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Zofloya, ou le Maure, Histoire du XVe siècle

CHARLOTTE DACRE (continued 2)

Madame de Viterne translation

—D'où vient cette façon de m'examiner, mon cœur, demanda-t-il?

—Je vous regarde comme je vous aime, Bérenza.

—Et vous consentez à m'appartenir solemnellement ... honorablement, chère Victoria?

—Oui, mon désir le plus ardent est de me voir votre épouse.

Bérenza, qui n'entendait cette réponse que selon qu'il la désirait, ne vit plus devant lui qu'une Divinité. N'est-il pas dans l'homme d'exalter les objets dont il veut causer l'élévation?

Très-peu de tems après cet arrangement, Victoria de Lorédani devint l'épouse du comte de Bérenza. Cette affaire terminée, elle n'eut plus aucun défaut aux yeux d'un mari toujours en admiration, et les qualités qu'il lui trouvait, augmentèrent de lustre, parce qu'elle était sa femme!

Avec quelle différence de façon de penser et de sentir, le comte ne montra-t-il pas sa Victoria à la place St.-Marc et sur le lac! Quel plaisir, quel délice il éprouvait à la nommer son épouse; et sans en être aucunement embarrassé, à présenter à une société honorable celle qu'il avait fait connaître avec moins de satisfaction et de gloire, comme sa maîtresse, à ses amis de plaisir! ce changement donnait à son cœur une joie indicible: il pensait avec ravissement à l'action d'avoir élevé au plus haut rang de la société, une jeune personne qu'il avait aidée à conduire au plus bas.

Mais quoique la manière d'agir du comte dût lui valoir la reconnaissance et l'amour parfait de Victoria, celle-ci ne put oublier qu'il l'avait crue indigne, pendant un tems, d'être nommée son égale; et la solitude entretint ce souvenir plein de haîne. Un avantage fait pour être considéré par elle comme le résultat le plus heureux d'une tendresse véritable, perdait son prix devant l'aveu imprudent que Bérenza lui avait fait; elle regretta même quelquefois d'être devenue sa femme et se trouva prête à l'abandonner pour lui montrer le mépris qu'elle conservait de cette condescendance. Si dans ce moment d'ingratitude, son époux sans soupçon se présentait devant elle, il était reçu d'un air sombre et mécontent; et quand il demandait les raisons d'un accueil si froid, elle répondait qu'un mal-aise insurmontable d'esprit la rendait peu propre à montrer de la tranquillité.

Si lorsque quelque chose nous trouble ou nous inquiète, que nous ayons tort ou non, nous voyons tout sous un point de vue exagéré, à bien plus forte raison l'imagination en délire se fait-elle des fantômes pour les combattre, et telle était celle de Victoria. Elle sentait que le comte Bérenza lui était bien supérieur sous beaucoup de rapports et croyait qu'il le pensait de même. Elle trouvait, dans ses regards, dans ses moindres actions, la preuve qu'il n'avait pas oublié ce premier état de dégradation, duquel il lui avait plu, dans sa bonté, de la tirer. Ces accès d'humeur augmentèrent, et elle les porta au point d'abandonner la société par un sentiment impardonnable d'orgueil qui, comme un ver rongeur, dévorait le sein qui le recelait. Bérenza se voyait, pendant ce tems, réduit à penser, que si l'état de femme légitime avait rendu l'objet de sa tendresse plus respectable, il avait détruit pour jamais le charme séduisant de celui de maîtresse. Cependant il l'aimait toujours, et toujours avec la même vérité.

Cinq ans s'étaient écoulés depuis cette union peu productive au bonheur de l'un et de l'autre, quand un soir on sonna violemment à la porte de l'hôtel. Bientôt on annonça un étranger, et presqu'en même tems il entra dans le salon. Bérenza se leva, et à peine l'eût-il regardé, qu'il vola dans des bras ouverts pour le recevoir,—Henriquez à Venise! s'écria le comte: oh, mon cher ami, sois le bien venu.—Puis s'avançant vers sa femme, Bérenza dit: c'est mou frère, ma Victoria. Et toi, Henriquez, souffre que je te présente à mon épouse chérie. Eh! c'est maintenant que je vais jouir d'un bonheur parfait!

—Henriquez pressa la main de son frère, et adressa à Victoria les complimens les plus agréables; tandis que celle-ci le regardant avec surprise, fit soudain entre ces deux personnes une comparaison au désavantage de celui en qui elle n'aurait jamais dû trouver un seul défaut. Cet être excellent s'assit entre les deux objets de sa tendresse, et connut le bonheur comme il méritait de réprouver.

On n'a pas cru nécessaire, avant cet instant, de grossir un volume, en décrivant les causes qui avaient forcé le départ du frère de Bérenza de Venise. Cependant on a donné à penser que la raison en était une passion malheureuse que ce jeune chevalier avait conçue pour une demoiselle de haute naissance. Le père, sous prétexte de la trop grande jeunesse de l'un et de l'autre, refusait de les unir; mais au fond, ce noble n'avait en vue que de marier sa fille Lilla plus avantageusement! L'âge de la demoiselle ne passait guère treize ans. Quoiqu'il ne put lui donner la moindre dot, il croyait que sa naissance devait l'allier au premier duché de Venise. La mort venait d'enlever tout récemment ce père ambitieux, ce que Lilla avait aussitôt appris à son amant, avec qui elle était toujours demeurée en correspondance. Voilà donc la raison qui avait ramené celui-ci, espérant que nul obstacle ne s'opposerait maintenant à leur mariage. La passion d'Henriquez était des plus vives et ne pouvait s'éteindre; car il savait, à n'en pas douter, que nulle part il n'eût pu trouver une candeur et une pureté de cœur égales à celles qui feraient le mérite principal de cette jeune personne.

Bérenza, à qui son frère apprit, en soupant, cette cause heureuse de son retour, en appuyant avec toute l'ardeur d'un amant, sur l'espoir d'être bientôt l'époux de Lilla, prit plaisir à le flatter de l'idée que sans doute rien ne se montrerait plus contraire aux désirs de son coeur.

Victoria écouta cette conversation en silence, et une sensation étrange prit possession délie, en apprenant que le cœur du jeune homme ne lui appartenait plus.

Enfin, on se sépara pour la nuit: l'amant rêva à la belle créature qu'il avait l'espoir de revoir le lendemain; et Victoria chercha à mettre de l'ordre dans ses idées, s'il était possible.

