DISCOURS PREMIER. (continued 4)
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Que j'en ay veu de ces Lesbiennes, qui, pour toutes leurs fricarelles et entre-frottements, n'en laissent d'aller aux hommes! mesme Sapho, qui en a esté la maistresse, ne se mit-elle pas à aymer son grand amy Phaon, après lequel elle mouroit? Car, enfin, comme j'ay ouy raconter à plusieurs dames, il n'y a que les hommes; et que de tout ce qu'elles prennent avec les autres femmes, ce ne sont que des tiroüers pour s'aller paistre de gorges-chaudes avec les hommes: et ces fricarelles ne leur servent qu'à faute des hommes; que si elles les trouvent à propos et sans escandale, elles lairroient bien leurs compagnes pour aller à eux et leur sauter au collet.
J'ay cogneu de mon temps deux belles et honnestes damoiselles de bonnes maisons, toutes deux cousines, lesquelles ayant couché ensemble dans un mesme lit l'espace de trois ans, s'accoustumèrent si fort à cette fricarelle, qu'après s'estre imaginées que le plaisir estoit assez maigre et imparfait au prix de celuy des hommes, se mirent à le taster avec eux, et en devinrent très bonnes putains, et confessèrent après à leurs amoureux que rien ne les avoit tant desbauchées et esbranlées à cela que cette fricarelle, la détestant pour en avoir esté la seule cause de leur desbauche: et, nonobstant, quand elles se rencontroyent, ou avec d'autres, elles prenoient tousjours quelque repas de cette fricarelle, pour y prendre tousjours plus grand appetit de l'autre avec les hommes. Et c'est ce que dit une fois une honneste damoiselle que j'ay cogneue, à laquelle son serviteur demandoit un jour si elle ne faisoit point cette fricarelle avec sa compagne, avec qui elle couchoit ordinairement. «Ah! non, dit-elle en riant, j'ayme trop les hommes;» mais pourtant elle faisoit l'un et l'autre.
Je sçay un honneste gentilhomme, lequel, désirant un jour à la Cour pourchasser en mariage une fort honneste damoiselle, en demanda l'advis à une sienne parente. Elle luy dit franchement qu'il y perdroit son temps; «d'autant, me dit-elle, qu'une telle dame, qu'elle me nomma, et de qui j'en savois des nouvelles, ne permettra jamais qu'elle se marie.» J'en cogneus soudain l'encloüeure, parce que je sçavois bien qu'elle tenoit cette damoiselle en ses délices à pot et à feu, et la gardoit précieusement pour sa bouche. Le gentilhomme en remercia sa dite cousine de ce bon advis, non sans lui faire la guerre en riant, qu'elle parloit ainsi en cela pour elle comme pour l'autre; car elle en tiroit quelques petits coups en robbe quelquesfois: ce qu'elle me nia pourtant. Ce trait me fait ressouvenir d'aucuns qui ont ainsi des putains à eux qu'ils ayment tant, qu'ils n'en feroient part pour tous les biens du monde, fust à un prince, à un grand, fust à leur compagnon, ni à leur amy, tant ils en sont jaloux, comme un ladre de son barillet; encore le présente-t-il à boire à qui en veut. Mais cette dame vouloit garder cette damoiselle toute pour soy, sans en départir à d'autres: pourtant si la faisoit-elle cocue à la dérobade avec aucunes de ses compagnes.
On dit que les belettes sont touchées de cet amour, et se plaisent de femelle à femelle à s'entreconjoindre et habiter ensemble; si que par lettres hiéroglyfiques les femmes s'entr'aimantes de cet amour estoient jadis représentées par des belettes. J'ay ouy parler d'une dame qui en nourrissoit tousjours, et qui se mesloit de cet amour, et prenoit plaisir de voir ainsi ses petites bestioles s'entre-habiter.
Voici un autre poinct, c'est que ces amours féminines se traittent en deux façons, les unes par friquarelle, et par, comme dit ce poëte, geminos committere connos.
Cette façon n'apporte point de dommages, ce disent aucuns, comme quand on s'aide d'instruments façonnés de....., mais qu'on a voulu appeler des g........[52].
J'ay ouy conter qu'un grand prince, se doutant de deux dames de sa cour qui s'en aydoient, leur fit faire le guet si bien qu'il les surprit, tellement que l'une se trouva saisie et accommodée d'un gros entre les jambes, gentiment attaché avec de petites bandelettes à l'entour du corps, qu'il sembloit un membre naturel. Elle en fut si surprise qu'elle n'eut loisir de l'oster; tellement que ce prince la contraignit de luy monstrer comment elles deux se le faisoient. On dit que plusieurs femmes en sont mortes, pour engendrer en leurs matrices des apostumes faites par mouvements et frottements point naturels. J'en sçay bien quelques-unes de ce nombre, dont ç'a esté grand dommage, car c'estoient de très-belles et honnestes dames et damoiselles, qu'il eust bien mieux vallu qu'elles eussent eu compagnie de quelques honnestes gentilshommes, qui pour cela ne les font mourir, mais vivre et ressusciter ainsi que j'espere le dire ailleurs; et mesmes, que, pour la guérison de tel mal, comme j'ay ouy conter à aucuns chirurgiens, qu'il n'y a rien plus propre que de les faire bien nettoyer là-dedans par ces membres naturels des hommes, qui sont meilleurs que des pesseres qu'usent les médecins et chirurgiens avec des eaux à ce composées; et toutesfois il y a plusieurs femmes, nonobstant les inconvénients qu'elles en voyent arriver souvent, si faut-il qu'elles en ayent de ces engins contrefaits.
