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Vies des dames galantes

DISCOURS QUATRIÈME. (continued 2)

Reading edition

Yo lo he matado,

Por le dar pena de su pecado.

Y a my tan bien, por falta de my juyzio,

Y por da fin a la mal-adventura qu'io avio.

C'est-à-dire.

«Icy gist qui a cherché une femme et ne l'a pu faire femme: aux autres, et non à moy, près de moy, donnoit contentement, et, pour cela et pour sa lascheté et outre-cuidance, je l'ay tué, pour lui donner la peine de son péché; et à moi aussi je me suis donné la mort, par faute d'entendement, et pour donner fin à la maladventure que j'avais.»

Cette dame se nommoit dona Magdalana de Soria, laquelle, selon aucuns, fit un beau coup de tuer son mary pour le sujet qu'il luy avoit donné; mais elle fit aussi bien de la sotte de se faire mourir: aussi l'advoue-elle bien, que pour faute de jugement elle se tua. Elle eust mieux fait de se donner du bon temps par après, si ce n'estoit qu'elle eust possible craint la justice, et avoit-elle peur d'en estre reprise, et pour ce ayma mieux triompher de soy-mesme que d'en bailler la gloire à l'authorité des juges. Je vous asseure qu'il y en a eu, et y en a, qui sont plus accortes que cela; car elles joüent leur jeu si finement, que voilà les marys trespassez et elles très-bien vivantes et fort accordantes à leurs galants serviteurs, pour faire avec eux non pas gode mihi, mais gode chere.

Il y a d'autres veufves qui sont plus sages, vertueuses et plus aimantes leurs marys, et point envers eux cruelles; car elles les regrettent, les pleurent, les plaignent à telle extrémité, qu'à les voir on ne les jugeroit pas vives une heure après. «Hà! ne suis-je pas, disent-elles, la plus malheureuse du monde, la plus infortunée d'avoir perdu chose si prétieuse? Dieu! pourquoy ne m'envoyes-tu la mort à cette heure, pour le suivre de près! Non, je ne veux plus vivre après luy; car et que me peut-il jamais rester et advenir au monde qui me puisse donner allégement? Si ce n'estoient ses petits enfants qu'il m'a laissés pour gages, et qui ont besoin encore de quelque soustien, non, je me tueray toute à cette heure. Que maudite soit l'heure que je fus jamais née! Au moins si je le pouvois voir en phanstome, ou par vision, ou par songes, encore aurois-je trop d'heur. Ah! mon cœur, ah! mon ame, n'est-il pas possible que je te suive? Ouy, je te suivray quand, à part de tout le monde, je me defferois toute seule. Hé, qui seroit la chose qui me pourroit soutenir la vie, ayant fait la perte inestimable de toy, que, toy vivant, je n'aurois d'autre sujet que de vivre, et, toy mourant, que de mourir? Et quoy! ne vaut-il pas mieux que je meure maintenant en ton amour, en ta grace, et en ma gloire, et en mon contentement, que de traisner une vie si fascheuse et malheureuse, et nullement loüable? Hà! Dieu! que j'endure de maux et tourments pour une absence! et que j'en seray délivrée, si je te vais voir bien-tost, et comblée de grands plaisirs! Hélas! il estoit si beau, il estoit si aimable, il estoit si parfait en tout, il estoit si brave, si vaillant! C'estoit un second Mars, un second Adonis: qui plus est, il m'estoit si bon, il m'aimoit tant, il me traitoit si bien! Bref, le perdant, j'ay perdu tout mon heur.» Ainsi vont disant nos veufves desplorées telles et une infinité d'autres paroles après la mort de leurs marys, les unes d'une façon, les autres de l'autre; les unes déguisées d'une sorte, les autres d'une autre; mais pourtant tousjours approchantes de celles que je viens de produire; les unes despitent le ciel, les autres maugréent la terre; les unes blasphement contre Dieu, les autres maudissent le monde; les unes font des évanoüissements, les autres contrefont les mortes; les unes font des transies, les autres les folles, les forcenées et hors de leurs sens, qui ne connoissent personne, qui ne veulent manger, qui ne veulent parler. Bref, je n'aurois jamais fait, si je voulois spécifier toutes leurs méthodes hypocrites et dissimulées dont elles usent pour monstrer leur deuil et ennuy au monde. Je ne parle pas de toutes, mais d'aucunes, voire de plusieurs en pluriel et en nombre. Leurs consolants et consolantes, qui n'y pensent point en mal et y vont à la bonne routine, y perdent leur escrime et ne gagnent rien d'aucuns; et d'aucuns de ceux-là quand ils y voyent que leur patiente et leur dolente ne fait pas bien son jeu ni la grimacée, les instruisent. Comme une dame de par le monde que je sçay, qui disoit à une autre qui estoit sa fille: «Faites l'esvanouye, mamie; vous ne vous contraignez pas assez.» Or, après tous ces grands mystères joüez, et ainsi qu'un grand torrent, après avoir fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner à son berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature, reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde. Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et eslevées; au lieu d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires, au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peinture; vous les voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment, que les contemplants pensent qu'elle les portent et prennent plus pour le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du premier coup à la grande volée, mais, volletant de branche en branche, apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit, et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste, et ne songent à rien tant qu'à un second mariage ou autre lasciveté: et voilà comment leurs grandes violences n'ont point de durée. Il vaudroit mieux qu'elles fussent plus posées en leurs tristesses.

—J'ay cogneu une très-belle dame, laquelle, après la mort de son mary, vint à estre si esplorée et désespérée, qu'elle s'arrachoit les cheveux, se tiroit la peau du visage et de la gorge, l'allongeant tant qu'elle pouvoit; et, quand on lui remonstroit le tort qu'elle faisoit à son beau visage: «Hà Dieu! que me dites-vous? disoit-elle; que voulez-vous que je fasse de ce visage?» Au bout de huit mois après, ce fut elle qui s'accommoda de blanc et de rouge d'Espagne, les cheveux bien poudrez; qui fut un grand changement.

—J'allégueray là-dessus un bel exemple, qui pourra servir à semblable, d'une belle et honneste dame d'Ephese, laquelle ayant perdu son mary, il fut impossible à ses parents et amys de luy trouver aucune consolation; si bien que, accompagnant son mary à ses funérailles, avec une infinité de regrets, de sanglots, de cris, de plaintes et de larmes, après qu'il fut mis et colloqué dans le charnier où il devoit reposer, elle, en despit de tout le monde, s'y jetta, jurant et protestant de n'en partir jamais, et que là elle se vouloit laisser aller à la faim, et là finir ses jours auprès du corps de son mary; et de fait fit cette vie l'espace de deux ou trois jours. La fortune sur ce voulut qu'il fust exécuté un homme de-là, et pendu, pour quelque forfait, dans la ville et après fut porté hors de la ville au gibet accoustumé, où faloit que tels corps pendus et exécutez fussent gardez quelques jours soigneusement par quelques soldats ou sergents, pour servir d'exemple, afin qu'ils ne fussent de enlevez. Ainsi donc qu'un soldat estoit à la garde de ce corps, et estoit en sentinelle et escoute, il ouyt-là-près une voix desplorante, et s'en approchant vid que c'estoit dans le charnier, où, estant descendu, il y apperceut cette dame belle comme le jour, toute esplorée et lamentante; et, s'advançant à elle, se mit à l'interroger de la cause de sa désolation, qu'elle luy déclara benignement; et se mettant à la consoler là-dessus, n'y pouvant rien gagner pour la première fois, y retourna pour la deuxiesme et troisiesme, et fit si bien qu'il la gagna, la remit peu à peu, luy fit essuyer ses larmes, et, entendant la raison, se laissa si bien aller qu'il en joüyt par deux fois, la tenant couchée sur le cercueil mesme du mary; puis après se jurèrent mariage: ce qu'ayant accomply très-heureusement, le soldat s'en retourna, par son congé, à la garde de son pendu; car il y alloit de la vie. Mais, tout ainsi qu'il avoit esté bienheureux en cette belle entreprise et exécution, le malheur fut tel pour luy, que, cependant qu'il s'y amusoit par trop, voicy venir les parents de ce pauvre corps au hazard, pour le despendre s'ils n'y eussent trouvé des gardes; et, n'y en ayant point trouvé, le despendirent aussi-tost et emportèrent de vitesse pour l'enterrer où ils pourroient, afin d'estre privez d'un tel deshonneur et spectacle ord et sale à leur parenté. Le soldat, ne voyant ny ne trouvant plus le corps, s'en vint courant desespéré à sa dame, luy annoncer son infortune, et comment il estoit perdu, d'autant que la loy de-là portoit que quiconque soldat s'endormoit en garde, et qui laissoit emporter le corps, devoit estre mis en sa place et estre pendu, et que pour ce il couroit cette fortune. La dame qui, auparavant avoit esté consolée de luy, et avoit besoin de consolation pour elle, s'en trouva garnie à propos pour luy et pour ce luy dit: «Ostez-vous de peine, et venez-moy seulement aider pour oster mon mary de son tombeau, et nous le mettrons et pendrons au lieu de l'autre, et par ainsi le prendra-on pour l'autre.» Tout ainsi qu'il fut dit, tout ainsi fut-il fait: encore dit-on que le pendu de devans avoit eu une oreille coupée, elle en fit de mesme pour représenter mieux l'autre. La justice vint le lendemain, qui n'y trouva rien à dire. Et par ainsi sauva son galand par un acte et opprobre fort vilain à son mary, elle, dis-je, qui l'avoit tant pleuré et regretté, qu'on n'eust jamais espéré si ignominieuse issue.

