VOYAGE (continued 2)
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Je restai trois jours dans cet état convulsif, consumé comme un tison ardent de mes propres feux. Le quatrième jour je sortis de grand matin, entraîné malgré moi, ignorant où j’allais, tremblant de tous mes membres. Je me trouvai, sans le savoir, à la porte de la jeune Antonia. Elle était avec sa mère, qui me reçut avec le respect dû à la barbe et à la robe d’un capucin; mais le sourire de la fille me toucha plus que la vénération de la mère, qui sortit heureusement pour aller puiser de l’eau. Je demandais à Antonia si je pourrais la voir en particulier. Oui, me dit-elle; je vais porter des fromages à la ville, je passerai par le petit bois, et vous pouvez m’y attendre. Sur cet avis, je pris congé de la mère, et je courus au rendez-vous. Il était un peu écarté du chemin; ce bois était au pied d’une colline, une ombre épaisse et solitaire en fesait l’asile du mystère et du plaisir. J’attendis Antonia en me promenant à grands pas, dans une agitation, dans une lutte cruelle entre la crainte, le remords et le cri de la nature. Elle parut; l’étincelle qui met le feu au canon ne produit pas une explosion plus rapide que celle que j’éprouvai à l’aspect de cette nouvelle Ruth. L’ivresse, le délire, suspendirent toutes les facultés de mon ame; je m’égarai dans un ravissement extatique. Depuis ce jour mon existence fut changée: j’habitai un monde nouveau; le calme, la sérénité, rentrèrent dans mon ame; mon sommeil devint plus tranquille; la nature s’embellit à mes yeux; mes affections furent plus douces; j’aimais tous les hommes, je chérissais la vie dont le fardeau m’avait accablé; j’eus plus d’amour pour l’Être-Suprême; mon cœur satisfait, au lieu de prières, de vœux sombres et fanatiques, lui offrait l’hymne de la reconnaissance: j’étais heureux, mais je cueillais des fleurs sur un volcan. Le père gardien, rusé scélérat, suspectant le motif de mes fréquentes promenades, fit suivre mes pas; on découvrit le fortuné trésor que renfermait une pauvre cabane: ce vieux Sycophante résolut de me l’enlever, ou du moins de le partager avec moi. Il m’envoya avec un compagnon, sous un mauvais prétexte, à Ossuna, où nous avons un couvent. Le supérieur de cette communauté me retint quinze jours; et, n’ayant nul motif de me garder plus long-temps, il m’accorda mon retour, que je ne cessais de solliciter. Rentré dans ma capucinière, je me hâtai d’aller revoir ma chère Antonia; elle m’apprit les fréquentes visites du gardien, ses projets de séduction, son cynisme, ses promesses, ses offres pécuniaires pour ébranler sa fidélité. Ma mère, me dit-elle, le reçoit avec vénération; elle croit recevoir dans sa maison un envoyé du Ciel, un saint Vincent, un saint Antoine. Je lui demandai à quelle heure il venait ordinairement chez elle; c’était l’après-dînée. Eh bien, lui dis-je, la première fois qu’il viendra, retenez-le jusqu’à la nuit: elle me le promit. D’après cette instruction, je guettai mon renard; et le jour que je le vis partir pour la chaumière, j’allai me tapir en embuscade derrière un rocher qui borde la route. Là je quittai ma robe, mes sandales, et, vêtu à la légère, armé d’un gros bâton, j’attendis ce hideux pécheur. Le crépuscule régnait lorsqu’il parut; je m’élance sur lui, et je donne à ses épaules une leçon qui dut faire une forte impression sur sa vieille ame. Il beugla, il cria au meurtre, à l’assassin. Quand je crus la correction assez forte, assez mémorable, je revins derrière mon rocher, repris mes habits, et, par un sentier détourné et plus court, je regagnai le couvent d’un pas rapide. Lorsque le révérend arriva, nous étions au réfectoire; il entre, pâle, défait, se traînant avec peine. Nous l’environnons, l’interrogeons; il répond qu’il a fait une chute dans un fossé, et qu’il a le corps brisé, moulu. Je lui conseillai d’aller se mettre dans son lit, et de se faire frotter la partie souffrante avec de l’eau-de-vie. Il me remercia avec l’air de l’amitié. Huit jours s’écoulèrent sans qu’il laissât échapper aucun signe de ressentiment. Je me crus hors du soupçon. Je repris ma sécurité, et retournai au petit bois consacré à l’amour. Des témoins apostés veillaient sur moi. Depuis quelques jours un ex-voto d’argent avait disparu d’une chapelle de la Vierge. L’infâme hypocrite assembla les vieilles barbes conventuelles, et fit entrer des témoins qui dénoncèrent mon libertinage. Le gardien s’écrie alors: Un crime en entraîne un autre; allons voir si l’ex-voto, enlevé dans l’église, n’aurait pas été volé par ce faux frère, qui, comme Judas, vendrait J. C. pour trente deniers. Il part soudain à la tête de ces vieux boucs; on entre dans ma cellule, on fouille, et l’on trouve l’ex-voto dans ma paillasse, où ce misérable l’avait caché. Mon libertinage, mon vol prouvés devant ce consistoire infernal, ma perte fut décidée. A minuit, lorsque j’étais plongé dans un profond sommeil, quatre frères entrent dans ma chambre, se jettent sur moi, me lient les mains, et, après les cérémonies dont je vous ai parlé, je fus descendu vivant dans mon tombeau. Depuis, j’abhorre tous les capucins, tous les moines, et même je ne crois plus à la religion; je vis comme une bête, et je serai damné comme un chien. Ah! père Francisco, s’écria le poète de la Manche, pourquoi damnez-vous les chiens? Il n’y a chez eux ni capucins, ni in pace, ni saint-office; ils ne font mal à personne, et vivent en honnêtes gens. Je crois que ce drôle-là, me dit don Manuel tout bas, est né sous le signe du scorpion. Laissons cela, reprit l’ex-capucin; j’aperçois de loin la pena de los Enamorados (le rocher des Amoureux): je vais vous conter leur histoire, plus tragique que la mienne. La buena posa quiebra el dia.[29] Dans le temps que les Maures régnaient encore à Grenade, un chevalier français fut fait prisonnier. C’était un homme d’une figure si agréable, il avait tant de grâces dans l’esprit et les manières, que le roi lui laissa sa liberté, et le traita avec beaucoup de douceur. Ce monarque avait une fille charmante, qui était à cette aurore de la jeunesse, où l’amour est le premier besoin du cœur. Bientôt, éprise de ce jeune Français, elle trouva le moyen de le voir et de lui découvrir ses sentiments. Il l’aima à son tour; la confiance, le plus grand charme de l’amour, resserra leur chaîne, et accrut leur bonheur. Ils en jouissaient en secret, sans penser que le glaive était suspendu sur leur tête. L’envie a sa demeure dans le palais des rois. Les courtisans soupçonnèrent l’intelligence des deux amants. Le soupçon malin est toujours certitude à la cour. Le bruit de cette intrigue mystérieuse parvint aux oreilles du monarque. Une des femmes de la princesse l’avertit de ce malheur. A cette nouvelle, tremblante, épouvantée, elle vit que la fuite seule pouvait sauver ses jours et ceux de son amant; elle le fit avertir. Celui-ci, au milieu de la nuit, vint l’attendre à une porte secrète du palais. La princesse arrive seule, monte en croupe, et, sous la garde de l’amour, ils courent dans la campagne. Hélas! l’amour les abandonna: ils étaient poursuivis. A la pointe du jour, se voyant au moment d’être atteints, ils gravirent sur ce rocher fort élevé, qui fut bientôt entouré par les satellites du prince. Alors ces tendres et malheureux amants, morts à l’espérance et au bonheur, se font les adieux les plus touchants, se donnent les derniers baisers; après quoi, enlacés, serrés dans les bras l’un de l’autre, ils se précipitent du haut du rocher, et la mort termina leur amour et leur vie. Mais, senores, continua le père don Francisco, remontez dans la voiture, et marchons: les oiseaux commencent à chanter, et nous annoncent le coucher du soleil, et nous devons souper à la baena.
Nous y arrivâmes épuisés de fatigue et de faim. Le cabaret et le soupé étaient, comme à l’ordinaire, fort mauvais; mais l’ex-capucin nous amusa par ses récits.
Il nous éveilla dès l’aube matinale en nous criant: Exurge Domine. Notre toilette fut bientôt faite, et nous voilà en marche pour Cordoue. J’étais radieux de joie et d’espérance; j’allais enfin revoir la beauté que j’aimais, que j’adorais, et qui allait combler mes vœux et me donner une nouvelle existence. Vers le soir, lorsque j’aperçus les tours de la ville, je m’écriai: Je jouirai de sa présence! Nous voici, me dit don Manuel, chez les descendants des Vandales, qui appelèrent ce royaume Vandalousie, d’où dérive le nom d’Andalousie. Votre belle Séraphine descend peut-être d’un Vandale. — Mon cher poète, nous venons tous de loin, et nous devons tous être également fiers ou également humbles.
Il était nuit close quand nous entrâmes dans la ville. Descendus à la posada, nous fîmes nos adieux à l’ex-capucin, en lui recommandant la toison de ses confrères. Il nous promit de les tondre en habile barbier, et de se faire un oreiller de leurs barbes.
Si près de l’objet de mes vœux, au moment de le revoir, il était difficile de jouir du sommeil: toute ma nuit fut agitée par les rêves de l’espérance, par l’image de Séraphine, et l’attente d’un jour si fortuné. Ces pensées, mon impatience, retardaient la marche des heures; je craignais une nuit éternelle. Fatigué de ma couche, j’épiai à ma fenêtre le lever de l’aurore. Dès qu’elle parut, je commençai ma toilette; je me promenai dans ma chambre, en attendant la neuvième heure. Enfin elle sonna, et je partis. Don Manuel me recommanda de ne pas l’oublier dans l’ivresse de l’amour. Vous savez qu’Horace a dit:
Nil ego contulerim jucundo sanus amico.
—Et notre La Fontaine, répliqu’ai-je:
Qu’un ami véritable est une douce chose!...
Ainsi croyez, mon cher Manuel, que l’amour ne fera nul tort à l’amitié.
Je prends un guide, je cours dans les rues sans rien voir, rien entendre. Eh! qui n’est pas en délire, qui peut avoir plus d’une pensée au moment de revoir, après une longue absence, un objet adoré? J’arrive tout palpitant chez don Pacheco, je le demande; on m’introduit dans sa chambre: il prenait son chocolat; à mon aspect, il jette un grand cri de joie, renverse sa tasse, et vient à moi les bras ouverts, en s’écriant: Cher chevalier, à la fin vous voilà! soyez le bien venu; et vite, Antonio, du chocolat pour le cher capitaine. On apporte le chocolat. Pendant que je le prenais, don Pacheco me fit cent questions sur ma santé, mon voyage, mais ne me parlait pas de sa fille. Impatienté, j’en demande des nouvelles. Ah! s’écria-t-il, oubliez-la, è una desdicada (c’est une malheureuse)! Elle n’est plus dans la maison. Où donc est-elle? repris-je en tremblant. — Elle est avec sou mari; c’est une ingrate, une perfide. A ces mots je pâlis, mon sang se glace dans mes veines; je veux parler, ma voix expire; enfin je prononce en soupirant: Quoi! elle est mariée? — Oui, depuis quinze jours, sans mon consentement. Elle m’a fait manquer à ma parole; mais je suis hidalgo, homme d’honneur, militaire; je me battrai avec son indigne mari: si je le tue, comme cela doit être, vous épouserez sa veuve. J’écoutais, morne, accablé et presque inanimé. Enfin, reprenant mes esprits, je lui dis: Non, senor, je ne veux pas exposer votre vie, pas même la mienne: je renonce à votre fille. — Cher chevalier, vous êtes trop généreux; je suis désespéré de ne pas vous avoir pour gendre. — Elle a donc osé se marier sans l’aveu de son père? — Vous connaissez nos usages, nos lois religieuses, qui neutralisent l’autorité des parents, et permettent aux enfants de se marier au gré de leurs caprices: mais vous n’achevez pas votre chocolat? — J’en ai assez. — Allons, senor capitano, remettez-vous; courage! Vous avez fait six campagnes, vous avez bravé le canon: ne vous laissez pas abattre par l’infidélité d’une petite fille, indigne, par sa conduite, d’être la femme d’un chevalier français. Imitez-moi: je suis plus offensé que vous, et j’ai supporté ce revers avec fierté et courage. J’ai dit: Dieu l’a voulu; cette pensée console et fortifie l’ame. Voici comme la chose s’est passée.