A peine les premiers rayons du jours se firent-ils apercevoir, qu'Henriquez s'occupa de vendre visite à l'objet de son amour. Il eut beaucoup de peine à attendre que la bienséance pût le lui permettre. Dès qu'il la crut levée, il vola à sa demeure. La belle Lilla le reçut avec une innocente tendresse, et telle qu'il pouvait le désirer. Cependant elle trompa son attente trop vive, en donnant un refus à sa demande de consentir à leur prochaine union.

Le père de la demoiselle était mort, à la vérité, mais il l'avait laissée sous le pouvoir d'une dame âgée, sa parente, qui demeurait avec lui; elle avait assisté à ses derniers momens. Ce père rigide, avait exigé en mourant, que sa fille ne se marirait qu'après l'expiration entière de l'année de sou deuil. Lilla avait promis obéissance à l'ordre sacré d'un père, et toute dure que lui devait paraître cette condition, elle jura à Henriquez qu'elle y serait soumise.

Elevée dans des sentimens de piété et convaincue de l'obligation religieuse où sont les enfans de respecter les dernières volontés de leurs parens, elle eut regardé comme un sacrilège d'y manquer. Toutes les supplications de l'amour furent donc sans pouvoir auprès de cette fille vraiment pénétrée des devoirs filials. Cependant Henriquez n'en estima que davantage son amie, et cette nouvelle preuve qu'elle lui donnait que la vertu était profondément enracinée dans son cœur, lui fit conjecturer que le bonheur le plus stable l'attendait auprès d'une personne d'une moralité aussi parfaite: il y avait un mois que le père tyrannique reposait dans le tombeau de ses ancêtres, il en fallait encore onze pour que le mariage eût lieu, la pieuse Lilla, le cœur brisé par la douleur de son ami, résista à ses nouvelles supplications, en l'engageant à retourner au palais de son frère.

Henriquez alla trouver le Comte en particulier, pour lui raconter le mauvais succès de ses tentatives. L'aimable Bérenza l'écoute avec peine, et cherche à le tranquilliser, en lui observant que puisque la belle Lilla ne voulait pas l'épouser avant le délai fixé, il était possible d'alléger le chagrin de l'un et de l'autre, en engageant la jeune demoiselle à venir demeurer au palais, chose qui pouvait se faire, puisqu'outre qu'elle avait avec elle une parente, Bérenza étant marié, elle se trouverait conséquemment dans une situation décente, auprès de deux femmes qui ne la quitteraient, point. Cet arrangement ne souffrait aucune objection; et Henriquez en fut si enchanté, qu'il permit à peine à son frère de finir sa phrase, et s'élança hors de l'appartement, pour courir faire part à son amie, de la proposition du Comte, en l'implorant, de l'air le plus tendre, pour qu'elle y consentit. Cette charmante fille, pleine d'innocence, ne crut pas devoir refuser une pareille consolation à son cher Henriquez, et le cœur de celui-ci fut extrêmement soulagé par cet acte de complaisance.

Le soir du même jour, Lilla accompagnée de sa parente, fit une visite à Victoria, car c'était sous cette forme seule qu'Henriquez lui avait proposé de le venir voir chez son frère. La belle demoiselle fut présentée au Comte et à la Comtesse, comme l'épouse future d'Henriquez; mais jamais, oh non jamais assurément, étrangère ne fut reçue avec des pensées plus hostiles que celles que fit naître la douce créature dans le cœur de Victoria. Cependant cette hypocrite profonde, déployant toutes les grâces de sa physionomie, lui tendit la main d'un air d'amitié, en l'invitant à demeurer constamment avec elle, et lui promettant la plus tendre protection; sa conduite, le reste de la soirée, sembla faite pour inspirer de la reconnaissance à son aimable hôtesse; elle voulait par là se mettre bien dans l'esprit d'Henriquez, qui parut enchanté de ses manières engageantes. Hélas! que n'étaient-elles sincères, envers deux êtres qui le méritaient si bien, et qui s'en félicitaient également! mais comment développer la fausseté du cœur humain, quand il est couvert d'une triple armure, comme l'était celui de Victoria! Se connaissant à peine elle-même, elle se laissa aller à une haine violente pour l'horpheline Lilla, dont le seul crime était d'être adoré du bel Henriquez, et de paraître le payer de retour. Voilà l'horrible envie que conçut cette femme, qui, si son âme eut été aussi noble que son cœur était vain, n'eut pas manqué d'étouffer des sa naissance un sentiment si bas, et contraire à toute bonté, plutôt que de l'écouter une minute; mais elle ne pouvait se complaire que dans les maux d'autrui, et telle devint de plus en plus son humeur chagrine.

CHAPITRE VII.

C'était donc de la sorte que la fille de Laurina se disposait à suivre ses traces; une flamme adultère dévorait également sou sein, à l'exception que la dernière s'était trouvée entraînée par une séduction combinée, tandis que celle-ci se portait d'elle-même à trahir un époux aussi digne d'être aimé que Lorédani. Victoria, du premier instant qu'elle vit Henriquez, se livra à l'idée de s'en faire aimer; n'ayant jamais été réprimée dans son enfance, n'y n'ayant jamais bien connu le pouvoir que la raison nous donne sur nos passions, elle se laissa aller à la faiblesse de son coeur; l'éducation n'avait corrigé en elle, ni la vanité, ni l'obstination, ni la sécheresse d'âme, qui en faisaient une créature très-imparfaite: elle n'avait nulle idée d'acquérir ces qualités indispensables pour tout être appelé à coopérer au bien de la société par ses exemples, surtout pour les femmes dont les vices sont plus pernicieux que ceux d'un autre sexe, en ce qu'elles sont presque toujours chargées de semer les premiers principes dans le sein de la jeunesse; principes qui ne se perdent jamais, quels qu'ils soient. La malheureuse Victoria, ne connaissait rien autre, que les passions les plus noires; l'envie, la haine, portées jusqu'à la férocité; un amour d'elle-même qui la rendait insensible pour tout autre, et qui lui faisait rapporter chaque action de sa vie à sa seule satisfaction. Voilà les traits caractéristiques de son humeur: entraînée par ses penchans naturels, et encouragée par l'inconduite de sa mère, Victoria ne pouvait marcher que d'erreurs en erreurs, de crime en crime; et son âme privée du moindre rayon de vertu, devait, hélas! rester plongée dans une éternelle nuit.

Henriquez l'occupait sans cesse, même pendant son sommeil: en s'éveillant il était sa première pensée. Enfin, de peu-à-peu, de moment en moment, sa passion prit une telle force, qu'elle commença à voir avec répugnance celui qui avait les droits les plus sacrés sur son affection et sa gratitude.

