême! Et que tu connois mal et Philiste et moi-même, Si tu crois que l'excès de sa civilité Passe jamais chez moi pour importunité! LA NOURRICE. Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiége, 475 A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piége. CLARICE. Ce cavalier parfait, de qui je tiens le cœur, A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur. LA NOURRICE. Il aime votre bien, et non votre personne. CLARICE. Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne: 480 Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux, Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts. LA NOURRICE. La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse, Voudroient un successeur de plus haute noblesse. CLARICE. S'il précéda Philiste en vaines dignités[1361], 485 Philiste le devance en rares qualités; Il est né gentilhomme, et sa vertu répare Tout ce dont la fortune envers lui fut avare: Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362]. LA NOURRICE. Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir 490 Pour le considérer avec indifférence, Sans prendre pour mérite une fausse apparence, La raison feroit voir à vos yeux insensés Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez. Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363], 495 J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde: Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364], Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365]; Pratiquez-en quelque autre, et désintéressée Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée; 500 Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien, Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien. CLARICE. Exercer contre moi de si noirs artifices! Donner à mon amour de si cruels supplices! Trahir tous mes desirs! éteindre un feu si beau[1366]! 505 Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau. Fais venir cet amant: dussé-je la première[1367] Lui faire de mon cœur une ouverture entière, Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368] Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi. 510 LA NOURRICE. Ne précipitez point ce que le temps ménage; Vous pourrez à loisir éprouver son courage. CLARICE. Ne m'importune plus de tes conseils maudits, Et sans me répliquer fais ce que je te dis. SCÈNE III. PHILISTE,la Nourrice. PHILISTE. Je te ferai cracher cette langue traîtresse. 515 Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse, Détestable sorcière? LA NOURRICE. Eh bien, quoi? qu'ai-je fait? PHILISTE. Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait[1369]? LA NOURRICE. Quel forfait? PHILISTE. Peut-on voir lâcheté plus hardie? Joindre encor l'impudence à tant de perfidie! 520 LA NOURRICE. Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison? PHILISTE. Est-ce ainsi qu'on le tient? LA NOURRICE. Parlons avec raison: Que t'avois-je promis? PHILISTE. Que de tout ton possible Tu rendrois ta maîtresse à mes desirs sensible, Et la disposerois à recevoir mes vœux. 525 LA NOURRICE. Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux[1370]? PHILISTE. Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite. LA NOURRICE. Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite, Jeune et simple novice en matière d'amour, Qui ne saurois comprendre encore un si bon tour. 530 Flatter de nos discours les passions des dames[1371], C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes; C'est traiter lourdement un délicat effet; C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait[1372]: Moi, qui de ce métier ai la haute science, 535 Et qui pour te servir brûle d'impatience, Par un chemin plus court qu'un propos complaisant, J'ai su croître sa flamme en la contredisant; J'ai su faire éclater, mais avec violence[1373], Un amour étouffé sous un honteux silence, 540 Et n'ai pas tant choqué que piqué ses desirs, Dont la soif irritée avance tes plaisirs. PHILISTE. A croire ton babil, la ruse est merveilleuse[1374]; Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse. LA NOURRICE. Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés. 545 La raison et l'amour sont ennemis jurés; Et lorsque ce dernier dans un esprit commande, Il ne peut endurer que l'autre le gourmande: Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit; Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit. 550 Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[1375] Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles: Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus? Entrez, on vous attend; ces discours superflus Reculent votre bien, et font languir Clarice. 555 Allez, allez cueillir les fruits de mon service: Usez bien de votre heur et de l'occasion. PHILISTE. Soit une vérité, soit une illusion Que ton esprit adroit emploie à ta défense[1376], Le mien de tes discours plus outre ne s'offense, 560 Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait, Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet[1377]. LA NOURRICE. Que de propos perdus! Voyez l'impatiente Qui ne peut plus souffrir une si longue attente. SCÈNE IV. CLARICE, PHILISTE, la Nourrice. CLARICE. Paresseux, qui tardez si longtemps à venir, 565 Devinez la façon dont je veux vous punir. PHILISTE. M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue? CLARICE. Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue: Vous bannir de mes yeux! une si dure loi Feroit trop retomber le châtiment sur moi, 570 Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même. PHILISTE. L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime. CLARICE. Aussi, que savez-vous si vos perfections Ne vous ont rien acquis sur mes affections? PHILISTE. Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnoître 575 Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître. CLARICE. N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés, Pour vous priser de bouche autant que vous valez? Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites? Demeurez avec moi d'accord de vos mérites; 580 Laissez-moi me flatter de cette vanité, Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté, Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible, Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible: Une si douce erreur tâche à s'autoriser; 585 Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser? PHILISTE. Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, Madame, Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme. Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets Se donnent leur supplice en demeurant secrets. 590 Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire[1378]; Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire; Et près de votre objet, mon unique vainqueur, Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon cœur. En vain j'avois appris que la seule espérance[1379] 595 Entretenoit l'amour dans la persévérance: J'aime sans espérer, et mon cœur enflammé[1380] A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé. L'amour devient servile, alors qu'il se dispense A n'allumer ses feux que pour la récompense. 600 Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer, Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer. CLARICE. Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes, Préviendra tes desirs et tes justes demandes. Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps[1381] 605 Qu'un aveu mutuel rende nos vœux contents. Donnons-leur, je te prie, une entière assurance; Vengeons-nous à loisir de notre indifférence, Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs Où sa fausse couleur avoit réduit nos cœurs. 610 PHILISTE. Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte[1382]. CLARICE. Quelle façon étrange! En me voyant brûler, Tu t'obstines encore à le dissimuler; Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte[1383] 615 De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte: Tu le vois cependant avec pleine clarté[1384], Et veux douter encor de cette vérité? PHILISTE. Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable[1385] Me surprend, me confond, me paroît incroyable. 620 Madame, est-il possible? et me puis-je assurer D'un bien à quoi mes vœux n'oseroient aspirer? CLARICE. Cesse de me tuer par cette défiance. Qui pourroit des mortels troubler notre alliance? Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions, 625 Dont j'aye à prendre l'ordre en mes affections[1386]? Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne, Ne puis-je disposer de ce que je te donne[1387]? PHILISTE. N'ayant jamais été digne d'un tel honneur, J'ai de la peine encore à croire mon bonheur. 630 CLARICE. Pour t'obliger enfin à changer de langage, Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage, Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux, T'attend pour enchaîner et ton bras et tes vœux; Viens le querir, et prendre avec moi la journée 635 Qui termine bientôt notre heureux hyménée[1388]. PHILISTE. C'est dont vos seuls avis se doivent consulter: Trop heureux, quant à moi, de les exécuter! LA NOURRICE, seule. Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre. 640 De vos prétentions Alcidon averti[1389] Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti[1390]. Je lui vais bien donner de plus sûres adresses Que d'amuser Doris par de fausses caresses; Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour: 645 Au lieu de la duper avec ce feint-amour, Elle-même le dupe, et lui rendant son change[1391], Lui promet un amour qu'elle garde à Florange[1392]: Ainsi, de tous côtés primé par un rival, Ses affaires sans moi se porteroient fort mal. 650 SCÈNE V. ALCIDON, DORIS. ALCIDON. Adieu, mon cher souci, sois sûre que mon âme Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme. DORIS. Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu. Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu: C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence. 655 De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance[1393], Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir. ALCIDON. Je t'explique si mal le feu qui me consume[1394], Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume. 660 Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit; Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit: J'en hais les vains efforts de ma langue grossière, Qui manquent de justesse en si belle matière, Et ne répondant point aux mouvements du cœur, 665 Te découvrent si peu le fond de ma langueur. Doris, si tu pouvois lire dans ma pensée, Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée[1395], Tu verrois un brasier bien autre et bien plus grand[1396] Qu'en ces foibles devoirs que ma bouche te rend. 670 DORIS. Si tu pouvois aussi pénétrer mon courage, Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage[1397], Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs Ne te sembleroit plus que de tristes froideurs. Ton amour et le mien ont faute de paroles. 675 Par un malheur égal ainsi tu me consoles; Et de mille défauts me sentant accabler, Ce m'est trop d'heur qu'un d'eux me fait te ressembler. ALCIDON. Mais quelque ressemblance entre nous qui survienne, Ta passion n'a rien qui ressemble à la mienne, 680 Et tu ne m'aimes pas de la même façon. DORIS. Si tu m'aimes encor, quitte un si faux soupçon[1398]; Tu douterois à tort d'une chose trop claire; L'épreuve fera foi comme j'aime à te plaire. Je meurs d'impatience, attendant l'heureux jour 685 Qui te montre quel est envers toi mon amour; Ma mère en ma faveur brûle de même envie. ALCIDON. Hélas! ma volonté sous un autre asservie[1399], Dont je ne puis encore à mon gré disposer, Fait que d'un tel bonheur je ne saurois user. 690 Je dépends d'un vieil oncle, et s'il ne m'autorise, Je ne te fais qu'en vain le don de ma franchise[1400]; Tu sais que tout son bien ne regarde que moi, Et qu'attendant sa mort je vis dessous sa loi. Mais nous le gagnerons, et mon humeur accorte 695 Sait comme il faut avoir les hommes de sa sorte: Un peu de temps fait tout. DORIS. Ne précipite rien. Je connois ce qu'au monde aujourd'hui vaut le bien. Conserve ce vieillard; pourquoi te mettre en peine, A force de m'aimer, de t'acquérir sa haine? 700 Ce qui te plaît m'agrée; et ce retardement, Parce qu'il vient de toi, m'oblige infiniment. ALCIDON. De moi! C'est offenser une pure innocence. Si l'effet de mes vœux n'est pas en ma puissance[1401], Leur obstacle me gêne autant ou plus que toi. 705 DORIS. C'est prendre mal mon sens; je sais quelle est ta foi. ALCIDON. En veux-tu par écrit une entière assurance[1402]? DORIS. Elle m'assure assez de ta persévérance; Et je lui ferois tort d'en recevoir d'ailleurs Une preuve plus ample ou des garants meilleurs[1403]. 710 ALCIDON. Je l'apporte demain, pour mieux faire connoître.... DORIS. J'en crois si fortement ce que j'en vois paroître, Que c'est perdre du temps que de plus en parler. Adieu; va désormais où tu voulois aller. Si pour te retenir j'ai trop peu de mérite, 715 Souviens-toi pour le moins que c'est moi qui te quitte[1404]. ALCIDON[1405]. Ce brusque adieu m'étonne, et je n'entends pas bien.... SCÈNE VI. La Nourrice, ALCIDON. LA NOURRICE. Je te prends au sortir d'un plaisant entretien. ALCIDON. Plaisant, de vérité, vu que mon artifice Lui raconte les vœux que j'envoie à Clarice; 720 Et de tous mes soupirs, qui se portent plus loin, Elle se croit l'objet, et n'en est que témoin. LA NOURRICE. Ainsi ton feu se joue? ALCIDON. Ainsi quand je soupire, Je la prends pour une autre, et lui dis mon martyre[1406]; Et sa réponse, au point que je puis souhaiter[1407], 725 Dans cette illusion a droit de me flatter. LA NOURRICE. Elle t'aime? ALCIDON. Et de plus, un discours équivoque Lui fait aisément croire un amour réciproque. Elle se pense belle, et cette vanité L'assure imprudemment de ma captivité; 730 Et comme si j'étois des amants ordinaires, Elle prend sur mon cœur des droits imaginaires, Cependant que le sien sent tout ce que je feins[1408], Et vit dans les langueurs dont à faux je me plains. LA NOURRICE. Je te réponds que non. Si tu n'y mets remède, 735 Avant qu'il soit trois jours Florange la possède[1409]. ALCIDON. Et qui t'en a tant dit? LA NOURRICE. Géron m'a tout conté; C'est lui qui sourdement a conduit ce traité[1410]. ALCIDON. C'est ce qu'en mots obscurs son adieu vouloit dire. Elle a cru me braver, mais je n'en fais que rire; 740 Et comme j'étois las de me contraindre tant, La coquette qu'elle est m'oblige en me quittant. Ne m'apprendras-tu point ce que fait ta maîtresse? LA NOURRICE. Elle met ton agente au bout de sa finesse. Philiste assurément tient son esprit charmé: 745 Je n'aurois jamais cru qu'elle l'eût tant aimé[1411]. ALCIDON. C'est à faire à du temps. LA NOURRICE. Quitte cette espérance: Ils ont pris l'un de l'autre une entière assurance, Jusqu'à s'entre-donner la parole et la foi. ALCIDON. Que tu demeures froide en te moquant de moi! 750 LA NOURRICE. Il n'est rien de si vrai; ce n'est point raillerie. ALCIDON. C'est donc fait d'Alcidon! Nourrice, je te prie.... LA NOURRICE. Rien ne sert de prier; mon esprit épuisé[1412] Pour divertir[1413] ce coup n'est point assez rusé. Je n'en sais qu'un moyen, mais je ne l'ose dire[1414]. 755 ALCIDON. Dépêche, ta longueur m'est un second martyre. LA NOURRICE. Clarice, tous les soirs, rêvant à ses amours, Seule dans son jardin fait trois ou quatre tours. ALCIDON. Et qu'a cela de propre à reculer ma perte? La Nourrice. Je te puis en tenir la fausse porte ouverte[1415]. 760 Aurois-tu du courage assez pour l'enlever? Alcidon. Oui, mais il faut retraite après où me sauver[1416]; Et je n'ai point d'ami si peu jaloux de gloire Que d'être partisan d'une action si noire. Si j'avois un prétexte, alors je ne dis pas 765 Que quelqu'un abusé n'accompagnât mes pas. La Nourrice. On te vole Doris, et ta feinte colère[1417] Manqueroit de prétexte à quereller son frère! Fais-en sonner partout un faux ressentiment: Tu verras trop d'amis s'offrir aveuglément, 770 Se prendre à ces dehors, et sans voir dans ton âme, Vouloir venger l'affront qu'aura reçu ta flamme. Sers-toi de leur erreur, et dupe-les si bien.... Alcidon. Ce prétexte est si beau que je ne crains plus rien. La Nourrice. Pour ôter tout soupçon de notre intelligence, 775 Ne faisons plus ensemble aucune conférence, Et viens quand tu pourras: je t'attends dès demain. Alcidon. Adieu; je tiens le coup, autant vaut, dans ma main. FIN DU SECOND ACTE. ACTE III. SCÈNE PREMIÈRE. CÉLIDAN, ALCIDON. CÉLIDAN. Ce n'est pas que j'excuse ou la sœur, ou le frère, Dont l'infidélité fait naître ta colère; 780 Mais, à ne point mentir, ton dessein à l'abord N'a gagné mon esprit qu'avec un peu d'effort. Lorsque tu m'as parlé d'enlever sa maîtresse, L'honneur a quelque temps combattu ma promesse: Ce mot d'enlèvement me faisoit de l'horreur; 785 Mes sens, embarrassés dans cette vaine erreur, N'avoient plus la raison de leur intelligence. En plaignant ton malheur, je blâmois ta vengeance, Et l'ombre d'un forfait, amusant ma pitié, Retardoit les effets dus à notre amitié[1418]. 790 Pardonne un vain scrupule à mon âme inquiète; Prends mon bras pour second, mon château pour retraite. Le déloyal Philiste, en te volant ton bien, N'a que trop mérité qu'on le prive du sien: Après son action la tienne est légitime; 795 Et l'on venge sans honte un crime par un crime[1419]. ALCIDON. Tu vois comme il me trompe, et me promet sa sœur Pour en faire sous main Florange possesseur[1420]. Ah ciel! fut-il jamais un si noir artifice? Il lui fait recevoir mes offres de service; 800 Cette belle m'accepte, et fier de son aveu[1421], Je me vante partout du bonheur de mon feu. Cependant il me l'ôte, et par cette pratique, Plus mon amour est su, plus ma honte est publique. CÉLIDAN. Après sa trahison, vois ma fidélité: 805 Il t'enlève un objet que je t'avois quitté. Ta Doris fut toujours la reine de mon âme; J'ai toujours eu pour elle une secrète flamme, Sans jamais témoigner que j'en étois épris, Tant que tes feux ont pu te promettre ce prix; 810 Mais je te l'ai quittée, et non pas à Florange. Quand je t'aurai vengé, contre lui je me venge, Et je lui fais savoir que jusqu'à mon trépas[1422], Tout autre qu'Alcidon ne l'emportera pas. ALCIDON. Pour moi donc à ce point ta contrainte est venue! 815 Que je te veux de mal[1423] de cette retenue! Est-ce ainsi qu'entre amis on vit à cœur ouvert? CÉLIDAN. Mon feu, qui t'offensoit, est demeuré couvert; Et si cette beauté malgré moi l'a fait naître, J'ai su pour ton respect l'empêcher de paroître. 820 ALCIDON. Hélas! tu m'as perdu, me voulant obliger; Notre vieille amitié m'en eût fait dégager[1424]. Je souffre maintenant la honte de sa perte, Et j'aurois eu l'honneur de te l'avoir offerte, De te l'avoir cédée, et réduit mes desirs 825 Au glorieux dessein d'avancer tes plaisirs. Faites, Dieux tout-puissants, que Philiste se change[1425], Et l'inspirant bientôt de rompre avec Florange, Donnez-moi le moyen de montrer qu'à mon tour Je sais pour un ami contraindre mon amour[1426]. 830 CÉLIDAN. Tes souhaits arrivés, nous t'en verrions dédire; Doris sur ton esprit reprendroit son empire: Nous donnons aisément ce qui n'est plus à nous. ALCIDON. Si j'y manquois, grands Dieux! je vous conjure tous D'armer contre Alcidon vos dextres vengeresses. 