C’était un jour de fête, je revenais de la grand’messe; je trouve chez moi un ecclésiastique qui m’attendait: il était député par le grand-vicaire de ma paroisse. Je le reçois avec les égards et le respect que l’on doit à tout homme honoré du sacerdoce. Il me dit qu’il venait chercher ma fille de la part du grand-vicaire. — Eh! pourquoi? Quel rapport a-t-il avec elle? — Il va la déposer chez votre tante dona Elvira. — Et la raison? ma tante radote, elle a quatre-vingt-cinq ans, et que fera ma fille chez elle? — Dona Séraphina a promis sa foi à don Juan y Alonzo della Roca; ils sont liés par des engagements et des promesses réciproques; et l’église va resserrer et confirmer leurs nœuds. — Quoi! sans ma permission, sans m’avoir consulté? Quel est donc cet homme, ce don Juan de la Roca? je ne connais pas ce nom. — C’est le fils d’un riche négociant de Cadix. — Comment, un commerçant, un roturier ose aspirer à la main de la fille de don Pacheco, y Nunès, y Garcie Lasso, conde de Montijo, de la orden de Santiago, gentilhomme de la chambre du roi! Et que diront mes ancêtres, don Gonsalve et don Garcie Lasso, si fameux dans l’histoire par leur bravoure et leur loyauté? Non, je ne le souffrirai jamais. — Monsieur le comte, les mariages sont écrits dans le Ciel: si celui de votre fille est sur cette feuille... — Il faut la déchirer, m’écriai-je vivement. — Il se fera malgré vous: devant Dieu et la religion les hommes sont égaux. Don Juan a déclaré à notre grand-vicaire qu’il aimait dona Séraphina, qu’il en était aimé, qu’ils désiraient leur union mutuelle, et il a montré des lettres qui manifestaient les vœux de votre fille. Cependant le grand-vicaire l’a interrogée secrètement, et votre fille a tout avoué. Vous voyez, monsieur, que ce mariage est de toute nécessité. — J’avais promis ma fille à un chevalier français, joli homme, brave militaire; il aimait ma fille, et il en était aimé. — Apparemment que votre fille a fait des réflexions plus sages, plus solides; nous n’avons pas besoin en Espagne de militaires français qui viendraient y répandre des semences d’incrédulité et d’irréligion. Enfin, monsieur, vous ne pouvez refuser votre fille sans encourir la censure de l’église. Je fis alors appeler Séraphine; mais on me dit qu’elle était chez sa tante. Puisque la malheureuse, dis-je au prêtre, brave l’autorité paternelle, et ce qu’elle doit à sa naissance, au sang des Lasso, mariez-la; je la donne à l’église, au commerçant la Roca, et au diable; mais je ne la verrai jamais.
Dès que cet ecclésiastique fut sorti, je mandai Margarita, la duègne de ma fille: je la croyais coupable, je voulais la punir; mais elle se justifia. Elle me conta que depuis deux mois un jeune homme venait toutes les nuits jouer de la guitare et chanter des romances sous le balcon de Séraphine. «D’abord, m’a-t-elle dit, je n’ai prêté aucune attention à ses chansons; mais ayant surpris deux fois votre fille sur le balcon, je la grondai fortement et la menaçai de vous informer de sa conduite. Elle me supplia de garder le silence, me promettant pour l’avenir plus de réserve et de sagesse. Ce matin elle a voulu aller à confesse: au sortir de l’église, un vieillard avec un jeune homme nous ont abordées; le vieillard m’a dit qu’il arrivait de Badajos, mon pays, et que mes parents l’avaient chargé d’une lettre pour moi. A ces mots, pleine de joie, car j’aime beaucoup ma famille et ma patrie, j’ai demandé la lettre. Il m’a dit qu’il l’avait laissée chez lui, ne comptant pas me rencontrer à l’église; mais qu’il me l’apporterait. Alors nous avons beaucoup parlé de mes neveux de Badajos, ville charmante, où pendant ma jeunesse j’avais eu tant d’agréments et reçu tant d’hommages. Le vieillard se souvenait encore de m’avoir vu à l’âge de quinze ans, et m’assurait que j’étais une des plus jolies personnes de la ville. Pendant qu’il me rappelait des souvenirs si doux, le jeune homme s’entretenait, loin de nous, avec Séraphine. Je m’en suis aperçue et je l’ai appelée. Alors le vieillard m’a dit: ce jeune homme est mon fils, il sort de l’université de Salamanque. Il est doux, modeste, sage, plein de candeur; mais il me donne bien du chagrin animé de l’esprit de la religion, il veut entrer dans l’ordre des chartreux. Quel malheur pour un père qui n’a que cet enfant! je gage qu’il ne parle à votre demoiselle que de son amour... pour Dieu et les saints. Laissons-les un peu jaser ensemble; que je serais heureux si la belle Séraphine pouvait le dissuader et le dégoûter de l’état monastique! Il a des visions: il prétend que la sainte Vierge lui est apparue, et lui a ordonné de renoncer au monde. Il préfère l’ordre des chartreux, parce qu’il s’est aperçu qu’il était enclin à parler beaucoup, et pour se mortifier il choisit un couvent où la règle condamne à un éternel silence. J’avoue que j’ai été un peu trop crédule et facile; à présent je m’aperçois que le vieillard était un fourbe, et le jeune homme l’amant de votre fille. Ils m’ont jouée; je vous en demande pardon, mais je ne leur pardonnerai de ma vie. Séraphine en rentrant m’a dit qu elle allait se retirer dans sa chambre pour faire la pénitence que son confesseur lui avait imposée. Je suis revenue une heure après, elle n’y était plus; je la croyais avec vous. Je jure, monsieur, sur ma conscience, sur ma part du paradis, que je viens de vous déclarer la simple vérité.»
Ma fille et son amant, après avoir reçu la bénédiction nuptiale, m’ont envoyé diverses personnes pour solliciter leur pardon; je suis resté inexorable. Je ne reconnaîtrai jamais pour mon gendre un roturier, un homme de commerce, et je ne pardonnerai jamais à ma fille cette alliance, et de m’avoir fait manquer de parole à un gentilhomme de votre mérite, que j’aime et auquel je dois de la reconnaissance. Mon cher don Louis, agréez mes excuses. — Monsieur, lui dis-je, vous n’avez aucun tort, vous et moi avons été trompés. Voilà le fruit de vos préjugés, de votre soumission aveugle à vos prêtres. Les Gaulois ou les Celtes avaient jadis des druides aussi puissants, aussi dangereux que vos gens d’église; comme vos inquisiteurs, ils sacrifiaient à Dieu des victimes humaines; ils empruntaient de l’argent pour rendre dans l’autre monde, c’est à peu près ce que font vos moines en vous rançonnant pour les ames du purgatoire.[30] — Senor capitano, s’est écrié don Pacheco!, ne voudriez-vous pas que je laissasse brûler dans le purgatoire l’ame de mon père, de ma mère et la mienne pendant des siècles entiers? — Non, senor; la vôtre est trop belle pour que Dieu la condamne au feu du purgatoire. Ce petit compliment calma don Pacheco qu’avait un peu ému la comparaison des druides avec les inquisiteurs, comparaison sans doute indiscrète, mais que mon dépit m’avait arrachée. Après cet entretien, don Pacheco m’offrit un logement chez lui, en me disant que les Espagnols étaient reconnaissants, et qu’il n’oublierait jamais les bons offices que je lui avais rendus à Perpignan. Je le remerciai, et lui dis que la plaie était trop récente pour venir loger dans la maison qu’avait habitée sa fille; que son souvenir m’y poursuivrait avec plus de vivacité et de douleur; et j’ajoutai que j’avois un ami avec moi, dont l’amitié, dans ce moment d’anxiété, m’était nécessaire. — Et quel est cet ami, me dit-il? — C’est le poète don Manuel Castillo, homme aimable et de beaucoup d’esprit. — Je fais plus de cas d’un grenadier que d’un poète; mais il est votre ami, à ce titre je le verrai avec grand plaisir; et puisque vous refusez un logement chez moi, j’espère qu’au moins vous accepterez ma table et que vous m’amenerez votre ami. Allez le chercher, je vous attends tous les deux à dîner. Après ces mots, il m’embrassa tendrement, en me répétant qu’il se battroit contre ce picaron (ce coquin) de roturier qui avait séduit sa fille.
Je retournai tristement à l’auberge, accablé de l’inconstance de Séraphine. Mon orgueil, autant que mon amour, s’irritaient quand je songeais que j’avais quitté ma patrie, traversé l’Espagne, essuyé tant de désagréments et de fatigue, pour la trouver dans les bras d’un autre. Ainsi l’amour-propre se mêlait aux regrets de l’amour. La raison devrait sans doute, en pareil cas, consoler notre orgueil; car la trahison d’une belle ne ternit pas notre mérite et ne prouve pas celui du rival préféré. J’entrai chez don Manuel, soucieux, rêveur, le visage abattu. Eh quoi, s’écria-t-il à cette vue! qu’avez-vous fait de la joie de ce matin? Avez-vous trouvé la belle Séraphine borgne, aveugle, enlaidie? — Hélas! pis que tout cela! je la crois plus belle que jamais: mais c’est une ingrate, une perfide; elle est mariée avec un don Juan de la Roca. — Ah! ah! elle n’a pas eu la patience de vous attendre? je n’en suis pas surpris: les filles d’Espagne sont de bonnes ménagères qui aiment à cueillir le fruit lorsqu’il est mûr. Au reste, consolez-vous; le premier mois du mariage, selon un auteur persan, est la lune de miel, et notre proverbe dit: Meglio esser ave di bosco que di gabbia.[31] Vous conserverez votre liberté; le plaisir de la possession d’une femme s’affaiblit tous les jours, et la liberté au contraire nous devient tous les jours plus chère. Pour moi, je jure, par les cornes de Jupiter-Ammon, que je ne me marierai que lorsque je verrai tous les maris contents de leurs femmes. — J’admire, lui dis-je, la malignité de mon étoile! Mon père m’empêche d’épouser la première fille que j’ai aimée; la tendre Cécile, second objet de mon inclination, en aimait un autre et lui donne sa main; devenue mon amie, j’ai le malheur de la perdre; et cette belle Séraphine, que j’adorais et dont j’ai été l’amant chéri, n’a pas eu assez d’amour et de patience pour m’attendre quelques mois. Ah! l’infortune sera toujours mon partage! — Mon ami, ne jugeons pas un drame avant le dénouement: vous n’avez que vingt-sept ans, vous commencez votre vie; quelques coups de vent sur mer n’empêchent pas toujours d’arriver au port. Mais je vais composer une élégie sur votre malheur qui fera pleurer les rochers. — Eh! quel bien me fera votre élégie? — Vous me l’entendrez chanter dans le genre chromatique. La douleur ne résiste pas au charme sentimental de la musique et de la poésie. Cependant voulez-vous écouter un bon conseil, partons demain pour Séville; le mouvement, la variété des objets, la fatigue, le besoin de repos, agitent l’ame et l’arrachent à sa situation, à ses tristes pensées. Le trajet est de vingt-trois lieues, nous y serons dans deux jours. Cette ville mérite vos regards; deux vers espagnols disent:
Quien non a visto a Sevilla, Non a visto Maravilla.[32]
Nous y passerons une quinzaine de jours, vous aurez alors habitué votre douleur à l’inconstance de votre Hélène; et vous reverrez don Pacheco, Cordoue et Séraphine même, avec le sang-froid d’un Spartiate qui se réjouissait de voir sa femme dans les bras d’un beau jeune homme. — Je n’ai pas encore atteint ce haut degré de stoïcisme, mais je suivrai votre conseil, et nous partirons pour Séville. Don Manuel se chargea des apprêts du voyage, d’en prévenir don Pacheco, et de lui faire agréer mes excuses, si je n’allais pas dîner chez lui.
