L'ŒUVRE POÉTIQUE DE VICTOR HUGO
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L'ODE
Victor Hugo a ramené lui-même à quatre formes de poésie, ou, si l'on veut, à quatre inspirations tous les vers qu'il a pu écrire. La classification s'impose à nous.
Il compare l'idéal à une croix immense dont les extrémités forment les quatre angles des cieux. Il personnifie la pensée dans l'aigle à quatre ailes; chacune de ses ailes a un nom: ode, drame, iambe, épopée. L'âme du poète ressemble à un sonore instrument dont les cordes sont agitées tour à tour par des souffles venus des quatre points de l'horizon. Chacun de ces «vents de l'esprit» produit une harmonie distincte et donne ainsi naissance à un genre spécial, et toute poésie est lyrique, ou dramatique, ou satirique, ou épique. Parfois pourtant deux souffles se mêlent, et l'œuvre est alors, comme il arrive si souvent chez Hugo, lyrique et satirique en même temps (les Châtiments, les Contemplations), ou dramatique et épique à la fois (les Burgraves). Et le rêve du poète, qui vécut vingt ans au seuil des tempêtes, c'était de rivaliser avec l'ouragan, de faire chanter toutes les voix de l'espace dans un seul écrit, d'inaugurer un concert tout-puissant où résonnât «toute la lyre.»
De ces quatre vents de l'Esprit, celui qui le premier a fait frémir l'âme de Hugo, c'est le souffle lyrique. C'est par le chant que le poète de vingt ans a débuté, et l'on peut dire que ce lyrisme, qui s'est épanché à flots dans les Odes et Ballades, les Orientales, les Feuilles d'automne, les Chants du Crépuscule, les Rayons et les Ombres, n'a pas cessé de circuler à travers ses autres écrits. Drame, satire, épopée, tout genre poétique dans Hugo est soulevé, transposé, superbement dénaturé par une émotion, par un ébranlement d'images et d'idées qui appartient plus proprement à l'Ode. Hernanie ne vit pas seulement, il vibre; la satire des Châtiments n'est pas empennée comme une flèche qui vole à peine jusqu'au but; elle a l'aile des oiseaux de mer; elle plane au-dessus des flots et des écueils; elle surgit, vers le zénith, dans la lumière. En l'épopée de la Légende des siècles n'est-elle pas traversée de musique comme une tragédie d'Eschyle ou une comédie d'Aristophane? Rappelez-vous la sérénade de Zéno, la chanson des Aventuriers de la mer, et le Romancero du Cid Rodrigue de Bivar.
Hugo, toute sa vie, a été un lyrique; mais, au début de sa carrière poétique, il l'a été plus exclusivement. Dès son premier recueil de vers, il prétendait renouveler le genre, et il avait quelques droits à cette prétention. Dans sa préface datée de décembre 1822, il indique très justement pourquoi l'ode française est restée monotone et froide. C'est qu'elle est toute faite de procédés, de moyens, pour ainsi dire, extérieurs. On y prodigue l'exclamation, l'apostrophe, la prosopopée. «Asseoir la composition sur une idée fondamentale» tirée du cœur et des entrailles du sujet, «placer le mouvement de l'ode dans les idées plutôt que dans les mots,» rejeter comme des oripeaux usés, fripés, les vaines ressources d'une mythologie que l'on avait cessé d'interpréter, et y substituer l'expression d'un sentiment religieux moins profond qu'exalté, mais moderne du moins, et, par certains côtés, sincère, telle était, dans ses traits essentiels, la doctrine poétique professée, je ne dis pas inventée, à vingt ans par le précoce auteur des Odes.
LES ODES ET BALLADES.
Les Odes et Ballades marquent une date illustre dans l'histoire des lettres françaises.
La préface de 1822 contient ce mot qui est à lui seul toute une poétique: «La poésie c'est tout ce qu'il y a d'intime dans tout.» Ce premier recueil des Odes se réduit en effet à l'expression de quelques sentiments personnels, à la traduction de certains états d'âme. L'enthousiasme pour la cause royaliste s'exhale dans les pièces qui ont pour titre la Vendée, les Vierges de Verdun, Quiberon, Louis XVII, le Rétablissement de la statue de Henri IV, la Mort du duc de Berry, la Naissance du duc de Bordeaux, les Funérailles de Louis XVIII, le Sacre de Charles X. A relire tous ces morceaux de circonstance, il semblerait que l'ambition du jeune auteur fût d'être adopté comme un héraut du trône aux fleurs de lis, et qu'il y eût surtout en lui l'étoffe d'un «poète-lauréat.» On trouve même qu'il va loin dans cette voie de la louange; et si on l'excuse de définir en ces deux vers la carrière de «Buonaparte»:
Il passa par la gloire, il passa par le crime, Et n'est arrivé qu'au malheur,
on ne peut guère s'expliquer qu'il arrache à l'usurpateur déchu le prestige de la victoire pour en décorer, à l'occasion d'une promenade aux frontières, le moins belliqueux des Bourbons.