835 CÉLIDAN. Un ami tel que toi m'est plus que cent maîtresses; Il n'y va pas de tant; résolvons seulement Du jour et des moyens de cet enlèvement. ALCIDON. Mon secret n'a besoin que de ton assistance. Je n'ai point lieu de craindre aucune résistance[1427]: 840 La beauté dont mon traître adore les attraits[1428] Chaque soir au jardin va prendre un peu de frais; J'en ai su de lui-même ouvrir la fausse porte; Étant seule, et de nuit, le moindre effort l'emporte. Allons-y dès ce soir: le plus tôt vaut le mieux; 845 Et surtout déguisés, dérobons à ses yeux, Et de nous, et du coup, l'entière connoissance. CÉLIDAN. Si Clarice une fois est en notre puissance, Crois que c'est un bon gage à moyenner l'accord, Et rendre, en le faisant, ton parti le plus fort[1429]. 850 Mais pour la sûreté d'une telle surprise[1430], Aussitôt que chez moi nous pourrons l'avoir mise, Retournons sur nos pas, et soudain effaçons Ce que pourroit l'absence engendrer de soupçons. ALCIDON. Ton salutaire avis est la même prudence; 855 Et déjà je prépare une froide impudence A m'informer demain, avec étonnement, De l'heure et de l'auteur de cet enlèvement. CÉLIDAN. Adieu; j'y vais mettre ordre. ALCIDON. Estime qu'en revanche Je n'ai goutte de sang que pour toi je n'épanche. 860 SCÈNE II. ALCIDON[1431]. Bons Dieux! que d'innocence et de simplicité! Ou pour la mieux nommer, que de stupidité, Dont le manque de sens se cache et se déguise Sous le front spécieux d'une sotte franchise! Que Célidan est bon! que j'aime sa candeur! 865 Et que son peu d'adresse oblige mon ardeur! Oh! qu'il n'est pas de ceux dont l'esprit à la mode A l'humeur d'un ami jamais ne s'accommode, Et qui nous font souvent cent protestations, Et contre les effets ont mille inventions! 870 Lui, quand il a promis, il meurt qu'il n'effectue, Et l'attente déjà de me servir le tue. J'admire cependant par quel secret ressort Sa fortune et la mienne ont cela de rapport, Que celle qu'un ami nomme ou tient sa maîtresse 875 Est l'objet qui tous deux au fond du cœur nous blesse, Et qu'ayant comme moi caché sa passion, Nous n'avons différé que de l'intention, Puisqu'il met pour autrui son bonheur en arrière[1432], Et pour moi.... SCÈNE III. PHILISTE, ALCIDON. PHILISTE. Je t'y prends, rêveur. ALCIDON. Oui, par derrière. C'est d'ordinaire ainsi que les traîtres en font. PHILISTE. Je te vois accablé d'un chagrin si profond, Que j'excuse aisément ta réponse un peu crue. Mais que fais-tu si triste au milieu d'une rue? Quelque penser fâcheux te servoit d'entretien? 885 ALCIDON. Je revois que le monde en l'âme ne vaut rien, Du moins pour la plupart; que le siècle où nous sommes[1433] A bien dissimuler met la vertu des hommes; Qu'à peine quatre mots se peuvent échapper[1434] Sans quelque double sens afin de nous tromper; 890 Et que souvent de bouche un dessein se propose, Cependant que l'esprit songe à toute autre chose. PHILISTE. Et cela t'affligeoit? Laissons courir le temps, Et malgré ses abus, vivons toujours contents[1435]. Le monde est un chaos, et son désordre excède 895 Tout ce qu'on y voudroit apporter de remède. N'ayons l'œil, cher ami, que sur nos actions; Aussi, bien, s'offenser de ses corruptions, A des gens comme nous ce n'est qu'une folie. Mais pour te retirer de ta mélancolie[1436], 900 Je te veux faire part de mes contentements. Si l'on peut en amour s'assurer aux serments, Dans trois jours au plus tard, par un bonheur étrange, Clarice est à Philiste. ALCIDON. Et Doris, à Florange. PHILISTE. Quelque soupçon frivole en ce point te déçoit[1437]; 905 J'aurai perdu la vie avant que cela soit. ALCIDON. Voilà faire le fin de fort mauvaise grâce: Philiste, vois-tu bien, je sais ce qui se passe. PHILISTE. Ma mère en a reçu, de vrai, quelque propos[1438], Et voulut hier au soir m'en toucher quelques mots. 910 Les femmes de son âge ont ce mal ordinaire De régler sur les biens une pareille affaire[1439]: Un si honteux motif leur fait tout décider, Et l'or qui les aveugle a droit de les guider: Mais comme son éclat n'éblouit point mon âme[1440], 915 Que je vois d'un autre œil ton mérite et ta flamme, Je lui fis bien savoir que mon consentement Ne dépendroit jamais de son aveuglement, Et que jusqu'au tombeau, quant à cet hyménée, Je maintiendrois la foi que je t'avois donnée. 920 Ma sœur accortement feignoit de l'écouter; Non pas que son amour n'osât lui résister, Mais elle vouloit bien qu'un peu de jalousie[1441] Sur quelque bruit léger piquât ta fantaisie: Ce petit aiguillon quelquefois, en passant, 925 Réveille puissamment un amour languissant. ALCIDON. Fais à qui tu voudras ce conte ridicule. Soit que ta sœur l'accepte, ou qu'elle dissimule, Le peu que j'y perdrai ne vaut pas m'en fâcher[1442]. Rien de mes sentiments ne sauroit approcher 930 Comme alors qu'au théâtre on nous fait voir Mélite, Le discours de Cloris, quand Philandre la quitte[1443]: Ce qu'elle dit de lui, je le dis de ta sœur, Et je la veux traiter avec même douceur. Pourquoi m'aigrir contre elle? En cet indigne change, 935 Le beau choix qu'elle fait la punit et me venge[1444]; Et ce sexe imparfait, de soi-même ennemi[1445], Ne posséda jamais la raison qu'à demi. J'aurois tort de vouloir qu'elle en eût davantage; Sa foiblesse la force à devenir volage. 940 Je n'ai que pitié d'elle en ce manque de foi; Et mon courroux entier se réserve pour toi, Toi qui trahis ma flamme après l'avoir fait naître, Toi qui ne m'es ami qu'afin d'être plus traître, Et que tes lâchetés tirent de leur excès[1446], 945 Par ce damnable appas, un facile succès. Déloyal! ainsi donc de ta vaine promesse Je reçois mille affronts au lieu d'une maîtresse; Et ton perfide cœur, masqué jusqu'à ce jour, Pour assouvir ta haine alluma mon amour! 950 PHILISTE. Ces soupçons dissipés par des effets contraires, Nous renouerons bientôt une amitié de frères. Puisse dessus ma tête éclater à tes yeux Ce qu'a de plus mortel la colère des cieux, Si jamais ton rival a ma sœur sans ma vie! 955 A cause de son bien ma mère en meurt d'envie[1447]; Mais malgré.... ALCIDON. Laisse là ces propos superflus: Ces protestations ne m'éblouissent plus; Et ma simplicité, lasse d'être dupée, N'admet plus de raisons qu'au bout de mon épée. 960 PHILISTE. Étrange impression d'une jalouse erreur, Dont ton esprit atteint ne suit que sa fureur! Eh bien! tu veux ma vie, et je te l'abandonne; Ce courroux insensé qui dans ton cœur bouillonne, Contente-le par là, pousse, mais n'attends pas 965 Que par le tien je veuille éviter mon trépas. Trop heureux que mon sang puisse te satisfaire, Je le veux tout donner au seul bien de te plaire. Toujours à ces défis j'ai couru sans effroi[1448]; Mais je n'ai point d'épée à tirer contre toi. 970 ALCIDON. Voilà bien déguiser un manque[1449] de courage[1450]. PHILISTE. C'est presser un peu trop qu'aller jusqu'à l'outrage. On n'a point encor vu que ce manque de cœur M'ait rendu le dernier où vont les gens d'honneur. Je te veux bien ôter tout sujet de colère; 975 Et quoi que de ma sœur ait résolu ma mère, Dût mon peu de respect irriter tous les Dieux, J'affronterai Géron et Florange à ses yeux. Mais après les efforts de cette déférence[1451], Si tu gardes encor la même violence, 980 Peut-être saurons-nous apaiser autrement Les obstinations de ton emportement. ALCIDON, seul. Je crains son amitié plus que cette menace: Sans doute il va chasser Florange de ma place. Mon prétexte est perdu, s'il ne quitte ces soins[1452]: 985 Dieux! qu'il m'obligeroit de m'aimer un peu moins! SCÈNE IV. CHRYSANTE, DORIS. CHRYSANTE. Je meure, mon enfant, si tu n'es admirable! Et ta dextérité me semble incomparable: Tu mérites de vivre après un si beau tour[1453]. DORIS. Croyez-moi qu'Alcidon n'en sait guère en amour; 990 Vous n'eussiez pu m'entendre, et vous garder de rire[1454]. Je me tuois moi-même à tous coups de lui dire Que mon âme pour lui n'a que de la froideur, Et que je lui ressemble en ce que notre ardeur Ne s'explique à tous deux point du tout par la bouche[1455]; Enfin que je le quitte. CHRYSANTE. Il est donc une souche, S'il ne peut rien comprendre à ces naïvetés. Peut-être y mêlois-tu quelques obscurités? DORIS. Pas une; en mots exprès je lui rendois son change[1456], Et n'ai couvert mon jeu qu'au regard de Florange[1457]. 1000 CHRYSANTE. De Florange! et comment en osois-tu parler? DORIS. Je ne me trouvois pas d'humeur à rien celer; Mais nous nous sûmes lors jeter sur l'équivoque. CHRYSANTE. Tu vaux trop. C'est ainsi qu'il faut, quand on se moque, Que le moqué toujours sorte fort satisfait[1458]; 1005 Ce n'est plus autrement qu'un plaisir imparfait, Qui souvent malgré nous se termine en querelle. DORIS. Je lui prépare encore une ruse nouvelle[1459] Pour la première fois qu'il m'en viendra conter. CHRYSANTE. Mais pour en dire trop tu pourras tout gâter[1460]. 1010 DORIS. N'en ayez pas de peur. CHRYSANTE. Quoi que l'on se propose, Assez souvent l'issue.... DORIS. On vous veut quelque chose, Madame, je vous laisse. CHRYSANTE. Oui, va-t'en; il vaut mieux Que l'on ne traite point cette affaire à tes yeux. SCÈNE V. CHRYSANTE, GÉRON. CHRYSANTE. Je devine à peu près le sujet qui t'amène; 1015 Mais, sans mentir, mon fils me donne un peu de peine, Et s'emporte si fort en faveur d'un ami, Que je n'ai su gagner son esprit qu'à demi. Encore une remise; et que tandis Florange Ne craigne aucunement qu'on lui donne le change[1461]; 1020 Moi-même j'ai tant fait que ma fille aujourd'hui (Le croirois-tu, Géron?) a de l'amour pour lui. GÉRON. Florange, impatient de n'avoir pas encore L'entier et libre accès vers l'objet qu'il adore, Ne pourra consentir à ce retardement. 1025 CHRYSANTE. Le tout en ira mieux pour son contentement. Quel plaisir aura-t-il auprès de sa maîtresse, Si mon fils ne l'y voit que d'un œil de rudesse, Si sa mauvaise humeur ne daigne lui parler[1462], Ou ne lui parle enfin que pour le quereller? 1030 GÉRON. Madame, il ne faut point tant de discours frivoles; Je ne fus jamais homme à porter des paroles, Depuis que j'ai connu qu'on ne les peut tenir; Si monsieur votre fils.... CHRYSANTE. Je l'aperçois venir. GÉRON. Tant mieux. Nous allons voir s'il dédira sa mère. 1035 CHRYSANTE. Sauve-toi; ses regards ne sont que de colère. SCÈNE VI. CHRYSANTE, PHILISTE, GÉRON, LYCAS[1463]. PHILISTE. Te voilà donc ici, peste du bien public, Qui réduis les amours en un sale trafic! Va pratiquer ailleurs tes commerces infâmes. Ce n'est pas où je suis que l'on surprend des femmes. 