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Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3

ADDITIONS ET VARIANTES

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EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR

POUR LA REPRÉSENTATIOND

GRÉMIO, seul, un trousseau de clefs à la main.

Je crois que j'ai dormi cette nuit un peu plus longtemps que de coutume... Non: l'aurore commence à peine à paraître. Tout repose dans cette maison; il n'est pas encore temps d'ouvrir les portes. Était-ce un rêve que je faisais? Il m'a semblé, en vérité, que j'entendais marcher dans la cour, etc.

CORDIANI, sur le balcon, s'adressant à [une personne qu'on ne voit pas.

Dans une heure! par la porte du jardin.

Descendant.

Dans une heure et à toujours!

GRÉMIO.

Qu'ai-je entendu? arrête... etc.

CORDIANI.

Dans une heure, je n'y serai plus.

DAMIEN.

Que veux-tu dire?

CORDIANI.

Rien, rien, tu le sauras bientôt.

DAMIEN.

Explique-toi; tu parles comme en délire! que veux-tu faire? à quoi penses-tu?

DAMIEN.

Sophisme! sophisme d'un cœur qui s'aveugle.

CÉSARIO, chantant.

DEUXIÈME COUPLET.

Lorsque, pour chanter au lutrin, Nous manquions de courage, Le bon gros père Célestin, Tintaine, tintin. Il buvait pour nous mettre en train, C'était là son usage.

TROISIÈME COUPLET.

Quand il mourra, le verre en main, Un jour, dans son grand âge, Le bon gros père Célestin, Tintaine, tintin, Quand il mourra, le verre en main, Ce sera grand dommage.

LIONEL.

Le maître est-il levé?

CÉSARIO.

Comme le pape à l'église, toujours le dernier qui arrive, et le premier quand il y est.

LIONEL.

Que d'écoliers autrefois dans cette académie! etc.

MATHURIN.

Monseigneur, un homme est là qui vous demande.—C'est un homme en longue robe avec des cheveux gris; vous l'avez, dit-il, fait appeler hier.

ANDRÉ.

J'y vais.

À Damien.

Mais il n'a rien de grave.

GRÉMIO, entrant.

Les chevaux sont prêts, monseigneur.

ANDRÉ.

Dans un instant; attends-moi, Grémio.

À Damien.

Et nous le verrons demain, etc.

ANDRÉ.

Chassé par moi!... Il s'est enfui, dis-tu, dans le jardin? Était-il seul cet homme?

GRÉMIO.

Seul? Oui, dans le jardin, mais pas à la fenêtre.

ANDRÉ.

Comment? Achève de t'expliquer.

GRÉMIO.

Mais, monseigneur...

ANDRÉ.

Je te l'ordonne.

GRÉMIO.

Eh bien! monseigneur, quand l'homme est sorti, quelqu'un était avec lui sur le balcon et j'ai entendu quelques mots.

ANDRÉ.

Qu'as-tu entendu?

GRÉMIO.

L'homme a fait un signe d'adieu, et il a dit: «Dans une heure et à toujours.»

ANDRÉ.

Dans une heure!

À part.

On savait ici que je devais aller à la ferme;—c'est donc de mon absence qu'on voulait profiter.

Haut.

Tu n'en as pas entendu davantage?

GRÉMIO.

J'oubliais!... on a ajouté: «Venez par la porte du jardin,» mais je ne crois pas qu'on voulût parler de celle-ci; c'est plutôt l'autre, je suppose, la petite porte qui donne sur le derrière de la maison.

ANDRÉ.

Écoute, Grémio, va dire à Mathurin qu'il ramène les chevaux et que je ne sortirai pas; après quoi, tu iras à cette petite porte, et tu y resteras; mais caché..., etc., je serai là; qui que ce soit, arrête-le.

GRÉMIO.

Qui que ce soit, monseigneur? Il pourrait arriver...

ANDRÉ.

Qui que ce soit. J'irais bien moi-même, mais il faut qu'on me croie sorti, et j'en chargerais bien un autre que toi, mais, etc.

GRÉMIO.

Oh! très sûr.

ANDRÉ.

Oui, à Cordiani. Dis que je suis sorti seul, n'oublie pas cela, va, mon ami.—C'est bien étrange.

Il sort.

GRÉMIO, seul.

Oui, c'est étrange; et je savais bien que mon maître m'écouterait. Cet argent de M. Damien ne me semble ni clair ni bien gagné. Patience! Voici madame Lucrèce, je vais à mon poste.

SCÈNE III

GRÉMIO, LUCRÈCE, SPINETTE.

