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Œuvres de P. Corneille, Tome 01

P. CORNEILLE. (continued 3)

Reading edition

L'existence de Mélite paraît, on le voit, constatée par un grand nombre de témoignages; seulement jusqu'ici nous ne la connaissons que sous son «nom de Parnasse,» suivant une jolie expression de la Fontaine. Un autre manuscrit de la Bibliothèque de Caen, portant le no 57, «Le Moréri des Normands, en deux tomes, par Joseph-André Guiot de Rouen, Supplément au dictionnaire de Moréri, édition en X volumes, pour ce qui concerne la province de Normandie et ses illustres,» nous fait connaître son nom réel.

Dans l'article consacré à notre poëte, on trouve au milieu de beaucoup de redites le passage suivant: «Sans la demoiselle Milet, très-jolie Rouennaise, Corneille peut-être n'eût pas sitôt connu l'amour; sans cette héroïne aussi, peut-être la France n'eût jamais connu le talent de Corneille.» Puis vient l'anecdote racontée par Fontenelle, après quoi Guiot reprend: «Le plaisir de cette aventure détermina Corneille à faire la comédie de Mélite, anagramme du nom de sa maîtresse.»

«J'ajouterai, dit M. Emmanuel Gaillard, dans ses Nouveaux détails sur Pierre Corneille publiés en 1834, qu'elle demeurait à Rouen, rue aux Juifs, no 15. Le fait m'a été attesté par M. Dommey, ancien greffier.»

A ma prière, M. Francis Wadington a bien voulu examiner les registres de la paroisse Saint-Lô, dont dépendait autrefois cette rue, afin de tâcher d'y découvrir quelque acte relatif à Mlle Milet; malheureusement la recherche a été vaine, ce qui du reste peut fort bien s'expliquer par le grand nombre de lacunes que les registres présentent: on n'y trouve ni l'année 1601, ni les années 1604-1608 et 1621-1666; il faut donc renoncer à ce moyen d'investigation et ne plus espérer qu'en quelque heureux hasard.

Malgré l'intérêt que nous inspire Mlle Milet, nous sommes forcé d'avouer qu'elle a une rivale, rivale obstinée, qui lui dispute encore, à l'heure qu'il est, le cœur du grand Corneille. Voici la note que l'abbé Granet a mise au bas du passage de l'Excuse à Ariste que nous avons transcrit en commençant:

«Il avoit aimé très-passionément une dame de Rouen, nommée Mme du Pont, femme d'un maître des comptes de la même ville, parfaitement belle. Il l'avoit connue toute petite fille pendant qu'il étudioit à Rouen au collége des Jésuites, et fit pour elle plusieurs petites pièces de galanterie, qu'il n'a jamais voulu rendre publiques, quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brûla lui-même environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquoit la plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avoit beaucoup d'esprit, elle les critiquoit fort judicieusement, de sorte que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui étoit redevable de plusieurs endroits de ses premières pièces[438].»

Je n'ai pu me procurer aucune espèce de renseignement sur Mme du Pont; mais j'ai appris, de M. Charles de Beaurepaire, que Thomas du Pont, correcteur en la chambre des comptes de Normandie, figure dans les registres de la cour depuis 1600 jusqu'à 1666 inclusivement, ce qui fait supposer que le père et le fils, portant tous deux le même prénom, ont tour à tour occupé cette charge.

Sans oser être aussi affirmatif que M. Geruzez, qui dit en parlant de Mlle Milet: «Il est certain que la dame de ses pensées devint la femme d'un autre sous le nom de Mme du Pont[439],» je serais assez porté à croire, malgré quelques contradictions apparentes, que les deux rivales sont en réalité une seule et même personne. L'abbé Granet ne s'élève point contre l'anecdote relative à Mélite, et les détails nouveaux qu'il donne ne la contredisent pas absolument. Serait-il impossible que Corneille, après avoir connu Mlle Milet toute petite fille, pendant qu'il était encore au collége, l'eût ensuite perdue de vue, qu'il lui eût été présenté par un jeune homme qui lui faisait la cour, que le souvenir de leur amitié d'enfance eût éveillé un sentiment plus tendre, et que malgré cela Mlle Milet fût devenue quelques années plus tard la femme de Thomas du Pont?

A en croire un des adversaires de Corneille, notre poëte aurait commis un plagiat dès son premier ouvrage, mais l'accusation est entièrement dépourvue de preuves. On lit dans la Lettre du sieur Claveret à Monsieur de Corneille: «A la vérité ceux qui considèrent bien votre Veuve, votre Galerie du Palais, le Clitandre et la fin de la Mélite, c'est-à-dire la frénésie d'Éraste, que tout le monde avoue franchement être de votre invention, et qui verront le peu de rapport que ces badineries ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans doute que le commencement de la Mélite, et la fourbe des fausses lettres qui est assez passable, n'est pas une pièce de votre invention. Aussi l'on commence à voir clair en cette affaire et à découvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et l'on en avertira le monde en temps et lieu.»

L'époque de la première représentation de Mélite n'est guère moins incertaine que les circonstances qui en ont fourni le sujet. «Mélite fut jouée en 1625,» dit Fontenelle, et, jusqu'à la publication de l'Histoire du théâtre françois des frères Parfait, cette date a été acceptée sans contrôle; mais ils ont fait observer que la pièce en question n'avait pu être représentée avant 1629, en s'appuyant sur ce passage de l'Épître dédicatoire comique et familière des Galanteries du duc d'Ossonne, vice-roi de Naples, comédie de Mairet: «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes de Messieurs de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi.»

Si ce témoignage curieux est rigoureusement exact, et il y a tout lieu de le croire, nous arrivons presque à une date précise, et nous ne pouvons hésiter qu'entre la fin de 1629 et le commencement de 1630.

En effet Scudéry nous apprend, dans la préface de son Arminius, qu'il fit Ligdamon, sa première pièce, «en sortant du régiment des gardes,» et nous avons de lui, à la suite du Trompeur puni, une Ode au Roi faite à Suze, qui nous prouve qu'en mars 1629 il était encore au service. D'un autre côté Argénis et Poliarque ou Théocrine, première pièce de du Ryer, a été imprimée en 1630 chez Nicolas Bessin; c'est donc entre ces deux dates que se place le début de Corneille, et, comme l'a remarqué M. Taschereau, les diverses rédactions successives d'un passage du Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique[440], et le commencement de l'avis Au lecteur de Pertharite, paraissent confirmer l'exactitude de ce calcul.

Dans sa Lettre apologétique, publiée en 1637, Corneille dit à Scudéry: «Vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente ans d'étude m'ont acquis;» et il y aurait certes là de quoi nous embarrasser si nous ne lisions dans la Lettre du sieur Claveret au sieur Corneille: «Je vous déclare que je ne me pique point de savoir faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez commencé d'être poëte avant votre naissance, comme il est facile à juger par vos trente années d'étude, que vous n'eûtes jamais. Je vous confesse encore qu'il me seroit peut-être bien difficile de vous atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous, durant neuf ou dix ans, j'en aurois fait métier et marchandise.»

A prendre cette phrase à la rigueur, Mélite serait de 1627 ou de 1628; mais il ne s'agit ici que d'une simple approximation fort propre au contraire à corroborer les autorités précédentes et à faire adopter définitivement la date de 1629.

Corneille avait confié sa comédie au célèbre comédien Mondory, de passage à Rouen, qui la fit représenter à Paris, sans apprendre au public qui en était l'auteur. Il était alors tellement inconnu à Paris qu'il y avait, comme il nous le dit lui-même, avantage à taire son nom[441].

L'usage de publier le nom des poëtes dramatiques venait d'ailleurs seulement de s'établir, et ne s'était sans doute pas encore généralisé. Sorel nous apprend, dans sa Bibliothèque françoise[442], qu'il s'introduisit après le Pyrame de Théophile, la Sylvie de Mairet, les Bergeries de Racan, et l'Amarante de Gombaud, c'est-à-dire vers 1625: «Les poëtes, dit-il, ne firent plus de difficulté de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens, car auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun; on y mettoit seulement le nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur auteur leur donnoit une comédie nouvelle de tel nom.»

Mélite produisit d'abord peu d'effet: «Ses trois premières représentations ensemble, dit Corneille dans la dédicace, n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver.» Mais il ajoute dans l'Examen: «Le succès en fut surprenant. Il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir l'unique.» Cette nouvelle troupe est, suivant Félibien et les frères Parfait, celle de Mondory, qui vint se fixer au théâtre du Marais, d'où une première troupe, établie en 1620, d'après le témoignage de Chapuzeau, avait été forcée de se retirer, en sorte qu'avant les représentations de Mélite il n'y avait plus à Paris d'autre théâtre que celui de l'hôtel de Bourgogne.

Devenu directeur du théâtre du Marais, Mondory conserva l'habitude des voyages en Normandie. «Cette troupe, dit Chapuzeau, alloit quelquefois passer l'été à Rouen, étant bien aise de donner cette satisfaction à une des premières villes du royaume. De retour à Paris de cette petite course dans le voisinage, à la première affiche le monde y couroit et elle se voyoit visitée comme de coutume.»

On trouve une anecdocte assez curieuse, relative à Mélite, dans une courte notice nécrologique sur Corneille publiée par le Mercure galant[443]:

«L'heureux talent qu'il avoit pour la poésie parut avec beaucoup d'avantage dès la première pièce qu'il donna sous le titre de Mélite. La nouveauté de ses incidents, qui commencèrent à tirer la comédie de ce sérieux obscur où elle étoit enfoncée, y fit courir tout Paris, et Hardy, qui étoit alors l'auteur fameux du théâtre, et associé pour une part avec les comédiens, à qui il devoit fournir six tragédies tous les ans, surpris des nombreuses assemblées que cette pièce attiroit, disoit chaque fois qu'elle étoit jouée: «Voilà une jolie bagatelle.» C'est ainsi qu'il appeloit ce comique aisé qui avoit si peu de rapport avec la rudesse de ses vers.»

Ainsi raconté, le mot de Hardy paraît très-vraisemblable, mais au siècle dernier il ne fut pas trouvé assez piquant, et l'on fit dire au vieil auteur: «Mélite, bonne farce.» C'est là bien évidemment de l'exagération. Même aux yeux de Hardy, Mélite ne pouvait passer pour une farce; il y devait trouver au contraire quelque chose d'un peu trop délicat, d'un peu trop mesuré: c'est ce que le jugement que lui prête le Mercure exprime avec discrétion, mais de la façon la plus claire.

Notre poëte vint à Paris pour assister à la première représentation de son ouvrage. Il avait dès lors une noble confiance en lui-même. «Ce ne sera pas un petit plaisir pour le monde, lit-on dans la Lettre du sieur Claveret, si vous continuez à vous persuader d'être si grand poëte; il est vrai que dès le premier voyage que vous fîtes en cette ville, les judicieux reconnurent en vous cette humeur.» Toutefois l'assurance de Corneille ne l'empêchait pas de profiter de tout ce qui pouvait compléter son éducation poétique. «Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de Mélite, dit notre poëte dans l'Examen de Clitandre, m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du métier le blâmoient de peu d'effets et de ce que le style en étoit trop familier.»

Depuis lors il s'attacha d'une manière assez constante à la règle des vingt-quatre heures. Quant aux critiques qui lui étaient adressées, il y répondit par Clitandre, qui ne fut, s'il faut en croire Corneille, qu'une démonstration, assurément très-victorieuse, du mauvais effet des coups de théâtre et des intrigues compliquées.

