CHARLOTTE DACRE (continued 2)
Madame de Viterne translation
La signora, qui avait composé son visage de manière à inspirer la crainte, ne savait pourtant comment la recevoir. Enfin elle dit: asseyez-vous, enfant.
Victoria obéit, le cœur plein de mépris et de haine.
—Il n'est pas dans mon intention, continua l'autre, d'une voix forcée du gosier, de vous parler pour l'instant de ce que votre conduite violente a eu de déplacé à votre arrivée ici, ni je ne veux pas vous punir du passé. Je vise à vous convaincre que la douceur, l'humilité et l'obéissance sont indispensablement requises dans ma maison, et que rien n'y peut tolérer l'opiniâtreté ni l'orgueil. J'espère qu'en ce moment vous reconnaissez votre erreur?
Victoria sentit son cœur se gonfler d'indignation. Elle allait répliquer.... Elle se contint, et ses joues seules marquèrent ce quelle ressentit. La signora poursuivit.
«D'après ce, je ne crois pas nécessaire de vous tenir renfermée plus long-tems. Vous ne sortirez pas de l'enceinte de cette habitation. Les jardins en sont suffisamment grands pour vos promenades, et Catau vous tiendra compagnie. Peut-être moi-même aurai-je cette bonté-là de tems à autre».
C'est ici que l'orgueil de Victoria souffrit! Catau pour compagnie! cependant elle ne repliqua pas davantage.
«J'espère en même-tems que vous lirez les livres de piété que je mettrai dans vos mains, et qui tendront à amender votre âme si vaine. Je veux de plus que vous abjuriez toute mondénité dans votre mise, et que vous vous soumettiez aux règles que, comme une bonne catholique qui a à cœur votre salut, je croirai de mon devoir de vous prescrire».
La signora s'arrêta pour reprendre haleine. Victoria garda toujours le silence, ne pensant pas qu'il fût nécessaire de répondre.
La signora reprit donc ainsi: combien vous devez de remerciemens à Dieu, pauvre enfant, de ce qu'il vous a conduite sous ma garde: de ce qu'il vous a tirée de la demeure du vice et de l'abomination, pour vous placer dans celle de la vertu! ce que le comte Adolphe m'a dit serait-il vrai, malheureuse fille, que, jeune comme vous êtes, votre imagination a été souillée par la pensée d'un homme! ô Sainte-Vierge Marie! faut-il que je prononce pareille chose, continua la dévôte, en se croisant les mains sur la poitrine, d'un air contrit. Jésus! donnez-moi la patience de soutenir en ma présence une pécheresse dont la mère, déjà damnée, n'a plus de miséricorde à espérer; une pécheresse qui a déjà fait le premier pas dans le chemin de perdition, quand elle devrait encore posséder toute son innocence. Allez, enfant, vous pouvez vous retirer, dit-elle, en changeant son ton bigot en une dignité sévère; éloignez-vous, et allez trouver Catau; sa société ne déshonore pas la fille d'une femme qui s'est mise au rang des créatures les plus méprisables.»
Cette dernière apostrophe, amère et non provoquée, fit passer un feu corrosif dans les veines de Victoria. Un bourdonnement affreux frappa ses oreilles.—O ma mère ... cruelle mère!... prononça-t-elle en semblant et en se hâtant de quitter le salon.
CHAPITRE VII.
On n'en finirait pas s'il fallait raconter tout ce que la pieuse signora fit indignement souffrir à la malheureuse créature confiée à ses soins. Qu'il suffise de dire qu'elle ne réussit pas à la réduire au point où elle voulait, et que les pensées de Victoria se tournèrent toutes sur la possibilité d'échapper à une aussi misérable tyrannie. Elle occupa son esprit à en calculer jusqu'aux moindres probabilités, mais inutilement. Elle ne pouvait aller plus loin que le jardin, où se trouvait bien une petite porte enfoncée, mais qui ne désignait pas où elle conduisait; et cette objection eût-elle été levée, comment deviner la route qui allait à Venise? Cependant l'essentiel était de sortir de l'enceinte destinée à ses promenades; elle serait bien venue à bout du reste après.
Dans cette position, la pensée de séduire Catau lui vint subitement à l'esprit. Condamnée presqu'entièrement à la société de cette fille rustique, elle sut remarquer qu'un certain bon naturel, que quelque docilité ne lui étaient pas étrangers, et se cachaient mal sous la sévérité qui lui avait sans doute été commandée.
Catau était une paysanne de la Suisse, courte et grosse. Ses traits, durs et hommasses, annonçaient une créature rompue au travail. Elle avait été choisie par la signora, pour surveiller notre jeune demoiselle, et pour la mortifier, par la grossièreté de ses manières, ainsi que par la bassesse de sa condition. Ensuite, la signora pensait que Victoria la mépriserait trop pour tenter en aucune façon de la corrompre et de la mettre dans ses intérêts; et eût-elle eu envie de le faire, l'extrême stupidité de Catau s'y serait opposée. Cependant, cette fois, l'infaillible signora se vit trompée dans sa pénétration; car, non-seulement Catau n'était pas aussi stupide qu'elle se l'imaginait, mais elle possédait, au contraire, une certaine subtilité d'esprit, et une combinaison d'idées, qui, cachées sous un air tranquille et un silence habituel, fesaient méprendre sur sa capacité. Catau pouvait penser, et ce qui valait davantage, elle pouvait sentir, oui, beaucoup mieux que celles qui jugeaient aussi injustement qu'orgueilleusement de son caractère.
Pour en revenir à Victoria, elle n'eut pas plutôt saisi un rayon d'espoir d'échapper à la tyrannie, qu'elle songea à mettre la paysanne dans ses intérêts. Le tems et l'expérience l'avaient tellement persuadée de la méchanceté de la signora, qu'elle sentit la nécessité de ne pas paraître s'habituer à la société de Catau, mais, au contraire, de la mépriser; car il suffisait à la bigotte de voir goûter un moment de satisfaction par quelqu'un, pour exciter son attention malveillante. C'est pourquoi, lorsque Victoria montrait de la répugnance à se voir suivie par cette fille dans le jardin, ce quelle faisait souvent à dessein, la signora, d'un air qui marquait son triomphe, ordonnait à Catau de prendre son bras et de l'y conduire, pensant que c'était lui infliger la mortification la plus amère; mais la signora manqua encore son coup cette fois, et sitôt que Victoria fut hors de sa vue, elle regarda Catau avec des yeux qui semblaient dire: ne pourrait-on tirer un meilleur parti de toi? La pauvre fille devina sa pensée, et peut-être était-elle si bien disposée en ce moment, que la demoiselle n'eût pas tenté en vain d'en tenir parti. Ce ne fut pas néanmoins l'idée qui lui vint d'abord, parce qu'elle n'était pas assez mûrie par sa réflexion. Elle ne voulait rien entreprendre, qu'elle n'eût tout arrangé, avec soin, dans sa tête. Ne fesant que commencer à sonder les dispositions de la paysanne, elle devait aller plus doucement, et d'ailleurs, son cœur toujours bien armé, ne s'abandonnait pas ainsi, même à une effusion de sensibilité due au moment.
Il arriva qu'un soir qu'elles parcouraient une partie des jardins, encore inconnue à Victoria, elles entrèrent dans une allée très-sombre, formée de vigne et de chèvre-feuille: un laurier fort épais eu bouchait presqu'entièrement l'entrée, et semblait défendre aux indiscrets d'y pénétrer. Cette allée allait tellement en serpentant, qu'il eût été difficile d'en mesurer l'étendue. Une fois dedans, elles continuèrent de marcher, Victoria avec un sentiment vague de crainte et d'espoir, et Catau par la curiosité commune aux esprits vulgaires.
Quand elles furent au bout, elles se trouvèrent a une fin de jardin, et en face d'un grand mur. Victoria se mit à le regarder avec une tristesse indicible. Le tournoyement de l'allée l'avait trompée, et elle croyait se trouver beaucoup plus loin. En examinant cet enclos si sombre et si élevé, sûrement, pensait-elle, il n'y a d'entrée à ce jardin que par la maison, et aucune autre sortie.