La première fois que j'ouys cette histoire, ce fut M. d'Aurat qui la conta au brave M. du Gua et à quelques-uns qui disnoient avec luy; laquelle M. du Gua sceut très-bien relever et remarquer, car c'estoit l'homme du monde qui aimoit mieux un bon conte et le sçavoit mieux faire valoir. Et, sur ce point, estant allé à la chambre de la Reyne-mere, il vid une belle jeune veufve qui ne venoit que d'estre faite, et de frais esmoulue, et fort esplorée, son voile bas jusqu'au bout du nez, piteuse, marmiteuse, avare de paroles à un chacun. Soudain monsieur me dit: «Voy celle-là; avant qu'il soit un an, elle fera un jour de la dame d'Ephese.» Ce qu'elle fit, non pas si ignominieusement du tout, mais elle espousa un homme de peu, et comme M. du Gua le prophétisa. Et me dit de mesme M. de Beaujeux, valet-de-chambre de la Reyne-mere, et le meilleur violon de la chrétienté. Il n'estoit pas parfait seulement en son art et en la musique, mais il estoit de fort gentil esprit, et sçavoit beaucoup de fort belles histoires et beaux contes, et point communs, mais très-rares; et n'en estoit point chiche à ses plus privez amis; et en contoit quelques-uns des siens, car en son temps il avoit eu et veu de bonnes adventures d'amour; car avec son art excellent et son esprit bon et audacieux, deux instruments bons pour l'amour, il pouvoit faire beaucoup. M. le maréchal de Brissac l'avoit donné à la Reine-mere, estant reyne régente, et lui avoit envoyé de Piedmont avec sa bande de violons très-exquise, toute complette: et luy s'appeloit Baltazarin; depuis il changea de nom. C'est luy qui composoit ces beaux balets qui ont esté tousjours dansez à la Cour. Il estoit fort amy de M. du Gua et de moy, et souvent causions ensemble, et tousjours nous faisoit quelque beau conte, mesme de l'amour et des ruses des dames, dont il nous fit celuy-là de cette dame ephesienne que nous avions desjà sceu par M. d'Aurat, comme j'ay dit, qui disoit le tenir de Lempridius, et depuis je l'ay leu dans le livre des Funérailles, très-beau certes, dédié à feu M. de Savoye. Je me fusse passé, ce dira quelqu'un, d'avoir fait cette digression: ouy, mais je voulois parler de mon amy en cela, lequel souvent me faisoit souvenir, quand il voyoit quelques-unes de nos veufves esplorées: «Voilà, disoit-il, qui joüera un jour le rolle de «nostre dame d'Ephese, ou bien elle l'a desjà joüé.» Et certes ce fut une estrange tragi-comédie, pleine de grande inhumanité, d'offenser si cruellement son mary. Elle ne fit pas comme une dame de nostre temps, que j'ay ouy dire, laquelle, son mary mort, elle lui coupa ses parties du devant ou du mitan, jadis d'elle tant aimées, et les embauma, aromatisa et odorifera de parfums et poudres musquées et très-odoriférantes, et puis les enchassa dans une boëte d'argent doré, qu'elle garda et conserva comme une chose très-précieuse. Pensez qu'elle les visitoit quelquefois en commémoration éternelle. Je ne sçay s'il est vray, mais le conte en fut fait au Roy, qui le refit à plusieurs autres de ses plus privez; et j'ay ouy dire à luy qu'au massacre de la Saint-Barthelemy fut tué le seigneur de Pleuvian, qui en son temps avoit esté brave soldat, et en la guerre de Toscane sous M. de Soubise, et en la guerre civile comme il le fit bien paroître en la bataille de Jarnac, commandant à un régiment, et dans le siége de Niort. Quelque temps après, le soldat qui le tua dit et remonstra à sa femme, toute esperdue de pleurs et d'ennuys, qui estoit riche et belle, que, s'il ne l'espousoit, qu'il la tueroit, et luy feroit passer le pas de son mary; car, en cette feste, tout estoit de guerre et de couteau. La pauvre femme, qui estoit encore belle et jeune, pour se sauver la vie, fut contrainte faire et nopces et funérailles tout ensemble. Encore estoit-elle excusable; car qu'eust pu faire moins une pauvre femme, fragile et foible, si ce n'eust esté de se tuer elle-mesme, ou tendre sa belle poictrine à l'espée du meurtrier? Mais le temps n'est plus, belle bergeronnette; il ne se trouve plus de ces folles et sottes de jadis; aussi que nostre saint christianisme nous le deffend; ce qui sert beaucoup aujourd'huy à nos veufves d'excuse, qui disent, s'il n'estoit deffendu de Dieu, elles se tueroient, et par ainsi couvrent leur mommon.

—Audit massacre de la Saint-Barthelemy fut faite une veufve par la mort de son mary, tué comme les autres. Elle en eut un tel extrême regret, que, quand elle voyoit un pauvre catholique, encore qu'il n'eust esté de la feste, elle se pasmoit quelquefois, ou le regardoit en horreur et haine comme la peste. D'entrer dans Paris, voire de deux lieues à la ronde, il n'en falloit point parler, car ses yeux ny son cœur ne le pouvoient souffrir; que dis-je de la voir? non pas d'en ouyr parler. Au bout de deux ans elle s'y résoud, vient saluer la bonne ville, et s'y pourmener et visiter le palais dans son coche; mais de passer par la ruë de la Huchette où son mary avoit esté tué, plustost la mort ou le feu, dans lequel elle se fust plustost jettée et précipitée que dans cette ruë: comme fait le serpent, qui abhorre si fort l'ombre d'un fresne, qu'il aime mieux se hazarder dans un feu bien ardent, comme dit Pline, que dans cette ombre tant odieuse à luy. Si bien que le feu Roy y estant, disoit à Monsieur qu'il n'avoit veu femme si hagarde en sa perte et en sa douleur que celle-là; et enfin il la faudroit abattre pour la chapperonner, comme les oiseaux hagards. Mais au bout de quelque temps, il dit que d'elle-mesme elle s'estoit assez gentiment apprivoisée, de sorte que d'elle-mesme elle se laissa fort bien et privément chapperonner, sans l'abattre que de soy-mesme. Que fit-elle dans peu de temps après? ce fut-elle qui voit Paris de très-bon œil, qui l'embrasse, qui s'y pourmene, qui l'arpente et deça et delà, et de longueur et de largeur, et de droit et de travers, sans respect d'aucun serment: et puis fiés-vous en elle! Un jour, moi, tournant d'un voyage, absent de la Cour huit mois, ayant fait la révérence au roy, je vis entrer dans la salle du Louvre cette veufve tant parée, tant attifée, accompagnée de ses parentes et amyes, comparoistre devant le Roy, les Reynes et toute la Cour, et là recevoir les premiers ordres de mariage, qui sont les fiançailles, des mains d'un évesque de Digne, grand aumosnier de la reyne de Navarre. Qui fust esbahi? ce fut moi; mais, à ce qu'elle me dit après, elle fut esbahye davantage quand, sans y penser, elle me vid en cette noble assistance des fiançailles, la regardant et roulant de mes yeux finement, me souvenant de ses serments et mines que je luy avois veu faire. Et elle de mesme regarda fort, car je luy avois esté serviteur, et pour mariage, pensant, ce luy sembloit, que j'estois là arrivé à propos, et avois pris la poste exprès pour me produire à jour nommé là, pour luy servir de tesmoin et juge, et la condamner en cette cause. Et me dit et jura qu'elle eust voulu avoir baillé dix mille escus de son bien, et que je ne fusse comparu là, qui luy aidois à juger sa conscience.

—J'ay cogneu une grande dame, comtesse et veufve, de très-haut lieu, laquelle en fit de mesme: car, estant huguenotte fort et ferme, accorda mariage avec un fort honneste gentilhomme catholique; mais le malheur fut qu'avant l'accomplissement une fievre pestilente la saisit a Paris si contagieusement, qu'elle luy causa la mort. Et, estant sur ses arteres[86], se perdit fort en grands regrets, jusqu'à dire: «Hélas! faut-il qu'en une si grande ville, où toute science abonde, ne se puisse trouver un médecin qui me guérisse! Hé! qu'il ne tienne point à argent, car je luy en donneray prou. Au moins si ma mort se fust ensuivie après mon mariage accomply, et que mon mary m'eust connue avant combien je l'aimois et honorois!» Sofonisbe dit autrement, car elle se repentit d'avoir fiancé avant boire le poison. Et ainsi disant (cette comtesse) et plusieurs autres semblables paroles, se tourna de l'autre costé du lit et mourut. Que c'est de la ferveur d'amour, d'aller se ressouvenir, en un passage stygien et oublieux, des plaisirs et fruits amoureux dont elle en eust bien voulu taster encore avant que de sortir du jardin! Or si ces dames huguenotes ont fait tels traits, j'ay bien cogneu des dames catholiques qui en ont fait de pareils, et ont espousé des huguenots, après en avoir dit pis que pendre, et d'eux et de leur religion. Si je les voulois mettre en place je n'aurois jamais fait. Voilà pourquoy les veufves doivent estre sages, et ne braire tant au commencement de leur veufvage, de crier, de tourmenter, de faire tant d'éclairs, de tonnerres, pluyes de leurs larmes, pour après faire ces belles levées de boucliers, et s'en faire moquer: il vaut mieux en dire moins et en faire plus. Mais elles disent là-dessus: «Et bien, pour le commencement il faut faire de la résoluë comme un meurtrier, de l'effrontée, de l'asseurée à boire toute honte. Cela dure quelque peu, mais cela passe; après qu'on m'a mis sur le bureau, on me laisse et en prend-on une autre.»