1040 GÉRON. Vous me prenez à tort pour quelque suborneur[1464]? Je ne sortis jamais des termes de l'honneur; Et Madame elle-même a choisi cette voie[1465]. PHILISTE, lui donnant des coups de plat d'épée. Tiens, porte ce revers à celui qui t'envoie; Ceux-ci seront pour toi. SCÈNE VII. CHRYSANTE, PHILISTE, LYCAS. CHRYSANTE. Mon fils, qu'avez-vous fait? 1045 PHILISTE. J'ai mis, grâces aux Dieux, ma promesse en effet. CHRYSANTE. Ainsi vous m'empêchez d'exécuter la mienne. PHILISTE. Je ne puis empêcher que la vôtre ne tienne; Mais si jamais je trouve ici ce courratier[1466], Je lui saurai, Madame, apprendre son métier. 1050 CHRYSANTE. Il vient sous mon aveu. PHILISTE. Votre aveu ne m'importe; C'est un fou s'il me voit sans regagner la porte[1467]: Autrement, il saura ce que pèsent mes coups. CHRYSANTE. Est-ce là le respect que j'attendois de vous? PHILISTE. Commandez que le cœur à vos yeux je m'arrache, 1055 Pourvu que mon honneur ne souffre aucune tache: Je suis prêt d'expier avec mille tourments Ce que je mets d'obstacle à vos contentements. CHRYSANTE. Souffrez que la raison règle votre courage; Considérez, mon fils, quel heur, quel avantage, 1060 L'affaire qui se traite apporte à votre sœur. Le bien est en ce siècle une grande douceur: Étant riche, on est tout[1468]; ajoutez qu'elle-même N'aime point Alcidon, et ne croit pas qu'il l'aime. Quoi! voulez-vous forcer son inclination? 1065 PHILISTE. Vous la forcez vous-même à cette élection: Je suis de ses amours le témoin oculaire. CHRYSANTE. Elle se contraignoit seulement pour vous plaire. PHILISTE. Elle doit donc encor se contraindre pour moi. CHRYSANTE. Et pourquoi lui prescrire une si dure loi? 1070 PHILISTE. Puisqu'elle m'a trompé, qu'elle en porte la peine. CHRYSANTE. Voulez-vous l'attacher à l'objet de sa haine? PHILISTE. Je veux tenir parole à mes meilleurs amis, Et qu'elle tienne aussi ce qu'elle m'a promis. CHRYSANTE. Mais elle ne vous doit aucune obéissance. 1075 PHILISTE. Sa promesse me donne une entière puissance. CHRYSANTE. Sa promesse, sans moi, ne la peut obliger. PHILISTE. Que deviendra ma foi, qu'elle a fait engager? CHRYSANTE. Il la faut révoquer, comme elle sa promesse. PHILISTE. Il faudroit donc, comme elle, avoir l'âme traîtresse. 1080 Lycas, cours chez Florange, et dis-lui de ma part[1469].... CHRYSANTE. Quel violent esprit! PHILISTE. Que s'il ne se départ D'une place chez nous par surprise occupée, Je ne le trouve point sans une bonne épée. CHRYSANTE. Attends un peu. Mon fils.... PHILISTE, à Lycas[1470]. Marche, mais promptement. CHRYSANTE, seule. Dieux! que cet emporté me donne de tourment[1471]! Que je te plains, ma fille! Hélas! pour ta misère Les destins ennemis t'ont fait naître ce frère. Déplorable! le ciel te veut favoriser D'une bonne fortune, et tu n'en peux user. 1090 Rejoignons toutes deux ce naturel sauvage, Et tâchons par nos pleurs d'amollir son courage. SCÈNE VIII. CLARICE, dans son jardin[1472]. Chers confidents de mes desirs, Beaux lieux, secrets témoins de mon inquiétude, Ce n'est plus avec des soupirs 1095 Que je viens abuser de votre solitude; Mes tourments sont passés, Mes vœux sont exaucés, La joie aux maux succède[1473]: Mon sort en ma faveur change sa dure loi, 1100 Et pour dire en un mot le bien que je possède, Mon Philiste est à moi. En vain nos inégalités M'avoient avantagée à mon désavantage. L'amour confond nos qualités, 1105 Et nous réduit tous deux sous un même esclavage. L'aveugle outrecuidé Se croiroit mal guidé Par l'aveugle fortune; Et son aveuglement par miracle fait voir 1110 Que quand il nous saisit, l'autre nous importune, Et n'a plus de pouvoir. Cher Philiste, à présent tes yeux, Que j'entendois si bien sans les vouloir entendre, Et tes propos mystérieux, 1115 Par leurs rusés détours n'ont plus rien à m'apprendre. Notre libre entretien Ne dissimule rien; Et ces respects farouches N'exerçant plus sur nous de secrètes rigueurs, 1120 L'amour est maintenant le maître de nos bouches Ainsi que de nos cœurs. Qu'il fait bon avoir enduré! Que le plaisir se goûte au sortir des supplices! Et qu'après avoir tant duré, 1125 La peine qui n'est plus augmente nos délices! Qu'un si doux souvenir M'apprête à l'avenir D'amoureuses tendresses! Que mes malheurs finis auront de volupté! 1130 Et que j'estimerai chèrement ces caresses Qui m'auront tant coûté! Mon heur me semble sans pareil[1474]; Depuis qu'en liberté notre amour m'en assure[1475], Je ne crois pas que le soleil.... 1135 SCÈNE IX. CÉLIDAN, ALCIDON, CLARICE, la Nourrice. CÉLIDAN dit ces mots derrière le théâtre[1476]. Cocher, attends-nous là. CLARICE. D'où provient ce murmure? ALCIDON. Il est temps d'avancer; baissons le tapabord[1477]; Moins nous ferons de bruit, moins il faudra d'effort. CLARICE. Aux voleurs! au secours! LA NOURRICE. Quoi! des voleurs, Madame? CLARICE. Oui, des voleurs, Nourrice. LA NOURRICE embrasse les genoux de Clarice, et l'empêche de fuir[1478]. Ah! de frayeur je pâme. 1140 CLARICE. Laisse-moi, misérable. CÉLIDAN. Allons, il faut marcher, Madame; vous viendrez. CLARICE. (Célidan lui met la main sur la bouche[1479].) Aux vo...[1480]. CÉLIDAN. (Il dit ces mots derrière le théâtre[1481].) Touche, cocher. SCÈNE X. La Nourrice, DORASTE, POLYMAS, LISTOR. LA NOURRICE, seule. Sortons de pâmoison, reprenons la parole; Il nous faut à grands cris jouer un autre rôle. Ou je n'y connois rien, ou j'ai bien pris mon temps: 1145 Ils n'en seront pas tous également contents[1482]; Et Philiste demain, cette nouvelle sue, Sera de belle humeur, ou je suis fort déçue. Mais par où vont nos gens? Voyons, qu'en sûreté Je fasse aller après par un autre côté. 1150 A présent il est temps que ma voix s'évertue. Aux armes! aux voleurs! on m'égorge, on me tue, On enlève Madame! amis, secourez-nous; A la force! aux brigands! au meurtre! accourez tous, Doraste, Polymas, Listor. POLYMAS. Qu'as-tu, Nourrice? 1155 LA NOURRICE. Des voleurs.... POLYMAS. Qu'ont-ils fait? LA NOURRICE. Ils ont ravi Clarice. POLYMAS. Comment? ravi Clarice? LA NOURRICE. Oui; suivez promptement. Bons Dieux! que j'ai reçu de coups en un moment! DORASTE. Suivons-les; mais dis-nous la route qu'ils ont prise. LA NOURRICE. Ils vont tout droit par là. Le ciel vous favorise! 1160 (Elle est seule[1483].) Oh, qu'ils en vont abattre! ils sont morts, c'en est fait; Et leur sang, autant vaut, a lavé leur forfait. Pourvu que le bonheur à leurs souhaits réponde, Ils les rencontreront s'ils font le tour du monde. Quant à nous cependant subornons quelques pleurs[1484] 1165 Qui servent de témoins à nos fausses douleurs. FIN DU TROISIÈME ACTE. ACTE IV. SCÈNE PREMIÈRE. PHILISTE, LYCAS. PHILISTE. Des voleurs cette nuit ont enlevé Clarice! Quelle preuve en as-tu? quel témoin? quel indice? Ton rapport n'est fondé que sur quelque faux bruit. LYCAS. Je n'en suis par les yeux, hélas! que trop instruit; 1170 Les cris de sa nourrice en sa maison déserte M'ont trop suffisamment assuré de sa perte; Seule en ce grand logis, elle court haut et bas, Elle renverse tout ce qui s'offre à ses pas, Et sur ceux qu'elle voit frappe sans reconnoître; 1175 A peine devant elle oseroit-on paroître: De furie elle écume, et fait sans cesse un bruit[1485] Que le désespoir forme, et que la rage suit; Et parmi ses transports, son hurlement farouche Ne laisse distinguer que Clarice en sa bouche. 1180 PHILISTE. Ne t'a-t-elle rien dit? LYCAS. Soudain qu'elle m'a vu, Ces mots ont éclaté d'un transport imprévu[1486]: «Va lui dire qu'il perd sa maîtresse et la nôtre;» Et puis incontinent, me prenant pour un autre, Elle m'alloit traiter en auteur du forfait; 1185 Mais ma fuite a rendu sa fureur sans effet. PHILISTE. Elle nomme du moins celui qu'elle en soupçonne? LYCAS. Ses confuses clameurs n'en accusent personne, Et même les voisins n'en savent que juger. PHILISTE. Tu m'apprends seulement ce qui peut m'affliger, 1190 Traître, sans que je sache où pour mon allégeance Adresser ma poursuite et porter ma vengeance. Tu fais bien d'échapper; dessus toi ma douleur, Faute d'un autre objet, eût vengé ce malheur: Malheur d'autant plus grand que sa source ignorée 1195 Ne laisse aucun espoir à mon âme éplorée, Ne laisse à ma douleur, qui va finir mes jours, Qu'une plainte inutile, au lieu d'un prompt secours: Foible soulagement en un coup si funeste[1487]; Mais il s'en faut servir, puisque seul il nous reste. 1200 Plains, Philiste, plains-toi, mais avec des accents Plus remplis de fureur qu'ils ne sont impuissants; Fais qu'à force de cris poussés jusqu'en la nue, Ton mal soit plus connu que sa cause inconnue; Fais que chacun le sache, et que par tes clameurs 1205 Clarice, où qu'elle soit, apprenne que tu meurs. Clarice, unique objet qui me tiens en servage, Reçois de mon ardeur ce dernier témoignage[1488]: Vois comme en te perdant je vais perdre le jour, Et par mon désespoir juge de mon amour. 1210 Hélas! pour en juger, peut-être est-ce ta feinte[1489] Qui me porte à dessein cette cruelle atteinte; Et ton amour, qui doute encor de mes serments, Cherche à m'en assurer par mes ressentiments. Soupçonneuse beauté, contente ton envie, 1215 Et prends cette assurance aux dépens de ma vie. Si ton feu dure encor, par mes derniers soupirs Reçois ensemble et perds l'effet de tes desirs. Alors ta flamme en vain pour Philiste allumée, Tu lui voudras du mal de t'avoir trop aimée[1490]; 1220 Et sûre d'une foi que tu crains d'accepter[1491], Tu pleureras en vain le bonheur d'en douter. Que ce penser flatteur me dérobe à moi-même! Quel charme à mon trépas de penser qu'elle m'aime[1492]! Et dans mon désespoir qu'il m'est doux d'espérer[1493] 1225 Que ma mort, à son tour, le fera soupirer! Simple, qu'espères-tu? Sa perte volontaire Ne veut que te punir d'un amour téméraire; Ton déplaisir lui plaît, et tous autres tourments Lui sembleroient pour toi de légers châtiments. 