Tandis qu'elle y rêvait, marchant lentement le long du mur, elle remarqua qu'elle n'était pas encore venue dans cette partie de l'habitation. Enfin une petite porte enfoncée et cachée plus de moitié par la charmille, vint enchanter sa vue: deux verroux énormes et une forte serrure la fermaient. Elle appela Catau, et la lui montra, en demandant si elle savait où cette porte conduisait. La paysanne regarda vîte par le trou de la serrure, et dit: dans le bois qui entoure cette maison, mam'selle; mais à moins que d'être dehors, je n'en puis savoir davantage.—La première partie de sa réponse suspendit la respiration de Victoria: dans le bois, répéta-t-elle tout bas, en regardant aussi. Et, ne pourrait-on ouvrir cette porte, Catau?
—Non, mam'selle, que je sache, et quand çà serait possible, vous savez bien que la signora ... vous savez que....
—Je vous entends, Catau; mais vous ne croyez pas qu'il y aurait un grand mal à se promener dans ce bois, et supposons que la signora l'ait défendu, personne n'irait le lui dire.
—C'est vrai, reprit Catau, d'un air pensif. C'est vraiment ben dur d'être enfermée comme çà; mais Sainte-Vierge, comment ouvrir cette porte?
—O! ma chère Catau, rien n'est impossible aux gens de bonne volonté. Il vous serait facile de vous procurer la clef sous un prétexte quelconque, et alors vous pensez combien il serait délicieux de se trouver hors de l'habitation de la méchante signora.
—Il me vient une idée, mam'selle ... oui, je pense une chose. Faut pas que je demande la clef, çà serait tout dire. Je me souviens qu'avant votre arrivée ici, la signora m'envoyait souvent chez Ambrosio, le jardinier, et que j'ai vu dans la serre où il met ses outils, un gros paquet de clefs toutes rouillées. Je gage que je mettrais ma main sans y voir, à l'endroit où le paquet est pendu.
—Eh bien! cria Victoria que son impatience naturelle empêchait de se contraindre; eh bien, allez les chercher, nous les essayerons, sur-le-champ.
—Oh! que nani, mam'selle, dit doucement la fille, çà ne peut pas se faire comme çà. Voici la nuit qui vient, et la signora nous a déjà peut-être cherchées. Puis Ambrosio doit être rentré et occupé à ranger ses outils dans la serre. Demain, quand il travaillera bien loin dans le jardin, je guetterai le moment où je ne verrai plus personne, et me glisserai où sont les clefs. Il faut pour çà que je passe chez lui, car la serre est dans une petite cour derrière. Je ferai semblant de roder, et zeste j'attraperai le paquet sans réveiller la souris; mais il faut me promettre, mam'selle ... de ... de ne pas me vendre, ni rester long-tems dehors. Je ferai alors tout ce que je pourrai pour vous obliger. Dites, mam'selle, n'est-ce pas que vous ne me vendrez pas.
Victoria était aux anges ... les pieds lui brulaient d'envie de passer la barrière que la signora avait mise à ses promenades; cependant elle acquiesça avec une tranquillité apparente aux arrangemens de Catau, et retourna malgré elle à la maison.
Toute la nuit fut passée entre la crainte et l'espoir. Victoria excessivement agitée, souffrait encore de la contrainte qu'elle s'imposait. Elle eut la plus grande peine à se contenir dans les bornes qu'elle s'était prescrites; ce travail continuel sur son humeur avait déjà produit des marques visibles sur sa personne, au point qu'elle en était devenue fort pâle et très-maigre. Cependant ses yeux n'avaient rien perdu de leur feu; quoique chargés parfois de mélancolie, ils indiquaient encore tout ce qui se passait dans son âme altière et vindicative.
Le lendemain, vers midi, Catau, qui n'avait pas paru depuis qu'elle était levée, (car la signora la fesait coucher dans la même chambre que Victoria), entra brusquement, et après avoir ferme la porte avec soin, elle tira le gros paquet de clefs de sa poche. L'œil de Victoria étincela, et la pourpre d'orient vint ranimer ses joues. Elle les dévorait ... elle se croyait déjà devant l'intéressante porte. Ce n'était cependant pas le moment de tenter l'aventure, car ayant besoin de rester un peu long-tems à essayer les clefs, l'heure du dîner pouvait les surprendre, et le soupçon marcher, c'est pourquoi elle remirent au soir leur essai.
Néanmoins, dans cette conduite de la simple Catau, il n'y avait pas la plus petite intention d'aider Victoria à s'échapper: elle était à mille lieues de cette idée qui l'eût fait frémir; mais, si dans les commencemens elle avait traité Victoria avec brusquerie, ce n'avait été que pour obéir aux ordres de la signora; peu-à-peu, selon qu'il est naturel à un bon cœur, elle s'était ennuyée du rôle qu'on lui faisait jouer; elle avait repris sa douceur et son obligeance, et était redevenue respectueuse, ce qui convenait beaucoup mieux à ses sentimens. Outre ce, le rang de la jeune Victoria, qu'elle n'ignorait pas, produisit sur elle l'effet ordinaire d'en imposer aux inférieurs, quand sur-tout il est accompagné de noblesse et de dignité.
Victoria, qui s'était aperçue avec plaisir d'un changement de conduite dans sa gardienne, se défit elle-même, autant que possible, de sa hauteur habituelle; ayant un point de vue fixe, elle montra à Catau une sorte de condescendance approchant de l'amitié. Elle lui fit quelques petits cadeaux: de ce qui était en son pouvoir, (car la signora, pour la guérir, soi-disant, d'une vanité qui ne tendait qu'à la perdition de son âme, lui avait ôté la plus grande partie de ses bijoux et ajustemens.) Victoria donna donc ce qu'elle put, et les bagatelles qu'elle offrit avec grâce à Catau, firent un grand plaisir à cette dernière. La bonne fille n'était pas exempte du petit esprit mercenaire appartenant à ses pareilles. Ainsi, d'après ce, elle étendit volontiers la sphère des consolations de Victoria et de ses amusemens solitaires. C'est par cette raison qu'elle avait pris les clefs, comptant bien n'en faire usage que pour lui procurer une nouvelle satisfaction pendant quelques instans.
Le soir donc, elles descendirent de bonne heure dans le jardin, et abordèrent l'avenue déjà décrite. L'anxiété la plus forte donnait des aîles à Victoria, et elle fut bientôt à la porte qui avait excité dans son âme un espoir si séduisant. Elle prit brusquement les clefs des mains de la paysanne, et tremblante de vivacité, en essaya plusieurs. Une parut appartenir à la serrure: Victoria voulut la tourner, mais peine inutile! il était réservé à la forte main de Catau de triompher de la rouille et du fer. Elle enfonça la clef avec violence et tourna ... mais deux énormes verroux empêchaient de savoir si le pêne était tiré. Enfin Catau s'empara d'une pierre, et frappant de toutes ses forces le bouton des verroux, la porte cèda et fut ouverte.
Quelle joie pour la pauvre prisonnière! elle s'élança comme un oiseau qui fuit de sa cage, dans le bois charmant qui était devant elle. La prudente Catau ferma la porte, et suivit Victoria qui regardait avec attention de tous côtés: aucune nouvelle barrière ne se présentait ... osera-t-elle s'échapper? Plongée dans la réflexion, elle restait indécise.—Catau, dit-elle, d'un air insouciant, pourrais-tu me dire de quel coté est Venise?
—Venise, mam'selle (et Catau se tournait de droite et de gauche), Venise est là, j'en suis sûre, répondit la fille en montrant du doigt.
Ainsi donc, dit Victoria, en marquant la gauche avec mépris, Montebello est de ce côté.—Mille réflexions insuportables à endurer s'offrirent à son esprit. Elle se tourna brusquement, et d'un air qui semblait dire, maudit soit le lieu ou j'ai été si indignement trompée, maudit soit l'air qu'on y respire.
Mais que ses sensations furent différentes, en regardant d'un autre côté. Venise est là, se disait-elle, et par conséquent c'est là que demeure Bérenza! La distance qui, ainsi que la mort, augmente le mérite de l'objet aimé, et à laquelle était joint de plus le souvenir de l'artifice mis en usage pour l'en séparer, l'y fesait penser avec tendresse. Sans ces circonstances, il est bien à croire que Victoria n'en eût pas également ressenti. O cher Bérenza! continuait-elle de penser, puis-je espérer de te revoir jamais?
Cherchant cependant à ralier ses pensées, Victoria prit le bras de Catau, et marcha en silence. Mille songes divers flottaient encore dans son imagination. Le tout se passait insensiblement jusqu'au moment où Catau lui représenta avec respect qu'il était convenable de rentrer, ce qui la sortit de ses rêves sur l'avenir; et elle sentit la justesse de l'observation de la paysanne.
CHAPITRE VIII.