Un catholicisme mystique anime et colore à des degrés divers le dialogue de la Voix et du Siècle qui a pour titre Vision, l'ode intitulée La Liberté avec l'épigraphe Christus nos liberavit, le Dernier chant, qui contient ces vers souvent cités:
Le Seigneur m'a donné le don de sa parole. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.
Citons encore la Lyre et la Harpe, où la Muse antique et la pensée chrétienne sont mises en regard comme dans un diptyque; la Mort de Mademoiselle de Sombreuil, qui est un hymne à la charité, à la sainteté virginale; le Dévouement, où l'adolescent exalté n'aspire à rien moins qu'au martyre.
Cette religion sent quelque peu la mode, la mode littéraire, celle qu'avait créée Chateaubriand et qui a influencé Lamartine et Hugo. Pour le poète des Odes comme pour son maître l'éloquent prosateur, le christianisme a surtout l'avantage de fournir des sujets de tableaux inédits; il est la source précieuse du pittoresque. Il ramène la pensée aux fêtes sanglantes de Néron et aux sacrifices humains du cirque impérial; il rouvre la Bible avec l'Evangile; il montre au poète, à travers les roseaux du Nil, tous les berceaux prédestinés; il l'incite à paraphraser le nom presque oublié de Jéhovah.
Si l'accent de l'Ecole ne nous frappait pas en lisant, après soixante ans, la plupart de ces vers, il faudrait le reconnaître au moins dans les pièces où le disciple rend hommage au maître (A Monsieur de Chateaubriand), où l'éphèbe, récemment armé, choisit son frère d'armes (A Monsieur Alphonse de Lamartine):
Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers.
Mais, où la rhétorique perd ses droits, et où la poésie apparaît avec la fraîche pureté et l'éclat touchant d'une aurore, c'est dans l'expression des vraies intimités. Les souvenirs d'enfance idéalisés par le regret d'une félicité qu'on s'exagère d'autant plus qu'elle ne peut pas revenir; les impressions de l'heure présente notées avec une fidélité qui sait choisir et un goût du détail précis qui n'exclut pas l'émotion; le sentiment de la nature en soi uni au sens du paysage; la contemplation de la terre et de l'air, de la pluie d'été et des merveilles de l'arc-en-ciel qui lui succède, voilà les éléments d'un lyrisme nouveau et incapable de vieillir.
Dans cette poésie nouvelle, la forme était plus neuve que le fond. La pensée n'est pas très puissante encore; mais le dessein de l'ode est grand; Hugo ne remplit pas ses sujets comme il le fera dans la suite; mais il excelle déjà à les circonscrire et à les embrasser. On peut s'en assurer en relisant la pièce des Deux Iles.
