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Voyages du capitaine Robert Lade en differentes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique

MÉMOIRE (continued 3)

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Nous sentîmes amérement la nécessité de céder à la force. Cependant les circonstances mêmes nous faisant connoître qu'on n'avoit pas d'autre vûe que de nous chagriner, M. Rindekly prit un air ouvert pour assurer que nous relâcherions volontiers à Cadix. L'unique loi qui exerça beaucoup sa patience, fut celle qu'ils lui imposérent de passer dans un de leurs Vaisseaux pour y servir d'otage. Ils distribuérent aussi une partie de nos gens sur leurs trois Bords, & mirent à leur place assez de monde pour se rendre maîtres du nôtre. J'obtins la liberté d'y demeurer. Le vent nous étant favorable, ils nous pressérent de les suivre, avec toutes les précautions qui pouvoient les assurer de nous. Il me parut fort surprenant que dans toutes ces exécutions il ne leur échapât rien, ni à M. Rindekly, qui eut le moindre rapport à notre querelle.

Notre sortie de Ferro eut pour eux l'air d'un triomphe, & pour nous celui de l'esclavage le plus humiliant. Mais notre disgrâce ne dura que six jours. En approchant de l'Europe, nous découvrîmes cinq grands Vaisseaux que nous reconnûmes bien-tôt pour des Anglois. Ils voguoient à pleines voiles & Pavillon déployé, tandis que nous avions beaucoup de peine à nous servir du vent, qui avoit changé pendant la nuit. Quoique je m'attendisse bien que cette petite Flotte ne passeroit pas sans reconnoître la nôtre, & que je me crusse déja presque certain de notre délivrance, il me vint à l'esprit de charger secretement un de nos Matelots d'arborer tout d'un coup notre Pavillon. Cette idée me réussit avec tant de bonheur, que les cinq Anglois profitant de l'avantage du vent, s'approchérent de nous à la portée du canon, avant que les Espagnols eussent commencé à se reconnoître. Ils devinérent une partie de la vérité par les apparences; & le signe par lequel ils firent connoître aussi-tôt leurs intentions, força nos ennemis de plier leurs voiles pour les attendre.

Ils étoient en état de se faire respecter. C'étoit cinq Vaisseaux de guerre, qui transportoient quelques Troupes à la Jamaïque, pour appaiser la révolte des Nègres de cette Isle qui s'étoient soulevés contre les Anglois. Tandis que les Capitaines Espagnols cherchoient les moyens de leur faire approuver leur conduite, & que l'un d'eux les alloit joindre dans la Chaloupe, je me mis dans la nôtre, avec un air d'autorité auquel personne n'eut la hardiesse de s'opposer. Je fis tant de diligence, qu'ayant prévenu l'Espagnol, j'eus le tems d'informer le Chevalier Shelton, qui commandoit l'Escadre Angloise, du prétexte qu'on avoit pris pour nous arrêter. Il étoit prudent. Nos affaires ne nous permettoient point de nous brouiller ouvertement avec l'Espagne. Après m'avoir fait expliquer dans les termes les plus précis le fond & les circonstances du démêlé, il prit un parti que nos ressentimens mêmes ne nous empêchérent point d'approuver. Il reçut honnêtement le Capitaine Espagnol. Loin de lui faire un crime de l'excès de ses précautions pour la sûreté de Carthagène, il loüa ses craintes; mais les tournant ensuite en badinage, il lui conseilla de me rendre mon Journal, qui n'étoit que l'amusement d'un Voyageur, & de prendre confiance à la parole que j'allois lui donner de n'en jamais faire un usage pernicieux pour l'Espagne. Ce conseil eut toute la force d'une menace sérieuse. L'Espagnol embarrassé s'excusa sur la fidélité & le zéle qu'il devoit à sa Patrie. Il me prit à témoin qu'il n'avoit fait aucune insulte à notre Vaisseau, & se retira sur le champ pour rendre la liberté à M. Rindekly & à tous nos gens.

Je ne cachai point à M. Shelton que malgré ces apparences de réconciliation, j'appréhendois tout encore du caractere des Espagnols. Il ne me conseilla pas lui-même de m'exposer à leur ressentiment dans la même route. Cependant, comme il n'y avoit point de tempéramment entre la nécessité de les suivre & le parti d'accompagner l'Escadre Angloise, je résolus d'attendre M. Rindekly pour nous déterminer. Il se réjouissoit déja de l'occasion qui se présentoit de faire le Voyage de l'Amérique en sûreté. Son inclination avoit toujours été de ne pas retourner à Londres sans une riche carguaison, & de faire valoir auparavant une partie de nos richesses dans les Colonies; de sorte qu'il se déclara tout d'un coup pour le parti de suivre M. Shelton.

Ainsi nos incertitudes, & nos dangers mêmes, servirent à nous procurer toute la sûreté que nous pouvions esperer pour ce Voyage. Le vent ne nous servit pas moins heureusement. M. Shelton, qui avoit plusieurs fois fait la même route, devoit toucher aux Isles du Cap Verd, où il avoit quelques affaires d'interêt à démêler. Quoiqu'il ne se proposât point d'y employer la force, il nous dit agréablement, qu'on se faisoit rendre une justice plus prompte à la tête d'une Escadre.

Il s'y arrêta peu. Ayant repris directement notre route vers l'Amérique, un vent du Sud nous jetta fort loin vers le Nord. Il dura plusieurs jours avec la même violence. Nous eûmes la vûe de Sainte Marie, une des Açores, & le 24. de Septembre, nous nous trouvâmes fort près d'une Isle déserte dont nous n'avions pas le nom dans nos Cartes. L'accès nous en parut si facile, qu'ayant été un peu maltraités par le vent, nous prîmes le parti d'y mouiller l'ancre. Les gens de M. Shelton la nommérent Shelton Iland. Elle est au 38e degré 15 minutes de latitude, & son circuit nous parut d'environ cinq ou six lieuës. Nous y trouvâmes quantité de bois, des fraises, des groseilles, & beaucoup d'églantiers. Nos gens y virent des grues, des herons, & plusieurs autres oiseaux qui nichent sur les rochers. Ils y rencontrérent aussi quelques poules qu'ils prirent facilement. Le rivage étoit couvert de coquillage; de moules, de la couleur des nacres de perles; mais en ayant ouvert quelques-unes, nous n'y trouvâmes qu'un petit poisson assez sec & dont le goût ne nous parut point agréable. Il sort du milieu de l'Isle plusieurs sources si abondantes, qu'elles forment tout d'un coup une Rivière. Nos gens s'occupérent pendant deux jours à la pêche & à la chasse. Mais quelques-uns se trouvérent fort mal d'avoir mangé trop de fruits & de légumes sauvages, sur-tout des patates ou des pommes de terre, qui causérent la dissenterie à ceux qui en avoient pris avec excès. Nous remîmes à la voile le 26, & n'ayant rien souffert de la Mer pendant le reste de notre navigation, nous arrivâmes à Port-royal le 13. d'Octobre.

Le bruit de notre arrivée, avec six cens hommes que M. Shelton avoit à Bord, fit bien-tôt rentrer une partie des Barbares dans la soumission, & les plus obstinés se retirérent dans les Montagnes, où l'on ne pensa point à les poursuivre. Son Voyage n'étoit point inutile, puisqu'il produisit tout d'un coup l'effet pour lequel il étoit entrepris. Cependant après avoir distribué une partie de ses Troupes dans les Forts, il paroissoit déterminé à retourner promptement en Europe avec le reste. Nouveau sujet d'incertitude, du moins pour moi qui brûlois de me revoir à Londres, & qui étois comme averti par un pressentiment secret des disgrâces dont nous étions menacés. Le sentiment de M. Rindekly ne laissa point de l'emporter. Il vouloit qu'il ne manquât rien à notre fortune, & que nous ne retournassions à Londres, que pour nous y reposer dans l'abondance pendant tout le reste de notre vie. Plusieurs de nos gens, dont les désirs étoient plus bornés, demandérent le partage de notre or. Il se fit avec toute la bonne foi qui avoit été la baze de notre societé. Cependant la plûpart de ceux mêmes qui avoient pressé cette distribution, se rengagérent à notre service; de sorte qu'après le partage & les Congés accordés au gré de ceux qui les demandoient, nous nous trouvâmes encore avec quarante-cinq hommes d'Équipage. M. Rindekly possedoit admirablement l'art de séduire les esprits par les plus grandes espérances. Les preuves qu'il nous avoit données de son habileté servoient encore plus à soutenir la confiance. Il nous proposa de pénétrer dans le Golfe du Méxique, où nous apprenions que les François commençoient à négliger un fort bel établissement, après l'avoit entrepris avec une ardeur extraordinaire. Son dessein n'étoit pas de rien usurper sur une Nation qui nous étoit attachée par une solide alliance. Mais depuis les expériences que nous avions faites en Afrique, il avoit pour principe, qu'il y avoit toujours beaucoup à gagner chez les Nations Sauvages qui voyoient des Européens pour la première fois; & sans s'ouvrir de toutes ses espéranees, il nous exhortoit à nous fier à sa conduite.

J'avois des liaisons trop étroites avec lui pour lui contester trop ardemment ses principes, & je devois être convaincu d'ailleurs de la sincerité de son zéle pour l'interêt commun de notre famille. Je cédai à la vraisemblance de ses raisonnemens, avec la seule exception que la moitié de notre or demeureroit à la Jamaïque, & que nous ne risquerions point tout le fond de notre fortune. Mais je fus surpris de lui entendre assurer qu'il pensoit si peu à risquer notre or, que son dessein au contraire étoit d'employer seulement ce qui seroit nécessaire pour la carguaison du Vaisseau, & que pour les marchandises dont il vouloit la composer, il n'avoit besoin que d'une somme médiocre. En effet, il nous chargea de liqueurs fortes, de bas, de bonnets & de camisoles de laine, d'ustenciles de fer, & de toutes les bagatelles qui nous avoient procuré tant de faveur chez les Nègres. À l'objection que je lui fis, que dans toutes les parties du Golphe, où il parloit toujours de pénétrer, les Amériquains accoutumés au commerce des Nations de l'Europe, n'avoient plus la même avidité pour ces petites marchandises, il me répondit que c'étoit les Européens eux-mêmes qui s'étoient accoutumés à ne leur en plus porter dans cette fausse opinion; que n'ayant pas fait inutilement quatre Voyages en Amérique, il savoit de quel prix les habillemens de laine, les ustenciles de fer, & sur-tout les liqueurs fortes étoient toujours pour les Sauvages; que son embarras n'étoit point de leur faire agréer des biens de cette nature; mais de trouver dans les Païs que nous allions visiter, des Sauvages qui nous fissent gagner beaucoup au change, & qu'il avoit là-dessus depuis long-tems des idées qui ne pouvoient guéres le tromper. Enfin, tout m'étant agréable, avec la condition de laisser notre or derriere nous, je m'engageai à le suivre sur la seule confiance que j'avois à son esprit & à son amitié.

Il ne me fit pas long-tems, néanmoins, un mystere de son projet. Il avoit observé dans ses Voyages précédens que depuis le Traité de l'Assiento, ceux de nos Marchands qui entreprenoient le Commerce clandestin n'avoient guéres d'autre vûë que de suppléer au Vaisseau annuel, en lui fournissant par la voie qui portoit le non de Commerce des Chaloupes, dequoi se remplir à mesure qu'il se vuidoit, soit à Veracruz, soit à Porto-Bello; ou que le principal terme du moins étoit toujours quelqu'une des Villes où les Espagnols tenoient leurs grands Marchés. Il se proposoit au contraire d'abandonner les routes communes, pour s'arrêter sur les Côtes où il n'auroit affaire qu'aux Sauvages. Il avoit un Mémoire des lieux où se faisoient les principales pêches des perles, & d'où l'or passoit pour venir en plus grande abondance. Les Espagnois n'ayant point de Troupes dans tous ces quartiors, il se promettoit qu'avec un Vaisseau aussi-bien armé que le nôtre, nous nous ferions respecter d'eux s'il s'y trouvoit quelques gens de leur Nation; & qu'avec des denrées, qui ne passoient point pour marchandises de contrebande, nous engagerions les Naturels à nous faire tous les avantages que les Espagnols ne tiroient d'eux que par leurs duretés & leurs violences.

J'avoüe que cette explication augmenta ma confiance. M. Rindekly, qui s'étudioit de plus en plus à ne rien négliger, prit une autre précaution que je trouvai fort sage, & que la suite de notre entreprise nous fit reconnoître fort nécessaire. Il obtint du Gouverneur de la Jamaïque, après lui avoir communiqué une partie de son dessein, des Lettres de Commission, pour porter les plaintes de nos Colonies à tous les Gouverneurs & les Officiers Espagnols, des hostilités que leurs Gardes-Côtes commettoient sans cesse contre nous, sous le prétexte d'arrêter le commerce clandestin. Cet office, qui n'étoit borné à aucun lieu, nous donnoit la liberté de nous présenter sur toutes les Côtes, où nous pouvions supposer que les Anglois avoient souffert quelque violence, & Milord Harbert, Gouverneur de la Jamaïque, nous en fit expédier d'autant plus facilement les Lettres, que dans les sujets réels que nous avions de nous plaindre des Espagnols, il favorisoit toutes les entreprises qui étoient à l'avantage de notre commerce.

