VOYAGE (continued 3)
Reading edition
Le comte nous traita splendidement. Au dessert on nous donna de très-beaux ananas. Le comte, surpris, demanda à sa femme d’où lui venait ce plat de luxe. C’est un présent, dit-elle, du marquis don Estevan. Avant-hier j’allai chez lui; c’est un amateur très-épris de son jardin, de ses productions; il me proposa de m’y promener, et d’aller voir ses ananas; étonnée de leur beauté, j’en fis l’éloge; il me répondit qu’ils étaient à mes pieds. Je ne puis, lui dis-je, accepter leur hommage. Il insista, et je ne cédai point: je crus l’affaire terminée et sans appel; mais le soir, en rentrant chez moi, j’ai trouvé les ananas qui m’avaient précédée. Telle est notre galanterie, me dit le comte, très-inconnue en France. Ici, dès qu’une femme s’avise de louer quelque chose, un bijou, une boîte, aussitôt le maître répond: Elle est à vos pieds, et un refus l’offenserait. Naguère une dame française, qui était à Madrid, se promenant au Prado dans sa voiture, fut abordée par le duc d’Uzeda, qui était traîné par un attelage de six beaux chevaux. Cette dame, ignorant nos usages, loue la beauté des coursiers, et le duc répond soudain: Ils sont à vos pieds. Faites-les relever, répond la dame en riant, ils m’embarrasseraient beaucoup. Cette dame, croyant que cette offre n’était qu’un badinage, l’oublia bien vite; mais le soir, en rentrant, elle trouva les six chevaux dans son écurie. Elle les renvoya aussitôt; le duc les fait repartir tout de suite: la dame les fait retourner sur-le-champ; et le duc, offensé, les renvoie encore: enfin les chevaux se seraient promenés toute la nuit, si la dame n’eut pris le parti d’écrire au duc une lettre très-ferme et très-sérieuse, où elle lui disait qu’en France une femme de son rang n’acceptait point de pareils dons, et qu’elle le priait instamment de garder ses chevaux. Vous trouvez notre galanterie un peu singulière; mais n’oubliez pas que c’est à nous que vous devez la vôtre, et cette fleur d’urbanité si vantée dans l’Europe. Les premiers nous vous en avons donné l’exemple à la cour et dans les camps; Louis XIV, le modèle des chevaliers galants, s’était formé à l’école d’Anne d’Autriche sa mère. Un des convives prit la parole, et annonça la mort de Madalena de la Cerda, morte en odeur de sainteté après avoir consacré toute sa jeunesse au plaisir et à l’amour; son ame était si douce, si tendre, qu’elle ne pouvait résister aux prières, aux larmes d’un amant malheureux par ses rigueurs. La petite-vérole l’a enlevée de ce monde. Depuis long-temps son époux, sa famille la sollicitaient vivement de se faire inoculer; mais le préjugé, ou plutôt un malheureux jacobin, son confesseur, lui persuadait que l’inoculation était un véritable suicide qui offensait Dieu et la morale. Elle a été la victime de sa crédulité. Dès les premiers symptômes de sa maladie les médecins se sont emparés de son corps, et le confesseur de son ame. Les docteurs, peu d’accord entre eux, l’ont tuée; le confesseur idiot, fanatique, a jeté la terreur, le désespoir dans cette ame faible et sensible. L’infortunée s’écriait qu’elle était damnée, qu’elle voyait l’enfer sous ses pas. Heureusement, on lui a donné un confesseur plus sage, plus éclairé, qui, par l’onction d’une douce éloquence, en lui parlant de la clémence de Dieu, de sa miséricorde inépuisable, a rétabli sa tête, et calmé son effroi. Sa mort a été fort touchante, et ce confesseur assure que c’est une sainte de plus dans le Ciel. Et moi aussi, s’écria le poète de la Manche, tout mondain, tout profane que je suis, j’ai l’honneur d’être saint, du moins on m’a gratifié d’un brevet de sainteté. J’étais arrivé à Saragosse, protégé d’une lettre de recommandation pour la marquise dona Sancha della Valle. Ah! s’écria l’une des convives, femme dans la maturité de l’âge, elle a eu beaucoup de célébrité par sa beauté, son esprit et ses amours. Mais laissons continuer son histoire à don Manuel, et je donnerai ensuite quelques coups de crayons au portrait de cette marquise. A mon arrivée, reprit le poète du Toboso, après grande toilette, et avoir préparé mon compliment, je me présentai chez elle. Dès que ses gens m’aperçurent, ils sonnèrent une grande cloche, et aussitôt accoururent les femmes de la marquise, jeunes et vieilles, chacune avec un cierge allumé, en criant toutes à la fois: Alli esta el santo (voilà le saint)! Je les regardais avec étonnement, et leur dis que je n’avais pas besoin de lumière en plein jour; mais, loin de m’écouter, elles tombèrent à mes pieds, en répétant sans cesse: Alli esta el santo, et en me demandant ma bénédiction. A quoi vous servira-t-elle? leur disais-je; je ne suis ni évêque ni saint. Mais mon refus, qu’elles n’attribuaient qu’à mon humilité, irritait leur soif de bénédictions. Elles m’arrêtèrent par mon habit, faillirent à le déchirer; elles me baisaient les mains, l’habit, me suppliant de leur accorder cette faveur. Enfin il fallut céder; je levai la main, étendis le bras, et avec une gravité convenable, je les bénis pontificalement. Ces bonnes femmes, bénites, et enchantées de l’avoir été, coururent annoncer mon arrivée à leur maîtresse. Je les suivis, toujours plus étonné, ne sachant si c’était l’aspect d’un joli homme comme moi, ou la fleuraison des vignes, qui troublait leurs cervelles. Dès que je parus dans la chambre de la vieille marquise, elle quitta son fauteuil, et vint à moi d’un air radieux, soutenue par deux femmes. Elle me remercia de la faveur que daignait lui accorder un homme aussi pieux, un si grand saint que moi. Madame, lui dis-je, je vous remercie de votre bonne opinion; mais je n’ai pas le bonheur d’être saint, je ne suis qu’une brebis égarée qui a besoin du secours de la grâce pour rentrer dans le bercail. — Ah! plût au Ciel que mon ame fût aussi pure, aussi céleste que la vôtre! Depuis quand êtes-vous arrivé? — Depuis hier. — Je vous attendais avec impatience: mais enfin le Seigneur m’a rendu la santé. — Madame la marquise a donc été malade? — Oui, ma lettre vous le mandait. Comme votre vie exemplaire, votre sainteté, vos miracles font beaucoup de bruit en Galice, je vous ai écrit pour vous prier de venir à Saragosse me secourir de vos prières, et obtenir ma guérison du Ciel. — Vous m’étonnez, madame: je ne suis pas plus connu en Galice qu’en Chine, mes pieds n’ont jamais touché ce sol fortuné, et jamais je n’ai opéré de miracles, ni reçu de lettres de vous; c’est moi, au contraire, qui vous en apporte une du comte de Florida-Blanca, votre parent, qui me recommande à vos bontés. En même temps je lui présentai ma lettre. A ce discours, la marquise, ouvrant de grands yeux ébahis, la prit, l’ouvrit, et lut à haute voix: «Ma chère cousine, je vous recommande don Manuel Castillo...» Quoi! monsieur, vous n’êtes pas le bienheureux Bernard Ortega de Galice? Vous n’êtes pas saint? — Il s’en faut de quelque chose, et je ne connais pas de poète qui ait été canonisé: jadis les ames des empereurs romains montaient au Ciel; mais je n’ai pas ouï dire qu’on y ait envoyé Virgile et Horace: daignez continuer la lecture de la lettre. «C’est un homme d’esprit, improvisateur, chanteur, galant comme Ovide et Tibulle; comme eux, toujours amoureux, et plus attaché à Épicure qu’à saint Ignace et saint François.» Est-il possible! quoi, vous êtes poète? — Oui, par malheur ma mère est accouchée de moi au pied du mont Parnasse. Vos femmes m’ont obsédé pour avoir ma bénédiction, et je la leur ai donnée; je souhaite qu’elle leur fasse grand bien. A ces mots la marquise partit d’un grand éclat de rire, et m’avoua que l’on m’avait pris pour le bienheureux Bernard Ortega, qui, d’après le portrait qu’on lui en avait fait, me ressemblait beaucoup. — Ce bienheureux Ortega, répliquai-je, a sans doute reçu, comme moi, de la faveur du Ciel, une proéminence sur les épaules. — Oui; c’est ainsi qu’on me l’a dépeint; et comme je l’attendais tous les jours, mes femmes ont été trompées, et vous ont pris pour lui.
Ce petit conte égaya les convives; alors la dame qui avait promis quelque notice sur la vie de la marquise, nous dit: Elle est morte l’année dernière; on ne saurait décider si chez elle la coquetterie affaiblissait son penchant à l’amour, ou si ce penchant tempérait sa coquetterie; ce sont deux bassins d’une balance qui s’élevaient et retombaient tour à tour. — Je connais beaucoup de femmes de ce caractère, dit dona Béatrix; — et moi aussi, ajouta dona Alexandrina: et la dame reprenant sa narration, dit: Les jeux delà marquise n’avaient pas l’éclat et la vivacité des beaux yeux noirs; mais ils avaient l’expression la plus touchante; sa physionomie vive et piquante annonçait beaucoup d’esprit, et cet esprit qui animait tous ses traits, en fesait disparaître l’irrégularité: elle a inspiré de fortes passions: un amant s’est tué pour elle; deux se sont battus; un troisième s’est fait chartreux. Ce dernier, âgé de vingt ans, s’abandonna au délire de l’amour; la marquise accueillait tous ses adorateurs, mais ne pouvait les rendre tous heureux. Les soupirs, les prières, les larmes de ce jeune homme ne purent le conduire au bonheur: désespéré de tant de cruauté, il résolut de faire le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle, pour intéresser le Saint à sa passion, et obtenir, par sa toute-puissance et son intercession, les faveurs de sa maîtresse. Il part à pied, seul, un bourdon à la main, se rend sur le tombeau de Saint Jacques, lui adresse ses prières, ses vœux, lui fait des présents, jeûne pendant trois jours, après lesquels, plein de confiance et d’espoir, il revient à Saragosse auprès de sa belle inhumaine; mais Saint Jacques, soit défaut de volonté ou de pouvoir, n’avait rien fait pour son bonheur. Cet infortuné pélerin ne trouva plus la marquise à Saragosse; elle venait de partir pour Rome, avec un prince italien, dont elle était vivement éprise. Accablé de cette nouvelle, et maudissant Saint Jacques, il courut s’enterrer tout vif dans une chartreuse, où probablement Saint Bruno, touché de pitié, aura guéri sa cervelle, et sans doute il aura fait une mort édifiante.[56] Madame, dit alors don Casimir, l’un des convives, homme âgé d’environ cinquante ans, permettez-moi de relever quelques inexactitudes dans votre récit. Cet amant malheureux n’est ni saint, ni mort, ni chartreux; lorsqu’il revint de Saragosse, la marquise y était encore; il la vit et en fut reçu froidement, ou plutôt avec ironie; elle lui dit: Saint-Jacques-de-Compostelle vous a très-mal servi; je vous conseille de changer de patron. Elle lui avoua ensuite qu’elle aimait le prince Orsini, et qu’elle allait partir incessamment pour Rome avec lui. — Don Casimir, lui répondit la dame, qui vous a si bien instruit? — Je suis dans la plus intime confidence de cet amant, car c’est moi qui suis le pélerin et le héros de la scène. Je ne suis resté à la chartreuse que six mois; Saint Bruno, comme vous l’avancez, ayant bien voulu guérir ma cervelle. Je n’avais alors que vingt ans, et c’était ma première passion. Cette reconnaissance amusa beaucoup la société. Je dis alors que la marquise della Valle, appelant le bienheureux Ortega pour sa guérison, avait imité le roi de France, Louis XI, qui, dangereusement malade, envoya chercher, au fond de la Calabre, le fameux François de Paule, se jeta à ses pieds, en le suppliant de demander pour lui, à l’Être-Suprême, le rétablissement de sa santé. Le Saint lui répondit qu’il allait prier pour le salut de son ame. Ah! s’écria le monarque, ne demandez pas tant de choses à la fois; bornez-vous maintenant à la santé du corps.