—J'ay ouy faire un conte, moy estant lors à la cour, que la Reyne-mere ayant fait commandement de visiter un jour les chambres et coffres de tous ceux qui estoient logés dans le Louvre, sans épargner dames et filles, pour voir s'il n'y avoit point d'armes cachées et mesmes des pistolets, durant nos troubles, il y en eut une qui fut trouvée saisie dans son coffre par le capitaine des gardes, non point de pistolets, mais de quatre gros g........ gentiment façonnez, qui donnèrent bien de la risée au monde, et à elle bien de l'estonnement. Je cognois la damoiselle: je croy qu'elle vit encores: mais elle n'eut jamais bon visage. Tels instruments enfin sont très dangereux. Je feray encore ce conte de deux dames de la cour qui s'entr'aimoient si fort, et estoient si chaudes à leur mestier, qu'en quelque endroit qu'elles fussent ne s'en pouvoient garder ny abstenir que pour le moins ne fissent quelques signes d'amourettes ou de baiser, qui les escandalisoient si fort, et donnoient à penser beaucoup aux hommes. Il y en avoit une veufve, et l'autre mariée; et comme la mariée, un jour d'une grand magnificence, se fust fort bien parée et habillée d'une robe de toile d'argent, ainsi que leur maistresse estoit allée à vespres, elles entrèrent dans son cabinet, et sur sa chaise percée se mirent à faire leur fricarelle si rudement et si impétueusement, qu'elle en rompit sous elles, et la dame mariée qui faisoit le dessous tomba avec sa belle robe de toille d'argent à la renverse tout à plat sur l'ordure du bassin, si bien qu'elle se gasta et souilla si fort, qu'elle ne sçeut que faire que s'essuyer le mieux qu'elle peut, se trousser, et s'en aller à grande haste changer de robbe dans sa chambre, non sans pourtant avoir esté apperceue et bien sentie à la trace, tant elle puoit: dont il en fut ryt assez par aucuns qui en sceurent le conte; mesme leur maistresse le sceut, qui s'en aidoit comme elles, et en rist son saoul. Aussi il falloit bien que cette ardeur les maistrisast fort, que de n'attendre un lieu et un temps à propos, sans s'escandaliser. Encore excuse-t-on les filles et femmes veufves pour aimer ces plaisirs frivoles et vains, aimans bien mieux s'y adonner et en passer leurs chaleurs, que d'aller aux hommes et de se faire engroisser et se deshonorer, ou de faire perdre leur fruict, comme plusieurs ont fait et font; et ont opinion qu'elles n'en offensent pas tant Dieu, et n'en sont pas tant putains comme avec les hommes: aussi y a-t-il bien de la différence de jeter de l'eau dans un vase, ou de l'arrouser seulement alentour et au bord. Je m'en rapporte à elles. Je ne suis pas leur censeur ny leur mary, s'ils le trouvent mauvais, encore que je n'en ay point veu qui ne fussent très-aises que leurs femmes s'amourachassent de leurs compagnes, et qu'ils voudroient qu'elles ne fussent jamais plus adultères qu'en cette façon; comme de vray telle cohabitation est bien différente de celle d'avec les hommes, et, quoy que die Martial, ils n'on sont pas cocus pour cela. Ce n'est pas texte d'Évangile, que celuy d'un poëte fol. Donc, comme dit Lucian, il est bien plus beau qu'une femme soit virile ou vraye amazone, ou soit ainsi lubrique, que non pas un homme soit féminin, comme un Sardanapale et Héliogabale, ou autres force leurs pareils; car d'autant plus qu'elle tient de l'homme, d'autant plus elle est courageuse: et de tout cecy je m'en rapporte à la décision du procès.
M. du Gua et moy lisions une foi un petit livre italien, qui s'intitule de la Beauté, fait en dialogue par le seigneur Angello Fiorenzolle, Florentin, et tombasmes sur un passage où il dit qu'aucunes femelles qui furent faites par Jupiter au commencement, furent créées de cette nature, qu'aucunes se mirent à aymer les hommes, et les autres la beauté de l'une et de l'autre; mais aucunes purement et saintement, comme de ce genre s'est trouvée de notre temps, comme dit l'auteur, la très-illustre Marguerite d'Austriche, qui ayma la belle Laodamie, forte en guerre; les autres lascivement et paillardement, comme Sapho Lesbienne, et de nostre temps à Rome la grande courtisanne Cécile vénétienne; et icelles de nature haissent à se marier, et fuyent la conversation des hommes tant qu'elles peuvent. Là-dessus M. du Gua, reprit l'auteur, disant que cela estoit faux que cette belle Marguerite aimast cette belle dame de pur et saint amour; car puis qu'elle l'avoit mise plustost sur elle que sur d'autres qui pouvoient estre aussi belles et vertueuses qu'elle, il estoit à présumer que c'estoit pour s'en servir en délices, ne plus ne moins comme d'autres; et pour en couvrir sa lasciveté, elle disoit et publioit qu'elle l'aimoit saintement, ainsi que nous en voyons plusieurs ses semblables, qui ombragent leurs amours par pareils mots. Voilà ce qu'en disoit M. du Gua; et qui en voudra outre plus en discourir là-dessus, faire se peut. Cette belle Marguerite fust la plus belle princesse qui fust de son temps en la chrestienté. Ainsi, beautez et beautez s'entr-aiment de quelque amour que ce soit, mais du lascif plus que de l'autre. Elle fut remariée en tierces nopces, ayant en premieres espousé le roi Charles huitiesme, en secondes Jean, fils du roi d'Arragon, et le troisiesme avec le duc de Savoye qu'on appeloit le Beau; si que, de son temps, on les disoit le plus beau pair et le plus beau couple du monde; mais la princesse n'en joüit guierre de cette copulation, car il mourut fort jeune, et en sa plus grande beauté, dont elle en porta les regrets très-extrêmes, et pour ce ne se remaria jamais. Elle fit faire bastir cette belle église qui est vers Bourg en Bresse, l'un des plus beaux et plus susperbes bastiments de la chrestienté. Elle estoit tante de l'empereur Charles-Quint, et assista bien à son nepveu; car elle vouloit tout appaiser, ainsi qu'elle et madame la régente au traité de Cambray firent, où toutes à deux se virent et s'assemblèrent là, où j'ay ouy dire aux anciens et anciennes qu'il faisoit beau voir ces deux grandes princesses.