Nous partîmes ainsi sous les plus heureux auspices, & tranquilles du moins, sous la garantie du droit des Gens. M. Rindekly fit tourner la voile droit à la Havana. Je lui avois promis tant de confiance, que je ne lui demandai pas même quelles étoient ses premières vûes. Nous arrivâmes le troisiéme jour à l'entrée du Port, qui est un Canal fort étroit, de la longueur d'un demi mille, au Nord-Ouest de l'Isle de Cuba. Cette entrée étoit défenduë par plusieurs Forts. Le Commandant à qui nous déclarâmes notre Commission, nous demanda le tems d'en donner avis au Gouverneur de la Ville; ce qui nous fit demeurer vingt-quatre heures dans le Canal. On nous accorda la liberté d'entrer dans le Port. Nous admirâmes sa beauté. C'est un Bassin qui a la forme d'un quarré long, du Nord au Midi. Le Canal qui forme l'entrée, est au coin du Nord-Ouest, & les trois autres coins forment trois grandes Bayes, au fond d'une desquelles, qui est au coin du Sud-Est, on découvre la Ville de Guan Abacoa, éloignée par terre d'environ deux lieuës de la Havana, mais d'une lieuë seulement par la Mer.

À l'Ouest se présente la Havana, dans une délicieuse plaine qui s'étend au long du rivage. Sa figure est ovale, & commence à un demi mille de la Bouche du Port. Autrefois les Maisons n'étoient que de bois, mais depuis l'année 1536, on les a bâties de pierres dans le goût de celles d'Espagne. Les Édifices sont fort beaux, mais ils ont peu d'élevation. Les ruës sont étroites, extrêmement propres, & si droites qu'on les croiroit tirées à la ligne. On y compte onze Églises, tant Paroisses que Monastères, & deux magnifiques Hôpitaux. Au milieu de la Ville est une belle Place quarrée, dont tous les Bâtimens sont uniformes. Rien n'approche de la magnificence & de la richesse des Églises. Les lampes, les chandeliers & tous les ornemens des Autels, sont d'or ou d'argent. On y admire plusieurs lampes d'un travail exquis, & dont le poids est de deux cens marcs.

Nous fûmes reçus des Espagnols avec une politesse affectée, qui ne donna qu'un sujet de rire à M. Rindekly, parce qu'il lui étoit indifférent de quel œil on regardoit sa Commission. Pendant quelques jours qu'il employa gravement à traiter avec le Gouverneur, je cherchai d'autant plus curieusement à prendre une connoissance particuliere de la situation & du commerce de la Ville, que les Espagnols s'efforcent de dérober toutes ces lumiéres aux Étrangers. La Havana fut bâtie par Jean Velasques, qui s'empara de l'Isle de Cuba en 1511, avec l'assistance du fameux Barthelmi de las Casas, qui ayant embrassé dans la suite l'Ordre de Saint Dominique, devint Évêque de Chiapa dans la nouvelle Espagne, & nous a laissé l'Histoire des cruautés des Espagnols dans les Indes. En 1561, l'on ne comptoit encore que trois cens Espagnols à la Havana, ce qui est confirmé par notre Chilton, qui eut alors l'occasion d'observer ce qu'il a publié dans sa Relation. Du tems d'Heirera, c'est-à-dire en 1600, le nombre étoit augmenté jusqu'à six cens familles. Aujourd'hui l'on fait monter toute la Ville, en y comprenant les Noirs & les Mulâtres, à dix mille familles.

Les Habitans ont dans les manières un air de politesse & d'ouverture qu'on ne trouve point dans les autres Colonies Espagnoles. Cette façon libre est répanduës jusques dans les femmes, quoiqu'elles ne sortent jamais de leurs maisons sans être couvertes d'un grand voile. Elles savent presque toutes la Langue Françoise: elle imitent aussi la même nation dans leur coëffure & dans leur habillement. À la surprise que je témoignai là-dessus, on me répondit que ces usages s'étoient introduits depuis que la Maison de Bourbon est sur le trône d'Espagne, & que plusieurs familles Françoises sont venuës s'établir à la Havana. On m'apprit qu'en 1703, lorsqu'on y faisoit des réjouissances à l'honneur de Philippe V, M. du Casse, Officier François, s'y étant trouvé avec son Escadre, les Espagnols le priérent de se joindre à eux pour cette fête. Il fit débarquer cinq cens de ses Soldats, qui firent les exercices militaires sur la grande Place, & qui causérent tant d'admiration aux Habitans, que la Ville se trouva disposée à recevoir tous les François qui souhaiteroient de s'y établir.

Les alimens les plus communs à la Havana, sont la chair de porc & celle de tortuë, dont on porte même une quantité considérable en Espagne. Le porc y est très-nourrissant; & contre sa nature ordinaire, il y resserre le ventre au lieu de le relâcher. Quelques-uns de nos Anglois furent étonnés, qu'après s'être fait purger, le Médecin leur ordonna de manger du porc roti. On coupe la chair des tortuës en pièces fort longues, qu'on sale beaucoup & qu'on fait ensuite secher au vent. Les Matelots la mangent avec de l'ail, & lui trouvent le goût du veau. Mais toutes les autres provisions, à la réserve du vin qui est fort bon à la Havana, y sont d'une cherté extraordinaire. Le pain même n'y est point à bon marché. Le poisson & la viande de Boucherie y sont sans goût.

La Jurisdiction de la Havana s'étend sur la moitié de l'Isle, comme celle de San Jago de Cuba sur l'autre partie. Quoique San Jago ait toujours passé pour la ville Capitale, la Havana ne lui céde cet avantage que pour le nom, car elle est la résidence du Gouverneur général de l'Isle & de tous les Officiers du Roi, tandis que San Jago n'a qu'un Gouverneur subalterne. Elle est aussi le Siège Épiscopal, dont le revenu annuel est de cinquante mille écus. Les environs de la ville sont la plus belle & la plus fertile partie du païs. Le reste de l'Isle est si sec & si montagneux, qu'on n'y trouve ni Fermes, ni troupeaux.

Mais c'est par l'importance de sa force & de son commerce, qu'il faut considerer la Havana. Je réserve pour ceux qui nous gouvernent, toutes les observations de M. Rindekly & les miennes sur le premier de ces deux articles, & je me garderai bien de les exposer au hazard d'être traduites dans quelque autre Langue, pour servir de préservatif contre l'utilité que l'Angleterre en peut tôt ou tard esperer. Par bien des questions hazardées, M. Rindekly étoit parvenu à se faire éclaircir quantité de vûës qu'il avoit formées anciennement, & quelques-unes dont il étoit redevable à l'article de mon Journal, où j'avois inseré la Relation de Carthagène. Revenant toujours à l'idée qu'on se trompoit en croyant les Naturels de l'Amérique revenus du goût qu'ils avoient eu pour nos petites denrées, il esperoit beaucoup plus de cette voie que d'un commerce régulier; & suivant ses mesures, il se croyoit également à couvert, & de la crainte des Espagnols & du reproche de violer la Justice.

Je ne sai si nous devions souhaiter de faire un plus long séjour à la Havana; mais un Officier du Gouverneur vint nous déclarer qu'ayant rempli suffisamment notre Commission, il n'y avoit plus que des vûës suspectes qui pussent nous arrêter. Cette explication, jointe au soin qu'on avoit eu de retenir constamment notre Équipage à bord, nous fit craindre quelque insulte des Habitans, si nous différions notre départ jusqu'au lendemain. Mr Rindekly, qui savoit beaucoup mieux que moi la Langue du païs, nous avoit entendu nommer dans plus d'une occasion, traîtres & Lutheriens. Nous étions d'ailleurs assez satisfaits du Gouvernement. Notre Commission portoit, non-seulement de faire des plaintes contre les Gardes-Côtes, qui nous avoient enlevé plusieurs Bâtimens sous de faux prétextes, mais de protester que la Nation n'ayant aucune part aux entreprises supposées de quelques particuliers, les articles fondamentaux du Commerce n'en devoient rien souffrir; & quant aux Barques & aux Vaisseaux qui nous avoient été pris, nous avions demandé que les Marchands interessés fussent entendus dans leurs allégations, & qu'il ne leur fût pas nécessaire de recourir à la Cour de Londres, ou à celle de Madrid, pour faire entendre & recevoir les preuves de leur innocence. Le Gouverneur nous avoit répondu, après quelques jours de délibération, que la témerité des Contrebandiers étant portée à l'excès, il ne falloit pas s'étonner que les Espagnols fissent tout ce qui dépendoit d'eux pour les réprimer; que les Gardes-Côtes n'exécutoient là-dessus que les Ordres de la Cour; & que, s'il étoit vrai qu'ils les eussent quelquefois excedés, c'étoit à la Cour même qu'il falloit adresser nos plaintes, puisque c'étoit d'elle qu'ils recevoient directement leur Commission. Quoiqu'une réponse si vague ne tendît qu'à se défaire promptement de nous, M. Rindekly avoit insisté sur plusieurs Barques qui avoient été prises hors du Golfe, & qui ne pouvoient être accusées, par conséquent, du commerce clandestin. Il avoit reclamé leurs effets avec beaucoup de force; mais comme il ne pensoit qu'a nous ménager le tems dont nous avions besoin, il s'étoit rendu ensuite à la réponse du Gouverneur, qui se retranchoit toujours dans les bornes de son pouvoir, & qui nous renvoyoit à la Cour, ou au Gouverneur général.

La joie qu'on eut de nous voir partir fut une nouvelle marque de l'impatience & du regret avec lequel on nous avoit soufferts pendant neuf jours. Nous débauchâmes un Nègre, que toutes les précautions des Officiers du Port ne purent empêcher de gagner notre Vaisseau, & de s'y tenir caché. En sortant du Canal, M. Rindekly affecta de reprendre au Sud la route de la Jamaïque; c'étoit celle qui convenoit aussi à son premier dessein. Nous rencontrâmes vers San Antonio, quelques Marchands Espagnols, qui nous laisserent passer sans obstacles; & passant à la vûe de la Jamaïque avec un vent favorable, nous entrâmes dans la Grande Mer, pour gagner les petites Antilles, comme si notre dessein eût été de nous rendre à la Barbade. Mais coupant en plein Sud, nous prîmes directement vers celle de la Marguerite, où l'importance de notre entreprise étoit d'arriver sans être apperçus des Gardes-Côtes. La fortune nous seconda si heureusement que nous ne fûmes point retardés par les vents que nous redoutions en doublant le Cap de Vela. Nous étant trop approchés de la Grenade, nous évitâmes un autre danger, en reconnoissant aussi-tôt notre erreur; & M. Rindekly, qui connoissoit beaucoup mieux toutes ces Mers que les Côtes d'Afrique, nous fit découvrir, vers le soir, le Château de Monpatre, au Cap de l'Est de la Marguerite.

Quoique les Espagnols n'y ayent aucune garnison; comme c'est le lieu où la petite Flotte qu'ils y envoyent tous les ans pour la pêche des Perles, va jetter l'ancre, & qu'il y reste plusieurs de leurs Marchands ou de leurs Facteurs, nous cherchâmes quelque lieu plus écarté pour aborder. Le fond se trouvant excellent au Nord-Est, nous entrâmes au commencement de la nuit dans une petite Baie, où l'obscurité ne nous empêcha point d'appercevoir de la fumée qui s'élevoit en tourbillons. Nous jettâmes l'ancre aussi-tôt; & M. Rindekly, croyant le Vaisseau sans péril dans un lieu si paisible, ne se fia qu'à lui-même du soin de prendre les premières informations. La Lune, qui commença bien-tôt à paroître, lui fit remarquer plus distinctement que la fumée sortoit de quelques cabanes. Il se mit dans la Chaloupe avec huit de nos gens. Ayant gagné le rivage, il se trouva éloigné, d'environ deux milles, des cabanes qu'il avoit apperçues. Il fit ce chemin avec le même courage. C'étoit une petite Habitation de Mulâtres, qui parloient presque tous la Langue Espagnole. Il en fut reçu avec hnmanité; & sans leur expliquer ses desseins, il parla de son arrivée comme si le mauvais état de notre Vaisseau l'eût forcé de s'arrêter au premier lieu qui s'étoit offert.