—J'ay leu dans un petit livre espagnol, de Victoria Colonne, fille de ce grand Fabrice Colonne, et femme de ce grand marquis de Pescaire, le non-pair de son temps. Après qu'elle eut perdu son mary, Dieu sçait qu'elle entra en tel désespoir de douleur, qu'il fut impossible de lui donner ni innover aucune consolation; et quand on luy en vouloit à sa douleur appliquer quelqu'une ou vieille ou nouvelle, elle leur disoit: «Et sur quoy me voulez-vous consoler? sur mon mary mort? vous vous trompez: il n'est pas mort, car il est encore tout vivant et tout grouillant dans mon ame. Je l'y sens tous les jours et toutes les nuicts revivre, remuer et renaistre.» Ces paroles certes eussent esté belles, si au bout de quelque temps, ayant pris congé de luy, et l'ayant envoyé pourmener par de-là l'Achéron, elle ne fust remariée avec l'abbé de Farfe, certes fort dissemblable à son grand Pescaire. Je ne veux point dire en race, car il estoit de la noble maison des Ursins, laquelle vaut bien autant, et est autant ancienne ou plu que celle d'Avalos. Mais les effets de l'un à l'autre n'alloient à la balance, car ceux de Pescaire estoient incomparables, et sa valeur inestimable: encore que le dit abbé fist de grandes preuves de sa personne en s'employant fort fidelement et vaillamment pour le service du roy François; mais c'estoit en forme de petites, couvertes et légères deffaites, et contraires à celles de l'autre, puisqu'il les avoit faites grandes, descouvertes, avec des victoires très-signalées: aussi la profession des armes de l'autre, accommencée et accoustumée dès le jeune aage et continuée ordinairement, devoit bien surpasser de bien loin celle d'un homme d'église, qui tard s'estoit mis au mestier: non que je veuille pour cela mal-dire d'aucuns voüez à Dieu et à son église, qu'ils ont rompu le vœu et quitté la profession pour empoigner les armes, car je ferois tort à tant de braves capitaines qui l'ont esté et ont passé par-là.

César Borgia, duc de Valentinois, n'a-t-il pas esté auparavant cardinal, qui a esté un si grand capitaine, que Machiavel, le vénérable précepteur des princes et des grands, le met pour exemple et pour rare miroir à tous les autres pareils, de l'ensuivre et s'y mirer? Nous avons eu M. le mareschal de Foix, qui a esté d'église, et se nommoit avant le proto-notaire de Foix, qui a este un très-grand capitaine. M. le mareschal Strozzy estoit voüé à l'église; et pour un chapeau rouge qui luy fut desnié, quitta la robbe, et se mit aux armes. M. de Salvoison, dont j'ay parlé (qui l'a suivy de près, voire en titre de grand capitaine eust marché avec luy s'il eust esté d'aussi grande maison, et parent de la Reyne), fust, en sa première profession, traisnant la robbe longue; et pourtant quel capitaine a-t-il esté? Ce fust esté l'incomparable s'il eust plus vescu. Le mareschal de Bellegarde n'a-t-il pas porté le bonnet quarré, qu'un long temps on appelloit le Prevost d'Ours? Feu M. Danguien[87], qui mourut en la bataille de Sainct-Quentin, avoit esté évesque; M. le chevalier de Bonnivet de mesme. Et ce galant homme, M. de Martigues, avoit esté aussi d'église; bref, infinité d'autres, desquels je ne pourrois emplir ce papier. Si faut-il que je loue les miens, et non sans un très-grand sujet. Le capitaine Bourdeille, mon frere, le Rodomont jadis du Piedmont, en tout fut dédié à l'église aussi; mais n'y connoissant son naturel propre, changea sa grande robbe à une courte, et en un tournemain se rendit un des bons capitaines et vaillants du Piedmont, et s'en alloit très-grand et une très-belle vogue, sans qu'il mourut, hélas! en l'âge de vingt-cinq ans. De nostre temps, en nostre Cour, nous en avons tant veus, et mesme le petit monsieur de Clermont-Tallard, lequel j'ay veu abbé de Bon-Port, et depuis, ayant quitté l'abbaye, a esté veu parmy nos armées et en nostre Cour, un des braves, vaillants et honnestes hommes que nous eussions; ainsi qu'il le monstra très-bien à sa mort, qu'il acquit si glorieusement à la Rochelle, la première fois que nous entrasmes dans le fossé. J'en nommerois une milliasse; mais je n'aurois jamais fait. M. de Souillelas[88], dit le jeune Oraison, avoit esté évesque de Rieux, et depuis eust un régiment, servant le Roy fort fidèlement et vaillamment en Guyenne, sous le mareschal de Matignon. Bref, je n'aurois jamais fait si je voulois nombrer tous ces gens: parquoy je me tais pour la briefveté, et de peur aussi qu'on ne m'impute que je suis trop grand faiseur de digressions. Pourtant j'ay fait celle-cy à propos, en parlant de cette Victoria Colonna, qui espousa cet abbé. Si elle ne se fust remariée avec luy, elle eust mieux porté titre et nom de Victoria, pour avoir esté victorieuse sur soy-mesme; et que puis qu'elle ne pouvoit rencontrer un second pareil au premier, se devoit contenir.

J'ay cogneu force dames qui ont imité cette précédente. J'en ay veu une qui avoit espousé un de mes oncles, le plus brave, le plus vaillant, le plus parfait qui fust de son temps. Après qu'il fust mort, elle en espousa un autre qui le ressembloit autant qu'un asne à un cheval d'Espagne; mais mon oncle estoit le cheval d'Espagne. Une autre dame ay-je cogneu, qui avoit espousé un mareschal de France, beau, honneste gentilhomme et vaillant: en secondes nopces, elle en alla prendre un tout contraire à celuy-là, et avoit esté aussi d'église. Une veufve ay-je cogneue, venant à mourir son mary, elle fit l'espace d'un an des lamentations si desespérées, qu'on la pensoit voir morte à toute heure de champ. Au bout de l'an qu'il faloit laisser son grand deuil, et prendre le petit, elle dit à une de ses femmes: «Serrez-moi bien ce crespe, car possible en auray-je affaire un autre coup;» et puis tout-à-coup se reprit: «Mais qu'ay-je? dit-elle. Je resve, plustost mourir que d'en avoir jamais affaire.» Au bout de son deuil, elle se remaria à un second, fort inesgal au premier. «Mais disent-elles, ces femmes, il estoit d'aussi bonne maison que le premier.» Ouy, je le confesse; mais aussi, où est la vertu et la valeur? ne sont-elles pas plus à priser que tout? Et le meilleur que je trouve eu cela, c'est que le coup fait, elles ne l'emportent guères loin; car Dieu permet qu'elles sont maltraitées et rossées comme il faut: après, les voilà aux repentailles; mais il n'est plus temps. Ces dames ainsi convolantes ont quelque opinion et humeur en leur teste, que nous ne savons pas bien: comme j'ai ouy parler d'une dame espagnole, qui se voulant remarier, et qu'on lui remonstroit que deviendroit l'amitié grande que son mary lui avoit porté, elle respondit: La muerte del marido, y nuevo casamiento no han de romper el amor d'una casta muger; c'est-à-dire: «La mort du mary et un nouveau mariage ne doivent point rompre l'amour d'une femme chaste.» Or accordez-moy ces deux contraires, s'il vous plaist. Une autre dame espagnole dit bien mieux, qu'on vouloit remarier: Si hallo un marido bueno, no quiero tener el temor de perder lo; y si malo, que necessidad ay del; c'est-à-dire: «Si je trouve un bon mary, je ne veux point estre en la crainte de le perdre; si un mauvais, quelle nécessité ai-je de l'avoir?

—Valeria, dame romaine, ayant perdu son mary, et ainsi que la reconfortoient aucunes de ses compagnes sur sa perte et sa mort, elle leur dit: «Il est mort certes pour vous autres, mais il vit en moy éternellement.» Cette marquise, que je viens de dire, avoit emprunté d'elle pareil mot. Ces dires de ces honnestes dames sont bien contraires à un qui me dit, en parlant espagnol, que la jornada de la biudez d'una muger es d'una dia; c'est-à-dire: que la journée du veufvage d'une femme se fait tout en un jour.» Aucunes sont-là logées, d'autres non. Mais que dirons-nous des femmes veufves qui cachent leur mariage, et ne veulent qu'il soit publié? J'en ai cogneu une qui tint le sien sous la presse plus de sept ou huit ans, sans le vouloir jamais faire imprimer, ny le publier: et disoit-on qu'elle le faisoit de crainte qu'elle avoit de son jeune fils, qui estoit un de ses vaillants et honnestes hommes du monde, et qu'il ne fist du diable, et sur elle et sur l'homme, encore qu'il fust bien grand. Mais, aussi-tost qu'il vint à mourir à une rencontre de guerre qui le couronna de beaucoup de gloire, aussi-tost elle le fit imprimer et mettre en lumière. J'ay ouy parler d'une grande dame veufve, qui est mariée à un très-grand prince et seigneur, veuf il y a plus de quinze ans; mais le monde n'en sçait ny n'en connoist rien, tant cela est secret et discret: et disoit-on que le seigneur craignoit sa belle-mère, qui luy estoit fort impérieuse, et ne vouloit qu'il se remariast à cause de ses petits enfants.