—Corneille Agrippa a fait un petit traité de la vertu des femmes, et tout en la loüange de cette Marguerite. Le livre en est très-beau, qui ne peut estre autre pour le beau sujet, et pour l'auteur, qui a esté un très-grand personnage.
—J'ay ouy parler d'une grande dame princesse, laquelle, parmi les filles de sa suite, elle en aimoit une par-dessus toutes et plus que les autres: en quoy on s'estonnoit, car il y en avoit d'autres qui la surpassoient en tout; mais enfin il fut trouvé et descouvert qu'elle estoit hermaphrodite, qui lui donnoit du passe-temps sans aucun inconvénient ni escandale. C'estoit bien autre chose qu'à ses tribades: le plaisir pénétroit un peu mieux. J'ay ouy nommer une grande qui est aussi hermaphrodite, et qui a ainsi un membre viril, mais fort petit, tenant pourtant plus de la femme, car je l'ay veu très-belle. J'ay entendu d'aucuns grands medecins qui en ont veu assez de telles, et surtout très-lascives. Voilà enfin ce que je diray du sujet de ce chapitre, lequel j'eusse pu allonger mille fois plus que je n'ay fait, ayant eu matière si ample et si longue, que si tous les cocus et leurs femmes qui les font se tenoient tous par la main, et qu'il s'en peust faire un cercle, je crois qu'il seroit assez bastant pour entourer et circuir la moitié de la terre.
—Du temps du roy François fut une vieille chanson, que j'ay ouy conter à une fort honneste et ancienne dame, qui disoit:
Mais quand viendra la saison
Que les cocus s'assembleront,
Le mien ira devant, qui portera la bannière;
Les autres suivront après, le vostre sera au darrière,
La procession en sera grande,
L'on y verra une très-longue bande.
Je ne veux pourtant taxer beaucoup d'honnestes et sages femmes mariées, qui se sont comportées vertueusement et constamment en la foy saintement promise à leurs marys; et en espere faire un chapitre à part à leur louange, et faire mentir maistre Jean de Mun[53], qui, en son Roman de la Rose, dit ces mots: «Toutes vous autres femmes estes ou fustes, de fait ou de volonté, putes;» dont il encourut une telle inimitié des dames de la cour pour lors, qu'elles par une arrestée conjuration et avis de la Reyne, entreprirent un jour de le foüetter, et le dépouillèrent tout nud; et estant prestes à donner le coup, il les pria qu'au moins celle qui estoit la plus grande putain de toutes commençast la première: chacune, de honte, n'osa commencer; et par ainsi il évita le fouet. J'en ay veu l'histoire représentée dans une vieille tapisserie des vieux meubles du Louvre. J'aimerois autant un prescheur qui, preschant un jour en bonne compagnie, ainsi qu'il reprenoit les mœurs d'aucunes femmes, et leurs marys qui enduroient estre cocus d'elles, il se mit à crier: «Oui, je les connois, je les vois, et m'en vais jetter ces deux pierres à la teste des deux plus grands cocus de la compagnie;» et, faisant semblant de les jetter, il n'y eut homme du sermon qui ne baissast la teste, ou mist son manteau, ou sa cape, ou son bras au-devant, pour se garder du coup. Mais luy, les retenant, leur dit: «Ne vous dis-je pas? je pensois qu'il n'y eust que deux ou trois cocus en mon sermon; mais, à ce que je voy, il n'y en a pas un qui ne le soit.» Or, quoy que disent ces fols, il y a de fort sages et honnestes femmes, ausquelles s'il falloit livrer bataille à leurs dissemblables, elles l'emporteroient, non pour le nombre, mais par la vertu, qui combat et abat son contraire aisément. Et si ledit maistre Jean de Mun blasme celles qui sont de volonté putes, je trouve qu'il les faut plustost loüer et exalter jusqu'au ciel, d'autant que si elles bruslent si ardemment dans le corps et dans l'ame, et, ne venant point aux effets, font parestre leur vertu, leur constance et la générosité de leur cœur, aymant plustost brusler et se consumer dans leurs propres feux et flammes, comme un phénix rare, que de forfaire ni souiller leur honneur, et comme la blanche hermine, qui aime mieux mourir que de se souiller (devise d'une très-grande dame que j'ay cogneue, mais mal d'elle pratiquée pourtant), puisqu'estant en leur puissance d'y pouvoir remédier, se commandent si généreusement, et puisqu'il n'y a plus belle vertu ny victoire que de se commander et vaincre soy-mesme. Nous en avons une histoire très-belle dans les Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, de cette honneste dame de Pampelune, qui, estant dans son ame et de volonté pute, et bruslant de l'amour de M. d'Avanes, si beau prince, elle ayma mieux mourir dans son feu que de chercher son remede, ainsi qu'elle luy sceut bien dire en ses derniers propos de sa mort. Cette honneste et belle dame se donnoit bien la mort très-iniquement et injustement; et, comme j'ouys dire sur ce passage à un honneste homme et honneste dame, cela ne fut point sans offenser Dieu, puisqu'elle se pouvoit délivrer de la mort; et se la pourchasser et avancer ainsi, cela s'appelle proprement se tuer soy-mesme; ainsi plusieurs de ses pareilles qui, par ces grandes continences et abstinences de ce plaisir, se procurent la mort, et pour l'ame et pour le corps.