La pauvre Lilla, par contre-coup, devint de plus en plus odieuse à Victoria, qui chargeait l'air qu'elle respirait de souhaits ardeus pour sa destruction. Cependant aucun des êtres avec qui elle vivait, ne soupçonnait les sentimens qui l'inspiraient; car l'estimable Bérenza, instruit par une douce philosophie, croyait tout bonnement que l'amour se paye par l'amour; et continuant de bien penser de sa femme, il ne variait nullement dans sa tendresse. Lilla, vraie comme a nature, se confiait dans des apparences de bonté, tandis qu'Henriquez, en contemplation devant un objet adoré, ne prenait pas garde aux regards passionnés qu'une autre lui dirigeait, ni aux attentions dont ils étaient accompagnés.

L'orpheline Lilla avait absolument tout ce qu'il faut pour inspirer l'amour le plus ardent dans un jeune homme d'un goût délicat. Pure, innocente, et dégagée de la moindre pensée qui put ternir le lustre des belles âmes, la beauté de son esprit répondait à ses perfections morales. Elle était petite de taille, mais d'une proportion exquise: une douceur séraphique était répandue sur ses traits, beaux comme ceux d'une des trois grâces; ses joues, d'un rouge virginal, en donnant plus de vivacité, rendaient plus éblouissante la blancheur de sa peau: ses cheveux cendrés flottaient sur ses épaules, et son air tout angélique donnait bien l'idée de l'innocence dans les premiers jours du monde: de plus sa situation était bien faite pour exciter un intérêt réel, car la belle Lilla, orpheline de père et de mère, n'avait plus pour appui de sa tendre jeunesse, que cette parente infirme, dont l'existence paraissait de jour en jour plus précoce. Voilà aussi ce qui rendait le bienveillant Bérenza empressé à accélérer son bonheur, et lui faisait désirer ardemment de voir l'année de son deuil révolue, pour la remettre entre les bras de son frère, comme en un refuge honorable et certain.

Le tems se passa, et l'effervescence des passions de Victoria s'accrut jusqu'au délire. Il n'y avait que la considération du retard apporté au mariage d'Henriquez, pur son amie scrupuleuse, qui put la retenir dans la discrétion nécessaire à l'accomplissement de ses desseins; mais comme elle voyait que le jeune homme était insensible à ses vues, elle s'en impatienta au point de tout risquer pour se satisfaire.

Les idées les plus affreuses prirent alors possession de son esprit: les extrémités et l'horreur du crime ne lui étaient rien en comparaison de n'être point aimée d'Henriquez. Le voir prodiguer à Lilla les marques du plus tendre attachement, lui donnait une fureur quelle pouvait à peine contenir; c'était alors qu'elle sentait bien n'avoir jamais aimé le comte de Bérenza, et que les circonstances seules et la situation du moment l'avaient portée à fuir pour l'aller trouver, comme l'unique protecteur qu'elle eut à espérer. Maintenant, elle ne le voyait plus que comme un séducteur sans délicatesse, qui ne s'était conduit envers elle, que par des motifs intéressés. Beaucoup plus âgé qu'elle, il était clair qu'il comptait la rendre son esclave en l'épousant; et s'il n'avait pas pris avantage des situations d'abord, ce n'avait été que par un raffinement du plus grossier artifice: mais Henriquez, l'aimable Henriquez lui eut convenu bien davantage, et si Bérenza avait voulu se conduire plus généreusement, c'était pour ce frère qu'il devait la ménager.

Voilà comme l'ingrate analisait la conduite noble et délicate du Comte; elle oubliait son attachement désintéressé, sa patience, tout enfin de lui. C'est ainsi que les méchans, à la poursuite de quelqu'objet favori, méprisent les biens qu'ils doivent à d'autres.

Se retirant un soir dans son appartement, plus sombre et plus tourmentée que jamais, elle se jetta toute habillée sur sou lit, pour souhaiter que Bérenza, que Lilla, et même tout l'univers, (comme s'il se fut trouvé là pour la contraindre) furent exterminés. Sa poitrine se gonfla de colère, et la rage, le désespoir s'emparèrent d'elle dans toute leur force; deux fois elle s'elança du lit, comme pressée par quelque dessein horrible, dont elle ne pouvait trop discerner le but! des images étranges, épouvantables, attaquèrent son cerveau: un feu dévorant s'attacha à ses entrailles: elle fut même étonnée de la violence de ses sensations, et se crut pour un instant, sous l'influence de quelque pouvoir inconnu.

Transportée tout à fait au-delà des bornes du la raison, elle s'attendait à voir apparaître quelqu'être surnaturel qui pût lui expliquer ce qu'elle éprouvait, et peut-être adoucir son mal ... elle regarda de tous côtés ... mais rien ne paraissait ... tout était paisible autour de Victoria ... l'enfer seul était dans son sein! sa lampe réfléchissait une pâle lumière sur quelques meubles de sa chambre ... cette clarté solitaire s'étendit davantage ... c'était les rayons de la lune qui, perçant à travers les rideaux de la fenêtre, fesaient discerner la solitude profonde où veillait Victoria! ses grands yeux, qu'elle promenait de tous côtés, n'apercevant rien, un mouvement machinal lui fit porter la main à son front, et de suite à son cœur, qui battait avec violence. Epuisée par le combat singulier qui se passait en elle, sa tête retomba sur son chevet.

Enfin, un sommeil pénible vint engourdir ses sens; niais bientôt les songes les plus extraordinaires s'amoncelèrent pour agiter autrement son imagination. D'abord, elle vit Henriquez et Lilla dans un jardin magnifique; le bras du premier était passé autour du corps de la jeune personne, dont la tête se penchait sur l'épaule de son ami, qui la regardait d'un air d'amour idolâtre. Un gémissement profond partit du sein de la misérable Victoria. Elle fit des efforts inutiles pour détourner ses yeux; et tandis qu'elle éprouvait un tourment affreux à la vue de ces deux êtres, ils disparurent, et elle se trouva seule dans une partie isolée du jardin; alors elle vit s'approcher un groupe de figures d'hommes les plus grotesques, qui semblaient marcher dans l'air, mais à une petite distance de la terre; et comme ils étaient plus près, elle remarqua que leurs traits étaient beaux, quoique frappés de la pâleur du sépulcre. Ces figures passaient devant elle l'une après l'autre, quand un Maure d'une taille majestueuse se présenta. Il était vêtu d'une draperie blanche parsemée d'or: sur sa tête se voyait un turban égal en blancheur à la robe, et éblouissant d'émeraudes. Il était surmonté d'une superbe plume verte et flottante. Ce Maure portait une chaîne d'or à son col, et ses oreilles étaient chargées d'anneaux d'une énorme grandeur, et du même métal.