—J'ay ouy raconter à une dame de grande qualité et ancienne, que feu M. le cardinal du Bellay avoit espousé, estant évesque et cardinal, madame de Chastillon, et est mort marié: et le disoit sur un propos qu'elle tenoit à M. de Manne, Provençal, de la maison de Seulal et évesque de Frejus, lequel avoit suivy l'espace de quinze ans en la Cour de Rome ledit cardinal, et avoit esté de ses privez protonotaires: et, venant à parler dudit cardinal, elle lui demanda s'il ne luy avoit jamais dit et confessé qu'il eust esté marié. Qui fut estonné? ce fut M. de Manne de telle demande. Il est encore vivant, qui pourra dire si je mens; car j'y estois. Il respondit que jamais il n'en avoit ouy parler, ny à lui ny à d'autres. «Or, je vous l'apprens donc, dit-elle; car, il n'y a rien de si vray qu'il a esté marié:» et est mort marié réellement avec ladite dame de Chastillon. Je vous asseure que j'en ris bien, contemplant la contenance estonnée dudit M. de Manne, qui estoit fort conscientieux et religieux, qui pensoit savoir tous les secrets de son feu maistre; mais il estoit de Gallice pour celuy-là: aussi estoit-il scandaleux, pour le rang saint qu'il tenoit. Cette madame de Chastillon estoit la veufve de feu M. Chastillon, qu'on disoit qui gouvernoit le petit roy Charles huitiesme avec Bourdillon et Bonneval, qui gouvernoient le sang royal. Il mourut à Ferrare, ayant esté blessé au siége de Ravenne, et là fut porté pour se faire penser. Cette dame demeura veufve fort jeune et belle, sage et vertueuse, et pour cela fut eslue pour dame d'honneur de la feue reyne de Navarre. Ce fut celle-là qui bailla ce beau conseil à cette dame et grande princesse, qui est escrit dans les Cent Nouvelles de ladite Reyne, d'elle et d'un gentilhomme qui avoit coulé la nuict dans son lit par une trapelle dans la ruelle, et en vouloit joüir; mais il n'y gagna que de belles esgratigneures dans son beau visage; elle s'en voulant plaindre à son frère, elle luy fit cette belle remonstrance qu'on verra dans cette Nouvelle, et lui donna ce beau conseil, qui est un des beaux et des plus sages, et des plus propres pour fuyr scandale, qu'on eust sceu donner, et fust-ce esté un premier président de Paris, et qui monstroit bien pourtant que la dame estoit bien autant rusée et fine en tels mystères, que sage et advisée: et pour ce, ne faut douter si elle tint son cas secret avec son cardinal. Ma grande-mère, madame la séneschalle de Poitou, eut sa place après sa mort, par l'élection du roy François, qui la nomma et l'esleut, et l'envoya quérir jusques en sa maison, et la donna de sa main à la Reyne sa sœur, pour la connoistre très-sage et très-vertueuse dame, mais non si fine, ny rusée, ny accorte en telle chose que sa précédente, ny convolée en secondes nopces. Et si voulez sçavoir de qui la nouvelle s'entend, c'estoit de la reyne mesmes de Navarre, et de l'amiral de Bonnivet, ainsi que je tiens de ma feue grande-mère: dont pourtant me semble que ladite reyne n'en devoit céder son nom, puis que l'autre ne peut rien gagner sur sa chasteté, et s'en alla en confusion, et qui vouloit divulguer le fait, sans la belle et sage remonstrance que lui fit cette dite dame d'honneur madame de Chastillon; et quiconque l'a leue la trouvera telle; et je crois que M. le cardinal, son dit mary, qui estoit l'un des mieux disants, sçavants, éloquents, sages et advisez de son temps, luy avoit mis cette science dans le corps, pour dire et remonstrer si bien. Ce conte pourroit être un peu scandaleux, à cause de la sainte et religieuse profession de l'autre; mais, qui le voudra faire, il faut qu'il desguise le nom. Et si ce trait a esté tenu secret touchant ce mariage, celuy de M. le cardinal de Chastillon dernier n'a pas esté de même; car il le divulgua et publia luy-mesme assez, sans emprunter de trompette, et est mort marié sans laisser sa grande robbe et bonnet rouge. D'un costé, il s'excusoit sur la religion réformée, qu'il tenoit fermement; et de l'autre, sur ce qu'il vouloit tenir son rang tousjours et ne le quitter (ce qu'il n'eust fait autrement), et entrer en conseil, là où entrant il pouvoit beaucoup servir à sa religion et à son party, ainsi que certes il estoit très-capable, très-suffisant et très-grand personnage. Je pense que mondit sieur cardinal du Bellay en a peu faire de mesme; car, de ce temps-là, il penchoit fort à la religion et doctrine de Luther, ainsi que la cour de France en estoit un peu abreuvée: car toutes choses nouvelles plaisent, et aussi que ladite dame doctrine licentioit assez gentiment les personnes, et mesme les ecclésiastiques, au mariage. Or, ne parlons plus de ces gens d'honneur, pour la révérence grande que nous devons à leur ordre et à leurs saints grades.

—Il faut un peu mettre sur les rangs nos vieilles veufves qui n'ont pas six dents en gueule, et qui se remarient. Il n'y a pas longtemps qu'une dame, veufve de trois marys, espousa en Guyenne pour le quatriesme un gentilhomme qui tient assez quelque grade, elle estant de l'age de quatre-vingts ans. Je ne sçay pas pourquoy elle le faisoit (car elle estoit très-riche et avoit force escus), dont pour ce le gentilhomme la pourchassa, si ce n'estoit qu'elle ne se vouloit encore rendre, et vouloit encore fringuer sur les lauriers[89], comme disoit mademoiselle Sevin, la folle de la reyne de Navarre.

J'ay cogneu aussi une grande dame qui, en l'âge de soixante-seize ans, se remaria et espousa un gentilhomme qui n'estoit pas de la qualité de son premier, et vesquit cent ans, et pourtant s'y entretint belle; car elle avoit esté des belles femmes en son temps, et avoit bien fait valoir son jeune et gentil corps en toutes façons, et à marier, et mariée, et veufve, ce disoit-on. Voilà deux terribles humeurs de femmes! il falloit bien qu'elles eussent de la chaleur; aussi ay-je ouy dire aux bons et experts fourniers qu'un vieux four est plus aisé à s'eschauffer beaucoup qu'un neuf, et quand il est une fois eschauffé, il garde mieux sa chaleur et fait meilleur pain. Je ne sçay quels appétits savoureux y peuvent prendre leurs chalants et amoureux; mais j'ay veu beaucoup de galants et braves gentilshommes aussi affectionnez à l'amour des vieilles, voire plus que des jeunes, et si me disoit-on que c'estoit pour en tirer des commoditez. Aucuns en ay-je veu aussi qui les aimoient d'une très-ardente amour, sans en tirer rien de leur bourse, sinon de leur corps; ainsi que nous avons veu autrefois un très-grand prince souverain[90] qui aimoit si ardemment une grande dame veufve agée, qu'il quittoit sa femme et toutes autres, tant belles fussent-elles et jeunes, pour coucher avec elle. Mais en cela il avoit raison car c'estoit une des belles et aimables dames que l'on eust sceu voir; et son hyver valoit plus certes que les printemps, estez et automnes des autres. Ceux qui ont pratiqué les courtisannes d'Italie, aucuns a-t-on veu et voit-on choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traisné le balet, pour y trouver quelque chose de plus gentil, tant au corps qu'en l'esprit. Voilà pourquoy cette gentille Cléopâtre, ayant esté mandée par Marc Antoine de le venir trouver, ne s'en esmeut autrement, s'asseurant bien que, puisqu'elle avoit sceu attraper Jules Cesar et Cnejus Pompejus, fils du grand Pompée, lorsqu'elle estoit encore jeunette fillette, et ne sçavoit encore bien que c'estoit de son monde ny de son mestier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit fort grossier, et sentant son gros gendarme, elle estant en la vigueur de son entendement et de son age, comme elle fit. Aussi, pour en parler au vray, si la jeunesse est propre pour l'amour à aucuns, à d'autres la maturité d'un age, d'un bon esprit et longue expérience, et d'un beau parler, de longue main pratiqués, servent beaucoup pour les suborner.

Un doute y a-t-il que j'ay demandé autrefois à des médecins, d'un qui disoit pourquoy il ne vivoit plus longuement, puis qu'en sa vie il n'avoit tenu ny touché vieille, sur cet aphorisme des médecins qui disent: vetulam non cognovi[91], avec d'autres quolibets. Certes, ces médecins m'ont dit un proverbe ancien qui disoit: «qu'en vieille grange l'on bat bien; mais de vieux fleaux, on n'en fait rien de bon.» Aussi un autre: «Il n'en chaut quel age la beste ait, mais qu'elle porte.» Et aussi que par expérience ils ont connu des vieilles si ardentes et chaudasses, que, venant à habiter avec un jeune homme, elles en tirent ce qu'elles en peuvent, et l'alambiquent tant qu'il a de substance ou de suc dans le corps, afin de se humecter mieux: je dis celles qui, pour l'amour de l'age, sont asseichées et ont faute d'humeurs. Lesdits médecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse à leur demander.

—J'ay veu une vieille veufve, dame grande, qui mit sur les dents, en moins de quatre ans, et son troisiesme mary et un jeune gentilhomme qu'elle avoit pris pour son amy; et les renvoya dans la terre, non par assassinat ny poison, mais par attenuation et alambiquement de leur substance. Et, à voir celle dame, on n'eust jamais pensé qu'elle eust fait le coup; car elle faisoit devant les gens plus de la dévote, de la marmiteuse et de l'hypocrite, jusques-là qu'elle ne vouloit pas prendre sa chemise devant ses femmes, de peur de la voir nue; ny pisser devant elles: mais, comme disoit quelque dame de ses parentes, qu'elle faisoit ces difficultez à ces femmes et point à ses galands. Mais quoy, est-il plus deffensible et plus loisible à une femme d'avoir eu plusieurs marys en sa vie, comme il y en eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, ou bien à une autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou deux, ou trois? comme certes j'en ay cogneu aucunes continentes et loyales jusques-là? Et en cela j'ay ouy dire à une grande dame de par le monde, qu'elle ne mettoit aucune différence entre une dame qui avoit eu plusieurs marys et une qui n'avoit eu qu'un amy ou deux, avec son mary, si ce n'est que ce voile marital cache tout; mais, quant à la sensualité et lasciveté, il n'y a pas différence d'un double; et en cela pratiquent le refrain espagnol, qui dit que algunas mugeres son de natura de anguillas en retener y de lobas en excoger; c'est-à-dire: «de nature des anguilles à retenir, et des louves à choisir;» car l'anguille est fort glissante et mal tenable, et la louve choisit tousjours le loup le plus laid.

—Il m'advint une fois à la Cour, qu'une dame assez grande, qui avoit esté mariée quatre fois, me vint dire qu'elle venoit de disner avec son beau-frère, et que je devinasse avec qui, et me le disoit naïvement sans y songer malice; et moy, un peu malicieusement, et riant pourtant, je luy respondis: «Et qui diable seroit le devin qui le pourroit deviner? Vous avez esté mariée quatre fois: je laisse à penser au monde la qualité des beaux-freres que vous pouvez avoir.» Alors elle me respondit, et répliqua: «Vous y songez en mal,» et me nomma le beau-frère. «C'est bien parlé, lui répliquay-je, cela; mais non comme vous parliez.»