Le comte d’Avila, après le dîné, où une conversation enjouée et intéressante nous avait retenus fort long-temps, proposa à don Manuel et à moi de nous mener à Saint-Jean del Forache, à une lieue de la ville, pour voir les ruines d’un vieux château. — Très-volontiers, lui dis-je, d’autant plus que nous avons à vous parler d’un homme de votre connaissance, que nous avons rencontré auprès de Carthagène. Deux chevaux andalous nous transportèrent d’un pas rapide à Saint-Jean del Forache, au pied duquel coule le Guadalquivir. Je vis sur une colline les ruines d’un vaste édifice; le comte me demanda comment je les trouvais? — Je n’aime les ruines, lui dis-je, que lorsque de grands souvenirs y sont attachés, parlent au cœur, rappellent de grandes idées, et quelquefois la rapidité de notre existence et de notre néant. — Celles-ci méritent quelque considération à cause de leur antiquité. C’est un monument des Goths; des inscriptions confirment son origine. Vous voyez que bien des siècles ont déposé leur rouille sur ces débris précieux: les Goths, après avoir vaincu Vandales, Alains et Suèves, chassèrent les Romains de l’Espagne, qu’ils avaient gardée pendant six cents ans. A leur tour, cent trente ans après, ces Goths furent expulsés par les Maures; mais puisque ces décombres n’ont pas un grand attrait pour vous, nous irons à Italica, autrement nommé Sevilla la Vieja (la Vieille), fondée par Scipion l’Africain; elle est la patrie de l’empereur Adrien, de Théodose-le-Grand, et de Silius Italicus. La mémoire de ce grand Scipion, qui disoit, j’aime mieux conserver un citoyen, que tuer mille ennemis: celle d’un empereur habile, brave et voluptueux, d’un consul poète, qui tous les ans fêtait la naissance de Virgile, et les ruines d’un amphithéâtre, pourront peut-être vous intéresser davantage. Arrivés sur les lieux, le comte me demanda à quoi je rêvais. — A cet empereur Adrien, le maître du monde, logé dans un palais immense où le luxe avait déployé toute sa magnificence, et qui, à l’âge de soixante-deux ans, accablé de douleurs et du poids de la vie, se désespérait de ne pouvoir mourir: et moi je pense, dit le poète du Toboso, au temple qu’il fit bâtir en Égypte, en l’honneur de son cher Antinoüs. Si Adrien et son mignon revenaient en Espagne, ils seraient brûlés tout vifs. — Il est vrai, reprit le comte, que les Espagnols, idolâtres du sexe, abhorrent ce vice qui a déshonoré les Grecs et les Romains. Mais asseyons-nous sur ces ruines, et parlez-moi de cet homme de ma connaissance que vous avez rencontré à Carthagène. — D’abord, M. le comte, je vous croyais chez les morts. — Je ne suis pas pressé d’aller jouir de leur société. — Vous avez reçu un très-grand coup d’épée à travers le corps. — Heureusement il n’était pas mortel. — Votre adversaire a cru vous avoir tué, et il pleure dans une caverne, votre mort et sa femme. — Il a raison de la pleurer: la jalousie l’a aveuglé, lui a tourné la tête. Sa femme est un modèle de vertu, de fidélité et de douceur; don Fernandès nous a condamnés sur l’apparence: voici notre justification. A cette époque, j’aimais dona Éléonora, fille du marquis de Galvez, aujourd’hui ma femme. Le marquis très-ambitieux, très-vain, ne voulait la marier qu’à un grand de la première classe. L’orgueil est une maladie endémique de nos climats; je vous conterai tout à l’heure à ce sujet une anecdote plaisante. Dona Francisca, l’épouse de don Fernandès, liée d’une tendre amitié avec dona Éléonora, favorisait notre inclination. Ma femme avait exigé le plus grand secret de son amie, même vis-à-vis de son époux: un secret pour un Espagnol, est un dépôt inviolable. Je crus entrevoir la jalousie de don Fernandès; j’en parlai à dona Francisca qui repoussa cette idée, soit pour voiler ce défaut, soit quelle se crût au-dessus du soupçon: malheureusement, le jour de mon combat, dona Éléonora vint la prier de m’envoyer chercher; elle voulait me communiquer une affaire très-importante. — Ah! m’écriai-je, voilà la cause de vos malheurs; don Fernandès, caché dans la rue, suivit la camariste de sa femme, la vit entrer chez vous, et furieux, ivre de jalousie, vous attendit, vous attaqua, et croyant vous avoir blessé à mort, partit égaré, éperdu, ayant sa femme et les hommes en horreur: il s’est fait hermite, et vit dans un antre consumé de remords et d’ennui. — Je le plains; mais sa femme, pleine de vertus et d’innocence, était plus à plaindre encore. Lorsqu’elle apprit notre combat et ma blessure, elle s’évanouit: rappelée à la vie, elle attendit tout le jour dans la plus vive inquiétude, le retour de son mari, et ne le voyant point reparaître, elle s’abandonna au désespoir, la fièvre l’assaillit; huit jours entiers elle lutta contre la mort. Enfin, sa jeunesse, un médecin, et surtout les soins de son amie, lui rendirent la santé: les chirurgiens répondirent bientôt de ma vie: ma blessure était profonde sans être mortelle. Dès que je fus rétabli, je fis demander à dona Francisca, la permission de la voir; mais elle me la refusa. Après deux mois d’une vaine attente, elle voulait se retirer dans un couvent; mais sa grossesse dont elle ne pouvait plus douter, lui en ferma les portes; elle se décida à demeurer à Tolède jusqu’après son accouchement, projetant d’aller ensuite rejoindre ses parents à Madrid. J’appris qu’elle n’avait presque plus de ressources pour subsister. J’engageai dona Éléonora, à lui offrir des secours en son nom; elle ne voulut rien accepter; mais nous trouvâmes le moyen de subvenir à ses besoins. Elle avait quelques bijoux et des tableaux à vendre: j’envoyai mon valet de chambre déguisé en marchand, qui les acheta beaucoup au-dessus de leur valeur. Un nouvel incident vint accroître ses peines: son père mourut, et sa mère sans fortune, sans appui, vint se réfugier auprès d’elle: cette mère lui apporta du moins quelque consolation, et l’aida dans ses couches. A cette époque, le marquis de Galvez présenta à sa fille un parti très-brillant: un grand d’Espagne de la première classe, âgé de quarante-cinq ans par son extrait de naissance, et de quatre-vingts par son intempérance et l’usage immodéré des plaisirs. Éléonore répondit à son père avec beaucoup de fermeté, qu’elle ne se marierait jamais sans son aveu, mais lui protesta qu’elle n’aurait jamais d’autre époux que moi. Le marquis de Galvez se flatta que le temps triompherait de la passion de sa fille; mais deux mois après cette époque, le grand d’Espagne tomba malade et mourut. Alors je fis parler de nouveau au père d’Éléonore, en lui fesant déparer que ma naissance valait la sienne. Enfin, il se laissa fléchir, et j’obtins celle que j’adorais, et avec elle le bonheur. Après notre hymen, dona Francisca consentit à me voir: l’absence de son époux, l’incertitude de son sort brisaient, déchiraient son ame; tantôt elle le croyait mort, tantôt l’espérance la soutenait: elle se ruinait en messes pour obtenir du ciel le retour de son cher Fernandès. A cette époque, le comte don Pablo Olavide, intendant des quatre royaumes d’Andalousie et de Séville, avait conquis une province à l’Espagne; car c’était une vraie conquête que le projet qu’il avait fait adopter au roi, de faire défricher les montagnes de la Sierra-Moréna, canton jadis cultivé par les Maures, et dont les bois étaient depuis long-temps le repaire des bêtes féroces et des brigands. Déjà s’élevait sur les bords du Xenil, la Caroline, chef-lieu de la colonie: la fertilité la plus heureuse commençait à récompenser les travaux des cultivateurs. On prétend que la semence y produit jusqu’à quarante pour cent. Je parlai à dona Francisca et à sa mère, de ce nouvel établissement et des moyens que j’aurais de leur procurer une douce retraite; elles embrassèrent ce projet avec ardeur, c’était un port qui s’offrait dans la tempête. J’avais connu à Paris le comte Olavide: je lui écrivis pour lui demander une petite habitation pour deux dames aussi intéressantes qu’infortunées. Il me répondit sur-le-champ qu’il était trop heureux de m’obliger en secourant l’infortune, et qu’il donnerait à mes protégées, près de la Caroline, un terrain en valeur laissé par un Allemand qui venait de mourir, et pour associé, un Alsacien, homme sage, robuste et laborieux; que les dames jouiraient des deux tiers du produit; mais qu’il faudrait quelque argent pour achever de bâtir une petite maison, avoir des instruments aratoires, et quelques meubles. Je fis part de cette réponse à dona Francisca, en lui taisant la demande de l’argent. Elle fut enchantée, me remercia avec toute la sensibilité d’un cœur malheureux et reconnaissant, et me pria d’écrire tout de suite à M. Olavide qu’elle acceptait ses bienfaits avec une joie extrême. J’informai sur-le-champ M. Olavide de cette réponse, en le priant de faire achever le logement, d’acheter tout ce qu’il croirait nécessaire pour un établissement, et de m’en faire les avances; mais de persuader aux dames pour qui je m’intéressais, que les fonds étaient pris dans les coffres du roi. Il me répondit galamment que mes ordres seraient exécutés de point en point, et que les dames pouvaient venir dans deux mois. Lorsqu’ils furent écoulés, dona Francisca partit avec sa mère pour aller habiter sa tranquille et modeste demeure. Nos adieux furent touchants; dona Francisca et ma femme s’embrassèrent vingt fois avant de se séparer. Nous recevons souvent de ses lettres; dans la dernière elle nous disait: «Je serais très-heureuse, si je n’étais poursuivie par le souvenir d’un époux malheureux; j’arrose encore tous les jours son portrait de mes larmes.»
Après ce récit, nous délibérâmes au moyen d’ouvrir les yeux de don Fernandès, et de le retirer de sa caverne. Je proposai au comte de charger de cette commission le père don Augustin, religieux plein de prudence, de piété et d’onction. Vous avez raison, me dit-il, je le connais; indulgent pour autrui, et sévère pour lui-même, il joint à la pieté d’un anachorète, la philosophie d’un sage; le roi lui a offert un évêché, qu’il a refusé: on lui en demanda la cause; il répondit: Lorsqu’on a les yeux fixés sur l’éternité, la vie est un point entre deux abîmes, et les honneurs de ce monde, des jeux d’enfants. Demain matin nous irons le prier de nous rendre ce bon office. Je rappelai au comte qu’il m’avait promis le récit d’une anecdote au sujet de l’orgueil national. — La voici. Deux dames de haut parage, de Madrid, se rencontrèrent dans une rue très-étroite. Il fallait que l’une des deux voitures reculât pour laisser passer l’autre; aucune de ces deux dames ne voulut céder le pas; et leur orgueil, s’irritant de plus en plus, elles restèrent jusqu’au jour dans cette situation. Elles y auraient, je crois, passé leur vie, plutôt que de reculer. Enfin, pour terminer ce noble débat, on leur envoya deux chaises à porteur, qui les emmenèrent en même temps.