Victoria regarda cette figure avec une sorte de crainte, et la vit s'agenouiller en lui tendant les bras. Elle en fut pour le coup effrayée, et voulant fuir, elle s'éveilla.

En réfléchissant sur son rêve, elle ne put l'attribuer qu'au dérangement de ses organes, et éloignant tout ce qu'il avait de désagréable, elle parvint à se rendormir.

A peine avait-elle perdu connaissance, que les images fantastiques revinrent l'occuper. Alors elle se vit dans une église extrêmement illuminée, et ... horrible vue! comme elle s'avançait vers l'autel, Lilla parut conduite par Henriquez, et vêtue en mariée. A l'instant où leurs mains allaient se joindre, le Maure qu'elle avait vu dans son songe précédent, se mit entr'eux, et lui fit signe de s'avancer. Une impulsion irrésistible la porta vers lui ... elle touchait sa main quand Bérenza arriva, et lui prenant le bras, la repoussa loin de l'autel. Veux-tu m'appartenir, lui dit le Maure à l'oreille, et d'une voix précipitée? personne alors n'aura de pouvoir sur toi. Victoria hésita et regarda Henriquez. Le Maure s'éloigna, et les mains des deux époux se rejoignirent. Veux-tu m'appartenir, lui cria encore l'être bizarre avec plus de force, et le mariage n'aura pas lieu....—oh! oui, oui, répondit promptement Victoria, qui n'avait d'autre crainte en ce moment que de le voir s'accomplir. A l'instant elle occupa la place de Lilla, et cette charmante créature ne fut plus Lilla fraîche et pleine d'attraits, mais un spectre livide qui s'envola à travers le dôme de l'église en poussant des cris épouvantables; pendant ce tems, Bérenza, blessé soudain par une main invisible, tomba couvert de sang au pied de l'autel! la joie s'empara alors de Victoria; elle voulut prendre la main d'Henriquez, et le regardant, elle le vit se changer en un squelette effroyable ... la terreur la réveilla de nouveau.

Son âme se trouva alors dans un chaos d'agitation et d'horreur, dont elle eut peine à sortir. Cherchant cependant, par de violens efforts, à recueillir ses idées et à reprendre sa fermeté d'esprit, elle rassembla les singularités de son rêve pour se les expliquer.

L'image qui se présenta le plus vivement fut celle du maure, qu'elle avait l'idée confuse d'avoir vu auparavant. Après quelques minutes de réflexion, elle l'identifia à Zofloya, le domestique d'Henriquez; mais elle ne pouvait comprendre comment il était venu occuper ses songes, d'autant quelle y avait encore peu fait d'attention jusqu'alors. Ce qu'il y avait de certain, c'est que cette ressemblance était parfaite, quoiqu'un air de supériorité accompagnat l'être de son rêve. Elle pensa ensuite au moment terrible où les mains de Lilla et d'Henriquez se joignirent, et où le Maure était venu pour empêcher le mariage. Puis elle se reposait avec plaisir sur la vue de Bérenza assassiné et mourant à ses pieds, ce qu'elle considérait comme un présage de succès. Néanmoins, plus elle se retraçait ses visions chimériques, et plus elle se perdait dans leur bizarrerie. Elle finit par croire, à son avantage, que toutes les oppositions seraient détruites, et qu'à la fin elle obtiendrait Henriquez. Voilà comme elle interprêta les travaux fantastiques d'un esprit égaré. Les fréquentes apparitions de Zofloya lui parurent la simple conséquence de ce qu'elle la voyait pendant le jour, soit en servant son maître à table, soit en se montrant dans quelque partie du palais, tandis qu'Henriquez, changé en squelette, en recevant sa main, signifiait qu'il voulait être à elle jusqu'à la mort.

Le jour suivant, elle ne parut que fort tard, et seulement pour se mettre à table. En entrant dans la salle à manger, le premier objet qui attira son attention lut le maure, qui se tenait debout derrière la chaise de son maître. Comme elle passait près de lui, sa grande et belle stature la frappa; elle remarqua combien il ressemblait, dans ses traits et son vêtement, à l'être du songe. Assise à sa place, ses yeux se tournèrent comme malgré elle vers Zofloya. Une ou deux fois elle crut remarquer qu'il la regardait avec une attention particulière, et les idées les plus bizares lui vinrent à ce sujet: elle tomba dans une abstraction complète. Comme on était habitué, depuis quelque tems, à la voir ainsi, personne n'y prit garde, mais l'excellent Bérenza déplorait en secret le changement de sa chère épouse. Sans se permettre le moindre reproche, il cherchait, par les soins les plus aimables, à dissiper cette mélancolie étrange. La douce Lilla tentait aussi, soit par ses paroles, soit par ses prévenances, d'éloigner une tristesse si évidente pour tout le monde.

Mais l'aimable fille aigrissait plutôt qu'elle n'adoucissait l'âme des Victoria. Elle ne faisait que l'irriter et la jeter dans des sensations pleines d'amertume. La solitude était donc ce qui lui convenait le mieux, et comme elle refusait obstinément de donner à Bérenza une raison de cette humeur si sombre, il lui permit de suivre en cela ses goûts. N'imaginant pas le mal qui faisait des progrès dans son coeur, il crut qu'en ne la tourmentant point, cette tristesse se passerait.

Quant à Henriquez, quoiqu'il la traitât avec amitié et respect, comme l'épouse de son frère, il ne faisait rien de plus, d'abord, parce qu'il était tout entier à Lilla, et ensuite parce que la trouvant totalement différente de caractère et de personne avec sa bien-aimée, non-seulement il ne pouvait regarder ces deux créatures comme d'une même classe, mais Victoria lui inspirait une sorte de dégoût, par la raison qu'elle était l'opposé de sa délicate et douce maîtresse.

CHAPITRE VIII.