Resté seul dans l’auberge, je m’abandonnai aux plus tristes réflexions; je maudissais l’amour et Séraphine. Cependant en la maudissant, le souvenir de ses charmes, du bonheur d’avoir été aimé, ses tendres regards, ses douces paroles toujours présentes mélaient à mon dépit, à mes regrets, une douceur qui en tempérait l’amertume. Passant d’un mouvement à l’autre, tantôt je lui pardonnais son inconstance, et tantôt je voulais l’accabler de reproches, et me venger de mon rival. C’est en me promenant à grands pas dans ma chambre, que ces pensées, ces divers sentiments, agitaient et tourmentaient mon ame. Fatigué de cette promenade, et oppressé de la tristesse de mes réflexions, je me mis à la fenêtre pour respirer et voir si don Manuel ne revenait pas encore. Une petite scène qui se passa dans une boutique vis-à-vis de ma fenêtre, attira mon attention et me fit connaître le respect que les Espagnols ont pour les femmes. Un cordonnier grondait et battait la sienne qui jetait les hauts cris; un voisin accourut, et demanda au frappeur la cause de son courroux et d’un traitement si barbare. — C’est une paresseuse, dit-il, qui néglige son ménage. — C’est une femme, répond le voisin; il n’est pas permis de la battre. — Elle est restée trois heures au marché, et n’a rien apporté. — Soit; mais c’est une femme. — La folle m’a perdu une piastre que je lui avais donnée. — Elle a tort; mais c’est une femme. — Elle a trente ans; elle est laide, sèche comme une morue, et a encore des prétentions, et joue de la prunelle avec tous les hommes. — C’est une femme. — Elle me fait mourir de faim pour s’acheter des habits et des colifichets. — C’est une femme. — Elle parle, bavarde à tort et à travers, dit du mal de toutes ses voisines. — C’est une femme. — Non, s’écria l’époux impatienté, e un demonio, e non una donna (c’est un démon et non une femme). Plût au ciel que ce fût la vôtre et non la mienne! — Le voisin se retira, mais la remontrance ne fut pas inutile; les mauvais traitements cessèrent. Moi-même je profitai de la leçon, et je dis à mon tour, Séraphine m’a abandonné, trahi; mais c’est une femme.
Don Manuel rentra bientôt, et me dit: j’ai vu don Pacheco, y Nunès, y Garcie Lasso; je me suis fait annoncer comme votre ami. Il m’a demandé si j’étais le poète don Manuel. — Senor si, ai-je répondu. — J’en suis ravi, je fais grand cas des poètes, ce sont les pompons de la société. — Et souvent, ai-je ajouté fièrement, la gloire de leur patrie et les trompettes de la renommée: mais brisant ce dialogue, j’ai parlé aussitôt de votre chagrin et de votre départ pour Séville. A ces mots, il s’est déchaîné contre sa fille. Au moins, s’écriait-il, si elle avait épousé un hidalgo! mais sacrifier un brave chevalier à un commerçant de Cadix! — Senor don Pacheco, lui ai-je répliqué, êtes-vous assuré que votre gendre ne descende pas d’Amilcar, de Scipion, de Sertorius ou de quelque grand seigneur, Goth ou Vandale? De quelle couleur est-il? — On dit qu’il a le teint blanc et les cheveux blonds. — Eh bien! il tire à coup sûr son origine d’un prince Goth. Ce peuple avoit la barbe et les cheveux blonds et la peau blanche. — Par saint Jacques, qu’il descende d’un Goth ou d’Abraham, je ne veux pas l’avoir pour gendre. Depuis 400 ans, le sang le plus noble coule dans mes veines; ma quadrisaïeule a porté la première, sous Charles-Quint, une robe de velours, qui a servi de génération en génération aux nouvelles mariées de ma famille; je l’ai encore, mais ma fille n’est plus digne de la porter; je la brûlerais plutôt.[33] Sachez pourtant, monsieur, que mon plus grand chagrin est de me voir forcé de manquer de parole à don Louis de Saint-Gervais, vaillant chevalier, qui m’a rendu de grands services, et que j’aime tendrement. Qu’il aille à Séville passer quinze jours, mais qu’il revienne me consoler de sa perte; je vous prêterai mes chevaux pour le voyage. Demain à la pointe du jour, le cocher et le carrosse seront à votre porte, et cet après-dinée j’irai embrasser ce tendre ami et lui souhaiter un bon voyage. Après ce long discours, ajouta don Manuel, j’ai pris congé de lui. — J’eusse été trop heureux, dis-je alors, d’avoir un tel beau-père. Il est entiché de sa noblesse; mais ce préjugé, loin d’affaiblir ses vertus, les fortifie et les exalte. Ah! cruelle Séraphine, pourquoi m’avez-vous oublié? — Mon cher don Louis, la mémoire est un don de Dieu, qui sans doute avait ses raisons pour priver les femmes de cette faculté en amour. L’aubergiste en ce moment vint nous annoncer le dîné. Nous fûmes étonnés de la délicatesse et de l’abondance du repas. Nous buvions de la malvoisie délicieuse, et l’hôte nous invitait à ne pas l’épargner. Don Manuel ravi, louait l’excellence des mets, et assurait l’hôtelier qu’il irait en paradis sans passer par le purgatoire.
L’après-dînée, j’écrivis à don Inigo Flores, cet ami sensible et généreux, pour lui faire part de mon arrivée à Cordoue, et de l’inconstance de Séraphine. Je lui disais que si j’étais auprès de lui, je trouverais des consolations au sein de l’amitié et dans le cœur de l’aimable Rosalie. Je finissais ma lettre, lorsque don Pacheco entra; il me sauta au cou, en m’appelant son fils, pestant toujours contre sa fille qui l’avait rendu infidèle à sa parole pour la première fois de sa vie. Mais, me dit-il, j’ai une nièce à Madrid, fille de ma sœur; son père est hidalgo, et d’une famille de vieux Chrétiens. Il descend par les femmes du marquis de Castellar, qui, en 1746, investi dans Parme, où il commandait cinq mille hommes, par toute l’armée ennemie, aima mieux, en véritable Espagnol, hasarder sa vie, que de se rendre prisonnier de guerre. Il anime sa troupe, se met à la tête, et sort de la ville la baïonnette au bout du fusil; ils percent l’armée ennemie, se battent pendant vingt heures; et poursuivis six jours de suite, ils arrivent à Plaisance. Toute l’Europe admira la valeur espagnole, et le nom du marquis de Castellar fut gravé au temple de la gloire. Ce héros est l’aïeul de ma nièce. Je vous offre sa main; sa fortune ne répond pas à sa naissance, mais je lui assurerai tout mon bien en faveur de votre mariage. Par-là, j’acquitte ma promesse et la dette de la reconnaissance. Je remerciai cet homme généreux avec toute la vivacité du sentiment. Mais, lui dis-je, je n’accepterai jamais la dépouille d’un héritier légitime; sa jouissance empoisonnerait ma vie. — Que puis-je donc faire pour vous, pour vous dédommager des peines d’un long voyage, et réparer les torts de ma fille? — Lui pardonner, reconnaître votre gendre, et m’honorer toujours de votre amitié. — Oui, j’en jure par Saint Jacques et par l’ame de mes aïeux, je vous regarderai toujours comme mon fils, comme l’ami le plus tendre; à l’égard de Séraphine et de son époux le commerçant, je ne veux pas les voir; ils ont une fortune suffisante pour exister: le luxe, l’opulence ne conviennent qu’à la haute noblesse. Revenez de Séville, le plus tôt que vous pourrez; une ingrate, une perfide ne mérite pas vos regrets. Je me flatte qu’à votre retour vous logerez chez moi, avec le seigneur don Manuel. Il est ici dans la patrie de Gonsalve, un des grands capitaines de son siècle; je l’invite à faire un poème épique sur ce héros, que je préfère de beaucoup au pieux Énée dont on m’a fatigué les oreilles pendant mon enfance. Je me suis toujours rappelé ces bribes de vers:
At pius Eneas tendens ad sidera palmas, Sic fatur lacrimans.[34]
Morbleu! il faut combattre et non pleurer. J’ai reçu à l’armée une blessure très-grave; un bourreau de chirurgien m’a déchiré la chair, et je n’ai pas jeté un seul cri. Je voyais la gloire auprès de moi. Après cette longue tirade, il m’embrassa tendrement, en me répétant plusieurs fois que Dios guarde a ousia, rogare dios per ousia (je prierai Dieu pour vous).
Après son départ, je restai rêveur, silencieux, le cœur navré. Le poète du Toboso se rappelant que la harpe de David avait chassé du corps de Saül le mauvais esprit que Dieu lui avait envoyé, prit sa guitare; et, pour chasser l’esprit malin qui m’obsédait, il improvisa et chanta les amours et les malheurs de Pyrame et Thisbé. Nous étions dans l’obscurité; les seuls rayons de la lune répandaient quelque clarté dans la chambre. Insensiblement la douceur de sa voix, la mélodie touchante et triste de son chant, le récit de la mort funeste des deux amants, la lumière pâle et tendre de la lune, remplirent mon cœur de cette mélancolie si douce, si chère aux ames malheureuses et sensibles; des larmes coulèrent de mes yeux, soulagèrent mon cœur. Le cocher de don Pacheco interrompit cette scène touchante; il venait demander l’heure de notre départ pour le lendemain. En même temps il posa sur la table une grande corbeille pleine de chocolat, de biscuits et de bouteilles de Malaga, présent du généreux don Pacheco. Nous voulûmes, avant de nous mettre au lit, payer notre hôtelier: nous lui demandâmes son compte. — Avez-vous été contents du repas? — Emerveillés; vous êtes le premier aubergiste de l’Europe, lui dit don Manuel: Dieu vous bénira; mais que vous faut-il? — Nada (rien ). — Comment, rien? Est-ce la ville ou les pères de Saint François qui nous régalent? — Non; c’est le comte don Pacheco; c’est lui qui a envoyé le dîné; c’est un seigneur noble, magnifique, et bon Chrétien. Autrefois, quand ma femme vivait, il me fesait l’honneur de venir souvent chez moi; il nous aimait beaucoup. — Gage que votre femme était jolie, lui dit le poète? — Oui; c’était une rose, une perle fine; c’est dommage qu’elle soit morte, elle m’attirait beaucoup de chalans. Adieu, Messieurs; demain vous avez une longue journée à faire; ainsi couchez-vous et dormez promptement.
Nous suivîmes son avis; mais le sommeil descendit tard sur ma paupière. Je m’endormis enfin, et un songe bienfesant fit goûter à mon ame un moment de bonheur. Ce songe me transporta dans les montagnes de Barrège, auprès de la tendre Cécile qui cueillait des fleurs. Elle était parée du négligé le plus modeste. — D’où venez-vous? lui ai-je dit; il y a bien long-temps que je ne vous ai vue. — Oh! oui, bien long-temps; je viens de très-loin. — Pourquoi m’avez-vous quitté? Est-ce que vous ne m’aimez plus? — Par quel motif me dites-vous cela? Je vous aime toujours; la preuve en est que je reviens pour vous. — Permettez-moi donc de vous embrasser. — J’y consens; je vous aime trop pour vous refuser. J’allais cueillir ce doux baiser, lorsqu’on frappa rudement à ma porte; et le baiser, Cécile et mon bonheur s’évanouirent. Ainsi dans la vie, un peu de bile, un vain propos, la moindre circonstance dissipent le rêve du bonheur. J’entendais don Manuel qui criait à ma porte: Allons, debout! le chant du coq a retenti trois fois; les chanoines sont à matines. — Quel triste réveil! Le souvenir de la mort de Cécile succéda à la joie de l’avoir retrouvée. Je crus la perdre une seconde fois. Adieu, chère et tendre amie, m’écriai-je; adieu, adieu pour jamais. La trahison de Séraphine acheva de contrister mon ame. Cependant, don Manuel criait à la porte: Dépêchez-vous, les chevaux, le cocher, le chocolat, tout est prêt et vous attend. — Je fus bientôt sur pied et nous partîmes.
Pendant la route, le poète du Toboso, pour dissiper ma tristesse, me chanta son élégie sur l’inconstance de Séraphine. Il me cita ensuite toutes les femmes qui avaient trahi leurs époux ou leurs amants. Hélène, Ctytemnestre, Pénélope,[35] Betsabé et la femme de César, celle de Marc-Antoine; et que direz-vous de l’empereur Marc-Aurèle qui non seulement toléra avec un stoïcisme admirable, les désordres de sa femme Faustine, mais qui, après sa mort, lui fit décerner les honneurs divins par le sénat, et ordonna à toutes les jeunes filles romaines de venir, la veille de leurs noces, avec leurs futurs époux, offrir un sacrifice à la nouvelle déesse, que l’on pouvait nommer la déesse de l’impudicité? Ainsi, consolons-nous, ajoutait-il, dans les bras de la philosophie, ou plutôt aimons les belles sans leur demander de la fidélité. — Vos exemples, lui dis-je, ne me consolent pas: une infinité d’hommes ont la goutte, cela n’empêche pas celui qui en est atteint de sentir sa douleur et de se plaindre.