LUCRÈCE.

Où est ton maître, Grémio?

GRÉMIO.

Je pense, madame, qu'il est à la ferme.

LUCRÈCE.

Ne devais-tu pas l'accompagner?

GRÉMIO.

Il m'a ordonné de rester ici.

LUCRÈCE.

Il est sorti seul?

GRÉMIO.

Oui, madame.

Il sort.

LUCRÈCE, à Spinette.

Ainsi je ne le verrai plus.

SPINETTE.

Est-ce bien possible, ma chère maîtresse? Vous m'avez confié votre dessein; je vous vois prête à l'exécuter, et malgré moi je ne puis y croire.

LUCRÈCE.

Tout à l'heure tu y croiras.

SPINETTE.

Il ne m'appartient pas de vous en dissuader; je n'ai que le droit d'en souffrir, et je suis aussi incapable d'oser vous blâmer que de vous trahir; mais y avez-vous bien réfléchi?

LUCRÈCE.

Non, et c'est pourquoi je le ferai.

SPINETTE.

Quitter une maison, une famille,—briser, en un jour, tous les liens d'une vie si belle et si heureuse!

LUCRÈCE.

Heureuse!

SPINETTE.

Vous l'étiez, madame.

LUCRÈCE.

Maintenant je ne le serai plus. Oui, Spinette, je vais, comme tu dis, quitter une maison, une famille:—je vais perdre mon nom, mon rang, ma fortune, et le premier des biens, l'honneur! je vais partir avec Cordiani. Qui commet la faute en porte la peine! mais lui, qui pourrait l'en punir? Ce n'est pas lui qu'on peut accuser. Il n'a prononcé aucun serment sur la terre, il n'a pas trahi une épouse; il n'a rien fait qu'aimer et qu'être aimé.

SPINETTE.

Vous cherchiez tout à l'heure monseigneur André.

LUCRÈCE.

Oui, je voulais le voir une dernière fois.

SPINETTE.

Plût au ciel que vous l'eussiez vu!

LUCRÈCE.

Que veux-tu dire? penses-tu que ma résolution puisse être ébranlée? André m'est cher; mais je ne sais ni tromper ni aimer à demi.

SPINETTE.

Que de larmes vont couler, madame!

LUCRÈCE.

Comptes-tu donc pour rien les miennes? Crois-tu qu'on perde sans souffrir, etc.

SPINETTE.

Que je vous plains!

LUCRÈCE.

Silence! l'heure sonne! Il va venir, Spinette. Peut-être m'attend-il déjà. Tu me suivras; tout est-il préparé?

SPINETTE.

Où allez-vous?

LUCRÈCE.

Où il voudra. Mes cheveux sont-ils en désordre? etc.

ANDRÉ.

Bonjour, Lucrèce. Vous ne m'attendiez pas..., etc.

CORDIANI.

Terre que j'ai ensanglantée!

DAMIEN.

Au nom du ciel!...

CORDIANI.

Dis-moi, Damien, où puis-je aller, où puis-je marcher sans voir la mort sur mon chemin? Te souviens-tu de ce que tu me disais? J'aimais, je ne t'écoutais pas. Maintenant, la mort est devant mon amour, elle est sous mes pas; elle est dans mon cœur! Et ce portrait que je t'ai montré, cette ombre adorée d'une fatale beauté n'est plus pour moi que le masque d'un spectre couvert des larmes d'un ami.

Il marche vers la maison.

DAMIEN.

Où vas-tu?

CORDIANI.

La revoir encore une fois. Ne t'effraye pas, etc.

Tu vois ce qui se passe, mon ami.

LIONEL.

Maître, il faut régler cette affaire et choisir l'heure et le lieu du combat.

ANDRÉ.

L'heure? à l'instant. Le lieu? ici même.

À Cordiani.

Ah! vous voulez, etc.

Et toi aussi tu m'abandonnes!

CÉSARIOE.

Moi, maître, je ne vous abandonnerai pas.

ANDRÉ.

C'est toi, mon enfant?

CÉSARIO.

Oui, maître. Je vous avais quitté; j'étais allé chez Pontormo; j'y cherchais la gaieté, et je l'y ai bien trouvée en effet, mais je ne m'en suis senti que plus triste.

ANDRÉ.

C'est le malheur que tu trouveras ici.

CÉSARIO.

Il pèse moins que l'ingratitude.

ANDRÉ.

Merci, mon enfant. Va, entre dans cette maison, car pour moi, jamais!

Il remonte la scène.