Non-seulement Mélite eut un grand succès sur le théâtre de Mondory, mais elle figura bientôt avec honneur au répertoire des principales troupes de province. Dans la Comédie des comédiens de Scudéry, un acteur à qui l'on demande ce que ses camarades peuvent jouer, indique d'abord les pièces de Hardy, et le Pyrame de Théophile, puis il ajoute: «Nous avons aussi la Sylvie, la Chryséide et la Sylvanire, les Folies de Cardénio, l'Infidèle confidente, et la Filis de Scire, les Bergeries de M. de Racan, le Ligdamon, le Trompeur puni, Mélite, Clitandre, la Veuve, la Bague de l'oubli, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits de ce temps.»

Cette Comédie des comédiens fut jouée dans sa nouveauté, le 28 novembre 1634, à l'Arsenal, aux noces du duc de la Valette, du sieur de Puy Laurens et du comte de Guiche, en présence de la Reine. Selon la Gazette extraordinaire du 30 novembre 1634, qui donne des détails étendus sur cette représentation, «la comédie qui fut représentée en vers fut la Melite de Scudéry, où vingt violons jouèrent aux intermèdes.» Mais le 15 décembre suivant cette erreur fut ainsi corrigée: «Vous serez avertis pour la fin, qu'au récit des trois noces dernièrement faites à l'Arsenal, la comédie en prose étoit de Scudéry, et la Mélite, en vers, du sieur Corneille: ne voulant attribuer à l'un, comme il s'est fait erronément en l'imprimé, ce qui est de l'autre.»

Il n'y avait alors que vingt-deux mois que Mélite était publiée; car bien qu'elle soit la première pièce de Corneille, il ne la fit imprimer que la seconde. Ce fut Clitandre qui parut d'abord, en 1632. Il est suivi dans l'édition originale de Mélanges poétiques, parmi lesquels figure le sonnet que nous trouvons dans la scène IV de l'acte II de Mélite.

Voici la reproduction exacte du titre que porte l'édition originale de la première comédie de Corneille:

Melite, ov les favsses lettres. Piece Comique. A Paris, chez François Targa, au premier pillier de la grande Salle du Palais, deuant les Consultations, au Soleil d'or. M.DC.XXXIII. Auec priuilege du Roy.

Cette pièce forme un volume in-4o, qui se compose de 6 feuillets non chiffrés et de 150 pages. L'exposé du privilége «donné à Sainct Germain en Laye, le dernier iour de Ianuier mil six cens trente trois» est ainsi conçu: «Nostre bien amé François Targa Marchand Libraire de nostre bonne ville Paris, nous a fait remonstrer qu'il a nouuellement recouuré vn Liure intitulé Melite, ou les fausses Lettres. Piece Comique, faicte par Me Pierre Corneille, Aduocat en nostre Cour de Parlement de Roüen, qu'il desireroit faire imprimer et mettre en vente....»

On lit à la fin: «Acheué d'Imprimer pour la premiere fois, le douziéme iour de Feurier mil six cens trente-trois.»

Il est à remarquer que dans son édition de 1644, Corneille a supprimé les sous-titres qu'il avait donnés à ses premières pièces. A partir de cette époque Mélite ou les Fausses lettres, Clitandre ou l'Innocence délivrée, la Veuve ou le Traître trahi, la Galerie du Palais ou l'Amie rivale, la Place Royale ou l'Amoureux extravagant, deviennent tout simplement Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du Palais, etc. Ces sortes de paraphrases, encore en usage aujourd'hui sur les affiches de nos petits théâtres de province, étaient dès lors passées de mode.

A MONSIEUR DE LIANCOUR[444].

Monsieur,

Mélite seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnoissance de tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à Paris, venant d'un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son pays, et tellement inconnu qu'il étoit avantageux d'en taire le nom; quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si foibles commencements qu'au loisir qu'il falloit au monde pour apprendre que vous en faisiez état[445], ni des progrès si peu attendus qu'à votre approbation, que chacun se croyoit obligé de suivre après l'avoir sue[446]. C'est de là, Monsieur, qu'est venu tout le bonheur de Mélite; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute ma vie,

MONSIEUR, Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

Corneille[447].

AU LECTEUR.

Je sais bien que l'impression d'une pièce en affoiblit la réputation: la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses. Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces, je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas, elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées au-dessous doivent être fort mauvaises.

ARGUMENT.

Éraste, amoureux de Mélite, l'a fait connoître à son ami Tircis, et devenu puis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de Cloris, sœur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et les suasions d'Éraste, de quitter Cloris pour Mélite, montre ces lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort. Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection, Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant Cliton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle à Éraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Éraste, saisi de remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va demander pardon de sa fourbe et obtient de ces deux amants Cloris, qui ne vouloit plus de Philandre après sa légèreté.

EXAMEN[448].

Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les règles, puisque je ne savois pas alors qu'il y en eût. Je n'avois pour guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy[449], dont la veine étoit plus féconde que polie, et de quelques modernes qui commençoient à se produire, et qui n'étoient pas[450] plus réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'étoit fait de plus beau jusqu'alors[451], et me fit connoître à la cour. Ce sens commun, qui étoit toute ma règle, m'avoit fait trouver l'unité d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avoit donné assez d'aversion de cet horrible déréglement qui mettoit Paris, Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans une seule ville.

La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en aucune langue, et le style naïf qui faisoit une peinture de la conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avoit jamais vu jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc. Celle-ci faisoit son effet par l'humeur enjouée de gens d'une condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et de Térence, qui n'étoient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce dont le nœud n'avoit aucune justesse. Éraste y fait contrefaire des lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais entretenue, dont il ne connoît point l'écriture, et qui lui défend de l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de sa sœur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu raisonnable, il renonce à une affection dont il étoit assuré, et qui étoit prête d'avoir son effet. Éraste n'est pas moins ridicule que lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui seroit toutefois inutile à son dessein, s'il ne savoit de certitude que Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que[452] cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse; et qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir. Cette prétention d'Éraste ne pouvoit être supportable, à moins d'une révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir par une même facilité de croyance, à la vue de ce caractère inconnu. Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir devroient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La folie d'Éraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnois dès lors en mon âme; mais comme c'étoit un ornement de théâtre qui ne manquoit jamais de plaire, et se faisoit souvent admirer, j'affectai volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je tiendrois encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Éraste fait connoître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il lui a faite, et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un dénouement.

Tout le cinquième acte peut passer pour inutile[453]. Tircis et Mélite se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la supposition des lettres, et ils pouvoient l'avoir su de Cloris, à qui Philandre l'avoit dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte retire Éraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et fait son mariage avec Cloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence, qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la coutume de ce temps-là, qui étoit de marier tout ce qu'on introduisoit sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part avec un ressentiment ridicule, dont on ne craint pas l'effet, ne soit point achevé, et qu'il lui falloit quelque cousine de Mélite, ou quelque sœur d'Éraste, pour le réunir avec les autres. Mais dès lors je ne m'assujettissois pas tout à fait à cette mode, et je me contentai[454] de faire voir l'assiette de son esprit, sans prendre soin de le pourvoir d'une autre femme.

Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut: il y a de plus une inégalité d'intervalle entre les actes, qu'il faut éviter. Il doit s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à cette chaleur qui jette Éraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais même si les personnages qui paroissent deux fois dans un même acte, (posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs[455]), je ne sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de l'autre, que les acteurs ayent lieu de ne pas s'entre-connoître. Au premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre Philandre avec sa sœur, et n'en a guère davantage au second à refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour s'effectuer; mais je voudrois que pour mettre les choses dans leur justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît, en sorte que chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que ce qu'il en faut pour sa représentation[456].

Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et pour peu que le lecteur aye d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste.

ACTEURS[457].