—Je tiens d'un très-grand médecin (et pense qu'il en a donné telle leçon et instruction à plusieurs honnestes dames) que les corps humains ne se peuvent jamais guieres bien porter, si tous leurs membres et parties, depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, ne font ensemblement leurs exercices et fonctions, que la sage nature leur a ordonné pour leur santé, et n'en fassent une commune accordance, comme d'un concert de musique, n'estant raison qu'aucunes desdites parties et membres travaillent, et les autres chaument. Ainsi qu'en une république il faut que tous officiers, artisans, manouvriers et autres, fassent leur besogne unanimement, sans se reposer ny se remettre les uns sur les autres, si l'on veut qu'elle aille bien, et que son corps demeure soin et entier: de mesme est le corps humain. Telles belles dames, putes dans l'ame et chastes du corps, méritent d'éternelles loüanges; mais non pas celles qui sont froides comme marbre, lasches et immobiles plus qu'un rocher, et ne tiennent de la chair, n'ayant aucuns sentiments (il n'y en a guieres pourtant), qui ne sont point ny belles ny recherchées, et, comme dit le poëte,
. . . . casta quam nemo rogavit,
chaste qui n'a jamais été priée. Sur quoy je cognois une grande dame qui disoit à aucunes de ses compagnes qui estoient belles: «Dieu m'a fait une grande grace de quoy il ne m'a fait belle comme vous autres, mesdames; car aussi bien que vous j'eusse fait l'amour, et fusse esté pute comme vous.» A cause de quoy peut-on loüer ces belles ainsi chastes, puisqu'elles sont de telle nature. Bien souvent aussi sommes-nous trompez en telles dames; car aucunes y en a qu'à les voir mesme mineuses, piteuses, marmiteuses, froides, discrètes, serrées, et modestes en leurs paroles, et en leurs habits réformez, qu'on les prendroit pour des saintes et très-prudes femmes, qui sont au dedans et par volonté, et au dehors par bons effets, bonnes putains. D'autres en voyons-nous qui, par leur gentillesse et leurs paroles follastres, leurs gestes gays et leurs habits mondains et affectés, on les prendroit pour fort débauchées, et prestes pour s'adonner aussi-tost: mais pourtant de leurs corps sont fort femmes de bien devant le monde: en cachette, il s'en faut rapporter à la vérité aussi cachée. J'en alléguerois force exemples que j'ai veus et sceus; mais je me contenteray d'alleguer cettuy-ci, que Tite-Live allégue et Bocace encore mieux, d'une gentille dame romaine nommée Claudie Quintiene, laquelle, paroissant dans Rome par-dessus toutes les autres en ses habits pompeux et peu modestes, et en ses façons gayes et libres, mondaine plus qu'il ne le falloit, acquit très-mauvais bruit touchant son honneur; mais, le jour venu de la réception de la déesse Cybelle, elle l'esteignit du tout; car elle eut l'honneur et la gloire, pardessus toutes les autres, de la recevoir hors du bateau, la toucher et la transporter à la ville; dont tout le monde en demeura estonné; car il avoit esté dit que le plus homme de bien et la plus femme de bien estoient dignes de cette charge. Voilà comme le monde est fort trompé en plusieurs de nos dames. L'on doit premierement fort les cognoistre et examiner avant que de les juger, tant d'une que de l'autre sorte.
Si faut-il, avant que fermer ce pas, que je die une autre belle vertu et propriété que porte le cocuage, que je tiens d'une fort honneste et belle dame de bonne part, au cabinet de laquelle estant un jour entré, je la trouvay sur le point qu'elle venoit d'achever d'escrire un conte de sa propre main, qu'elle me monstra fort librement, car j'estois de ses bons amis, et ne se cachoit point de moy: elle estoit fort spirituelle et bien disante, et fort bien duite à l'amour; et le commencement du conte estoit tel: »Il semble, dit-elle, qu'entr'autres belles propriétez que le cocuage peut apporter, c'est ce beau et bon sujet par lequel on peut bien connoistre combien gentiment l'esprit s'exerce pour le plaisir et contentement de la nature humaine, d'autant que c'est luy qui veille, et qui invente et façonne l'artifice nécessaire à y pourvoir sans que la nature y fournisse que le désir et l'appetit sensuel, comme l'on peut cacher par tant de ruses et astuces qui se pratiquent au mestier de l'amour, qui est celuy qui imprime les cornes; car il faut tromper un mary jaloux, soupçonneux et colere; il faut tromper et voiler les yeux des plus prompts à recevoir du mal, et pervertir les plus curieux de la connoissance de la vérité, faire croire de la fidélité là où il n'y a que toute déception; plus de franchise là où il n'y a que dissimulation et crainte, et plus de crainte là où il n'y a plus de licence: bref, par toutes ces difficultez, et pour venir dessus ces discours, ce ne sont pas actes à quoy la vertu naturelle puisse parvenir; il en faut donner l'advantage à l'esprit, lequel fournit le plaisir et bastit plus de cornes que le corps qui les plante et cheville.» Voilà les propres mots du discours de cette dame, sans les changer aucunement, qu'elle fait au commencement de son conte, qui se faisoit d'elle-mesme; mais elle l'adombroit par d'autres noms et puis, poursuivant les amours de la dame et du seigneur avec qui elle avoit à faire, et pour venir là et à la perfection, elle allégue que l'apparence de l'amour n'est qu'une apparence de consentement. Il est du tout sans forme jusqu'à son entière joüissance et possession, et bien souvent l'on croit qu'elle soit venue à cette extrémité, que l'on est bien loin de son compte, et, pour récompense, il ne reste rien que le temps perdu, duquel l'on porte un extrême regret (il faut bien peser et noter ces dernières paroles, car elles portent coup, et de quoy à blasonner). Pourtant il n'y a que la joüissance en amour et pour l'homme et pour la femme, pour ne regretter rien du temps passé. Et pour cette honneste dame, qui escrivoit ce conte, donna un rendez-vous à son serviteur dans un bois, où souvent s'alloit pourmener en une fort belle allée, à l'entrée de laquelle elle laissa ses femmes, et le va trouver sous un beau et large chesne ombrageux; car c'estoit en esté! «Là où, dit la dame en son conte par ces propres mots, il ne faut point douter la vie qu'ils demenèrent pour un peu, et le bel autel qu'ils dressèrent au pauvre mary au temple de Cératon, bien qu'ils ne fussent en Delos, qui estoit fait tout de cornes: pensez que quelque bon compagnon l'avoit fondé.» Voilà comment cette dame se moquoit de son mary, aussi bien en ses escrits comme en ses délices et effects: et qu'on note tous ses mots, ils portent de l'efficace, estans prononcés mesmes et escrits d'une si habile et honneste femme.