LIONEL, entrant.

Où allez-vous, André? etc.

Que voulez-vous lui dire?

ANDRÉ.

Tiens, Césario, je t'en conjure, va trouver Lucrèce; demande une réponse à ma lettre, et sois revenu tout à l'heure... Mais pourquoi pas nous-mêmes, Lionel?

Césario sort.

LIONEL.

Mon ami!

ANDRÉ.

Quoi! plus rien!

LIONEL.

Eh! que demandez-vous donc dans cette fatale lettre?

ANDRÉ.

Ce que je demande? ô comble de misère!... etc.

ANDRÉ.

Tiens, voilà Césario... Eh bien?

CÉSARIO.

Madame Lucrèce a quitté Florence.

ANDRÉ.

Et Cordiani?

CÉSARIO.

Je ne sais.

ANDRÉ.

Vois-tu, Lionel? Ils sont partis ensemble.

Il remonte la scène.

LIONEL, le retenant.

Où vas-tu?

LIONEL.

Qu'as-tu dit à cet homme?

Bas à Damien.

Est-ce que vraiment Cordiani?...

DAMIEN.

Cordiani n'est plus.

ANDRÉ.

Vos mains, et adieu, chers amis! Oh! combien je l'aimais!

Il meurt.

FIN DES ADDITIONS ET VARIANTES.

NOTE

Ce drame, écrit et publié en 1833, fut représenté pour la première fois au Théâtre-Français le 21 novembre 1849, avec peu de changements. On avait poussé le soin de la mise en scène jusqu'à faire exécuter une copie du tableau de la Charité que possède la galerie du Louvre, et l'on s'était assuré que cette copie produisait de loin l'effet nécessaire à l'illusion du spectateur. Cependant le parterre, sachant bien qu'il n'avait pas sous les yeux le tableau original, accueillit avec un rire frivole l'exhibition de cette toile et ne prit pas au sérieux l'adieu poétique adressé par André del Sarto à son dernier chef-d'œuvre. La pièce, d'ailleurs, fut écoutée froidement; elle n'eut qu'un petit nombre de représentations. Le même ouvrage, représenté au théâtre de l'Odéon le 21 octobre 1850, avec les changements que nous venons d'indiquer, obtint un grand succès. Malgré l'heureux résultat de cette seconde épreuve, la supériorité du premier texte nous semble incontestable.

Au moyen des variantes, les lecteurs curieux pourront comparer les deux versions. Dans la seconde, on remarquera que, dès l'exposition, Lucrèce et Cordiani ont pris la résolution de s'enfuir ensemble. L'unité de lieu est rigoureusement observée, et la pièce, réduite à deux actes au lieu de trois, marche vers son dénoûment avec une rapidité que nous trouvons exagérée, vu les énormes sacrifices que l'auteur s'est cru obligé de faire. Après le duel entre Cordiani et André del Sarto, on ne voit plus reparaître ni Lucrèce ni Cordiani. La scène où ces deux personnages se rencontraient devant la maison de la mère de Lucrèce a été supprimée. Pour éviter l'exhibition du tableau de la Charité, il fallut retrancher la scène où les envoyés de François Ier venaient demander compte à André de l'argent du roi de France. Cette coupure est tout à fait regrettable: après avoir montré André del Sarto dévoré de remords, et tremblant à l'idée de rendre ses comptes, c'était une conception éminemment dramatique que de le faire voir exalté par le chagrin et malheureux de l'infidélité de sa femme, au point de ne plus redouter la honte et de s'accuser lui-même du vol qu'il a commis.

Quant aux nombreux passages supprimés dans le dialogue, ce sont des changements qu'on ne doit pas considérer comme définitifs. Il est évident, par exemple, que l'auteur a fait preuve de trop de complaisance ou de modestie en consentant à effacer de la dernière scène le charmant récit des souvenirs d'enfance qui se présentent à l'esprit d'André au moment où il va mourir. Probablement, lorsque la pièce reviendra au théâtre, ces longueurs, ces scènes réputées inutiles ou dangereuses, finiront par être restituées dans leur entier.

Voici quelle était la distribution des rôles au théâtre de l'Odéon:

ANDRÉ DEL SARTO.MM. Tisserand.

CORDIANI.Martel.

DAMIEN.Harville.

LIONEL.Fleuret.

GRÉMIO.Roger.

MATHURIN.Talin.

CÉSARIO.Mlles Bilhaud.

LUCRÈCE.Siona-Lévy.

SPINETTE.Jeanne-Anaïs.

NOTES:

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