Le maure Zofloya était aimé de tout le monde, dans le palais de Bérenza, à l'exception d'un seul homme appelé Latoni, domestique qui avait été nombre d'années au service du comte. Il devint envieux de Zofloya, à cause de ses qualités supérieures et de sa beauté corporelle, qui était encore une des moindres; il dansait avec une grâce inimitable, et son habileté comme musicien était telle, que dans les promenades sur le lac, son maître le prenait toujours avec lu, et le rendait le charme de la société, par la perfection de son harmonie. Ces rares talens et l'estime dont le maure jouissait de la part de ses supérieurs, était ce qui outrait Latoni. Il chercha toutes les occasions de répandre son fiel, et ne désirait que d'avoir une querelle avec Zofloya, afin de le terrasser s'il était possible. Mais le maure dédaignait de répondre aux attaques qui lui étaient faites, et traitait Latoni avec un souverain mépris. L'amertume des propos de ce dernier ne servait qu'à exciter en l'autre un sourire de pitié. C'en était plus qu'il ne fallait pour pousser Latoni à bout; mais comme il n'osait attaquer ouvertement le favori, il attendit avec une rage concentrée l'instant de se venger de l'être dont le mérite lui portait si fortement ombrage.

Ce fut quelques jours après le rêve de Victoria; et comme elle était encore occupée de l'impression qu'il lui avait fait, on vint dire que le maure Zofloya avait disparu. Comme Henriquez en faisait le plus grand cas, et que tout le monde l'aimait, ainsi que nous l'avons dit, cet événement répandit la consternation dans le palais, et personne n'en fut plus altéré, (chose bien inconcevable), que Victoria. On le chercha dans tous les endroits où il avait coutume daller, et on envoya dans chaque quartier de Venise pour découvrir ce qu'il pouvait être devenu, mais ce fut en vain. Il se passa plusieurs jours, et on ne reçut pas la moindre nouvelle du beau maure. Les conjectures formées à ce sujet devinrent embarrassantes, et on perdit entièrement l'espoir de le trouver. Il fallut donc s'en fier au tems pour découvrir le mystère d'une disparition aussi surprenante. Pendant cet intervalle, Latoni tomba malade, et ne put quitter le lit. Le comte de Bérenza, qui le regardait comme un fidèle et ancien serviteur, lui fit donner tous les soins possibles pour le guérir; mais la maladie faisant des progrès rapides chez cet homme, les médecins déclarèrent qu'il leur devenait impossible de le sauver. Cette déclaration, qui fut faite devant Latoni, le saisit tellement, qu'il se hâta de demander un confesseur, en fesant prier son maître et le seigneur Henriquez d'être présens à son dernier soupir.

L'humanité de Bérenza ne put se refuser à cette demande, et Henriquez consentit également à lui tenir compagnie. Victoria, sans trop savoir pourquoi, demanda à être aussi présente. Tous trois allèrent donc dans la chambre de Latoni: lorsque le confesseur s'y fut rendu, et sitôt que le mourant les vit, il leur adressa ainsi la parole:

«Monseigneur Bérenza, et vous, seigneur Henriquez, daignez écouter avec miséricorde un malheureux repentant à son lit de mort, et ne le maudissez pas pour la confession qu'il va vous faire. C'est moi, moi, Latoni, qui ai connaissance de la disparition du maure Zofloya. J'ai été jaloux de sa beauté, de ses talens, et de l'admiration qu'il excitait. Je lui en ai voulu à la mort, et j'ai cherché mainte occasion de le provoquer et de l'entraîner dans une querelle; mais il m'a toujours traité avec mépris, ce qui, augmentant ma fureur, m'a déterminé à lui donner la mort.»

»Misérable! s'écria Victoria.»

»Madame, ayez la bonté de garder le silence, je vous en supplie, car je n'ai pas de tems à perdre, et les douleurs que j'éprouve en ce moment, expient peut-être assez mon crime.»

«Un soir ... je le suivis comme il sortait du palais, et me tins derrière lui à une certaine distance: je le vis s'arrêter sur la place S.-Marc; la rage me transportait, et les mortifications qu'il m'avait causées me revenaient toutes à l'esprit ... je le vis regarder le ciel et contempler les astres ... il était très-près du canal, et l'envie me prit de le pousser dedans; mais la crainte qu'il n'en revint en nageant me retint: je m'approchai de lui tout à fait; il ne m'entendit pas ... je pris mon poignard en tremblant, et le lui plongeai dans le dos à différentes reprises, et ayant qu'il eût le tems de se défendre. Sentant alors qu'il n'en pouvait revenir, je le poussai à l'eau de toutes mes forces, et me sauvai bien vite de la place. Mais depuis ce tems, ma conscience n'a cessé de me tourmenter, et ne m'a pas laissé jouir une minute du fruit de mon crime. La mort s'approche ... et les supplices de l'enfer sont présens à mes yeux!...»

Une convulsion violente saisit Latoni, comme il achevait sa confession, et il retomba anéanti sur son oreiller. Ses aveux avaient allégé sa conscience, mais ils ne purent prolonger sa vie. Il resta encore quelques heures en demandant pardon à Dieu et aux hommes, puis il rendit son dernier souper.

Le chagrin de Victoria, en écoutant Latoni, fut très-vif. Il avait tué un être devenu si intéressant à sa pensée! cependant elle n'avait jamais senti de prédilection pour le maure, et sans cet effet étrange qu'il avait produit sur ses songes, jamais la pensée la plus commune ne l'eut occupée en sa faveur. Mais de cet instant, un intérêt inexplicable s'était fait sentir pour lui, et rien ne pouvait le bannir de sa pensée.

Ce fut donc inutilement qu'elle chercha à se rendre indifférente à la catastrophe de sa mort, et son cœur en conserva un poids égal à celui que lui eût causé une perte plus directe.

Zofloya, quoique maure, était de naissance noble. Une combinaison d'événemens l'avait rendu prisonnier de guerre (dans la défaite des maures de la Grenade par les Espagnols.) Il était sorti de la race des Abdoulrahmans. Après plusieurs changemens de fortune, il tomba au pouvoir d'un grand d'Espagne, qui, ayant pitié de son sort, le considéra plutôt comme un ami que comme un inférieur, et eut égard à l'éducation distinguée qu'il avait reçue. Henriquez fit connaissance de ce seigneur pendant les voyages qu'il entreprit pour se distraire de ses peines d'amour, et se lia avec lui de la plus étroite amitié. L'Espagnol se trouva engagé dans une querelle qui se termina avec sa vie. Il reçut une blessure mortelle, et Henriquez s'occupa du soin cruel de rendre les derniers devoirs à un ami mourant. C'est alors que celui-ci lui recommanda son maure Zofloya, en le priant de le traiter comme il avait toujours été traité par lui. Henriquez promit, et en conséquence le maure, après que son premier maître et protecteur fut expiré, passa au service et sous la tutelle d'Henriquez.