Après ce récit, la nuit approchant, nous retournâmes à la ville. Nous rencontrâmes un convoi nombreux de trois ou quatre cents ecclésiastiques psalmodiant des cantiques funèbres. Cinq cents hommes, portant des flambeaux, précédaient un cercueil où était un beau jeune homme à visage découvert. Le cercueil était suivi de cinquante carrosses. Je demandai au comte quel était cet infortuné, mort a la fleur de son âge. — Je l’ignore; arrivé d’hier, je ne suis au fait de rien: allons chez moi, nous y serons instruits. Nous y trouvâmes brillante compagnie; mais la tristesse et le silence y régnaient. Le comte, surpris, en demanda la cause. Ignorez-vous, lui répondit sa femme, la mort d’Alonzo Melgar, ce jeune homme si aimable, si accompli? — C’est donc son convoi que nous venons de rencontrer? Et quelle catastrophe a terminé sa vie? — Un crime horrible: don Stanislas Perez va nous en faire le récit. Toute la ville, dit alors don Stanislas, connaît don Alonzo Melgar, hidalgo brave, galant, plein d’esprit, et qui nous rappelait les héros de l’ancienne chevalerie. Il était l’amant de dona Eulalia Valdez, une Aspasie pour la beauté et l’esprit, une Mégère pour les passions. La fureur règne dans tous ses attachements: l’amour, la jalousie, la soif de la vengeance agitent, enflamment son ame tour à tour. Elle a soupçonné l’infidélité de don Alonzo, peut-être avec raison. Dissimulant sa rage, elle lui a donné un rendez-vous dans une maison d’emprunt; elle a caché trois hommes affidés, armés de poignards, dans un cabinet contigu à la chambre où elle était. Dès que don Alonzo a paru, après les reproches les plus amers, les plus virulents, cette Tisiphone lui a dit d’un ton plus calme: Je suis maîtresse de ta vie; tu ne peux m’échapper: choisis de mourir du poignard ou du poison recelé dans cette tasse de chocolat. Ce malheureux, qui a vu sa mort inévitable, lui a répondu froidement en prenant la tasse: Je choisis le chocolat; et après l’avoir bu, il a ajouté: «Ce breuvage eût été moins désagréable, si vous y eussiez mis un peu de sucre; le poison le rend trop amer; je ne parle pas pour moi, mais pour mes successeurs.» Quand cette furie, qui aimait encore éperdument, vit que le poison commençait à opérer, elle sortit, envoya un confesseur à ce malheureux, et monta aussitôt dans une chaise de poste qui l’attendait. Don Alonzo a eu le temps de se confesser, de recevoir les sacrements, et a déclaré, en mourant, qu’il pardonnait à son assassin, mais sans vouloir le nommer. Ce récit consterna l’assemblée; chacun méditait sur ce terrible événement. Après un long silence, un homme s’écria: Dona Eulalia est un monstre, dont l’échafaud doit faire justice, et purger la terre. Une des dames dit: Elle est bien coupable; mais aussi quel crime que l’infidélité! Oui, ajouta dona Antonia, femme de trente-six ans, dont les charmes, comme la rose de juillet, commençaient à se faner: trahir une amante qui vous a comblé de ses faveurs, qui vous a tout sacrifié, est un crime qui appelle la vengeance! Mesdames, dit alors le comte d’Avila, vous avez raison; une infidélité à son époux est une bagatelle, une affaire de mode; mais trahir une maîtresse! ce crime irrémissible mérite un châtiment exemplaire. Monsieur le chevalier, veuillez nous dire comment les dames françaises punissent les infidèles. — Par l’oubli, le dédain, et quelquefois par l’indulgence et l’amitié: oui, parfois, une amitié douce, intime succède à l’amour. Je n’en suis pas surprise, s’écria la vive Antonia; est-ce qu’on aime en France? Vos dames ont l’amour dans la tête, et la vanité dans le cœur. Le comte alors me dit tout bas: Nos femmes ne connaissent pas le sentiment de l’amitié: un amant, pour une Espagnole, est un dieu tant qu’il est aimé; à peine est-il un homme quand l’amour est éteint. Ici l’ardeur du tempérament, le besoin d’occupation noue la plupart des intrigues; et l’habitude, l’orgueil, l’embarras d’un nouveau choix font la constance des femmes. Chez une Française, dont une éducation cultivée a formé le goût et le cœur, l’amour est un sentiment délicat, embelli par l’imagination et le charme de l’esprit; chez vous il est l’enfant des grâces et du sentiment: chez nous il est celui de la nature, plus ardent, plus énergique, mais inculte et presque sauvage.
Nous nous séparâmes après cette conversation, et le comte promit de venir me chercher le lendemain matin pour me mener chez don Augustin. Il fut exact au rendez-vous, et nous partîmes dans la voiture avec don Manuel pour le couvent des Franciscains. Lorsque nous y arrivâmes, don Augustin allait dire sa messe; nous allâmes l’entendre. Le poète de la Manche nous y donna une petite scène de gaîté; un père quêteur lui présenta un bassin, en lui demandant pour les ames du purgatoire. Il y mit une piastre. Le moine ravi et étonné de cette générosité, lui dit: Senor, vous venez de tirer une ame du purgatoire. A ces mots don Manuel donne une autre piastre. Ah! s’écrie le quêteur toujours plus enchanté: Voilà une autre ame qui sort triomphante du purgatoire; toutes les deux montent au ciel, les anges s’avancent pour les recevoir, je vois ces ames, au milieu d’eux, rayonnantes de joie. Elles sont donc maintenant en paradis, lui demanda don Manuel? — Assurément, elles sont entourées des anges; elles jouissent de la gloire et du bonheur des Saints. — En ce cas je reprends mon argent; ces ames n’en ont plus besoin, on ne sort plus du paradis lorsqu’on y est entré; et en effet il reprit ses piastres. Le moine confus et rouge de colère, murmurait, le maudissait entre ses dents. Le comte et moi nous l’appaisâmes en jetant quelque argent dans le bassin. Le poète du Toboso au sortir de l’église donna à un pauvre les piastres qu’il avoit reprises du moine. Je lui demandai pourquoi il enrichissait un mendiant aux dépens de l’église? — C’est que je suis plus sûr de retirer un pauvre de la misère qu’une ame du fond du purgatoire.
Nous montâmes après la messe dans la cellule de don Augustin, et le comte après un récit fidèle de son combat et de l’injustice des soupçons de don Fernandès, lui proposa d’aller le chercher, et d’employer son éloquence et le charme de la persuasion pour l’éclairer sur ses erreurs et le ramener à son épouse. C’est une mission, dit-il, dont je me charge plus volontiers que d’une mission chez les sauvages, dont je ferais de très-mauvais Chrétiens. Les Athéniens élevèrent un temple à l’humanité, Marc-Aurèle à la bonté, et la religion chrétienne à la charité. Je suis prêt à partir demain; je désirerois cependant que l’un de ces messieurs voulut bien m’accompagner et me servir de second: don Manuel s’offrit généreusement en disant: J’aime mieux faire ce pélerinage que celui de Saint-Jacques-de-Compostelle. Il y a plus d’indulgence à gagner, n’est-ce pas, mon père? — Je ne puis le décider. Tout ce que j’ose assurer c’est que toute bonne œuvre est notée dans le Ciel, et que saint Jacques est un grand saint, le patron de l’Espagne. Oui, répliqua don Manuel, comme Minerve étoit la patronne d’Athènes, Diane de Lemnos, Junon d’Argos et Jupiter Olympien de Rome. Cela vous prouve, dit le père, que les hommes ont toujours cru avoir besoin de la Divinité. Je lui demandai par quel événement l’Espagne avoit choisi Saint-Jacques pour son patron? — Parce que le premier il est venu nous prêcher l’Évangile. Mais ce qui a le plus contribué à le faire adopter pour patron, c’est un songe que fit le roi Léon la veille d’une bataille contre les Maures. Le saint lui apparut, et lui promit la victoire. Il annonça cette apparition a son armée qui combattit avec ardeur et gagna la bataille. Depuis les troupes espagnoles marchèrent sous sa bannière, et le nom de Saint-Jacques fut leur cri de guerre, comme jadis Saint-Denis était le cri des Français. Mais, lui dis-je, il me semble que saint Jacques n’est pas né en Espagne, et que même il n’y est pas mort, quoiqu’il ait son tombeau à Compostelle. — Il est mort à Jérusalem, par les ordres d’Hérode Agrippa. — Et comment son corps se trouve-t-il en Espagne? — L’an 42 de notre ère, ses disciples l’enlevèrent, le mirent sur un vaisseau qui aborda en Galice, d’où il fut transporté à Compostelle, et déposé dans une grotte de marbre, au milieu d’un bois. Ce corps fut découvert en 800; et c’est autour de cette grotte que l’on a bâti la ville, ou depuis se rend l’affluence des pélerins. Mon père, lui dis-je alors, pardonnez-moi mon pyrrhonisme; cette histoire, tous les miracles de saint Jacques me paraissent apocryphes, et aussi difficiles à croire que les exploits d’Hercule, qui a délivré la Bétique du monstre Geryon, et séparé près de Cadix, d’un tour de main, les monts Calpé et Abila. — La translation de saint Jacques en Espagne, l’invention de son corps, ses miracles ne sont pas des articles de foi; imitons sa piété, sa vie édifiante; c’est là ce que la religion exige de nous.
Au douzième siècle, saint Jacques était si révéré dans la chrétienté, que Louis-le-Jeune, roi de France, gendre du roi de Castille, par vénération pour le saint, fit le voyage de Compostelle. Son beau-père lui offrit de magnifiques présents; mais Louis n’accepta qu’une superbe escarboucle. De retour en ses états, il envoya, en reconnaissance, au roi de Castille, une ambassade solennelle, à la tête de laquelle était l’abbé de Saint-Denis, qui lui apportait le bras de saint Eugène, premier évêque de Tolède, dont le corps avait été trouvé à Saint-Denis. Le roi de Castille, suivi de ses deux fils, du clergé, et des grands de la cour, alla hors de la ville recevoir ce dépôt précieux; le père et les enfants le portèrent, sur leurs épaules, jusqu’à la cathédrale. Dans la suite, Philippe II désira posséder le corps tout entier, et l’envoya demander, par une ambassade, à Charles IX, qui l’accorda sans peine, et Philippe alla au-devant du corps avec les mêmes cérémonies et la même solennité que l’on avait employées jadis à la réception du bras. Ce fils de Charles-Quint, dis-je alors, ne bornait pas son ambition à la possession du cadavre d’un saint, il a voulu envahir toute la France. Le comte ajouta qu’il conseillerait à Charles III de renvoyer à Saint-Denis le corps d’Eugène en échange de la Franche-Comté et des Pays-Bas que Louis XIV avait enlevés à l’Espagne. Il termina cette conversation en proposant à don Augustin de venir dîner chez lui; mais il refusa, alléguant le peu de temps qui lui restait pour les apprêts du voyage.
Lorsque le comte fut sorti, je dis à don Augustin: Permettez-moi de vous demander la solution d’un problême qui m’occupe depuis que je voyage en Espagne. Comment, dans un pays où la religion a des racines si profondes, des autels si nombreux, un empire si puissant, comment, dis-je, les confesseurs, les casuistes peuvent-ils voir avec cette indifférence, ou du moins tolérer avec tant d’indulgence et de facilité la licence des mœurs? Ici les liens du mariage sont si relâchés, que la plupart des maris ont des maîtresses, et les femmes des amants; et cependant ces époux infidèles se confessent, communient souvent, et, le lendemain de ces actes religieux, ils retournent à leurs attachements, à leurs douces habitudes? — Cette objection m’a aussi occupé plus d’une fois. L’église a souvent essayé d’user de rigueur, et d’opposer des digues au torrent des passions, et surtout à celle de l’amour; mais elle a compris que l’impétuosité, la violence de ce besoin physique, irrité par l’activité de l’imagination et l’influence d’un climat ardent, renverseraient la religion plutôt que de s’arrêter devant ses barrières; et pour sauver le vaisseau, il a fallu le laisser quelquefois flotter au gré des vents, et prudemment louvoyer. J’ai ouï dire à une dame française, attachée à feu la reine d’Espagne, que madame de Montespan, dans son commerce très-illicite avec Louis XIV, observait rigoureusement les jeûnes, les abstinences, le carême, et quittait souvent le roi pour aller prier dans son cabinet. Lorsqu’on lui parlait de cette inconséquence dans sa conduite, elle répondait: Parce qu’on fait mal dans une chose, faut-il le faire dans toutes? Aussi sa vieillesse et sa mort ont été très-édifiantes. Le clergé de France est peut-être trop sévère contre ce penchant de la nature; il faut se prêter à la fragilité humaine; l’indulgence maintient la religion, et tôt ou tard elle amène le repentir et la pénitence. Valga me Dios! s’écria don Manuel, on éteindrait plutôt le feu du soleil que celui de l’amour; ces deux soleils sont l’ame du monde et le principe de la vie. Don Augustin sourit à cette exclamation, et dit: Je crois que le moyen le plus efficace pour rendre aux mœurs leur pureté, et au mariage sa sainteté et son inviolabilité, ce serait d’autoriser le divorce, permis dans les premiers siècles de l’église, aujourd’hui défendu trop rigoureusement. Le savant don Manuel ajouta qu’en Turquie le mariage était plus respecté, parce que les Turcs pouvaient avoir quatre femmes et des concubines. La cloche alors appela le père au réfectoire; et nous le quittâmes pour aller dîner chez le comte. Nous trouvâmes dans la rue une espèce de procession qui excita notre curiosité. Un porte-croix, précédé de six prêtres en surplis et un cierge à la main, ouvrait la marche; suivaient deux files d’hommes enveloppés d’une tunique brune; venait ensuite un homme dans le même costume, monté sur un âne, et entre deux prêtres; deux autres personnages, vêtus de la même robe, portaient chacun un plat d’argent, et, s’adressant aux passants, aux personnes qui étaient aux fenêtres, aux balcons chargés de monde, demandaient d’une voix lamentable: Por el alma del povre (pour l’ame du pauvre ). J’interrogeai mon voisin sur cette cérémonie, qui me dit: L’homme qui est sur l’âne est un criminel que l’on mène à la potence; le produit de la quête est destiné à lui faire dire des messes après sa mort. Les deux prêtres qui marchent à ses côtés sont des confesseurs qui l’exhortent et le préparent à la mort; et les hommes en robes brunes sont des pénitents de la congrégation de la Paix. Ils sont institués pour venir au secours des condamnés. Lorsque le tribunal de la justice fait annoncer une exécution, vingt-quatre heures avant le supplice on conduit le patient dans la chapelle de la prison; alors la confrérie le regarde comme un frère; elle lui donne l’habit des pénitents avec lequel il sera exécuté; elle lui sert un bon soupé sur de la vaisselle d’argent. Le lendemain on lui donne à dîner tout ce qu’il désire, et la congrégation paye ses dettes. L’après-dînée elle va le chercher, et elle l’accompagne, dans l’ordre processionnel, au lieu de son supplice. Nous suivîmes ce cortège jusqu’auprès de l’échafaud. L’exécution faite, des hommes et des femmes vinrent baiser les pieds du pendu. On nous assura qu’il y avait vingt-quatre jours d’indulgence attachés à cet acte de piété. Ensuite, les pénitents emportèrent le cadavre dans un cercueil, et allèrent lui faire un superbe service. Quand le cortége fut éloigné, un des confesseurs monta sur l’échelle, et adressant un discours pathétique à l’auditoire, qui se pressait autour de lui, il dit éloquemment que le vol est un crime qui mène à la potence, et que la mort d’un pendu était très-désagréable. Vivement ému de cette cérémonie lugubre, je dis à don Manuel: Je vois avec plaisir que vos compatriotes ont l’ame tendre et compatissante: cette sensibilité les honore soit qu’ils la doivent à la religion ou à la douceur du climat. Je sais qu’on leur reproche les cruautés, les crimes de l’Amérique; mais les conquérants de ce nouvel hémisphère n’étaient qu’un très-petit nombre d’aventuriers, dont l’Espagne aurait fait justice, si le succès, qui justifie tout, et l’éclat de leur valeur, n’eussent couvert leurs forfaits du faux jour de la gloire.