On présume bien que l'esprit de Victoria fut tout à son projet d'évasion. Il ne se passa pas un jour sans qu'elle engageât Catau à étendre leur promenade de plus loin en plus loin, et la signora ne devina point qu'elles eussent pu découvrir ce passage, et encore moins osé le franchir. Chaque jour aussi notre jeune demoiselle devenait plus silentieuse, et souffrait plus patiemment les dures remontrances, les observations malignes de sa geolière, sentant que c'était le moyen le plus sûr de servir son projet.
A la fin, ne pouvant plus supporter de délai, elle résolut de mettre à exécution ce qui faisait depuis long-tems l'objet de son attente. Ainsi, le lendemain soir, elle fit tant de caresses à la confiante Catau, que celle-ci consentit a l'accompagner beaucoup plus loin quelles n'avaient encore été. Alors Victoria adressant à la fille étonnée, lui dit: Catau, je ne veux plus retourner au Bosquet. Mon tems d'esclavage est fini; j'irai maintenant où il me plaira ... à l'est; à l'ouest, au nord ou au sud. C'est pourquoi, écoute bien ce que j'ai à te proposer; il faut changer tes habits contre les miens. Pour t'en récompenser, je te donnerai cette bague de diamans que j'ai cachée à la vieille signora. Tu pourras aisément rentrer à la maison, ainsi que nous l'avons fait jusqu'ici, et te rhabiller ensuite comme tu voudras. Si l'on te demande ce que je suis devenue, tu diras, comme cela est vrai, que tu non sais rien. Si, après toutes ces questions, la signora prend de l'humeur et te chasse, n'en prends aucun chagrin, car ce diamant, qui est d'une grande valeur, t'indemnisera bien au-delà de la perte de ta place. Voilà donc ce que je t'engage raisonnablement à faire. Si tu te refusais à mes vœux, je ne m'en échapperais pas moins; le désir de recouvrer ma liberté, me donnerait des forces pour m'échapper de tes bras.
Catau, toute robuste qu'elle était, devint tremblante comme la feuille, par la fermeté de ce discours; elle n'eut pas le pouvoir de répliquer. Victoria s'appercevant de son air consterné, commença à ôter sa robe, et de l'air le plus doux qu'elle pût prendre, continua de lui parler de la sorte.
—Je vois, Catau, que tu as le bon sens de trouver ma proposition raisonnable, et que tu vas y répondre avec complaisance. Allons, ma bonne fille, déshabillons-nous.
—Oh! mam'selle, que voulez-vous donc faire?
—Quitter un tiran! répondit Victoria les regards étincelans; et je souhaite, Catau, que tu ayes le même bonheur. Voyons, dépêchons-nous, dit-elle, en lui présentant la robe qu'elle venait d'ôter.
La pauvre Catau obéit machinalement. Sa lenteur naturelle ainsi poussée, et sentant dans le fond de son cœur bon et simple, que Victoria n'était pas tout-à-fait à blamer, (car qui plus que la pauvre souffre-douleur Catau avait raison de haïr le pouvoir tyrannique de l'exigeante signora?) elle obéit, mais non aussi promptement que Victoria le désirait. Enfin, pièce par pièce, l'échange des habits se trouva fait et le déguisement complet.
Quoique l'impérieuse Vénitienne eut inspiré de l'amitié à la bonne Catau, par une douleur apparente et son ton insinuant, cependant cette dernière la craignait toujours; l'autre qui s'en apperçut crut devoir employer ce pouvoir dont elle savait parfaitement tirer parti, plutôt que de se sauver sans son consentement; car ce dernier moyen eut réveillé l'engourdissement de la fille, et il était possible alors qu'elle l'eût surpassée en agilité, et qu'elle eût détruit par suite son projet. En outre il était infiniment plus politique de se faire une amie de Catau, que de la rendre ennemie par des menaces ou par une défiance maladroite.
Le changement de vêtemens achevé, Victoria mit sa bague au doigt de la paysanne; et lui pressant doucement la main, elle lui dit: ma bonne fille, mon honnête Catau, si tu peux rentrer à la maison sans être vue, et monter à notre chambre, ferme la porte. Il est vraisemblable que la signora ne nous demandera pas de la soirée. En ne nous voyant pas paraître, elle pensera que nous nous sommes couchées sans souper, ce qui ne lui fera pas de peine, y trouvant un repas de gagné. Nous sommes dans l'habitude de ne la voir que très-tard, le matin, ainsi je serai tout-à-fait loin de sa tyrannie, du moins je l'espère, quand elle me demandera. Catau, nous nous reverrons peut-être encore; sois sûre qu'alors tu ne te repentiras pas de m'avoir obligée.... Adieu, ma bonne fille, vas-t-en ... adieu, ne cherche pas à me suivre, je t'en prie.
—Oh, mam'selle! mam'selle!... et Catau soupira fortement, en versant une abondance de grosses larmes qui coulaient sur des joues d'un rouge cramoisi.
—Si tu m'aimes véritablement, ma fille, dit Victoria, dont le cœur n'éprouvait pas l'ombre de regret à quitter sa rustique compagne, si tu m'aimes, ne me retiens pas, mais vas-t-en, que je te voye partir.
Catau fondant en larmes, saisit la main de Victoria, et la baisa avec toute l'ardeur que ses sentimens lui dictaient. Après cela, elle partit sans dire un mot, et se rendit vers la maison, d'un pas lourd, qui fit bouillir d'impatience celle qui eut voulu la voir bien loin.
Elle ne put toutefois s'empêcher de s'arrêter à une petite éminence, et ce moment de repos parut un siècle à Victoria. Enfin la pauvre fille, après avoir encore tourné la tête, et s'éloignant toujours à regret, obéit aux signes répétés qui lui furent faits pour se hâter, et disparut. Alors Victoria quittant subitement sa place, s'élança en avant, se félicitant, à chaque pas qu'elle fesait, qui l'éloignait de plus en plus de la signora, et la reprochait de Venise.
Le soleil était couché depuis une heure. Victoria qui avait marché, ou plutôt couru sans perdre haleine, dès l'instant où elle n'avait plus apperçu Catau, croyait toujours être à la fin du bois. Elle reconnut son erreur; car l'étendue en était si grande, et les chemins étaient si variés, qu'elle n'avait pu prendre le plus court pour en sortir. Pressant toujours ses pas avec vîtesse, elle se vit cependant surprise par la nuit, et enveloppée dans les ténèbres. N'y voyant presque plus, la nécessité de borner sa course devint évidente.—Où vais-je me mettre à l'abri jusqu'à demain matin, se dit-elle, en regardant de tous côtés!... Un petit hangard se fit remarquer à une courte distance: Victoria charmée y courut; mais réfléchissant bientôt que sa fuite découverte, on pourrait la venir chercher de ce coté, et jusque sous cet abri, elle crut prudent pour sa sûreté, d'éviter tout endroit où serait sensé qu'on trouverait un couvert; se désournant donc, pour prendre la route la moins fréquentée, la courageuse Victoria sa décida à passer la nuit de la même manière que les hôtes des bois, ayant pour coucher l'herbe fraîche et douce, et pour couverture la voûte étoilée des cieux.
Un berceau formé naturellement de branches de vigne, et soutenu par des hayes assez fortes, lui servit de réduit.—Pourquoi, pensa-t-elle, ne jouirais-je pas ici d'un sommeil aussi doux que celui que j'ai goûté dans un lit plus voluptueux? je ne crains personne en ce moment, car, à coup sur, la méchante et laide signora ne s'appercevra de mon absence que demain dans la matinée.
En réfléchissant de la sorte, le sommeil vint la surprendre. Fatiguée par l'exercice violent du jour, elle dormit long-tems sans s'éveiller; et ce ne fut que lorsque le soleil se joua entre les branches qui ombrageaient son visage, et que les oiseaux chantèrent à ses oreilles, que Victoria se réveilla.
Sitôt ses yeux ouverts, elle se leva et recommença à marcher avec la plus grande promptitude. Quelques biscuits de Naples, dont elle s'était pourvue la veille, firent son déjeuner, et elle mangea en marchant: son envie était de se voir hors du bois. Après deux heures de marche, elle trouva un petit sentier qu'elle espéra en être la fin. Allégée par cette idée, elle le franchit au plus vîte; et apercevant au bout un long canal bordé de peupliers et d'acacias, Victoria, en le regardant, se jetta presque désespérée sur ses bords.