1230 Elle en rit maintenant, cette belle inhumaine; Elle pâme de joie au récit de ta peine[1494], Et choisit pour objet de son affection Un amant plus sortable à sa condition. Pauvre désespéré, que ta raison s'égare! 1235 Et que tu traites mal une amitié si rare! Après tant de serments de n'aimer rien que toi, Tu la veux faire heureuse aux dépens de sa foi; Tu veux seul avoir part à la douleur commune; Tu veux seul te charger de toute l'infortune, 1240 Comme si tu pouvois en croissant tes malheurs Diminuer les siens, et l'ôter aux voleurs. N'en doute plus, Philiste, un ravisseur infâme A mis en son pouvoir la reine de ton âme, Et peut-être déjà ce corsaire effronté 1245 Triomphe insolemment de sa fidélité[1495]. Qu'à ce triste penser ma vigueur diminue! SCÈNE II. PHILISTE, DORASTE, POLYMAS, LISTOR. LISTE. Mais voici de ses gens. Qu'est-elle devenue? Amis, le savez-vous? N'avez-vous rien trouvé Qui nous puisse éclaircir du malheur arrivé? 1250 DORASTE. Nous avons fait, Monsieur, une vaine poursuite. PHILISTE. Du moins vous avez vu des marques de leur fuite. DORASTE. Si nous avions pu voir les traces de leurs pas, Des brigands ou de nous vous sauriez le trépas; Mais, hélas! quelque soin et quelque diligence.... 1255 PHILISTE. Ce sont là des effets de votre intelligence, Traîtres; ces feints hélas ne sauroient m'abuser. POLYMAS. Vous n'avez point, Monsieur, de quoi nous accuser[1496]. PHILISTE. Perfides, vous prêtez épaule à[1497] leur retraite[1498], Et c'est ce qui vous fait me la tenir secrète. 1260 Mais voici.... Vous fuyez! vous avez beau courir, Il faut me ramener ma maîtresse, ou mourir. DORASTE, rentrant avec ses compagnons, cependant que Philiste les cherche derrière le théâtre[1499]. Cédons à sa fureur, évitons-en l'orage. POLYMAS. Ne nous présentons plus aux transports de sa rage; Mais plutôt derechef, allons si bien chercher, 1265 Qu'il n'ait plus au retour sujet de se fâcher. LISTOR, voyant revenir Philiste, et s'enfuyant avec ses compagnons. Le voilà. PHILISTE, l'épée à la main, et seul[1500]. Qui les ôte à ma juste colère? Venez de vos forfaits recevoir le salaire, Infâmes scélérats, venez, qu'espérez-vous[1501]? Votre fuite ne peut vous sauver de mes coups. 1270 SCÈNE III. ALCIDON, CÉLIDAN, PHILISTE. ALCIDON met l'épée à la main[1502]. Philiste, à la bonne heure, un miracle visible T'a rendu maintenant à l'honneur plus sensible, Puisqu'ainsi tu m'attends les armes à la main. J'admire avec plaisir ce changement soudain[1503], Et vais.... CÉLIDAN. Ne pense pas ainsi.... ALCIDON. Laisse-nous faire; 1275 C'est en homme de cœur qu'il me va satisfaire[1504]. Crains-tu d'être témoin d'une bonne action[1505]? PHILISTE. Dieux! ce comble manquoit à mon affliction. Que j'éprouve en mon sort une rigueur cruelle! Ma maîtresse perdue, un ami me querelle. 1280 ALCIDON. Ta maîtresse perdue! PHILISTE. Hélas! hier, des voleurs.... ALCIDON. Je n'en veux rien savoir, va le conter ailleurs; Je ne prends point de part aux intérêts d'un traître[1506]; Et puisqu'il est ainsi, le ciel fait bien connoître[1507] Que son juste courroux a soin de me venger[1508]. 1285 PHILISTE. Quel plaisir, Alcidon, prends-tu de m'outrager? Mon amitié se lasse, et ma fureur m'emporte; Mon âme pour sortir ne cherche qu'une porte. Ne me presse donc plus dans un tel désespoir[1509]: J'ai déjà fait pour toi par delà mon devoir. 1290 Te peux-tu plaindre encor de ta place usurpée[1510]? J'ai renvoyé Géron à coups de plat d'épée; J'ai menacé Florange, et rompu les accords[1511] Qui t'avoient su causer ces violents transports. ALCIDON. Entre des cavaliers une offense reçue 1295 Ne se contente point d'une si lâche issue; Va m'attendre.... CÉLIDAN. Arrêtez, je ne permettrai pas Qu'un si funeste mot termine vos débats. PHILISTE. Faire ici du fendant tandis qu'on nous sépare[1512], C'est montrer un esprit lâche autant que barbare. 1300 Adieu, mauvais, adieu: nous nous pourrons trouver; Et si le cœur t'en dit, au lieu de tant braver, J'apprendrai seul à seul, dans peu, de tes nouvelles. Mon honneur souffriroit des taches éternelles A craindre encor de perdre une telle amitié. 1305 SCÈNE IV. CÉLIDAN, ALCIDON. CÉLIDAN. Mon cœur à ses douleurs s'attendrit de pitié[1513]; Il montre une franchise ici trop naturelle, Pour ne te pas ôter tout sujet de querelle. L'affaire se traitoit sans doute à son desçu, Et quelque faux soupçon en ce point t'a déçu. 1310 Va retrouver Doris, et rendons-lui Clarice. ALCIDON. Tu te laisses donc prendre à ce lourd artifice, A ce piége, qu'il dresse afin de me duper[1514]? CÉLIDAN. Romproit-il ces accords à dessein de tromper? Que vois-tu là qui sente une supercherie? 1315 ALCIDON. Je n'y vois qu'un effet de sa poltronnerie, Qu'un lâche désaveu de cette trahison[1515], De peur d'être obligé de m'en faire raison. Je l'en pressai dès hier; mais son peu de courage Aima mieux pratiquer ce rusé témoignage, 1320 Par où m'éblouissant il pût un de ces jours Renouer sourdement ces muettes amours. Il en donne en secret des avis à Florange: Tu ne le connois pas; c'est un esprit étrange. CÉLIDAN. Quelque étrange qu'il soit, si tu prends bien ton temps, Malgré lui tes desirs se trouveront contents. Ses offres acceptés[1516], que rien ne se diffère; Après un prompt hymen, tu le mets à pis faire[1517]. ALCIDON. Cet ordre est infaillible à procurer mon bien; Mais ton contentement m'est plus cher que le mien. 1330 Longtemps à mon sujet tes passions contraintes Ont souffert et caché leurs plus vives atteintes; Il me faut à mon tour en faire autant pour toi: Hier devant tous les Dieux je t'en donnai ma foi, Et pour la maintenir tout me sera possible[1518]. 1335 CÉLIDAN. Ta perte en mon bonheur me seroit trop sensible[1519]; Et je m'en haïrois, si j'avois consenti[1520] Que mon hymen laissât Alcidon sans parti. ALCIDON. Eh bien, pour t'arracher ce scrupule de l'âme (Quoique je n'eus jamais pour elle aucune flamme), 1340 J'épouserai Clarice. Ainsi, puisque mon sort Veut qu'à mes amitiés je fasse un tel effort, Que d'un de mes amis j'épouse la maîtresse, C'est là que par devoir il faut que je m'adresse. Philiste est un parjure, et moi ton obligé[1521]: 1345 Il m'a fait un affront, et tu m'en as vengé. Balancer un tel choix avec inquiétude[1522], Ce seroit me noircir de trop d'ingratitude. CÉLIDAN. Mais te priver pour moi de ce que tu chéris! ALCIDON. C'est faire mon devoir, te quittant ma Doris, 1350 Et me venger d'un traître, épousant sa Clarice. Mes discours ni mon cœur n'ont aucun artifice. Je vais, pour confirmer tout ce que je t'ai dit, Employer vers Doris mon reste de crédit; Si je la puis gagner, je te réponds du frère, 1355 Trop heureux à ce prix d'apaiser ma colère! CÉLIDAN. C'est ainsi que tu veux m'obliger doublement; Vois ce que je pourrai pour ton contentement. ALCIDON. L'affaire, à mon avis, deviendrait plus aisée, Si Clarice apprenoit une mort supposée.... 1360 CÉLIDAN. De qui? de son amant? Va, tiens pour assuré Qu'elle croira dans peu ce perfide expiré. ALCIDON. Quand elle en aura su la nouvelle funeste, Nous aurons moins de peine à la résoudre au reste. On a beau nous aimer, des pleurs sont tôt séchés, 1365 Et les morts soudain mis au rang des vieux péchés. SCÈNE V. CÉLIDAN. Il me cède à mon gré Doris de bon courage; Et ce nouveau dessein d'un autre mariage, Pour être fait sur l'heure, et tout nonchalamment, Est conduit, ce me semble, assez accortement[1523]. 1370 Qu'il en sait les moyens! qu'il a ses raisons prêtes! Et qu'il trouve à l'instant de prétextes honnêtes Pour ne point rapprocher[1524] de son premier amour! Plus j'y porte la vue, et moins j'y vois de jour[1525]. M'auroit-il bien caché le fond de sa pensée? 1375 Oui, sans doute, Clarice a son âme blessée; Il se venge en parole, et s'oblige en effet. On ne le voit que trop, rien ne le satisfait[1526]: Quand on lui rend Doris, il s'aigrit davantage. Je jouerois, à ce compte, un joli personnage! 1380 Il s'en faut éclaircir. Alcidon ruse en vain, Tandis que le succès est encore en ma main: Si mon soupçon est vrai, je lui ferai connoître Que je ne suis pas homme à seconder un traître[1527]. Ce n'est point avec moi qu'il faut faire le fin[1528], 1385 Et qui me veut duper en doit craindre la fin. Il ne vouloit que moi pour lui servir d'escorte, Et si je ne me trompe, il n'ouvrit point la porte; Nous étions attendus, on secondoit nos coups: La nourrice parut en même temps que nous, 1390 Et se pâma soudain avec tant de justesse, Que cette pâmoison nous livra sa maîtresse. Qui lui pourroit un peu tirer les vers du nez, Que nous verrions demain des gens bien étonnés! SCÈNE VI. CÉLIDAN, la Nourrice. LA NOURRICE. Ah! CÉLIDAN. J'entends des soupirs. LA NOURRICE. Destins! CÉLIDAN. C'est la nourrice; Qu'elle vient à propos! LA NOURRICE. Ou rendez-moi Clarice.... CÉLIDAN. Il la faut aborder. LA NOURRICE. Ou me donnez la mort. CÉLIDAN. Qu'est-ce? qu'as-tu, Nourrice, à t'affliger si fort? Quel funeste accident? quelle perte arrivée? LA NOURRICE. Perfide! c'est donc toi qui me l'as enlevée? 1400 En quel lieu la tiens-tu? dis-moi, qu'en as-tu fait? CÉLIDAN. Ta douleur sans raison m'impute ce forfait[1529]; Car enfin je t'entends, tu cherches ta maîtresse? LA NOURRICE. Oui, je te la demande, âme double et traîtresse. CÉLIDAN. Je n'ai point eu de part en cet enlèvement[1530]; 1405 Mais je t'en dirai bien l'heureux événement. Il ne faut plus avoir un visage si triste, Elle est en bonne main. LA NOURRICE. De qui? CÉLIDAN. De son Philiste. LA NOURRICE. Le cœur me le disoit, que ce rusé flatteur Devoit être du coup le véritable auteur. 