Le comte d’Avila nous attendait pour dîner; nous n’étions que quatre convives, sa femme et lui, don Manuel et moi. J’ai voulu, nous dit-il, mieux jouir de votre société, et vous traiter à la française, car je vois bien que vous n’aimez ni notre safran ni notre ail; et cela me rappelle un dîné fameux dans nos annales, que l’amirauté de Castille donna, le siècle dernier, au maréchal de Grammont, qui venait demander la main de l’infante pour Louis XIV. On y servit sept cents plats aux armes de l’amirauté: tous les mets étaient dorés, et tellement chargés de safran, qu’aucun convive n’osa y toucher; l’on remporta les plats tels qu’ils étaient venus, et cependant le festin dura quatre heures.
Après le dîné, le comte nous lut la lettre qu’il écrivait à don Fernandès.
«Cessez, monsieur, de creuser votre tombeau, le bonheur peut renaître pour vous. Le père don Augustin, qui vous remettra cette lettre, vous apprendra l’asile où votre femme verse tous les jours des larmes amères sur vos communs malheurs. Ce vénérable religieux vous affirmera la vérité de mon récit. J’étais épris depuis long-temps de la fille du marquis de Galvez, aujourd’hui mon épouse. Dona Francisca favorisait notre inclination, et vos soupçons ont outragé la vertu la plus pure. Elle vous a donné un enfant sept mois après votre départ; elle est retirée à la campagne avec lui et sa mère: je vous exhorte à revenir auprès d’une épouse aussi sensible que vertueuse. Venez tarir ses pleurs et finir ses malheurs et les vôtres.»
Le comte remit cette lettre à don Manuel, avec une bourse de cent piastres pour subvenir aux frais du voyage de don Augustin, et de don Fernandès. Il me pressa beaucoup d’accepter un logement chez lui; je le refusai pour garder ma liberté: je lui promis de venir à sa table me dédommager des privations que je m’imposais.
Le lendemain, à la pointe du jour, don Augustin était à notre porte, avec une voiture. J’embrassai tendrement don Manuel, qui me dit, en me pressant dans ses bras: Cher Oreste, tu reverras bientôt Pylade vainqueur du farouche Thoas. Je lui donnai une lettre pour don Pacheco, et lui promis d’aller l’attendre à Cordoue. Don Augustin m’assura qu’ils y seraient dans quinze jours.
Le départ du jovial improvisateur me rendit cette matinée bien triste: peut-être des vapeurs qui voilaient le beau soleil de ces climats augmentaient ma mélancolie: il suffit d’un léger nuage au physique comme au moral pour troubler la sérénité de notre ame. Pour dissiper ou promener ma tristesse, j’allai au faubourg de Triana; la rêverie et la mélancolie m’y suivirent. Séraphine, Cécile, dona Rosalia tour-à-tour occupèrent ma pensée. Cette tendre et aimable Cécile, me disois-je, elle a disparu comme une ombre légère, comme ce phosphores qui brillent un moment dans les airs: Séraphine est aussi perdue pour moi. Que sont devenus ces beaux jours où sa voix douce, harmonieuse m’appelait mi corazon, mio enamorado (mon cœur, mon amant); où ses regards tendres, expressifs pénétraient mon ame d’amour et de volupté! Aujourd’hui ses regards, ces doux noms s’adressent à un autre. O femmes! ornement de la terre! délice et tourment de la vie! Du moins, si j’étais auprès de Rosalie, elle est sensible et malheureuse comme moi! Hélas! mon cœur n’a pas un être sur lequel il puisse se reposer! Las de me promener, j’allai m’asseoir auprès de la fontaine où sont les statues d’Hercule et de César. Que de pensées me fit naître l’image de ce dernier! Je songeai à dix ans d’activité et de travaux dans les Gaules, au passage du Rubicon, à la bataille de Munda, de Pharsale, à son ambition effrénée, et puis je le vois tomber, à l’âge de cinquante-six ans, sous le poignard de ses ennemis. C’était bien la peine de naître et de porter le flambleau de la guerre au sein de sa patrie pour lui ravir sa liberté. Le maréchal de Gassion disait qu’il fesait trop peu de cas de la vie pour la communiquer à d’autres: on ne peut méditer sa pensée sans être de son avis. Lorsqu’on lit l’histoire avec un peu d’attention et de philosophie, que l’on voit cette vaste scène de guerres, d’atrocités, de perfidies, de massacres; tant de personnages agités, emportés par leurs passions, toujours occupés de projets de fortune, de grandeur, de domination, se succéder rapidement, et s’engloutir dans l’abîme de l’oubli, ne croit-on pas lire l’histoire des fous de Bedlam? Quel œil pourrait distinguer aujourd’hui la cendre d’Achille et d’Agamemnon de celle d’Irus et de Thersite? Accablé de ces réflexions et du poids de ma tristesse, je sentais le besoin de répandre des larmes, lorsqu’un jeune homme m’aborda. Son visage était pâle, défait; son habit paraissait la livrée de la pauvreté. Monsieur, me dit-il, je vois à votre uniforme, et de plus à votre air national, que nous sommes compatriotes. — Vous êtes Français, sans doute? — Oui, Français bien malheureux. — Puis-je vous être utile? — Vous allez en juger: voici mon histoire. Je dois rougir en vous la contant; mais l’aveu de ma faute, ou plutôt de mon crime, est déjà une punition que je m’impose. Je suis fils d’un avocat de Toulouse. A l’âge de vingt-deux ans, je devins éperduement amoureux de la femme d’un libraire, une Vénus pour la beauté, une Messaline pour les mœurs. Son mari, vieillard jaloux, mais homme de mérite, fermait avec une extrême rigueur les avenues de sa maison; sa femme, aussi impatientée que moi des obstacles que l’on nous opposait, me proposa de l’enlever: j’hésitai quelque temps. La timidité, la pudeur m’arrêtaient au bord de l’abîme; mais l’amour et les sollicitations de Julie étouffèrent la voix de l’honneur et du devoir. Je dérobai à mon père une somme de cent louis, et Julie emporta de son côté bijoux, argent, vaisselle, tout ce qu’elle put saisir à son époux. Nous nous réfugiâmes à Madrid, où l’amour, les plaisirs, la bonne chère, en nous étourdissant sur l’avenir, dissipèrent bientôt la plus grande partie de nos vols domestiques. J’avais étudié en médecine, et je proposai à Julie d’aller, avec les débris de notre fortune, nous établir dans une petite ville d’Espagne, où je pourrais exercer ma profession de médecin; elle approuva mon projet. Le lendemain elle me pressa beaucoup d’aller à la comédie pour me distraire; mais une migraine assez forte l’empêchait de m’y suivre. A mon retour je ne retrouvai plus dans notre logement, ni ma femme ni le reste infortuné de notre pécule, ce qui me confirma son évasion. Je me consolai aisément de sa perte. Les liaisons formées par le crime, amènent tôt ou tard la haine et les remords. Je ne fis aucune recherche; je vendis les meubles qu’elle n’avait pu emporter, et me rendis à Badajoz, où un homme que j’avais connu à Madrid me présenta à ses connaissances en qualité de médecin: en Espagne, la charlatanerie en impose aisément; tout homme y a le droit de s’ériger en Esculape. J’eus d’abord quelques pratiques, et je fis des cures. Cela me valut de petits honoraires, qui, avec beaucoup de frugalité, suffirent à ma subsistance; mais un jour ayant été appelé pour le fils de l’alcade, jeune homme fort aimé dans la ville, je pris sa maladie pour une attaque d’apoplexie; je le fis saigner deux fois: malheureusement c’était une indigestion qu’il avait. Lorsque les parents le virent à l’extrémité, ils firent venir un véritable docteur, qui leur apprit ma bévue en me traitant d’empirique, d’ignorant et de gavache: mais ce qui acheva de me perdre dans l’opinion publique et d’irriter les esprits, c’est la délation d’une vieille femme qui me servait, et que je renvoyai pour soupçon de vol: elle déclara qu’un vendredi j’avais mangé une côtelette de mouton, et qu’un dimanche je n’avais pas entendu la messe; que par conséquent j’étais juif ou musulman. Cette grave accusation, jointe à la mort du fils de l’alcade, échauffèrent tellement les esprits, qu’hommes, femmes et enfants vinrent assiéger ma porte, criant à l’hérétique, à l’assassin; ils étaient armés de bâtons et de pierres. Heureusement le derrière de la maison donnait dans une rue très-étroite et peu fréquentée; le premier étage n’était pas élevé, et je me déterminai à sauter par la fenêtre: par bonheur je tombai sur un monceau de fumier. La chute cependant fut un peu rude; je restai un quart-d’heure sans pouvoir me relever; mais enfin la peur me rendit mes forces, et de détour en détour, je m’échappai de la ville. Lorsque je fus hors de danger, je m’assis sur une pierre où les réflexions les plus cruelles vinrent m’assaillir; je me voyais sans argent, sans appui, loin de mes parents, de ma patrie, et flétri par une action criminelle: vingt fois j’ai voulu terminer ma fatale existence; mais la religion et peut-être l’amour de la vie, ont retenu mon bras. Je poursuivis mon chemin, avec l’intention de rentrer en France. J’allai à Tolède; de là je vins à Séville, frappant à la porte des couvents pour demander du pain. J’avouerai en l’honneur des moines et de la générosité espagnole, que les aumônes ont été plus que suffisantes. Mais le chagrin, l’humiliation et la fatigue du voyage, altérèrent ma santé; et en arrivant à Séville, dévoré par la fièvre, j’ai été obligé de me présenter à l’hôpital, où l’humanité, la charité chrétienne m’ont prodigué leurs soins et leurs secours. Je n’en suis sorti que depuis hier. J’ai beaucoup souffert; mais je mérite mes souffrances. — Votre récit est fort touchant, et vous payez bien chèrement la faute d’un jour. Mais que puis-je faire pour vous? — Me prêter quelqu’argent pour retourner dans ma patrie. — Combien vous faut-il? — Trois louis. — C’est bien peu; cette somme ne vous suffira pas. — Pardonnez-moi; c’est assez pour un homme qui voyage à pied et aux dépens des autres. Je lui en offris cinq; il ne voulut jamais en accepter que trois. Il me proposa de me faire son billet: je le refusai, en lui disant que je passerais bientôt par Toulouse, et qu’il me rembourserait. Il me remercia avec la sensibilité et la joie d’un cœur qui sort de la misère et d’une situation douloureuse; et moi j’allai dîner chez le comte d’Avila, moins oppressé et soulagé par le plaisir d’avoir obligé un compatriote malheureux.