—O, mon dieu! s'écria-t-elle, combien donc dois-je encore faire de chemin? pas une gondole sur ce triste canal! où peut-être il n'en passe jamais!... Retourner sur mes pas serait me perdre ... eh bien! je mourrai ici.
Elle s'était appliquée la face contre terre, en la soutenant faiblement de ses mains. Un vent frais sifflait à travers les arbres d'où partait un frémissement mélancolique et cadencé.... Pas un humain n'interrompait cette solitude: la seule gent aîlée dérangeait le silence du lieu, en s'échappant de branche en branche et se poursuivant amoureusement. Victoria insensible à ces variétés champêtres, si importunes pour elle en ce moment, restait prosternée dans le désespoir.
A la fin, cependant, un bruit lointain vint frapper son oreille; elle tressaillit: n'était-ce pas celui de rames plongeant dans le canal à distances mesurées? Non, c'était le vent qui agitait plus fortement les arbres.... Victoria se recoucha sur la terre.
Bientôt nouveau bruit; il devint même plus frappant; il était accompagné ... ô bonheur!... d'une voix rauque qui chantait un air en vogue parmi les gondoliers. Victoria fut promptement sur pied: elle regarda le canal et vit effectivement s'approcher une gondole qui n'avait qu'un seul rameur et qui cotoyait tranquillement le lac.
—Ah! s'écria-t-elle, faut-il que ma destinée repose sur cet être insouciant! qu'il approche lentement, tandis que je brûle d'impatience!
Sans accélérer davantage sa marche, le gondolier s'approcha par degrés. Victoria lui fit signe d'avancer plus vîte.—Où vas-tu, mon ami, lui demanda-t-elle?
—A Venise.
—Le cœur de Victoria battit de plaisir plaisir.
Veux-tu bien me prendre dans ta gondole?
Ouais, la jolie fille, avez-vous de quoi me payer?
Victoria se tut. Tout ce qui était en sa possession, sa bague, avait été donnée à Catau. Le gondolier ne disait mot non plus, et son espérance s'évanouissait encore.
Enfin elle regarda tout-à-fait l'homme, qui lui parut jeune, malgré son teint basané.—Hélas! dit-elle, je n'ai pas d'argent, mon ami; mais j'ai un amant à Venise, et si tu veux m'y conduire, la Ste.-Vierge t'enverra toute sorte de bonheur.
Le gondolier, qui fixait aussi Victoria, dont le minois caché sous un grand chapeau, lui sembla des plus jolis, la prit pour ce que ses habits annonçaient, une simple paysanne, et crut facilement qu'elle n'avait pas le sol. Cet homme avait une maîtresse de laquelle il était très-amoureux, mais que ses parens refusaient de lui donner à cause de sa pauvreté, et il la voyait en cachette. Les peines d'autrui sont d'autant mieux senties, qu'elles sympathisent avec les nôtres, et le rustre s'approchant tout contre terre, tandit la main à Victoria, qui la saisit, et sauta lestement sur son bord.
Mais comment décrire les sentisations de la jeune personne alors? elle ne pouvait parler: mille idées riantes accouraient en foule s'emparer de son esprit, et leur jouissance était trop douce pour souffrir d'être interrompue. Cependant, le gondolier croyant avoir au moins droit à sa conversation, pour son obligeance, ne lui permit pas plus long-tems de l'en priver, et dit:—mais, comment, ma jolie poulette, as-tu espéré trouver une gondole à un endroit où il n'en passe pas deux dans un siècle, et encore dans des cas extraordinaires? Si ce n'avait été un cavalier et sa dame, bien jolie aussi, qui sont passés un de ces jours, le matin, pour se faire conduire dans une belle campagne, il y a toute apparence que je n'y serais pas venu. J'ai ben vu, par exemple, qu'il y avait qu'euqu'anguille sous roche, mais ce ne sont pas mes affaires; j'ai été ben paye, çà suffit ... et, comme je dis, sans çà, ma gondole ne serait pas venue ici. Vois donc, la belle enfant, combien tu es heureuse de m'avoir trouvé ... et de passer pour rien encore. Victoria, qui n'avait écouté qu'avec peine le bavardage du gondolier, ne prit garde qu'à ses dernières paroles, et le remercia en le louant beaucoup de son bon cœur. Le gondolier lui sourit alors, en la lorgnant du coin de l'œil ... puis, reprenant son chant, il répondit à la prière qu'elle lui fit d'avancer.
Bientôt, à l'entière satisfaction de Victoria, on découvrit les tours et les dômes de Venise la superbe, qui s'élevaient au-dessus de l'Adriatique. C'était le tems du carnaval: quantité de gondoles élégantes paraissaient sur le lac comme ils approchaient; et ils prirent terre à la place St.-Marc. Victoria renouvela ses remerciemens au gondolier. Il lui fit un signe amical et la posa à terre. Elle resta quelques momens sans bouger, en portant la main à son front. Son cœur palpitait, et elle commença à craindre que chez elle, l'esprit ne fût pas plus fort que le corps. Ses jambes tremblaient, sa tête bourdonnait ... cependant elle revint insensiblement à un état plus calme. La gaîté des rues et des canaux, qui étaient tous illuminés, ainsi que l'élégance des masques, ranimèrent ses sens abattus; elle ne se rappelait plus de sa solitude, ni de la tyrannie dont elle avait souffert, que pour se féliciter d'y avoir échappé.
Comme elle examinait la foule qui continuait d'aller et venir, (ses belles formes, comme nous l'avons observé, cachées sous des habits grossiers, et ses superbes traits ombragés par un grand chapeau de paille), un groupe de masques attira son attention. Au milieu, se voyait un homme de haute et noble stature, et qui surpassait ses camarades; il était revêtu d'un domino de taffetas bleu qui l'enveloppait négligemment, de manière que son épaule gauche et une partie de sa veste étaient à découvert. Il portait au chapeau à l'espagnol, de velours noir, surmonté de trois plumes blanches comme neige. Une gance de diamans relevait le chapeau sur le front.
Cette tournure gracieuse frappa Victoria, et elle eut quelqu'idée de l'avoir vue autre part. Cependant ce costume l'empêchait de savoir où; et elle désira de s'en voir plus près, afin de mieux reconnaître le personnage. A la vérité il était masqué, mais cela n'empêchait pas que ses manières et ses mouvemens ne lui parussent en quelque sorte familiers. Ne pouvant résister à sa curiosité, elle approche du masque, le reconnait, et posant la main sur son bras, s'écrie: Bérenza!
—Oui, c'est moi, c'est bien moi! répondit-il tout bas et d'un ton animé. Il lui serra la main et ajouta: ne me perdez pas de vue, mais éloignez-vous.
Victoria se retira à l'écart ... le masque réjoignit la compagnie dont il avait été séparé pour un moment, et fut bientôt perdu dans la foule.
Que pouvait signifier ce mistère, et combien Victoria en fut désolée? découvrir ainsi par hazard l'homme qu'elle avait à cœur de retrouver, pour s'en voir séparée aussitôt, lui dont dépendait son unique espoir! la brillante clarté de la place était toujours la même, et l'âme de la jeune Vénitienne se trouvait en unisson avec l'éclat qui paraissait à ses yeux. L'idée d'être à Venise et en liberté soutenait son ravissement. Elle continua de marcher sans dessein, et jusqu'à ce qu'elle se vit en un lieu plus retiré de la ville, où demeuraient quelques gens d'une classe inférieure. Elle ne resta pas là, et revenant à sa première place, elle s'apperçut que le brillant de la scène commençait à s'affaiblir: le monde diminuait et entrait dans les cafés pour s'y raffraichir. Les illuminations s'éteignaient et ne ressemblaient plus qu'au crépuscule recevant les derniers rayons du couchant.
L'entreprenante Victoria commença craindre de se voir réduite à passer une autre nuit sans gîte. Cette crainte n'était pas propre à soutenir son courage. Cependant elle préférait ce malheur au danger de s'exposer à se faire connaître de quelques personnes qui l'avaient vue autrefois. Elle alla donc se placer sous un portique, et la tête posée sur ses deux mains, elle se mit à réfléchir de la manière la plus sombre. La faim et la fatigue ajoutaient à l'abattement de ses esprits. Soudain une voix s'adressa à elle. «Suivez-moi, lui dit-on.»Victoria leva la tête, mais ne vit personne; elle se cacha de nouveau le visage et continua de penser.