Le conte en est très-beau, que j'eusse volontiers ici mis et inséré; mais il est trop long, car les pourparlers, avant que de venir là, sont fort beaux et longs aussi, reprochant à son serviteur, qui la loüoit extremement, qu'il y avoit en luy plus d'œuvre de naturelle et nouvelle passion qu'aucun bien qui fust en elle, bien qu'elle fust des belles et honnestes; et, pour vaincre cette opinion, il fallut au serviteur faire de grandes preuves de son amour, qui sont fort bien spécifiées en ce conte: et puis estant d'accord, l'on y voit des ruses, des finesses et tromperies d'amour en toutes sortes, et contre le mary et contre le monde, qui sont certes fort belles et très-fines. Je priay cette honneste dame de me donner le double de ce conte; ce qu'elle fist très-volontiers, et ne voulust qu'autre le doublast qu'elle, de peur de surprise. Cette dame avoit raison de donner cette vertu et propriété au cocuage; car avant que se mettre à l'amour, elle estoit fort peu habile; mais l'ayant traité, elle devint l'une des spirituelles et habiles femmes de France, tant pour ce sujet que pour d'autres. Et de fait, ce n'est pas la seule que j'ay veue qui s'est habilitée, pour avoir traité l'amour, car j'en ay veu une infinité très-sottes et mal-habiles à leur commencement; mais elles n'avoient demeuré un an à l'académie de Cupidon et Vénus madame sa mère, qu'elles en sortoient très-habiles et très-honnestes femmes en tout; et quant à moy je n'ay veu jamais putain qui ne fust très-habile et qui ne levast la paille.
—Si feray-je encor cette question; en quelle saison de l'année se fait plus de cocus, et laquelle est plus propre à l'amour, et à esbranler une fille, une femme ou une veuve? Certainement la plus commune voix est qu'il n'y a pour cela que le printemps, qui esveille les corps et les esprits endormis de l'hyver fascheux et mélancolique; et puisque tous les oiseaux et animaux s'en réjoüissent et entrent tous en amours, les personnes qui ont autres sens et sentiment s'en ressentent bien davantage, et surtout les femmes (selon l'opinion de plusieurs philosophes et médecins), qui entrent lors en plus grande ardeur et amour qu'en tout autre temps, ainsi que je l'ay ouy dire à aucunes honnestes et belles dames, et mesmes à une grande qui ne failloit jamais, le printemps venu, en estre plus touchée et picquée qu'en autre saison; et disoit qu'elle sentoit la pointe de l'herbe et hannissoit après comme les juments et chevaux, et qu'il falloit qu'elle en tastast, autrement elle s'amaigriroit; ce qu'elle faisoit, je vous en asseure, et devenoit lors plus lubrique. Aussi, trois ou quatre amours nouvelles que je luy ay veu faire en sa vie, elle les a faites au printemps, et non sans cause; car de tous les mois de l'an, avril et may sont les plus consacrez, et dédiés à Vénus, où lors les belles dames s'accommencent, plus que devant, à s'accommoder, dorloter, et se parer gentiment, se coiffer follastrement, se vestir légèrement; qu'on dirait que tous ces nouveaux changements, et d'habits et de façons, tendent tous à la lubricité, et à peupler la terre de cocus, marchant dessus, aussi bien que le ciel et l'air en produisent de volants en avril et en may. De plus, ne pensez pas que les belles femmes, filles ou veuves, quand elles voient de toutes parts en leurs pourmenades de leurs bois, de leurs forests, garennes, parcs, prairies, jardins, bocages et autres lieux récréatifs, les animaux et les oiseaux s'entrefaire l'amour et lascivement paillarder, n'en ressentent d'estranges piqueures en leur chair, et n'y veulent soudain rapporter leurs remèdes; et c'est l'une des persuasives remonstrances qu'aucuns amants et aucunes amantes s'entrefont, s'entrevoyants sans chaleurs, ny flamme, ny amour, en leur remonstrant les animaux et oyseaux, tant des champs que des maisons, comme les passereaux et pigeons domestiques et lascifs, et ne faire que paillarder, germer, engendrer, et foissonner jusqu'aux arbres et plantes; et c'est ce que sceut dire un jour une gente dame espagnole à un cavalier froid ou trop respectueux: Sa, gentil cavallero, mira como los amores de todas suertes se tratan y trionfan en este verano, y V.S. queda flaco y abatrido! C'est-à-dire: «Voici[54], gentil cavalier, comme sortes d'amours se mennent et triomphent en cette prime; et vous demeurez flac et abattu.» Le printemps passé fait place à l'esté, qui vient après et porte avec soy ses chaleurs: et ainsi qu'une chaleur amène l'autre, la dame par conséquent double la sienne; et nul rafraischissement ne la luy peut oster si bien qu'un bain chaud et trouble de sperme vénériq: ce n'est pas contraire par son contraire et guérir, ains semblable par son semblable; car, bien que tous les jours elle se baignast, se plongeast dans la plus claire et fraische fontaine de tout un pays, cela n'y sert, ny quelques légers habillements qu'elle puisse porter pour s'en donner fraischeur, et qu'elle les retrousse tant qu'elle voudra, jusques à laisser les calessons, ou mettre le vertugadin dessus eux, sans les mettre sur le cotillon, comme plusieurs le font; et là c'est le pis, car, en tel estat, elles s'arregardent, se ravissent, se contemplent à la belle clarté du soleil, que, se voyant ainsi belles, blanches, caillées, poupines et en bon point, entrent soudain en rut et tentation; et, sur ce, faut aller au masle ou de tout brusler toutes vives, dont on en a veu fort peu; aussi seroient-elles bien sottes: et si elles sont couchées dans leurs beaux lits ne pouvants endurer ny couvertes, ny linceux, se