Nous arrivâmes après six heures de marche à la Venta Himistosa. Nous en trouvâmes l’hôte plongé dans une grande affliction. Mais le pire, disait don Manuel, c’est que sa cuisine est le temple de la famine. Le traître a laissé éteindre le feu sacré. En effet, il n’y avait dans cet asile ni vivres, ni feu. Je demandai à cet homme la cause de son chagrin. Hélas! nous dit-il, c’est ma pauvre femme, que je pleure; je l’ai enterrée hier matin. — Mon ami, lui dit le poète de la Manche, je conçois votre douleur; c’est perdre quelque chose que de perdre sa femme; mais n’avez-vous rien à nous donner à manger? — Non, Senor. — Allons, tout est pour le mieux. De hambre a nadie vi morir, de mucho comer cien mil.[36] Nous avons des biscuits, du chocolat, du bon vin. Je vais faire le chocolat, et nous le prendrons sous ce petit bosquet d’arbres où serpente un joli ruisseau. Nous ferons un repas tel que celui des bergers d’Arcadie sur le mont Ménale; notre chocolatière, nos tasses, comme leurs coupes, seront de simple argile, et comme eux, nous aurons le gazon pour siége, le ciel pour lambris et la campagne pour salle à manger. Le chocolat fait, nous nous assîmes sur ce tapis charmant; et tandis que l’hiver, entouré de neiges, de frimas, contristait et désolait le nord de l’Europe, nous, sur un lit de verdure, nous jouissions de la température d’un beau jour de printemps. Les Andaloux, disais-je, sont les enfants du soleil et les favoris de la nature. — Aussi, répondit don Manuel, toute leur vie est une jouissance. La musique, les fêtes, l’amour surtout remplissent le cercle de leurs journées.
Don Manuel invita Alessandro, notre hôte, à déjeuner avec nous. Il répondit que la douleur l’empêchait de manger. — Mais elle n’empêche pas de boire. Avalez un verre de vin. Il se résigna aisément. Quand il eut vidé le verre, don Manuel lui dit: Vous regrettez donc beaucoup votre femme? — Assurément, je ne me consolerai jamais de sa perte; elle avait mille bonnes qualités: elle m’aidait dans mon ménage; ses manières accortes, son joli minois attiraient les voyageurs: si vous aviez vu sa gentillesse quand elle me donnait de petits soufflets, et quand je courais après elle pour me venger! Ah! oui, je la pleurerai toujours. Don Manuel l’invita à boire encore un verre de Malaga à l’honneur de la défunte. — Volontiers; il est fort bon. — De quoi est morte cette épouse chérie? — Per Christo, je n’en sais rien; le médecin l’a purgée et saignée si souvent, elle a tant jeûné, qu’elle n’avait plus rien dans le corps, ni sang dans les veines. La pauvre femme! — Allons, achevons la bouteille. Lorsqu’un nouveau verre de vin eut traversé le gosier d’Alessandro, don Manuel lui demanda comment il se trouvait. — Par Saint Jacques, très-bien; je sens la consolation descendre dans mon cœur. — La défunte était donc jolie? — Oui; quand je l’épousai, c’était une rose; mais elle commençait à vieillir; c’était d’ailleurs une bonne femme, mais capricieuse comme une chèvre et colère comme un dindon. — Cependant, vous la regrettez beaucoup? — Oui; je ne me consolerai jamais. — Allons, encore un verre de vin en son honneur. — Par la Vierge céleste, on ne peut vous refuser; à toi, ma chère Thérèse! je bois à ta santé. — Vous devez savoir quelque chanson bachique? — Oui, parbleu; j’en sais plus de trente, car j’ai toujours été un bon vivant. J’ai aimé le vin et les femmes, sans être moins bon Chrétien. J’aime bien Dieu et sa divine mère. — Çà, régalez nous de quelque chanson. — Avec plaisir. Aussitôt, d’une voix pleine et sonore, il entonna ces couplets:
Fêtons, chantons le Dieu du vin, C’est le patron de tous les âges; Dans leurs ennuis, dans leur chagrin, Il console les fous, les sages: Et j’aime mieux, c’est mon refrein, Malgré l’attrait du mariage, Dans ma cave d’excellent vin, Qu’une femme dans mon ménage.
Bravo! Senor Alessandro! Allons, continuez.
Un buveur est toujours en train; Que la terre soit plate ou ronde, Pourvu qu’elle porte du vin, Tout va pour lui le mieux du monde; Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc. Le vin toujours pétille et rit Quand on le verse dans mon verre; Mais la femme bientôt s’aigrit, Et près d’un époux ne rit guère; Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc. Dans la bouteille, en vieillissant, Le vin gagne et se bonifie; Mais une femme en mûrissant, Est tous les jours plus enlaidie; Et j’aime mieux, c’est mon refrein, etc.
Vous voyez, me dit tout bas don Manuel, à quoi tiennent les grandes afflictions; quelques verres de vin changent la tristesse en jubilation: la nature est une bonne mère; elle place le remède à côté du mal. Messieurs, demanda l’aubergiste, comment trouvez-vous ma chanson? Très-agréable, lui dis-je; la chantiez-vous à la défunte? — Ah! ne m’en parlez pas, vous me déchirez le cœur! vous me rappelez qu’il faut que je porte de l’argent à l’église pour lui faire dire des messes: je ne voudrais pas que la pauvre femme restât long-temps en purgatoire! — Et combien ferez-vous dire de messes? — Je lui en ai promis cinquante; mais ce sera assez d’une douzaine: les messes sont chères aujourd’hui. Il nous quitta en nous disant: Dios vos bendiga; et nous remontâmes en voiture.
Le reste du voyage jusqu’à Séville ne mérite aucun détail; seulement nous rencontrâmes le soir, à l’auberge, un soldat nonagénaire qui avait servi sous Philippe V, et qui nous en parla beaucoup. C’était, dit-il, un prince bon et généreux, brave comme le Cid; toute l’armée se serait fait hacher pour lui. Je m’engageai en 1701; j’avais seize ans. Je me suis trouvé à la bataille d’Almanza en 1707, où nous frottâmes joliment les Anglais et les Autrichiens: Barwick nous commandait. Avec Vendôme et le roi en personne, nous gagnâmes la bataille de Villa-Viciosa; j’y fus blessé; nous y fîmes des merveilles; Philippe combattait à notre tête. Après la bataille, Vendôme, voyant que Philippe était accablé de lassitude, lui dit: Sire, je vais vous faire dresser un lit tel qu’un roi n’en eût jamais de plus beau; et aussitôt il fit un matelas des drapeaux pris sur les ennemis, et notre bon prince y dormit environ deux heures.[37]Par le fils de Dieu, le beau rêve qu’il dut faire! qu’il devait être joyeux à son réveil! — L’armée devait bien aimer son général, lui dis-je. — Valga me la madre de Dios! quel capitaine que Vendôme! Il était affable, il aimait le soldat, vivait avec lui en camarade, lui laissait faire tout ce qu’il voulait. Je crois le voir encore; c’était un homme pas trop grand, un peu gros, mais vigoureux et leste. En 1714, commandés par Barwick, nous prîmes Barcelone.
J’ai servi ensuite en Italie sous l’infant don Carlos, brave homme; nous prîmes Naples et la Sicile. La paix se fit en 1736. Quatre ans après, me trouvant dans l’âge, chargé d’une femme et de trois enfants, et ne pouvant plus me battre, je résolus de prendre congé de la troupe; mais en quittant je voulais avoir une pension. J’écrivis au ministre de la guerre, qui ne me répondit pas; cependant je l’avais appelé eccelenza. Après avoir attendu assez long-temps, je résolus de m’adresser au roi lui-même, soldat ainsi que moi; décoré de mon vieux uniforme, que je ne portais plus que les dimanches, je partis pour Madrid. A mon arrivée, après avoir bu une bouteille de vin, j’allai droit au Buen Retiro;[38] je demandai à voir le roi: un garde me répondit qu’on ne le voyait pas. — Per Christo, il a tort; et pourquoi veut-il se cacher? lui qui se montrait de si bonne grâce à l’ennemi. Le garde me dit alors que sa majesté allait partir pour la chasse, et que je pourrais le voir passer. Je l’attendis. Il parut bientôt, entouré de seigneurs, de pages et de chiens. Je n’en fus point déconcerté: j’avais vu des batailles, et je n’avais pas eu peur. Je veux aborder Philippe; mais un garde me repousse en me disant qu’on ne parlait pas au roi. Pourquoi? lui dis-je en colère; est-ce qu’il n’a point d’oreilles? Malgré toi je lui parlerai: quand on s’est battu quarante ans pour lui, on a, parbleu! le droit de lui dire deux mots. Le roi m’entendit, et ordonna qu’on me laissât approcher. Je m’avance le chapeau bas, je le salue respectueusement, et je lui dis: Sire, votre majesté est bien assise sur le trône d’Espagne, j’en suis ravi, vous êtes un brave homme et un bon roi; mais, sans reproche, j’y ai contribué un peu. J’ai combattu pour vous à la bataille d’Almanza, de Villa-Viciosa; j’étais au siège de Barcelone; j’ai fait les campagnes d’Italie: enfin, j’ai servi quarante ans votre majesté. J’ai été blessé trois fois; mais cela fait honneur: j’ai de la gloire, et je n’ai point d’argent; j’ai écrit à votre ministre pour lui demander une pension; il ne m’a pas répondu: alors j’ai pris mon parti, et j’ai imaginé qu’il valait mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints. J’ai une femme et trois enfants qu’il faut que je nourrisse; si la guerre revient, si vous avez besoin de moi, quoique vieux, je puis vous être utile encore, je donnerai l’exemple aux jeunes gens. Ce bon roi m’écouta sans m’interrompre; et quand j’eus fini ma harangue, il me dit: Mon ami, remarquez ce mot d’ami, votre demande est juste; portez demain, de ma part, au ministre, les certificats des colonels sous lesquels vous avez servi, et soyez assuré que vos services seront récompensés. Après ces mots, il continua son chemin, et tous les grands seigneurs me regardèrent comme un oiseau rare. Le lendemain j’allai chez le ministre avec mes papiers; d’abord un valet de chambre, selon la coutume, me dit qu’il n était pas visible. — Allez lui dire que c’est un ami du roi qui veut lui parler, et que je viens de sa part. Il courut m’annoncer, et je fus introduit sur-le-champ. — Vous êtes donc l’ami du roi, me dit le ministre! — Oui, eccelenza; tous les Espagnols sont ses amis, et verseraient leur sang pour lui. Le ministre, en me donnant un petit coup sur l’épaule, me dit: Bravo soldado! Il prit mes papiers, et huit jours après j’eus une pension de soixante piastres. Je voulais aller remercier Philippe; mais il était parti pour Saint-Ildephonse. Je souhaitai à ce brave et vieux guerrier encore vingt ans de vie pour jouir des bienfaits de son roi.
Nous arrivâmes à Séville, le lendemain très-tard. Un long et doux sommeil nous refit de nos fatigues. Le poète du Toboso à son réveil, s’écria: debout, debout! le soleil brille; allons voir cette fameuse cité fondée par Hercule, qui dans ses courses s’amusait à bâtir des villes, ce qui est plus humain que de les piller et de les détruire.[39] Séville est dans une vaste plaine, sur la rive gauche du Quadalquivir, autrefois le Bétis. Elle est entourée de tours et de fortes murailles; on y compte douze portes; elle passe pour la plus grande ville d’Espagne. Philippe y résida pendant plusieurs années: on dit qu’il passait son temps à dessiner sur des planches de sapin avec la fumée d’une lumière, ou à pécher à la ligne des tanches dans un petit réservoir.
Je plains l’homme accablé du poids de son loisir.