Il revint fort content de la douceur des Mulâtres. Il avoit appris d'eux que les Vaisseaux Espagnols étoient partis de l'Isle depuis six semaines, mal satisfaits de la pêche de cette année; mais loin d'être refroidi par le peu d'avantage qu'ils en avoient tiré, il en conclut, au contraire, que ce qui n'étoit pas tombé entre leurs mains devoit être resté dans l'Isle, & ce n'étoit pas sans fondement qu'il formoit cette conjecture. Il sçavoit par d'autres informations, que les Mulâtres & les Nègres qu'ils employoient à la pêche, ne se trouvant point assez payés ou récompensés de leurs peines, commençoient à prendre l'usage de leur dérober les plus belles Perles, & qu'ils se trouvoient mieux de les donner aux Hollandois, qui venoient furtivement de Curassos, & même de Surinam. Dès la pointe du jour nous vîmes arriver cinq ou six Barques, que nous ne fîmes pas difficulté de laisser approcher. Nous reçûmes à bord plusieurs Mulâtres, ausquels nous rendîmes fort avantageusement les honnêtetés qu'ils avoient faites au Capitaine. Ils n'attendirent point qu'on leur parlât de Perles, pour nous en faire voir de fort belles. M. Rindekly, sans marquer trop d'empressement, leur offrit quelques Bonnets & quelques Camisoles qu'ils accepterent avec beaucoup de joie. En effet, ces misérables manquoient de tout, & se croyoient fort heureux de recevoir des presens utiles, eux que les Espagnols font travailler avec une dureté surprenante, sans autre fruit qu'une mauvaise nourriture. Cette première visite nous valut quinze grosses Perles, qui ne nous coûterent pas deux pistoles en marchandise. Mais, sur ce qu'ils nous assurerent eux-mêmes que nous n'aurions pas de peine à nous en procurer un grand nombre, nous leur fîmes voir nos provisions de liqueurs fortes, & toutes nos autres denrées, en les leur proposant comme un prix que nous distribuerions libéralement à ceux de qui nous recevrions les plus grands services.

J'étois d'avis d'attendre à bord ce que produiroient nos promesses; mais l'ardeur de l'Équipage, & celle de M. Rindekly même, ne put se moderer à la vûe d'une si belle carriere. La moitié de nos gens quitterent le Vaisseau, dans la résolution, non-seulement de chercher d'autres Habitations, mais d'aller jusqu'à Makanas, qui en est une plus considérable à quelques lieues de la Mer. Le bruit de notre débarquement y arriva plûtôt qu'eux. Tout ce qu'il y avoit de Mulâtres & d'Amériquains, à qui il étoit resté des Perles, vinrent au bord du rivage, où je ne doutai point, en les voyant, du motif qui les amenoit. Je fis un négoce si avantageux, dans l'absence de M. Rindekly, qu'il fut surpris du trésor qu'il trouva dans une grande caisse à son retour. Il avoit beaucoup moins réüssi par la peine qu'il s'étoit donnée de parcourir une longue étendue de Côtes. La Marguerite n'est point une petite Isle. On ne lui donne pas moins de trente-cinq lieues de tour; & si toutes ses parties ressemblent à celle dont nous avions la vûe, elles doivent être fort agréables. Elle n'est séparée de la nouvelle Andalousie que par un détroit de huit ou neuf lieues. L'Isle est riche en fruits & en pâturages, ce qui fournit aux Habitans de quoi se nourrir avec abondance; mais manquant d'industrie & de commerce, par la faute des Espagnols, qui dans l'immense étenduë de Païs dont ils sont les Maîtres, ne cherchent que l'or & l'argent, & les pierres précieuses; à peine les Insulaires les plus aisés ont-ils de quoi se mettre à couvert de l'injure des saisons. Ils ont si peu d'eau douce, qu'ils sont obligés de la tirer du continent par des Barques qui vont & reviennent continuellement.

Les Espagnols, n'étant pas toujours assez forts pour contraindre les Naturels à leur pêcher des Perles, amenent souvent avec eux des Esclaves Nègres qu'ils employent à cet exercice. Mais ces malheureux, qui sont obligés de plonger jusques sous les rochers pour en arracher les huîtres, & qui ignorent ordinairement la manière de se défendre des Monstres marins, périssent en grand nombre, soit qu'ils soient étouffés par l'eau, ou dévorés par les Requins. Aussi la pêche la plus abondante se fait-elle dans l'absence des Espagnols, par les Amériquains du Païs, qui sçavent mieux se garantir des périls de la Mer. Mais s'ils ne sont pressés par un extrême besoin, ils cachent à l'arrivée de ces rigoureux Maîtres des richesses qui ne leur procurent pas les biens qui leur sont les plus nécessaires. Nous remarquâmes qu'ils avoient beaucoup plus d'inclination à trafiquer avec nous qu'avec les Hollandois, parce qu'ils conservent le souvenir d'une ancienne descente de quelques Vaisseaux de Hollande, qui pillerent l'Isle avec toutes sortes de désordres & de cruautés. Ils sont exposés d'ailleurs aux ravages des Filibustiers, qui viennent souvent troubler leur pêche, & qui leur ravissent cruellement le fruit de leur travail. Mais le soin qu'ils ont de cacher ce qui est déja recueilli, fait qu'ils ne perdent gueres que les Perles qu'ils pêchent actuellement.

Enfin, si nous épuisâmes une grande parti de nos provisions, nous les crûmes réparées au centuple par trois grandes caisses des plus belles Perles du monde que nous recueillîmes en moins de quinze jours. Nous ne nous serions point lassés si-tôt d'une si heureuse entreprise, si nous n'avions appris, par les Barques qui apportent de l'eau du Continent, que les Espagnols étoient avertis de notre expédition, & qu'ils pensoient à nous faire repentir de notre hardiesse.

M. Rindekly jugea que dans la crainte d'être poursuivis par les Gardes-Côtes, nous n'avions point d'autre route à prendre que celle de la Barbade. Outre la Commission du Gouverneur de la Jamaïque, il avoit eu soin de prendre des Lettres de recommandation à Port-Royal, pour quelques riches Négocians de la Barbade, & même pour l'Isle Françoise de la Martinique, qui en est fort voisine. Il se proposoit de mettre nos richesses en dépôt dans l'une ou l'autre de ces deux Iles, & d'y renouveller nos provisions. Nous quittâmes la Marguerite dès la nuit suivante; & prenant entre l'Isle de la Trinida & celle de Tabago, nous arrivâmes heureusement, en moins de vingt-quatre heures, à l'entrée de la Baye de Carlille, au fond de laquelle Bridgetown est située.

Cette Ville, qui est la Capitale de la Barbade, a porté autrefois le nom de Saint-Michel. Elle est au 12e degré 55 minutes de latitude, comme on a pris soin de le marquer en gros caracteres sur la première Maison du Port. Les vapeurs, qui semblent la couvrir continuellement dans une situation fort basse & fort marécageuse, nous empêcherent de l'appercevoir en entrant dans la Baye; mais ces nuages se dissiperent à mesure que nous en approchions. Nous n'y trouvâmes rien de désagréable que les marais & les terres mortes dont elle est environnée. Elle contient environ douze cens Maisons, toutes bâties de pierres. Les rues sont larges, les édifices fort élevés, & les loyers aussi chers que dans les quartiers les plus frequentés de Londres. La principale Église ne le cede point en grandeur à nos plus vastes Cathédrales. Le clocher en est beau & contient sept cloches: dont l'orgue & l'horloge sont deux pièces fort estimées.

Les Forts qui défendent l'accès de la Ville sont construits avec tant d'habileté que s'ils étoient aussi-bien munis qu'ils doivent l'être, ils n'auroient rien à redouter des plus puissantes attaques. Le premier qui est à l'Ouest, & qui se nomme James-Fort, est monté actuellement de dix-huit pièces de canon. Mylord Grey, qui a été Gouverneur de l'Isle, y a fait bâtir une Salle pour le Conseil qui est d'une beauté extraordinaire. À la pointe d'une langue de terre qui s'avance dans la mer, est un autre Fort, nommé Willonghby, qui contient douze pièces de canon. La Côte de la Baye de Carlille, depuis le Fort de Willonghby jusqu'à celui de Needham, est défenduë par trois batteries; & le Fort de Needham a vingt pièces de canon. Au-dessus, & plus avant dans les terres, le Chevalier Bevill Granvill a commencé une Citadelle, qu'on nomme, à l'honneur de la Reine Anne, le Fort-Saint-Anne. Ce sera la plus forte place de l'Isle, mais elle ne coûtera pas moins de trente mille livres sterlings. Le Conseil de la Barbade se laissa entraîner dans cette dépense, sur l'avis que M. d'Herbeville faisoit de grands préparatifs à la Martinique pour nous venir attaquer. Il y pensoit effectivement, mais ayant été détourné de cette entreprise par les difficultés, il alla porter l'orage à Saint-Christophe, & particuliérement à Nevis, qu'il ruina tout-à-fait. À l'Est de Bridgetown, est un cinquiéme Fort muni de douze canons. Toutes ces fortifications rendent la Ville si sure & si tranquille, qu'elle est devenue la plus riche des Antilles. Les Marchands n'y craignent aucun danger. Aussi leurs magasins & leurs boutiques sont-ils aussi richement fournis qu'à Londres. On trouve à Bridgetown des Auberges, des cabarets, des lieux d'amusement comme dans les plus grandes Villes de l'Europe. On y a établi un Bureau de Poste pour les lettres, & toutes les semaines il en part un Pacquebot, qui les porte en terre ferme pour être distribuées dans toutes les parties des Indes Occidentales.

La Baye de Carlille, au fond de laquelle est Bridgetown, a plus de fond & de largeur qu'il n'en faudroit pour contenir cinq cens Vaisseaux. Il y avoit un Mole, qui s'étendoit depuis James-fort jusqu'à la Mer, mais il fut ruiné par un horrible tempête en 1694. On peut juger de la force & de la grandeur de Bridgetown par le nombre de sa Milice. On y compte douze cens hommes de guerre, qui portent le nom de Regiment Royal, ou de Regiment des Gardes à pied. C'est dans cette Ville que le Gouverneur, le Conseil, la Chancellerie, & toutes les Cours d'affaires ont leur Siège. En un mot, si le lieu de sa situation étoit aussi sain, qu'il est fort & commode, elle pourroit passer pour la meilleure de nos Places en Amérique, comme elle en est la plus riche. À l'est de la Ville est un Magasin à poudre, bâti de pierre, avec une forte garde.

J'ai commencé par faire la description de ce qui se présente à la première vûë. Le Gouverneur, à qui nous fîmes notre visite au moment de notre arrivée, nous traita moins comme des Marchands que comme des Députés du Gouverneur de la Jamaïque. M. Rindekly, en lui montrant sa Commission, affecta de lui rendre compte de notre voyage à la Havana, & feignit de n'avoir pris par la Barbade que pour s'informer s'il n'y avoit pas quelques nouveaux sujets de plaintes contre les Espagnols, avant que de nous rendre à Carthagène, & dans leurs autres Ports. Nous apprîmes, dans cette première Audience, qu'il étoit arrivé, huit jours auparavant sur les Côtes de l'Isle, un accident fort tragique. On y avoit trouvé une Barque sans Matelots, & sans aucun autre guide, quoiqu'elle eût une petite voile tenduë, dans laquelle étoient les corps de huit hommes à qui l'on avoit coupé la tête. Ces cadavres étoient nuds, & ne portoient aucune marque à laquelle on pût distinguer de quelle Nation ils étoient. Cependant la forme de la Barque, & la couleur de la chair, qui étoit plus brune que nos Anglois ne l'ont naturellement, avoient fait conjecturer que ce devoit être des Espagnols. Il restoit à sçavoir si cette boucherie étoit l'effet de quelque vengeance des Habitans de l'Isle, ou si elle venoit des Espagnols mêmes, qui pouvoient avoir abandonné la Barque aux flots après avoir massacré huit de leurs propres gens. Toutes les recherches qui s'étoient faites par l'ordre du Gouverneur n'avoient encore pû rien éclaircir.

M. Rindekly, ne pouvant esperer de la discretion de notre équipage, que l'histoire de nos Perles demeurât cachée, prit le parti de confesser au Gouverneur l'obligation que nous avions au vent de nous avoir jetté dans la Marguerite. Cet aveu, qu'il ne put s'empêcher de faire en riant, laissa voir assez que nous n'y avions point été conduits par le seul hazard. Mais on étoit avec les Espagnols dans des termes qui pouvoient faire passer ces entreprises pour de justes represailles. Ils avoient pris recemment cinq grosses Barques, parties d'une autre Baye de la Barbade, & chargées pour la Jamaïque, sans autre prétexte que de les avoir trouvées un peu trop à gauche de leur route, quoique la force du vent fût une juste excuse. Nous en concluions que puisqu'ils abusoient du vent pour nous piller mal-à-propos, il nous étoit permis d'employer, dans l'occasion, les mêmes prétextes pour nous dédommager de toutes ces pertes.