mettent en leurs chemises retroussées à demy nues, et le matin, le soleil levant donnant sur elles, et venants à se regarder encore mieux à leur aise de tous costez et toutes parts, souhaitent leurs amys, et les attendent: que si par cas ils arrivent sur ce point, sont aussitost les bien venus, pris et embrassés; «car lors, disent-elles, c'est la meilleure embrassade et joüissance d'aucune heure du jour; d'autant, disoit un jour une grande, que le c.. est bien confit, à cause du doux chaud et feu de la nuict, qui l'a ainsi cuit et confit, et qu'il en est beaucoup meilleur et savoureux.» L'on dit pourtant par un proverbe ancien: Juin et juillet, la bouche mouillée et le v.. sec; encor met-on le mois d'aoust: cela s'entend pour les hommes, qui sont en danger quand ils s'échauffent par trop en ces temps; et mesme quand la chaude canicule domine, à quoy ils y doivent adviser; mais s'ils se veulent brusler à leur chandelle, à leur dam. Les femmes ne courent jamais ceste fortune, car tous mois, toutes saisons, tous temps, tous signes leur sont bons. Or les bons fruits de l'esté surviennent, qui semblent devoir rafraischir ces honnestes et chaleureuses dames. A aucunes j'en ay veu manger peu, et à d'autres prou. Mais pourtant on ny a guieres veu de changement de leur chaleur ny aux unes ny aux autres, pour s'en abstenir ny pour en manger; car le pis est que, s'il y a aucuns fruits qui puissent rafraischir, il y a bien force autres qui reschauffent bien autant, auxquels les dames courent le plus souvent, comme à plusieurs simples qui sont en leur vertu et bons et plaisants à manger en leurs potages et salades, et comme aux asperges, aux artichaux, aux truffles, aux morilles, aux mousserons et potirons, et aux viandes nouvelles, que leurs cuisiniers, par leurs ordonnances, sçavent très-bien accoustrer et accoustumer à la friandise et lubricité, et que les médecins aussi leur sçavent bien ordonner. Que si quelqu'un bien expert et gallant entreprenoit à desduire ce passage, il s'en acquitteroit bien mieux que moy. Au partir de ces bons mangers, donnez-vous garde, pauvres amants et marys. Que si vous n'estes bien préparez, vous voilà déshonorez, et bien souvent on vous quitte pour aller au change. Ce n'est pas tout; car il faut avec ces fruits nouveaux, et fruits des jardins et des champs, y adjouter de bons grands pastez que l'on a inventez depuis quelques temps, avec force pistaches, pignons, et autres drogues d'apoticaires scaldives, mais sur-tout des crestes et c........ de cocq, que l'esté produit et donne plus en abondance que l'hyver et autres saisons; et se fait aussi plus grand massacre en général de ces jolets et petits cocqs qu'en hyver des grands cocqs, n'estant si bons et si propres que les petits, qui sont chauds ardents et plus gaillards que les autres. Voila un entr-autres, des bons plaisirs et commoditez que l'esté rapporte pour l'amour. Et de ces pastez ainsi composez de menusailles de ces petits cocqs et culs d'artichaux et truffles, ou autres friandises chaudes en usent souvent quelques dames que j'ai ouy dire; lesquelles, quand elles en mangent et y peschent, mettant la main dedans ou avec les fourchettes, et en rapportant et en remettant en la bouche ou l'artichault, ou la truffle, ou la pistache, ou la creste de cocq, ou autre morceau, elles disent avec une tristesse morne: Blanque; et quand elles rencontrent les gentils c........ de cocq, et les mettent sous la dent, elles disent d'une allégresse: Bénéfice; ainsi qu'on fait à la blanque en Italie, et comme si elles avaient rencontré et gagné quelque joyau très-précieux et riche. Elles en ont cette obligation à messieurs les petits cocqs et jolets, que l'esté produit avec la moitié de l'automne pourtant, que j'entremesle avec l'esté, qui nous donne force autres fruits et petits volatiles qui sont cent fois plus chaudes que celles de l'hyver et de l'autre moitié de l'automne prochaine et voisine de l'hyver, qui, bien qu'on les puisse et doive joindre ensemble, si n'y peut-on si bien recueillir tous ces bons simples en leur vigueur, ny autre chose comme en la saison chaude, encore l'hyver s'efforce de produire ce qu'il peut, comme les bonnes cardes qui engendrent bien de la bonne chaleur et de la concupiscence, soit qu'elles soient cuittes ou crues, jusques aux petits chardons chauds, dont les asnes vivent et en baudoüinent mieux, que l'esté rend durs, et l'hyver les rend tendres et délicats, dont l'on en fait de fort bonnes salades nouvellement inventées. Et outre tout cela, on fait tant d'autres recherches de bonnes drogues chez les apoticaires, drogueurs et parfumeurs, que rien n'y est oublié, soit pour ces pastez, soit pour les bouillons: et ne trouve-t-on à dire guieres de la chaleur en l'hyver par ce moyen et entretenement tant qu'elles peuvent; «car, disent-elles, puisque nous sommes curieuses de tenir chaud l'extérieur de nostre corps par des habits pesants et bonnes fourrures, pourquoy n'en ferons-nous de mesme à l'intérieur?» Les hommes disent aussi: «Et de quoy leur sert-il d'adjouster chaleur sur chaleur, comme soye sur soye, contre la Pragmatique, et que d'elles-mesmes elles sont assez chaleureuses, et qu'à toute heure qu'on les veut assaillir elles sont tousjours prestes de leur naturel, sans y apporter aucun artifice? Qu'y feriez-vous? Possible qu'elles craignent que leur sang chaud et bouillant se perde et se resserre dans les veines et devienne froid et glacé si on ne l'entretient, ny plus ny moins que celuy d'un hermite qui ne vit que de racines.»