Ferdinand, roi d’Aragon, la prit sur les Maures en 1248, après un siège de seize mois. Cent mille Maures, soit de la ville, soit du royaume, en sortirent, emportant des richesses immenses. Philippe III, en 1609, ne donna que trente jours à cinq cent mille Maures pour quitter l’Espagne.[40] Ah! Platon, que diriez-vous, vous qui voulez la philosophie sur le trône! Nous commençâmes nos courses par la cathédrale qui est au milieu de la ville. Je fus frappé de la beauté de cet édifice, et de cette fameuse tour nommée la Giralda, qui sert de clocher. L’église a deux cent quarante pieds de longueur, sur cent vingt-six de largeur. Le jour y entre par quatre-vingts fenêtres, dont les verres sont peints, et par neuf portes proportionnées à la grandeur du local. La tour est formée de trois tours entées les unes sur les autres, et dont l’élévation est de deux cent cinquante pieds. On y monte par un escalier en spirales et sans marche; elle est percée de quatre grandes fenêtres qui ont des galeries et des balcons; j’y comptai vingt-quatre cloches. Sur le sommet de cette tour est une statue de bronze, représentant la Foi; elle tient un guidon à la main, qui marque les aires de vent. Les rues de la ville sont étroites et tortueuses, mais ornées de maisons assez belles. A chaque pas, nous trouvions des moines bigarrés de toutes les couleurs; on assure que c’est la ville d’Espagne où ils abondent le plus. Nous passâmes devant l’hôtel de l’inquisition; ses murailles portent l’empreinte du temps; les fenêtres ne sont que des soupiraux. Cet aspect sauvage et les souvenirs qu’ils rappellent, impriment la terreur. Marchons vite, me dit don Manuel, je crois passer devant les bouches du Tenare. Hinc exaudiri gemitus et saeva sonare verbera.[41]
Séville fut la première ville d’Espagne, où ce tribunal vint s’établir et forger ses foudres. Il aurait dû plutôt aller se fixer dans les îles Eoliennes, où Vulcain avait ses forges. Non loin de la cathédrale est l’Alcazar, ancien palais des rois maures; c’est-là où régnaient avec eux le luxe, les arts, les plaisirs et la galanterie; il a plus d’un mille d’étendue en y comprenant les jardins. Nous vîmes dans une salle de petites statues, représentant les rois d’Espagne, depuis les rois goths jusqu’à Philippe IV; où sont tant de projets ambitieux, tant de faste et d’orgueil? A peine pourrait-on retrouver la poussière de tous ces monarques. On montre auprès de cette salle qui sert de chapelle, la chambre où don Pèdre-le-Cruel fit assassiner ses deux frères. Ce tyran farouche avait ordonné par son testament, qu’on l’enterrât revêtu de l’habit de Saint François, comme si ce vêtement religieux ouvrait les portes du ciel: cependant, un jour il montra quelque respect pour la justice; il aimait comme Neron, à courir dans les rues, et à s’amuser aux dépens des passants. Un savetier qu’il attaqua, se défendit vigoureusement, et le maltraita beaucoup; le roi eut la cruauté de le tuer. Une vieille femme, malgré l’obscurité de la nuit, reconnut l’assassin et le dénonça aux magistrats, qui se présentèrent devant le monarque, et lui demandèrent s’il étoit coupable de la mort du savetier; il en convint, et pour expier son crime et satisfaire la justice, il fit couper la tête à son effigie. Un autre arrêt plein de jugement et d’équité, honore la mémoire de ce prince. Un pauvre cordonnier apporta un jour des souliers malfaits, à un chanoine de la cathédrale de cette ville, très-recherché dans sa parure, et qui se piquait surtout d’être bien chaussé. Il entra dans une telle fureur en essayant ces souliers, qu’à force de coups sur la tête, il tua ce malheureux. Il laissait une veuve, quatre filles et un garçon de quatorze ans; ils portèrent leurs plaintes au chapitre, qui condamna le chanoine à s’abstenir du chœur pendant un an. Le jeune cordonnier grandit au sein de la misère. Un jour de Fête-Dieu, il voyait défiler la procession, assis sur les marches de l’église, lorsqu’il aperçut l’assassin de son père; à cet aspect, l’amour filial, son indigence, le désespoir irritant dans son sein la soif de la vengeance, il s’élance sur lui, le frappe, et l’étend à ses pieds; il fut arrêté, et son procès bientôt fait: il fut condamné à être écartelé. Cette affaire parvint aux oreilles de Pierre-le-Cruel, alors à Séville; après s’en être fait rendre compte, il se chargea de prononcer le jugement. Il révoqua d’abord l’arrêt de mort, et ayant demandé au jeune homme quelle était sa profession, il lui défendit de faire des souliers pendant un an.[42]
Charles-Quint embellit l’Alcazar; on y voit partout l’aigle impériale, avec la devise fameuse de ce prince: plus ultra. Quand il la fesait graver, il ne songeait pas au monastère de Saint-Just, où devait se terminer son ambition et sa vie. Cependant ce monarque si vain, si ambitieux, qui combattit François Ier avec tant d’acharnement, fut assez juste, assez grand pour s’écrier à sa mort: Il vient de mourir un roi d’un mérite si éminent, que je ne sais quand la nature en produira un semblable.
Nous vîmes dans le jardin quelques statues de mauvais goût; mais l’on est bien dédommagé par la beauté des eaux, la quantité de citronniers, d’orangers, de myrtes qu’on y voit, et par la pureté de l’air. L’ame dans ce beau lieu jouit d’une sérénité, d’un enchantement céleste. Les heureux habitants y viennent en foule respirer le repos ou rêver à leurs amours. Philippe V habita long-temps ce palais, et projetait même de faire de Séville la capitale de son empire, projet brillant qui aurait égalé cette ville à celle de Londres ou de Paris, et l’aurait peut-être élevée au-dessus des plus belles de l’Europe, par les avantages du site, la beauté du climat et la prodigalité de son terroir. Il est vrai que le Guadalquivir qui portait les grands vaisseaux jusque dans Séville, n’est plus navigable pour eux qu’à la distance de quinze lieues; mais on transporte les marchandises sur de petits bâtiments jusque dans le port nommé l’Arenal. La fertilité de la terre est célèbre; on la nommait jadis le jardin d’Hercule. Le vin, le blé, l’huile surtout, enfin tout ce qui peut contribuer au soutien et aux délices de la vie, enrichit cette belle contrée. Non loin de la ville, il y a un bois d’oliviers de trente mille pas d’étendue.
De l’Alcazar nous allâmes au faubourg de Triana, dans lequel est un cours où l’on entre par un beau pont sur le Guadalquivir. On trouve, à l’entrée, une superbe fontaine ornée des statues d’Hercule et de César: le premier, comme fondateur; le second, comme restaurateur de la ville. Après les avoir considérées avec ce respect machinal que l’on a pour les héros des temps passés, je demandai à don Manuel lequel des deux il aimait le plus. C’est, me dit-il, Homère et Virgile; je préfère le soleil qui fait éclore les fleurs, à celui qui les brûle: mais si Hercule revenait, je le prierais de terrasser l’hydre de l’inquisition, comme jadis il terrassa le géant Geryon. Nous rencontrions à chaque pas, dans cette promenade, de jeunes filles avec leurs duègnes, des dames avec leur cortejos, d’autres escortées par des moines, des vieilles duchesses promenant leur confesseur dans un vieux carrosse traîné par des mules. Deux jolies femmes à pied, suivies de deux laquais à livrée, passèrent à coté de nous; l’une d’elles dit à l’autre en me regardant: Je gage que voilà un Français. Lorsqu’elles furent éloignées, le poète du Toboso me proposa de les aborder. Elles sont charmantes, disait-il en les suivant des yeux. — Je n’en ai nulle envie; ni mon esprit ni mon cœur ne sont assez libres pour faire de nouvelles connaissances: mais si vous voulez égayer vos loisirs, déployer vos talents, et les charmes de votre esprit, présentez-vous tout seul, vous n’avez nul besoin d’un second, vous me rejoindrez à l’auberge. Il me quitta; je le vis aborder ces dames d’un air gai et riant, et il me parut qu’elles l’accueillirent le sourire sur les lèvres. Je continuai seul ma promenade, et me rendis au couvent des franciscains. Il est bâti au milieu d’une grande enceinte nommée la place de Saint-François, et partagé en trois corps-de-logis. Le cloître, du côté du jardin, est entouré d’une belle colonnade de marbre; les myrtes, les citronniers, les orangers embellissent ce jardin, au centre duquel est un magnifique réservoir: quatre lions de bronze, et un enfant placé au milieu, y versent des eaux abondantes. En le parcourant je me disais: Est-ce ici le séjour de la pauvreté, l’asile des frères mendiants, ou le jardin d’Aristippe ou d’Horace? Hélas! non; au lieu de ces aimables philosophes, je ne vois que des franciscains! C’était l’heure du spaciment; les uns jouaient à la boule, les autres aux quilles; ceux-là se promenaient: quelques-uns, assis sur des bancs, s’entretenaient de la qualité des vins du pays, ou des stigmates de saint François, imprimés par J. C. lui-même.[43] Un seul de ces moines, d’une physionomie calme et vénérable, récitait son bréviaire en marchant. Lorsqu’il fut auprès de moi, il ferma son livre, et me demanda le motif qui m’amenait dans le couvent, et s’il pouvait m’être utile. Je suis un étranger, lui dis-je, curieux de voir cette belle maison. Il m’offrit de me conduire, ce que j’acceptai avec plaisir. Après nous être promenés quelque temps, il m’invita à me reposer sous un berceau d’orangers. Il me demanda si j’avais vu la cathédrale, et ce qui m’avait le plus frappé dans ce surperbe édifice. C’est, lui dis-je, la vétusté dont les murs sont revêtus. J’ai vu les Maures accourant dans cette mosquée pour adorer le même Dieu que nous. Je voyais ensuite la foule des Chrétiens, et trente générations se succédant, se poussant tour-à-tour dans la tombe, et ce temple toujours debout. Je me suis arrêté quelque temps devant le modeste tombeau de Christophe Colomb, et ayant lu l’inscription gravée sur la pierre qui le couvrait,[44] je lui ai dit: Grand homme, par la découverte d’un nouveau monde tu as augmenté nos connaissances et nos besoins, sans accroître notre bonheur. — Vous avez sans doute vu la chapelle où sont enterrés saint Ferdinand et Alphonse-le-Sage? — Oui, mon père, et j’ai lu l’épitaphe pompeuse du premier, et la liste de tous ses titres. — Ce Ferdinand est un des plus grands rois qui ait existé: il était cousin-germain de saint Louis, roi de France. Ces deux cousins, modèles de piété et de vertu, étaient aussi braves que les Alexandre et les César. Ferdinand marchait un jour dans le pays ennemi, escorté seulement de dix-huit hommes; l’un d’eux aperçut un parti maure de cent trente soldats; on presse le roi de se retirer. Non, dit-il, je ne fuirai point, je les attends; il en arrivera ce qui plaira à Dieu. Les Maures, intimidés de la contenance et de la fierté de cette petite troupe, et craignant quelque embuscade, hésitèrent et finirent par se retirer. — Cette intrépidité est semblable à celle de notre Henri IV; j’admire, comme vous, votre roi Ferdinand: mais je trouve sa religion bien exagérée, lorsque, dans un auto-da-fé où l’on brûlait des Albigeois, il se fesait un honneur de porter des fagots sur ses épaules pour attiser et nourrir le feu. Marc-Aurèle et Trajan l’auraient fait éteindre. Je lui en veux aussi d’avoir fait chasser, après la conquête de Séville, quatre à cinq cents mille Maures, et privé l’Espagne de tant de citoyens actifs, industrieux, dont les fils ou petits-fils auraient tôt ou tard embrassé la religion dominante. — Ces fautes, si ce sont des fautes, sont celles de son siècle; l’homme reçoit sa constitution physique de l’influence du climat, et son caractère moral, des opinions et des préjugés qui l’entourent; d’ailleurs c’est l’enthousiasme qui fait les saints et les héros; sans lui, la vertu et le génie ne produiraient que des fruits acerbes ou sans saveur; et sans lui, le Chrétien tomberait dans la tiédeur et le relâchement. Mais la cloche nous appelle au réfectoire; je suis obligé de vous quitter: demain matin, si vous voulez me faire l’honneur de venir prendre du chocolat dans ma cellule, je serai charmé de faire plus ample connaissance avec vous. Je lui demandai son nom. — Don Augustin. — Vous en avez les lumières et l’esprit. Il répondit en rougissant: Je voudrais en avoir la piété.