Comme notre unique affaire a Bridgetown étoit de renouveller nos provisions, & de mettre nos richesses en sureté, je laissai ce soin à M. Rindekly, pour observer particuliérement les proprietés d'un Pays dont nos Marchands s'étoient moins occupés jusqu'alors à nous faire des relations qu'à tirer de solides avantages. Je visitai dès le lendemain, avec M. Ogle, un des Négocians à qui nous étions recommandés, la nouvelle Maison qui a été bâtie à un mille de la Ville pour la résidence du Gouverneur, & qui se nomme Pilgrim, du nom de celui qui a vendu le fond. Elle est située à l'Est. C'est un Édifice qui feroit honneur à nos plus riches & nos plus fastueux Seigneurs en Europe. Du côté du Midi, à un mille & demi de Bridgetown, est un autre Maison, nommée Fontabel, qui servoit auparavant au même usage, & dont l'Isle fait encore la rente au proprietaire.

Depuis la Ville jusqu'à Fontabel, on a tiré au long de la Côte une ligne, qui est fortifiée d'un parapet, & l'on a placé à Fontabel une batterie de douze pièces de canon. De Fontabel à la Plantation de Chace, est une autre ligne qui n'est pas moins défendue; & de Chace jusqu'à la Baye de Mellou, on trouve des rochers & des monts fort escarpés, qui ont fortifié naturellement l'Isle de ce côté-là. À Mellou est encore une batterie de douze canons; & delà jusqu'à Hole, qui est une fort jolie Ville, on a fait divers retranchemens qui ne sont point interrompus. Hole est à sept milles de Bridgetown, & à neuf de Saint-Georges. Elle consiste en deux ruës, l'une qui borde l'eau, & d'où l'on entre dans celle qui forme proprement la Ville. On y compte un peu plus de cent maisons. Elle est extrêmement commode pour quelques Plantations voisines, qui y chargent leurs marchandises. On lui donne indifferemment le nom de Hole & de Jamestown, à cause de sa principale Église qui est dédiée à Saint James ou Saint Jacques. Le Port est défendu par un Fort muni de 28 pièces d'artillerie; & proche de la Paroisse de Saint James, qui forme une pointe, on a placé une autre batterie de huit canons.

De Hole à Saint Thomas, vers l'Est, on compte un mille & demi, & de Saint Thomas à Speight, environ six milles. La ligne dont j'ai parlé continue de régner au long de la Côte, depuis l'Église de Hole jusqu'à la Plantation du Colonel Alen, au-dessous de laquelle est le Fort de la Reine, Queensfort, monté de douze pièces de canon. La ligne continue ensuite jusqu'à la Baye de Reid, où est encore un Fort de quatorze pièces de canon; delà elle va joindre la Plantation de Scot, qui a un fort de huit canons. Elle gagne la Plantation de Baily, qui a aussi sa batterie; ensuite celle de Benson, puis celle de Heathcot, qui est fort proche de Speight, où est un Fort de dix-huit canons.

La Ville de Speight, est à trois mille & demi de Hole, & portoit autrefois le nom de Petit-Bristol. Après Bridgetown c'est la plus considérable de l'Isle. Elle est composée de quatre ruës, dont l'une s'appelle la ruë des Juifs. Les trois autres touchent au rivage. On y compte plus de trois cens maisons. C'étoit autrefois le lieu où les Marchands de Bristol abordoient par prédilection, ce qui a servi par degrés à former la Ville. Mais Bridgetown ayant attiré tout le commerce, Hole s'affoiblit tous les jours. Outre le Fort qui touche à la Plantation de Heathcot, il y en a deux autres; l'un au milieu de la Ville, avec onze pièces de canon; l'autre, à l'extrêmité, du côté du Nord, avec vingt-huit pièces.

De Speight la ligne continue l'espace de trois milles, jusqu'à la Baye de Macock, où l'on a bâti nouvellement un Fort, & delà jusqu'à la Paroisse de Sainte-Lucie, qui s'avance environ deux milles dans les terres. De Sainte-Lucie, en tirant vers le rivage du Nord, on rencontre une fort belle campagne; mais depuis Macock, en suivant la Côte, jusqu'à la pointe de Lambert, il y a plusieurs petites Bayes, chacune fortifiée d'un Fort; & de même dans l'espace de quatre milles qu'on compte depuis la pointe de Lambert, en suivant le rivage du Nord, jusqu'à la pointe de Deeble. Delà jusqu'à la Ville d'Ostin, qui est à l'Est, l'Isle est fortifiée naturellement par une chaîne de Monts, & de Rocs, qui la rendent inaccessible. De la pointe de Conset à la pointe du Sud, cette chaîne est extrêmement haute & sans interruption. La Mer est si profonde au long de cette Côte qu'il n'y a presque point de cables qui en puisse toucher le fond, & le rivage si difficile, qu'il est impossible d'en approcher.

Dans la partie de l'Isle qu'on nomme Scotland, ou l'Ecosse, il y a aussi une chaîne de Montagnes, dont la plus élevée s'appelle le Mont Helleby. C'est le plus haut lieu de la Barbade. Du sommet, on voit de tous côtés la mer autour de soi; & du pied des mêmes Monts sort la Rivière qu'on appelle aussi Scotland, qui tombe dans la Mer près du Mont Chanleky, en formant une espece de Lac vers son embouchure. Dans cette partie de l'Isle, la nature du terrein est telle que la surface s'écoule quelquefois à la profondeur d'un pied, ce qui cause un tort extrême aux Plantations.

En suivant le rivage depuis Sainte-Lucie, on trouve à cinq milles la Paroisse de Saint André, & trois milles plus loin celle de Saint Joseph, où prend sa source la Rivière de Saint Joseph, qui est la principale de l'Isle. Elle sort de la Plantation de David, & va se jetter dans la Mer au-dessous de Holder, après un cours qui n'est gueres que d'environ deux milles. Quelques-uns prétendent que les eaux de cette Rivière, & de celle de Scotland, sont quelquefois alterées par l'eau de la Mer, qui traverse le sable dans les grandes marées. Les plus éclairés assurent que c'est une erreur: Mais il est vrai que les marées couvrent souvent les pâturages & les plantations à quelque distance, ce qui rend alors le passage de ces lieux fort difficile.

Outre ces deux Rivières, on trouve presqu'à chaque Plantation des sources d'eau vive; & dans quelque endroit qu'on ouvre la terre, on est presque sur d'y rencontrer une source. De Saint-Joseph, on compte, au long de la même Côte, trois milles jusqu'à Saint-Jean. C'est dans cette Paroisse qu'est située la célebre Plantation du Colonel James Drax, qui, avec un fond de trois cens livres sterling, devint le plus riche de tous les Négocians de l'Isle. Trois milles plus loin, en tirant vers le Sud, on trouve les Paroisses de Saint-Philippe & de Saint-André. Là commence une chaîne de Montagnes qui régne depuis Valrond jusqu'au Mont de Middleton, & delà jusqu'à la Paroisse d'Harding. Cette partie de l'Isle est la derniere qui ait été habitée, à l'exception de Scotland. Trente ans après le premier établissement des Anglois, il n'y avoit encore aucune Plantation depuis la Baye de Codrington jusqu'à celle de Cottonhouse, qui est près d'Ostin. Tout étoit couvert de bois; au lieu qu'à present on trouve aussi peu de bois depuis Sainte-Lucie jusqu'à Ostin, qu'on y trouvoit alors peu de Maisons. De Saint-Philippe jusqu'à Christchurch, on compte sept milles.

La Ville d'Ostin, qui est voisine de Christchurch, a tiré son nom du premier Anglois qui s'y est établi. C'etoit un Fou, qui ne laissa point d'y amasser des richesses considérables, & dont le nom a prévalu sur celui de Charles Town, qu'on a voulu donner au même lieu. La Baye de cette Ville est flanquée de deux bons Forts, l'un vers la Mer, l'autre du côté de la Terre. La communication est libre entre les deux par le moyen d'une longue Plateforme. Le premier, qui est au Nord de la Ville, contient quarante pièces de canon; l'autre n'en a que seize ou dix-huit, mais ils défendent admirablement la Place. Elle est de la grandeur de Hole, & bâtie presque de même. On ne compte delà que six milles jusqu'à Bridgetown. Little Island, ou la petite Isle, en est éloignée d'un mille & demi. C'est-là que sont les fameux jardins de M. Pierce, où l'on voit des allées admirables d'Orangers & de Citroniers, des Bosquets de toutes sortes d'arbres les plus délicieux, des ouvrages d'eaux, avec une prodigieuse quantité de fruits & de fleurs.

Après avoir fait presque entierement le tour de l'Isle, où je ne manquai point d'observer plusieurs autres Bayes, telles qu'au Nord, River-Bay, Teut-Bay, Baker'sbay; à l'Est, Skullbay, Foul-Bay, Mill's-Bay, Long-Bay, Women's-Bay; au Sud-Ouest, entre la pointe de Deeble, & celle d'Ostin, Sixmen's-Bay; & du côté le plus Occidental de l'Isle, Cliff's-Bay; sans compter plusieurs autres petites Bayes, qui sont sans noms, ou qui portent celui du Chef de la Plantation voisine; j'observai aussi plusieurs torrens, qu'on honore du nom de Rivières, tels que celui de Hockletoncliff, dans la Paroisse de Saint-Joseph, qui se jette dans la Mer à un mille de la Rivière de ce dernier nom; le torrent de Hatches, dans la Paroisse de Saint-Jean, & celui de la Paroisse Saint-Philippe, qui se perd avant que d'arriver à la Mer; on trouve aussi de côté & d'autre des mares ou des étangs, qui ont été ouverts pour la commodité de l'eau. Entre Bridgetown & Fontabel, est un ruisseau qu'on appelle la Rivière Indienne, Indian River, qui roule assez d'eau pour aller jusqu'à la Mer.

La ligne, qui environne l'Isle presqu'entiere, consiste dans un fossé & un parapet de sable, haut de dix pieds, devant lequel est une forte haye d'épines, dont les pointes sont capables de faire des blessures dangereuses.

Une rareté particuliere à cette Isle, c'est le nombre extraordinaire de vastes caves qu'on y trouve de tous côtés. Il y en a de plusieurs milles de longueur, & dans lesquelles il coule souvent un ruisseau. Les Nègres s'y cachent lorsqu'ils ont quelque chose à redouter de la colere de leurs Maîtres. On prétend qu'elles servoient de retraite aux Caraïbes, lorsqu'ils possedoient ce Pays; mais il est incertain s'ils l'ont jamais possedé.

Il y a peu d'édifices publics dans l'Isle de la Barbade. Les Négocians ont apporté, jusqu'à present, moins de soins à l'embellissement de leur demeure, qu'à l'augmentation de leurs richesses. Il n'y a que les Églises, la Maison du Gouverneur, & la Salle du Conseil qui soient bâties réguliérement. Les Maisons y sont extrêmement basses, & c'est apparemment la crainte d'un nouvel ouragan, tel que celui de 1667, par lequel tous les Édifices furent abbattus, qui empêche qu'on ne leur donne plus d'élévation. On n'y voit point de tapisseries, quoique l'humidité de l'air rende les appartemens fort mal sains; mais la même raison fait appréhender que les tapisseries ne fussent exposées trop-tôt à la pourriture. Cependant on trouve par-tout, sinon de l'élégance, du moins de la propreté & de la commodité.

On peut s'imaginer que le terroir de la Barbade est un des plus fertiles de l'Univers, puisque dès les premiers essais qu'on en a faits pour les cannes de sucre, il a rendu annuellement une moisson prodigieuse. Quoiqu'il ait aujourd'hui moins de fécondité, ce qui n'est pas surprenant après qu'on en a tiré tant de richesses, il ne laisse pas, avec un peu de culture, de produire encore des trésors si considérables qu'on a peine à se le persuader quand on ne connoît point le commerce de cette Isle. Chaque acre de terre, l'un portant l'autre, rend tous les ans à l'Angleterre 10 Schellings, qui font près de douze livres de France, sans y comprendre le profit du Plantateur, & l'entretien de plusieurs milliers de personnes qui vivent de ce commerce à la Barbade & à Londres. Enfin l'on ne connoît point de terre plus féconde. Les quartiers mêmes qui le sont le moins, tels que celui de Bridgetown, qui est fort sablonneux, rapportent abondamment pendant toute l'année. Les arbres & les campagnes y sont toujours couverts de verdure. On y voit constamment des fleurs & des fruits, c'est-à-dire, tous les agrémens, & toutes les promesses du Printemps, avec l'utile maturité de l'automne. Les Habitans y sont occupés sans cesse à semer ou à planter; mais sur-tout au mois de Mai & de Novembre, qui sont les saisons où l'on confie à la terre le bled des Indes, les patates, & toutes sortes de légumes.

On ne distinguoit d'abord aucune saison particuliere pour les cannes de sucre, parce que toutes les saisons étoient également favorables. Mais depuis qu'on s'est apperçû de quelque épuisement de la terre, qui a fait prendre le parti de la cultiver réguliérement, la saison pour planter les cannes de sucre est entre le mois d'Août & celui de Janvier.