—Il y eut jadis à Rome[92] une dame qui avoit eu vingt-deux marys l'un après l'autre, et pareillement un homme qui avoit eu vingt-une femmes, dont ils s'advisèrent tous deux, pour faire un bon concert, de se remarier ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme: en quoy le mary fut tellement estimé et honoré dans Rome de tout le peuple, d'une si belle victoire, que comme victorieux, il fut mené et pourmené en un char triomphant, couronné de lauriers et la palme en main. Quelle victoire, et quel triomphe!

—Du temps du roi Henry, en sa Cour fut le seigneur de Barbazan, dit Saint-Anian, qui se maria par trois fois l'une après l'autre. Sa troisiesme femme estoit fille de madame de Mouchy, gouvernante de madame de Lorraine, qui, plus brave que les deux premieres, eut raison de luy, car il mourut sous elle; et, ainsi qu'on le plaignoit à la Cour, et qu'elle de mesme se desconfortoit outrageusement de sa perte. M. de Montpesat, qui disoit très-bien le mot, alla rencontrer qu'au lieu de la plaindre on la devoit exalter et loüer beaucoup de sa victoire qu'elle avoit eu sur son homme, qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si fort et envitaillé, qu'il avoit fait mourir ses deux premières femmes de force de leur faire; et cette-cy, ne s'estre rendue au combat, mais demeurée victorieuse, devoit estre loüée et admirée par la Cour, pour si belle victoire d'un si vaillant et robuste champion, et pour ce elle-mesme devoit s'en tenir très-glorieuse. Quelle gloire!

—J'ay ony tenir cette mesme maxime de cy-devant d'un seigneur de France, qu'il ne mettoit pas plus de différence entre une femme qui avoit eu quatre ou cinq marys, et une putain qui a eu quatre serviteurs l'un après l'autre; si-non que l'une se colore par le mariage, et l'autre point. Aussi un galant homme que je sçay, ayant espousé une femme qui avoit été mariée trois fois, il y eut quelqu'un que je sçay, qui disoit bien: «Il a espousé, dit-il, enfin une putain sortant du bordel de réputation.» Ma foy, telles femmes qui se remarient ressemblent les chirurgiens avares, lesquels veulent tout à coup resserrer les plaies d'un pauvre blessé, afin d'allonger la guérison et en gagner tousjours mieux la petite pièce d'argent. Aussi, se disoit une: «Il n'est beau de s'arrêter au beau mitan de la carrière; mais il la faut achever, et aller jusques au bout.» Je m'estonne que ces femmes, qui sont si chaudes et promptes à se remarier, et mesme si surannées, n'usent pour leur honneur de quelques remèdes réfrigératifs et potions tempérées, pour expeller toutes ces chaleurs; mais tant s'en faut qu'elles en veulent user, qu'elles s'en aident du tout de leur contraire. J'ai veu et leu un petit livret d'autrefois, en italien, sot pourtant, qui s'est voulu mesler de donner des receptes contre la luxure, et en met trente-deux; mais elles sont si sottes que je ne conseille point aux femmes d'en user, pour ne mettre leur corps à trop fascheuse subjection. Voilà pourquoy je ne les ay mises icy par escrit. Pline en allègue une, de laquelle usoient le temps passé les vestales; et les dames d'Athènes s'en servoient aussi durant les fêtes de la déesse Cérès, dites Themophoria[93], pour se refroidir et oster tout appetit chaud de l'amour, et par ce vouloient celebrer cette feste en plus grande chasteté, qu'estoient des paillasses de feuilles d'arbre dit agnus castus. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de cette façon, et puis après elles jettoient bien la paillasse au vent. J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guyenne, d'une grande, honneste et très-belle dame, et qui le monstroit souvent aux estrangers qui la venoient voir, par grande spéciauté, et leur en disoit la propriété: mais au diable si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou dame en ait encore osé cueillir une seule branche, ny fait pas seulement un petit recoin de paillasse, non pas même la dame propriétaire de l'arbre et du lieu, qui n'en eust peu disposer comme il luy eust pleu. Ce fust esté aussi dommage, car son mary ne s'en fust pas mieux trouvé: aussi qu'elle valoit bien que l'on laissast se régler au cours de la nature, tant elle estoit belle et agréable, et aussi qu'elle a fait une très-belle lignée. Et pour dire vray, il faut laisser et ordonner telles receptes austéres et froides aux pauvres religieuses, lesquelles, encore qu'elles jeusnent et macérent leurs corps, si sont-elles souvent assaillies, les pauvrettes des tentations de la chair; et si elles avoient liberté au moins aucunes, elles se voudroient rafraischir comme les mondaines; et bien souvent pour s'estre repenties se repentent, ainsi qu'on voit les courtisannes de Rome, dont j'en allégueray un plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voile, avant qu'aller au monastère, un sieur ami, gentilhomme français, la vint voir pour luy dire adieu puisqu'elle s'en alloit estre recluse; et avant que s'en aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dit: Fate dunque presto; ch'adesso mi verrano cercar per far mi monaca, e menare al monasterio[94]. Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa dernière main, et dire: Tandem hæc olim meminisse juvabit; c'est-à-dire: «Encore me fait-il grand bien de m'en ressouvenir pour la dernière fois.» Quelle repentance et quelle intrade de religion! Et quand une fois elles y ont esté professes, au moins les belles, je dis aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçavent y remédier, ou par dispenses et par pleines libertez qu'elles prennent d'elles-mesmes; car on ne les traite icy comme les Romains le temps passé traitoient cruellement leurs vestales quand elles avoient forfait; ce qui estoit une chose horrible et abominable: aussi estoient-ils payens, et pleins d'horreurs et de cruautez; nous autres chrestiens, qui en suivons la douceur de nostre Christ, devons estre benins comme luy; et comme il nous pardonne, il faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit la façon de laquelle ils les traitoient; mais je la laisse au bout de la plume. Or laissons ces pauvres ames, que, ma foy, quand elles sont-là une fois renfermées, elles endurent assez de mal; ainsi que dit une fois une dame d'Espagne, voyant mettre en religion une fort belle et honneste damoiselle: O tristezilla, y en que pecaste, que tum presto vienes à penitentia, y seys metida en sepultura viva! c'est-à-dire: «O pauvre misérable, en quoi avez-vous tant péché, que si prestement vous venez à pénitence, et estes mise toute vive en sépulture!» Et voyant que les religieuses luy faisoient toutes les bonnes cheres, recueils et honneurs du monde, elle dit que todo le hedia, hasla el encensio de la yglesia; c'est-à-dire: «que tout luy puoit, jusques à l'encens de l'église.»

—Une question y a-t-il que je voudrois qui me fust dissolue, en toute vérité et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont fait le voyage; à sçavoir, quand elles sont remariées, comment elles se comportent à l'endroit de la mémoire des premiers marys. En cela il y a une maxime: que les dernieres amitiez et inimitiez font oublier les premieres; aussi les secondes nopces ensevelissent les premieres. Sur quoy j'allégueray un exemple plaisant, non pour tant qu'il doive estre fort authorisable; si est-ce qu'on dit que sous un lieu obscur et vil encore la sapience et science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois à une paysanne, sienne tenancière, combien de marys elle avoit eus, et comment elle s'en estoit trouvée, elle, faisant sa petite révérence à la pitaude, luy respondit de sang froid: «Je vous dirai, madame, j'ay eu deux marys, grâce à Dieu. L'un s'appeloit Guillaume, qui estoit le premier; et le second s'appeloit Colas. Guillaume estoit bon homme, aisé de moyens, et me traitoit fort bien; mais Dieu pardonne à Colas, car Colas me le faisoit bien.» Mais elle disoit tout à trac ce qui se commence par f., sans le déguiser ou farder comme je le déguise. Voyez, s'il vous plaist, comme cette maraude prioit Dieu pour l'ame du trépassé bon compagnon, et, s'il vous plaist, sur quel sujet, et du premier mérite. Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes et revolantes; car, puisqu'elles en viennent là, c'est pour ce grand point; et, pour ce, qui le joüe le mieux est le plus aimé. Et volontiers croyent que le second doit faire rage; mais bien souvent aucunes sont trompées, car elles ne trouvent en leurs boutiques l'assortiment qu'elles y pensoient trouver, ou bien à d'aucunes, s'il y en a, il est si chetif et usé et gasté, flasque et foulé et lasche, qu'on se repend d'y avoir mis son denier; comme j'en ay veu force exemples que je ne veux alléguer, car il est temps, ce me semble, de faire fin ou jamais non.