Il est deux îles dont un monde Sépare les deux Océans, Et qui de loin dominent l'onde, Comme des têtes de géants. On devine, en voyant leurs cimes, Que Dieu les tira des abîmes Pour un formidable dessein; Leur front de coups de foudre fume, Sur leurs flancs nus la mer écume, Des volcans grondent dans leur sein. Ces îles, où le flot se broie Entre des écueils décharnés, Sont comme deux vaisseaux de proie, D'une ancre éternelle enchaînés. La main qui de ces noirs rivages Disposa les sites sauvages Et d'effroi les voulut couvrir, Les fit si terribles peut-être, Pour que Bonaparte y pût naître, Et Napoléon y mourir! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Enfant, des visions, dans la Corse, sa mère, Lui révélaient déjà sa couronne éphémère, Et l'aigle impérial planant sur son pavois; Il entendait d'avance, en sa superbe attente, L'hymne qu'en toute langue, aux portes de sa tente, Son peuple universel chantait tout d'une voix: «Gloire à Napoléon! gloire au maître suprême! Dieu même a sur son front posé le diadème. Du Nil au Borysthène il règne triomphant. Les rois, fils de cent rois, s'inclinent quand il passe, Et dans Rome il ne voit d'espace Que pour le trône d'un enfant! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il a bâti si haut son aire impériale, Qu'il nous semble habiter cette sphère idéale Où jamais on n'entend un orage éclater! Ce n'est plus qu'à ses pieds que gronde la tempête; Il faudrait, pour frapper sa tête, Que la foudre pût remonter!» La foudre remonta!—Renversé de son aire, Il tomba tout fumant de cent coups de tonnerre. Les rois punirent leur tyran. On l'exposa vivant sur un roc solitaire; Et le géant captif fut remis par la terre A la garde de l'Océan. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Voilà l'image de la gloire; D'abord un prisme éblouissant, Puis un miroir expiatoire, Où la pourpre paraît du sang! Tour à tour puissante, asservie, Voilà quel double aspect sa vie Offrit à ses âges divers. Il faut à son nom deux histoires: Jeune, il inventait ses victoires; Vieux, il méditait ses revers. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . S'il perdit un empire, il aura deux patries, De son seul souvenir illustres et flétries, L'une aux mers d'Annibal, l'autre aux mers de Vasco; Et jamais, de ce siècle attestant la merveille, On ne prononcera son nom, sans qu'il n'éveille Aux bouts du monde un double écho! Telles, quand une bombe ardente, meurtrière, Décrit dans un ciel noir sa courbe incendiaire, Se balance au-dessus des murs épouvantés, Puis, comme un vautour chauve, à la serre cruelle, Qui frappe, en s'abattant, la terre de son aile, Tombe, et fouille à grand bruit le pavé des cités, Longtemps après sa chute, on voit fumer encore La bouche du mortier, large, noire et sonore, D'où monta pour tomber le globe au vol pesant, Et la place où la bombe, éclatée en mitrailles, Mourut en vomissant la mort de ses entrailles, Et s'éteignit en embrasant! Juillet 1825.
On le voit, l'auteur des Deux Iles sait conduire l'effort poétique, par un chemin hardi autant qu'arrêté, à son but, et ce but est un point radieux, une image finale, une formule symbolique dont le poème est tout illuminé.
Quant à l'habileté de main du versificateur, elle est déjà incomparable. Jamais, avant l'apparition des Ballades, on n'aurait soupçonné que le clavier poétique pût produire de tels effets. L'éclat des rimes, la richesse du vocabulaire, la nouveauté et la hardiesse du rythme, toutes les formes de la virtuosité sont déjà rassemblées dans ces vers de la première heure.
Hugo a procédé comme les maîtres musiciens, les Bach et les Beethoven. Il s'est cru obligé de posséder à fond tous les secrets de son métier; il a compris qu'on est malaisément le premier de son art, si l'on n'a pas pour soi la supériorité même de la technique.
LES ORIENTALES.
Il y a plus d'un Orient sur la mappemonde terrestre. Il y en a plus d'un aussi dans le livre de Victor Hugo. Il faut s'attendre à y trouver surtout l'Orient de l'actualité, celui qui hantait à ce moment-là, grâce au journal, grâce au roman, les imaginations même les plus vulgaires, l'Orient qui avait passionné Byron, et fait du viveur un héros, l'Orient de Janina et de Missolonghi, d'Ali-Pacha, de l'évêque Joseph, et du «bon» Canaris. Le poète a été ému, comme toute la jeunesse d'alors, par le départ de Fabvier; fils de soldat, le bruit que font au loin les fusils français «éveillés de leur long sommeil,» le remplit d'enthousiasme; il oppose avec mélancolie le magnifique emportement de cette vie d'aventures et de batailles aux délicates émotions de sa destinée de rêveur:
J'en ai pour tout un jour d'un soupir de hautbois, D'un bruit de feuilles remuées.
Mais sa pensée franchit l'espace, et cette Grèce, où se joue le drame sanglant de l'émancipation du peuple jadis le plus libre des peuples, il la devine, il la voit, il la met sous nos yeux. Voici Corinthe et son haut promontoire, voici les blancs écueils de l'Archipel, voici la colline de Sparte, ou le torrent de l'Ilyssus, voici l'étang d'Arta, et Mikos, la ville carrée aux coupoles d'étain, et Navarin, la ville aux maisons peintes.
La ville aux dômes d'or, la blanche Navarin, Sur la colline assise entre les térébinthes.
Avec les paysages lumineux, que de figures animées paraissent devant nous: les icoglans bercés sur la mer dans les caravelles légères, les spahis, les timariots aux triangles d'or, aux étriers tranchants sur leurs juments «échevelées,» le klephte à l'œil noir, au long fusil sculpté, et l'enfant de Chio aux pieds nus, aux prunelles bleues comme des lis du puits sombre d'Iran, qui pleure près des murs noircis et veut «de la poudre et des balles.»