Le sucre est la principale production de la Barbade. Les autres sont l'indigo, le cotton, le gingembre, & plusieurs sortes de bois, de plantes, de fruits, & de légumes, dont on trouve la description dans plusieurs Livres. Rien n'égale la beauté des jardins, dès qu'on donne le moindre soin à leur culture. Toutes les peintures qu'on fait des Champs Élisées n'approche point de ce spectacle. On trouve aussi dans l'Isle toutes les especes d'animaux que nous avons en Europe, avec plusieurs autres, tant de mer que de terre, qui sont inconnus dans d'autres lieux, & dont on trouve les noms & les proprietés dans M. Ligon, & dans le Docteur Stubs.

Une remarque à l'avantage de la Barbade, c'est que la plûpart des Chefs de Plantations sont des gens de qualité; ce qui lui donne une sorte de supériorité sur toutes les autres Colonies de l'Amérique, où l'on sçait que les premiers Habitans ont été presque tous des gens sans nom & sans aveu. Il est assez surprenant qu'il s'y trouve un Paléologue, descendu, suivant les prétentions de sa famille, des anciens Empereurs du même nom. C'est apparemment pour soutenir ces idées de Noblesse, que les Rois d'Angleterre créent souvent Chevaliers Baronets les plus riches Négocians de la Barbade. Il y en eut treize de créés tout-d'un-coup en 1661.

L'excellence du Pays y attira tant de monde dès l'origine de notre établissement, que vingt ans après, la milice y étoit plus nombreuse qu'elle ne l'est aujourd'hui à la Virginie, qui a cinquante fois plus d'étendue. On y comptoit alors onze mille hommes, tant d'Infanterie que de Cavalerie. Ce nombre se trouva si considérablement augmenté en 1676, sous le Gouvernement du Chevalier Jonathas Atkins, qu'on y en comptoit vingt mille, & cinquante mille habitans venus d'Europe, ou descendus de familles Européennes, avec quatre-vingt mille Nègres; ce qui faisoit en tout plus de cent cinquante mille âmes, dans une Isle qui n'est gueres plus grande que celle de Wight. Nous n'avons point de Provinces en Angleterre qui soient si peuplées. L'Angleterre contient quatre cent fois plus de terrein que la Barbade, & devroit avoir par conséquent cinquante millions d'habitans en proportionnant sur cette régle le nombre à l'étendue; tandis que, suivant tous les calculs, elle n'en a pas sept millions.

Cependant cette quantité de monde est fort diminuée à la Barbade depuis la retraite de plusieurs riches Négocians qui sont venus joüir de leur fortune en Europe, & par une funeste maladie qui fut apportée dans l'Isle en 1691. Il y est mort tant de Maîtres & d'Esclaves, qu'on n'y compte plus que sept mille hommes de milice, vingt-cinq mille habitans Anglois, & soixante ou soixante-dix mille Nègres. On distingue les Habitans en trois ordres: les Maîtres, qui sont, ou Anglois, ou Écossois, ou Irlandois, avec un petit nombre de Hollandois, de François, & de Juifs Portugais; les Domestiques blancs, & les Esclaves. Il y a des Domestiques blancs de deux sortes: ceux qui s'engagent volontairement en Europe, pour aller servir à la Barbade l'espace de quatre ans ou davantage; & ceux qui sont transportés en punition de quelque crime. Les honnêtes gens de l'Isle méprisoient autrefois ceux-ci jusqu'à refuser de s'en servir; mais les ravages de la maladie, & ceux de la guerre, les ont forcés d'employer tout ce qui se presente. À l'égard des autres, la plûpart sont de pauvres gens, que la misere, ou quelque sujet de chagrin a chassés de leur Patrie, & qui, après avoir rempli l'engagement de leur servitude, trouvent quelquefois le moyen de former une bonne Plantation qui les enrichit.

Les Maîtres vivent dans leurs Plantations comme autant de petits Souverains. Ils ont leurs domestiques pour le service de leur maison, & pour l'ouvrage de la campagne. Leur table est bien servie, leur suite nombreuse, leurs carosses, & leurs livrées beaucoup plus magnifiques que les équipages de Londres. Outre le train de terre, les plus riches ont des Barques fort ornées sur lesquelles ils se plaisent à faire le tour de l'Isle. Les Dames y sont vêtuës avec autant de goût, & de propreté que de magnificence. Leurs societés ne sont pas moins agréables que celles de Londres, ou du moins l'emportent beaucoup sur celles des plus honnêtes gens de nos Provinces. La générosité, la politesse, l'hospitalité, régnent dans toutes les parties de l'Isle. Leur nourriture commune est la même qu'en Angleterre; mais rien n'est comparable à la beauté de leurs desserts, qui sont composés de mille choses délicieuses que l'Isle produit en abondance. Cependant ils sont obligés de tirer leur farine, leurs vins, & presque toutes leurs liqueurs, de l'Europe. Un Domestique blanc s'achete vingt livres sterling, ou plus s'il sçait quelque métier; une femme dix livres, lorsqu'elle est jolie. Ils redeviennent libres lorsque le tems de leur service est expiré. La condition des Esclaves Nègres est fort misérable, parce que leur servitude dure toute leur vie. Ils coutent ordinairement trente ou quarante livres sterling; mais il s'en trouve de si habiles qu'on ne fait pas difficulté d'en donner jusqu'à deux ou trois cens livres sterling.

On les achete par lots sur les Navires qui les apportent de Guinée. Les Maîtres leur laissent la liberté de prendre deux ou trois femmes, dans l'espérance d'une plus grande multiplication; mais j'ai remarqué au contraire que l'excès du plaisir les énerve. Les femmes sont fidelles à celui qui passe pour leur mari, & l'adultere est regardé entr'eux comme un grand crime. Il y en a peu qui marquent du penchant pour le Christianisme. On ne leur impose là-dessus aucune loi; mais il est faux qu'on s'oppose à leur conversion. Ce changement n'en apporteroit point à leur état, & ne diminuëroit pas l'empire absolu que leurs Maîtres ont sur eux. La plûpart sont perfides & dissimulés; leur nombre, qui est au moins de trois pour un blanc, les rend si dangereux, qu'on est obligé, pour les tenir dans la soumission, de les traiter avec beaucoup de rigueur. D'ailleurs, la paresse & l'imprudence sont deux autres vices dont on en trouve très-peu d'exempts. Il est arrivé mille fois qu'un Nègre a ruiné la Plantation de son Maître par le feu, sans qu'on ait pû découvrir si c'étoit négligence ou malignité. On est surpris en Europe que leur multitude ne les encourage pas plus souvent à la révolte. Nos Anglois, à qui j'ai marqué le même étonnement, m'ont répondu que la plûpart étant de différentes Régions d'Afrique, vivent non-seulement sans le moindre commerce les uns avec les autres, mais avec une haine mutuelle, qui va jusqu'à les empêcher de se rendre certains services dont l'occasion se présente continuellement, & qui pourroient les soulager dans leur misere. D'ailleurs, on les entretient dans une si furieuse crainte des armes à feu, qu'à peine osent-ils lever les yeux sur un fusil. Lorsque les Troupes font l'exercice ou passent en revûë, on voit tous les Nègres tremblans comme s'ils croioient toucher à la derniere heure de leur vie. Ils sont tous Idolâtres, & l'on prétend que c'est le Diable qu'ils adorent. Mais un Maître ne s'attache guéres à pénétrer quelle est la Religion de ses Esclaves. Les Nègres Créoles sont moins grossiers. Les enfans des Afriquains perdent aussi quelque chose de la férocité de leurs peres.

Le Docteur Towns prétend que le sang des Nègres est aussi noir que leur peau. Il a vû, dit-il, tirer du sang à vingt au moins de ces malheureux, soit dans la santé ou la maladie, & la superficie en étoit aussi noire que le paroît notre sang lorsqu'on l'a conservé pendant quelques jours dans un bassin. Il en conclut que la noirceur est une qualité qui leur est absolument naturelle, & qui ne leur est pas communiquée par l'ardeur du Soleil; d'autan-plus, ajoute-t'il, que les autres créatures qui vivent sous le même climat ont le sang aussi vermeil que nous l'avons en Angleterre.

Mais avec quelque habileté que le Docteur ait communiqué cette prétendue découverte à la Société Royale, j'ai sçu de plusieurs honnêtes gens de la Barbade, ce qu'il ne m'étoit pas venu à l'esprit d'éclaircir dans mes deux voyages d'Afrique: 1º. Que par des expériences continuelles, ils étoient surs que le sang des Nègres n'est pas différent du nôtre: 2º. Qu'il est même arrivé plus d'une fois que par divers accidens un Nègre est devenu presque aussi blanc que nous. On me raconta l'exemple récent d'un Esclave du Colonel Titcomb, qui s'étoit tellement brûlé dans une chaudiere de sucre, qu'il s'étoit élevé dans toutes les parties de son corps une multitude infinie de pustules blanches. À mesure qu'il se rétablit, sa peau acquit une parfaite blancheur, & devint si tendre qu'elle étoit blessée de l'ardeur ordinaire du Soleil; de sorte que, par un sentiment d'humanité, son Maître le fit revêtir d'habits comme un domestique blanc. Les Médecins de Bridgetown, qui ont fait la dissection de plusieurs Nègres, m'ont assuré aussi qu'il n'y avoit aucune différence entre les parties intérieures de leur corps, & celles des Habitans de l'Europe.

Un Chef de Plantation a sa demeure au milieu de ses Nègres; c'est-à-dire, qu'étant logé avec toutes les commodités possibles, pour lui & pour tous les domestiques qui le servent dans sa maison; il est environné, à quelque distance, des huttes de ses Esclaves, qui forment de petits Villages dont il est le souverain Maître. Leur nourriture est fort misérable, elle consiste en légumes & en fruits, que leurs femmes cultivent, avec quelques morceaux de porc salé qu'on leur accorde deux ou trois fois la semaine. Lorsqu'il meurt quelques bestiaux de maladie, ils se jettent sur cette proie, que les domestiques blancs dédaignent, & rien ne peut representer l'avidité avec laquelle ils s'en remplissent l'estomac.

Les amusemens des Nègres consistent à danser le Dimanche au son de deux instrumens qui forment une mélodie fort bizarre, ou à lutter, les hommes pêle-mêle avec les femmes. Les Anglois n'ont guéres d'autres plaisirs que celui de la table & des cartes, ou des autres jeux de hazard. Il reste dans le bois quelques animaux sauvages; mais en général le Pays n'est pas propre à la chasse. Les bals sont fort en usage entre les jeunes gens, tandis que ceux d'un âge plus avancé employent une partie du jour à boire. Le vin de Madère, quoique trop chaud peut-être pour un climat qui l'est beaucoup aussi, fait leurs plus cheres délices; & ce n'est point une chose rare pour un homme en bonne santé, que d'en boire chaque jour cinq ou six bouteilles. Ils en previennent les mauvais effets en se procurant des sueurs abondantes. Une proprieté du vin de Madère, du moins à la Barbade, est de ne pouvoir se conserver dans une cave fraîche. Les vins de France & du Rhin y perdent leur force, quelque moyen qu'on employe pour les soutenir, & celui de Canarie n'y est point estimé.

Il est venu quelquefois à la Barbade des Troupes de Comédiens de Londres, qui n'ont point eu sujet de se repentir du voyage. Nous trouvâmes à Bridgetown des Marionetes nouvellement arrivées, & nous admirâmes l'ardeur des plus honnêtes gens à se procurer tous les jours la vûe d'un spectacle si puérile. La Salle des representations étoit mieux ornée que celles des plus célebres assemblées d'Angleterre, & le prix fort supérieur à celui des Théâtres de Londres.

Parmi toutes ces observations, je me gardai bien de négliger celles qui pouvoient m'apporter de nouvelles lumiéres pour le commerce. Quoique le sucre fasse le principal fond des richesses de l'Isle, il y a fait naître tant d'autres moyens de s'enrichir, que ce ne sont pas aujourd'hui les Chefs des Plantations qui passent pour les plus opulens. Si l'on considere combien de gens sont employés dans ce petit coin du monde, on ne sera pas surpris que les seules nécessités des Habitans forment une carriere fort vaste pour toutes sortes de Négoces. Il ne partoit point autrefois, moins de quatre cens Vaisseaux de la Barbade, richement chargés pour Londres; d'où l'on peut inferer quelle prodigieuse quantité de mains étoient employées à ces expéditions. La seule subsistance de tant de bouches entraînoit un commerce à la nouvelle Angleterre & à la Caroline, pour les provisions; au nouvel Yorck & à la Virginie, pour le pain, la farine, le Porc, le bled d'Inde & le tabac; en Guinée, pour les Nègres; à Madère, pour le vin; aux Terceres & à Fyall, pour le vin & l'eau-de-vie; aux Isles de May & de Curacao, pour le sel; & en Irlande, pour le bœuf & le porc. Mais depuis la grande guerre du commencement de ce siécle, ce nombre de quatre cens Vaisseaux est diminué à 250; ce qui ne laisse pas de porter plus de sucre en Europe que toutes les autres Isles n'en fournissent ensemble. Dans l'origine, les Habitans plantérent aussi du Tabac, qu'ils envoyoient en Angleterre; mais il se trouva si mauvais qu'on fut obligé d'abandonner ce commerce. Celui de l'indigo succeda; mais l'Isle en produit à present fort peu. Le gimgembre & le coton en viennent toujours avec abondance. Les Marchands de la Barbade tirent cinq pour cent pour les commissions de vente & de retour.