ÉRASTE, amoureux de Mélite. TIRCIS, ami d'Éraste et son rival. PHILANDRE, amant de Cloris. MÉLITE, maîtresse d'Éraste et de Tircis. CLORIS, sœur de Tircis. LISIS, ami de Tircis. CLITON, voisin de Mélite. La Nourrice de Mélite[458]. La scène est à Paris. MÉLITE. COMÉDIE. ACTE I. SCÈNE PREMIÈRE. ÉRASTE, TIRCIS. ÉRASTE. Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459]; Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable: Le change seroit juste, après tant de rigueur; Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon cœur; Elle a sur tous mes sens une entière puissance;5 Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence, Et je ménage en vain dans un éloignement Un peu de liberté pour mon ressentiment: D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460] Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,10 Et par un si doux charme aveugle ma raison[461], Que je cherche mon mal et fuis ma guérison. Son œil agit sur moi d'une vertu si forte, Qu'il ranime soudain mon espérance morte, Combat les déplaisirs de mon cœur irrité,15 Et soutient mon amour contre sa cruauté; Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462], Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463], Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir.20 TIRCIS. Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable! Pour paroître éloquent tu te feins misérable: Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs Je saurois adoucir les traits de tes malheurs? Ne t'imagine pas qu'ainsi sur ta parole[464]25 D'une fausse douleur un ami te console: Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris. ÉRASTE. Son gracieux accueil et ma persévérance Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence:30 Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir[465], Et n'étant point connus, on n'y peut compatir[466]. TIRCIS. En étant bien reçu, du reste que t'importe? C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte. ÉRASTE. Cet accès favorable, ouvert et libre à tous, 35 Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux[467]: Elle souffre aisément mes soins et mon service; Mais loin de se résoudre à leur rendre justice, Parler de l'hyménée à ce cœur de rocher, C'est l'unique moyen de n'en plus approcher. 40 TIRCIS. Ne dissimulons point: tu règles mieux ta flamme, Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme. ÉRASTE. Quoi! tu sembles douter de mes intentions? TIRCIS. Je crois malaisément que tes affections Sur l'éclat d'un beau teint, qu'on voit si périssable[468], 45 Règlent d'une moitié le choix invariable. Tu serois incivil de la voir chaque jour[469] Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour[470]; Mais d'un vain compliment ta passion bornée Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée. 50 Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons, Que les meilleurs partis[471].... ÉRASTE. Trêve de ces raisons; Mon amour s'en offense, et tiendroit pour supplice De recevoir des lois d'une sale avarice[472]; Il me rend insensible aux faux attraits de l'or, 55 Et trouve en sa personne un assez grand trésor. TIRCIS. Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre, Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre. Ces visages d'éclat sont bons à cajoler; C'est là qu'un apprentif doit s'instruire à parler[473];60 J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence; La mode nous oblige à cette complaisance; Tous ces discours de livre alors sont de saison: Il faut feindre des maux, demander guérison[474], Donner sur le phébus, promettre des miracles;65 Jurer qu'on brisera toute sorte d'obstacles; Mais du vent et cela doivent être tout un. ÉRASTE. Passe pour des beautés qui sont dans le commun[475]: C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Crisolite; Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite. 70 Malgré tes sentiments, il me faut accorder Que le souverain bien n'est qu'à la posséder[476]. Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle[477], Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux[478],75 Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux; Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage[479]. TIRCIS. Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin Ce discours emphatique iroit encor bien loin.80 Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore, Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser. Un bien qui nous est dû se fait si peu priser, Qu'une femme fût-elle entre toutes choisie,85 On en voit en six mois passer la fantaisie. Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté[480] Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité[481]; Au premier qui lui parle ou jette l'œil sur elle[482], Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle[483];90 Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori[484], Un charme pour tout autre, et non pour un mari. ÉRASTE. Ces caprices honteux et ces chimères vaines Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines, Et quiconque a su prendre une fille d'honneur 95 N'a point à redouter l'appas[485] d'un suborneur. TIRCIS. Peut-être dis-tu vrai; mais ce choix difficile Assez et trop souvent trompe le plus habile, Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau, Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau.100 S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme[486]! Perdre pour des enfants le repos de son âme! Voir leur nombre importun remplir une maison[487]! Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison! ÉRASTE. Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule, 105 C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle[488]; Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé: Toi-même, qui fais tant le cheval échappé[489]; Nous te verrons un jour songer au mariage[490]. TIRCIS. Alors ne pense pas que j'épouse un visage: 110 Je règle mes desirs suivant mon intérêt. Si Doris me vouloit, toute laide qu'elle est, Je l'estimerois plus qu'Aminte et qu'Hippolyte; Son revenu chez moi tiendroit lieu de mérite: C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens 115 Pour l'amour conjugal a de puissants liens: La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine[491], Échauffent bien le cœur, mais pas la cuisine; Et l'hymen qui succède à ces folles amours, Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours[492]. Une amitié si longue est fort mal assurée Dessus des fondements de si peu de durée[493]. L'argent dans le ménage a certaine splendeur Qui donne un teint d'éclat à la même laideur[494]; Et tu ne peux trouver de si douces caresses 125 Dont le goût dure autant que celui des richesses. ERASTE[495]. Auprès de ce bel œil qui tient mes sens ravis, A peine pourrois-tu conserver ton avis. TIRCIS. La raison en tous lieux est également forte. ÉRASTE. L'essai n'en coûte rien: Mélite est à sa porte; 130 Allons, et tu verras dans ses aimables traits Tant de charmants appas, tant de brillants attraits[496], Que tu seras forcé toi-même à reconnoître[497] Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être. TIRCIS. Allons, et tu verras que toute sa beauté 135 Ne saura me tourner contre la vérité[498]. SCÈNE II. MÉLITE, ÉRASTE, TIRCIS ÉRASTE. De deux amis, Madame, apaisez la querelle[499]. Un esclave d'Amour le défend d'un rebelle, Si toutefois un cœur qui n'a jamais aimé, Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé. 140 Comme dès le moment que je vous ai servie J'ai cru qu'il étoit seul la véritable vie, Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport Entre nos deux esprits sème quelque discord[500]. Je me suis donc piqué contre sa médisance, 145 Avec tant de malheur ou tant d'insuffisance, Que des droits si sacrés et si pleins d'équité[501] N'ont pu se garantir de sa subtilité, Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre[502], Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre. 150 MÉLITE. Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouveroit En ce mépris d'Amour qui le seconderoit. TIRCIS. Si le cœur ne dédit ce que la bouche exprime, Et ne fait de l'amour une plus haute estime[503], Je plains les malheureux à qui vous en donnez, 155 Comme à d'étranges maux par leur sort destinés. MÉLITE. Ce reproche sans cause avec raison m'étonne[504]: Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne. Les moyens de donner ce que je n'eus jamais[505]? ÉRASTE. Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais 160 La nature pour moi montre son injustice A pervertir son cours pour me faire un supplice[506]. MÉLITE. Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur. ÉRASTE. Supplice qui déchire et mon âme et mon cœur. MÉLITE. Il est rare qu'on porte avec si bon visage[507] 165 L'âme et le cœur ensemble en si triste équipage[508]. ÉRASTE. Votre charmant aspect suspendant mes douleurs[509], Mon visage du vôtre emprunte les couleurs. MÉLITE. Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme, Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme. 170 ÉRASTE. Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir, Et vous n'en conservez que faute de vous voir[510]. MÉLITE. Et quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces? ÉRASTE. Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces? De si frêles sujets ne sauroient exprimer 175 Ce que l'amour aux cœurs peut lui seul imprimer[511], Et quand vous en voudrez croire leur impuissance, Cette légère idée et foible connoissance[512] Que vous aurez par eux de tant de raretés Vous mettra hors du pair de toutes les beautés[513]. 180 MÉLITE. Voilà trop vous tenir dans une complaisance Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence, Et ne démentir pas le rapport de vos yeux, Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux. ÉRASTE. Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes, 185 Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes. TIRCIS. Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part Reconnoître les dons que le ciel vous départ. ÉRASTE. Voyez que d'un second mon droit se fortifie. MÉLITE. Voyez que son secours montre qu'il s'en défie[514]. 190 TIRCIS. Je me range toujours avec[515] la vérité. MÉLITE. Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté. TIRCIS. Oui, sur votre visage, et non en vos paroles. Mais cessez de chercher ces refuites frivoles, Et prenant désormais des sentiments plus doux, 195 Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous. MÉLITE. Un ennemi d'Amour me tenir ce langage! Accordez votre bouche avec votre courage; Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas. TIRIS J'ai connu mon erreur auprès de vos appas[516]: 200 Il vous l'avoit bien dit. ÉRASTE. Ainsi donc par l'issue[517] Mon âme sur ce point n'a point été déçue? TIRCIS. Si tes feux en son cœur produisoient même effet, Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait. MÉLITE. Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire 205 Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire; Mais je pourrois bientôt, à m'entendre flatter[518], Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter. Excusez ma retraite. ÉRASTE. Adieu, belle inhumaine, De qui seule dépend et ma joie et ma peine[519]. 210 MÉLITE. Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos, Et laissez votre esprit et le mien en repos. SCÈNE III. ÉRASTE, TIRCIS. ÉRASTE. Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme? Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme? TIRCIS Que veux-tu que j'en die? elle a je ne sais quoi 215 Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi. Mon cœur, jusqu'à présent à l'amour invincible, Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible; Tout autre que Tircis mourroit pour la servir. ÉRASTE. Confesse franchement qu'elle a su te ravir, 220 Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle Avec le nom d'amant le titre d'infidèle. Rien que notre amitié ne t'en peut détourner; Mais ta muse du moins, facile à suborner[520], Avec plaisir déjà prépare quelques veilles 225 A de puissants efforts pour de telles merveilles. TIRCIS. En effet ayant vu tant et de tels appas, Que je ne rime point, je ne le promets pas. ÉRASTE. Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime[521] TIRCIS. Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime. 230 ÉRASTE. Mais si sans y penser tu te trouvois surpris? TIRCIS. Quitte pour décharger mon cœur dans mes écrits. J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes, De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes: C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson;235 Mais j'en connois, sans plus, la cadence et le son. Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre Cet agréable feu que tu ne peux éteindre; Tu le pourras donner comme venant de toi. ÉRASTE. Ainsi ce cœur d'acier qui me tient sous sa loi 240 Verra ma passion pour le moins en peinture. Je doute néanmoins qu'en cette portraiture Tu ne suives plutôt tes propres sentiments. TIRCIS. Me prépare le ciel de nouveaux châtiments, Si jamais un tel crime entre dans mon courage[522]! 245 ÉRASTE. Adieu, je suis content, j'ai ta parole en gage, Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir. TIRCIS, seul. En matière d'amour rien n'oblige à tenir, Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse, Font bientôt vanité d'oublier leur promesse. 250 SCÈNE IV. PHILANDRE, CLORIS. PHILANDRE. Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr: Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir. CLORIS. Ne m'épouvante point: à ta mine, je pense Que le pardon suivra de fort près cette offense, Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour. 255 PHILANDRE. Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour. CLORIS. J'eusse osé le gager qu'ainsi par quelque ruse Ton crime officieux porteroit son excuse[523]. PHILANDRE. Ton adorable objet, mon unique vainqueur, Fait naître chaque jour tant de feux en mon cœur, 260 Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire[524]. J'examine ton teint dont l'éclat me surprit, Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit; Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme[525]. 265 CLORIS. Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme, Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger A chérir ta Cloris, et jamais ne changer. PHILANDRE. Ta beauté te répond de ma persévérance, Et ma foi qui t'en donne une entière assurance. 270 CLORIS. Voilà fort doucement dire que sans ta foi Ma beauté ne pourroit te conserver à moi. PHILANDRE. Je traiterois trop mal une telle maîtresse De l'aimer seulement pour tenir ma promesse: Ma passion en est la cause, et non l'effet; 275 Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait, Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage De quoi rendre constant l'esprit le plus volage[526]. CLORIS. Ne m'en conte point tant de ma perfection[527]: Tu dois être assuré de mon affection, 280 Et tu perds tout l'effort de ta galanterie, Si tu crois l'augmenter par une flatterie. Une fausse louange est un blâme secret: Je suis belle à tes yeux; il suffit, sois discret[528]; C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire. 285 PHILANDRE. Tu sais adroitement adoucir mon martyre[529]; Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens, A peine mon esprit ose croire mes sens[530], Toujours entre la crainte et l'espoir en balance Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance, 290 Mes imperfections nous éloignant si fort, Qu'oserois-je prétendre en ce peu de rapport? CLORIS. Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue, Et qu'un mépris rusé, que ton cœur désavoue, Me mette sur la langue un babil affété, 295 Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté: Au contraire, je veux que tout le monde sache Que je connois en toi des défauts que je cache. Quiconque avec raison peut être négligé A qui le veut aimer est bien plus obligé. 300 PHILANDRE. Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable? CLORIS. Sans doute; et qu'aurois-tu qui me fût comparable? PHILANDRE. Regarde dans mes yeux, et reconnois qu'en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi[531]. CLORIS. C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée. 305 PHILANDRE. Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée. Tu n'y vois que mon cœur, qui n'a plus un seul trait Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait[532], Et qui tout aussitôt que tu t'es fait paroître[533], Afin de te mieux voir s'est mis à la fenêtre. 310 CLORIS. Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant[534], Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant, Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles[535]. PHILANDRE. Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles, Dedans cette union prenant un même cours, 315 Nous préparent un heur qui durera toujours. Cependant, en faveur de ma longue souffrance[536].... CLORIS. Tais-toi, mon frère vient. SCÈNE V. TIRCIS, PHILANDRE, CLORIS. TIRCIS. Si j'en crois l'apparence, Mon arrivée ici fait quelque contre-temps. PHILANDRE. Que t'en semble, Tircis? TIRCIS. Je vous vois si contents, 320 Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble Du divertissement que vous preniez ensemble, De moins sorciers que moi pourroient bien deviner[537] Qu'un troisième ne fait que vous importuner. CLORIS. Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes, 325 Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes, Puisqu'un hymen sacré, promis ces jours passés, Sous ton consentement les autorise assez. TIRCIS. Ou je te connois mal, ou son heure tardive Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive[538]. 330 CLORIS. Ta belle humeur te tient, mon frère. TIRCIS. Assurément. CLORIS. Le sujet? TIRCIS. J'en ai trop dans ton contentement. CLORIS. Le cœur t'en dit d'ailleurs[539]. TIRCIS. Il est vrai, je te jure; J'ai vu je ne sais quoi.... CLORIS. Dis tout, je t'en conjure[540]. TIRCIS. Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux, 335 Tes affaires, ma sœur, n'en iroient guère mieux. CLORIS. J'ai trop de vanité pour croire que Philandre Trouve encore après moi qui puisse le surprendre[541]. TIRCIS. Tes vanités à part, repose-t'en sur moi Que celle que j'ai vue est bien autre que toi. 340 PHILANDRE. Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie; Ce blasphème à tout autre auroit coûté la vie. TIRCIS. Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint[542]. CLORIS. Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point? TIRCIS. Non pas sitôt. Adieu: ma présence importune 345 Te laisse à la merci d'Amour et de la brune. Continuez les jeux que vous avez quittés[543]. CLORIS. Ne crois pas éviter mes importunités: Ou tu diras le nom de cette incomparable, Ou je vais de tes pas me rendre inséparable. 350 TIRCIS. Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret. Adieu: ne perds point temps. CLORIS. O l'amoureux discret! Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire. PHILANDRE. (Il retient Cloris[544], qui suit son frère.) C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère! CLORIS. Philandre, avoir un peu de curiosité, 355 Ce n'est pas envers toi grande infidélité: Souffre que je dérobe un moment à ma flamme, Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme. Nous en rirons après ensemble, si tu veux. PHILANDRE. Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux? 360 CLORIS. Je ne t'aime pas moins pour être curieuse, Et ta flamme à mon cœur n'est pas moins précieuse. Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi. PHILANDRE. Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi! FIN DU PREMIER ACTE. ACTE II. SCÈNE PREMIÈRE. ÉRASTE. Je l'avois bien prévu, que ce cœur infidèle[545] 365 Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle, Qui traite mille amants avec mille mépris, Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris. Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546] De sa déloyauté l'infaillible présage; 370 Un inconnu frisson dans mon corps épandu Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547]. Depuis, cette volage évite ma rencontre, Ou si malgré ses soins le hasard me la montre, Si je puis l'aborder, son discours se confond, 375 Son esprit en désordre à peine me répond; Une réflexion vers le traître qu'elle aime Presque à tous les moments le ramène en lui-même[548]; Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis. 380 Lors, par le prompt effet d'un changement étrange, Son silence rompu se déborde en louange. Elle remarque en lui tant de perfections, Que les moins éclairés verroient ses passions[549]. Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie, 385 Et tout autre propos lui rend sa rêverie. Cependant chaque jour au discours attachés[550], Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés: Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble; Encore hier sur le soir je les surpris ensemble; 390 Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend. Que cet œil assuré marque un esprit content! Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire[551]; Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire; Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort 395 Lui montrer en raillant combien elle a de tort. SCÈNE II. ÉRASTE, MÉLITE. ÉRASTE. Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige, Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige, Laissant ainsi couler la belle occasion[552] De vous conter l'excès de son affection. 400 MÉLITE. Vous savez que son âme en est fort dépourvue[553]. ÉRASTE. Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554], Il en porte dans l'âme un si doux souvenir, Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir. MÉLITE. Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice: 405 L'amour ainsi qu'à lui me paroît un supplice; Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien, Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien. ÉRASTE. Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite. MÉLITE. Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite. 410 ÉRASTE. En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu? MÉLITE. Un peu plus que pour vous. ÉRASTE. De vrai, j'ai reconnu, Vous ayant pu servir deux ans, et davantage, Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage. MÉLITE. Encor si peu que c'est vous étant refusé, 415 Présumez comme ailleurs vous serez méprisé. ÉRASTE. Vos mépris ne sont pas de grande conséquence, Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense; Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté Que je ne serois plus que fort mal écouté. 420 MÉLITE. Sans que mes actions de plus près j'examine, A la meilleure humeur je fais meilleure mine, Et s'il m'osoit tenir de semblables discours, Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours. ÉRASTE. Si chaque objet nouveau de même vous engage, 425 Il changera bientôt d'humeur et de langage[555]. Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu, Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu? MÉLITE. Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie; Purgez votre cerveau de cette frénésie; 430 Laissez en liberté mes inclinations. Qui vous a fait censeur de mes affections? Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]? ÉRASTE. Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte De ce qu'on dit partout du trop de privauté[557] 435 Que déjà vous souffrez à sa témérité. MÉLITE. Ne soyez en souci que de ce qui vous touche. ÉRASTE. Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche Aux légitimes vœux de tant de gens d'honneur, Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur? 440 MÉLITE. Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence Lâcher les traits jaloux de votre médisance. Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez. SCÈNE III. ÉRASTE. C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]? 445 C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service? C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé D'un outrageux mépris se voit récompensé? Tu m'oses préférer un traître qui te flatte[559]; Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate, 450 Et que par la grandeur de mes ressentiments Je laisse aller au jour celle de mes tourments. Un aveu si public qu'en feroit ma colère Enfleroit trop l'orgueil de ton âme légère, Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560] 455 Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet. Je saurai me venger, mais avec l'apparence De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence. Il fut toujours permis de tirer sa raison D'une infidélité par une trahison. 460 Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée Que ton heur surprenant aura peu de durée, Et que par une adresse égale à tes forfaits Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix. L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite 465 Donnera prompte issue à ce que je médite. A servir qui l'achète il est toujours tout prêt, Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt. Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance, Et la pistole en main presser sa diligence. 470 SCÈNE IV. TIRCIS, CLORIS. TIRCIS. Ma sœur, un mot d'avis sur un méchant sonnet Que je viens de brouiller dedans mon cabinet. CLORIS C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse? TIRCIS. En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse. Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui, 475 J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui. SONNET. Après l'œil de Mélite il n'est rien d'admirable.... CLORIS. Ah! frère, il n'en faut plus. TIRCIS Tu n'es pas supportable De me rompre sitôt. CLORIS. C'étoit sans y penser; Achève. TIRCIS. Tais-toi donc, je vais recommencer. 480 SONNET[561]. Après l'œil de Mélite il n'est rien d'admirable; Il n'est rien de solide après ma loyauté. Mon feu, comme son teint, se rend incomparable, Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté. Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté, 485 Mon cœur à tous ses traits demeure invulnérable, Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté, Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable. C'est donc avec raison que mon extrême ardeur Trouve chez cette belle une extrême froideur, 490 Et que sans être aimé je brûle pour Mélite; Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour, Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite, Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour. CLORIS. Tu l'as fait pour Éraste? TIRCIS. Oui, j'ai dépeint sa flamme. 495 CLORIS. Comme tu la ressens peut-être dans ton âme? TIRCIS. Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur N'a de part en mes vers que celle de rimeur. CLORIS. Pauvre frère, vois-tu, ton silence t'abuse; De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]: 500 Les tiens m'avoient bien dit malgré toi que ton cœur Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur; Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563], Et le nom de Mélite a causé ma surprise, Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir 505 Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir. TIRCIS. Tu crois donc que j'en tiens? CLORIS. Fort avant. TIRCIS. Pour Mélite? CLORIS. Pour Mélite, et de plus que ta flamme n'excite Au cœur de cette belle aucun embrasement[564]. TIRCIS. Qui t'en a tant appris? mon sonnet? CLORIS. Justement. 510 TIRCIS. Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures, Et par où ta finesse a mal pris ses mesures. Un visage jamais ne m'auroit arrêté, S'il falloit que l'amour fût tout de mon côté. Ma rime seulement est un portrait fidèle 515 De ce qu'Éraste souffre en servant cette belle; Mais quand je l'entretiens de mon affection, J'en ai toujours assez de satisfaction. CLORIS. Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie, Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie. 520 TIRCIS. Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter; Car sitôt que je viens à me représenter Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite, Qu'Éraste s'en offense et s'oppose à Mélite[565], Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival, 525 Et toujours balancé d'un contre-poids égal, J'ai honte de me voir insensible ou perfide: Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide. Entre ces mouvements mon esprit partagé Ne sait duquel des deux il doit prendre congé. 530 CLORIS. Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte, Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte. Tu présumes par là me le persuader; Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder[566]. A la mode du temps, quand nous servons quelque autre, C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre[567]. Chacun en son affaire est son meilleur ami[568], Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi. TIRCIS. Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie, Si rien que ce rival cause ma rêverie! 540 CLORIS. C'est donc assurément son bien qui t'est suspect: Son bien te fait rêver, et non pas son respect, Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse[569]. TIRCIS. Tu devines, ma sœur: cela me fait mourir. 545 CLORIS. Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir[570]. Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite? TIRCIS. Il rend depuis deux ans hommage à son mérite. CLORIS. Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser? TIRCIS. Presque à chaque moment. CLORIS. Laisse-le donc jaser. 550 Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne; Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne: Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection, Tu ne dois plus douter de son aversion; Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte. 555 On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571], Et sans rien hasarder à la moindre longueur, On leur donne la main dès qu'ils offrent le cœur. TIRCIS. Sa mère peut agir de puissance absolue. CLORIS. Crois que déjà l'affaire en seroit résolue, 560 Et qu'il auroit déjà de quoi se contenter, Si sa mère étoit femme à la violenter. TIRCIS. Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572]; Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise. Avec cette lumière et ma dextérité, 565 J'en veux aller savoir toute la vérité. Adieu. CLORIS. Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573] Le retour desiré du paresseux Philandre. Un moment de froideur lui fera souvenir[574] Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir. 570 SCÈNE V. ÉRASTE, CLITON. ERASTE, lui donnant une lettre[575]. Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576] A dedans ce billet sa passion décrite; Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577]. Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle: 575 Remarque sa couleur, son maintien, sa parole; Vois si dans la lecture un peu d'émotion Ne te montrera rien de son intention. CLITON. Cela vaut fait, Monsieur. ÉRASTE. Mais après ce message[578] Sache avec tant d'adresse ébranler son courage, 580 Que tu viennes à bout de sa fidélité. CLITON Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité; Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége: Ma tête sur ce point vous servira de plége[579]; Mais aussi vous savez.... ÉRASTE. Oui, va, sois diligent[580]. 585 Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581]; Et je n'ai que trop vu par mon expérience.... Mais tu reviens bientôt[582]? CLITON. Donnez-vous patience, Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583], Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir. 590 ÉRASTE. Comment? CLITON. De ce carfour j'ai vu venir Philandre. Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre L'occasion commode à seconder mes coups: Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584]. SCÈNE VI. PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON. PHILANDRE (Éraste est caché et les écoute[585].) Quelle réception me fera ma maîtresse? 595 Le moyen d'excuser une telle paresse? CLITON. Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici, Expressément chargé de vous rendre ceci. PHILANDRE. Qu'est-ce? CLITON. Vous allez voir, en lisant cette lettre, Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586]; 600 Ouvrez-la seulement. PHILANDRE. Va, tu n'es qu'un conteur. CLITON. Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur. LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE. Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement. ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588] C'est donc la vérité que la belle Mélite Fait du brave Philandre une louable élite, Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu 605 Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu! Vraiment dans un tel choix mon regret diminue; Outre qu'une froideur depuis peu survenue, De tant de vœux perdus ayant su me lasser[589], N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser. 610 PHILANDRE. Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle? ÉRASTE. Il en meurt. PHILANDRE Ce courage à l'amour si rebelle? ÉRASTE. Lui-même. PHILANDRE. Si ton cœur ne tient plus qu'à demi[590], Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591]; Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre: 615 Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre. Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592], C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593]; Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire, De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594]. 620 ÉRASTE. Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris? PHILANDRE. Un peu plus de respect pour ce que je chéris. ÉRASTE. Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable; Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]? PHILANDRE. Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas 625 Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas. J'aime l'une; et mon cœur pour toute autre insensible[596].... ÉRASTE. Avise toutefois, le prétexte est plausible. PHILANDRE. J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux. ÉRASTE. On pardonne aisément à qui trouve son mieux. 