Or laissons-les faire: cela est bon pour les bons compagnons; car, elles estant en si fréquente ardeur, le moindre assaut d'amour qu'on leur donne, les voilà prises, et messieurs les pauvres marys cocus et cornus comme satyres. Encor font-elles mieux, les honnestes dames: elles font quelquesfois part de leurs bons pastez, bouillons et potages à leurs amants par miséricorde, afin d'estre plus braves et n'estre atténuez par trop quand ce vient à la besogne, et pour s'en ressentir mieux et prévaloir plus abondamment et leur en donnent aussi des receptes pour en faire faire en leur cuisine à part: dont aucuns y sont bien trompez, ainsi que j'ay ouy parler d'un galant gentilhomme, qui, ayant ainsi pris son bouillon, et venant tout gaillard aborder sa maîtresse, la menaça qu'il la meneroit beau et qu'il avoit pris son bouillon, et mangé son pasté. Elle lui respondit: «Vous ne me ferez que la raison; encore ne sçay-je:» et s'estant embrassez et investis, ces friandises ne luy servirent que pour deux opérations de deux coups seulement. Sur quoy elle luy dit ou que son cuisinier l'avoit mal servy ou y avoit espargné des drogues et compositions qu'il y falloit, ou qu'il n'avoit pas pris tous ses préparatifs pour la grande médecine, ou que son corps pour lors estoit mal disposé pour la prendre et la rendre: et ainsy elle se moqua de luy. Tous simples pourtant, toutes drogues, toutes viandes et médecines, ne sont propres à tous; aux uns elles opèrent, aux autres blanque, encore ay-je veu des femmes qui, mangeant ces viandes chaudes et qu'on leur en faisoit la guerre que par ce moyen il pourroit avoir du débordement ou de l'extraordinaire ou avec le mary ou l'amant, ou avec quelque pollution nocturne, elles disoient, juroient et affirmoient que, pour tel manger, la tentation ne leur en survenoit en aucune manière; et Dieu sait il falloit qu'elles fissent ainsi des rusées. Or les dames qui tiennent le party de l'hiver disent que, pour les bouillons et mangers chauds, elles en sçavent assez de receptes d'en faire d'aussi bons l'hyver qu'aux autres saisons: elles en font assez d'expérience, et pour faire l'amour le disent aussi très-propre; car, tout ainsi que l'hyver est sombre, ténébreux, quiete, coy, retiré de compagnies et caché, ainsi faut que soit l'amour et qu'il soit fait en cachette, en lieu retiré et obscur, soit en un cabinet à part, ou en un coin de cheminée près d'un bon feu qui engendre bien, s'y tenant de près et long-temps autant de chaleur vénéricque que le soleil d'esté. Comme aussi fait-il bon en la ruelle d'un lit sombre, que les yeux des autres personnes, cependant qu'elles sont près du feu à se chauffer, pénétrent fort mal-aisément, ou assises sur des coffres et lits à l'escart faisant aussi l'amour, ou les voyant se tenir près les unes des autres, et pensant que ce soit à cause du froid, et se tenir plus chaudement; cependant font de bonnes choses, les flambeaux à part bien loin reculez, ou sur la table, ou sur le buffet. De plus, qui est meilleur quand l'on est dans le lit? c'est tous les plaisirs du monde aux amants et amantes de s'entr'embrasser, de s'entreserrer et se baiser, s'entre-trousser l'un sur l'autre de peur de froid, non pour un peu, mais pour un long temps, et s'entre-eschauffer doucement, sans se sentir nullement du chaud démesuré que produit l'esté, et d'une sueur extrême, qui incommode grandement le déduit de l'amour; car, au lieu de s'entretenir au large et fort à l'escart: et qui est le meilleur, disent les dames, par l'advis des médecins, les hommes sont plus propres, ardants et déduits à cela l'hyver qu'en l'esté.
—J'ay cogneu d'autres fois une très-grande princesse, qui avoit un très-grand esprit et parloit et escrivoit des mieux. Elle se mit un jour à faire des stances à la louange et faveur de l'hyver, et sa propriété pour l'amour. Pensez qu'elle l'avoit trouvé pour elle très-favorable et traitable en cela. Elles estoient très-bien faites, et les ay tenues long-temps en mon cabinet, et voudrois avoir donné beaucoup et les tenir pour les insérer ici; l'on y verroit et remarqueroit-on les grandes vertus de l'hyver, propriétés et singularitez pour l'amour.