Malgré la chaleur du climat l'air y est si humide que le fer le plus net ne peut être exposé une nuit à l'air sans être couvert de roüille le lendemain; ce qui augmente beaucoup le commerce des instrumens de fer. Le cuivre est d'un grand usage pour la fabrique du sucre. Il est remarquable que les horloges & les montres vont rarement bien dans l'Isle; mais je suis persuadé que la faute vient des Ouvriers, ou peut-être encore plus de la négligence des Habitans, qui ne prennent pas soin assez souvent de nettoyer les ressorts. Je connois un honnête homme, qui, ayant porté à la Bardade une montre qu'il avoit déja depuis quatre ans, l'y conserva saine & réguliere pendant sept autres années, sans y avoir fait faire la moindre réparation. C'en est assez pour accuser d'erreur ceux qui attribuent le désordre de leurs montres au climat. Il n'y a point d'especes de marchandises qui ne puissent être portées à la Barbade avec la certitude d'un prompt débit, parce que tout le monde y est riche, & que l'Isle manque de la plûpart des biens de l'Europe.

Sous le régne de Charles II. la Barbade, & nos autres Isles, furent accusées de faire enlever en Angleterre de jeunes enfans, qu'on transportoit sur les Vaisseaux sans la participation de leurs parens. Le Chevalier William Hayman, fameux Marchand de Bristol, fut obligé de se défendre contre cette accusation devant la Justice, & ne parvint jamais à se justifier clairement; mais les loix ont été si severes en Angleterre & dans les Colonies, qu'elles ont fait abandonner cet odieux trafic.

Comme nous avions pris des Lettres à la Jamaïque, pour deux Anglois qui faisoient depuis quelque tems leur séjour à Sainte-Lucie, M. Rindekly me proposa de faire le voyage de cette Isle, qui n'est guéres à plus de vingt lieuës de la Barbade, & j'approuvai le motif qui le portoit à me faire cette proposition. Nos Perles, étant un trésor sur lequel nous fondions de hautes espérances, il jugea qu'il n'y avoit point de précautions trop grandes pour la sûreté d'un tel dépôt; & que sans nous défier d'aucun des Marchands pour lesquels nous avions des Lettres, la prudence nous obligeoit de mettre nos richesses en differentes mains. Il avoit choisi à Bridgetown, le Chevalier John Worsum pour notre Dépositaire, & notre Correspondant dans la suite de nos entreprises. Après lui avoit remis deux de nos trois caisses, il me chargea de porter l'autre, qui contenoit presque autant de Perles que les deux premières, à M. Rytwood, à qui nous étions recommandés dans l'Isle de Sainte-Lucie.

Notre espérance étoit, qu'à la faveur du commerce qu'il faisoit à la Martinique, dans un tems où la paix étoit bien établie entre les deux Couronnes, il trouveroit le moyen de faire passer sûrement cette partie de notre bien en Angleterre, par la route de France.

Je partis, avec quatre de nos gens, dans une espece de Pacquebot, qui fait réguliérement cette route une fois chaque semaine. Nous arrivâmes le soir du même jour, & d'assez bonne heure pour observer toute la grandeur de l'Isle, qui est longue d'environ vingt-deux milles, sur onze de largeur. Elle est coupée par quelques Montagnes; mais la plus grande partie du terroir est excellente, & fort bien arrosée par quelques Rivières, ce qui lui donne un avantage considérable sur la Barbade. L'air y est aussi plus sain; & l'on attribue cette difference aux vents d'Est, qui tempere d'autant plus les ardeurs du climat, que l'Isle a moins de largeur, & que les Montagnes n'y sont pas fort élevées. Elle est remplie de grands arbres, qui fournissent d'excellent bois pour les édifices, & pour les moulins à vent; avantage dont la Barbade se ressent. Entre plusieurs bons Ports, on estime beaucoup celui qui porte le nom de Little Carenage, où nos Anglois ont pensé long-tems à se fortifier.

Mais la France & l'Angleterre ayant fait inutilement diverses tentatives pour se mettre en possession de Sainte-Lucie, on en étoit revenu à l'ancienne convention, qui étoit d'user librement des avantages de l'Ile, sans aucune préférence entre les deux Nations. M. Rytwood y avoit jetté comme au hazard les fondemens d'une habitation; & ne pensant point à troubler les François, qui avoient formé la même entreprise dans plusieurs autres quartiers, il n'étoit point interrompu dans la sienne. Il nous dit que de quelque manière que les affaires pussent tourner, il avoit déjà tiré assez de profit de son travail pour ne pas regretter ses premiers frais, ni même la perte de ce qu'il employoit actuellement à le continuer. Il ne me fit pas pénetrer dans le fond de son commerce; mais en considerant le petit nombre de ses Ouvriers, le peu d'espace qu'il avoit défriché, & surtout l'etroite liaison qu'il avoit avec diverses François de l'Ile, & même de la Martinique; je n'eûs pas de peine à juger que ses principales affaires étoient secrettes, & qu'il tiroit adroitement parti du voisinage des deux Nations.

Il nous reçut avec beaucoup de caresses. Entre diverses recits de ses voïages il nous en fit un fort étendu de la fameuse navigation du Duc & de la Duchesse, deux Vaisseaux de Bristol, qui firent le tour du monde dans le cours des années 1708, 1709, 1710 & 1711. Il étoit Contremaître du Duc. Mais la relation de cette grande entreprise ayant été publiée à Londres en 1712, par le Capitaine Édouard Cooke, je n'en donnerai place ici qu'à ce qui peut eclaircir un fait assez interessant, dont on a négligé les circonstances dans le premier volume. Le Capitaine Cooke parle d'un William Selkirk, qui ayant été abandonné dans l'Ile de Fernandez y passa quatre ans & quatre mois sans aucune societé humaine. M. Rytwood nous apprit d'abord que ce malheureux solitaire se nommoit Selcrag, ce qu'il nous prouva aussi-tôt par la lecture même de son Journal, où il avoit eu soin de lui faire signer de sa propre main la vérité de son avanture; ensuite il nous lut ce qu'il me permit de transcrire dans le peu de tems que nous passâmes à Sainte Lucie.

»Le Duc & la Duchesse s'étant approchés de l'Ile de Fernandez, qui passoit alors pour deserte, depuis que les Habitans Espagnols avoient trouvé plus d'avantage à se retirer au continent; quelques gens de l'Équipage découvrirent sur la côte un homme qui faisoit voltiger une sorte de Pavillon blanc. On depêcha aussi-tôt l'Esquif du Duc, & j'en pris moi-même la conduite. À mesure que nous approchâmes du rivage, nous entendîmes clairement que l'Étranger imploroit notre secours en langue Anglose. Je lui criai de me montrer un endroit où nous pussions aborder sans peril. Il me donna de fort bonnes explications; & tandis, que nous remontions à force de rames vers le lieu qu'il m'avoit marqué, nous le vîmes courir au long de la côte avec autant de vitesse que l'animal le plus leger. Lorsque nous eûmes pris terre, il nous embrassa tous successivement avec des transports de joie, qui lui ôterent pendant quelque tems le pouvoir de parler. Enfin s'étant assuré par ma promesse que nous le prendrions à bord, il nous offrit de nous conduire à son habitation. Le chemin, n'en étoit pas long, mais il me parut fort difficile. Cependant le désir de voir un spectacle si extraordinaire, me fit hazarder l'entreprise avec deux de mes Matelots. Il fallut grimper sur plusieurs Rochers escarpés, pour arriver par cette voie sur un terrain fort agréable, couvert de verdure & planté de plusieurs arbres. Il y avoit deux petites cabanes, composées de terre & de branches, dont l'une servoit de logement à Selcrag & l'autre de cuisine: l'ameublement étoit conforme à la nature de l'édifice. Il consistoit en plusieurs peaux de chevres ou de boucs, étendues au long des murs, & sur des pierres assez unies qui servoient de planches. Une marmite de fer, une broche à rotir, & un grand couteau composoient tout le reste des meubles. À quelques pas de l'habitation étoit un petit troupeau de chevres que Selcrag avoit trouvé le moyen de prendre toutes jeunes, & qu'il avoit apprivoisées. Il en tua, sur le champ, une des plus grasses, dont il nous fit rotir les meilleurs parties; & pour des gens qui étoient depuis plus de trois mois en mer, ce repas grossier fut un festin delicieux. Nous le pressâmes de quitter promptement son désert, pour dissiper l'inquietude où l'on pouvoit être de notre rétardement. Il nous suivit volontiers: nous emportâmes une partie de ses chevres dans la Chaloupe.

»L'explication qu'il nous donna de son avanture se réduisit aux circonstances suivantes. Il étoit Matelot de la Frégate les Cinq-ports, qui avoit touché à l'Ile de Fernandez il y avoit quatre ans & quatre mois. Une querelle sanglante qu'il avoit euë avec un de ses compagnons lui avoit fait prendre le parti de s'échapper, pour se mettre à couvert du châtiment. Dans l'incertitude des ressources nécessaires à la vie, il s'étoit muni du petit nombre d'instrumens que nous lui avions trouvés, & toute son étude avoit été de se cacher jusqu'au départ de son Vaisseau. Se trouvant seul dans un lieu où les anciens Espagnols n'avoient laissé aucune trace de culture, il avoit été forcé dabord de vivre de coquillages & des autres poissons qu'il pouvoit prendre sur le rivage. Mais ensuite il avoit cherché les moyens de mettre un peu plus de varieté dans ses alimens. L'Ile ne manquoit pas de chevres; la difficulté étoit de les prendre, au milieu des Rocs & des Montagnes, où les blessures qu'il leur faisoit quelquefois à coups de pierres, ne les empechoient pas de se refugier. La faim lui servit de maître; il s'accoutuma si bien à grimper & à courir lui-même sur les rochers, qu'il se saisit de plusieurs jeunes chevres; & se perfectionnant tous les jours dans cette exercice, il y acquit tant d'habileté, qu'il n'y avoit plus aucun de ces animaux qu'il ne fût sûr de prendre quand il s'étoit mis à le poursuivre. Sa vie devint ainsi beaucoup plus douce; il ne manquoit ni de chair ni de poisson; differens arbres lui fournissoient du fruit, & l'eau d'une riviere assez fraiche servoit à le préserver de la soif. Quelques Vaisseaux Espagnols avoient touché dans cet intervalle à l'Isle de Fernandez: mais les ayant reconnus, sans s'être laissé découvrir, il avoit mieux aimé demeurer avec ses chevres que d'être obligé de sa liberté à cette Nation. Un jour s'étant approché trop près du rivage, il avoit été poursuivi, & même atteint d'un coup de feu; mais l'agilité de ses jambes l'avoit sauvé du peril. Le plus grand mal qui lui fût arrivé pendant plus de quatre ans, étoit une chûte violente, qui l'avoit précipité du sommet d'un roc dans une vallée. Il n'avoit pû se traîner sans une peine mortelle jusqu'à son habitation, & n'ayant ni Chirurgiens ni remedes, il avoit été obligé d'attendre sa guerison de la nature, qui l'avoit rétabli par degrès. Cet homme extraordinaire étoit né à la Jamaïque, d'un pere Écossois & d'une mere Mosquite.»

Le Journal de M. Rytwood, étoit celui d'un homme de mer, qui s'attache plûtôt à la position des lieux, à la description des Côtes, des Ports, des Bayes, & des Parages, qu'à l'Histoire physique ou morale des païs qu'il visite. Cependant je tombai sur divers traits curieux, dont il m'accorda la communication. Je n'en rapporterai qu'un, dont l'exemple m'a paru singulier pour l'utilité du commerce. Après avoir passé quelque tems dans un Port de Californie, les deux Vaisseaux remirent à la voile, fortifiés de deux autres Bâtimens Anglois qui s'étoient joints à eux. Deux mois de navigation continuelle leur firent trouver la fin de leurs vivres, jusqu'à forcer les Capitaines de réduire leurs gens au quart de leur nourriture ordinaire. Ils étoient dans cet embarras, lorsqu'ils découvrirent les Isles des Larrons. L'Angleterre étant en guerre avec l'Espagne, ils prirent des Pavillons François & Espagnols pour s'approcher de l'Isle de Guam, où la nécessité les forçoit de prendre des rafraîchissemens à toutes sortes de prix. Entre plusieurs Chaloupes qui vinrent au-devant d'eux, & qui se nomment Param dans ce quartier du monde, il en parut une qui étoit envoyée par le Gouverneur Espagnol, pour sçavoir d'eux qui ils étoient & ce qu'ils désiroient; ils retinrent les deux principaux Officiers de cette Députation, & firent partir dans le Param leur interprete, avec cette Lettre au Gouverneur.