Les tableaux turcs des Orientales ont vieilli. Ces odalisques rêveuses, romanesques, attendries, dont chaque coup d'éventail est suivi d'un coup de hache, ces sultans ou ces pachas hérissés d'armes comme une panoplie, et laissant voir un arsenal sous leur pelisse, donnent l'impression du banal, du poncif. A leur apparition, ils firent le succès. Ils sont démodés aujourd'hui comme les troubadours des Odes et Ballades.
En revanche, l'Orient espagnol a gardé tout son éclat de coloris, toute sa vivace fraîcheur. Le charme de l'art mauresque, la magie du ciel de Grenade ne sont-ils pas traduits définitivement dans ces aquarelles faites d'un seul vers?
Quand la lune, à travers les mille arceaux arabes, Sème les murs de trèfles blancs.
C'est là l'Espagne pittoresque. L'odeur de sainteté qui s'exhale de ses cités peuplées de vierges, de martyrs, et tout illustrées de légendes, n'a-t-elle pas persisté dans ce distique curieux?
Le poisson qui rouvrit l'œil mort du vieux Tobie Se joue au fond du golfe où dort Fontarabie.
Et ses mœurs animées, joyeuses, picaresques, ne parlent-elles pas dans cette fin de couplet, sonore et rythmée comme un concert de bandouras?
Salamanque en riant s'assied sur trois collines, S'endort au son des mandolines, Et s'éveille en sursaut aux cris des écoliers.
Le sens musical, qui s'exprimera si puissamment dans la pièce des Rayons et des Ombres, intitulée «Que la musique date du XVIe siècle,» se manifeste d'un bout à l'autre des Orientales par des raffinements de facture, des recherches d'harmonie, des effets de rythme dont le crescendo des Djinns donne l'idée:
La rumeur approche, L'écho la redit. C'est comme la cloche D'un couvent maudit; Comme un bruit de foule, Qui tonne et qui roule, Et tantôt s'écroule Et tantôt grandit... C'est l'essaim des Djinns qui passe, Et tourbillonne en sifflant. Les ifs, que leur vol fracasse, Craquent comme un pin brûlant. Leur troupeau lourd et rapide, Volant dans l'espace vide, Semble un nuage livide, Qui porte un éclair au flanc. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Cris de l'enfer! voix qui hurle et qui pleure! L'horrible essaim, poussé par l'aquilon, Sans doute, ô ciel! s'abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon. La maison crie et chancelle, penchée, Et l'on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu'il chasse une feuille séchée, Le vent la roule avec leur tourbillon!
Ce chef-d'œuvre d'industrie lyrique montre quel doigté merveilleux le musicien avait acquis. D'autres pièces, l'Ode du feu de ciel, par exemple, nous laissent voir quelle richesse de tons le peintre avait sur sa palette, et avec quel pinceau hardi, expressif, lumineux, il pouvait, à son gré, peupler la toile ou animer le mur. N'est-ce pas en effet une fresque déjà puissante que cette suprême orgie des deux villes damnées, Sodome et Gomorrhe, avec leurs pâles lampes de débauche, et au-dessus, dans un ciel noir, la nuée fulgurante? Qui n'a pas dans le souvenir ce voyage grandiose du nuage vengeur sur le vent de la nuit; et ces tableaux brillants, le golfe aux claires eaux habité par une tribu qui mêle au bruit de la grande mer la voix grêle de ses cymbales; le «Nil jaune, tacheté d'îles,» bordé «de monts bâtis par l'homme» et gardé par le sphinx rose ou le dieu vert, dont le simoun enflammé «ne fait pas baisser les paupières;» et l'édifice immense de Babel, dont les tours portent des palmiers qui d'en bas semblent des brins d'herbe, dont les murs lézardés laissent passer des éléphants par leurs fissures colossales? Toute cette couleur, si neuve, si riche, si éclatante, n'a rien perdu de sa valeur. Cette manière n'est pas la plus originale ni la plus grande de Hugo; mais, en dépit des efforts et des ambitions de poètes venus depuis et coloristes exclusifs, Hugo seul l'a dépassée.
N'y a-t-il donc que de la couleur dans les Orientales? On a ressassé cette erreur. N'y a-t-il pas de pensée dans cette superbe définition du génie et de sa destinée cruelle, fatale, mais glorieuse et souveraine, que personnifie, qu'incarne en quelque sorte le héros de l'Ukraine garrotté, emporté, jusqu'au trône, sur son cheval que la mort seule arrêtera?
Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure, A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure, Tous ses membres liés Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines, Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines Et le feu de ses pieds; Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile, Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile Ses bourreaux tout joyeux, Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche, La sueur sur le front, l'écume dans la bouche Et du sang dans les yeux, Un cri part; et soudain voilà que par la plaine Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine, Sur les sables mouvants, Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre Pareil au noir nuage où serpente la foudre; Volent avec les vents! Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent, Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent, Comme un globe de feu; Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume, Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume Au vaste océan bleu. Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense, Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence, Ils se plongent tous deux Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes, Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes, Tout chancelle autour d'eux. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Enfin après trois jours d'une course insensée, Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée, Steppes, forêts, déserts, Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proie, Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie Eteint ses quatre éclairs. Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable, Tout tacheté de sang, plus rouge que l'érable Dans la saison des fleurs. Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête; Maint bec ardent aspire à ronger dans sa tête Ses yeux brûlés de pleurs. Eh bien! ce condamné qui hurle et qui se traîne, Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine Le feront prince un jour. Un jour, semant les champs de morts sans sépultures, Il dédommagera par de larges pâtures L'orfraie et le vautour. Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice. Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse, Grand à l'œil ébloui; Et quand il passera, ces peuples de la tente, Prosternés, entendront la fanfare éclatante Bondir autour de lui! Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale, S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale, Génie, ardent coursier, En vain il lutte, hélas! tu bondis, tu l'emportes Hors du monde réel, dont tu brises les portes Avec tes pieds d'acier! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme, Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme, Boit au fleuve éternel; Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée, Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée, Flamboie au front du ciel. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Il crie épouvanté, tu poursuis implacable. Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable, Il ploie avec effroi; Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe Enfin le terme arrive..., il court, il vole, il tombe, Et se relève roi!
LES FEUILLES D'AUTOMNE.
On risque de surprendre le lecteur en écrivant que les Feuilles d'automne, les Chants du Crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres ne marquent pas un progrès sur les Orientales. Ce qui a le plus fait pour mettre ces recueils, les Feuilles d'automne surtout, très en faveur chez les esprits d'éducation classique, c'est l'absence ou l'atténuation de défauts qui, dans les Orientales, s'accusaient vigoureusement. A notre avis, c'est au retour de ces défauts qu'il faudra applaudir; car, avec eux, les qualités sortiront aussi à outrance.
Demandez au peintre Rembrandt s'il produirait sa lumière sans ombre. Le contraste violent, qui caractérise la poésie de Hugo, s'effaça donc à un certain moment, et les yeux délicats, amoureux du tempérament, de la transition ménagée, du convenable, ou peut-être du convenu, en furent tout réjouis. Qu'il nous soit permis de penser qu'en faisant jusqu'au bout ces concessions au goût moyen, Hugo aurait perdu une bonne part de son originalité, de sa toute-puissance. Heureusement l'exil l'isolera de toute influence, le rendra tout entier à lui-même, et il écrira, avec ses procédés originaux et sa poétique exclusive, les Contemplations, les Châtiments, la triple Légende des siècles.
Est-ce à dire qu'il faille dédaigner les ouvrages en vers qui ont suivi les Orientales? Ce serait une puérile et inepte rigueur. Il y a dans chacun d'eux des beautés de l'ordre le plus élevé; il y a même des accents nouveaux; la forme seule a perdu de son étrange éclat; mais peut-être a-t-elle gagné quelques qualités de délicatesse, et je ne sais quel parfum d'intimité; quant au fond, il s'est enrichi; le champ s'est amendé, et il produit de plus nourrissantes moissons.
Dans les Orientales, le poète avait éprouvé le besoin de voir, ne fût-ce qu'en rêve, des pays lointains, presque fabuleux. Avec les Feuilles d'automne nous le trouvons assis au foyer, les yeux tournés sur ses enfants, la pensée attachée au souvenir de ceux qui ne sont plus, le cœur ému de la fuite de la jeunesse. Préoccupé de la destinée, il analyse les grandes conceptions du temps, de l'espace, de l'éternité. Il affirme sa double foi, faite de sentiment, à l'existence de Dieu, à l'immortalité des âmes.