Je dois ici le portrait de la comtesse d’Avila, qui m’accueillait avec cette politesse douce et aisée, que l’usage du monde perfectionne, mais qui prend sa source dans le cœur. Dona Éléonora, un peu maigre, le teint pâle, attirait les regards par l’éclat de ses yeux, et une physionomie intéressante, et la grâce de ses mouvements. Elle lisait l’idiome français, l’ânonnait un peu et aimait à le parler.
Elle était très-attachée à son mari, fesait peu de cas des moines, et, chose étonnante pour une Espagnole, elle croyait que la vertu et l’humanité ouvraient, dans toutes les religions, les portes du Ciel; elle aimait la lecture, et lisoit de bons livres; mais la vivacité de son esprit nuisait à son attention; elle accusait sa mémoire du peu de fruits de ses lectures. A tort, lui dis-je un jour, vous inculpez cette faculté; vous retiendrez ce que vous lirez attentivement. Mais les femmes lisent comme bien des hommes voyagent; ils courent la poste, traversent rapidement les villes, les campagnes, brûlent d’arriver à l’auberge, et en rentrant dans leur patrie, semblent avoir bu des eaux du Léthé. La comtesse aimable, spirituelle, et d’un caractère heureux, comme le soleil avait ses taches;
Car à l’humanité, si parfait que l’on fût, Toujours par quelque faible on paya le tribut.
Elle avait hérité de son père l’orgueil de la naissance; elle croyait l’organisation d’un gentilhomme bien supérieure à celle d’un roturier. Elle me demanda un jour si Voltaire et Racine étaient gentilshommes; je lui répondis qu’ils étaient les premiers de la nation, et que les beaux génies avaient une origine céleste. Elle avoit beaucoup d’esprit; mais le désir d’en montrer la jetait quelquefois dans l’affectation, et détruisait ce beau naturel, cet heureux abandon qui fait le charme de la conversation et le délice de la société. Ce désir de briller lui fesait citer à tort et à travers des faits qu’elle ignorait ou qu’elle savait mal. Elle aimait peu la compagnie des femmes; et habile à saisir leurs ridicules ou leurs défauts, elle les raillait avec un ton plaisant et malin, mais sans aller jamais jusqu’à la méchanceté: au reste, ses vertus, sa générosité, sa fidélité en amitié et dans le mariage, couvraient toutes ses imperfections.
Pendant le dîné elle me demanda si je m’étais armé contre le carême qui approchait, d’une bulle de la Cruzada? Je ne prends, lui dis-je, les armes que contre mes ennemis, et le carême et moi nous sommes très-bien ensemble; mais daignez me faire connaître cette bulle, dont j’entends parler depuis quelque temps.
La Cruzada, me dit le comte, permet de manger en carême du laitage et des œufs; un officier-général paie cette permission deux réaux, un colonel, un réal; mais vous serez le maître de donner davantage. Cette bulle fut publiée en 1509, par Jules II, et le produit en fut affecté aux rois d’Espagne, pour payer les frais de la guerre contre les Maures. Ceux-ci n’existant plus, cet impôt s’est glissé insensiblement dans la caisse de Saint Pierre. Un confesseur refuserait l’absolution à quiconque n’aurait pas acheté cette bulle. Mais aucun Espagnol n’est assez hardi pour s’en passer. — Ils sont plus braves, repris-je, devant un régiment d’ennemis que devant une compagnie de moines. — Messieurs les Français, vous riez de nos superstitions, mais n’avez-vous pas votre jansénisme, votre bienheureux Pâris, votre bulle Unigenitus, vos convulsionnaires, votre quiétisme, vos billets de confession? — J’en conviens; mais le vent a bientôt changé et emporté les brouillards qui offusquaient notre raison.
La comtesse me proposa de me mener passer la soirée chez dona Bianca Aladera, qui paraissait me voir avec plaisir, et qui disait quelle ne trouvait rien d’aussi aimable qu’un officier français. J’allai donc chez dona Bianca, qui m’accueillit avec le sourire le plus flatteur. Elle me réserva pour jouer à l’ombre avec elle, jeu que je savais très-mal. Son pied rencontra le mien sons la table, ce qui m’embarrassa, car je rougis, et quoiqu’elle fût jeune et jolie, je ne fus nullement tenté de lui répondre; la plaie de la perte de Séraphine était encore bien ouverte; et d’ailleurs je dédaignais ces amours impromptus, enfants du caprice et du désir. La partie finie, elle me plaça à ses côtés. Quand son mari entra, c’était un homme bien fait et d’une physionomie heureuse, elle me dit tout bas: Voilà mon mari, c’est un très-honnête homme, mais il est jaloux; il faut nous observer: et elle s’observa si bien qu’elle ne me parla plus que par ses regards, que j’aurais trouvés fort éloquents, si mon cœur avait été disposé à les entendre. Quand je me retirai, elle m’invita, tout bas, à me rendre le lendemain matin, vers les dix heures, à sa paroisse, que là nous causerions ensemble après la messe. Je lui répondis que j’avais des engagements qui m’empêchaient de profiter de ses bontés et de la messe. Depuis, dona Bianca Aladera a dit beaucoup de mal des Français, et de moi particulièrement.
Retiré dans ma chambre, le lendemain après mon déjeûné, un valet de chambre, qui écorchait la langue française, vint me demander si milord Dorset, arrivé hier au soir, pouvait venir me fréquenter. Je répondis qu’il me ferait beaucoup d’honneur. Peu de temps après milord entra, et me dit, dans mon idiome, qu’il avait appris de l’aubergiste qu’un officier français était logé chez lui, et je crois, ajouta-t-il, que votre nation et la nôtre sont faites pour vivre ensemble; la guerre, la politique des gouvernements, ne doivent pas désunir les individus des premières nations du monde. — Je crois, milord, lui dis-je, qu’un Espagnol ne déparerait pas notre société. Il me dit que depuis seize mois il voyageait en Espagne, qu’il avait vu Lisbonne, Madrid, tous los sitios reales (les maisons royales); qu’au palais de l’Escurial, un grand seigneur lui avait dit avec emphase, que ce superbe monument avait été bâti par Philippe II, en commémoration de la victoire de Saint-Quentin, remportée sur les Français, et qu’il avait répondu: C’est fort bien; mais vous auriez dû l’abattre après la bataille de Rocroi; à présent, continua milord, je viens de Cadix; croiriez-vous que l’on m’a chassé de Varna, moi et mes gens? L’un d’eux, qui est Allemand, étant allé acheter quelques bouteilles de vin, l’alarme s’est répandue dans la ville, le peuple s’est ameuté, criant que les Allemands allaient boire tout le vin du pays. On a poursuivi mes gens à coups de pierre; je voulais sortir l’épée à la main, mais l’hôte, sa femme et leurs deux filles, m’ont arrêté et supplié de réprimer ma colère, pour éviter une scène désastreuse. Le peuple n’a été rassuré qu’après mon départ. Par Saint Georges, les Espagnols sont des êtres bien singuliers! je ne suis pas étonné que nous les battions sur mer, et que nous prenions tous leurs saints métamorphosés en vaisseaux,[57] à l’inverse des vaisseaux d’Énée qui furent changés en nymphes. — Prêtez-leur un Cromwel pendant vingt ans, ensuite un Frédéric II de Prusse pendant vingt autres années, et ces saints seront pour vous changés en requins. Rappelez-vous quelle vigueur a déployée l’Espagne sous le ministère du cardinal Albéroni; l’Europe en fut étonnée. Je lui demandai s’il devait faire un long séjour à Séville? — Un jour seulement pour voir la cathédrale et la ville. Je m’offris de l’accompagner. — Vous me ferez très-grand plaisir, dit-il, à condition que vous accepterez un mauvais dîné; car dans ce pays, ils ont des légions de moines et pas un cuisinier; de superbes églises et de mauvais chemins. Leurs saints, leurs madonnes font tous les jours des miracles, et les laissent mourir de faim. Ils ont un excellent territoire et une mauvaise culture, beaucoup de théâtres et pas une bonne pièce. — Milord, fesons grâce à la faiblesse de leur gouvernement, en faveur de leur caractère; car je pense que les Espagnols et les Suisses sont les nations de l’Europe où l’on trouve le plus de franchise, de grandeur d’ame et de probité. Il convint que je pouvais avoir raison, et qu’il avait connu nombre d’Anglais qui estimaient beaucoup la nation espagnole. Je le quittai un moment pour aller prévenir le comte d’Avila que je ne dînerais pas chez lui.
Milord Dorset voyageait pour se défaire d’une passion malheureuse: il aimait éperduement la femme de l’un de ses amis, auquel il avait rendu des services signalés; et il ne voulait pas souiller ses bienfaits, en abusant de sa confiance, de son amitié et de sa reconnaissance: et redoutant la séduction de l’amour et le danger de l’occasion, il avait brusqué son départ de Londres, pour se distraire en parcourant l’Europe. Il était ce qu’on appelle fataliste: les hommes selon lui étaient des automates sous la main de la Divinité: Dieu, disait-il, ayant réglé l’harmonie, le cours des astres, le mouvement périodique de l’univers, ne peut avoir abandonné les événements futurs au caprice des hommes. Je lui répondis: Dieu a mis en moi l’intime persuasion que je suis libre; voudrait-il me tromper? Cette idée est incompatible avec sa bonté et sa justice: l’idée de la liberté m’honore à mes propres yeux, et m’excite à la vertu: je ne puis, il est vrai, l’accorder avec sa prescience; mais tant de choses sont si impénétrables à ma raison, qu’elle se soumet en avouant sa faiblesse. — Dans l’incertitude d’un choix à faire, votre volonté vous décide, n’est-ce pas? — Sans doute. — Et d’où émane cette volonté? On lit dans les livres saints, que Dieu a créé Cyrus, Alexandre, inspiré Moïse, illuminé ses apôtres, pour l’exécution de ses vastes desseins; et s’il est démontré qu’il est l’auteur, le principe des pensées de tout ces grands personnages, pourquoi supposez-vous qu’il dédaigne assez les autres hommes pour les abandonner à leur libre arbitre? car enfin, si le père de Cyrus avait pu se dispenser de lui donner l’existence, si un homme avait été le maître de l’étouffer dans son berceau, il n’aurait pas conquis la Perse et renvoyé les Juifs à Jérusalem, pour rebâtir leur temple, selon la prédiction d’Isaïe. Donc, il était impossible que tout ce que Dieu avait arrêté n’arrivât pas. Mais nous voici devant la cathédrale; ce que nous y verrons sera plus compréhensible pour nous.
Milord admira cette superbe basilique, et me dit qu’après Saint-Pierre de Rome, Saint-Paul de Londres et Sainte-Sophie de Constantinople, c’était le plus bel édifice élevé à la Divinité. Nous étions environnés des messes que l’on disait dans les chapelles. Milord, quoique déiste, grand prôneur de la religion naturelle, s’agenouilla à l’élévation, et s’inclina respectueusement. Au sortir de l’église, je lui dis que j’avais été édifié de sa dévotion. — J’ai, me dit-il, mes opinions, mes principes; mais je respecte ceux des autres. Fronder la religion dominante d’un pays, c’est affecter de la supériorité sur les habitants; c’est attaquer leur amour-propre dans ses plus douces illusions: de plus, la religion étant sous l’influence du gouvernement, tout homme qui l’insulte ou la brave publiquement, mérite d’être puni. Si j’étais à Constantinople, je conviendrais que Mahomet est le plus grand des prophètes, et que la lune est entrée dans son manteau par la manche droite, et sortie par la manche gauche, et que l’ange Gabriel l’a conduit dans le ciel sur la jument Borack.[58] Nous montâmes jusqu’au haut du clocher de cette basilique, où nous jouîmes de la superbe perspective de la ville et de la campagne. Après nous être rassasiés de cette vue, nous allâmes voir la lonja (la bourse). Milord me dit en arrivant, terret solitudo et tacentes Loci. Jadis cet édifice était autant fréquenté que la bourse de Londres; mais le commerce, comme certains fleuves, change souvent son cours: celui de Venise, de Gênes, Pise, Séville, n’est plus qu’un faible ruisseau: peut-être un jour la Tamise ne portera que des bateaux de pêcheurs. La Lonja, continua milord, est aujourd’hui l’antre de la Chicane; l’on destine cet édifice à servir d’entrepôt à tous les papiers relatifs à l’Amérique espagnole. Séville avait autrefois cent trente mille personnes occupées aux manufactures de soie: aujourd’hui, cette population est bien diminuée. Cette ville était, sous les Maures, la capitale du plus beau royaume d’Espagne: lorsque l’on pense à cette nation brillante qui réunissait les arts, les sciences, le commerce, la valeur, la galanterie, le luxe et les plaisirs, l’on est fâché que les descendants des Goths les aient renvoyés en Afrique. Cependant Séville est encore une des villes les plus considérables de l’Espagne. Le voisinage de la mer et le Guadalquivir la rendraient encore très-florissante, si le monarque y fixait sa résidence, et elle l’emporterait sur bien des capitales par la fertilité de son terroir, et la douceur de son climat. La flotte d’argent y arrive des Indes au mois d’août, et repart en avril; son arrivée emploie plus de six cents ouvriers; mais allons nous promener aux bords de la rivière.