»M. nous sommes des Sujets du Roi d'Angleterre, que la disette d'eau & de vivres oblige de s'arrêter dans votre Isle en allant aux Indes Orientales. Quoique la guerre soit allumée dans l'Europe entre nos Maîtres, notre intention n'est pas de vous nuire, parce que nous n'avons point d'autres vûës que celles du commerce, & que notre situation, d'ailleurs, nous ôte l'envie de nous battre. Nous payerons argent comptant, ou par des équivalens de marchandise à votre choix, toutes les provisions dont nous avons besoin. Cependant, si vous abusez de l'embarras où nous sommes, & qu'après une demande si polie vous nous refusiez ce qui nous est nécessaire, notre désespoir nous fera trouver les moyens de nous en ressentir. Nous nous recommandons à votre humanité & à votre honneur, en vous assurant que vous pouvez vous fier entiérement à vos très-humbles Serviteurs, &c.»

Le Gouverneur, qui se nommoit Dom Juan Antonio Pimentel, ne demanda qu'un moment pour faire cette réponse:

»Messieurs, je reçois de vous une Lettre fort civile, dont le Porteur m'apprend l'extrêmité où vous êtes réduits. Je vous réponds avec la même civilité; & je vous offre tout ce que je puis pour votre secours. Mais je dois vous avertir que nous avons ici une maladie fort violente, qui a mis au tombeau une partie de nos Habitans. Quoique vous soyiez nos ennemis, je crois que dans l'état où nous sommes de part & d'autre, nous ne devons nous considerer que sous la qualité d'hommes, & que les devoirs que nous avons à remplir sont ceux de l'humanité. Si vous avez des Prisonniers Espagnols, vous trouverez bon seulement de me les remettre, & je vous accorderai tous les rafraîchissemens que vous désirez de votre très-humble, &c.»

Sur ces assurances les quatre Anglois ne firent pas difficulté de jetter l'ancre, & d'envoyer plusieurs de leurs Officiers au Port d'Umatta. On les y traita si honnêtement, que la confiance étant absolument établie, ils employerent huit jours à se procurer toutes sortes de rafraîchissemens. Mais ce qu'il y eut de plus extraordinaire, c'est que dans la satisfaction mutuelle des deux partis, le Gouverneur, & les principaux de ses Espagnols, s'étant assemblés, de concert avec les Officiers de l'Escadre Angloise, ils convinrent de se donner mutuellement un Certificat de politesse & d'humanité. Voici les termes de celui des Anglois:

»Nous Commandans, & principaux Officiers de quatre Vaisseaux d'Angleterre, reconnoissons ici qu'en arrivant à l'Isle de Guam, dans la nécessité d'un prompt secours de vivres, nous avons trouvé le plus honnête & le plus généreux accueil dans la bonté de l'honorable Dom Juan Antonio Pimentel, Gouverneur & Capitaine Général des Isles Marianes, qui nous a fourni, avec diligence, tout ce que nous avons désiré; & pendant le séjour que nous avons fait dans son Port, nous a traité avec beaucoup d'amitié. En reconnoissance, nous lui avons donné toute la satisfaction, & fait tous les présens que nous avons crû lui devoir; de quoi il a paru si content qu'il nous en a donné une attestation signée de sa main; comme celle-ci l'est aussi de la nôtre. William, Dampier, Robert-Fry, William-Stretton, Thomas-Dover, Woodes-Rogers, Stephen-Courtney, Edward-Cooke, Elias-Rytwood.»

De la part des Espagnols:»Nous, &c. certifions que quatre Vaisseaux Anglois, commandés par les Capitaines Rogers, Courtney, Dover, & Cooke s'étant presentés à l'Isle de Guam dans un grand besoin de provisions, & nous ayant demandé, avec beaucoup de civilité, de leur en accorder autant qu'il nous seroit possible; ils en ont reçu de nous comme ils le désiroient, les ont payées plus du double de leur valeur, & se sont conduits avec tant d'honnêteté que nous leur en donnons volontiers cette attestation signée de notre main. Dom Juan Antonio Pimentel, Gouverneur & Capitaine Général, Dom Juan Antonio Prettana, Dom Sebastian Luiz Romez, Dom Nicolas de la Vega, Dom Juan Nunez.»

Toutes les Cartes se trompent, suivant le Journal de M. Rytwood, sur la position des Isles Marianes, ou des Larrons; il place l'Isle de Guam au 13 degré 30 minutes de latitude du Nord, & au 100 degré 20 minutes de longitude depuis le Cap Saint Luce en Californie. On ne compte pas moins de 2300 lieues de la nouvelle Espagne aux Isles des Larrons; mais les vents de commerce durent si constamment entre les Tropiques, que cette longue course est aisée, & se fait ordinairement dans l'espace d'environ 60 jours.

Les Espagnols de Guam raconterent à M. Rytwood, qu'un de leurs vaisseaux, faisant voile de Manille à la nouvelle Espagne, découvrit plusieurs Isles extrêmement agréables, & fort abondantes en or, en ambre-gris, &c. Ils les nommérent Isles de Salomon. Dans la suite ils ne manquerent pas d'envoyer plusieurs Vaisseaux pour les retrouver; mais toutes leurs recherches ont toujours été sans fruit; & plusieurs Chaloupes, ou Params, qui ont crû pouvoir tenter la même entreprise, ont disparu, sans qu'on en ait jamais entendu parler. On a placé ces Isles, dans les Cartes Espagnoles, au 15 degré 20 minutes de latitude du Nord, trois cens lieues à l'Est des Isles Marianes.

Le même Vaisseau qui les avoit découvertes, ayant besoin de se lester, prit, dans une de ces Isles, de la terre & des pierres pour s'en servir à cet usage. Lorsque le Vaisseau fut arrivé au Port d'Acapulco, & qu'on voulut le mettre en meilleur ordre, on découvrit que les pierres s'étant brisées dans plusieurs endroits, par l'agitation de la Mer, il y paroissoit des veines d'or très-pur. Mais l'étonnement fut bien plus vif pour ceux qui, visitant le foyer de la cuisine, qu'on avoit été obligé de réparer avec de la terre du même lieu, ils trouvérent un lingot d'or qui s'étoit fondu & réduit en masse par la chaleur continuelle du feu. C'est au Lecteur à juger de la vraisemblance de ces deux faits sur le témoignage des Espagnols. M. Rindekly & moi, qui nous étions familiarisés en Afrique avec les événemens de cette nature, nous comprîmes du moins que le récit qu'on avoit fait à M. Ritwood n'étoit pas impossible.

Mais ce que je tirai de plus utile & de plus remarquable du Journal de M. Ritwood fut une Table de la latitude & de la longitude des principaux Ports, Isles, Rivières, Bayes, Caps, & autres lieux remarquables de la Côte Occidentale de l'Amérique dans la Mer du Sud, depuis la Californie au Nord jusqu'au détroit de Magellan au Sud. Je le donnerai ici d'autant plus volontiers, que la mort de M. Rytwood semble m'en laisser la liberté; & qu'en joignant ces importantes observations à la Description des Côtes de la Mer du Sud, qui fut publiée à Londres il y a vingt ans, il ne manquera rien aux Géographes pour faire une Carte exacte de toutes ces Côtes. On place à l'ordinaire le premier Méridien à la pointe la plus Occidentale de la grande Canarie.

Latit. Longit.

D. M. D. M.

La Californie,244025515

Sa Pointe Orientale,24425815

Cap Saint-Luc,253025950

Derniere Pointe du Continent,244026055

Rivière de la Salle,233026216

Las Chamitas,225526248

Rivière de Saint-André,22302648

Isles des Trois Maries,22726414

Rivière de San-Milpa,22526423

Boca de las Higueras,213226438

Punta de la Cruz,212626416

Isle de Calisto,201026422

Cap Corrientes,202026520

Juan Ballegas,202826550

Cabo de los Angelos,2020266

Nouvelle Gallice,202526626

Puerto de la Navidad,201026640

Baye de Santiago,2042668

Rivière de S. Pierre,195226730

Rivière d'Aculima,193026750

Rivière de Sacatula,184026916

Isle de Ladrillos,17522705

Rivière de Gariotas,174027024

Pointe de Siguantanejo,17202704

Rivière de Piticalla,171527055

Rivière de Mitala,17827128

Rivière de Sitala,17402724

Port d'Acapulco,17 2724

Rio de Pescadores,17 27245

Rio de Dom Garcia,1545273

Punta de la Galera,16827342

Rio Verde,16827345

Mont de Talcamanca,16 27355

Puerto Escondido,155027432

Isle de la Brea,154027445

Rivière de Milcas,1538275

Rivière de la Galera,15362766

Porto Angeles,15262766

Rivière de Carasco,151827618

Rivière Dicilo,152027640

Porto Aguatulco,153627625

Pointe de Masatetlan,153027746

Isle d'Hata,153027726

Las Salinas,154227826

Baye de Teguantepeque,155027846

Barra de Macias,152027846

Morro,145627947

Cerro de la Encomienda,1458280

Montbrulant de Soconusco,145128036

Baye de Milpas,14512817

Rivière d'Anabasos,142920220

Rivière de Sapotitlan,144028149

Bar d'Istapa,142428256

Rio Grande,142028340

Rivière de Motualpe,147284

Port de Sonsonate,14 28453

Côte de Tonela,135028522

Rivière de Lampa,131028630

Rivière de S. Michel,124528746

Baye de Candadilla,123828746

Golphe d'Amapala,12202888

Porto Realejo,123028848

Punta del l'Esto,1140289

Baye de Tosta,113029010

Golphe del Papayot,111029037

Pointe Sainte Catherine,103428848

Port Delas,1030289

Morro Hermoso,91729010

Capo Blanco,92029017

Morro de la Ensenada,101029120

Baye de Nicoya,91829149

Port de Caldera,94329227

Rio de la Estrella,9829247

Puerto del Bigles,9 293

Isle de Cano,84529330

Golfo Dolce,8472935

Port Limones,81729410

Rivière de Chiriqui,837295

Pueblo Nuevo,72229540

Isle de Quicara,741295

Baye de Philippinas,71229640

Pointe de Higuera,72129744

Rivière de Mensave,84729740

Rivière de Covita,8129835

Rivière de Parita,81129836

Rivière de Nata,82629837

Port de Villa,82829958

Rivière de Caymito,9929930

Isle d'Otoque,83029937

Isle de Tabuga,84029940

Anson,85529950

Panama,9 30036

Chepillo,9 3011

Pointe des Manglares,85330023

Isle de Contadora,84630032

Isle del Rey,8103005

Cap S. Laurence,81030058

Rivor Congo,75330143

Baye de S. Michel,81830120

Morro Quemado,64530119

Puerto Claro,64630137

Baye de S. François,55030150

Baye de S. Antoine,620302

Port des Indiens,6143022

Côte d'Anegabas,6553023

Rivière de Sandi,5353025

Isle de Coco,592998

Rivière de Noamas,43830223

Buena Ventura,4 30250

Isle de Malpelo,4 29946

Rivière de Pisco,34530239

Isle Gorgona,31530136

Isle del Gallo,21730040

Baye & Rivière de Mìra,15730026

Isle de Gorgonìlla,15830025

Rivière de Santiago,11429930

Cap S. François, 5029957

Rivière Juma, 529844

Cap Passado au Sud, 829832

Baye de Carascas, 2829843

Baye de Manta, 5029831

Isle de Plata,11529815

Isle de Salango,14029825

Rivière de Coloncha,2 29818

Boca Chica,240299

Baye de Chanduy,226299

Isle de Puna,25429910

Isle de Santa Clara,32329850

Isle Verde,22629948

Rivière del Bucy,34029920

Mancora,41029817

Isle Lobos de Paita,52529840

Rivière de Sana,64029937

Port Cheripe,7 29950

Malabrigo,73030018

Guanchaco,8 30050

Port & Isle Santa,9 3012

Guambacho,92030120

Casma,92830130

Bermejo,94030138

Isle de Sangalla,14530235

S. Nicolas,15630440

S. Jean,171530415

Isle de Guana,16403089

Port Arica,18 3118

Algodovales,213031115

Port Betas,244531142

Port Guasco,28303113

Isle de Paxaros,294631010

Coquimbo,30 31046

Isle de S Felix,261530315

Rivière de Conchali,212631050

Port Guillermo,3141311

Papudo,322531129

Port S. Antoine,33293118

Topocalma,34 31057

Rivière de Maule,35 31130

Port de la Conception,363031120

Isle de Quiriquina,364231110

Isle de Jean Fernandez,335030517

Isle de Sainte Marie,3714311

Isle de Mocha,382831046

Rivière de Tolten,391231121

Valdinia,40 31110

Rio Bueno,402031117

Pointe Cilan,42 311

Isle de Guafo,442031046

Corcobado,4330313

Cap Corzo,463531222

Les deux Couronnes jouissant d'une paix bien cimentée durant la Régence, nos Vaisseaux & nos Marchands étoient aussi libres à la Martinique que dans nos Isles; M. Rytwood ne faisoit pas moins de commerce avec les François qu'avec la Jamaïque & la Barbade: & c'étoit précisement cette raison qui nous avoit fait penser à lui confier une partie de nos perles, dans l'esperance qu'il lui seroit aisé de les faire passer en France, où notre dessein étoit de faire valoir cette partie, comme nous destinions l'autre pour l'Angleterre. La probité de cette honnête Négociant étoit aussi bien établie que sa fortune. Aussi avions nous conçu qu'il me suffiroit de lui expliquer nos intentions: mais il y trouva des difficultés. Comme il ne pouvoit embarquer nos richesses à la Martinique sans la participation des Officiers de la Douanne, il me fit craindre que des Effets si peu ordinaires dans le commerce des deux Nations, ne fissent naître quelques obstacles qui entraîneroient des explications dangereuses. Nous n'étions pas bien avec l'Espagne: on pouvoit soupçonner naturellement que nos perles étoient la dépoüille de quelque Vaisseau Espagnol; & la France qui s'étoit reconciliée depuis peu de tems avec cette Couronne évitoit toutes les occasions de se mêler dans notre querelle. Enfin M. Rytwood me déclara qu'il ne répondoit point du sort de nos perles lorsqu'elles seroient sorties de ses mains. Je fus effraié de cette déclaration, & je pris le parti de remporter mes perles à la Barbade.