—J'ay cogueu une très-grande dame et des belles du monde, laquelle, veufve de frais, faisant semblant ne vouloir, pour son nouvel habit et estat, aller les après-soupers voir la Cour, ni le bal, ni le coucher de la Reine, et n'estre estimée trop mondaine, ne bougeoit de la chambre, laissoit aller ou renvoyoit un chacun ou une chacune à la danse, et son fils et tout, se retiroit en une ruelle; et là son amant, d'autres fois bien traité, aymé et favorisé d'elle estant en mariage, arrivoit, ou bien, ayant soupé avec elle, ne bougeoit, donnant le bonsoir à un sien beau-frère, qui estoit de grand garde, et là traitoit et renouvelloit ses amours anciennnes, et en pratiquoit de nouvelles pour secondes noces, qui furent accomplies en l'esté après. Ainsi que j'ay considéré depuis toutes ces circonstances, je croy que les autres saisons ne fussent esté si propres pour cet hyver, et comme je l'ay ouy dire à une de ses dariolettes. Or, pour faire fin, je dis et affirme que toutes saisons sont propres pour l'amour, quand elles sont prises à propos, et selon les caprices des hommes et des femmes qui les surprennent: car, tout ainsi que la guerre de Mars se fait en toutes saisons et tout temps, et qu'il donne ses victoires comme il luy plaît et comme aussi il trouve ses gens d'armes bien appareillés et encouragés de donner leur bataille, Vénus en fait de mesmes, selon qu'elle trouve ses troupes d'amants et d'amantes bien disposées au combat: et les saisons n'y font guères rien, ny leur acception ny élection n'y a pas grand lieu; non plus ne servent guères leurs simples, ny leur fruits, ny leurs drogues, ny drogueurs, ny quelque artifice que fassent ny les unes ny les autres, soit pour augmenter leur chaleur, soit pour la rafraischir. Car, pour le dernier exemple, je connois une grande dame à qui sa mère, dez son petit age, la voyant d'un sang chaud et bouillant qui la menoit un jour tout droit au chemin du bourdeau, luy fit user par l'espace de trente ans, ordinairement en tous ses repas, du jus de vinette, qu'on appelle en France ozeille, fust en ses viandes, fust en ses potages et avec bouillons, fust pour en boire de grandes escüelles à oreilles, sans autres choses entremeslées; bref, toutes ses sausses estoient jus de vinette. Elle eut beau faire tous ces mystères réfrigératifs, qu'enfin ç'a esté une très-grandissime et illustrissime putain, et qui n'avoit point besoin de ces pastés que j'ay dit pour luy donner de la chaleur, car elle en a assez; et si pourtant elle est aussi goulue à les manger que toute autre. Or je fais fin, bien que j'en eusse dit davantage et eusse rapporté davantage de raisons et exemples; mais il ne faut pas tant s'amuser à ronger un mesme os; et aussi que je donne la plume à un autre meilleur discoureur que moi, qui sçaura soustenir le party des unes et des autres raisons: me rapportant à un souhait et désir que fairoit une fois une honneste dame espagnole, qui souhaitoit et désiroit de devenir hyver, quand sa saison seroit, et son ami un feu, afin, quand elle viendroit s'eschauffer à luy par le grand froid qu'elle auroit, qu'il eust ce plaisir de la chauffer, et elle de prendre sa chaleur quand elle s'y chaufferoit, et de plus se présenter et se faire voir à luy souvent et à son aise, et se chauffant retroussée, escarquillée, et eslargie de cuisses et de jambes, pour participer à la vüe de ses beaux membres cachés sous son linge et habillements d'auparavant; aussi pour la reschauffer encore mieux et luy entretenir son autre feu du dedans et sa chaleur paillarde. Puis desiroit venir printemps, et son amy un jardin tout en fleurs, desquelles elle s'en ornast sa teste, sa belle gorge, son beau sein, voire s'y veautrant parmy elles son beau corps tout nud entre les draps. De mesmes après desiroit devenir esté, et par conséquent son amy une claire fontaine ou reluisant ruisseau, pour la recevoir en ses belles et fraisches eaux quand elle iroit s'y baigner et esgayer, et bien à plein se faire voir à luy, toucher, retoucher et manier tous ses membres beaux et lascifs. Et puis, pour la fin, desiroit pour son automne retourner en sa première forme et devenir femme et son mary homme, pour puis après tous deux avoir l'esprit le sens et la raison à contempler et rememorer tout le contentement passé, et vivre en ces belles imaginations et contemplations passées, et pour sçavoir et discourir entr'eux quelle saison leur avoit esté plus propre et delicieuse. Voilà comment ceste honneste dame départoit et compassoit les saisons; en quoy je me remets au jugement des mieux discourants, quelle des quatre en ces formes pouvoit estre à l'un et à l'autre plus douce et plus agréable.
—Maintenant à bon escient je me départs de ce discours. Qui en voudra sçavoir davantage et des diverses humeurs des cocus, qu'il fasse une recherche d'une vieille chanson qui fut faite à la Cour, il y a quinze ou seize ans, des cocus, dont le refrain est
Un cocu meine l'autre, et toujours sont en peine,
Un cocu l'autre meine.
Je prie toutes les honnestes dames qui liront dans ce chapitre aucuns contes, si par cas elles y passent dessus, me pardonner s'ils sont un peu gras en saupiquets, d'autant que je ne les eusse sceu plus modestement déguiser, veu la sauce qu'il leur faut; et diray bien plus, que j'en eusse allégué d'autres encore bien plus saugreneux et meilleurs, n'estoit que, ne les pouvant ombrager bien d'une belle modestie, j'eusse eu crainte d'offenser les honnestes dames qui prendront cette peine et me feront cet honneur de lire mes livres; et si vous diray de plus, que ces contes que j'ay faits icy ne sont point contes menus de villes ny villages, mais viennent de bons et hauts lieux; et si ce sont de viles et basses personnes, ne m'estant voulu mesler que de coucher les grands et hauts subjets, encore que j'aye le dire bas; et, en ne nommant rien, je ne pense pas scandaliser rien aussi.
Femmes, qui transformez vos marys en oiseaux,
Ne vous en lassez point, la forme en est très-belle;
Car si vous les laissez en leurs premières peaux,
Ils voudront vous tenir toujours en curatelle,
Et comme homme voudront user de leur puissance;
Au lieu qu'estants oiseaux ne vous feront d'offense.
AUTRE.
Ceux qui voudront blasmer les femmes amiables
Qui font secrètement leurs bons marys cornards,
Les blasment à grand tort et ne sont que bavards;
Car elles font l'aumosne et sont fort charitables
En gardant bien la loy à l'aumosne donner,
Ne faut en hypocrit la trompette sonner.
Vieille rime du jeu d'amours, que j'ay trouvée dans des vieux papiers.
Le jeu d'amours, ou jeunesse s'esbat,
A un tablier se peut comparer.
Sur un tablier les dames on abat,
Puis il convient le trictrac préparer.
Et en celui ne faut que se parer.
Plusieurs font Jean: n'est-ce pas jeu honneste,
Qui par nature un joüeur admoneste
Passer le temps de cœur joyeusement?
Mais en défaut de trouver la raye nette
Il s'en ensuit un grand jeu de torment.
Ce mot raye nette s'entend en deux façons: l'une, pour le jeu de la raye nette du trictrac; et l'autre, que, pour ne trouver la raye nette de la dame avec qui l'on s'esbat, on y gagne bonne vérole, de bon mal et du torment.