«Levez-vous, lui dit la même voix.»Elle se leva brusquement. Le portique où elle était assise, se trouvait le seul dans la rue. Un grand corps parut: il était enveloppé d'un vaste manteau, et marchait à quelque distance, de manière à n'être pas remarqué. Il fit seulement signe à Victoria de la suivre. Enchantée de cet ordre mistérieux, quoique dangereux peut-être, elle obéit autant que ses jambes affaiblies purent la porter. L'inconnu voyant qu'elle le suivait, alla plus vîte, en répétant son signe. Enfin, quand il fut dans un endroit désert, il s'arrêta. Victoria s'avança: il la prit à travers le corps, et ouvrant son manteau, elle reconnut la veste brodée et les traits de Bérenza!
«Chut! s'écria-t-il, en voyant qu'elle allait exprimer sa joie. Il l'entraîna vers une petite porte à laquelle il frappa trois coups. La porte fut ouverte doucement. Bérenza prit la main de Victoria et la fit entrer. Après avoir marché dans un passage long et obscur, il s'arrêta, et tirant un mouchoir de sa poche, il en couvrit les yeux de la jeune personne, en lui disant tout bas: ne craignez rien, ce ne sera pas pour long-tems.»Victoria sourit et ne répondit pas.
Enfin tous deux montèrent quelques marches, et entrèrent dans un appartement. Le comte pressant la main de sa compagne, lui dit d'ôter le mouchoir qu'elle avait sur les yeux. Elle obéit ... une exclamation d'admiration et de surprise partit de ses lèvres; car un salon brillant et somptueux s'offrit à sa vue, et d'énormes glaces placées tout autour, réfléchissaient sa charmante personne.
Bérenza parut jouir quelques instans de sa surprise; puis la serrant entre ses bras, il dit:—Ici, ma bien aimée et seule maîtresse n'aura plus envie de fuir, j'espère, l'homme qui l'adore pour toujours.
—Fuir, répéta Victoria, je ne vous ai jamais fui, Bérenza.
—Serait-il vrai, mon amie? en ce cas, il est besoin d'une explication entre nous, mais ce sera dans un autre moment. Vous paraissez souffrante et fatiguée. Restez ici un instant seule, je vais vous faire donner quelques rafraîchissemens.
En parlant ainsi, il fit asseoir Victoria sur un sopha superbe, et la laissa pour quelques minutes. Les idées les plus agréables vinrent alors prendre possession de son esprit, et, couchée à demi sur le canapé, elle attendit dans une douce ivresse le retour de Bérenza. Ses craintes, son emprisonnement, tout fut oublié devant la perspective des jouissances qu'elle avait si long-tems désirées.
«A présent, mère cruelle et injuste, s'écria-t-elle, tu ne me priveras plus d'un bonheur semblable à celui dont ton cœur égoïste voulait jouir seul! bonheur que sans toi je n'eusse jamais conçu ni souhaité. O ma mère, ma mère! tu m'as trompée, abandonnée; mais je devrai du moins à ton exemple de m'avoir appris le chemin de l'amour et de la volupté.»
Bérenza entra comme elle achevait sa phrase, qui prouvait bien la corruption de ses principes. Quoiqu'enchanté que le hazard eût placé sur son chemin la jeune personne qu'il admirait et aimait, cependant le comte, dont l'âme était délicate, éprouva une sensation pénible à l'aveu de sentimens si libres; mais il blâmait encore plus les auteurs de ce mal, la mère, qui les avait corrompus par son exemple, et le scélérat qui avait perdu la mère par ses séductions perfides. Bérenza se promit bien de restreindre et corriger les dispositions funestes du caractère de Victoria; car quoique voluptueux, ce seigneur possédait une âme noble, vertueuse et philosophique.
Il s'assit auprès de Victoria, et lui prenant la main avec douceur, il s'apperçut qu elle était brûlante, que son poulx battait avec une grande inégalité.—Vous avez donc fait un exercice immodéré aujourd'hui, belle Victoria? dites, est-ce vrai? Victoria sourit, et Bérenza apprit avec peine qu'il y avait plus de vingt-quatre heures qu'elle n'avait pris de nourriture. Il lui ordonna aussitôt de se taire, jusqu'à ce que la nature eût pris assez de force, et la colation qu'il venait de demander arriva aussitôt. Il la pria alors tendrement de manger, et ne répondit qu'après qu'elle se fût suffisamment rafraîchie, aux interrogations pressantes qu'elle lui fit sur la cause véritable de son départ de Montebello.
Quand il lui eut raconté la chose, et la croyance où il était d'avoir agi d'après ses désirs formels, rien n'excéda la fureur quelle ressentit de la trahison qui avait été mise en pratique; et quoique Bérenza fut éloigné d'aggraver son ressentiment, il ne put s'empêcher de trouver juste l'expression de ses sentimens. La ruse qu'on avait employée lui parut indigne, et si un instant auparavant, il s'était senti porté à plaindre Laurina, dans la peine qu'elle devait éprouver de la fuite de sa fille, il ne songeait plus maintenant qu'au plaisir de la voir échappée de ses mains et échappée pour se donner à lui. Il paraissait ainsi, dans le cours de son explication avec Victoria, que surpris de n'en pas recevoir la moindre nouvelle, quoique dans son billet elle lui eut promis de lui écrire pour le rappeler à Montebello, il s'y était rendu de lui-même; que là on lui avait dit que sa belle amie en était partie de sa propre volonté, et avait demandé expressément qu'on le tînt dans l'ignorance de sa retraite. Il semblait que la réflexion l'ayant convaincue de l'indécence qu'il y avait à encourager l'amour du comte, elle s'était décidée à surmonter son inclination, et avait regardé l'absence comme la chose la plus propre pour parvenir à ce but. «J'avoue, dit Bérenza, que connaissant votre caractère, je trouvais ce changement presqu'impossible avec ce que j'en pensais; mais n'ayant pas l'alternative, car je n'étais pas en droit de vous demander à votre mère ni au comte Adolphe, et rebuté par l'air froid avec lequel on me reçut, je partis, dans l'espoir toutefois, que le tems apporterait quelqu'éclaircissement à une chose que je ne pouvais regarder que comme très-mistérieuse.»
La nuit était fort avancée, avant que les explications mutuelles eussent cessé. L'histoire des souffrances de Victoria, chez la signora de Modène, le moyen qu'elle employa pour fuir, et les précautions qu elle prit pour ne pas être arrêtée dans sa fuite, tout fut détaillé avant qu'elle songeât à se retirer. Bérenza lui parla cependant de la nécessité de se livrer à quelques heures de repos. Elle obéit à contre-cœur à son attention délicate, et des femmes entrant, il leur ordonna de conduire la signora dans la chambre qui lui était préparée.
Victoria ne fut pas plutôt dans son appartement, qu'elle dit à ses femmes de se retirer, parce qu'elle était bien aise de se livrer sans distraction à ses pensées; le plaisir avait tellement pris possession de sa personne, que ses mains tremblantes conservaient à peine la force de la déshabiller. Elle fut aussi fort long-temps à s'endormir, après être entrée dans un lit élégant qui avait la forme d'un dôme, était garni de draperies en velours et satin blanc, ornées de franges d'or, et où le tourbillon de ses pensées la suivit. Bercée par les songes les plus brillans et les plus fantastiques, elle s'endormit ensuite pour tout le reste de la nuit.
Bérenza s'était également livré au repos; mais son esprit sensé, quoique charmé d'avoir trouvé un bien désiré, n'avait rien qui tînt de l'agitation ni du délire. Les images qui l'occupaient étaient dégagées des attraits romanesques de la pensée. Il voyait Victoria ce qu'elle était réellement. Son œil juste, qui appercevait ses beautés, discernait ses défauts. Il apprécia ses qualités et ses talens, et voyait en même tems son obstination, sa violence et sa fierté.—Puis-je, se demandait-il, être véritablement heureux avec une créature aussi imparfaite? non, à moins que je ne change les touches trop hardies de son caractère en des qualités plus estimables. Sans cela, je sens que tous ses attraits seraient insuffisans pour m'attacher. Aimer une femme pour ses charmes phisiques seulement, m'est impossible; et ce n'est qu'en y joignant un mérite réel que Bérenza peut se voir fixé. Ce fut en continuant de réfléchir ainsi, que notre philosophe amoureux s'endormit.
Victoria dans sa maison, volontairement en son pouvoir, et corrigée de ses défauts par ses soins et ses conseils, pour se trouver digne ensuite d'une tendresse comme la sienne, voilà ce qui occupait la vanité de ce sage, et telle est souvent la chimère de ses pareils.