Je retournai à la posada, où bientôt arriva don Ésope du Toboso. Dînons, cria-t-il en entrant, la faim dévore mes entrailles. — Eh quoi, avec votre esprit et vos talents, vous n’avez pas pu engager ces dames à tous retenir à dîner? — Non, mais je suis invité ce soir avec vous, pour le refresco, chez la comtesse Éléonora, dont le mari est à Madrid. — Peut-on savoir sous quel prétexte vous avez abordé ces dames, et par quels moyens vous avez si bien réussi à faire votre cour? — Je leur ai demandé si l’une d’elles n’était pas la marquise Cecilia Padilla; observez que c’est une des belles femmes de Séville. Non, m’a répondu l’une d’elles avec un doux sourire; elle est à Burgos depuis un mois. — Pardon, mesdames; sur le portrait que l’on m’en a fait, j’ai cru la trouver parmi vous. Je suis au désespoir de son absence; j’avais une lettre de recommandation pour elle, et je comptais sur ses bontés pour passer quelques jours agréables à Séville. — Vous connaissez donc, lui dis-je, cette belle marquise? — Comme j’ai connu la sinora Vanozia, maîtresse du pape Alexandre VI, dont il eut quatre enfants; ou la belle Betsabé, qui se lavait sur son toit devant le roi David; mais, dès que j’arrive dans une ville, je fais jaser l’aubergiste. J’ai su de lui que dona Padilla était belle et tendre comme Magdeleine, pieuse comme sainte Thérèse, et qu’elle avait couru précipitamment à Burgos pour secourir son amant, attaqué de la petite-vérole. Mon embarras, mes regrets ont touché la belle ame de la comtesse Éléonore, qui m’a offert de remplacer la marquise Cecilia, son amie. Vous voyez que, dans ma fiction, la ressemblance poétique est très-bien observée. Dona Éléonora m’a demandé si vous n’étiez pas Français; j’ai dit votre nom, et raconté vos infortunes. — Ce qui était fort inutile. — Pardonnez-moi. J’ai lu, dans les Ethiques d’Aristote, que les malheurs de l’amour touchaient vivement le cœur des femmes, et que rien n’est plus intéressant pour elles qu’un amant malheureux. Ces dames vous ont trouvé un air sentimental et une figure agréable, et je suis chargé de vous amener ce soir à leur refresco. Je refusai, et priai don Manuel de m’excuser auprès de ces dames. Je lui dis que j’avais fait la connaissance de don Augustin, de l’ordre de Saint-François, homme d’un grand mérite. — Par Bacchus! je ne quitterais pas une jolie femme pour saint Augustin lui-même, et son fils Deodatus.[45] On nous servit à dîner de l’excellent poisson de mer. Il remonte le Guadalquivir jusqu’à deux lieues au-dessus de Séville.
Lorsque nous crûmes les méridiennes finies, nous retournâmes au faubourg de Triana, où nous trouvâmes plus nombreuse compagnie que le matin. C’est la promenade la plus fréquentée. A l’extrémité de ce cours est une chartreuse nommée las Cuevas, habitée par dix-sept enfants de saint Bruno, tous gens de qualité, servis par leurs valets. Des pauvres assiégeaient la porte du couvent; deux économes, aidés d’un frère, distribuaient à chacun d’eux, un poisson cuit, une mesure de vin, et trois petits pains. Ces pieux Cénobites, me dit don Manuel, nourrissent le Lazare des miettes de leur table. — J’aimerais mieux qu’ils donnassent des pensions à de bons laboureurs, à des pères de famille, plutôt que d’entretenir la mendicité et la paresse.
Nous entrâmes dans le jardin, qui n’est pas aussi beau que celui des franciscains. Don Manuel aborda l’un de ces pères, qui avait l’air absorbé dans ses méditations, ou de bâyer aux corneilles, et lui demanda s’il était permis de voir le jardin. Le fils de saint Bruno lui répondit par un signe emblématique, une inflexion approbative de tête, et soudain lui tourna le dos. Apparemment, dit le poète de la Manche, que Dieu, comme l’empereur des Turcs, a des muets à son service. Nous sortîmes bientôt de ce temple du Silence, où Ovide aurait logé le Sommeil, si ces asiles avaient existé dans son temps.
Nous allâmes voir los Cannos de Carmona; on appelle ainsi un aqueduc de six lieues de longueur, ouvrage des Maures. Lorsque nous eûmes assez examiné cet antique monument, je dis au poète du Toboso: Le jour touche à son déclin, le refresco et les dames vous attendent. — Et vous, quels sont vos projets? Vous allez vous creuser la cervelle, et rêver à votre ingrate Séraphine? — Je vais écrire des lettres, et mettre en ordre des notes que j’ai prises dans mon voyage; peut-être un jour j’en composerai un gros livre. — Y parlerez-vous d’Angélique Paular votre conquête? — Pourquoi pas? — Et moi, paraîtrai-je sur la scène? — Sans doute; vous serez mon héros: je remplirai mes pages de vos sentences, de vos bons mots, de vos amours; mais je voudrais bien, pour jeter plus d’intérêt dans mes récits, y parler de votre conversion. — Différez encore trente ans l’achèvement de votre ouvrage, je me convertirai in extremis.
Interea dum fata sinunt jungamus amores, Jam veniet tenebris mors adoperta caput.[46]
Et d’ailleurs pourquoi me convertir? ne savez-vous pas que, selon Pythagore, l’ame des poètes passe dans le corps des cygnes? Horace n’a-t-il pas dit: Album mutor in alitem? Les empereurs romains devenaient dieux après leur mort; un enfant d’Apollon est bien au-dessus d’un empereur de Rome. Après cet éloquent discours, il me quitta et se rendit chez la comtesse Éléonore; et moi, je regagnai tristement mon gîte, en rêvant, malgré moi, à l’inconstance et à l’ingratitude de Séraphine, et cherchant des consolations dans la raison et la philosophie, et n’y trouvant que de belles paroles qui ne me consolaient pas.
Don Manuel revint fort tard, et je me couchai sans l’avoir vu. Le matin j’étais éveillé depuis long-temps lorsqu’il vint dans ma chambre. Il me dit qu’il avait passé une soirée délicieuse, au milieu d’un cercle de jolies femmes; qu’il avait improvisé, chanté, pincé de la guitare; et que tout le monde l’avait trouvé charmant. Il me proposa d’aller prendre du chocolat chez la comtesse; mais je lui dis que je déjeûnais chez don Augustin. Il me promit de venir dîner avec moi, et de ne pas me quitter du reste de la journée.
Je me rendis chez don Augustin; je lui trouvai une physionomie encore plus ouverte que la veille; j’y démêlai, fondus ensemble, la sérénité du sage, et le recueillement de la piété. Il me dit: Vous déjeunerez seul: je n’ai pas encore dit ma messe. Je trouvai son chocolat excellent, et je lui en fis l’éloge. Je le fais, me dit-il, fabriquer sous mes yeux: c’est une petite sensualité que je me pardonne. Mais permettez une question indiscrète: je ne vous trouve pas cette hilarité, cet air de contentement qui anime ordinairement la physionomie d’un Français de votre âge; vous paraissez nourrir quelque chagrin; je vous avouerai même que c’est votre air mélancolique qui m’a porté, hier, à vous aborder. Je lui répondis que mon caractère était plus gai que triste et morose; mais qu’un malheur imprévu remplissait mon ame de douleur et de dépit. Je lui contai alors la cause de mon voyage en Espagne, et le cruel dénouement de mon amour pour Séraphine. Je conviens, me dit-il, que cette aventure est fâcheuse, d’autant qu’elle blesse autant votre amour-propre que votre sensibilité. Mais à travers les nuages de l’adversité, on peut toujours voir reluire des rayons d’espérance: songez d’ailleurs qu’une femme si légère, si versatile, ne pouvait faire votre bonheur; les soucis, les soupçons, la jalousie seraient entrés avec elle dans votre ménage: un homme raisonnable ne doit pas regretter ce que la fortune lui refuse, car il ignore si l’objet qu’il désire fera son bonheur ou non. Fiez-vous à la Providence qui vous donnera non ce qui flatte vos désirs, mais ce qui vous convient. Pardon, je suis obligé de vous laisser. Je m’en vais dire la messe. L’avez-vous entendue? — Non, mon père. — Elle est aujourd’hui d’obligation. — Vos lumières, vos vertus m’inspirent une entière confiance; je vous avouerai que je suis Calviniste. — J’en suis fâché; mais je ne m’intéresserai pas moins à vous. Dieu est le père de tous les humains; c’est à lui à juger ses enfants. Allez en m’attendant vous promener dans le jardin. — Non, mon père, j’entendrai votre messe: nous differons de quelques points dans notre croyance, mais nous adorons le même Dieu.[47] J’assistai à la messe de ce digne prêtre, qui la dit avec une piété exemplaire. Il paraissait anéanti devant la Divinité. De retour dans sa cellule, je lui dis que j’étais étonné de la quantité de messes qu’on avait célébrées en même temps que la sienne. — Vous seriez encore plus surpris du nombre des messes de la cathédrale, qui a quatre-vingts autels où l’on dit cinq cents messes par jour, outre trois cent cinq grandes messes par an, et douze mille messes basses pour le repos des ames de ses bienfaiteurs. — C’est beaucoup. — Ce n’est jamais trop; elles sont fondées par la piété et la reconnaissance. — Daigneriez-vous me dire si la messe est d’institution divine; si elle a été célébrée dès la naissance du christianisme? — Non, elle ne fut d’abord qu’une cène, peu à peu elle devint grand’messe qui se disait dans chaque église: elle fut unique jusqu’aux cinquième et sixième siècles, que s’introduisirent les messes basses. — Permettez-moi de vous communiquer une remarque que j’ai faite pendant l’office divin. Vous accusez les Français d’incrédulité, ou tout au moins de tiédeur pour la religion, et j’ai observé qu’il y a plus de décence et de recueillement dans nos églises que dans les vôtres. — Votre observation est peut-être juste; nos temples sont des lieux de rendez-vous; la jeunesse y porte sa dissipation et sa légèreté; mais c’est un mal sans remède, et nous préférons l’abus de la chose à son anéantissement. L’on abuse, mais on croit, et la religion subsiste. Les Français font à notre église un autre reproche, c’est l’oubli des paroles de Jésus-Christ, qui dit: N’amassez pas des biens sur la terre, la rouille et les vers les consument; et cependant notre cathédrale, ainsi que la plupart des ordres religieux, possèdent des richesses immenses: notre prélat jouit de cent mille piastres de rente; la fabrique de l’église en a trente mille; et les chanoines au nombre de quarante, ont chacun trente mille réaux (quinze mille livres). Outre ces quarante chanoines, la cathédrale nourrit encore quarante prébendiers, vingt semi-prébendiers, vingt chapelains, qui sont à la nomination du chantre, avec l’attache du chapitre, et vingt autres chapelains obligés d’assister au chœur. — Voilà bien du monde payé pour chanter les louanges du Seigneur. — Dans le temple de Salomon, les lévites étaient encore beaucoup plus nombreux; vingt-huit mille vivaient des fruits de l’autel.[48] Mais ce que vous ignorez peut-être, et ce qui fait grand honneur à nos prélats, c’est qu’une grande partie de leurs richesses s’écoule en bonnes œuvres: ils soutiennent des manufactures, dotent des couvents de filles, des hôpitaux, donnent pour la confection des chemins; ils suivent les préceptes de Julien, surnommé l’Apostat, qui disait qu’il faut qu’un ministre des autels fasse l’aumône même de son nécessaire; il les appelait les interprètes des Dieux auprès des hommes, et les cautions des hommes auprès des Dieux. Mais si vous blâmez l’opulence de nos églises, vous applaudirez à celle des nombreux hôpitaux de cette ville, tons richement dotés; la police et le régime de l’un d’eux n’ont de modèle nulle part; tous les malades ont leur chambre séparée, où on leur sert en particulier les remèdes et les mets ordonnés par les médecins. Cet hôpital est destiné aux gentilshommes et aux étudiants de l’université. Mais descendons au jardin, l’exercice doit vous être agréable; et moi, docile aux préceptes de l’Hygiène, je me promène tous les jours pendant une heure avant mon dîné. Le mouvement du corps donne de la vivacité à l’esprit. Je ne suis pas de l’avis de Pline le naturaliste, qui se refusait le sommeil et la promenade, et qui disait à son neveu: le temps de vos promenades pourrait être mieux employé. Ces deux fameux personnages étaient affamés de gloire. Cette soif de renommée est la folie des grandes ames. Démosthène fut ravi de joie, parce qu’une vieille femme avait dit en le désignant du doigt: voilà Démosthène. Pour moi, renfermé dans mon obscurité, je me borne à bien vivre, à entretenir ma santé, à me délasser du travail par le repos et des plaisirs honnêtes, et à remplir exactement mes devoirs; dans le mauvais temps, au lieu de promenade dans le moment de la récréation, je lis Virgile. Je n’ai pas les scrupules de mon patron Saint Augustin, qui se défendait cette lecture qu’il avait beaucoup aimée dans sa jeunesse, avouant que la mort de Didon lui avait fait répandre bien des larmes.