1410 CÉLIDAN. Je ne dis pas cela, Nourrice; du contraire, Sa rencontre à Clarice étoit fort nécessaire. LA NOURRICE. Quoi? l'a-t-il délivrée? CÉLIDAN. Oui. LA NOURRICE. Bons Dieux! CÉLIDAN. Sa valeur Ote ensemble la vie et Clarice au voleur. LA NOURRICE. Vous ne parlez que d'un. CÉLIDAN. L'autre ayant pris la fuite, 1415 Philiste a négligé d'en faire la poursuite. LA NOURRICE. Leur carrosse roulant, comme est-il avenu[1531].... CÉLIDAN. Tu m'en veux informer[1532] en vain par le menu. Peut-être un mauvais pas, une branche, une pierre, Fit verser leur carrosse, et les jeta par terre; 1420 Et Philiste eut tant d'heur que de les rencontrer, Comme eux et ta maîtresse étoient prêts d'y rentrer. LA NOURRICE. Cette heureuse nouvelle a mon âme ravie. Mais le nom de celui qu'il a privé de vie? CÉLIDAN. C'est.... je l'aurois nommé mille fois en un jour: 1425 Que ma mémoire ici me fait un mauvais tour! C'est un des bons amis que Philiste eût au monde. Rêve un peu comme moi, Nourrice, et me seconde. LA NOURRICE. Donnez-m'en quelque adresse[1533]. CÉLIDAN. Il se termine en don. C'est.... j'y suis; peu s'en faut; attends, c'est.... LA NOURRICE. Alcidon? CÉLIDAN. T'y voilà justement. LA NOURRICE. Est-ce lui? Quel dommage Qu'un brave gentilhomme en la fleur de son âge.... Toutefois il n'a rien qu'il n'ait bien mérité, Et grâces aux bons Dieux, son dessein avorté.... Mais du moins, en mourant, il nomma son complice? 1435 CÉLIDAN. C'est là le pis pour toi. LA NOURRICE. Pour moi! CÉLIDAN. Pour toi, Nourrice. LA NOURRICE. Ah, le traître! CÉLIDAN. Sans doute il te vouloit du mal. LA NOURRICE. Et m'en pourroit-il faire? CÉLIDAN. Oui, son rapport fatal.... LA NOURRICE. Ne peut rien contenir que je ne le dénie. CÉLIDAN. En effet, ce rapport n'est qu'une calomnie. 1440 Écoute cependant: il a dit qu'à ton su Ce malheureux dessein avoit été conçu; Et que pour empêcher la fuite de Clarice Ta feinte pâmoison lui fit un bon office; Qu'il trouva le jardin par ton moyen ouvert. 1445 LA NOURRICE. De quels damnables tours cet imposteur se sert! Non, Monsieur, à présent il faut que je le die, Le ciel ne vit jamais de telle perfidie. Ce traître aimoit Clarice, et brûlant de ce feu, Il n'amusoit Doris que pour couvrir son jeu[1534]; 1450 Depuis près de six mois il a tâché sans cesse D'acheter ma faveur auprès de ma maîtresse: Il n'a rien épargné qui fût en son pouvoir; Mais me voyant toujours ferme dans le devoir, Et que pour moi ses dons n'avoient aucune amorce, 1455 Enfin il a voulu recourir à la force. Vous savez le surplus, vous voyez son effort A se venger de moi pour le moins en sa mort: Piqué de mes refus, il me fait criminelle, Et mon crime ne vient que d'être trop fidèle. 1460 Mais, Monsieur, le croit-on? CÉLIDAN. N'en doute aucunement. Le bruit est qu'on t'apprête un rude châtiment. LA NOURRICE. Las! que me dites-vous? CÉLIDAN. Ta maîtresse en colère Jure que tes forfaits recevront leur salaire; Surtout elle s'aigrit contre ta pâmoison. 1465 Si tu veux éviter une infâme prison, N'attends pas son retour. LA NOURRICE. Où me vois-je réduite, Si mon salut dépend d'une soudaine fuite[1535], Et mon esprit confus ne sait où l'adresser[1536]? CÉLIDAN. J'ai pitié des malheurs qui te viennent presser: 1470 Nourrice, fais chez moi, si tu veux, ta retraite[1537]; Autant qu'en lieu du monde elle y sera secrète. LA NOURRICE. Oserois-je espérer que la compassion.... CÉLIDAN. Je prends ton innocence en ma protection. Va, ne perds point de temps: être ici davantage 1475 Ne pourroit à la fin tourner qu'à ton dommage. Je te suivrai de l'œil, et ne dis encor rien, Comme après je saurai m'employer pour ton bien: Durant l'éloignement ta paix se pourra faire. LA NOURRICE. Vous me serez, Monsieur, comme un Dieu tutélaire. 1480 CÉLIDAN. Trêve, pour le présent, de ces remercîments; Va, tu n'as pas loisir de tant de compliments. SCÈNE VII. CÉLIDAN. Voilà mon homme pris, et ma vieille attrapée. Vraiment un mauvais conte aisément l'a dupée: Je la croyois plus fine, et n'eusse pas pensé 1485 Qu'un discours sur-le-champ par hasard commencé, Dont la suite non plus n'alloit qu'à l'aventure, Pût donner à son âme une telle torture, La jeter en désordre, et brouiller ses ressorts; Mais la raison le veut, c'est l'effet des remords. 1490 Le cuisant souvenir d'une action méchante Soudain au moindre mot nous donne l'épouvante. Mettons-la cependant en lieu de sûreté, D'où nous ne craignions rien de sa subtilité[1538]; Après, nous ferons voir qu'il me faut d'une affaire 1495 Ou du tout ne rien dire, ou du tout ne rien taire, Et que depuis qu'on joue à surprendre un ami, Un trompeur en moi trouve un trompeur et demi. SCÈNE VIII. ALCIDON, DORIS. DORIS. C'est donc pour un ami que tu veux que mon âme Allume à ta prière une nouvelle flamme? 1500 ALCIDON. Oui, de tout mon pouvoir je t'en viens conjurer. DORIS. A ce coup, Alcidon, voilà te déclarer; Ce compliment, fort beau pour des âmes glacées, M'est un aveu bien clair de tes feintes passées. ALCIDON. Ne parle point de feinte; il n'appartient qu'à toi 1505 D'être dissimulée et de manquer de foi; L'effet l'a trop montré. DORIS. L'effet a dû t'apprendre, Quand on feint avec moi, que je sais bien le rendre. Mais je reviens à toi. Tu fais donc tant de bruit Afin qu'après un autre en recueille le fruit; 1510 Et c'est à ce dessein que ta fausse colère Abuse insolemment de l'esprit de mon frère? ALCIDON. Ce qu'il a pris de part en mes ressentiments Apporte seul du trouble à tes contentements[1539]; Et pour moi, qui vois trop ta haine par ce change 1515 Qui t'a fait sans raison me préférer Florange[1540], Je n'ose plus t'offrir un service odieux. DORIS. Tu ne fais pas tant mal. Mais pour faire encor mieux, Puisque tu reconnois ma véritable haine, De moi ni de mon choix ne te mets point en peine. 1520 C'est trop manquer de sens; je te prie, est-ce à toi, A l'objet de ma haine, à disposer de moi? ALCIDON. Non; mais puisque je vois à mon peu de mérite De ta possession l'espérance interdite, Je sentirois mon mal puissamment soulagé[1541], 1525 Si du moins un ami m'en étoit obligé. Ce cavalier, au reste, a tous les avantages Que l'on peut remarquer aux plus braves courages, Beau de corps et d'esprit, riche, adroit, valeureux, Et surtout de Doris à l'extrême amoureux. 1530 DORIS. Toutes ces qualités n'ont rien qui me déplaise, Mais il en a de plus une autre fort mauvaise, C'est qu'il est ton ami: cette seule raison Me le feroit haïr, si j'en savois le nom. ALCIDON. Donc pour le bien servir il faut ici le taire[1542]? 1535 DORIS. Et de plus lui donner cet avis salutaire, Que s'il est vrai qu'il m'aime et qu'il veuille être aimé, Quand il m'entretiendra, tu ne sois point nommé; Qu'il n'espère autrement de réponse que triste. J'ai dépit que le sang me lie avec Philiste, 1540 Et qu'ainsi malgré moi j'aime un de tes amis. ALCIDON. Tu seras quelque jour d'un esprit plus remis. Adieu: quoi qu'il en soit, souviens-toi, dédaigneuse[1543], Que tu hais Alcidon qui te veut rendre heureuse. DORIS. Va, je ne veux point d'heur qui parte de ta main. 1545 SCÈNE IX. DORIS. Qu'aux filles comme moi le sort est inhumain! Que leur condition se trouve déplorable[1544]! Une mère aveuglée, un frère inexorable, Chacun de son côté, prennent sur mon devoir[1545] Et sur mes volontés un absolu pouvoir. 1550 Chacun me veut forcer à suivre son caprice: L'un a ses amitiés, l'autre a son avarice. Ma mère veut Florange, et mon frère Alcidon; Dans leurs divisions mon cœur à l'abandon N'attend que leur accord pour souffrir et pour feindre. Je n'ose qu'espérer, et je ne sais que craindre, Ou plutôt je crains tout et je n'espère rien; Je n'ose fuir mon mal, ni rechercher mon bien. Dure sujétion! étrange tyrannie! Toute liberté donc à mon choix se dénie! 1560 On ne laisse à mes yeux rien à dire à mon cœur, Et par force un amant n'a de moi que rigueur. Cependant il y va du reste de ma vie[1546], Et je n'ose écouter tant soit peu mon envie; Il faut que mes desirs, toujours indifférents, 1565 Aillent sans résistance au gré de mes parents, Qui m'apprêtent peut-être un brutal, un sauvage: Et puis cela s'appelle une fille bien sage! Ciel, qui vois ma misère et qui fais les heureux[1547], Prends pitié d'un devoir qui m'est si rigoureux! 1570 FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE V. SCÈNE PREMIÈRE. CÉLIDAN, CLARICE. CÉLIDAN. N'espérez pas, Madame, avec cet artifice Apprendre du forfait l'auteur ni le complice: Je chéris l'un et l'autre, et crois qu'il m'est permis De conserver l'honneur de mes plus chers amis[1548]. L'un, aveuglé d'amour, ne jugea point de blâme 1575 A ravir la beauté qui lui ravissoit l'âme; Et l'autre l'assista par importunité: C'est ce que vous saurez de leur témérité. CLARICE. Puisque vous le voulez, Monsieur, je suis contente De voir qu'un bon succès a trompé leur attente[1549]; 1580 Et me résolvant même à perdre à l'avenir De toute ma douleur l'odieux souvenir[1550], J'estime que la perte en sera plus aisée, Si j'ignore les noms de ceux qui l'ont causée. C'est assez que je sais qu'à votre heureux secours 1585 Je dois tout le bonheur du reste de mes jours[1551]. Philiste autant que moi vous en est redevable; S'il a su mon malheur, il est inconsolable; Et dans son désespoir sans doute qu'aujourd'hui Vous lui rendez la vie en me rendant à lui. 1590 Disposez du pouvoir et de l'un et de l'autre[1552]; Ce que vous y verrez, tenez-le comme au vôtre; Et souffrez cependant qu'on le puisse avertir Que nos maux en plaisirs se doivent convertir[1553]. La douleur trop longtemps règne sur son courage. 