Il y a sur ces bords une allée de cinq files d’ormeaux touffus, arrosés par de petits canaux. On y trouve des fontaines et des siéges; à chaque extrémité on a élevé deux grands obélisques. La nuit une file de lumières des deux côtés, rendent cette promenade très-agréable. Milord disait que Séville était le paradis terrestre pendant les deux tiers du jour, et le purgatoire depuis dix heures du matin jusqu’à cinq heures du soir. Nous vîmes passer le carrosse de l’archevêque, attelé de six mules, conduites par deux postillons. Savez-vous, me dit-il, pourquoi les cochers, en Espagne, ne montent plus sur leurs siéges? — Non, milord; je ne sais si cet usage vient des Goths ou des Maures. — Ni des uns, ni des autres; c’est depuis que le cocher du duc d’Olivarès entendit de son siége un secret que ce ministre confiait à son ami.
A trois heures après midi l’appétit nous pressant, nous allâmes chercher le dîné; nous le fîmes dans la chambre tête à tête. La conversation de milord Dorset était très-intéressante; il avait beaucoup voyagé, vu et observé en philosophe: je lui demandai quelle était la nation, après la sienne, qu’il estimait le plus. Il sourit et me répondit: C’est la vôtre, parce que, d’abord, après nous, pardonnez ma franchise, vous êtes la nation où il y a le plus de raison et de philosophie. Vous l’emportez sur les Anglais par les grâces de l’esprit et des manières, par ce que nous appelons yumor;[59] mais vous êtes plus frivoles, plus inconséquents, et malgré votre légèreté et votre enjouement, vous avez un reste de turbulence, d’inquiétude et de férocité que vous avez hérité des Celtes et des Gaulois vos ancêtres. Quant à la bravoure, je crois que toute les nations de notre continent sont également braves; le succès des batailles dépend de l’habileté des généraux, et de l’enthousiasme et de la confiance qu’ils savent inspirer à leurs troupes, et souvent de cet être inconnu nommé le hasard. J’aime le courage et la fierté des Espagnols; mais ils sont subjugués par la superstition et la paresse: le souverain bien pour eux est de dormir pendant la chaleur, de respirer le frais au coucher du soleil, de prendre du chocolat, de faire l’amour, d’assister aux processions et aux cérémonies de l’église. J’ai vu quelquefois des centaines d’hommes, enveloppés dans leurs manteaux, appuyés contre un mur, ou dormant à l’ombre des arbres. — Cette vie n’est peut-être pas si malheureuse; l’ambition, la soif des richesses, des plaisirs, la vanité, agitent l’existence sans la rendre plus agréable: il vaut mieux, je pense, naviguer sur un fleuve qui entraîne doucement, que sur une mer orageuse. Je rencontrai un jour un paysan assis au frais sous un figuier; je lui demandai ce qu’il fesait là? — Je vois passer le temps, me dit-il. Je réfléchis sur cette réponse, et je compris que cet homme voyait avec le même plaisir l’écoulement du temps, que l’on voit celui d’une rivière; il en jouissait, tandis que nous, il nous dévore, et souvent nous accable. Vous avez séjourné à Lisbonne, quel est le caractère des Portugais? — Je devrais vous en faire l’éloge, car ce sont nos alliés et nos amis. — Et vos pères nourriciers. — Je vais vous conter une aventure galante que j’ai eue dans ce pays-là, et quelques cérémonies religieuses qui vous donneront une idée des mœurs et du caractère des Portugais.
Huit jours après mon arrivée à Lisbonne, je fis la conquête d’une belle veuve. Ma qualité d’hérétique, car elle m’appelait son cher hérétique, l’inquiétait beaucoup. Je lui dis un jour que je me ferais papiste, même mahométan, pour lui plaire, et qu’elle m’avait rendu idolâtre, car je l’adorais. Enfin, au défaut de san Jago et de san Joseph, dont elle me parlait sans cesse, j’eus l’amour pour moi: elle m’avoua, après sa défaite, qu’elle ne m’aimait que dans l’espoir de me convertir. Nous entrâmes en carême; elle me demanda si je fesais maigre? Oui, lui dis-je, quand on me sert du bon poisson. A ces mots elle garda le silence, en poussant de longs soupirs. Qu’avez-vous, senora, lui dis-je? — Un grand chagrin: je vous aime, et vois, avec douleur, que vous serez damné. — Eh bien, donnez-moi le paradis dans ce monde; quant à l’autre, c’est mon affaire. Les huit derniers jours de carême elle m’interdit sa présence. Elle passa cette semaine dans les prières, dans les églises, dans le confessionnal et dans le jeûne. Elle suivait toutes les processions, allait baiser toutes les reliques, toutes les Madonnes, enfin elle se jetait dans des cérémonies si bizarres, si superstitieuses, que je crois qu’elle n’était pas Chrétienne. Les Espagnols et les Portugais se font des saints et des dieux comme les nègres se font des fétiches.[60] Ma dévote avait sur son sein sa petite vierge d’ivoire, comme votre Louis XI en avait une de plomb sur son bonnet;[61] elle la quittait et la voilait quand elle se livrait au plaisir. Le lendemain de Pâques elle m’envoya chercher, et l’étoile de l’amour remonta sur l’horizon; mais elle s’éclipsa bientôt. Comme la conscience de ma dévote lui reprochait sans cesse sa tendresse, son intimité avec un hérétique, elle me troqua contre un jeune carme, avec qui elle pût goûter les plaisirs de ce monde, sans risquer son salut dans l’autre. Mais finissons de dîner; au dessert je vous conterai quelques cérémonies de l’église dont j’ai été témoin. Quand la table fut couverte de vins, de café, de liqueurs, et les domestiques retirés, il me fit le récit suivant. Le vendredi saint j’allai à l’église où l’on prêche la passion. Ce sermon s’appelle le sermon de las lagrimas (des pleurs). Le prédicateur arriva précédé de douze prêtres, vêtus de rouge, armés chacun d’un flambeau allumé. Ils se rangèrent tous en demi-cercle autour de la chaire. Le prédicateur avait en main un suaire où des deux côtés était peinte l’image de J. C.; sur l’un des côtés il montre son visage, et de l’autre il tourne le dos. Le prêcheur commença son sermon par reprocher aux assistants leurs vices, leurs péchés; ensuite, déployant son suaire, il leur présenta la face de Jésus Christ, en criant: Le voilà mort pour vous, à cause de vous; ce sont vos crimes qui l’ont mis au tombeau. A ces cris lamentables, à ce tableau d’un Dieu mort sur la croix, toute l’église retentit de gémissements, de sanglots, du bruit des soufflets et des coups de poing. Après cet exorde le prédicateur, imitant la voix d’une femme, fait parler la Vierge. Mon fils, dit-elle, pardonnez à ces Chrétiens; je demande leur grâce; ils se repentent de leurs péchés. Non, non, répond Jésus-Christ d’une voix forte, c’est-à-dire, le prêtre pour lui; non, ma mère, ils sont trop coupables, trop endurcis dans leur impiété; je me vengerai, je les punirai. En prononçant ces mots, le prédicateur retourne le suaire; voyez, voyez, s’écrie-t-il. Jésus-Christ vous tourne le dos, il ne veut pas voir des pécheurs comme vous autres: voyez ce sang qui coule: c’est pour vous qu’il a été flagellé! A cette vue, à ces cris, l’auditoire s’applique de nouveaux coups de poing, des claques, des soufflets; après quoi, la sainte Vierge reprend la parole, c’est-à-dire, son interprète, qui, d’une voix féminine, implore la clémence de son fils, et promet la conversion des pécheurs. Enfin J. C. se laisse toucher, et le sermonneur fait voir le suaire du bon côté; J. C. pardonne à condition que tous les assistants feront leur acte de contrition. Le prêcheur le commence aussitôt d’une voix lugubre et attendrissante, s’arrête à chaque phrase, que tout le monde répète à voix haute avec lui. L’acte de contrition fini, il descend de la chaire, et s’en retourne à la tête des douze prêtres; et les jeunes femmes sortent de l’église, laissant leur tristesse et leur repentir à la porte; elles passent à travers une haie de jeunes gens, saluant et souriant à droite et à gauche. Que pensez-vous, monsieur le chevalier, de la dévotion portugaise? — Elle me rappelle une pièce de Voltaire, intitulée: Jean qui pleure et Jean qui rit.[62] — Ces bons Portugais ont un général que leurs ennemis redouteraient peu, c’est saint Antoine de Padoue. Pierre II, roi de Portugal, lui en expédia la patente, fît porter son image devant l’armée, dans une litière superbe, et ordonna qu’on lui rendit tous les honneurs dûs à son grade. Depuis cette nomination au généralat, le roi régnant va tous les ans, la veille de la fêle du saint, à l’église de Saint-Antoine, assiste à ses vêpres, et lui fait présent d’une somme d’argent. Voici une autre cérémonie du jeudi saint. On me pressa beaucoup d’aller à la paroisse pour la voir. L’église était toute tendue de noir; cette tenture couvrait les fenêtres; l’église n’était éclairée que par la lueur sombre de quelques flambeaux; dix à douze prêtres étaient couchés ventre à terre sur les marches de l’autel, tenant en main une palme et un cierge éteint. On chanta l’office divin d’une voix lugubre, tout portait dans l’ame le recueillement et la tristesse; mais au gloria in excelsis, tout-à-coup la tenture noire tombe, et découvre la tapisserie la plus éclatante; les lumières brillent de toute part; l’autel, surtout, devient éblouissant. Les prêtres se relèvent, la palme d’une main, et des cierges allumés de l’autre; une musique bruyante et harmonieuse se fait entendre. Derrière l’autel, on voit J. C., l’air radieux, qui s’élève insensiblement, et va se perdre dans des nuages colorés qui planent sous la voûte du dôme. Ce spectacle magnifique répand la joie dans toute l’église, et dès ce moment, les plaisirs et les amours, que le carême avait exilés, reviennent dans la ville, et de nouveaux péchés succèdent aux anciens effacés par la confession. Milord, lui dis-je, vous avez fait la description d’une fête d’opéra. — Moi-même je croyais me trouver à celui de Paris; au surplus, on a raison d’amuser, d’intéresser le peuple par des spectacles; plus une religion est riante, plus ses cérémonies frappent les sens, et plus elle enchaîne les cœurs: voilà pourquoi le presbytérianisme s’affaiblit insensiblement à Londres. J’ai vu à Tolède, dans la semaine sainte, une procession beaucoup plus ridicule. Elle était composée d’hommes masqués, qui se flagellaient et répandaient des ruisseaux de sang. On y voyait les douze apôtres en longue perruque de chanvre, tenant à la main un gros livre, et ayant derrière la tête un miroir qui signifiait qu’ils lisaient dans l’avenir; ensuite venaient les figures les plus hideuses, représentant les Juifs qui avaient sacrifié Jésus-Christ. Elles étaient suivies des mystères figurant des farces sacrées. Mais pour vous égayer et nourrir vos réflexions, je vais opposer à ces cérémonies des prêtres catholiques, celles des derviches de la religion musulmane. Ils s’assemblent le vendredi et le samedi dans une grande salle, où ils se tiennent debout, les yeux baissés, et les bras croisés, pendant que l’iman ou le prédicateur lit, dans une chaire placée au milieu de la salle, quelques passages du Coran; ensuite huit ou dix d’entre eux jouent de certaines flûtes. Le concert fini, on reprend la lecture, après quoi on recommence à chanter et à jouer des instruments, jusqu’à ce que le supérieur, coiffé de vert, commande une danse religieuse. Tous les derviches sont debout autour de lui; et tandis que plusieurs continuent à faire résonner leurs flûtes, les autres retroussent leur robe, qui est fort ample, et tournent en rond et en mesure avec une vitesse surprenante. Cette danse dure environ une heure, sans qu’ils en soient étourdis; à la fin ils s’écrient qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et que Mahomet est leur saint Prophète: ensuite ils baisent la main de leur supérieur, et se retirent.