—D'autres dames y a-t-il qui disent qu'elles aiment mieux leurs derniers marys de beaucoup que les premiers: «D'autant, m'ont dit aucunes, que les premiers que nous espousons, le plus souvent nous les prenons par le commandement de nos roys et reynes maistresses, par la contrainte de nos peres et meres, parents, tuteurs, non par la volonté pure de nous autres: au lieu qu'en nos viduitez, comme très-bien émancipées, nous en faisons telle élection qui nous plaist, et ne les prenons que pour nos beaux et bons plaisirs, et par amourettes, et à nostre gentil contentement.» Certainement il peut y avoir de la raison, si ce n'estoit que bien souvent les amours qui s'accommencent par anneaux se finissent par couteaux, ce dit un vieux proverbe, ainsi que tous les jours nous en voyons les expériences et exemples d'aucunes, qui pensants estre bien traitées de leurs hommes, qu'elles avoient tirez de la justice et du gibet, de la pauvreté, de la chetiverie du bordel, et eslevez, les battoient, rossoient, les traitoient fort mal, et bien souvent leur ostoient la vie, dont en cela c'estoit juste punition divine, pour avoir esté par trop ingrates à leurs premiers marys, qui leur estoient par trop bons et en disoient pis que pendre. Et ne ressembloient pas à une que j'ay ouy raconter, laquelle la première nuict de ses nopces, ainsi que son mary la commençoit à assaillir, elle se mit à pleurer et souspirer bien fort, si bien que tout à un coup elle faisoit deux choses fort contraires. Son mary luy demandoit ce qu'elle avoit à s'attrister, et s'il ne s'acquittoit pas bien de son devoir. Elle luy respondit: «Hélas prou: mais je me ressouviens de mon mary, qui m'avoit tant priée et repriée de ne me remarier jamais après sa mort, et que j'eusse souvenance et pitié de ses petits enfants. Hélas! je voy bien que j'en auray encor tant de vous. Hé, que feray-je! Je croy que s'il me peut voir du lieu où il est maintenant, il me maudit bien.» Quelle humeur de n'avoir point songé à telles considérations, ny avoir esté sage, si-non après le coup! Mais le mary, l'ayant appaisée et fait souvent passer cette fantaisie par le trou lu milieu, le lendemain matin, ouvrant la fenestre de la chambre, envoya dehors toute la mémoire du mary premier; car se disoit un grand proverbe ancien, que femme qui enterre un mary ne se soucie plus d'en enterrer un autre: et aussi un autre qui dit: Plus de mine en une femme perdant son mary, que de mélancolie.

—J'ay cogneu une autre veufve, grande dame, bien contraire à cette-cy, qui ne pleura ainsi; car, la première nuict et seconde de ses nopces, elle se conjoignit tellement avec son mary second, qu'ils enfoncèrent et rompirent le chaslis, encore qu'elle eust une espèce de cancre à un tétin; et nonobstant son mal, ne laissa d'un seul point son amoureux plaisir, l'entretenant par après souvent de la sottise et inhabilité de son premier mary. Aussi, à ce que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, c'est la chose que les seconds marys veulent le moins de leurs femmes, qu'elles les entretiennent de la vertu et valeurs de leurs premiers marys, comme estants jaloux des pauvres trépassez, qui y songent autant comme de revenir en ce monde: d'en dire mal tant que l'on voudra. Si en a-t-il force pourtant qui leur en demandent des nouvelles; mais, comme se sentant fort vigoureux et forts, et faisans comparaisons, les interrogent de leurs forces et vigueurs en ces douces charges, comme j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, lesquelles, pour leur faire trouver meilleur, leur font accroire que les autres n'estoient qu'apprentifs, dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. Autres disoient le contraire, et que les premiers faisoient rage, afin de faire efforcer les derniers à faire les asnes desbatez. Telles femmes veufves seroient bonnes à l'isle de Chio, la plus belle isle et gentille et plaisante du Levant, jadis possédée des Gennois, et depuis trente-cinq ans usurpée par les Turcs, dont c'est un grand dommage et perte pour la chrestienté. En ceste isle donc, comme je tiens d'aucuns marchands gennois, le coustume est que si une femme veut demeurer en viduïté, sans aucuns propos de se remarier, le seigneur la contraint de payer un certain prix d'argent, qu'ils appellent argomoniatique, qui vaut autant dire (sauf l'honneur des dames) c.. reposé et inutile. Je leur ay demandé sur quoy cette coutume pouvoit estre fondée: ils me respondirent que pour tousjours mieux repeupler l'isle. Je vous assure que nostre France ne demeurera donc indeserte ny infertile par faute de nos veufves qui ne se remarient point; car je pense qu'il y en a plus qui se remarient que d'autres, et par ce ne payeront de tribut du c.. inutile et reposé; que si ce n'est par le mariage, pour le moins autrement qu'ils le font travailler et fructifier, comme j'espère de dire. Non plus ne payeront aussi aucunes de nos filles de France que celles de Chio, lesquelles, soit des champs ou de ville, si elles laissent perdre leur pucelage avant que d'estre mariées, et qu'elles veulent continuer le mestier sont tenues de bailler pour une fois un ducat (dont c'est un très-bon marché pour faire cela toute leur vie) au capitaine de la nuict, afin de le pouvoir faire à leur plaisir, sans aucune crainte et danger; et en cela gist le plus grand et asseuré gain qu'ait le gentil capitaine en son Estat.

—Il ne fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques inventions tendantes à la paillardise; comme le temps passé nous lisons de la coustume de l'isle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Vénus, patronne de-là, introduisit une loy que les filles de-là falloit qu'elles allassent se pourmenants le long des rivages, costes et orées de la mer, pour gagner leur mariage par la libéralité de leurs corps aux mariniers, passants et navigeants, qui descendoient exprès, voire bien souvent se destournoient de leur chemin droit de la boussole pour prendre la terre, et là, prenants leurs petits rafraischissements avec elles, les payoient très-bien, et puis s'en alloient les uns à regret pour laisser telles beautez; et par ainsi ces belles filles gagnoient leurs mariages, qui plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, selon les beautez, qualitez et tentations des filaudes.

—Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont point se pourmener, s'exposer ainsi aux vents, aux pluyes, aux froids, au soleil, aux chaleurs, car la peine est trop laborieuse et trop dure pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures; mais elles se font venir trouver sous de riches pavillons et dans de pompeuses courtines, et là tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs amoureux, sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisannes de Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles: si bien qu'à aucunes, la plus part du temps, leurs peres, meres et freres n'ont pas grande peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au contraire, bien souvent aucunes y a-t-il qui en baillent aux leurs, et les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en ay veu plusieurs. Aussi Lycurgus ordonna que les filles vierges fussent mariées sans doüaire d'argent, à ce que les hommes les espousassent pour leurs vertus, non pour l'avarice. Mais quelles vertus estoit-ce, qu'aux bonnes festes solemnelles elles chantoient, dansoient publiquement toutes nuës avec les garçons, voire luitoient en belle place marchande; ce qui se faisoit pourtant avec toute honnesteté, dit l'histoire: c'est à sçavoir, et quelle honnesteté en tel estat estoit-ce, les belles filles voir publiquement? D'honnesteté n'y en avoit-il point, mais ouy bien un plaisir pour la veuë, et mesme en leur mouvement de corps à danser, et encore plus à luiter: et puis quand ils venoient à tomber l'un sur l'autre, et, comme dit le latin, Illa sub, ille super, et ille sub, illa super, c'est-à-dire, «elle dessous, luy dessus, et elle dessus, luy dessous.» Et comment me pourroit-on desguiser cela, qu'il y eust là toute honnesteté? Je croy qu'il n'y a chasteté qui ne s'en esbranlast, et, que, se faisant là en public et de jour les petites attaques, qu'à couvert et de nuict et du rendez-vous les grands combats et camisades s'en ensuivissent. Tout cela se pouvoit faire sans aucun doute, veu que ledit Lycurgus permit à ceux qui estoient beaux et dispos d'emprunter les femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse: et si n'estoit chose reprochable à un vieil et lassé de prester sa femme belle et jeune à un galant jeune homme qu'il choisissoit; mais il vouloit qu'il fust permis à la femme de choisir pour secours le plus proche parent de son mary, tel qu'il luy plairoit, pour se coupler avec luy, à ce que les enfants qu'ils pourroient engendrer fussent au moins du sang et de la race mesme du mary. Les Juifs avoient cette loy de la belle-sœur au beau-frère; mais nostre loy chrestienne a tout rabillé cela, encore que nostre Saint Pere en aye baillé plusieurs dispenses fondées sur plusieurs raisons.

—Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes autres veufves, et puis nous fairons la fin. Il y a une autre espèce de veufves dont il y en a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage comme peste: ainsi que me dit une, et de grande maison, et bien spirituelle, à laquelle ayant demandé si elle offriroit encore son vœu au dieu Hymenée, elle me respondit: «Par vostre foy, seroit-il pas fat et malhabile le forçat ou l'esclave, après avoir longuement tiré à la rame, attaché à la cadene, s'il venoit à recouvrer sa liberté, s'il s'en alloit de son bon gré encore s'assujettir sous les loix d'un orageux corsaire? Pareillement moy, après avoir assez esté sous l'esclavage d'un mary, et en reprendre un autre, que meriterois-je, puis que d'ailleurs, sans aucun hazard, je me puis donner du bon temps?» Et une autre dame grande, et ma parente (car je ne veux pas prendre le Turc), luy ayant demandé si elle n'avoit point envie de convoler, «nenny, me respondit-elle, mon cousin, mais bien de conjoüir:» faisant une allusion sur ce mot de conjoüir, comme voulant dire qu'elle vouloit bien faire à son c.. joüir d'autre chose qu'à un second mary, suivant le proverbe ancien qui dit qu'il vaut mieux voler en amour qu'en mariage: aussi que les femmes sont sottes par-tout.

—J'ay ouy parler d'une autre à qui il fut demandé par un gentilhomme qui vouloit tenter le guay pour la pourchasser, et luy demandant si elle ne vouloit point un mary: «Hà! dit-elle, ne me parlez point de mary, je n'en auray jamais plus: mais avoir un amy, c'est une autre affaire.—Permettez donc, madame, que je sois cet amy, puisque mary je ne puis estre.» Elle luy repliqua: «Servez bien et perseverez; possible le serez-vous.»

—J'ay cogneu une grande dame qui, durant qu'elle estoit fille et mariée, on ne parloit que de son embonpoint: elle vint à perdre son mary, et en faire un regret si extrême qu'elle en devint seiche comme bois[95]; pourtant ne delaissa de se donner au cœur joye d'ailleurs, jusqu'à emprunter l'aide d'un sien secretaire, voire de son cuisinier ce disoit-on; mais pour cela ne recouvroit son embonpoint, encore que le dit cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, ce me semble, la devoit rendre grasse. Et ainsi en prenoient et de l'un et de l'autre de ses valets, faisant, avec cela, la plus prude et chaste femme de la Cour, n'ayant que la vertu en la bouche, et mal-disante de toutes les autres femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit cette grande dame de Dauphiné, dans les Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui fut trouvée couchée sur belle herbe avec son palefrenier ou muletier dessus elle, par un gentilhomme qui en estoit amoureux à se perdre; mais par ainsi guérit aisément son mal d'amour.