1595 CÉLIDAN. C'est à moi qu'appartient l'honneur de ce message; Mon secours, sans cela, comme de nul effet, Ne vous auroit rendu qu'un service imparfait. CLARICE. Après avoir rompu les fers d'une captive, C'est tout de nouveau prendre une peine excessive, 1600 Et l'obligation que j'en vais vous avoir Met la revanche hors de mon peu de pouvoir. Ainsi dorénavant, quelque espoir qui me flatte[1554], Il faudra malgré moi que j'en demeure ingrate. CÉLIDAN. En quoi que mon service oblige votre amour, 1605 Vos seuls remercîments me mettent à retour[1555]. SCÈNE II. CÉLIDAN. Qu'Alcidon maintenant soit de feu pour Clarice, Qu'il ait de son parti sa traîtresse nourrice, Que d'un ami trop simple il fasse un ravisseur, Qu'il querelle Philiste, et néglige sa sœur, 1610 Enfin qu'il aime, dupe, enlève, feigne, abuse, Je trouve mieux que lui mon compte dans sa ruse: Son artifice m'aide, et succède si bien, Qu'il me donne Doris, et ne lui laisse rien. Il semble n'enlever qu'à dessein que je rende, 1615 Et que Philiste après une faveur si grande N'ose me refuser celle dont ses transports Et ses faux mouvements font rompre les accords. Ne m'offre plus Doris, elle m'est toute acquise; Je ne la veux devoir, traître, qu'à ma franchise; 1620 Il suffit que ta ruse ait dégagé sa foi: Cesse tes compliments, je l'aurai bien sans toi. Mais pour voir ces effets allons trouver le frère: Notre heur s'accorde mal avecque sa misère[1556], Et ne peut s'avancer qu'en lui disant le sien. 1625 SCÈNE III. ALCIDON, CÉLIDAN. CÉLIDAN. Ah! je cherchois une heure avec toi d'entretien; Ta rencontre jamais ne fut plus opportune. ALCIDON. En quel point as-tu mis l'état de ma fortune? CÉLIDAN. Tout va le mieux du monde. Il ne se pouvoit pas Avec plus de succès supposer un trépas; 1630 Clarice au désespoir croit Philiste sans vie. ALCIDON. Et l'auteur de ce coup? CÉLIDAN. Celui qui l'a ravie, Un amant inconnu dont je lui fais parler. ALCIDON. Elle a donc bien jeté des injures en l'air? CÉLIDAN. Cela s'en va sans dire. ALCIDON. Ainsi rien ne l'apaise[1557]? 1635 CÉLIDAN. Si je te disois tout, tu mourrais de trop d'aise. ALCIDON. Je n'en veux point qui porte une si dure loi. CÉLIDAN. Dans ce grand désespoir elle parle de toi[1558]. ALCIDON. Elle parle de moi! CÉLIDAN. «J'ai perdu ce que j'aime, Dit-elle; mais du moins si cet autre lui-même,> 1640 Son fidèle Alcidon, m'en consoloit ici[1559]!» ALCIDON. Tout de bon? CÉLIDAN. Son esprit en paroît adouci. ALCIDON. Je ne me pensois pas si fort dans sa mémoire[1560]. Mais non, cela n'est point, tu m'en donnes à croire. CÉLIDAN. Tu peux, dans ce jour même, en voir la vérité[1561]. 1645 ALCIDON. J'accepte le parti par curiosité: Dérobons-nous ce soir pour lui rendre visite. CÉLIDAN. Tu verras à quel point elle met ton mérite. ALCIDON. Si l'occasion s'offre, on peut la disposer, Mais comme sans dessein.... CÉLIDAN. J'entends, à t'épouser. 1650 ALCIDON. Nous pourrons feindre alors que par ma diligence Le concierge, rendu de mon intelligence, Me donne un accès libre aux lieux de sa prison[1562]; Que déjà quelque argent m'en a fait la raison; Et que s'il en faut croire une juste espérance, 1655 Les pistoles dans peu feront sa délivrance, Pourvu qu'un prompt hymen succède à mes desirs. CÉLIDAN. Que cette invention t'assure de plaisirs! Une subtilité si dextrement tissue Ne peut jamais avoir qu'une admirable issue. 1660 ALCIDON. Mais l'exécution ne s'en doit pas surseoir. CÉLIDAN. Ne diffère donc point. Je t'attends vers le soir; N'y manque pas. Adieu; j'ai quelque affaire en ville[1563]. ALCIDON, seul. O l'excellent ami! qu'il a l'esprit docile! Pouvois-je faire un choix plus commode pour moi? 1665 Je trompe tout le monde avec sa bonne foi; Et quant à sa Doris, si sa poursuite est vaine, C'est de quoi maintenant je ne suis guère en peine: Puisque j'aurai mon compte, il m'importe fort peu Si la coquette agrée ou néglige son feu. 1670 Mais je ne songe pas que ma joie imprudente[1564] Laisse en perplexité ma chère confidente; Avant que de partir, il faudra sur le tard De nos heureux succès lui faire quelque part[1565]. SCÈNE IV. CHRYSANTE, PHILISTE, DORIS. CHRYSANTE. Je ne le puis celer: bien que j'y compatisse, 1675 Je trouve en ton malheur quelque peu de justice: Le ciel venge ta sœur; ton fol emportement[1566] A rompu sa fortune, et chassé son amant, Et tu vois aussitôt la tienne renversée, Ta maîtresse par force en d'autres mains passée[1567]. 1680 Cependant Alcidon, que tu crois rappeler, Toujours de plus en plus s'obstine à quereller. PHILISTE. Madame, c'est à vous que nous devons nous prendre De tous les déplaisirs qu'il nous en faut attendre. D'un si honteux affront le cuisant souvenir 1685 Éteint toute autre ardeur que celle de punir. Ainsi mon mauvais sort m'a bien ôté Clarice; Mais du reste accusez votre seule avarice. Madame, nous perdons par votre aveuglement Votre fils, un ami; votre fille, un amant. 1690 DORIS. Otez ce nom d'amant: le fard de son langage Ne m'empêcha jamais de voir dans son courage; Et nous étions tous deux semblables en ce point, Que nous feignions d'aimer ce que nous n'aimions point. PHILISTE. Ce que vous n'aimiez point! Jeune dissimulée[1568], 1695 Falloit-il donc souffrir d'en être cajolée? DORIS. Il le falloit souffrir, ou vous désobliger. PHILISTE. Dites qu'il vous falloit un esprit moins léger[1569]. CHRYSANTE. Célidan vient d'entrer: fais un peu de silence, Et du moins à ses yeux cache ta violence. 1700 SCÈNE V. PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS. PHILISTE, à Célidan[1570]. Eh bien! que dit, que fait notre amant irrité? Persiste-t-il encor dans sa brutalité? CÉLIDAN. Quitte pour aujourd'hui le soin de tes querelles; J'ai bien à te conter de meilleures nouvelles: Les ravisseurs n'ont plus Clarice en leur pouvoir. 1705 PHILISTE. Ami, que me dis-tu? CÉLIDAN. Ce que je viens de voir. PHILISTE. Et, de grâce, où voit-on le sujet que j'adore? Dis-moi le lieu. CÉLIDAN. Le lieu ne se dit pas encore. Celui qui te la rend te veut faire une loi.... PHILISTE. Après cette faveur, qu'il dispose de moi: 1710 Mon possible est à lui. CÉLIDAN. Donc, sous cette promesse, Tu peux dans son logis aller voir ta maîtresse: Ambassadeur exprès.... SCÈNE VI. CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS. CHRYSANTE. Son feu précipité Lui fait faire envers vous une incivilité[1571]: Vous la pardonnerez à cette ardeur trop forte 1715 Qui sans vous dire adieu, vers son objet l'emporte. CÉLIDAN. C'est comme doit agir un véritable amour: Un feu moindre eût souffert quelque plus long séjour; Et nous voyons assez par cette expérience Que le sien est égal à son impatience. 1720 Mais puisqu'ainsi le ciel rejoint ces deux amants, Et que tout se dispose à vos contentements, Pour m'avancer aux miens, oserois-je, Madame, Offrir à tant d'appas un cœur qui n'est que flamme[1572], Un cœur sur qui ses yeux de tout temps absolus 1725 Ont imprimé des traits qui ne s'effacent plus? J'ai cru par le passé qu'une ardeur mutuelle Unissoit les esprits et d'Alcidon et d'elle, Et qu'en ce cavalier son desir arrêté Prendroit tous autres vœux pour importunité. 1730 Cette seule raison m'obligeant à me taire, Je trahissois mon feu de peur de lui déplaire; Mais aujourd'hui qu'un autre en sa place reçu[1573] Me fait voir clairement combien j'étois déçu, Je ne condamne plus mon amour au silence, 1735 Et viens faire éclater toute sa violence[1574]. Souffrez que mes desirs, si longtemps retenus, Rendent à sa beauté des vœux qui lui sont dus; Et du moins par pitié d'un si cruel martyre Permettez quelque espoir à ce cœur qui soupire. 1740 CHRYSANTE. Votre amour pour Doris est un si grand bonheur Que je voudrois sur l'heure en accepter l'honneur; Mais vous voyez le point où me réduit Philiste, Et comme son caprice à mes souhaits résiste[1575]. Trop chaud ami qu'il est, il s'emporte à tous coups 1745 Pour un fourbe insolent qui se moque de nous. Honteuse qu'il me force à manquer de promesse, Je n'ose vous donner une réponse expresse, Tant je crains de sa part un désordre nouveau. CÉLIDAN. Vous me tuez, Madame, et cachez le couteau: 1750 Sous ce détour discret un refus se colore. CHRYSANTE. Non, Monsieur, croyez-moi, votre offre nous honore: Aussi dans le refus j'aurois peu de raison: Je connois votre bien, je sais votre maison. Votre père jadis (hélas! que cette histoire 1755 Encor sur mes vieux ans m'est douce en la mémoire!), Votre feu père, dis-je, eut de l'amour pour moi: J'étois son cher objet; et maintenant je voi Que comme par un droit successif de famille L'amour qu'il eut pour moi, vous l'avez pour ma fille. S'il m'aimoit, je l'aimois; et les seules rigueurs De ses cruels parents divisèrent nos cœurs: On l'éloigna de moi par ce maudit usage[1576] Qui n'a d'égard qu'aux biens pour faire un mariage; Et son père jamais ne souffrit son retour 1765 Que ma foi n'eût ailleurs engagé mon amour. En vain à cet hymen j'opposai ma constance; La volonté des miens vainquit ma résistance. Mais je reviens à vous, en qui je vois portraits[1577] De ses perfections les plus aimables traits. 1770 Afin de vous ôter désormais toute crainte Que dessous mes discours se cache aucune feinte, Allons trouver Philiste, et vous verrez alors Comme en votre faveur je ferai mes efforts. CÉLIDAN. Si de ce cher objet j'avois même assurance[1578], 1775 Rien ne pourroit jamais troubler mon espérance. DORIS. Je ne sais qu'obéir, et n'ai point de vouloir. CÉLIDAN. Employer contre vous un absolu pouvoir! Ma flamme d'y penser se tiendroit criminelle. CHRYSANTE. Je connois bien ma fille, et je vous réponds d'elle. 1780 Dépêchons seulement d'aller vers ces amants. CÉLIDAN. Allons: mon heur dépend de vos commandements. SCÈNE VII. PHILISTE, CLARICE. PHILISTE. Ma douleur, qui s'obstine à combattre ma joie, Pousse encor des soupirs, bien que je vous revoie; Et l'excès des plaisirs qui me viennent charmer 1785 Mêle dans ces douceurs je ne sais quoi d'amer. Mon âme en est ensemble et ravie et confuse: D'un peu de lâcheté votre retour m'accuse, Et votre liberté me reproche aujourd'hui Que mon amour la doit à la pitié d'autrui. 