Un capucin entra dans ce moment, et demanda l’aumône pour le couvent. — Il est donc bien pauvre lui dit milord. — Oui, monsieur, nous vivons de charités. — Mais si tout le peuple vivait de charités, qui cultiverait la terre? — Ce seraient les milords et les grands seigneurs. Milord sourit à cette réponse. Mais, dit-il, pourquoi cet habit grotesque et cette longue barbe? — C’est le bienheureux Mathieu de Baschi, réformateur de notre ordre, qui nous a prescrit ce costume. Dans la nuit il entendit une voix qui lui ordonnait d’observer exactement la règle de saint François, notre patriarche séraphique, et de s’habiller comme la figure qu il avait sous les yeux; il voyait un fantôme couvert de notre robe et d’une barbe épaisse. — Et vous croyez sans doute, avec ce costume bizarre, vous attirer la vénération et l’argent du peuple? Vous savez que l’habit ne fait pas le moine. — Pardonnez-moi; les milords et les seigneurs portent des crachats, des cordons, de beaux habits, pour en imposer au peuple; l’appareil est différent, mais l’intention est la même que celle des capucins: donc l’habit fait le moine. — Mon père, vous avez de l’esprit. — Je ne suis qu’un pauvre capucin. — Voulez-vous boire un verre de vin de Malaga? Mathieu de Baschi ne le défend point. — Non, c’est Dieu qui fait fructifier les vignes; il est permis d’user modérément de ses bienfaits. Après que le capucin se fut abreuvé de très-bonne grâce d’un verre de vin, milord lui donna une guinée. Le moine, en la recevant, lui dit: Nous prierons Dieu pour vous. Mais, repartit le milord, je suis Anglais et hérétique? — Eh bien, nous prierons pour votre conversion; et il sortit à ces mots. Je dis à milord qu’il avait été bien généreux. — C’est une aumône peut-être mal placée; mais quand on oblige, il ne faut pas y regarder de si près. Je lui contai alors l’histoire de l’hermite de Carthagène. La folie de ce mari, dit-il, ne m’étonne pas: dans ce climat brûlant, trois furies agitent le cœur de l’homme, jalousie, amour et vengeance. Je vous raconterai à ce sujet quelques anecdotes sur la mort de la célèbre Inès de Castro, femme de Pierre Ier, roi de Portugal. Trois courtisans, sous le règne de son père, assassinèrent, de son aveu qu’ils avaient extorqué, cette tendre et fidèle épouse. Pierre, tant que vécut le roi, dissimula, et nourrit la vengeance dans le fond de son cœur. Son père expiré il demanda au roi de Castille les assassins de sa femme. Deux lui furent livrés, l’autre s’échappa: il leur fit arracher le cœur, et ordonna ensuite l’exhumation de sa malheureuse épouse, morte depuis cinq ans: c’était en 1360. Il revêtit ce cadavre d’habits royaux; lui mit la couronne sur la tête, et obligea les gens de sa cour à venir baiser le bas de sa robe. Cette cérémonie dégoûtante terminée, il ordonna de magnifiques funérailles, et fit transporter son corps, sur un char magnifique, au monastère d’Alcobala, à dix-sept lieues de Coimbre. Le char était précédé d’un nombre prodigieux de personnes en habit de deuil, et un cierge à la main. Un grand cortége suivait le cercueil qui fut déposé dans un superbe tombeau de marbre, sur lequel s’élevait la statue d’Inès à genoux et en habits royaux.
Après ce récit, milord me proposa d’aller nous promener hors de la ville. Je le menai dans un bois d’oliviers de mille pas d’étendue, très-peu éloigné: nous admirâmes la grosseur des olives, qui ressemblent à des œufs de pigeons. Les Romains, me dit milord, en fesaient venir pour leur table. Pline-le-Jeune, en invitant un de ses amis, lui écrit qu’il aura des olives d’Andalousie. De ce bois nous allâmes sur les bords charmants du Guadalquivir, où nous vîmes des coursiers superbes, de belles dames avec leurs cortejos, de gros chanoines enfoncés dans leurs lourds équipages, et quantité de baigneurs, qui se jetaient tout nus dans la rivière, et que les femmes lorgnaient du coin de l’œil. Milord, enchanté de cette promenade, et de la sérénité du ciel, s’écria: Quel dommage que ce pays ne soit pas habité par des Anglais! — Ou par des Français, milord. Ce beau terroir a été nommé le jardin d’Hercule. La nuit nous fit rentrer à l’auberge. Nous prîmes du thé, après quoi, je fis mes adieux à milord, et lui promis d’aller bientôt le joindre à Cordoue, où il devait faire quelque séjour.
Le lendemain matin le comte d’Avila vint me voir, et me proposa de me conduire à un puits qu’un saint et une pierre rendaient fameux. Je lui demandai si c’était le puits de la Samaritaine ou celui qu’un Ange découvrit à Agar dans le désert. Non, me répondit-il, c’est celui de saint Isidore, ancien évêque de cette ville: il est beaucoup plus connu et révéré ici que tous ceux que vous citez. Partons, je vous expliquerai la cause de sa célébrité. Lorsque nous y fûmes arrivés: Vous voyez, me dit-il, la cavité de cette pierre produite par le frottement de la corde du puits? — Oui, mais je n’y vois rien de miraculeux. — Vous allez admirer les grands effets produits par de petites causes. Cette excavation est cause que saint Isidore est devenu un grand homme. Ce saint, dans sa première jeunesse, avait l’esprit lourd, sombre et lent. Son maître, fatigué de sa stupidité, le traitait durement. Un jour l’enfant, au désespoir de ses rigueurs, se sauva de la maison paternelle, et s’arrêta près de ce puits, pleurant sa destinée, et ne sachant où se réfugier. Le hasard lui fait jeter les yeux sur cette pierre ainsi creusée; par une réflexion au-dessus de son âge, il devina que le frottement continuel de la corde avait produit cette cavité, et qu’ainsi le travail et la constance pouvaient vaincre la nature. Frappé de cette idée, il retourne chez son père, se livre à l’étude avec ardeur et ténacité, et le succès couronna ses efforts: il devint savant, évêque de cette ville et saint. — Je ne suis plus surpris de la célébrité de ce puits; Virgile avait dit avant saint Isidore: Labor improbus omnia vincit.
Je séjournai encore une semaine à Séville, passant la plus grande partie de mes journées dans l’aimable société du comte d’Avila: je fus comblé d’amitiés et de caresses par ces deux charmants époux. La veille de mon départ, la comtesse me demanda comment je me vengerais de Séraphine? — En lui rendant service, si je le puis. — Vous êtes généreux! — Et pourquoi aurais-je des projets de vengeance? Elle m’a aimé, je lui dois de la reconnaissance; son cœur n’est plus à moi, elle est maîtresse de le reprendre. Je la regrette, je ne l’aime plus; mais je ne la hais pas. Ces aimables époux furent aussi affligés que moi d’une séparation qui devait être éternelle. Cette pensée fatale de quitter pour jamais des amis auprès desquels on voudrait finir sa vie, devrait dégoûter des voyages toute ame sensible: mais notre curiosité, notre vague inquiétude nous arrachent tous les jours aux plus douces situations.
Je voyageai de Séville à Cordoue avec un négociant juif nouvellement converti. D’abord il fut assez réservé avec moi; mais quand je lui eus inspiré de la confiance, comme Français et militaire, il jeta son masque et commença à se moquer des Espagnols, de leurs reliques, des miracles de leurs saints, et de tant de vierges arrivées en Espagne par la région du ciel. Je lui demandai alors pourquoi il avait abjuré la religion de ses pères? — Parce que je n’ai pas voulu être rôti vif comme un chapon. J’étais dans les cachots de l’inquisition, il fallait opter entre le bûcher et le christianisme. Je me suis décidé pour le parti le plus doux: j’ai été régénéré, baptisé à Burgos, par son évêque, en grande cérémonie. Nous étions cinq Hébreux. Après qu’on nous eut confessés, on célébra une grand-messe où nous assistâmes et communiâmes. Le peuple, avide de voir des Hébreux christianisés, se porta en foule dans l’église. Mes camarades et moi nous nous moquions et des cérémonies et du sot peuple, et de ses prêtres qui croyaient que leur religion valait mieux que la nôtre, comme si la religion donnée par Dieu même à Moïse sur le mont Sinaï, n’était pas la seule véritable; et si l’Être-Suprême, cet Être immuable dont la volonté est fixe, la prescience infaillible, pouvait proscrire un culte qu’il a ordonné, chéri, pour en commander un autre. Je compris par ce discours que ces conversions publiées en Espagne avec tant de pompe et de célébrité, ressemblaient à celles que fesaient dans les Cevennes, sous Louis XIV, les missionnaires, aidés des dragons.
Ce qui m’étonna le plus dans cet homme qui se moquait des Espagnols, de leurs madonnes et de leurs superstitions, que je croyais un grand sceptique, c’est que lui-même était infatué de toutes les bizarreries superstitieuses du judaïsme. A dîné on nous servit du porc frais; il refusa d’en manger, parce que la loi de Moïse le défendait. Il n’aurait pas touché à une langouste, à un poisson avec écaille. Je lui demandai si sa nation attendait encore le Messie? — Assurément! me dit-il; mais son avénement sera précédé de grands miracles; Dieu suscitera les trois plus abominables tyrans qui aient existé, et qui nous persécuteront cruellement; ils feront venir des extrémités du monde, deux hommes noirs qui auront deux têtes, sept yeux étincelants, et un regard si terrible que personne n’osera paraître en leur présence: l’Ante-Christ alors viendra; mais son règne sera court; cette affreuse désolation finira par le son éclatant de la trompette de l’archange Michel, au bruit de laquelle paraîtra tout-à-coup le Messie, de la race de David, accompagné du prophète Élie; il sera le libérateur de toute la postérité d’Abraham; l’Ante-Christ voudra le combattre; mais il fera pleuvoir sur son armée un déluge de soufre et de feu, et l’exterminera entièrement. Le Messie, après sa victoire, donnera à son peuple assemblé dans la terre de Canaan, un grand repas, dont le vin sera celui qu’Adam lui-même fit dans le paradis terrestre, et qui se conserve dans de vastes celliers creusés par les anges au milieu de la terre; ensuite il rétablira les murs de Sion, le temple de Jérusalem, sur le même plan de celui qu’Ezéchiel vit dans une vision; sa puissance s’étendra sur toute la terre, et il fondera ainsi la monarchie universelle. — Je vois bien, lui dis-je, d’après une si belle expectative, et de si grands prodiges annoncés par votre Talmud, que vous avez raison de vous moquer des Espagnols, de leurs madonnes et de leurs miracles; mais vous avez fait sagement de ne pas vous laisser brûler tout vif par les inquisiteurs, et d’attendre en bonne santé l’arrivée de votre Messie. Cependant ce négociant, qui avait changé son nom de Jacob en celui de Dominique, avait de l’esprit et même de la philosophie, excepté quand il s’agissait de sa religion; alors le philosophe disparaissait et montrait les oreilles du Juif: c’était son coin de folie, dont tous les hommes, et même les plus sages, ont une certaine dose plus ou moins forte, ce qui explique leur inconséquence et leurs préventions. Il revenait de Bilbao, capitale de la Biscaye. J’ai trouvé dans cette province, me disait-il, la liberté et l’hospitalité. Les Castillans sont graves, taciturnes, fiers, et pauvres comme leur plaine: en Biscaye, tout respire l’aisance et la gaîté. Ce peuple descend des anciens Cantabres qu’Auguste ne put soumettre entièrement. Les Biscayens sont bien faits et actifs; j’ai été surtout frappé de la beauté des femmes: j’en ai vu de célestes; elles sont grandes, sveltes et enjouées; leur vêtement est propre et champêtre; leurs cheveux tombent en longues tresses sur leurs épaules, et un mouchoir arrangé par la coquetterie couvre leur tête: le dimanche elles portent ordinairement des habits blancs attachés avec des rubans couleur de rose. Je doutai, en les voyant, que le roi Salomon, parmi ses sept cents femmes, en eût beaucoup d’aussi belles. Ce peuple est si jaloux de sa liberté qu’il a toujours refusé le titre de maître au roi d’Espagne, et ne l’appelle que seigneur, et n’a jamais voulu souffrir chez lui l’établissement des douanes. La fertilité du terroir de Bilbao, et l’activité de son commerce rendent cette ville très-florissante; ses principales branches sont la laine, le fer et les châtaignes qui naissent avec profusion dans toute la Biscaye. Les paysans, au commencement de novembre, les portent à la ville sur de petites charrettes traînées par des bœufs; tous les chemins en sont couverts: ils les déchargent un peu au-dessus de la ville, dans des barques qui les transportent sur des navires marchands qui vont à Londres, à Bristol, à Amsterdam ou Hambourg. Ces Biscayens, si gais, si hospitaliers, détestent les Français et les Juifs: les premiers, par préjugé national; les seconds, par fanatisme. Ils sont plus favorables aux Anglais et aux Allemands.