—J'ay leu dans un vieux roman de Jean de Saintré, qui est imprimé en lettres gothiques, que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du temps passé les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pays à cheval; mesme que j'ay ouy dire à nos peres qu'on les envoyoit bien souvent en petites ambassades; car, en depeschant un page avec un cheval et une piece d'argent, on en estoit quitte, et autant espargné. Ce petit Jean de Saintré (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoit fort aimé de son maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit, fut envoyé souvent porter de petits messages à sa sœur, qui estoit pour lors veufve (le livre ne dit pas de qui). Cette dame en devint amoureuse après plusieurs messages par luy faits; et un jour, le trouvant à propos et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit à demander s'il aimoit point aucune dame de la Cour, et laquelle luy revenoit le mieux; ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand elles veulent donner à aucuns la première pointe ou attaque d'amour, comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintré, qui n'avoit jamais songé rien moins qu'à l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. «Encore moins,» respondit-il, après luy avoir presché des vertus et loüanges de l'amour. Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes dames y estoient sujettes; car le monde n'estoit pas fin comme il est: et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et naïvetez. Cette dame donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais qu'il la servist bien, et luy fit promettre, avec toutes les hontes du monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret: enfin elle se déclara à luy qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse; car de ce temps ce mot de maistresse ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonné, pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire foüetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et d'embrasement d'amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie; luy disant toujours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le faire grand. Tant y a que leurs amours et jouissances durèrent longuement, et estant page et hors de page, jusques à ce qu'il luy fallut aller à un lointain voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé; et c'est le conte que vous voyez en les Nouvelles du monde advantureux, d'un valet de chambre de la reyne de Navarre; là où vous voyez l'abbé faire un affront au dit Jean de Saintré, qui estoit si brave et si vaillant; aussi bien-tost après le rendit-il à M. l'abbé par bon eschange, et au triple. Ce conte est très-beau, et est pris de là où je vous dis. Voilà comme ce n'est d'aujourd'huy que les dames aiment les pages, et mesmes quand ils sont maillés comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent avoir des amys prou, mais des marys point! Elles font cela pour l'amour de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en paradis; car elles ont leur doüaire très-beau, et le mesnagent; ont les affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers; tout passe par leurs mains: au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont maistresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en donnent à leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et richesses, grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses, lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait de la grandeur, et de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se marier; mais ne laissent pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convertir en joüissance; et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs siéges et séances. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là, jouyr de la grandeur, et de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble? De leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point parler; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmentis, de négatives, de contradictions et de vengeances.

—J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait longuement servir à un honneste gentilhomme, sous prétexte de mariage; mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa maistresse, luy en voulut faire la reprimande. Elle, rusée et corrompue, luy respondit: «Et quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour honneste? ce seroit par trop grande cruauté.» Et on sçait que cet amour honneste s'appeloit un amour bien lascif, et composé de confitures spermatiques: comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes pures, chastes et honnestes; mais après se dépucellent, et, par quelque certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se rendent deshonnestes et lubriques.

—Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux, et racontoit aussi plaisamment, un jour à la Cour, voyant une dame veufve, grande, qui continuoit toujours le mestier d'amour, «Et quoy, dit-il, cette jument va-elle encore à l'estallon?» Cela fut rapporté à la dame, qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut: «Et bien, dit-il, je sçay comme je feray mon accord et rabilleray cela. Dites-luy, je vous prie, que je n'ay pas parlé ainsi; mais bien j'ay dit: Cette poultre[96] va-elle encore au cheval? Car je sçay bien qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, mais pour vieille; et lorsqu'elle sçaura que je l'ay nommée poultre, qui est une jeune cavalle, elle pensera que je l'ay encore en estime d'une jeune dame.» Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amitié avec M. de Bussy; dont nous en rismes bien. Toutefois elle avoit beau faire, car on la tenoit tousjours pour une jument vieille et réparée, qui, toute suragée qu'elle estoit, hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur l'age, se mit à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons de la chair, «Hélas! dit-elle, ils me sont tous passez;» proférant ces mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et puissant luiteur; lequel un jour estant descendu dans l'arene, ou le champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles, il dit seulement: «Hélas! ils sont morts.» Si cette femme en eust fait de mesme et se fust retroussée, le trait estoit pareil à celuy de Milo; mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre pareil trait et mot au précédent M. de Bussy fit un gentilhomme que je sçay. Venant à la Cour, d'où il avoit esté absent six mois, il vid une dame qui alloit à l'Académie, qui estoit alors introduite à la Cour par le feu Roy: «Comment, dit-il, l'Académie dure encore? on m'avoit dit qu'elle estoit abolie.—En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va? son magister luy apprend la philosophie, qui parle et traite du mouvement perpétuel.»

—Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre à laquelle on loüoit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles, qu'elle ne remuoit nullement. «Pensez, dit-elle, que toute sa curiosité est à mettre son mouvement au reste de son corps, et mesme à celuy du mitan, sans le renvoyer à ses yeux.» Or, si je voulois mettre par escrit et tous les bons mots et bons contes que je sçay pour bien amplifier ce sujet, je n'aurois jamais fait, et d'autant que j'ay d'autres pas à faire je m'en désiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allégué, que, et filles, et mariées, et veufves, au moins la plus grande part, tendent toutes à l'amour.

Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville, car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes, pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les mariées, tout hazard et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer prestement l'essence; car les marys les eschauffent tant, que, comme une fournaise qui est souvent bien embrasée, elles ne demandent que de la matiere et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussi qui se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de l'huile; mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux, où les plus habiles bien souvent y sont attrapez! Toutefois il y faut aller le plus sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy, lequel, comme il estoit fort sujet à l'amour, et fort aussi respectueux aux dames, et discret, et par conséquent bien-aimé et receu d'elles, quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy d'une autre dame qui l'attendoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries cachées de Saint Germain, Bloys et Fontainebleau, et petits degrés eschapatoires, et recoins, et galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit Griffon, qui portoit son espieu devant luy avec le flambeau, et luy après, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son espée sous le bras; et estant couché avec la dame, se faisoit mettre son espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien fermée, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dormoit. Je vous laisse à penser, si un grand roy prenoit si bien garde à soy (car il y en a eu d'atrapez, et des roys et de grands princes); ce que les petits compagnons auprès de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains presomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.

—J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame et en heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper à la porte rudement, ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui estoit pour lors accompagnée du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot des courtisannes de Rome: Non si parla, la signora è accompagnata[97]. Ce fut à s'adviser là où son galand se cacheroit pour plus grande seureté. Par cas c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et feuilles dans la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy elle luy conseille et l'advisa aussitost de se jeter dans la cheminée, et se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de quoy ce n'estoit en hyver. Après que le Roy eut fait sa besogne avec la dame, il voulut faire de l'eau; et se levant, la vint faire dans la cheminée, par faute d'autre commodité; dont il en eust si grande envie, qu'il en arrosa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jetté un sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la bouche, et par tout; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la bouche. Je vous laisse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomme, car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble! Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la chambre. La dame fit fermer par derrière, et appella son serviteur dans son lict, l'eschauffa de son feu, et lui fit prendre chemise blanche: ce ne fust pas sans rire après la grande appréhension; car s'il eust esté descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Cette dame est celle-là mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite jalousie, elle luy disoit: «Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il se voit; et je me moque de luy, et par ainsi j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu'on ne sçauroit s'en garder de rire quand on est près de luy, tant il raconte bien.» Elle vouloit par là monstrer au Roy que sa conversation ordinaire qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en joüir, ny pour fausser compagnie au Roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns; elles en disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrière n'en font pas ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.

—J'ay cogneu une très-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa fille, qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine à cause de l'amour d'un gentilhomme dont son frere estoit estomaqué, entr'autres discours que la mère luy dit: «Hé! ma fille, n'aimez plus cet homme-là; il a si mauvaise grâce et façon! il est si laid! il ressemble à un vray pastissier de village.» La fille s'en mit à rire et moquer, et applaudir au dire de sa mère, et l'advoüer pour semblance de pastissier de village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle l'aimoit. Mais, quelque temps après, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en avoir un autre. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valets de chambre et autres personnes basses, et détestoient devant le monde cet amour plus que poison; et toutefois elles s'y abandonnoient autant, ou plus qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque là que, devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les injurient; mais derrière elles s'en accommodent galamment. Ces femmes ont tant de ruses! car, comme dit l'Espagnol, mucho sabe la sorra; pero sab mas la dama enamorada; c'est à dire: «Le renard sait beaucoup, mais une dame amoureuse sait bien davantage.» Quoy que fist cette dame précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire qu'il ne lui en restast quelques grains en teste: car, comme j'ay sceu, et surquoy il me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de chambre du Roy François m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce temps-là connu les miens à la Cour et aux guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du Roy, il me monstra un escrit au costé de la fenestre: «Tenez, dit-il, lisez cela, monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du Roy mon maistre, en voilà.» Et l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: «Toute femme varie.» J'avois avec moy un fort honneste gentilhomme de Périgord, mon amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain: «Pensez que quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la fidelité desquelles il s'assuroit le plus, il les avoit trouvées varier et luy faire faux-bons, et en elles avoit découvert quelque changement dont il n'estoit guères content, et, de despit, en avoit escrit ce mot.» Le concierge, qui nous ouyt, dit: «C'est mon, vrayment, ne vous en pensez pas moquer: car, de toutes celles que je luy ay jamais veues et cogneues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ses chiens de la meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort basse, car s'il s'en fust apperçu, il les eust bien relevées.» Voyez, s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys, ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roy les avoit bien connues et expérimentées pour telles, et pour les avoir desbauchées et tirées des mains de leurs marys, de leurs mères et de leurs libertez et viduitez.