1790 Elle me comble d'aise et m'accable de honte: Celui qui vous la rend, en m'obligeant m'affronte; Un coup si glorieux n'appartenoit qu'à moi. CLARICE. Vois-tu dans mon esprit des doutes de ta foi? Y vois-tu des soupçons qui blessent ton courage, 1795 Et dispensent ta bouche[1579] à ce fâcheux langage? Ton amour et tes soins trompés par mon malheur, Ma prison inconnue a bravé ta valeur. Que t'importe à présent qu'un autre m'en délivre, Puisque c'est pour toi seul que Clarice veut vivre, 1800 Et que d'un tel orage en bonace réduit Célidan a la peine, et Philiste le fruit? PHILISTE. Mais vous ne dites pas que le point qui m'afflige C'est la reconnoissance où l'honneur vous oblige: Il vous faut être ingrate, ou bien à l'avenir 1805 Lui garder en votre âme un peu de souvenir[1580]. La mienne en est jalouse, et trouve ce partage, Quelque inégal qu'il soit, à son désavantage: Je ne puis le souffrir. Nos pensers à tous deux[1581] Ne devroient, à mon gré, parler que de nos feux; 1810 Tout autre objet que moi dans votre esprit me pique. CLARICE. Ton humeur, à ce compte, est un peu tyrannique: Penses-tu que je veuille un amant si jaloux? PHILISTE. Je tâche d'imiter ce que je vois en vous: Mon esprit amoureux, qui vous tient pour sa reine, 1815 Fait de vos actions sa règle souveraine. CLARICE. Je ne puis endurer ces propos outrageux: Où me vois-tu jalouse, afin d'être ombrageux[1582]? PHILISTE. Quoi? ne l'étiez-vous point l'autre jour qu'en visite J'entretins quelque temps Bélinde et Chrysolite? 1820 CLARICE. Ne me reproche point l'excès de mon amour. PHILISTE. Mais permettez-moi donc cet excès à mon tour: Est-il rien de plus juste, ou de plus équitable? CLARICE. Et n'es pas maladroit en ces doux entretiens[1583], 1825 D'accuser mes défauts pour excuser les tiens; Par cette liberté tu me fais bien paroître Que tu crois que l'hymen t'ait déjà rendu maître, Puisque laissant les vœux et les submissions, Tu me dis seulement mes imperfections. 1830 Philiste, c'est douter trop peu de ta puissance, Et prendre avant le temps un peu trop de licence. Nous avions notre hymen à demain arrêté; Mais pour te bien punir de cette liberté, De plus de quatre jours ne crois pas qu'il s'achève[1584]. 1835 PHILISTE. Mais si durant ce temps quelque autre vous enlève, Avez-vous sûreté que pour votre secours[1585] Le même Célidan se rencontre toujours? CLARICE. Il faut savoir de lui s'il prendroit cette peine. Vois ta mère et ta sœur que vers nous il amène. 1840 Sa réponse rendra nos débats terminés. PHILISTE. Ah! mère, sœur, ami, que vous m'importunez! SCÈNE VIII. CHRYSANTE, DORIS, CÉLIDAN, CLARICE, PHILISTE. CHRYSANTE, à Clarice. Je viens après mon fils vous rendre une assurance De la part que je prends en votre délivrance; Et mon cœur tout à vous ne sauroit endurer[1586] 1845 Que mes humbles devoirs osent se différer. CLARICE, à Chrysante. N'usez point de ce mot vers celle dont l'envie Est de vous obéir le reste de sa vie, Que son retour rend moins à soi-même qu'à vous. Ce brave cavalier accepté pour époux, 1850 C'est à moi désormais, entrant dans sa famille, A vous rendre un devoir de servante et de fille; Heureuse mille fois, si le peu que je vaux[1587] Ne vous empêche point d'excuser mes défauts, Et si votre bonté d'un tel choix se contente! 1855 CHRYSANTE, à Clarice. Dans ce bien excessif qui passe mon attente, Je soupçonne mes sens d'une infidélité, Tant ma raison s'oppose à ma crédulité[1588]. Surprise que je suis d'une telle merveille, Mon esprit tout confus doute encor si je veille[1589]; 1860 Mon âme en est ravie, et ces ravissements M'ôtent la liberté de tous remercîments. DORIS, à Clarice. Souffrez qu'en ce bonheur mon zèle m'enhardisse[1590] A vous offrir, Madame, un fidèle service. CLARICE, à Doris. Et moi, sans compliment qui vous farde mon cœur, 1865 Je vous offre et demande une amitié de sœur. PHILISTE, à Célidan. Toi, sans qui mon malheur étoit inconsolable, Ma douleur sans espoir, ma perte irréparable, Qui m'as seul obligé plus que tous mes amis, Puisque je te dois tout, que je t'ai tout promis, 1870 Cesse de me tenir dedans l'incertitude: Dis-moi par où je puis sortir d'ingratitude; Donne-moi le moyen, après un tel bienfait, De réduire pour toi ma parole en effet. CÉLIDAN, à Philiste. S'il est vrai que ta flamme et celle de Clarice 1875 Doivent leur bonne issue à mon peu de service, Qu'un bon succès par moi réponde à tous vos vœux, J'ose t'en demander un pareil à mes feux. J'ose te demander, sous l'aveu de Madame, Ce digne et seul objet de ma secrète flamme[1591], 1880 Cette sœur que j'adore, et qui pour faire un choix Attend de ton vouloir les favorables lois. PHILISTE, à Célidan. Ta demande m'étonne ensemble et m'embarrasse. Sur ton meilleur ami tu brigues cette place, Et tu sais que ma foi la réserve pour lui. 1885 CHRYSANTE, à Philiste. Si tu n'as entrepris de m'accabler d'ennui, Ne te fais point ingrat pour une âme si double. PHILISTE, à Célidan. Mon esprit divisé de plus en plus se trouble; Dispense-moi, de grâce, et songe qu'avant toi Ce bizarre Alcidon tient en gage ma foi[1592], 1890 Si ton amour est grand, l'excuse t'est sensible; Mais je ne t'ai promis que ce qui m'est possible; Et cette foi donnée ôte de mon pouvoir Ce qu'à notre amitié je me sais trop devoir. CHRYSANTE, à Philiste. Ne te ressouviens plus d'une vieille promesse; 1895 Et juge, en regardant cette belle maîtresse, Si celui qui pour toi l'ôte à son ravisseur N'a pas bien mérité l'échange de ta sœur. CLARICE, à Chrysante. Je ne saurois souffrir qu'en ma présence on die Qu'il doive m'acquérir par une perfidie: 1900 Et pour un tel ami lui voir si peu de foi Me feroit redouter qu'il en eût moins pour moi. Mais Alcidon survient; nous l'allons voir lui-même Contre un rival et vous disputer ce qu'il aime[1593]. SCÈNE IX. CLARICE, ALCIDON, PHILISTE, CHRYSANTE, CÉLIDAN, DORIS. CLARICE, à Alcidon. Mon abord t'a surpris, tu changes de couleur; 1905 Tu me croyois sans doute encor dans le malheur: Voici qui m'en délivre; et n'étoit que Philiste A ses nouveaux desseins en ta faveur résiste, Cet ami si parfait qu'entre tous tu chéris T'auroit pour récompense enlevé ta Doris. 1910 ALCIDON. Le désordre éclatant qu'on voit sur mon visage[1594] N'est que l'effet trop prompt d'une soudaine rage. Je forcène[1595] de voir que sur votre retour Ce traître assure ainsi ma perte et son amour[1596]. Perfide! à mes dépens tu veux donc des maîtresses? 1915 Et mon honneur perdu te gagne leurs caresses? CÉLIDAN, à Alcidon. Quoi! j'ai su jusqu'ici cacher tes lâchetés, Et tu m'oses couvrir de ces indignités! Cesse de m'outrager, ou le respect des dames N'est plus pour contenir celui que tu diffames. 1920 PHILISTE, à Alcidon. Cher ami, ne crains rien, et demeure assuré Que je sais maintenir ce que je t'ai juré: Pour t'enlever ma sœur, il faut m'arracher l'âme. ALCIDON, à Philiste. Non, non, il n'est plus temps de déguiser ma flamme. Il te faut, malgré moi, faire un honteux aveu[1597] 1925 Que si mon cœur brûloit, c'étoit d'un autre feu. Ami, ne cherche plus qui t'a ravi Clarice: Voici l'auteur du coup, et voilà le complice. Adieu: ce mot lâché, je te suis en horreur. SCÈNE X. CHRYSANTE, CLARICE, PHILISTE, CÉLIDAN, DORIS. CHRYSANTE, à Philiste. Eh bien! rebelle, enfin sortiras-tu d'erreur? 1930 CÉLIDAN, à Philiste. Puisque son désespoir vous découvre un mystère Que ma discrétion vous avoit voulu taire, C'est à moi de montrer quel étoit mon dessein. Il est vrai qu'en ce coup je lui prêtai la main: La peur que j'eus alors qu'après ma résistance 1935 Il ne trouvât ailleurs trop fidèle[1598] assistance.... PHILISTE, à Célidan. Quittons là ce discours, puisqu'en cette action La fin m'éclaircit trop de ton intention, Et ta sincérité se fait assez connoître. Je m'obstinois tantôt dans le parti d'un traître; 1940 Mais au lieu d'affoiblir vers toi mon amitié, Un tel aveuglement te doit faire pitié. Plains-moi, plains mon malheur, plains mon trop de franchise, Qu'un ami déloyal a tellement surprise; Vois par là comme j'aime, et ne te souviens plus[1599] 1945 Que j'ai voulu te faire un injuste refus. Fais, malgré mon erreur, que ton feu persévère; Ne punis point la sœur de la faute du frère; Et reçois de ma main celle que ton desir, Avant mon imprudence, avoit daigné choisir[1600]. 1950 CLARICE, à Célidan. Une pareille erreur me rend toute confuse; Mais ici mon amour me servira d'excuse: Il serre nos esprits d'un trop étroit lien Pour permettre à mon sens de s'éloigner du sien. CÉLIDAN. Si vous croyez encor que cette erreur me touche, 1955 Un mot me satisfait de cette belle bouche; Mais, hélas! quel espoir ose rien présumer[1601], Quand on n'a pu servir, et qu'on n'a fait qu'aimer? DORIS. Réunir les esprits d'une mère et d'un frère, Du choix qu'ils m'avoient fait avoir su me défaire, 1960 M'arracher à Florange et m'ôter Alcidon, Et d'un cœur généreux me faire l'heureux don, C'est avoir su me rendre un assez grand service Pour espérer beaucoup avec quelque justice. Et puisqu'on me l'ordonne, on peut vous assurer 1965 Qu'alors que j'obéis, c'est sans en murmurer. CÉLIDAN. A ces mots enchanteurs tout mon cœur se déploie, Et s'ouvre tout entier à l'excès de ma joie. CHRYSANTE. Que la mienne est extrême, et que sur mes vieux ans Le favorable ciel me fait de doux présents! 1970 Qu'il conduit mon bonheur par un ressort étrange! Qu'à propos sa faveur m'a fait perdre Florange! Puisse-t-elle, pour comble, accorder à mes vœux[1602] Qu'une éternelle paix suive de si beaux nœuds, Et rendre par les fruits de ce double hyménée 1975 Ma dernière vieillesse à jamais fortunée! CLARICE, à Chrysante. Cependant pour ce soir ne me refusez pas L'heur de vous voir ici prendre un mauvais repas, Afin qu'à ce qui reste ensemble on se prépare[1603], Tant qu'un mystère saint deux à deux nous sépare. 1980 CHRYSANTE, à Clarice. Nous éloigner de vous avant ce doux moment[1604], Ce seroit me priver de tout contentement.

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