Après cette longue narration, M. Dominique-Jacob me demanda la permission de faire sa méridienne; il était deux heures après midi, et le soleil était presque aussi chaud que le soleil du mois de mai à Paris. Pendant ce sommeil et que la voiture marchait, je m’amusai à considérer mon Juif: quoique grand et bien fait, sa physionomie et sa pâleur portaient le caractère distinctif de sa nation; j’aperçus un scapulaire placé entre sa veste et sa chemise. Ah! embustero (fourbe), me disais-je tout bas, comme tu te joues des hommes! Fesait-il bien, fesait-il mal? je ne déciderai pas la question.
Mais renoncer au Dieu que l’on croit dans son cœur, Est le crime d’un lâche, et non pas une erreur.
A son réveil il me parla encore de la Biscaye. «Je venais d’Amsterdam, me dit-il, sur un vaisseau hollandais qui me débarqua à Quetaria, petit bourg qui contient environ trois cents personnes: j’y reçus une impression de plaisir si agréable que je me crus transporté dans une île enchantée: tout le rivage retentissait du son du tambourin; les balcons qui donnent sur la mer étaient remplis de femmes voilées; nous traversions la baie dans des bateaux conduits par de jeunes filles dont les cheveux bruns ou noirs flottaient, en longues tresses, et dont les vêtements étaient bizarres. Ce qui me frappa le plus, ce fut l’aspect de plusieurs ecclésiastiques en manteaux noirs et la tête couverte de vastes chapeaux ronds; ils se promenaient sur la digue. Croiriez-vous que sur trois cents habitants on y compte dix ecclésiastiques? Je les trouvai le soir au cabaret devant un grand plat de sardines frites et une énorme cruche de vin. Les sardines fournissent aux habitants non seulement leur subsistance, mais encore une branche de commerce lucrative. Cette pêche, très-abondante, se fait aux mois de juin, juillet et août; trois ou quatre barques de pêcheurs associés ensemble, jettent dans la mer un grand filet en forme de cercle, et attendent plusieurs heures à l’ancre, que les filets soient remplis; quand ils s’aperçoivent de leur pesanteur ils les retirent chargés d’une immense quantité de poissons qu’ils salent; mais ces sardines ne valent pas les anchois de la Méditerranée. Quetaria est situé au pied d’une montagne bien cultivée: en y montant l’œil se promène sur l’Océan, sur ses rivages escarpés et sur une longue chaîne de montagnes verdoyantes et couvertes de chalets. On voit au pied de la montagne les barques des pêcheurs; plus loin le bourg et ses jardins, partout une riche végétation, des champs, des broussailles, des vignes, des châtaigniers, des myrtes, et de tout coté des sources et des cascades. Enfin, cette baie présente un tableau magnifique, alpestre et riant. — Vous préféreriez peut-être, lui dis-je, ce séjour au délicieux verger d’Eden arrosé par quatre grands fleuves, qui, selon moi, est plutôt situé dans la lune que sur la terre? — Je ne suis pas de votre avis, et j’en crois plutôt Moïse qui l’a placé sur notre globe, en Asie, entre le confluent du Tigre et de l’Euphrate; et ce grand missionnaire de Dieu en savait plus que vous et moi. Mais, revenons à Quetaria: j’y vis un indiano dont j’enviai le bonheur; cet homme avait fait sa fortune en Amérique, elle consistait en mille piastres de revenu: cette somme est immense aux yeux des habitants; il est le roi du pays: s’il ne règne point par la puissance, plus heureux que bien des rois, il règne par l’amour et les bienfaits; il habite un palais, c’est-à-dire, une petite maison bien bâtie, la seule où l’on trouve des vitres, des balcons de fer, des verres à boire, des fauteuils et des plats d’étain: c’est le luxe de Lucullus relativement à la pauvreté du pays. Lorsqu’il sort il se fait porter en chaise par de jeunes filles; sa grande jouissance est de fumer, dans un parfait repos, le tabac le plus fin de la Havanne; il a toujours chez lui une immense provision de cigaros. Cet homme est le philosophe de la nature, plus heureux et plus sage que Socrate et Cicéron; sans livres, sans étude, sans ambition et sans travail, jouissant d’une fortune supérieure à ses besoins, il fume sa pipe sous un ciel heureux, et il est chéri des habitants sur lesquels il répand ses bienfaits. L’idée du bonheur de cet homme me poursuit sans cesse au milieu de l’agitation de ma vie et des révolutions de mon commerce. Je suis beaucoup plus riche que lui et je ne suis pas encore satisfait de ma fortune. — Vous ressemblez à vos ancêtres qui erraient dans les déserts, en cherchant la terre promise sans la trouver. — Il faut que je vous conte encore mon entrée dans la baie de Bilbao. Un vent frais enflait nos voiles; à droite nous naviguions devant une montagne parée de verdure, le long de laquelle s’étend un village composé de maisons blanches, séparées par des vergers; à notre gauche nous avions une côte plate, hérissée de rochers et de broussailles, et au fond de la baie une chaîne de montagnes élevées. En avançant j’aperçus à la droite du village une église sur une hauteur, à ma gauche un petit hameau caché dans des vignes et des groupes d’arbres, et vis-à-vis une multitude de vaisseaux: toute la route le long du fleuve est ornée de maisons de campagne et de jardins. Nous passâmes devant un couvent, et nous nous trouvâmes au milieu de Bilbao qui nous offrait les vues les plus pittoresques et les plus romantiques. Les chambres de l’auberge où je descendis étaient toutes tapissées de toile cirée, sur laquelle on avait représenté des combats de taureaux; les siéges étaient antiques et extrêmement bas, les plafonds étaient revêtus de briques, et les murs couverts de saints et de crucifix. On compte à Bilbao environ treize mille habitants, amoncelés dans des maisons qui ont quatre à cinq étages. On y voit une promenade charmante nommée l’Arenal, formée par quatre belles allées d’ormes et de tilleuls: à droite s’élève une grande église avec deux clochers; à gauche coule la rivière entre des bords bien cultivés. J’abrégerai la description de ce charmant pays; allez le voir, et vous partagerez mon enchantement: cependant je veux vous décrire la procession de la Fête-Dieu, une des plus belles de l’année dans ce pays. Cette fête, comme le carnaval, amène une foule de divertissements publics et particuliers. La veille, on illumine tous les clochers; les montagnes resplendissaient de feux: à deux heures du matin toutes les cloches furent en mouvement; à six, toutes les rues étaient déjà encombrées de monde, qui se pressait autour des autels ornés de fleurs et brillants de quantité de lumières; les balcons étaient chargés de spectateurs.
La procession commença à dix heures; quatre personnages gigantesques, deux hommes et deux femmes, ouvraient la marche; leurs têtes étaient cachées sous de longues perruques de lin, et sous des coiffures de toile cirée de couleur rouge; pour vêlement, ils avaient d’antiques chasubles et des andriennes bizarres et grotesques. Ils portaient dans les mains des tabatières larges comme des plats, et des éventails d’une aune de longueur. En marchant, ils feignent de vouloir embrasser les dames qui occupent les balcons, auxquels leur tête touche; ce jeu produit de grands éclats de rire. A tous les coins de rue ces figures colossales dansent le fandango. Après elles venait une multitude d’angelos. Ce sont des enfants des deux sexes richement vêtus; ils ont de longues ailes de carton, couvertes de satin. Les parents aisés s’empressent d’habiller ainsi leurs enfants, et de les faire briller à cette procession, ce qui est du bon ton, et de plus un acte de piété. L’émulation, la vanité animent les familles; c’est à qui parera le mieux son angelo. Ils sont chargés de bijoux, et le grand art de la coiffure est de faire flotter, entre les ailes, de longues tresses de cheveux. Lorsqu’ils passent dans les rues, on les comble de caresses et de bonbons, et le peuple, séduit par la parure, la jeunesse, la grâce et l’air de dévotion de ces jeunes enfants, les regarde avec des sentiments d’admiration, d’intérêt et de respect, et souvent s’imagine voir de véritables anges. Sans doute plus d’un de ces jeunes séraphins est devenu dans la suite un vrai diable. Après eux marchent les diverses confréries avec leurs saints respectifs, dont la plupart sont de bois, et revêtus d’un habit de velours ou de soie; leur tête est ornée d’une couronne de fleurs. Un second chœur de musiciens, et des nuages d’encens, annoncent le vénérable (le saint-sacrement), et une foule d’hommes et de femmes, parés de leurs plus beaux habits, terminent le cortége. Si la matinée a été consacrée à la religion, l’après-dînée l’est au plaisir. Pour la corrida (la course du taureau) on avait élevé deux amphithéâtres aux deux extrémités de la place; les banquettes, les balcons fléchissaient sous le poids des spectateurs. Mais un plus vaste tableau frappait ma vue: les clochers, les toits des maisons, le pont voisin, les édifices au-delà du fleuve, les collines, le couvent des franciscains, étaient couverts de la foule innombrable des curieux. Cette perspective me parut bien plus agréable que la course du taureau, qui n’est pas la grande course: on l’appelle las corridas de novillas (course des jeunes taureaux). L’animal ne reçoit que des blessures légères; on le harcèle, on le pique, jusqu’à ce qu’il soit excédé de fatigue. Le corrégidor donna le signal, et un huissier, vêtu de blanc, ouvrit la barrière au taureau, qui se précipita dans l’arêne. L’huissier eut à peine le temps de s’élancer sur l’estrade; los afficionados (les amateurs) attendaient l’animal. Il parcourut d’abord toute l’enceinte pour chercher une issue. Bientôt il se trouva vis-à-vis de ses assaillants, qui lui présentaient des piques, des fourches, des bâtons, des parasols; chacun se disputait à qui mettrait le premier son chapeau ou son manteau sur les cornes de l’animal, qui bientôt fut couvert de banderillas. Il s’enfuit en mugissant et en versant des flots de sang. Alors on cria de tout côté: perros, perros (les chiens), et aussitôt on lâcha un dogue. Les deux combattants, guidés par leur instinct, s’observèrent, s’attaquèrent avec adresse et courage le dogue, pour éviter les cornes du taureau, tournait autour de lui, l’assaillait par les flancs; son ennemi tenait ses cornes en arrêt, et les lui présentait sans cesse. Plusieurs fois il le saisit et le lança dans l’air. Cependant le chien parvint à le prendre à la gorge, et le taureau, l’entraînant, cherchait à l’écraser sous ses pieds ou contre la barrière; alors on détacha un autre chien, qui s’attacha à ses oreilles. Le taureau, en courant, les secouait rudement; mais les chiens ne lâchaient point leur proie. Enfin huit hommes vigoureux s’avancèrent, prirent le taureau par la queue, ensuite par les pieds de derrière, le renversèrent, lui serrèrent les parties, ce qui, le privant de ses forces, le fit rester sans mouvement, et les chiens l’abandonnèrent. On fit alors entrer des vaches; le taureau se releva, et les suivit hors de l’arêne. Pendant le combat, les bravo, les vociférations des spectateurs, retentissaient au loin; ils agitaient leurs mouchoirs en l’air, et dans les entr’actes, ils prenaient la merienda (le goûté).