—J'ay cogneu une bien grande dame, veufve, qui en a fait de mesme: car, encore qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les heures du temps et demeurer en oisiveté; car un seul ne peut pas en ces choses y vaquer ny fournir toujours: aussi que telle est la règle de l'amour, que la dame d'amour n'est pas pour un temps préfix, n'y aussi pour une personne préfixe, ny seule arrestée. Je m'en rapporte à cette dame des Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui avoit trois serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois fort accortement entretenir.

—J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste gentilhomme, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps, se vinrent à raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme, qui voulut faire du galant, lui dit: «Et quoy! penseriez vous que vous seule fussiez de ce temps ma maistresse? vous seriez bien estonnée si, avec vous, j'en avois eu deux autres?» Elle luy respondit aussi-tost: «Vous seriez bien plus estonné si vous eussiez pensé estre le seul mon serviteur, car j'en avois bien trois autres pour réserve.» Voilà comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très-belle et honneste dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit très-bien, ce petit refrain escrit de sa propre main, car je la connois très-bien: Hembra o dama sin campagnero, esperança sin trabajo, y navio sine timon, nunca pueden haser cosa que sea buena; c'est-à-dire: «Jamais femme ou dame sans compagnon, ny espérance sans travail; ny navire sans gouvernail, ne pourroient faire chose qui vaille.» Ce refrain peut estre bon et pour la femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'espérance que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attrapper aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur. Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille, d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facile de vaincre et abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle qui ne le fust jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celuy qui n'a jamais esté fait ny tracé: et de ces deux comparaisons je m'en rapporte aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles; car mesme il y en a aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, «C'est ainsi, et telle est mon humeur,» disent-elles. Aussi que Cybele, Junon, Vénus, Thétis, Cérès et autres déesses du ciel, ont toutes méprisé ce nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance, faisant voir par-là que la virginité n'est qu'une opinion conçue en la cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou, si elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort surannées, pourquoy elles ne se marient. «Parce, disent-elles, que je ne le veux, et telle est mon humeur et mon opinion.» Nous en avons veu aux Cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la régente avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se maria jamais, et mourut vierge de l'âge de soixante ans, comme elle nasquit, car elle fut très-sage. La Brelaudière est morte fille et pucelle en l'âge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de madame d'Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Charansonne de Savoye mourut à Tours dernièrement fille, et fut enterrée avec son chapeau et son habit blanc virginal, très-solemnellement, en grande pompe, solemnité et compagnie, en l'âge de quarante-cinq ans ou plus: et ne faut point mettre en doute si c'estoit à faute de party, car, estant l'une des belles et honnestes filles et sages de la Cour, je luy en ay veu refuser de très-bons et très-grands. Ma sœur de Bourdeille, qui est à la Cour fille de la Reyne, a refusé de mesme de fort bons partis, et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est résolue et opiniastre de vivre et mourir fille et bien agée; et s'est jusques ici laissée vaincre à cette opinion, et a un bon age. J'ai veu l'infante de Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme résolution, et est morte fille et vierge en l'age de soixante ans ou plus. Ce n'est pas faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de biens, car elle en avoit force, et mesme en France, où M. le général Gourgues a bien fait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car je l'ay veüe à Lisbonne, en l'age de quarante-cinq ans, une très-belle et agréable fille, de bonne grace, de belle apparence, douce, agréable, et qui méritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesme à nous autres Français. Je le peux dire, pour avoir eu cet honneur d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de Lorraine, lorsqu'il mena ses galères du levant en ponant pour aller en Écosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lisbonne quelques jours, la visita et vid tous les jours: elle le receut fort courtoisement et se pleust fort en sa compagnie, et luy fit tout plein de beaux présents. Entre autres, elle luy bailla une chaisne pour pendre sa croix, toute de diamants et rubis, et perles grosses proprement et richement élabourées; et pouvoit valoir de quatre à cinq mille escus, et luy faisoit trois tours; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela: aussi l'engageoit-il toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Écosse; mais aussitost en France il l'envoya desengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame de laquelle il estoit encapricié et fort pris: et croy qu'elle ne l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son nœud virginal pour luy; cela s'appelle par mariage, car c'estoit une très-sage et vertueuse princesse: et si diray-je bien plus, que, sans les troubles qui commencèrent en France, messieurs ses frères l'attiroient et l'y tenoient. Il vouloit luy-mesme retourner avec ses galères et reprendre mesme route, et revoir cette princesse, et luy parler de nopces: et croy qu'il n'en fust point esté esconduit, car il estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et extrait de grands roys comme elle, et surtout l'un des beaux, des agréables, des honnestes et des meilleurs de la chrestienté; messieurs ses frères, principalement les deux aisnez, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient la barque: je vis un jour qu'il leur en parloit, leur racontant son voyage et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les faveurs: ils vouloient fort qu'il refist le voyage et y retournast encore, et luy conseilloient de donner là, car le Pape en eust aussitost donné la dispense de la croix: et, sans ces maudits troubles, il y alloit et en fust sorty, à mon advis, à son honneur et contentement. La dite princesse l'aimoit fort, et m'en parla en très-bonne part, et le regretta beaucoup, m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi qu'il est aisé, en telle chose, à un homme un peu clairvoyant le connoistre.

—J'ay ouy dire une autre raison encore à une personne fort habile, je ne dis fille ou femme, et possible avoit-elle expérimenté, pourquoy aucunes filles sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est propter mollitiem; et ce mot mollities s'interprète qu'elles sont si molles, c'est-à-dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de se délicater et se plaire seules en elles-mesmes, ou bien avec d'aucunes de leur compagnie, à la mode lesbienne, et y prennent tel plaisir à part elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir; et, pour ce, se contentent-elles en leur joye et savoureux plaisirs, sans se soucier des hommes, ny de leurs accointances, ny du mariage. Ces filles ainsi vierges et pucelles eussent esté à Rome fort honorées et fort privilégiées, jusques-là que la justice n'avoit pouvoir sur elles à les sentencier à la mort: si bien que nous lisons que, du temps du triumvirat, il y eut un sénateur romain parmy les proscrits, qui fut condamné à mourir, non luy seulement, mais toute sa lignée de luy procréée; et estant sur l'eschaffaut représentée une sienne fille fort belle et gentille, d'age pourtant non meure et encore trouvée pucelle, il fallut que le bourreau la dépucelast et la dévirginisast luy-mesme sur l'eschaffaut; et puis ainsi pollue la repassa par le cousteau: cruauté certes fort vilaine. Les vestales de mesme estoient très-honorées et respectées, autant pour leur virginité que pour leur religion: car si elles venoient le moins du monde à faillir de leurs corps, elles estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré car on les enterroit toutes vives avec des pitiés effroyables. Il se lit d'un Albinus, Romain, qui, ayant rencontré hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient à pied en quelque part, il commanda à sa femme de descendre avec ses enfants de son chariot, pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient aussi telle authorité, que bien souvent ont elles esté crues et moyenneresses à faire l'accord entre le peuple de Rome et les chevaliers, quand quelquefois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur Théodose les chassa de Rome par le conseil des chrestiens, envers lequel empereur les Romains députèrent un Symmachus, pour le prier de les remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu'elles avoient grandes, et telles, que tous les jours elles donnoient si grande quantité d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis à nul Romain ny estranger, passant ou venant, de demander l'aumosne, tant leur pie charité s'estendoit sur les pauvres: et toutefois Théodose ne les y voulut jamais remettre. Elles s'appeloient vestales, de ce mot de Vesta, qui signifie feu, lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne jette semence ny n'en reçoit: de mesme la vierge. Elles duroient trente ans ainsi vierges, au bout desquels se pouvoient marier; desquelles peu sortant de là se trouvoient plus heureuses, ny plus ny moins que nos religieuses qui se sont dévoilées et ont quitté leurs habits. Elles estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poëte Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses d'aujourd'huy de Mons en Hainault, et de Remiremont en Lorraine, qui se marient. Aussi ce poëte Prudence les blasme fort qu'elles alloient parmy la ville dans des coches fort superbes, et ainsi si bien vestues aux amphithéâtres, voir les jeux des gladiateurs et combattants à outrance entre eux et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir à voir ainsi les hommes s'entre tuer et répandre le sang; et pour ce il supplie l'Empereur d'abolir ces sanguinaires combats et si pitoyables spectacles. Ces vestales, certes, ne devoient voir tels jeux; mais pouvoient-elles dire aussi: «Par faute d'autres jeux plus plaisants, que les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous contenter en ceux-cy.»

—Quant à la condition de plusieurs veufves, il y en a aussi plusieurs qui font l'amour de mesme que ces filles, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, et autres qui aiment mieux s'esbattre avec les hommes en cachette, et en toute leur pleiniere volonté, que leur estant sujettes par mariage: pour ce, quand on en voit aucunes garder longement leurs viduïtez, il ne les en faut pas tant loüer, comme l'on diroit, jusqu'à ce que l'on sçache leur vie. C'est après, selon que l'on descouvre, qu'il les en faut louer ou mespriser; car une femme, quand elle veut desplier ses esprits, comme on dit, est terriblement fine, et mene l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde; et, estant ainsi fine, elle sçait si bien ensorceller et esbloüer les yeux et les pensées des hommes, qu'ils ne peuvent jamais guères bien connoistre leur bien; car telle prendra-t-on pour une prude femme et confite en sapience, qui sera une bonne putain, et joüera son jeu si bien à point, et si à couvert, qu'on n'y connoistra rien. Je sçay bien que plusieurs me pourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons mots et contes qui eussent mieux encore embelly et annobly ce sujet. Je le vois; mais, d'ici au bout du monde, je n'en eusse veu la fin; et, qui en voudra prendre la peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.

Or, mes dames, je fais fin, et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui vous offense. Je ne fus jamais né ny dressé pour vous offenser ni desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de ces aucunes, je n'en parle que par noms couverts et point divulgués. Je les cache si bien, qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut tomber sur elles que par doutes et soupçons, et non par vraye apparence.

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