Ce qui domine ici, c'est le Moi, qui tiendra désormais tant de place dans l'œuvre du poète et qui donnera un accent si personnel même à ses tragédies, même à ses épopées. Il se révèle dès la première pièce, qui est une autobiographie. Il se dissimule mal sous des affectations de modestie ou des explosions de dédain dans les odes au statuaire David et à Lamartine, dans l'expressive allégorie Æstuat infelix, dans les confidences A Monsieur Fontaney. Dans toutes ces pages, le poète poursuit la définition du génie, et, sans le vouloir, il définit son génie propre. Quelle destinée rêve-t-il? Il convoite la couronne de Dante, faute d'oser aspirer au sceptre de Napoléon. C'est encore le moi qui se glorifie dans les ascendants, quand Hugo fait un retour vers son père, et se repaît du souvenir des guerres impériales; c'est le moi qui s'enivre d'orgueil mélancolique, en exprimant le regret, peut-être un peu prématuré, des jeunes ans, et des «lettres d'amour;» c'est le moi qui persiste, mais cette fois sous sa forme la plus désintéressée et la plus touchante, dans les effusions de la tendresse paternelle, dans la contemplation émue du «doux sourire» de l'enfance.
Laissez.—Tous ces enfants sont bien là.—Qui vous dit Que la bulle d'azur que mon souffle agrandit A leur souffle indiscret s'écroule? Qui vous dit que leurs voix, leurs pas, leurs jeux, leurs cris, Effarouchent la muse et chassent les péris...— Venez, enfants, venez en foule! Venez autour de moi! Riez, chantez, courez! Votre œil me jettera quelques rayons dorés, Votre voix charmera mes heures. C'est la seule en ce monde, où rien ne nous sourit, Qui vienne du dehors sans troubler dans l'esprit Le chœur des voix intérieures! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Venez, enfants!—A vous, jardins, cours, escaliers! Ebranlez et planchers, et plafonds, et piliers! Que le jour s'achève ou renaisse, Courez et bourdonnez comme l'abeille aux champs! Ma joie et mon bonheur et mon âme et mes chants Iront où vous irez, jeunesse! Il est pour les cœurs sourds aux vulgaires clameurs D'harmonieuses voix, des accords, des rumeurs, Qu'on n'entend que dans les retraites, Notes d'un grand concert interrompu souvent, Vents, flots, feuilles des bois, bruit dont l'âme en rêvant Se fait des musiques secrètes! Moi, quel que soit le monde, et l'homme, et l'avenir, Soit qu'il faille oublier ou se ressouvenir, Que Dieu m'afflige ou me console, Je ne veux habiter la cité des vivants Que dans une maison qu'une rumeur d'enfants Fasse toujours vivante et folle. De même, si jamais enfin je vous revois, Beau pays, dont la langue est faite pour ma voix, Dont mes yeux aimaient les campagnes, Bords où mes pas enfants suivaient Napoléon, Fortes villes du Cid! ô Valence, ô Léon, Castille, Aragon, mes Espagnes! Je ne veux traverser vos plaines, vos cités, Franchir vos ponts d'une arche entre deux monts jetés, Voir vos palais romains ou maures, Votre Guadalquivir qui serpente et s'enfuit, Que dans ces chars dorés qu'emplissent de leur bruit Les grelots des mules sonores.
Les trois pièces qui terminent le recueil ne relèvent plus de cette inspiration égoïste. L'une, la Prière pour tous, rappelle les premières odes pour la couleur religieuse et chrétienne; mais il s'y mêle un sentiment de pitié tendre, d'universelle sympathie, qui, en s'élevant jusqu'à l'oubli de soi, produira la doctrine humanitaire des Contemplations.
Comme une aumône, enfant, donne donc ta prière A ton père, à ta mère, aux pères de ton père; Donne au riche à qui Dieu refuse le bonheur, Donne au pauvre, à la veuve, au crime, au vice immonde. Fais en priant le tour des misères du monde. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ce superbe vers semble être resté la devise du grand romancier qui écrira les Misérables, les Travailleurs de la Mer, l'Homme qui rit, Quatre-vingt-treize.