CHAPITRE IX.
Il fesait déjà grand jour, quand la belle Victoria s'éveilla. Elle sauta à bas du lit, et vit que ses vêtemens de paysanne avaient été changés pour d'autres qu'elle était plus habituée à porter. Elle reconnut en cela l'attention aimable du comte. Après s'être habillée seule, elle sonna, et une femme-de-chambre entrant, lui apprit que son maître l'attendait à déjeuner depuis long-tems, et qu'elle avait ordre de la conduire. Victoria le trouva assis sur un sopha, une table servie devant lui. Il se leva en la voyant et l'emmena s'asseoir à ses côtés. Sa conduite envers la jeune personne parut plutôt celle d'un ami tendre que d'un amant empressé. Tel était Bérenza, dont la façon de penser tendant toujours à la perfection, ne le laissait désirer d'être amant qu'après avoir perfectionné l'objet de ses affections.
Pendant le déjeûner, il causa sur des sujets indifférens, mais encore sans scruter attentivement ce qui se passait en Victoria. Il est pourtant vrai de dire, que le comte avait du goût pour la volupté, mais de cette volupté raffinée, délicate et tenant de la philosophie tout à-la-fois; et comme nous l'avons observé déjà, ce n'était pas la seule beauté du corps qu'il demandait, mais il voulait aussi celle de l'âme.
Victoria appercevant l'embarras de ses manières, chercha tous les moyens de le tirer de son abstraction, et lui tendant les mains avec grâce elle dit: «Bérenza, pourquoi cet air sérieux? vous me disiez que je ferais votre bonheur, si je vous appartenais; maintenant que la fortune nous a réunis, pourquoi paraître moins heureux que quand vous désespériez de m'obtenir? en vérité, cher Bérenza, je suis presque tentée de me croire étrangère à l'amour que vous m'avez pourtant juré.»
Pendant ce discours, Bérenza se leva. Une idée neuve avait pris possession de son âme: c'était la tourmentante, l'inutile réflexion que peut-être il n'était pas distingué exclusivement de Victoria, que peut-être elle n'était venue à lui que pour chercher un refuge contre l'oppression, et que si un autre lui eut fait la cour, il en eut été également préféré. Cette suggestion frappa douloureusement le cœur du sensible philosophe. Il déguisa néanmoins son émotion, et prenant la main de Victoria, il répondit seulement:—Vous m'avez connu distrait, et par fois sérieux, mon amie; je n'ai pas de raison particulière de l'être en ce moment.... N'y prenez pas garde, cela sera bientôt dissipé.
—Eh bien, monsieur le comte, je vais me retirer dans mon appartement, dit Victoria, piquée de voir que sa présence n'était pas un talisman propre à chasser toute espèce de mal-aise.
—Allez, chère Victoria, regardez-vous comme la maîtresse ici, et agissez selon qu'il vous plaira; faites les arrangemens qui vous conviendront le mieux; employez le peu d'heures que vous passerez sans moi, à ce qui vous paraîtra plus agréable. Nous nous reverrons à dîner, et vers le soir nous nous promènerons sur le lac, où ma Victoria sera la plus belle des belles.
La jeune demoiselle se retira, mais d'un air indigné, et Bérenza l'observant, en soupira; il s'écria intérieurement: Victoria, que tu es imparfaite! que j'étais fou de m'imaginer posséder le cœur de cette jeune personne! les circonstances seules me l'ont livrée. Oh! que ne puis-je pénétrer ses pensées! si je connaissais ses sentimens, mon esprit serait en repos: si je pouvais me convaincre de son amour, je parviendrais aisément à former son caractère, parce que les leçons d'un objet aimé tombent avec fruit dans l'esprit. Mais qu'importe, je serai son ami; je serai le frère, le protecteur de celle qui s'est jettée de son plein gré dans mes bras. Je l'aimerai, mais sans prendre bassement avantage de quelque circonstance que ce soit. Je veux être assuré de son affection ... de son attachement entier et absolu: jusque là, je serai son ami, et non son amant.
Telle fut la détermination du prudent philosophe, dont l'âme susceptible à l'excès, prenait plaisir à se chagriner à force de penser.
On se retrouva à l'heure du dîner, et quand la chaleur du jour eut fait place à l'air frais du soir, Bérenza conduisit sa belle amie à la place Saint-Marc. Une multitude de Vénitiennes élégantes la traversait à la hâte pour gagner leurs gondoles. Le comte conduisit Victoria dans la sienne qui était décorée avec le plus grand goût. L'orgueilleuse demoiselle se trouva heureuse d'être ainsi portée parmi ce qu'il y avait de plus opulent. Le lac était couvert d'un millier de gondoles. La musique la plus douce se faisait entendre, et des voix de femmes s'y joignaient. Cette scène transporta Victoria, et elle bénit l'instant qui l'avait arrachée aux tracasseries d'une méchante dévote. Regardant ce qui l'entourait, elle remarqua que l'attention et l'admiration se portaient de son côté, et pensa que les femmes la regardaient avec envie, ce qui lui rendit la promenade doublement agréable. Il ne lui vint pas une fois dans l'idée que cette envie avait pour objet son compagnon. Bérenza était, sans exagérer le cavalier le plus accompli de Venise, le phénix des grâces et de l'élégance; ses opinions, son goût, son approbation formaient l'empire de la mode; car, quoique personne ne se montrat capable de le connaître ni de l'apprécier, on ne le regardait pas moins comme le plus agréable et le plus séduisant des hommes. Sa société était généralement recherchée par les femmes, qui lui pardonnaient sa gravité et la grande supériorité de son jugement; son cœur n'était pas celui d'un libertin, si toutefois un libertin a un cœur. Il ne s'extasiait pas devant l'exacte proportion d'une belle taille, ni ne passait son tems à en examiner la souplesse. Il ne s'arrêtait pas à chercher quelque combinaison heureuse dans les traits ou le teint d'une femme, et ses heures de loisir ne s'écoulaient pas aux pieds d'une coquette, pour en recevoir les sourires. Non, il fallait à Bérenza, que les perfections extérieures fûssent accompagnées de dons plus solides, pour qu'elles eussent de l'attrait à ses yeux. On le savait, on connaissait son exigeance là-dessus; cependant cela n'empêchait pas les femmes de prétendre à sa conquête; puisque se l'attacher était regardé comme une gloire, qui donc pouvait résister à tenter l'entreprise?
C'est pourquoi Victoria excitait la jalousie universelle de son sexe, en même tems qu elle fixait l'admiration de l'autre. L'attention qu'elle s'attira remplit d'orgueil son cœur ambitieux; et ce fut avec un regret infini quelle quitta le lac brillant, pour retourner à l'hôtel de son amant.
Flattée de l'impression qu'elle avait faite, le philosophe Bérenza sentit son amour s'accroître malgré lui, tant il est vrai que l'homme est porté à estimer les choses d'après le dégré d'estime quelles acquièrent d'autrui et qu'il se laisse influencer par le jugement souvent partial du public.
Le souper servi, le comte commença à se défaire de la réserve qu'il s'était imposée. Il s'assit auprès de Victoria enchantée. Alors elle profita de cette disposition pour lui demander ce qui lavait rendu si sérieux le matin; puis, apercevant quelque chose de fin dans son air, elle dit:—Permettez, Bérenza, si la question n'est pas indiscrète, que je m'informe de la raison qui vous a fait mettre tant de mystère à me reconnaître et à me conduire ici, tandis qu'à présent vous me menez sans crainte dans la société?
—O femme! femme curieuse, dit le comte en riant; eh bien, Victoria, je vais vous le dire. Frédéric Àlvarès, un de mes amis, et Espagnol de haut rang, avait une maîtresse nommée Mathilde Strozzi, Florentine de naissance. Il l'aimait passionnément, et me pressait souvent de me laisser présenter à elle; mais ayant d'autres engagemens, je refusai toujours.