Ces circonstances fatales et l'excellent naturel du maure le rendirent cher à son nouveau maître. Il l'aimait, non-seulement à cause de son ami, mais parce qu'il avait tout ce qu'il fallait pour se faire aimer. C'est pourquoi sa perte fut vivement sentie, et la confirmation de son sort funeste reçue avec une peine des plus grandes.

Neuf jours s'étaient passés depuis la mort de Latoni; rien n'avait contredit celle de Zofloya, quand, à l'extrême surprise de chacun, on vit entrer dans l'appartement où toute la famille était réuni ... ce maure tant regretté ... Zofloya lui-même! on s'écria, on quitta les sièges, et Victoria ne fut pas la dernière à témoigner son étonnement. Henriquez demanda l'explication d'un tel prodige ... où, et comment il avait échappé à la mort. Zofloya se courba de la meilleure grâce possible, et raconta ce qui suit:

«Messeigneurs et dames, j'ignore encore ce qui avait excité si fortement la haine de Latoni contre moi. Je sais seulement qu'il en voulait à ma vie, et le soir qu'il me suivit avec des intentions de me l'ôter, et qu'il me blessa à différentes reprises, il me dit en partie la raison d'une pareille fureur. Ayant d'abord reçu un coup profond, et me trouvant sans armes, je ne pus me défendre. Je fis donc de vains efforts contre mon assassin. La perte de mon sang m'affaiblissant, il m'entraîna facilement sur le bord du canal, et me poussant de toutes ses forces, il me jetta dedans. Sans doute j'eusse péri de la sorte, si un brave pêcheur, qui retournait à Padone, et qui avait vu le coup, ne fût venu à mon secours. Il me tira de l'eau, aidé du peu de forces qui me restait. Il fit venir un chirurgien, et heureusement mes blessures ne se trouvèrent pas mortelles. Alors, étant en possession d'un secret qui m'avait été transmis par mes ancêtres, pour la prompte guérison des blessures les plus violentes, j'en ai fait usage. L'honnête pêcheur m'a gardé dans sa cabane jusqu'à ce que j'aie pu marcher, et je me suis bientôt trouvé en état de reparaître devant l'honorable assemblée à laquelle je dois toute ma reconnaissance et mes plus profonds respects.»

J'ai fini la narration de Zofloya, qui, quand il eut reçu les félicitations de chacun sur sa résurrection miraculeuse, apprit avec surprise la mort de Latoni. Il ne put cependant s'empêcher de paraître satisfait de cette nouvelle; puis, renouvelant ses remercimens, et assurant de sa soumission avec un air de dignité, il se retira vers la porte, jetant, comme il la passait, un coup d'œil de la plus vive gratitude à Victoria, qui avait paru prendre un grand intérêt à son histoire.

Quant à celle-ci, autant elle avait senti de regret à la disparition du maure, autant elle fut aise de le revoir. Son cœur se dilata, et l'image d'Henriquez vint s'y confondre avec celle de cet homme. L'idée qu'elle se faisait qu'il l'aiderait dans ses desseins sur l'autre, lui rendait la tranquillité. Ce nouvel espoir rappela sa belle humeur, et elle se montra plus aimable quelle ne l'avait été les jours précédens. Ce changement ne pouvait que faire plaisir au comte, qui se persuadait qu'il était l'effort de la raison sur une imagination malade. La douce Lilla en augmenta ses caresses avec un plaisir de cœur, mais Victoria ne les lui rendit qu'avec contrainte. On eût pu la comparer dans ces instans, à un assassin tenté d'embrasser un bel enfant qu'il serait prêt d'étouffer. Henriquez, partageant toujours les plaisirs comme les soucis de sa petite amie, eut aussi pour Victoria des soins plus empressés que de coutume, mais il n'agissait en cela que par égard pour sa Lilla, et pour un frère qu'il aimait tendrement, et non par le mouvement spontané du cœur.

Ce soir-là Victoria alla se coucher, pleine de sensations délicieuses, et toutes ayant trait au malheur des autres. Bien loin d'éprouver ce désir permis de partager le bonheur de ses semblables, elle n'en voulait voir à personne. En nuisant à autrui, elle goûtait le plaisir féroce d'un tiran, qui, condamnant ses sujets à la torture, rit de leur agonie. C'était la lueur brillante d'un volcan, terrible dans sa beauté, et ne menaçant que ruine.

A peine fut-elle couchée, que Zofloya occupa son esprit. Elle s'assoupit cependant, mais pour le retrouver trouver bientôt en songe, tantôt se promenant sur des lits de fleurs, tantôt à travers des prairies d'une délicieuse verdure, et d'autres fois sur des sables brûlans, ou autour de précipices, au fond desquels tombaient des torrens furieux. Ces images fantastiques devenaient si fortes, qu'elles la réveillaient en sursaut, et alors elle avait peine à croire que Zofloya ne fut pas près de son lit. Une fois, l'idée en fut si grande, qu'elle s'arrêta pendant des minutes sur son séant, à regarder, comme si elle l'eût vu marcher lentement auprès d'elle, et qu'il se fût ensuite retiré vers la porte. Ne pouvant résister à une pareille illusion, elle tira ses rideaux avec force, et l'appela par son nom; mais il s'était évanoui, quoique sa porte n'eût pas cessé d'être fermée. Surprise à l'excès, elle se frotta les yeux, et examina tout autour de sa chambre, où rien d'étrange ne parut. Alors, comment prendre pour réalité un effet aussi bizarre? Victoria se persuada raisonnablement qu'il n'était que le résultat de son songe.

Enfin, elle se rendormit. Son sommeil pénible l'avait tellement abattue, qu'elle fut prise de douleurs par tout le corps; il ne lui était plus possible de remuer. Après une demi-heure de calme, ses yeux se r'ouvrirent de nouveau. Une vapeur blanchâtre et épaisse remplissait la chambre, en formant une espèce de colonne mobile. Ses rideaux, qu'elle avait refermés, furent ouverts, et Zofloya parut aux pieds de son lit. D'une main il semblait soutenir Bérenza, dont les traits étaient ceux de la mort. Des marques livides se voyaient sur sa poitrine, et ses grands yeux éteints se fixaient sur Victoria. De l'autre main, le maure tenait l'orpheline Lilla par ses beaux cheveux: elle ressemblait à une ombre; sa tête était penchée, et une blessure qu'elle avait au côté laissait couler du sang sur son vêtement aérien. Victoria, dans une immobilité parfaite, regardait Bérenza et Lilla. Alors ils s'évanouirent, et au lieu d'eux, ce fut sa propre ressemblance et celle d'Henriquez, qui étaient de même dans les mains du maure. Elle paraissait tendre ses bras, dans lesquels le jeune homme était poussé; puis, en s'échappant, il lui montrait une plaie terrible. Soudain Bérenza et Lilla reparurent, resplendissans de lumière, au point que Victoria en fut éblouie. Des ailes brillantes étaient attachées aux épaules de Lilla, et, de l'air d'un séraphin, elle tendait les mains à Bérenza et à Henriquez, en les élevant de terre. Victoria ne les vit pas plus long-tems: son cœur battait avec force, la tête lui brûlait, et essayant de changer d'attitude, elle sentit que cela ne lui était pas possible; la violence de cette espèce de cauchemar, (car pouvait-elle, ferme d'esprit comme on la connait, regarder autrement son illusion,) l'avait totalement anéantie.