Nous rencontrions dans le jardin des groupes de franciscains; je dis en riant à don Augustin: Voilà bien des pères qui laissent reposer leur esprit. — La plupart ne se fatiguent pas beaucoup; tous ne sont pas comme disait Jésus-Christ, le sel de la terre et la lumière du monde. Notre maison est fort nombreuse: elle contient deux cent cinquante pères ou gens affiliés à notre ordre. Je conviens avec vous qu’il y a en Espagne trop d’asiles ouverts à la dévotion et peut-être à la paresse; mais cette exubérance n’est pas un aussi grand mal que vous le supposez en France: c’est par-là que se soutient la religion, c’est ce corps nombreux et vigilant, qui a éteint le flambeau de l’hérésie, qui aurait incendié nos provinces, comme il a incendié celles de l’Allemagne et de la France. Au reste, ne soyez pas surpris de la population de nos monastères; notre état, qui vous paraît pénible, a ses douceurs; un couvent est une retraite, et non une solitude; exempts des pompeux embarras de la société, de ses dégoûts et de ses soucis, nous jouissons d’une honnête et sage oisiveté occupée par la religion et nos études; assujettis à une règle invariable, nos devoirs, nos austérités même se changent en habitude, et nos délassements et nos plaisirs deviennent un besoin. Ce qui contriste la vie des gens du monde, c’est le vide de leurs journées, ou la frivolité de leurs occupations; c’est une multiplicité de prétendus devoirs et de visites réputées indispensables, qui les arrache à eux-mêmes, et même à leurs plaisirs; c’est, à leur réveil, l’incertitude de ce qu’ils feront de leur temps. Celui d’un religieux est plus doux: il est sans inquiétude sur l’emploi de sa journée, et il est assuré de la passer avec ses amis et ses livres. J’ai vécu long-temps à Madrid, je ne voyais sur le visage des gens de la cour et des hommes du monde, nul enjouement, mais souvent des nuages d’humeur, et l’heureuse sérénité d’une ame tranquille sur ceux de nos pères. Ne croyez pas aussi que la paresse soit toujours la divinité de nos gens d’église et de la nation espagnole. Nicolas Antonio, chanoine de cette cathédrale, a relevé la gloire de l’Espagne dans sa bibliothèque des écrivains espagnols, imprimée en 1672. Depuis cette époque, nous avons eu des auteurs très-distingués; le plus grand homme de la nation, car c’était le plus humain, a reçu le jour dans Séville: c’est Barthélemi de Las Cazas, évêque de Chiuppa, ville du Mexique. Il plaida pendant cinquante ans la cause de l’humanité, mais sa voix se perdit dans le désert; il a fait une relation de la barbarie des Espagnols en Amérique, qui respire la sensibilité, la piété et la vertu. On prétend qu’il a exagéré leurs cruautés, mais même en adoucissant les couleurs, l’Espagne serait encore bien coupable. Ce saint évêque désespérant du succès de ses réclamations et de ses plaintes, exténué par ses travaux et ses voyages, revint dans sa patrie en 1521, se démit de son évêché, et mourut à Madrid en 1566, âgé de quatre-vingt-douze ans. On m’a demandé une inscription pour son portrait, j’ai donné ce vers de Virgile que Saint Augustin aimait beaucoup.
Quique sui memores, alios fecere merendo.[49]
Ou peut appliquer à cette ame héroïque les paroles de saint Luc:
Gustavit donum cœleste.[50]
Dans ce moment deux religieux passèrent auprès de nous; l’un deux, après avoir salué don Augustin d’un ave Maria, dit à l’oreille de son compagnon: Alli esta un gavacho (voilà un gavache). Je l’entendis, et demandai à don Augustin l’étymologie et la signification de ce mot, dont l’Espagnol gratifie le Français. Il faut, dit-il, nous pardonner ce terme insignifiant, que l’on vous applique sans intention de vous offenser: on prétend que son origine vient d’une défaite que les Français essuyèrent aux pieds des Pyrénées. Les habitants de ces montagnes, du côté de la France, donnent à leurs torrents le nom de gaves, et de ce mot on a formé le sobriquet de gavache; d’autres disent qu’il signifie gueux, sobriquet que portaient les seigneurs soulevés en Flandre contre le roi d’Espagne. Mais je suis curieux d’avoir des nouvelles de Voltaire; comment se porte-t-il? — Ce n’est pas le saint de votre nation! Il jouit d’une santé assez ferme, quoique sous le poids de quatre-vingts ans, et qu’il crie toujours qu’il a un pied dans la fosse. — Quel dommage qu’un aussi beau génie attaque la religion avec tant d’acharnement! — C’est moins chez lui impiété que prévention, qu’une trop vive sensibilité pour les malheurs et les crimes causés par le fanatisme ou par les passions, sous le manteau de la religion; mais il a toujours reconnu un Être-Suprême. — Qu’est-ce qu’un dieu sans culte, sans autels? C’est le dieu d’Épicure, un être indifférent qui abandonne les hommes à leur instinct et à leurs passions; le théisme, ou la religion naturelle, ne parle point au cœur, laisse l’imagination froide, et n’attache l’homme à ses devoirs et à la vertu que par un lien bien délié, et presque imaginaire. Les sages de l’antiquité respectaient la religion de leur pays: Xénophon était fort religieux, Plutarque exerçait la grande prêtrise d’Apollon; Pline le jeune regardait les Dieux comme les auteurs de tous les biens dont il jouissait; il leur bâtit un temple dans une de ses terres. L’homme qui n’admet aucun culte ressemble, dit un proverbe de Salomon, à une ville ouverte de toute part.[51] La morale qui n’a pas cette base est bien facile à s’écrouler. — Je vous demande grâce pour ce paradoxe: quoique je pense que toute idée de vertu, de morale, doive s’appuyer sur la divinité, je me fierais plus à la moralité d’un homme né vertueux, mais égaré dans le scepticisme par l’impénétrabilité des mystères de la religion et de la nature, qu’à celle de l’homme qui n’aurait d’autre frein que la crainte de Dieu et la peur de l’enfer. Si l’incrédulité le gagne un moment, ou bien s’il compte sur la rémission facile de ses péchés, il n’est plus d’obstacles qui l’arrête: voilà pourquoi l’on a dit si souvent qu’il fallait une religion au peuple. — Et c’est en quoi l’inquisition a rendu un grand service à l’Espagne; elle a opposé des barrières à l’incrédulité, aux nouvelles erreurs. Voltaire lui en veut beaucoup; mais les inquisiteurs sont ici ce que les censeurs sont à la Chine: ils veillent sur le culte et sur les mœurs, contiennent les peuples dans l’obéissance, et les rois même dans leurs devoirs, dans le respect des hommes et des lois. Deum time et mandata ejus observa, hic est enim totus homo,[52] a dit l’Ecclésiaste. Voltaire, pour parler son langage, n’a vu que le bec et les serres du saint-office, et n’a pas aperçu son utilité. Mais est-il vrai que ce beau génie, à la moindre maladie, est agité par la peur du diable et de l’enfer? — Non, c’est une calomnie inventée par ses ennemis; je n’osai pas dire les moines. J’ai ouï conter à M. Tronchin, célèbre médecin de Genève, qu’il l’avait observé dans le cours d’une maladie très-grave, et qu’il ne lui avait jamais vu aucun signe de faiblesse et de frayeur. — Tant pis, car j’aime à espérer que Dieu laissera tomber sur ce grand homme un rayon de sa grâce: saint Augustin et saint Paul sont rentrés dans la voie du salut. On vint chercher ce vénérable religieux de la part de son supérieur, et il me congédia en m’invitant à revenir le voir pendant mon séjour à Séville. Je sortis pénétré de la sagesse et de la piété de ce père de saint François. Il faut rendre justice aux moines espagnols; il s’en trouve un grand nombre qui joignent les lumières, le savoir à la pureté des mœurs et au zèle de la religion.
De retour à l’auberge, je trouvai don Manuel se promenant, dans sa chambre, à grands pas, l’œil en feu, les cheveux hérissés, et plein du Dieu de la poésie. — Ah! ah! lui dis-je, votre verve s’échauffe; la belle comtesse Éléonore... — Oui, je lui ai promis une romance pour ce soir. — Je vous en félicite; je vois que vous commencez le siége de la place. — Par la barbe de tous les capucins du monde, je risquerais volontiers mon salut avec elle. Quels appas doux et piquants! je doute que Sara, si belle encore à l’âge de soixante ans, ni aucune des onze mille vierges de Cologne, eussent l’éclat, la beauté, les grâces de la belle comtesse. Oui, charmante Éléonore, tecum vivere amen, tecum obeam libens![53] Feu Salomon, de joyeuse mémoire, a dit: Je reconnais qu’il n’y a rien de meilleur à l’homme que de se réjouir dans ses œuvres. Dieu aurait-il déployé dans le ciel sa magnificence, donné au soleil sa splendeur, enrichi la terre des fleurs du printemps, des moissons de l’été, des trésors de l’automne; aurait-il formé d’un rayon céleste, non de la côte d’un homme, ce sexe enchanteur qui pare la terre, comme les anges parent le ciel, pour nous faire un crime de la jouissance de ses bienfaits? — J’admire votre douce faconde, et j’espère qu’un jour vous nous donnerez une religion où vous ne prêcherez qu’amour et plaisir. — Ma foi, je pense que j’aurais pour moi tous les sages de la terre, et Dieu lui-même. Mais j’ai promis de vous mener ce soir chez la comtesse à son tertulia (assemblée); elle m’en a prié instamment: elle aime beaucoup les amants malheureux. — Je suis très-peu flatté d’intéresser à ce titre, n’importe, je ne veux point me donner l’air d’un sauvage: je vous accompagnerai. Dans ce moment nous vîmes entrer un moine, qui, après nous avoir salués d’un ave Maria purissima, nous présenta un petit Jésus caché sous sa robe, en nous signifiant qu’il viendrait le chercher le lendemain. Nous voulûmes le lui rendre; mais il était déjà bien loin. L’habillement de ce petit Jésus était bizarre; il avait l’uniforme de la marine, et une petite perruque bien poudrée, à laquelle était attachée, par derrière, une bourse à cheveux. Nous riions de ce petit Jésus transformé en militaire marin; don Manuel prétendait que c’était le grand-amiral d’Espagne qui venait nous rendre visite; mais notre hôte nous expliqua l’énigme. On vous laisse, dit-il, ce petit Jésus pour que vous mettiez dans la bourse une aumône abondante, et le couvent priera Dieu pour vous. Don Manuel voulait remplir la bourse de chardons; mais je m’y opposai. Ne nous brouillons pas, lui dis-je, avec les moines; le courroux de Jupiter est moins terrible, lorsque d’un mouvement de ses sourcils il ébranle l’univers. Je mis quelqu’argent dans la bourse du petit Jésus, et chargeai l’hôte de le rendre à son maître.
L’après-dînée nous voulions voir la grande manufacture de tabac; il fallait un billet pour y pénétrer: don Manuel, toujours fécond en ressources, me promit sa protection pour m’en ouvrir l’entrée. Je m’y laissai conduire. Arrivés à cet hôtel, le portier nous demanda notre billet. Je n’en ai pas besoin, répond fièrement don Manuel; comment se nomme votre directeur? — Don Pepe Bruna. — Eh bien, va dire à don Pepe Bruna que le comte César del Rio-Frio, cousin de l’archevêque, demande à voir cette manufacture, avec un gentilhomme français de ses amis. Cet homme, frappé de l’éclat de ce nom, et de la parenté avec l’archevêque, courut sur-le-champ, et revint bientôt avec le directeur don Pepe Bruna, qui assura le comte de Rio-Frio qu’il était à ses ordres et à ceux d’ousia illustrissima.[54] Ce galant homme nous conduisit d’abord dans la salle où l’on travaille le tabac. Il vient, nous dit-il, de la Havane; mais nous n’en manipulons qu’une certaine quantité. C’est avec l’ocre que nous lui donnons cette couleur rougeâtre; quand cette mixtion est faite, nous l’enfermons dans des boites de fer-blanc, dont chacune a son étiquette, et nous les expédions dans toute l’Espagne. Sa majesté catholique s’est réservé le privilège de la vente, qui lui donne de grands bénéfices. Nous avons mille ouvriers, qui gagnent quatre à six réaux par jour, et qui travaillent environ neuf heures. Cent quatre-vingts mules tournent continuellement vingt-huit moulins ou machines à moudre ou mêler le tabac avec la terre rouge de l’almazarron (l’ocre). Dans les manufactures, il nous est défendu d’en vendre en détail. Son prix courant est de trente-deux réaux la livre. De cette salle, don Pepe nous conduisit dans toute la maison: dans une chambre nous trouvâmes quatre cent soixante ouvriers occupés à faire des cigarros,[55] et à les lier en faisceaux; il y en avait un amas prodigieux. Je vois votre étonnement, nous dit don Pepe; eh bien, malgré l’assiduité et l’activité des ouvriers, la manufacture ne peut suffire au débit.