Le futur auteur du Satyre commence aussi à pénétrer le sens de la nature; il n'est pas loin de la diviniser, puisqu'il aspire déjà à s'unir avec elle:
O poètes sacrés, échevelés, sublimes, Allez, et répandez vos âmes sur les cimes, Sur les sommets de neige en butte aux aquilons, Sur les déserts pieux où l'esprit se recueille, Sur les bois que l'automne emporte feuille à feuille, Sur les lacs endormis dans l'ombre des vallons! Partout où la nature est gracieuse et belle, Où l'herbe s'épaissit pour le troupeau qui bêle, Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs, Où chante un pâtre assis sous une antique arcade, Où la brise du soir fouette avec la cascade Le rocher tout en pleurs; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Partout où le couchant grandit l'ombre des chênes, Partout où les coteaux croisent leurs molles chaînes, Partout où sont des champs, des moissons, des cités, Partout où pend un fruit à la branche épuisée, Partout où l'oiseau boit des gouttes de rosée, Allez, voyez, chantez! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Enivrez-vous de tout! enivrez-vous, poètes, Des gazons, des ruisseaux, des feuilles inquiètes, Du voyageur de nuit dont on entend la voix, De ces premières fleurs dont février s'étonne, Des eaux, de l'air, des prés, et du bruit monotone Que font les chariots qui passent dans les bois! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Contemplez du matin la pureté divine, Quand la brume en flocons inonde la ravine, Quand le soleil, que cache à demi la forêt, Montrant sur l'horizon sa rondeur échancrée, Grandit comme ferait la coupole dorée D'un palais d'Orient dont on approcherait! Enivrez-vous du soir! A cette heure où, dans l'ombre, Le paysage obscur, plein de formes sans nombre, S'efface, des chemins et des fleuves rayé; Quand le mont, dont la tête à l'horizon s'élève, Semble un géant couché qui regarde et qui rêve, Sur son coude appuyé! Si vous avez en vous, vivantes et pressées, Un monde intérieur d'images, de pensées, De sentiments, d'amour, d'ardente passion, Pour féconder ce monde échangez-le sans cesse Avec l'autre univers visible qui vous presse! Mêlez toute votre âme à la création!
Enfin est-ce aux Feuilles d'automne ou aux Châtiments qu'appartient la clameur satirique de l'Epilogue? Est-ce en novembre 1831 ou après décembre 1852 que ces vers ont été frappés sur «la corde d'airain?»
Je hais l'oppression d'une haine profonde. Aussi, lorsque j'entends, dans quelque coin du monde, Sous un ciel inclément, sous un roi meurtrier, Un peuple qu'on égorge appeler et crier: . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Alors, oh! je maudis dans leur cour, dans leur antre, Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre! Je sens que le poète est leur juge! je sens Que la muse indignée, avec ses poings puissants, Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône, Et leur faire un carcan de leur lâche couronne, Et renvoyer ces rois qu'on aurait pu bénir, Marqués au front d'un vers que lira l'avenir! Oh! la muse se doit aux peuples sans défense. J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance, Et les molles chansons, et le loisir serein, Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain! Novembre 1831.
LES CHANTS DU CRÉPUSCULE.
Ce qui manque le plus aux Chants du Crépuscule, c'est l'unité d'impression. L'auteur s'est laissé aller, plus que dans aucun autre recueil, à la tentation de grossir son volume avec des vers d'album, des romances, des madrigaux, des pièces de circonstance. Ces crayons un peu improvisés feraient honneur à de moindres poètes; chez Hugo, ils ont l'inconvénient de détourner à leur profit une attention, parfois même une admiration qui s'adresserait mieux à des beautés plus hautes. Je ne citerai qu'un exemple. Dans quelle mémoire ne s'est pas logée cette déclaration d'amour où la passion est symbolisée dans la prière de la fleur au papillon? Tout à côté de cette odelette gracieuse, se trouve l'admirable contemplation qui a pour titre Au bord de la mer, et, un peu plus loin, la merveille même de ce recueil, la méditation puissante sur la cloche.