CHAPITRE IX.

Victoria ayant passé une nuit sans repos et dans l'agitation la plus grande qu'elle eut encore éprouvée, s'endormit tout-à-fait vers le matin, et ne se réveilla que fort tard dans la journée. Quand elle parut pour se mettre à table, ses yeux se portèrent irrésistiblement sur le maure, qui s'empressa de lui donner un siège; elle ne dit mot pendant tout le dîner. En regardant Zofloya, autant que la décence pouvait le lui permettre, il se trouva que les traits de cet homme lui parurent posséder une grâce et une majesté qu'elle ne lui avait pas encore vues? son visage semblait animé par quelque chose de supérieur, et sa mise était beaucoup plus riche et avait plus de gout que de coutume; il est vrai que ce maure était d'une beauté rare, et quoiqu'excessivement grand, sa recherche dans ses vêtemens; ajoutée à la tournure parfaite et aux grâces qu'il déployait dans toute sa personne, le rendait, en dépit de sa couleur, le plus séduisant des hommes. Ses grands yeux brillaient d'un feu éclatant; son nez et sa bouche étaient très-bien formés; et quand il souriait, un charme inconcevable embélissait encore ses traits, et y attachait la surprise et le plaisir: mais jusques là, Victoria n'avait pas pris garde à tous ces avantages extérieurs, et alors, plus elle le regardait, et plus elle se demandait comment il se pouvait qu'elle n'en eut encore rien remarqué; elle ne concevait pas que Zofloya, avant sa disparution, fût le même que Zofloya, depuis son retour, tant était grande la différence qu'elle y trouvait.

Cependant, tout en regardant le maure de la sorte, Victoria put voir qu'il l'observait, et non-seulement cela, mais qu'il l'examinait avec un intérêt tout particulier, ce qui remplissait son âme d'un trouble aussi doux qu'étrange. De tems à autre, elle pensa même qu'il y mettait une attention empressée dont son orgueil ne pouvait s'offenser; au contraire, la vérité lui disait qu'il était toujours flatteur de se voir admirée par un homme d'un mérite reconnu, et qui possédait lui-même des droits à l'admiration. Les fonctions du maure étaient toutes dévouées à Henriquez, son maître; cependant il se montrait attentif aux moindres besoins de Victoria, et dans chaque mouvement qu'il faisait pour la servir, elle pouvait remarquer une nouvelle grâce et la beauté au superlatif.

Cette fois, quoiqu'Henriquez fut l'objet principal qui embrâsait son âme et ses pensées, le maure captivait fortement son imagination, et malgré qu'elle cherchât à s'en distraire par d'autres objets, celui-là seul, comme par une attraction magnétique, la rappelait toujours; pour sortir de ce malaise indéfinissable, elle se leva, et alla se promener dans le jardin, où se jettant sur un banc de verdure, elle commença à s'entretenir de sa passion criminelle, et les désirs les plus illicites embrâsèrent ses sens.

Détesté Bérenza, s'écria-t-elle soudain, poussé par l'ingratitude la plus basse! méchant égoïste; qui a profité de ma jeunesse pour me tromper et m'amener à devenir ta femme! sans toi, sans tes maudits artifices, j'aurais pu voir ma destinée liée à celle de l'aimable Henriquez. La petite Lilla eut été bannie de son cœur, ou je l'aurais anéantie: mais cet indigne lien m'arrête aujourd'hui; je suis esclave, et je porte le titre odieux de ton épouse! qu'est-ce donc que cette mince créature pour inspirer une passion? une enfant, une forme fragile, sans énergie, comme sans beauté; de plus, une orpheline dans la misère, et certes, elle n'eut pas été un obstacle à mon attachement pour Henriquez; mais toi, Bérenza? toi? l'ennemi de ma vie, le tiran jaloux de mon bonheur, je le répète encore ... je voudrais, oui, philosophe flegmatique, calculateur intéressé de tes plaisirs, je voudrais que la terre t'engloutît à l'instant même! Comme elle prononçait ces mots, un foible écho semble les répéter à une certaine distance, en les conduisant à son oreille par le vent.

Quoi, qui répète mes paroles?—Victoria écouta, et n'entendit plus rien. Hélas, dit-elle, en soupirant fortement, mon esprit est tellement agité, que les moindres choses le frappent. Elle posa un instant la main sur ses yeux, comme pour se recueillir; en l'otant, elle vit Zofloya debout à une distance respectueuse.

La surprise et la colère allaient lui dicter de justes reproches à un inférieur qui vient s'introduire dans sa solitude; mais l'air de grandeur et de gravité du maure lui en imposa: elle le regarda avec inquiétude et sans parler; elle vit qu'il tenait à sa main un bouquet de roses.

»Belle signora! dit-il d'un ton modeste, et en s'inclinant, pardonnez si j'ose paraître devant vous sans être appelé; mais j'avais cueilli ces roses pour vous, et je demande la permission de les déposer à vos pieds.» Disant ainsi, il les éparpilla devant elle.

»Zofloya! s'écria-t-elle, en contemplant sa belle taille, non ... ne les jettez pas à mes pieds, donnez-les moi plutôt, je veux les mettre à mon côté.»

Elles sont en trop grand nombre, madame! je vais en choisir une, si vous le permettez, et le reste vous servira de tapis.» Le maure prit la plus belle rose du bouquet, et la présenta à Victoria, qui l'accepta. Comme elle l'attacha sur son sein, une épine la piqua fortement, et son sang vermeil sortit de sa blessure. Zofloya parut consterné; il ouvrit sa veste, et en tira un mouchoir qu'il déchira; puis se jettant à genoux, il en pressa en tremblant, le doigt piqué. Victoria ne pouvait revenir de ces manières, mais elle se défendait d'en témoigner son mécontentement. Le maure continua dans son opération, pour tirer du sang de sa plaie, qu'il essuyait à mesure avec le même mouchoir; cela fait, il plia soigneusement le linge, et le mit dans sa poitrine, comme une relique précieuse: alors, revenant à lui, il demanda pardon de son audace, et en n'osant plus lever les jeux sur Victoria. Une teinte de ronge violet changea sa couleur naturelle.