Après que nous eûmes tout vu, tout visité, don Pepe nous accompagna jusqu’à la porte, et pria le comte de Rio-Frio d’assurer de ses humbles respects son ousia illustrissima, et de le remercier de lui avoir procuré l’occasion de lui prouver son entier dévouement. Lorsqu’il nous eut quittés, je demandai à don Ésope, à don Solano, au comte de Rio-Frio, dans quel royaume se trouvait son comté. — Sous la ligne de démarcation, me dit-il, tracée par le pape Alexandre VI, pour donner l’occident à l’Espagne, et l’orient au Portugal. Au reste, vous voyez que je connais les hommes; si je m’étais annoncé comme bel esprit et poète, homme d’honneur et de probité, on m’eût renvoyé au Parnasse ou dans mon galetas. Cependant, un poète vaut mieux que vingt comtes. Charles-Quint a dit qu’il pouvait faire autant de grands d’Espagne qu’il voudrait, et que Dieu seul pouvait créer un Le Titien. Oui, ajouta-t-il, l’air échauffé; comme un prophète, le poète est l’homme par excellence, il est le fils, le nourrisson des Muses. Voyez quel respect avait l’antiquité pour les poètes; n’a-t-elle pas attaché la lyre d’Orphée au firmament? Pourquoi dit-on le divin Homère? Pourquoi lui a-t-on élevé des statues, des temples? N’est-ce point parce que son ame est une émanation de la Divinité? Mens agitat molem. L’Être-Suprême est lui-même doué du génie de la poésie: quelle idée poétique et sublime, quelle fécondité d’imagination, que la conception des astres, des planètes, de ce globe immense de feu qui crée tout, anime tout, donne la vie à la nature! N’est-ce pas Dieu qui a enflammé du feu de la poésie le législateur des Juifs, leurs prophètes, et David et Salomon? Mais depuis cette inspiration divine, passant de cerveau en cerveau, s’est affaiblie comme la mèche enflammée qui circule de main en main. — Mais croyez-vous, lui dis-je, que le divin Homère soit en Paradis? — Oui, vraiment: malheur à qui oserait en douter! Il est à la tête des anges, qui chantent les louanges du Seigneur. — Mais calmez-vous, descendez de la sphère céleste; nous voici à la porte de la comtesse Éléonore, qui n’est qu’une simple mortelle. — Mes vers en feront une déesse; Alexandre pouvait donner le monde à sa maîtresse; moi je fais plus, je lui donnerai l’immortalité.
La comtesse me reçut avec une grâce, une aménité très-aimables; elle me dit qu’elle aimait beaucoup les officiers français qui étaient aussi galants que valeureux; que son aïeul avait servi sous le duc de Vendôme, qui l’honorait de son amitié. Je répondis à ce compliment par des éloges mérités de la nation espagnole; je louai sa bravoure, sa fidélité, son amour pour ses rois, sa probité, la noblesse de ses sentiments. Après ces propos on me fit asseoir devant un cercle de jolies femmes, rassemblées pour entendre l’improvisateur don Manuel; après que l’on eût servi le chocolat et les confitures, que le poète de la Manche eut fortifié, par cette collation, sa poitrine et sa voix, il préluda sur sa guitare, et, enflammé par l’amour et la gloire, il entonna sa romance. Toutes les oreilles s’ouvraient, tous les yeux étaient sur lui; on respirait à peine; sa voix se déployait, s’animait, lorsque tout-à-coup une voiture s’arrêta devant la maison. On entendait les cris, la rumeur des gens, le hennissement des chevaux. Ah! s’écria la comtesse avec vivacité, c’est mon mari, c’est lui! Elle se lève, mais il entre aussitôt et s’élance dans ses bras. Toutes les dames l’entourent, le félicitent. Il les embrasse les unes après les autres. Pendant ce mouvement, je m’approchai du poète du Toboso, dont la figure me parut alongée; et je lui dis tout bas: Voici un beau sujet de romance; un époux qui tombe des nues, comme une bombe au milieu d’une fête. Ulysse n’arriva pas plus mal à propos à Ithaque pour les poursuivants, et peut-être pour Pénélope. — Patience; ma romance est faite, elle restera toujours. — Nous sommes ici très-inutiles. Filons tout doucement; c’est l’heure du berger pour le mari; la vôtre n’est pas encore venue. Nous nous échappons; personne ne prend garde à nous; je demande dans l’antichambre le nom du comte, dont la figure, la politesse m’avaient frappé; on me répond que c’est le comte d’Avila. Ce nom nous étonne singulièrement: nous nous demandons si c’est ce comte d’Avila qu’avait tué l’hermite Ambrosio. Don Manuel disait que c’était son ombre qui revenait exprès de l’autre monde pour troubler ses amours. Tout nous portait à croire l’identité du personnage, et j’aurais dit volontiers à l’hermite:
Les gens que vous tuez, monsieur, se portent bien.
Nous finîmes la soirée dans notre chambre, don Manuel en chantant sa déconvenue sur sa guitare, et moi en lisant et en rêvant à l’inconstance de Séraphine. Nous interrogeâmes l’aubergiste sur l’existence du comte, et nous fûmes confirmés que c’était le rival de l’hermite, qui heureusement ne l’avait pas bien tué.
Le lendemain à notre déjeûner, don Manuel et moi délibérions, si nous informerions le comte de la retraite, de la vie érémitique de don Fernandès, lorsque nous reçûmes de sa part un billet d’invitation pour dîner; nous acceptâmes, et nous voilà encore plus embarrassés à résoudre notre problême: pour en avoir la solution, je crus devoir recourir au père don Augustin. Don Manuel me dit qu’en m’attendant, il irait à la messe pour voir de jolies femmes, et que nous nous rejoindrions à l’auberge.
Je me rendis chez don Augustin; je lui contai l’histoire de don Fernandès, sa jalousie, son combat, sa retraite dans une caverne, et le priai de m’éclairer de ses conseils. Mon avis, me dit-il, est d’avouer tout au comte; il est loyal, généreux, et loin de poursuivre don Fernandès, il cherchera à lui rendre service. Il faut arracher ce malheureux époux de son antre; je n’approuve pas la vie érémitique, nous en avons l’obligation à Saint Paul de la Thébaïde. Cette existence sauvage est inutile à la religion; tous les miracles opérés dans les déserts, me paraissent peu dignes de notre croyance. Je n’aime pas ce corbeau qui apporte tous les jours un pain à Saint Paul, et deux lorsque Saint Antoine vient lui rendre visite. Saint Jérôme offense aussi la raison, et infirme sa véracité lorsqu’il nous dit qu’il a rencontré un satire dans le désert. — Mon père, j’admire vos lumières et votre piété dégagée des liens de la superstition; mais si votre façon de penser était connue, vous souleveriez contre vous toute l’armée des moines d’Espagne. — Mais aussi ma pensée reste au fond de mon ame. Le grand tort des religieux de ce pays est d’étouffer le christianisme sous un amas de superstitions et de miracles ridicules: plus la religion sera simple, mieux elle parlera au cœur. C’est un arbre dont la tête superbe touche les nues, et qui n’a nul besoin de l’entourage des plantes parasites pour soutenir sa tige et rester debout. Comparons la vie de Saint Vincent de Paul, toujours active, toujours consacrée aux malheureux, voyez ce saint fondant des hôpitaux, des maisons religieuses: comparez-le, dis-je, à l’hermite Paul, enseveli vivant dans un désert, inutile au monde, ne pouvant même l’édifier par sa piété et par ses vertus. Après ce discours, je quittai ce Socrate moderne et chrétien, en promettant de lui rendre compte du succès de nos démarches auprès du comte d’Avila.
J’allai rejoindre don Manuel à l’auberge; je le trouvai à la porte avec deux femmes de la troupe de los gitanos (les bohémiens). Accourez, s’écria-t-il, en m’apercevant, on vous dira votre bonne fortune. On m’a déjà prédit la mienne: j’irai à Madrid, je serai aimé d’une jolie femme dont le mari sera jaloux; la renommée publiera mes vers d’un pôle à l’autre, et une mort sainte, édifiante, couronnera une vie heureuse. — Voilà un brillant avenir, vous ne sauriez trop payer un si bel horoscope. — Imitez-moi, consultez ces deux vieilles Pythies; apprenez vos futurs contingents. — Malheur, lui dis-je, à l’homme qui connaîtrait son avenir! Notre ignorance fait notre repos. Mais j’eus beau refuser d’entendre ma bonne fortune, ces deux femmes s’emparèrent de ma main, et l’une d’elles, sur l’inspection des lignes, me dit que j’avais beaucoup aimé, que j’avais éprouvé des malheurs en amour; mais, ajouta-t-elle, cette ligne droite me rassure; vous finirez par épouser une jeune personne aimable et riche. — Je vous fais compliment, s’écria don Manuel. — Et vous croyez à ces sottises? — Et pourquoi non? Dans tous les siècles, n’y a-t-il pas eu des oracles, des voyants, des prédictions? On prédit l’empire à Auguste; la mort de César fut prévue, annoncée. Malgré les assertions de don Manuel, je repoussai les prédictions de ces sybilles; mais telle est la faiblesse de l’esprit humain, que parfois l’espoir d’un heureux mariage se glissait dans mon ame: flattez ou effrayez, et la prophétie triomphera de la raison.
Nous nous rendîmes chez le comte d’Avila, qui nous reçut avec l’urbanité la plus aimable. Dès que j’ai su, me dit-il en bon français, qui vous étiez, j’ai cru devoir vous faire les honneurs de ma patrie; j’ai passé trois années à Paris, où l’on m’a comblé d’amitié et de bontés: je voudrais que vous fussiez aussi content de mes compatriotes que je l’ai été des vôtres. Comment trouvez-vous ma nation? — J’en pense trop de bien pour n’être pas véridique. Elle est brave, spirituelle, généreuse; vous avez le climat le plus beau, le sol le plus fertile de l’Europe, des vins excellents. — Et des chemins? — Très-mauvais. — Et des auberges? — Détestables. — Et des moines? — Trop nombreux, trop riches; à quelques exceptions près, fort ignorants. — Et la religion? — Défigurée par la superstition. — Et nos dames? — Très-jolies, très-séduisantes; mais je les crois plus voluptueuses que sensibles, plus jalouses par orgueil que par tendresse, plus fidèles à l’amour qu’à l’hymen; il y a peu d’Artemise parmi elles; hardies dans leurs intrigues, elles dédaignent les voiles du mystère, dont les dames françaises s’enveloppent avec tant d’adresse et de décence. Vos femmes ont beaucoup d’esprit, d’imagination; mais ce sont des fleurs qui n’ont pas tout l’éclat et tout le parfum qu’elles devraient avoir, faute de culture: elles sont courbées sous le joug des préjugés et des prêtres. Pardon, si je m’exprime avec tant de franchise. — Loin d’improuver votre critique, je vous fournirai de nouveaux traits; j’ajouterai que l’unique occupation de nos dames consiste dans leurs cortejos: voici quelle est, à très-peu près, l’habitude de leur vie. Elles se lèvent tard, gaspillent le reste de la matinée avec leurs caméristes, ou vont à l’église dire leurs chapelets, ou réciter des prières qu’elles murmurent par habitude et sans attention; ensuite elles dînent sobrement, dorment l’après-dînée, et s’habillent le soir pour aller à la promenade; et en hiver, dans une société où, autour d’un brasier, elles s’entretiennent de leurs affaires domestiques, et de leur prochain. Mais que pensez-vous de nos gens de lettres? — Que la nature et votre soleil ont tout fait pour eux; mais ce sont des plantes que les mauvaises herbes empêchent de prospérer, la superstition et le saint-office. — Et quel est votre avis sur l’inquisition? — Je voudrais qu’on la traitât comme le lion de la fable, auquel on persuada que, pour plaire à sa maîtresse, il fallait se laisser rogner les griffes et les dents. — Pour persuader aux inquisiteurs cette petite opération, il faudrait une armée de cent mille hommes. Ce dialogue finit par l’annonce du dîné et l’arrivée de la comtesse, qui entra avec plusieurs convives. Elle fit des excuses à don Manuel sur la brusque apparition du comte. Ces maris, ajouta-t-elle en souriant, sont des trouble-fêtes, il nous a privés du plaisir d’entendre votre romance; mais j’espère que, ce soir, vous voudrez bien nous en dédommager. Le galant don Manuel répondit que sa lyre était consacrée aux grâces et à la beauté.