Enfin, un jour, il réussit à me gagner, et m'entraîna de force chez sa syrène. Apprenez ce qui en arriva. Je puis bien vous assurer, sur l'honneur d'un Vénitien, que je n'y fis pas grande attention, et pensai encore moins à tromper mon ami; cependant, cette femme mit en usage tous les artifices de la coquetterie pour me tenter. Matilde était belle; outre ce, elle avait une tournure des plus élégantes, et la nature l'avait douée de mille charmes. Je ne suis pas de marbre, ni ne me pique d'une vertu stoïque; mais je suis seulement difficile dans ma manière de sentir. Je cédai néanmoins aux ruses de Matilde, sans réfléchir à la trahison dont je me rendais coupable envers mon ami. Je n'avais pas cherché à séduire sa maîtresse; c'était elle, au contraire, qui avait attaqué puissamment mes sens, et qui méritait la pleine acception du terme de séductrice. Le Jaloux Alvarès ne tarda guères à découvrir l'infidélité de celle à qui il était dévoué d'âme et de pensée. Il me chercha, dans la rage d'un amour outragé, et me provoqua à me battre avec lui. Alvarès ne respirait que vengeance et mort, c'est pourquoi il eut été inutile de raisonner avec lui: j'acceptai son offre et nous nous battîmes. La colère rendait ses coups peu sûrs, et lorsque je lui eus tiré un peu de sang du bras, nos amis mutuels, qui étaient témoins de l'affaire, firent ensorte de lui faire entendre qu'il y avait de la folie à se tuer pour une femme sans foi comme sans pudeur. Alvarès les écouta d'un air sombre, mais parut convaincu de leurs raisonnemens. Je lui offris ma main qu'il repoussa avec humeur; et bientôt après, il quitta Venise. Depuis cette époque, je n'avais vu que rarement Mathilde, et jamais je n'ai pu prendre sur moi de la regarder comme une maîtresse. Une femme, pensai-je, qui s'est rendue infidelle envers un amant sincère et dévoué, m'abandonnera également pour tout autre qui séduira son cœur volage. Cependant Mathilde voulait à toutes forces me captiver, et je m'étais vu plusieurs fois exposé à des accès d'amour et de fureur qu'elle pensait propres à me retenir, et qui me devenaient infiniment désagréables. Elle avait juré, dans sa frénésie, que mon insultante froideur, qu'elle disait supporter avec patience, me voudrait la mort, si elle découvrait qu'une autre eu fût la cause. Ainsi, quoique je connusse l'irrégularité de sa conduite, et que ses passions sans bornes la conduisissent dans les excès les plus vils, je ne lui donnai pas sujet d'attaquer la mienne, ni mon repos. Je ne voulais pas qu'un nouveau crime la rendit plus coupable qu'elle ne l'était déjà. Voilà pourquoi j'ai pris tant de précautions pour vous amener ici; et quoique vous fûtes un instant sans me voir, je ne vous perdis pas de vue. Ma raison pour placer un bandeau sur vos yeux, n'était que pour jouir de votre étonnement, quand vous vous verriez chez moi. Je crois, belle Victoria, avoir expliqué suffisamment le mystère apparent dont j'ai fait usage envers vous.
—Oui, monsieur le Comte, mais ... avez-vous continué de voir Matilde Strozzi? demanda-t-elle avec une sorte de jalousie.
—Je viens de vous dire, reprit le comte en riant, que j'avais conservé l'habitude de lui rendre des visites.
—Et ... vous la reverrez encore, signor Bérenza?
—Mes intentions, à l'avenir, seront grandement influencées par vous, répondit-il d'un air sérieux.
—Mais, comte, poursuivit l'artificieuse Victoria, en feignant une grande ingénuité, vous m'aimez trop réellement, j'espère, pour vous occuper d'une autre femme, tandis que je suis avec vous!
—Charmante Victoria, je prendrai le même ton de gravité pour répondre à votre observation trop juste. La signora Matilde peut prendre son parti, car elle nous verra ensemble; et j'espère qu'il sera hors de sa puissance de nous séparer. Je l'avais été voir hier; elle connaissait la couleur du domino que je portais, et ses yeux m'auront suivi partout, je n'en fais point de doute. Si elle se fut aperçue de mon attention sur vous, elle aurait cherché à vous y soustraire par quelqu'odieux moyen, ou vous eût suivie jusque dans mon appartement comme une furie vengeresse. Voilà pourquoi j'ai pris la précaution de vous amener dans mon hôtel par une porte secrète et qu'elle ne connaît point. Mais laissons ce sujet indigne de nous occuper. Une fois pour toutes, Victoria, croyez qu'il n'est point au pouvoir de Matilde de me détacher de vous. Je l'ai connue, il est vrai; elle a été la compagne de mes heures perdues, mais jamais ma maîtresse en titre, encore moins l'amie avouée de Bérenza. Non, parce qu'il ne suffit pas que ma maîtresse soit admirée, mais il faut encore qu'on puisse m'envier sa possession. La femme que Bérenza peut aimer, doit être supérieure à tout son sexe: je ne lui veux rien des caprices d'une coquette, des dédains fastidieux d'une prude, ni de la simplicité d'une idiote. Elle doit abonder en grâces de l'esprit aussi bien qu'en celles du corps; car je ne fais aucun cas d'une femme qui ne cède à mes embrassemens qu'une forme insipide, plaisir que le rustre le plus grossier dans la nature, peut connaître aussi pleinement que moi. Ma maîtresse doit m'appartenir également de cœur et de pensée, n'avoir, d'autre ambition que celle de conserver mon amour. Les hommes peuvent soupirer pour elle, mais sans oser l'approcher. Il lui convient aussi, quand sa beauté les attire, qu'une dignité suffisante les repousse. Si elle oublie un seul instant ce qu'elle se doit, je la rejette pour jamais de mon sein; et si, ajouta-t-il avec plus de force, il arrive qu'elle manque à son honneur, alors ... oh! alors, son sang peut seul laver l'outrage ... Victoria! (il saisit sa main) m'entendez-vous...? avez-vous le courage, la fermeté suffisante pour devenir l'amie, la maîtresse de Bérenza?
Victoria le regarda avec une douce fierté; et posant sa belle-main sur le bras du comte, elle dit:—Oui, j'ai le courage de devenir tout pour vous plaire. Pourquoi donc ces conditions, Bérenza?
—Parce que je désire que tu sois à moi ... à moi seul, belle créature, dit-il en la fixant avec pénétration.
—Et n'en est-il pas ainsi? ne vous aimai-je pas uniquement?
—Non, certainement, non pas assez; tu es étrangère aux détours de ton propre cœur, dit-il intérieurement. Puis se levant, il ajouta:—Retirez-vous, ma belle amie: allez vous reposer, et demain nous nous reparlerons.
Il la conduisit la porte de son appartement, et ayant baisé sa jolie main, il la laissa libre, Combien peu d'hommes ressemblent à Bérenza! il est cependant quelques âmes susceptibles d'augmenter la valeur de leurs plaisirs, en se défendant d'une jouissance trop précipitée.
CHAPITRE X.
Il se passa quelque tems de la sorte, et Bérenza resta toujours en doute sur la conviction positive de l'attachement de Victoria. Il continua de la traiter en sœur bien aimée et en fille innocente, plutôt qu'en femme dont il voulait faire sa maîtresse. Bérenza, malgré son goût très-passionné pour la beauté, et principalement pour des charmes supérieurs comme ceux de la jeune personne, était un voluptueux trop raffiné pour user sur-le-champ du privilége que lui accordait la fortune, ou anticiper, par une jouissance prématurée, sur le plaisir qu'il se promettait lorsqu'il aurait la preuve, (ô idée délicieuse!) que le cœur de Victoria lui appartenait en entier. Enchanté comme il l'était de la fierté de son humeur, ravi des grâces de sa personne, il était cependant trop fier lui-même, pour tenir une conduite que sa façon de penser repoussait. Mais envain cherchait-il une marque ingénue de tendresse en Victoria, quelque chose qui lui apprît qu'il était aimé: rien, rien ne répondait à sa curieuse anxiété. Ce n'était cependant pas là une figure de madone, ni une forme pétrie dans un moule angélique; c'était de la fierté, non une fierté repoussante, mais belle..., grave, fortement expressive et commandant l'esprit qu'elle animait. L'ensemble de Victoria n'annonçait ni douceur, ni sensibilité, ni aucune vertu effrayante; mais en l'examinant, vous ne vous apperceviez pas qu'il y manquât du charme. Son sourire était gracieux au-delà de tout. Dans ses grands yeux noirs, qui étincelaient d'un vif éclat, vous reconnaissiez une âme forte et décidée, capable de tout entreprendre, quelqu'en fussent les conséquences; et ils tenaient ce qu'ils promettaient.