Victoria poussée par une impulsion secrète, posa la main sur son épaule, en disant: »levez-vous, Zofloya, et n'ayez pas tant de honte; vous n'avez pas eu l'intention de m'offenser, je pense?»

»Oh! non, madame, et je me relève heureux de votre honte.» Puis s'éloignant de quelques pas, il demeura immobile.

»Mais Zofloya, ce mouchoir taché de sang, que vous venez de mettre dans votre poitrine, le croyez-vous donc bon pour quelque remède? demanda-t-elle en riant.

»Belle et aimable signora, dit le maure, en la regardant avec extase, et en croisant ses mains sur sa poitrine, il a pour moi une vertu au-dessus de tout; car c'est une partie de vous-même: c'est votre sang précieux! et je suis jaloux d'un semblable trésor.» En finissant cette phrase, les yeux du maure brillaient d'un éclat surprenant, et ajoutaient à l'altitude imposante de sa personne.

Victoria, dont le cœur était si vain, se sentit flattée d'un pareil hommage. Jamais, dans aucune circonstance, elle n'avait dédaigné l'encens; et dans cette occasion, il lui fut plus doux qu'elle n'aurait pu le croire; elle s'étonnait même de l'intérêt qu'elle y mettait: enfin, voulant bannir toute pensée hostile; et regardant de nouveau le maure, elle reporta subitement ses yeux vers la terre, comme en craignant de lui laisser voir ce qui se passait dans son sein.

»Pourquoi donc, Zofloya, demanda-t-elle en hésitant, restez-vous ainsi éloigné de moi?»

»Me le permettez-vous, d'approcher, madame?»

»Vous le pouvez.»

Le maure s'avança, mais comme Victoria restait le coude appuyé, et dans une attitude penchée, il s'assit sur l'herbe à ses pieds.

Une oppression pénible s'empara d'elle alors; un poids énorme se fit sentir sur son cœur, et se couvrant le visage de ses deux mains, elle soupira profondément.

»Vous soupirez, belle signora? Zofloya peut-il s'enhardir à en demander la cause?»

La cause, Zofloya? ... ah! c'en est une que vous ne pouvez détruire. C'est un mal sans remède qui fait naître mes soupirs.»

»Peut-être, signora.»

Il y avait dans ce seul mot, quelque chose qui semblait devoir rappeler l'espérance de Victoria, et cela la fit changer de posture. »Zofloya, dit-elle, dans un accent de doute, que pourriez-vous offrir à mon mal pour le guérir?»

»Peut-être un remède efficace: mais veuillez le nommer, signora.»

Victoria tressaillit.... »Maure, vos mots sont une énigme, ils en disent plus que n'en entend l'oreille! vite, expliquez-m'en le sens.»

Zofloya se lèva, et prenant la main de Victoria, il la pria de l'écouter tranquillement: »daignez, dit-il encore, me faire part du secret qui vous oppresse, et j'espère me montrer digne de votre confiance.»

Le cœur de Victoria était sur ses lèvres ... caché jusqu'alors à tous les mortels, il ne se laissait deviner que dans la plus sombre solitude, où les plaintes d'une âme en délire se faisaient un passage; mais elle allait le divulguer, le confier, à qui?... à un inférieur, et à un idolâtre! cette idée lui semblait épouvantable; mais un regard jetté sur ce maure charmant, qui, non-seulement était un des premiers de sa race; mais encore supérieur en mérite à tant d'hommes, elle ne put se contraindre plus long-tems, et s'écria avec impétuosité: »Henriquez, ô Henriquez!»

Le maure sourit.

»Pourquoi riez-vous, Zofloya?»

»Vous aimez le signor Henriquez, madame?»

»Oui, oui, je l'aime, à la fureur. Mais pourquoi rire encore, homme insensible?»

»Signora, n'êtes-vous pas catholique, et vos liens permettent-ils....»

»Point d'observation déplaisante en ce moment, Zofloya; car je sacrifierais tout, jusqu'à mon salut éternel, pour un être aussi charmant. Eh quoi! vous continuez de m'observer avec un air malin? aurais-je porté la condescendance trop loin, pour que vous osiez tourner en plaisanterie ce que je vous dis de mes peines?»

»Tenez, ma belle signora, je souris seulement de votre simplicité.»

»De ma simplicité?»

»Oui, signora, de cette simplicité, qui dans l'ardeur de vos souhaits, ne vous laisse pas voir le moyen d'en obtenir l'accomplissement.»

»Eh bien! dites donc si vous voyez mieux que moi. Dites, dites, aidez-moi à débrouiller le cahos affreux de mon esprit.

»Je crois le pouvoir, signora.»

»O maure! vous exciteriez en moi une éternelle reconnaissance, dit avec vivacité Victoria.

»C'est assez, aimable dame. Demain à la chûte du jour, daignez me venir trouver ici. Je vois en ce moment le comte de Bérenza et le signor Henriquez qui s'approchent.»

»Eh bien, voilà ce Bérenza, que je déteste. O haine! venge-moi de cet époux odieux.»

»Adieu, belle dame, jusqu'à demain:» et Zofloya quitta précipitamment la place, et s'en alla du côté opposé à celui par où le Comte et son frère venaient. Victoria le regarda encore jusqu'à ce qu'elle l'eut perdu de vue; alors elle s'avança à regret vers son époux; se livrant davantage à l'espoir de voir couronner ses désirs criminels, elle lança des regards brûlans au possesseur de son âme; il n'y prit pas garde, car la charmante Lilla, qui les suivait de près, l'occupait entièrement. Il retourna pour lui donner le bras, ce qui augmenta la jalousie de Victoria, qui regardant la jeune personne avec des yeux de basilic, souhaitait que comme ceux de cet animal, ils eussent le pouvoir de tuer. Les avances de l'amante d'Henriquez furent très-mal reçues ce soir-là: on la repoussa avec hauteur. Victoria n'était pas maîtresse de se contraindre alors; car, malgré les promesses du maure, elle sentait sa haine devenir de plus en plus amère, et en éprouvait une irritabilité indomptable.

Fin du second Volume.

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