630 PHILANDRE. Mais en quoi gît ce mieux? ÉRASTE. En esprit, en richesse[597]. PHILANDRE. O le honteux motif à changer de maîtresse! ÉRASTE. En amour. PHILANDRE. Cloris m'aime, et si je m'y connoi, Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi. ÉRASTE. Tu te détromperas, si tu veux prendre garde 635 A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde. L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris: L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris; L'une t'aime engagé vers une autre moins belle: L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle; 640 L'une au desçu[598] des siens te montre son ardeur, Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur; L'une.... PHILANDRE. Adieu: des raisons de si peu d'importance Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance[599]. (Il dit ce vers à Cliton tout bas[600].) Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir. 645 CLITON. Disposez librement de mon petit pouvoir. ÉRASTE, seul[601]. Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce; Cloris déjà sur lui n'a presque plus de force: Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur, Ruinant tout ensemble et le frère et la sœur. 650 SCÈNE VII. TIRCIS, ÉRASTE, MÉLITE. TIRCIS Éraste, arrête un peu. ÉRASTE. Que me veux-tu? TIRCIS. Te rendre Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602]. MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Éraste lit le sonnet[603]. Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler? Ce jaloux à la fin le pourra quereller: Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent, Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent. TIRCIS[604]. J'y donne une raison de ton sort inhumain. Allons, je le veux voir présenter de ta main A ce charmant objet dont ton âme est blessée[605]. ÉRASTE, lui rendant son sonnet[606]. Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée 660 Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger. Tu trouveras ailleurs un meilleur messager. TIRCIS seul, La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage! Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage! Une mine froncée, un regard de travers, 665 C'est le remercîment que j'aurai de mes vers. Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse, Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse, Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté L'empire que ses yeux ont sur ma liberté. 670 Je pense l'entrevoir par cette jalousie: Oui, mon âme de joie en est toute saisie[607]. Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler[608], Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller? Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]! 675 Toutefois tout va bien, la voilà descendue. Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610]; Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi. SCÈNE VIII[611]. TIRCIS, MÉLITE. MÉLITE. Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie? TIRCIS Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]: 680 A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots, Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos, S'est échappé de moi. MÉLITE. Sans doute il m'aura vue, Et c'est de là que vient cette fuite imprévue[613]. TIRCIS. Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé? 685 MÉLITE. Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé? TIRCIS. J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe, Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce. MÉLITE. Meilleure aucunement qu'Éraste ne voudroit. Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit; 690 Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche. Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche! Vous ne sauriez me voir sans le désobliger. TIRCIS. Et de tous mes soucis c'est là le plus léger. Toute une légion de rivaux de sa sorte 695 Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte, Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux. MÉLITE. Aussi le croit-il bien, ou je me trompe. TIRCIS. Et vous? MÉLITE. Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose[615], Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose. 700 TIRCIS. Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir, Il faudroit que nos cœurs n'eussent plus qu'un desir, Et quitter ces discours de volontés sujettes[616], Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes. Vous-même consultez un moment vos appas[617], 705 Songez à leurs effets, et ne présumez pas Avoir sur tous les cœurs un pouvoir si suprême[618], Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même. Un si digne sujet ne reçoit point de loi, De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi. 710 MÉLITE. Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse, Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse. Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant Je voudrois tout remettre à son commandement[619]; Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance, 715 Sans te rien témoigner que par obéissance, Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités Dispensent mon devoir de ces formalités[620]. TIRCIS. Que d'amour et de joie un tel aveu me donne! MÉLITE. C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne; Mais par là tu peux voir que mon affection Prend confiance entière en ta discrétion. TIRCIS. Vous la verrez toujours, dans un respect sincère, Attacher mon bonheur à celui de vous plaire, N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit; Et si vous en voulez un serment par écrit, Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme. MÉLITE. Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui Mélite veut te croire autant et plus que lui[621]. 730 Je le prends toutefois comme un précieux gage Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage. Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux. TIRCIS[622]. O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux? FIN DU SECOND ACTE. ACTE III. SCÈNE PREMIÈRE. PHILANDRE. Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible[623] 735 D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible. Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit, Tes lettres où ton cœur est si bien par écrit, Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses[624]. Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses. 740 Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer. Souvenirs importuns d'une amante laissée, Qui venez malgré moi remettre en ma pensée Un portrait que j'en veux tellement effacer[625] 745 Que le sommeil ait peine à me le retracer, Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie, Et retournant trouver celle qui vous envoie, Dites-lui de ma part pour la dernière fois Qu'elle est en liberté de faire un autre choix; 750 Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme, Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme, Je souhaite en faveur de ce reste de foi Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626]. Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse, 755 Est de tous nos desirs souveraine maîtresse, Dispose de nos cœurs, force nos volontés, Et que par son pouvoir nos destins surmontés Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle; Enfin que tous mes vœux.... SCÈNE II. TIRCIS, PHILANDRE. TIRCIS. Philandre! PHILANDRE. Qui m'appelle? TIRCIS. Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté Ne peut être parfait sans te l'avoir conté. PHILANDRE. Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627]. TIRCIS. J'userois envers toi d'une sotte prudence, Si je faisois dessein de te dissimuler 765 Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer. PHILANDRE. En effet, si l'on peut te juger au visage, Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628], Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend, Que je n'en puis trouver de sujet assez grand: 770 Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent. TIRCIS. Que fera le sujet, si les signes t'étonnent? Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner; C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner. PHILANDRE. Je ne le saurai pas sans marque plus expresse. 775 TIRCIS. Possesseur, autant vaut.... PHILANDRE. De quoi? TIRCIS. D'une maîtresse, Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant[629] De son seul entretien peut ravir un amant: En un mot, de Mélite. PHILANDRE. Il est vrai qu'elle est belle; Tu n'as pas mal choisi; mais.... TIRCIS. Quoi, mais? PHILANDRE. T'aime-t-elle? TIRCIS. Cela n'est plus en doute. PHILANDRE. Et de cœur? TIRCIS. Et de cœur, Je t'en réponds. PHILANDRE. Souvent un visage moqueur N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite. TIRCIS. Je ne crains rien de tel du côté de Mélite[630]. PHILANDRE. Écoute, j'en ai vu de toutes les façons: 785 J'en ai vu qui sembloient n'être que des glaçons, Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631], S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte; J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas, 790 Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse Qui se laisse affiner à[632] ces traits de souplesse, Et pratiquoient sous main d'autres affections; Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions Fussent d'intelligence avec tout le visage[633]. 795 TIRCIS. Et de ce petit nombre est celle qui m'engage: De sa possession je me tiens aussi seur[634] Que tu te peux tenir de celle de ma sœur. PHILANDRE. Donc, si ton espérance à la fin n'est déçue[635], Ces deux amours auront une pareille issue. 800 TIRCIS. Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort. PHILANDRE. Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord. Cependant apprends-moi comment elle te traite, Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636]. TIRCIS. Une parfaite ardeur a trop de truchements 805 Par qui se faire entendre aux esprits des amants: Un coup d'œil, un soupir[637].... PHILANDRE. Ces faveurs ridicules[638] Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules. N'as-tu rien que cela? TIRCIS. Sa parole et sa foi. PHILANDRE. Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi 810 Les petites douceurs, les aimables tendresses[639] Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses. Quelques lettres du moins te daignent confirmer Ce vœu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer? TIRCIS. Recherche qui voudra ces menus badinages, 815 Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages; Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi. PHILANDRE. Je connois donc quelqu'un plus avancé que toi[640]. TIRCIS. J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre, Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre. 820 Éraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux.... PHILANDRE. Je parle de quelque autre un peu moins malheureux. TIRCIS. Je ne connois que lui qui soupire pour elle. PHILANDRE. Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]: Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours, 825 Un rival inconnu possède ses amours, Et la dissimulée, au mépris de ta flamme, Par lettres chaque jour lui fait don de son âme. TIRCIS. De telles trahisons lui sont trop en horreur. PHILANDRE. Je te veux par pitié tirer de cette erreur. 830 Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre; Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre. LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE. Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle, comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par faveur[642], ou comme une récompense extraordinaire d'un excès d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces, que le ciel lui a refusées. PHILANDRE Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]? TIRCIS. Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter. PHILANDRE. La raison? TIRCIS. Le porteur a su combien je t'aime, 835 Et par galanterie il t'a pris pour moi-même[644], Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis. PHILANDRE. Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis, Et pour ton intérêt aimer à te méprendre[645]. TIRCIS. On t'en aura donné quelque autre pour me rendre, 840 Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu. PHILANDRE. Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu[646], Et puisqu'il est pour toi.... TIRCIS. Que ta longueur me tue! Dépêche. PHILANDRE. Le voilà que je te restitue. AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE. Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la sœur ont repu leurs espérances. PHILANDRE. Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi, 845 Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi[647]? TIRCIS. Traître! c'est donc ainsi que ma sœur méprisée Sert à ton changement d'un sujet de risée? C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer[648], D'un parjure si noir ne fait que se moquer? 850 C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes[649] Un amour qui pour moi devoit être sans bornes? Suis-moi tout de ce pas, que l'épée à la main[650] Un si cruel affront se répare soudain: Il faut que pour tous deux ta tête me réponde. 855 PHILANDRE. Si pour te voir trompé tu te déplais au monde, Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher; Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher[651]. TIRCIS. Quoi! tu crains le duel? PHILANDRE. Non; mais j'en crains la suite, Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite, 860 Et du plus beau succès le dangereux éclat Nous fait perdre l'objet et le prix du combat. TIRIS. Tant de raisonnement et si peu de courage Sont de tes lâchetés le digne témoignage. Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer. 865 PHILANDRE. Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer. Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite, J'en prendrai dès ce soir le congé de Mélite. Adieu. SCENE III. TIRCIS. Tu fuis, perfide, et ta légèreté, T'ayant fait criminel, te met en sûreté! 870 Reviens, reviens défendre une place usurpée: Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée. Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi, A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi; Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme 875 Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme. Crois-tu qu'on la mérite à force de courir? Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]? O lettres, ô faveurs indignement placées, A ma discrétion honteusement laissées! 880 O gages qu'il néglige ainsi que superflus! Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653]; Je ne sais qui des trois doit rougir davantage; Car vous nous apprenez qu'elle est une volage, Son amant un parjure, et moi sans jugement, 885 De n'avoir rien prévu de leur déguisement. Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle, Changeant d'affection, prît un traître comme elle, Et que le digne amant qu'elle a su rechercher A sa déloyauté n'eût rien à reprocher. 890 Cependant j'en croyois cette fausse apparence Dont elle repaissoit ma frivole espérance; J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour, Étoient de la partie en un si lâche tour. O ciel! vit-on jamais tant de supercherie, 895 Que tout l'extérieur ne fût que tromperie? Non, non, il n'en est rien: une telle beauté Ne fut jamais sujette à la déloyauté. Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche, Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche. 900 Mélite me chérit, elle me l'a juré: Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654]. Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables? Caractères trompeurs, vous me contez des fables, Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]: 905 Sa parole a laissé son cœur entre mes mains. A ce doux souvenir ma flamme se rallume; Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume: L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger; Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger. 910 Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]! Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657]; La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658], Et ces traits de sa plume osent encor parler[659], Et laissent en mes mains une honteuse image, 915 Où son cœur peint au vif remplit le mien de rage. Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660] D'un excès de douleur se trouvent accablés[661]; Un si cruel tourment me gêne et me déchire, Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]: 920 Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins Ce faux soulagement, en mourant sans témoins, Que mon trépas secret empêche l'infidèle D'avoir la vanité que je sois mort pour elle. SCÈNE IV. TIRCIS, CLORIS. CLORIS Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas. 925 Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas? Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître? O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître! Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards S'élancent incertains presque de toutes parts! 930 Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]! Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine! Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664] TIRCIS. Puisque tu veux savoir le mal que je ressens, Avant que d'assouvir l'inexorable envie 935 De mon sort rigoureux qui demande ma vie, Je vais t'assassiner d'un fatal entretien, Et te dire en deux mots mon malheur et le tien. En nos chastes amours de tous deux on se moque[665] Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque. Adieu, ma sœur, adieu; je ne puis plus parler[666] Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667]. CLORIS. Ne m'échappe donc pas. TIRCIS. Ma sœur, je te supplie.... CLORIS. Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie? Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668], 945 Et nous aviserons à te laisser courir. TIRCIS. Hélas! quelle injustice! CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669]. Est-ce là tout, fantasque? Quoi! si la déloyale enfin lève le masque, Oses-tu te fâcher d'être désabusé? Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé; 950 Apprends que les discours des filles bien sensées[670] Découvrent rarement le fond de leurs pensées, Et que les yeux aidant à ce déguisement, Notre sexe a le don de tromper finement. Apprends aussi de moi que ta raison s'égare, 955 Que Mélite n'est pas une pièce si rare, Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671]; Assez d'autres objets y sauront te ravir[672]. Ne t'inquiète point pour une écervelée Qui n'a d'ambition que d'être cajolée, 960 Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673] Ont assez de malheur pour en être écoutés. Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674]; Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675]; Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours; 965 Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours, Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!) Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge. Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677]; Sa langue avec son cœur ne s'accorde jamais; 970 Les infidélités font ses jeux ordinaires; Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires, Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien. TIRCIS. Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]? 975 Que ce soient vérités, que ce soient impostures,> Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir. Adieu: rien que la mort ne peut me secourir. SCÈNE V. CLORIS. Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte: Me préserve le ciel d'en user de la sorte! 980 Un volage me quitte, et je le quitte aussi: Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci. Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent; Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux, 985 Et la fît-on à faux éclater par les yeux, C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679] Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance. Que Philandre à son gré rende ses vœux contents; S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps. 990 Son cœur est un trésor dont j'aime qu'il dispose; Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose. Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement M'avoit fait bonne part de son aveuglement. On enchérit pourtant sur ma faute passée: 995 Dans la même folie une autre embarrassée[680] Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi, Pour se donner l'honneur de faillir après moi. Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681] Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde. 1000 A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer, La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer, Et sur cette croyance elle en a pris envie: Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie! Si Mélite a failli me l'ayant débauché, 1005 Dieux, par là seulement punissez son péché! Elle verra bientôt que sa digne conquête[682] N'est pas une aventure à me rompre la tête. Un si plaisant malheur m'en console à l'instant. Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683], 1010 Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire! Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire, Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret. Je me veux toutefois en venger par malice, 1015 Me divertir une heure à m'en faire justice: Ces lettres fourniront assez d'occasion D'un peu de défiance et de division. Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière A les jouer tous deux d'une belle manière. 1020 En voici déjà l'un qui craint de m'aborder. SCÈNE VI. PHILANDRE, CLORIS. CLORIS Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder? PHILANDRE. Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune M'empêche de jouir de ma bonne fortune, Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas, 1025 Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas. CLORIS. J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime: Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même. PHILANDRE. Me veux-tu quelque chose? CLORIS. Il t'ennuie avec moi; Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi, 1030 Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse, Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis. Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684] 1035 Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore; Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685] Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux.... PHILANDRE. Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure; Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure 1040 S'osera dispenser. CLORIS. Aussi tu me promets, Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais; Autrement, ne crois pas.... PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686]. Cela s'en va sans dire: Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire: Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. 1045 CLORIS, les resserrant[687]. Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends; Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne, Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne: Je les garderai mieux, tu peux en assurer La belle qui pour toi daigne se parjurer[689]. 1050 PHILANDRE. Un homme doit souffrir d'une fille en colère; Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère: Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien.... CLORIS. Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien! Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre; Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre, Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir, Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir. PHILANDRE. L'effet en fera foi, s'il en a le courage. Adieu: j'en perds le temps à parler davantage. 1060 Tremble. CLORIS. J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu: Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu. FIN DU TROISIÈME ACTE. ACTE IV. SCÈNE PREMIÈRE. MÉLITE, la Nourrice. LA NOURRICE. Cette obstination à faire la secrète M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690]. MÉLITE. Ton importunité n'est pas à supporter: 1065 Ce que je ne sais point, te le puis-je conter? LA NOURRICE. Les visites d'Éraste un peu moins assidues Témoignent quelque ennui de ses peines perdues, Et ce qu'on voit par là de refroidissement Ne fait que trop juger son mécontentement. 1070 Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère; Mais je pourrois enfin en croire ma colère, Et pour punition te priver des avis Qu'a jusqu'ici ton cœur si doucement suivis. MÉLITE. C'est à moi de trembler après cette menace, 1075 Et toute autre du moins trembleroit en ma place. LA NOURRICE. Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré (Je parle sans reproche, et tout considéré) Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine: Apprends-moi ce que c'est. MÉLITE. Veux-tu que je devine? 1080 Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien, Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien. LA NOURRICE. Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie D'une chose deux ans ardemment poursuivie: D'assurance un mépris l'oblige à se piquer; 1085 Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer. Une fille qui voit et que voit la jeunesse Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse; Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd. 1090 Une heure de froideur, à propos ménagée, Peut rembraser une âme à demi dégagée[691], Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693]. Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde, 1095 Faire qu'aux vœux de tous l'apparence réponde[694], Et sans embarrasser son cœur de leurs amours, Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695]. Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence, Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696]; 1100 Que tout l'extérieur de son visage égal Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival; Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre, Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre; Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari, 1105 Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri, Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697], A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède. Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon, Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon. 1110 MÉLITE. Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage: Il croit que mes regards soient son propre héritage, Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui. LA NOURRICE. J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie 1115 Promptement le motif de cette maladie[698]. MÉLITE. Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi, Tu saurois que Tircis.... LA NOURRICE. Quoi? son meilleur ami! N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître? MÉLITE. Il voudroit que le jour en fût encore à naître; 1120 Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699], Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté. LA NOURRICE. J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde; Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde, Éraste n'est pas homme à laisser échapper; 1125 Un semblable pigeon ne se peut rattraper: Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage. MÉLITE. Le bien ne touche point un généreux courage. LA NOURRICE. Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir. MÉLITE. Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir. 1130 LA NOURRICE. Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700]. MÉLITE. Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite. LA NOURRICE. On a trop de mérite étant riche à ce point. MÉLITE. Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point? LA NOURRICE. Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable. 1135 MÉLITE. Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable: Un homme dont les biens font toutes les vertus Ne peut être estimé que des cœurs abattus. LA NOURRICE. Est-il quelques défauts que les biens ne réparent? MÉLITE. Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent?; 1140 Étant riche, on méprise assez communément Des belles qualités le solide ornement, Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702] Souvent par l'abondance aux vices nous convie. LA NOURRICE. Enfin je reconnois.... MÉLITE. Qu'avec tout ce grand bien[703] 1145 Un jaloux sur mon cœur n'obtiendra jamais rien. LA NOURRICE. Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête. Si ta mère le sait.... MÉLITE. Laisse-moi ces soucis, Et rentre, que je parle à la sœur de Tircis[704] 1150 LA NOURRICE. Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle. MÉLITE. Ta curiosité te met trop en cervelle[705]. Rentre sans t'informer de ce qu'elle prétend; Un meilleur entretien avec elle m'attend. SCÈNE II. CLORIS, MÉLITE. CLORIS. Je chéris tellement celles de votre sorte, 1155 Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe, Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir[706], Ni même en rien savoir sans les en avertir. Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue, Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue, 1160 Je viens vous faire voir que votre affection N'a pas été fort juste en son élection. MÉLITE. Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office, Mettre quelque autre en peine avec cet artifice; Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]: 1165 Je renonce à choisir une seconde fois, Et mon affection ne s'est point arrêtée Que chez un cavalier qui l'a trop méritée. CLORIS Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins, C'est l'homme qui de tous la mérite le moins[708]. 1170 MÉLITE. Si je n'avois de lui qu'une foible assurance, Vous me feriez entrer en quelque défiance; Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer[709], Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer. CLORIS. Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime 1175 Plus que je ne faisois auparavant son crime. Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir, Et vous pouvez juger si je le puis haïr[710], Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage[711] Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage. 1180 MÉLITE. Le pousser à me faire une infidélité[712], C'est assez mal user de cette autorité. CLORIS. Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige? C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige. MÉLITE. Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]? 1185 CLORIS. Quand il n'en auroit point de plus justes raisons, La parole donnée, il faut que l'on la tienne. MÉLITE. Cela fait contre vous: il m'a donné la sienne. CLORIS. Oui; mais ayant déjà reçu mon amitié, Sur un vœu solennel d'être un jour sa moitié[714], 1190 Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre? MÉLITE. De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre, Et c'étoit à Cloris que je croyois parler. CLORIS. Vous ne vous trompez pas. MÉLITE. Donc, pour mieux me railler[715], La sœur de mon amant contrefait ma rivale? 1195 CLORIS. Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale[716] Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez Que je ne sais que trop ce que vous me cachez. Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime; Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-même 1200 Jusqu'aux moindres discours dont votre passion Tâche de suborner[717] son inclination. MÉLITE. Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire! CLORIS. La pure vérité. MÉLITE. Vraiment, en voulant rire, Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît. 1205 Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est. CLORIS. Vous en croirez[718] du moins votre propre écriture[719]. Tenez, voyez, lisez. MÉLITE. Ah, Dieux! quelle imposture! Jamais un de ces traits ne partit de ma main. CLORIS. Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain, 1210 Que vous persisteriez dans la méconnoissance: Je les vous laisse. Adieu. MÉLITE. Tout beau, mon innocence Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720], Pour faire retomber l'affront sur son auteur. CLORIS. Vous pensez me duper, et perdez votre peine. 1215 Que sert le désaveu quand la preuve est certaine? A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...? MÉLITE. Ne vous obstinez point à me calomnier; Je veux que, si jamais j'ai dit mot à Philandre.... CLORIS. Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre; C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721] Porter empreints les traits d'un déplaisir profond. SCÈNE III. LISIS, MÉLITE, CLORIS. LISIS, à Cloris. Préparez vos soupirs à la triste nouvelle[722] Du malheur où nous plonge un esprit infidèle; Quittez son entretien, et venez avec moi 1225 Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi. MÉLITE. Quoi! son frère au cercueil! LISIS. Oui, Tircis, plein de rage De voir que votre change indignement l'outrage, Maudissant mille fois le détestable jour Que votre bon accueil lui donna de l'amour, 1230 Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme[723], Et mes yeux désolés.... MÉLITE. Je n'en puis plus; je pâme. CLORIS. Au secours! au secours! SCÈNE IV. CLITON, La Nourrice, MÉLITE, LISIS, CLORIS. CLITON. D'où provient cette voix? LA NOURRICE. Qu'avez-vous, mes enfants? CLORIS. Mélite que tu vois.... LA NOURRICE. Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface; 1235 Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace. LISIS, à Cliton. Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter. CLITON, à Lisis[724]. Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725]. CLORIS[726]. Aidez mes foibles pas; les forces me défaillent, Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727]. 1240 SCÈNE V. ÉRASTE. A la fin je triomphe, et les destins amis M'ont donné le succès que je m'étois promis. Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse; Et comme si c'étoit trop peu pour me venger, 1245 Philandre et sa Cloris courent même danger. Mais par quelle raison leurs âmes désunies[728] Pour les crimes d'autrui seront-elles punies? Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords? Fuyez de ma pensée, inutiles remords[729]; 1250 La joie y veut régner, cessez de m'en distraire. Cloris m'offense trop d'être sœur d'un tel frère, Et Philandre, si prompt à l'infidélité, N'a que la peine due à sa crédulité[730]. Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite? 1255 SCÈNE VI. ÉRASTE, CLITON. CLITON. Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite, Dont je fus à regret le damnable instrument, A couché de douleur Tircis au monument. ÉRASTE. Courage! tout va bien, le traître m'a fait place; Le seul qui me rendoit son courage de glace, 1260 D'un favorable coup la mort me l'a ravi. CLITON. Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi. ÉRASTE. Mélite l'a suivi! que dis-tu, misérable? CLITON. Monsieur, il est trop vrai: le moment déplorable[731] Qu'elle a su son trépas a terminé ses jours. 1265 ÉRASTE. Ah ciel! s'il est ainsi.... CLITON. Laissez là ces discours, Et vantez-vous plutôt que par votre imposture Ces malheureux amants trouvent la sépulture[732], Et que votre artifice a mis dans le tombeau Ce que le monde avoit de parfait et de beau. 1270 ÉRASTE. Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes[733] Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes? Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi? Achève tout d'un coup: dis que maîtresse, ami[734], Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme 1275 Sut jamais allumer une pudique flamme, Tout ce que l'amitié me rendit précieux, Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux[735]; Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes, Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes; Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné, Falsifié, trahi, séduit, assassiné[736]: Tu n'en diras encor que la moindre partie. Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie! Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour, 1285 Que vous relevassiez de l'empire d'Amour; J'ignorois qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes, Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames[737]. Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui Que vous êtes pour nous aveugles comme lui! 1290 Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares! Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur, Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur. Hélas! et falloit-il que ma supercherie 1295 Tournât si lâchement tant d'amour en furie? Inutiles regrets, repentirs superflus, Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus; Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre: Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre. 1300 Il faut que de mon sang je lui fasse raison, Et de ma jalousie, et de ma trahison, Et que de ma main propre une âme si fidèle[738] Reçoive.... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle? Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler? 1305 Que de pointes de feu se perdent parmi l'air! Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre; Leur foudre décoché vient de fendre la terre, Et pour leur obéir son sein me recevant M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant. 1310 Je vous entends, grands Dieux: c'est là-bas que leurs âmes Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes; C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang: La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc, Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage; 1315 Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage. Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux, Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739], N'entre point en courroux contre mon insolence, Si j'ose avec mes cris violer ton silence; 1320 Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il passé? Mélite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insensé! Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire, Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire. Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux, Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux, A qui Charon cent ans refuse sa nacelle, Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle? Parlez, et je promets d'employer mon crédit[740] A vous faciliter ce passage interdit. 1330 CLITON. Monsieur, que faites-vous? Votre raison troublée[741] Par l'effort des douleurs dont elle est accablée Figure à votre vue.... ÉRASTE. Ah! te voilà, Charon; Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage. 1335 CLITON. Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]: Reconnoissez Cliton. ÉRASTE. Dépêche, vieux nocher, Avant que ces esprits nous puissent approcher. Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abîmes; Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes[744]. 1340 Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi? Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi. (Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le théâtre[745].) SCÈNE VII. PHILANDRE. Présomptueux rival, dont l'absence importune[746] Retarde le succès de ma bonne fortune[747], As-tu sitôt perdu cette ombre de valeur 1345 Que te prêtoit tantôt l'effort de ta douleur? Que devient à présent cette bouillante envie De punir ta volage aux dépens de ma vie? Il ne tient plus qu'à toi[748] que tu ne sois content: Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend. 1350 Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite Se rit impunément de ma vaine poursuite. Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta sœur, En demeurer toujours l'injuste possesseur, Ou que ma patience, à la fin échappée 1355 (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée), Oubliant le respect du sexe et tout devoir, Ne laisse point sur elle agir mon désespoir? SCÈNE VIII. ÉRASTE, PHILANDRE. ÉRASTE. Détacher Ixion pour me mettre en sa place! Mégères, c'est à vous une indiscrète audace. 1360 Ai-je avec même front que cet ambitieux[749] Attenté sur le lit du monarque des cieux? Vous travaillez en vain, barbares Euménides[750]; Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides. Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains 1365 Essayons d'écarter ces monstres inhumains. A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines; Écrasons leurs serpents; chargeons-les de vos chaînes. Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants. PHILANDRE Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens[751]. 1370 Éraste, cher ami, quelle mélancolie Te met dans le cerveau cet excès de folie? ÉRASTE. Équitable Minos, grand juge des enfers, Voyez qu'injustement on m'apprête des fers. Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre, 1375 Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre. Il est vrai que Tircis en est mort de douleur, Que Mélite après lui redouble ce malheur, Que Cloris sans amant ne sait à qui s'en prendre; Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre; 1380 Lui seul en est la cause, et son esprit léger, Qui trop facilement résolut de changer; Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites[752], La main que vous voyez les a toutes écrites. PHILANDRE. Je te laisse impuni, traître: de tels remords[753] 1385 Te donnent des tourments pires que mille morts; Je t'obligerois trop de t'arracher la vie, Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie Par les folles horreurs de cette illusion. Ah! grands Dieux, que je suis plein de confusion! 1390 SCÈNE IX. ÉRASTE. Tu t'enfuis donc, barbare, et me laissant en proie A ces cruelles sœurs, tu les combles de joie? Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton, Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton: Vous me connoissez mal; dans le corps d'un perfide 1395 Je porte le courage et les forces d'Alcide. Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs, Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs. Une seconde fois le triple chien Cerbère Vomira l'aconit en voyant la lumière; 1400 J'irai du fond d'enfer dégager les Titans, Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends, Passant dessus le ventre à sa troupe mutine, J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine[754]. SCÈNE X. LISIS, CLORIS. LISIS N'en doute plus, Cloris, ton frère n'est point mort[755]; 1405 Mais ayant su de lui son déplorable sort, Je voulois éprouver par cette triste feinte Si celle qu'il adore, aucunement atteinte[756], Deviendroit plus sensible aux traits de la pitié Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié. 1410 Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse, Afin que nous puissions découvrir cette ruse, Et que Tircis en soit de tout point éclairci, Sois sûre que dans peu je te le rends ici. Ma parole sera d'un prompt effet suivie: 1415 Tu reverras bientôt ce frère plein de vie; C'est assez que je passe une fois pour trompeur. CLORIS. Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur? Le cœur me le disoit: je sentois que mes larmes Refusoient de couler pour de fausses alarmes, 1420 Dont les plus dangereux et plus rudes assauts[757] Avoient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux; Et je n'étudiai cette douleur menteuse Qu'à cause qu'en effet j'étois un peu honteuse[758] Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment[759]. 1425 LISIS. Après tout, entre nous, confesse franchement[760] Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique, Jusques au désespoir fort rarement se pique: Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs, Qu'il devient souverain à consoler des sœurs. 1430 CLORIS. Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse[761]; Autrement je saurois t'apprendre à discourir. LISIS. Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir. FIN DU QUATRIÈME ACTE. ACTE V. SCÈNE PREMIÈRE. CLITON, la Nourrice. CLITON Je ne t'ai rien celé: tu sais toute l'affaire. 1435 LA NOURRICE. Tu m'en as bien conté; mais se pourroit-il faire Qu'Éraste eût des remords si vifs et si pressants Que de violenter sa raison et ses sens? CLITON Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage, Se figurer Charon des traits de mon visage, 1440 Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier, Me payer à bons coups des droits de son denier? LA NOURRICE. Plaisante illusion! CLITON. Mais funeste à ma tête, Sur qui se déchargeoit une telle tempête, Que je tiens maintenant à miracle évident 1445 Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent. LA NOURRICE. C'étoit mal reconnoître un si rare service. ÉRASTE, derrière le théâtre[762]. Arrêtez, arrêtez, poltrons! CLITON. Adieu, Nourrice: Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix; Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois. 1450 LA NOURRICE. Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763], Je veux voir à quel point sa fureur le domine. CLITON. Contente à tes périls ton curieux desir[764]. LA NOURRICE. Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir. SCÈNE II. ÉRASTE, la Nourrice. ÉRASTE[765]. En vain je les rappelle, en vain pour se défendre 1455 La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766]; Ces lâches escadrons de fantômes affreux Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux, Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre, Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre. Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767], La peur saisit si bien les ombres et leur roi, Que se précipitant à de promptes retraites, Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes. Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux, 1465 Pour les favoriser ne roule plus de feux; Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère, Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière[768]; Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux, Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux, 1470 Charon, les bras croisés, dans sa barque s'étonne De ce qu'après Éraste il n'a passé personne[769]. Trop heureux accident, s'il avoit prévenu Le déplorable coup du malheur avenu[770]! Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte 1475 Avant ce jour fatal eût consenti ma perte, Et si ce que le ciel me donne ici d'accès Eût de ma trahison devancé le succès! Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre! N'étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre 1480 Que le simple dessein d'un si lâche forfait? Injustes, deviez-vous en attendre l'effet? Ah Mélite! ah Tircis! leur cruelle justice Aux dépens de vos jours me choisit un supplice[771]. Ils doutoient que l'enfer eût de quoi me punir 1485 Sans le triste secours de ce dur souvenir[772]. Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes[773], Ne sont auprès de lui que de légères peines; On reçoit d'Alecton un plus doux traitement. Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment[774]! 1490 Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres! Use après, si tu veux, de toute ta rigueur, Et si pour m'achever tu manques de vigueur, (Il met la main sur son épée[775].) Cesse de me gêner durant ce peu d'espace. Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici: C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie: 1500 Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux. LA NOURRICE. Pourquoi permettez-vous que cette frénésie Règne si puissamment sur votre fantaisie? L'enfer voit-il jamais une telle clarté? 1505 ÉRASTE. Aussi ne la tient-il que de votre beauté; Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière. LA NOURRICE. Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière, Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat. ÉRASTE. Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat; 1510 Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge: Je ne reconnois plus aucun de vos attraits. Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits, Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême, 1515 Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-même. Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi[776]? Y viens-tu rechercher Mélite comme moi? LA NOURRICE. Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte[777] Que la voyant si pâle il la crut être morte; 1520 Cet étourdi trompé vous trompa comme lui. Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd'hui Tircis, de qui la mort n'étoit qu'imaginaire, De sa fidélité recevra le salaire. ÉRASTE. Désormais donc en vain je les cherche ici-bas; 1525 En vain pour les trouver je rends tant de combats. LA NOURRICE. Votre douleur vous trouble, et forme des nuages Qui séduisent vos sens par de fausses images: Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778]. ÉRASTE. Je ne m'abuse point de fausses visions: 1530 Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite, Et Pluton de frayeur en quitter la conduite. LA NOURRICE. Peut-être que chacun s'enfuyoit devant vous, Craignant votre fureur et le poids de vos coups; Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place: 1535 Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face? Le logis de Mélite et celui de Cliton Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton? Quoi? n'y remarquez-vous aucune différence? ÉRASTE. De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779]. 1540 Nourrice, prends pitié d'un esprit égaré Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé: Ma guérison dépend de parler à Mélite. LA NOURRICE. Différez pour le mieux un peu cette visite, Tant que, maître absolu de votre jugement, 1545 Vous soyez en état de faire un compliment. Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage; Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]: Un moment de repos que vous prendrez chez vous.... ÉRASTE. Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux, Et ma foible raison, de guide dépourvue, Va de nouveau se perdre en te perdant de vue. LA NOURRICE. Si je vous suis utile, allons je ne veux pas Pour un si bon sujet vous épargner mes pas. SCÈNE III. CLORIS, PHILANDRE. CLORIS Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie; 1555 Me rapaiser jamais passe ton industrie. Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser; Tes protestations ne font que m'offenser: Savante à mes dépens de leur peu de durée, Je ne veux point en gage un foi parjurée, 1560 Un cœur que d'autres yeux peuvent sitôt brûler[781], Qu'un billet supposé peut sitôt ébranler. PHILANDRE. Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire L'indigne souvenir d'une action si noire, Et pour rendre à jamais nos premiers vœux contents, Étouffez l'ennemi du pardon que j'attends. Mon crime est ans égal; mais enfin, ma chère âme[782].... CLORIS. Laisse là désormais ces petits mots de flamme, Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé. 1570 PHILANDRE. De grâce, redonnez à l'amitié passée Le rang que je tenois dedans votre pensée. Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens, Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783], Par ce que votre foi me permettoit d'attendre.... 1575 CLORIS. C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre. Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien Qu'un visage commun, et fait comme le mien, N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte, Pour tenir en devoir un homme de ta sorte. 1580 Mélite a des attraits qui savent tout dompter; Mais elle ne pourroit qu'à peine t'arrêter: Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale. C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale; Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs: 1585 Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs. PHILANDRE. Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place; Une autre affection vous rend pour moi de glace. CLORIS. Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé[784]; Mais je te changerai pour le premier trouvé. 1590 PHILANDRE. C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance. Adieu; je ne veux plus avoir d'autre espérance, Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir De tant de cruautés le juste repentir. CLORIS. Adieu: Mélite et moi nous aurons de quoi rire[785] 1595 De tous les beaux discours que tu me viens de dire. Que lui veux-tu mander? PHILANDRE. Va, dis-lui de ma part Qu'elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786]. CLORIS. Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte: 1600 Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux. PHILANDRE. Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux: Je sais trop comme on venge une flamme outragée. CLORIS. Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée? Par où t'y prendras-tu? de quel air? PHILANDRE. Il suffit: 1605 Je sais comme on se venge. CLORIS. Et moi comme on s'en rit. SCÈNE IV. TIRCIS, MÉLITE. TIRCIS Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes, Comble notre espérance et dissipe nos craintes, Que nos contentements ne sont plus traversés Que par le souvenir de nos malheurs passés[787], 1610 Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses, Et d'un commun accord chérissons nos ennuis, Dont nous voyons sortir de si précieux fruits. Adorables regards, fidèles interprètes 1615 Par qui nous expliquions nos passions secrètes, Doux truchements du cœur, qui déjà tant de fois M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix, Nous n'avons plus besoin de votre confidence: L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense, 1620 Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur. Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème, La bouche est impuissante où l'amour est extrême: Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler; 1625 Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller. Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage, Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage. Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis T'obligent à te taire auprès de ton Tircis? 1630 MÉLITE. Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent. TIRCIS. Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux, Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux. MÉLITE. Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme 1635 Suivent l'instruction des mouvements de l'âme. On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort A fait sur tous mes sens un véritable effort[788]; On en a vu l'effet, quand te sachant en vie, De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789]; 1640 On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs, Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée, Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée[790], Si bien qu'à ton retour ta chaste affection 1645 Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention[791]. Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire Te sut persuader tellement le contraire, Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu, Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792]. 1650 TIRCIS. J'en rougis, mais apprends qu'il n'étoit pas possible D'aimer comme j'aimois, et d'être moins sensible; Qu'un juste déplaisir ne sauroit écouter La raison qui s'efforce à le violenter[793]; Et qu'après des transports de telle promptitude, 1655 Ma flamme ne te laisse aucune incertitude. MÉLITE. Tout cela seroit peu, n'étoit que ma bonté[794] T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité, Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable. TIRCIS. Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable, 1660 Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir, Et qu'on me récompense au lieu de me punir. J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795], Et si jamais je sais quelle main si hardie.... SCÈNE V. CLORIS, TIRCIS, MÉLITE. CLORIS Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler, 1665 Cependant qu'une sœur ne se peut consoler, Et que le triste ennui d'une attente incertaine Touchant votre retour la tient encore en peine. TIRCIS. L'amour a fait au sang un peu de trahison[796]; Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison. 1670 Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte, Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte? CLORIS. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments. Tant d'offres, tant de vœux, et tant de compliments, Mêlés de repentir.... MÉLITE. Qu'à la fin exorable, 1675 Vous l'avez regardé d'un œil plus favorable. CLORIS. Vous devinez fort mal. TIRCIS. Quoi, tu l'as dédaigné? CLORIS. Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797]. MÉLITE. Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine? CLORIS. Non pas cela du tout, mais je suis assez fine: 1680 Pour la première fois, il me dupe qui veut; Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut. MÉLITE. C'est-à-dire, en un mot.... CLORIS. Que son humeur volage[798] Ne me tient pas deux fois en un même passage; En vain dessous mes lois il revient se ranger. 1685 Il m'est avantageux de l'avoir vu changer, Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799], M'attachant avec lui, me rendît misérable[800]. Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part J'attendrai du destin quelque meilleur hasard. 1690 MÉLITE. Mais le peu qu'il voulut me rendre de service Ne lui doit pas porter un si grand préjudice. CLORIS. Après un tel faux bond, un change si soudain, A volage, volage, et dédain pour dédain. MÉLITE. Ma sœur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire 1695 CLORIS. Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire. MÉLITE. Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez. CLORIS. Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez. MÉLITE. Que vous êtes mauvaise! CLORIS. Un peu plus qu'il ne semble. MÉLITE. Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801]. 1700 CLORIS. Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802] Votre dextérité n'en viendroit pas à bout. VI. TIRCIS, la Nourrice[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS. TIRCIS. De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]: Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse, L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir 1705 Que ces frivoles soins te viennent divertir: Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805], A ce nœud qui me rend le plus heureux des hommes, Et ma fidélité, qu'il va récompenser.... LA NOURRICE[806]. Vous donnera bientôt autre chose à penser. 1710 Votre rival vous cherche, et la main à l'épée Vient demander raison de sa place usurpée. ÉRASTE,à Mélite. Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel, A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel Rend le jour odieux, et fait naître l'envie 1715 De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807]. Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon; La mort lui sera douce à l'égal du pardon. Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite La main qui sépara Tircis d'avec Mélite, 1720 Et de qui l'imposture avec de faux écrits A dérobé Philandre aux vœux de sa Cloris. MÉLITE. Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute, Que serois-tu d'avis de lui répondre? TIRCIS. Écoute Quatre mots à quartier[808]. ÉRASTE. Que vous avez de tort 1725 De prolonger ma peine en différant ma mort! De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809], Ou ma main préviendra votre lente justice. MÉLITE. Voyez comme le ciel a de secrets ressorts Pour se faire obéir malgré nos vains efforts: 1730 Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire, Avance nos amours au lieu de les détruire; De son fâcheux succès, dont nous devions périr, Le sort tire un remède afin de nous guérir. Donc pour nous revancher de la faveur reçue, 1735 Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue, Obligés désormais de ce que tour à tour Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour, Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811] A mis tant de pitié dans le cœur de ma mère, 1740 Que cette occasion prise comme aux cheveux, Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses vœux; Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime; Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime, Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli, 1745 Par où votre repos sera mieux établi. ÉRASTE. Tout confus et honteux de tant de courtoisie, Je veux dorénavant chérir ma jalousie, Et puisque c'est de là que vos félicités.... LA NOURRICE, à Éraste. Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités: 1750 Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812], N'osant se hasarder à des ressentiments Qui donneroient du trouble à leurs contentements. Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne, 1755 Et seule intéressée, à ce que je soupçonne, Saura bien se venger sur vous à l'avenir D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir. ÉRASTE, à Cloris. Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813], 1760 Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814], Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait. Mélite répondra de ma persévérance: Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance; Encore avez-vous vu mon amour irrité 1765 Mettre tout en usage en cette extrémité; Et c'est avec raison que ma flamme contrainte De réduire ses feux dans une amitié sainte, Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815] Tournent vers la beauté qu'elle chérit le (ajouté à la main) plus. 1770 TIRCIS. Que t'en semble, ma sœur? CLORIS. Mais toi-même, mon frère? TIRCIS. Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire. CLORIS. Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi Que mon affection voulut prendre la loi. TIRCIS. Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816] 1775 Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent. Parlons donc pour la forme. Oui, ma sœur, j'y consens[817], Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens. Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818] Il ne reste entre nous aucune défiance, 1780 Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en sœur, Nos ans puissent couler avec plus de douceur! ÉRASTE. Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie; Mais ma félicité ne peut être accomplie Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819] 1785 D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis. CLORIS. Aimez-moi seulement, et pour la récompense On me donnera bien le loisir que j'y pense. TIRCIS. Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820] Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821]. 1790 CLORIS. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices; Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services. MÉLITE. C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus, Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus. Ma sœur, acquitte-moi d'une reconnoissance 1795 Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]: Accorde cette grâce à nos justes desirs. TIRCIS. Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823]. ÉRASTE[824]. Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières, Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières; 1800 Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825], Laissez-les disposer de votre sentiment. CLORIS[826]. En vain en ta faveur chacun me sollicite, J'en croirai seulement la mère de Mélite: Son avis m'ôtera la peur du repentir[827], 1805 Et ton mérite alors m'y fera consentir. TIRCIS. Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre, Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828]. LA NOURRICE. (Tous rentrent, et elle demeure seule[829].) Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps D'aussi beaux fils que vous étoient assez conte 1810 Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire. A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils Qui répandoient partout des rayons nompareils; Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle; 1815 Un seul mot de ma part leur étoit un oracle.... Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci? Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]! Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831], On ne se moque point des femmes de ma sorte, 1820 Et je ferai bien voir à vos feux empressés Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez. FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. COMPLÉMENT DES VARIANTES. 1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,] Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite! Si je puis découvrir le lieu de sa retraite, Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux, Nous passerons le temps à ne rire que d'eux. Je la ferai rougir, cette jeune éventée, Lorsque, son écriture à ses yeux présentée Mettant au jour un crime estimé si secret, Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret. Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense, Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence, Me fait des contes d'elle et de tous les discours Qui servent d'aliment à ses vaines amours; Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833], Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre. La preuve captieuse et faite en même temps Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends. SCÈNE VI. PHILANDRE. Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine, Il me faudra souffrir une éternelle peine, Et payer désormais avecque tant d'ennui Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui? Vit-on jamais amant dont la jeune insolence Malmenât un rival avec tant d'imprudence? Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion Fût de tel préjudice à son affection? Les lettres de Mélite en ses mains demeurées, En ses mains, autant vaut, à jamais égarées, Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur, Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur. Mon trop de vanité tout au rebours succède: J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède, Et cet amant trahi convaincra sa beauté Par des signes si clairs de sa déloyauté. C'est mal avec Mélite être d'intelligence D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance; Me pourra-t-elle après regarder de bon œil? M'oserois-je en promettre un gracieux accueil? Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834], Et laver de son sang cette honteuse tache[835]. De force ou d'amitié, j'en aurai la raison: Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836], Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure, En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure. SCÈNE VII. PHILANDRE, CLORIS. PHILANDRE, frappant à la porte de Tirsis[837]. Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi, Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi: Nous avons entre nous quelque affaire qui presse. CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse? PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément; Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement, Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle. PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838]. Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir. CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir De voir quelques papiers que je viens de surprendre? PHIL. Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]? CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux. PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure: Ma curiosité pour un demi-quart d'heure Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien. Promets-le-moi, sinon.... [PHILANDRE, reconnoissant les lettres][840]. Cela s'en va sans dire. Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire, Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps. CLORIS, resserrant les lettres[841]. Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends; Assure, assure-toi que Cloris te dépite De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842], A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours, La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843]. SCÈNE DERNIÈRE[844]. PHILANDRE. Confus, désespéré, que faut-il que je fasse? J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce. On diroit que le ciel, ami de l'équité, Prend le soin de punir mon infidélité. Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine, Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine: Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux Qu'un duel accepté les mette entre nous deux; Et si je suis alors encore ce Philandre, Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre, Elles demeureront, le laissant abusé, Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57) FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.

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