M. Rindekly me reprocha beaucoup d'avoir été trop timide, & nos Correspondans de Bridgetown nous prouverent par quantité d'exemples que les François étoient fort éloignés d'avoir des complaisances excessives pour les Espagnols. Nos trois caisses n'en demeurerent pas moins à la Barbade, comme si le Ciel qui ne vouloit pas que ce Trésor arrivât jamais en Europe nous eût coupé la voie la plus sûre pour l'y faire transporter.

Il y avoit trois semaines que nous étions à Bridgetown, & la crainte que nous avions eûë d'être recherchés par les Espagnols ne pouvant plus nous causer d'inquietude, nous remîmes à la voile pour nous rapprocher du continent. M. Rindekly m'avoit fait l'ouverture de ses nouveaux desseins; il vouloit gagner le Rio de la Hacha, sous les mêmes prétextes qui nous avoient heureusement reussi dans l'Isle de Cube, & remonter s'il étoit possible jusqu'à Rancherias, où il y avoit peu d'apparence que dans la saison où nous étions, nous pussions rencontrer beaucoup d'obstacles de la part des Espagnols. La Marguerite n'étoit rien en comparaison des esperances qu'il se formoit à Rancherias, non seulement pour les perles dont on prétend que la pêche y est fort abondante, mais pour l'or même qui s'y rassemble de diverses parties de ces riches Provinces. Nous rentrâmes dans la Mer du Nord, & nous avions déjà passé les petites Antilles, lorsqu'en doublant le Cap de Vela nous apperçumes trois Gardes-Côtes qui nous avoient decouverts avant que nous les eussions observés, & qui vinrent à notre rencontre avec toutes leurs Voiles. Il ne falloit rien esperer de la force contre trois Vaisseaux si bien armés. M. Rindekly recommanda soigneusement à tout l'Équipage de s'observer dans les discours, & d'éviter particulierement les détails qui auroient rapport à la Marguerite. Ensuite loin de faire voir de la défiance ou de la crainte, il se mit dans la Chaloupe avec quatre hommes seulement, pour aller au devant de nos Ennemis. Ils le reçurent à bord. Pendant plus d'une heure nous fûmes incertains de la manière dont il y étoit traité; mais les trois Gardes-Côtes s'étant approchés de nous à la portée du Canon, nous vîmes descendre plusieurs Espagnols dans leurs propres Chaloupes avec lesquels ils arriverent promptement à nous. Nous ne leur disputâmes rien. Ils monterent dans notre Vaisseau au nombre de douze, & s'arrêtant peu aux politesses avec lesquelles je les reçus, ils examinerent avec soin l'état de nos forces & la nature de nos provisions. Dans quelques discours qui leur échapperent j'entrevis autant de chagrin que de soupçons. Cependant après avoir fini leurs recherches, ils dépêcherent deux de leurs hommes dans une Chaloupe pour aller rendre compte apparemment de leurs observations à leurs Chefs. Tout notre Équipage murmuroit interieurement de cet air d'autorité, & mon principal soin étoit de le contenir: mais ne pouvant douter que M. Rindekly n'eût donné le tour le plus favorable à notre Commission, je supportois tranquillement des hauteurs qui pouvoient n'être que l'effet ordinaire du caractere Espagnol. M. Rindekly m'envoya aussi-tôt par un de ses gens l'ordre de le suivre. J'appris de son Messager qu'on ne lui avoit fait aucune violence. Mais les Capitaines Gardes-Côtes affectant de ne se pas fier à ses Passeports & à fa commission lui avoient déclaré qu'il falloit demeurer dans leur bord jusqu'à Carthagène, & M. Rindekly loin d'en marquer du chagrin leur avoit témoigné que dans le dessein où il étoit d'y aller volontairement, il acceptoit volontiers leur compagnie & leur escorte.

Ce contretems ne pouvoit avoir apparemment d'autre effet que de nous ôter le pouvoir d'aller à la Hacha, car nous ne devions pas esperer de sortir de Carthagène sans être observés, mais la direction de notre route étoit un soin qui n'appartenoit point aux circonstances. Nous suivîmes la loi de nos Guides jusqu'à Bocachica, d'où ils donnerent avis au Gouverneur de notre arrivée & de nos intentions. On nous apporta la permission d'entrer dans le Port, mais celle de débarquer ne fut accordée qu'au Capitaine avec quatre personnes de l'Équipage. Ces précautions nous surprirent peu. M. Rindekly me pria de demeurer à bord; mais le désir de vérifier par mes propres yeux la description que j'avois de Carthagène me fit souhaiter de gagner le rivage avec lui. Je n'oubliai point mon Journal, qui commençoit à grossir par le peu d'ordre que j'avois mis jusqu'alors dans mes Relations. On nous épargna le soin de nous procurer un logement en nous conduisant dans une grande maison d'où l'on nous déclara que nous ne devions point sortir sans l'ordre du Gouverneur: on ajoûta que tout ce qui seroit nécessaire pour les besoins de la vie, nous seroit fourni soigneusement à juste prix. Dès le premier jour, qui nous fut accordé pour nous reposer, un jeune Espagnol qui s'introduisit dans la chambre de M. Rindekly, se jetta à ses genoux pour le supplier de le recevoir dans notre Vaisseau & de le transporter dans quelqu'une de nos Colonies. J'étois présent à cette priere; je demandai au jeune homme s'il avoit formé seul ce dessein; il me confessa en rougissant qu'il devoit être accompagné d'une Demoiselle qui l'aimoit assez pour le suivre. Le service qu'il désiroit de nous devenant beaucoup plus important par cet aveu, nous lui en représentâmes le danger: mais il ne nous répondit que par de nouvelles instances; & pour nous attendrir en sa faveur, il nous raconta l'histoire de ses amours. Sa Maîtresse se nommoit Helena Parez: elle étoit fille unique d'un pere fort riche, qui la persecutoit depuis deux ans pour lui faire épouser un homme qu'elle haïssoit. Leur amour avoit commencé dès l'Enfance, & quoiqu'il n'eût point autant de biens qu'Hélena, sa naissance & sa fortune n'étoient pas méprisables. Il s'etoit fait proposer à Parez pour épouser sa fille; mais ce pere dur & opiniâtre avoit juré de suivre son premier choix. Dans l'intervale, Helena s'étoit liée à lui par tant de sermens & par les marques d'une si forte tendresse qu'il ne manquoit à leur mariage que la bénédiction du Prêtre. Ils s'étoient vûs avec des peines & des risques infinis, tantôt sortant la nuit pour la passer exposés à toutes les injures de l'air, tantôt escaladant les murs & les maisons pour s'introduire dans un appartement, & n'ayant mis jusqu'alors personne dans leur confidence. Enfin les persécutions du pere redoublant tous les jours, ils étoient persuadés qu'il ne leur restoit point d'autre ressource que la fuite; & leur espérance étoit, qu'après s'être mis en sureté ils se reconcilieroient aisément avec un pere qui n'avoit rien après tout de si cher que sa fille; ou s'ils y trouvoient trop de difficultés, ils étoient resolus de s'établir dans le premier lieu où leur amour ne seroit point traversé. M. Rindekly, qui avoit le cœur fort sensible, étoit porté à les satisfaire, en prenant de justes mesures pour assurer leur évasion: je n'en aurois pas été plus éloigné que lui, si j'y eusse vû la moindre facilité. Mais quelle apparence de leur rendre ce service, lorsqu'à-peine étions-nous sûrs de notre propre liberté. Cependant après en avoit conféré quelques momens, nous promîmes au jeune homme que s'il pouvoit gagner le bord de la Mer avec sa Maîtresse & nous joindre à la sortie du Port, nous ne ferions pas difficulté de le recevoir. Il parut transporté de notre promesse. Je le fis souvenir que dans une entreprise de cette nature, il ne falloit pas croire que les secours étrangers fussent toujours certains: nous n'avions point en Amérique de demeure fixe où nous pussions lui offrir les nôtres, & nous ne lui repondions pas que dans le lieu de sûreté où nous nous engagions à le conduire, il trouvât dans la liberalité d'autrui de quoi fournir à l'entretien de deux jeunes fugitifs qui n'avoient point d'autre justification que la force de l'amour. Ce langage étoit assez clair pour lui faire entendre qu'il ne devoit pas partir sans précautions: mais il n'avoit pas attendu jusqu'alors à les prendre. Il nous dit que si l'honneur & ses propres vûes lui eussent permis de profiter des offres d'Helena, il étoit sûr de pouvoir se mettre en possession tout d'un coup & de sa Maîtresse & d'une grande partie du bien qu'elle attendoit de son pere. Comme elle disposoit de tout dans sa maison, elle pouvoit à tous momens se saisir de l'argent de Parez & de ce qu'il avoit de plus précieux. Mais dans la résolution où il étoit de revenir à lui par la soumission, il ne vouloit pas lui donner de si odieux sujets de plainte. Il pouvoit faire sur le champ une somme considérable de son propre bien, & se mettre pour longtems à couvert de toutes sortes de besoins. Des sentimens si raisonnables acheverent de nous disposer à le servir: nous lui laissâmes le soin de ses préparatifs, & surtout de prendre des voies sûres & tranquilles pour joindre furtivement notre Vaisseau. Je le priai même, après lui avoir engagé notre parole, de ne pas se montrer dans notre logement pendant le séjour que nous ferions à Carthagène.

Le lendemain deux Officiers du Gouverneur étant venus nous prendre dans un de ses Carosses, nous fûmes conduits au Château où l'on nous fit attendre fort longtems son audiance. Après nous avoir fait introduire avec beaucoup de formalités, il nous demanda la lecture de notre Commission, dont les Capitaines Gardes-Côtes lui avoient déja fait le rapport. M. Rindekly la lut en Anglois, & commençoit ensuite à l'expliquer en Espagnol; mais quoiqu'on ne l'eût point interrompu dans sa lecture, un Interpréte qui accompagnoit le Gouverneur, le pria de lui laisser ce soin. Il en fit sur le champ une traduction fort fidelle, tandis que le Gouverneur affecta de nous faire plusieurs questions indifférentes, auxquelles nous repondîmes avec le même air de liberté. Prenant ensuite la traduction des mains de son interpréte, il la lut & la relut avec beaucoup d'attention. Elle étoit si claire que nous fûmes surpris qu'elle parût l'arrêter. M. Rindekly profita de son silence pour lui représenter de bouche ce qui n'étoit qu'imparfaitement dans la Commission. Il lui fit le dénombrement de nos pertes depuis plusieurs années, & sans vouloir justifier les Anglois qui avoient été surpris plusieurs fois dans le commerce clandestin des Chaloupes, il se plaignit que sous ce prétexte les Espagnols avoient non seulement insulté, mais saisi un grand nombre de nos Vaisseaux. Nous mêmes, qui étions chargés d'une Commission publique, ne venions-nous pas d'être arrêtés par les Gardes-Côtes? L'air d'empire & de triomphe avec lequel on nous avoit conduits jusqu'à l'entrée du Port n'étoit-il pas une véritable oppression? Enfin pour donner plus de poids à nos plaintes, M. Rindekly nomma plusieurs Bâtimens dont il demandoit expréssement la restitution, & particulierement un Vaisseau de l'Isle d'Antego, qui avoit été pris trois mois auparavant à la hauteur de San-Antonio.

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