Sa taille au-dessus de la moyenne offrait la plus parfaite symétrie. Elle était grande et svelte, elle portait la tête haute, et marchait avec majesté, sans avoir rien de roide ni d'affecté. Cette beauté supérieure vivant dans la demeure de Bérenza, et presque toujours en sa compagnie, ne pouvait manquer de devenir journellement l'objet le plus dangereux pour son repos. Cependant, même alors que ses idées étaient moins en contradiction avec sa raison, il ne pouvait s'empêcher de revenir sur le soupçon tourmentant que peut-être elle n'avait pas pour lui une affection bien tendre: alors l'humeur s'emparait de nouveau de son esprit, et en laissait des traces dans toutes ses manières.
La singularité de son caractère surprenait Victoria. Elle chercha à en pénétrer la cause, et voulut à son tour en étudier les replis les plus secrets. Pour ce faire, elle examina ses mouvemens, ses regards, et pésa toutes ses paroles; puis recueillant le tout, elle y découvrit promptement ce qu'il tenait si bien caché.
«Comment donc, s'écria-t-elle, quand sa tête fut posée sur son oreiller, Bérenza doute-t-il de mon attachement, et serait-ce cette idée qui donnerait lieu à la conduite qu'il tient avec moi». Puis elle en vint à examiner son cœur à ce sujet. «Mais en effet, je ne sais si je l'aime; je ne puis trop me définir là-dessus, ni ne comprends bien ce que c'est que l'amour. Ce qu'il y a de certain, c'est que je le préfère à tous les hommes que j'ai vus jusqu'ici. Il me semble parfait en tout; et si la mort venait à me l'enlever, je crois que j'en aurais une véritable douleur. Les sensations qui me portent vers lui, n'ont rien d'ardent, il est vrai; je n'éprouve, ni cette opression de cœur, ni ce mal aise, ni ne suis atteinte de ces soupçons qu'il montre dans son attachement pour moi. Cependant il convient, pour mes plans à venir, encore vagues et indéfinis dans ma tête, que Bérenza n'éprouve pas la plus petite contrainte à mon égard. Je vais donc me conformer à la délicatesse fastidieuse de ses idées, et agir adroitement avec un homme si ridiculement soupçonneux.
Ainsi raisonna Victoria, dans la fausseté et la subtilité de son esprit. Il n'était que trop vrai qu'elle n'aimait pas le scrupuleux Bérenza. Elle était incapable d'aimer un pareil homme. Son caractère ne pouvait s'accorder avec un sentiment aussi doux et aussi pur que celui de l'amour véritable. Le cœur de cette fille, étranger aux nobles passions et aux sentimens supérieurs, n'avait de tendance qu'à l'ambition, à l'intérêt personnel, et à l'égarement le plus immodéré. Son être entier ne convenait qu'aux orages de l'âme; grondant, menaçant, et livrant tout à la ruine et au désespoir, alors qu'elle se serait crue offensée. Bérenza, au contraire, quoique tenace dans ses systèmes orgueilleux, était doux, et réellement tendre; ses passions ressemblaient à un courant rapide, mais calme, et dont la profondeur ne nuit point à ce qui l'entoure; tandis que les sources de la sensibilité de Victoria se répandaient comme un torrent, rugissant du sommet d'un rocher, entraînant tout sur son passage, et écumant encore au fond de l'abîme! elle n'était susceptible d'aucun doux sentiment; rien ne fesait éprouver la moindre vibration à son cœur: ni la reconnaissance, ni l'amitié, ne lui étaient connues; capable d'infliger une peine, sans remords, la vengeance la plus amère suivait toute atteinte portée à sa personne; les passions barbares remplissaient son sein, et pour les satisfaire, il n'était pas de moyen, de crimes qu'elle n'eût mis en pratique. Malheureuse fille! le ciel te créa dans sa colère, et ton éducation corrompue acheva d'anéantir ce qui pouvait être laissé de bon dans ton âme!
Bérenza, comme nous l'avons remarqué plus loin, était le seul homme qui lui eût montré des attentions particulières; par conséquent il était naturel qu'elle éprouvât du penchant pour lui. Elle rechercha sa protection, parce qu'elle ne savait où en trouver. Elle vint chez lui, parce qu'elle ne connaissait nulle part de refuge ni d'ami. Si toute autre femme eut reçu des soins aussi tendres, aussi délicats que Bérenza lui en avait témoignés, elle en eut éprouvé le plus vif enthousiasme, tandis que Victoria était à peine émue. Elle ne fit aucune réflexion à ce sujet, qui ne se reportât sur elle-même, et ne vit que la nécessité de répondre politiquement à son amour ardent et sincère, mais dont au fond elle ne partageait rien. La trempe d'esprit de Bérenza était portée à la mélancolie; il était sérieux et réfléchissait, quoiqu'il parût gai et insouciant en société: Victoria crut devoir feindre de la mélancolie: elle devint abstraite, et montra du goût pour la solitude. Alors le comte ne pouvait manquer de chercher à en savoir la cause. L'artifice d'un côté et l'amour-propre de l'autre, devaient faire croire qu'un pareil changement d'humeur était l'effet d'un amour violent et caché: cela conduisait naturellement à une explication, et la réserve, les doutes, l'hésitation de Bérenza cessaient.
Son plan ainsi arrangé, Victoria y entra graduellement. Ses regards cessèrent d'être vifs et animés. Elle paraissait tantôt langoureuse et tantôt délicate; elle restait des heures entières à rêver dans un endroit écarté. Sa démarche, toujours ferme et élevée, devint traînante et incertaine: elle se livrait peu à la conversation, et paraissait sans cesse plongée dans les pensées les plus sombres. C'était alors à Bérenza à la sortir d'une mélancolie dont il lui demandait sans cesse la cause. Victoria le voyait venir, et s'applaudissait en secret de son adresse. Elle en augurait des merveilles pour les succès de ses vues. Des idées nouvelles, délicieuses, et dont il avait peu connaissance auparavant, commençaient à occuper l'âme de Bérenza; mais cependant, il ne parlait pas encore; il n'exprimait aucun désir.... Hélas! Bérenza ne se décidait point, parce qu'il craignait de se tromper.
Un soir, après que ces deux personnes eurent passé la journée à rêver, soupirer, à s'étudier de part et d'autre, Victoria laissa le comte seul, et entra dans un petit salon, où se jettant sur un sopha, près d'une croisée ouverte, elle jouit tranquillement de la fraîcheur du soir. Il n'y avait pas long-tems qu'elle était ainsi, lorsque Bérenza ne pouvant supporter son absence, vint la trouver. La voyant couchée sur le sopha, il la crut endormie, et fermant doucement la porte, il s'approcha d'elle. Une idée vint à l'instant frapper Victoria: ce fut de profiter de la circonstance et de la méprise du comte. Elle ferma les yeux et affecta un véritable sommeil. Le comte s'en approcha davantage, et après l'avoir examinée pendant quelques minutes, il s'assit à son coté.
«O Victoria! ma bien-aimée, aurais-tu du chagrin? ah! puissai-je en être la cause; puissai-je croire que l'amour t'a embrâsée de ses feux.... Si cela était, je me regarderais comme le plus heureux des mortels». Il soupira après avoir prononcé intérieurement ces paroles. Victoria soupira également, mais beaucoup plus fort, et comme si un rêve pénible l'eût agitée. Le nom de Bérenza sortit de ses lèvres. Celui-ci n'osait respirer. «Bérenza, répéta-t-elle, pourquoi douter de ton amie»?
Le cœur du comte battait violemment. Victoria s'apperçut de son émotion; un mot de plus pensa-t-elle.
«Oui, cher Bérenza, je t'aime, je t'adore ... oh! combien je t'adore!» Ces mots prononcés, elle fit un mouvement, comme pour le presser dans ses bras, en feignant que quelque chose de terrible l'en empêchait. Puis ouvrant subitement les yeux, elle affecta la plus grands surprise, et même de la honte à la vue du comte. Elle se cacha le visage et détourna la tête.
L'émotion de Bérenza était si violente, qu'il fut privé pour quelques momens de la faculté de s'exprimer. Le sang montait rapidement de son cœur à sa tête; un feu pénétrant parcourait tout son corps, et ses sens étaient bouleversés. Il prit l'artificieuse créature entre ses bras, et dit avec transport: «Tu es à moi! oui, je reconnais maintenant que tu m'appartiens».
Vaine de sa réussite, Victoria eut soin que son amant ne sortît pas de son erreur. Elle soutint le rôle qu'elle venait de jouer, et Bérenza, tendre et susceptible comme il l'était, crut qu'il possédait l'amour le plus entier d'une jeune personne aimable et innocente.