Seule en ta sombre tour aux faîtes dentelés, D'où ton souffle descend sur les toits ébranlés, O cloche suspendue au milieu des nuées Par ton vaste roulis si souvent remuées, Tu dors en ce moment dans l'ombre, et rien ne luit Sous ta voûte profonde où sommeille le bruit. Oh! tandis qu'un esprit qui jusqu'à toi s'élance, Silencieux aussi, contemple ton silence, Sens-tu, par cet instinct vague plein de douceur Qui révèle toujours une sœur à la sœur, Qu'à cette heure où s'endort la soirée expirante, Une âme est près de toi, non moins que toi vibrante, Qui bien souvent aussi jette un bruit solennel, Et se plaint dans l'amour comme toi dans le ciel! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Mais qu'importe à la cloche et qu'importe à mon âme! Qu'à son heure, à son jour, l'esprit saint les réclame, Les touche l'une et l'autre, et leur dise: chantez! Soudain, par toute voie et de tous les côtés, De leur sein ébranlé, rempli d'ombres obscures, A travers leur surface, à travers leurs souillures, Et la cendre et la rouille, amas injurieux, Quelque chose de grand s'épandra dans les cieux! Ce sera l'hosanna de toute créature! Ta pensée, ô Seigneur! ta parole, ô nature! Oui, ce qui sortira par sanglots, par éclairs, Comme l'eau du glacier, comme le vent des mers, Comme le jour à flots des urnes de l'aurore, Ce qu'on verra jaillir, et puis jaillir encore, Du clocher toujours droit, du front toujours debout, Ce sera l'harmonie immense qui dit tout! Tout! les soupirs du cœur, les élans de la foule: Le cri de ce qui monte et de ce qui s'écroule; Le discours de chaque homme à chaque passion; L'adieu qu'en s'en allant chante l'illusion; L'espoir éteint, la barque échouée à la grève; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La vertu qui se fait de ce que le malheur A de plus douloureux, hélas! et de meilleur; L'autel enveloppé d'encens et de fidèles; Les mères retenant les enfants auprès d'elles; La nuit qui chaque soir fait taire l'univers Et ne laisse ici-bas la parole qu'aux mers; Les couchants flamboyants; les aubes étoilées; Les heures de soleil et de lune mêlées, Et les monts et les flots proclamant à la fois Ce grand nom qu'on retrouve au fond de toute voix; Et l'hymne inexpliqué qui, parmi des bruits d'ailes, Va de l'aire de l'aigle au nid des hirondelles; Et ce cercle dont l'homme a sitôt fait le tour, L'innocence, la foi, la prière et l'amour! Et l'éternel reflet de lumière et de flamme Que l'âme verse au monde et que Dieu verse à l'âme!
C'est dans de pareilles pages qu'il faut chercher l'originalité du volume, et non dans les aubades, les effusions de tendresse ou les actes de foi, antérieurs de quelques années, et animés d'un autre esprit. On reconnaît sans peine ces poèmes de la vingtième année à leur caractère élégiaque, et à cette tendance mystique, à ce besoin d'adoration que sûrement en 1835 (date de la publication des Chants du crépuscule) Victor Hugo ne ressent plus. S'il y a eu dans la période de sa vie antérieure à l'exil une heure de doute, de mélancolie morose, de pessimisme amer, douloureux, agressif, cette heure est arrivée.
Ce mécontentement s'explique assez par le regret très vif de la première jeunesse.
Il fut un temps, un temps d'ivresse, Où l'aurore qui te caresse Rayonnait sur mon beau printemps, Où l'orgueil, la joie et l'extase, Comme un vin pur d'un riche vase, Débordaient de mes dix-sept ans.
A ce moment il avait la gloire devant lui; elle brillait dans le lointain, mais il bondissait vers ce but:
Et comme un vif essaim d'abeilles, Mes pensers volaient au soleil.
Le but est atteint, et le mirage est dissipé; la coupe est bue, et la «lie» est au fond.
Tout poète est irritable. Que dire de celui-ci? On se rappelle son enfance hypéresthésique. Le tempérament qui ébranla jusqu'à la folie le cerveau surexcitable de plus d'un des siens, devait se retrouver chez lui et souffrir très cruellement de certaines hostilités:
Toujours quelque bouche flétrie, Souvent par ma pitié nourrie, Dans tous mes travaux m'outragea.
Il s'exagérait la violence ou la portée de ces attaques:
Moi que déchire tant de rage...
Il ne pouvait pas pardonner au régime royal qui s'était établi, avec la liberté, le droit pour champions, de manquer à ses engagements, de renier son principe, de laisser subsister «des abus de granit,» auxquels les tribuns du jour ne pouvaient opposer «qu'une charte de plâtre.» Et de tous ces abus, à ce qu'il semble, celui qui a le plus blessé le poète, celui qui a fait surgir de son seuil naguère égayé par les rires d'enfant, la «muse Indignation,» c'est la persécution qu'on a infligée à sa pensée, c'est l'interdiction jetée sur telle ou telle de ses œuvres:
Chacun se sent troublé comme l'eau sous le vent; Et moi-même, à cette heure, à mon foyer rêvant, Voilà, depuis cinq ans qu'on oubliait Procuste, Que j'entends aboyer au seuil du drame auguste La censure à l'haleine immonde, aux ongles noirs, Cette chienne au front bas qui suit tous les pouvoirs, Vile, et mâchant toujours dans sa gueule souillée, O Muse! quelque pan de ta robe étoilée!
Il proteste contre ces «tristes libertés qu'on donne et qu'on reprend»; il se fait l'adversaire de toutes les mesures de réaction provoquées par un pouvoir inquiet, et consenties par les «trois cents avocats,» par «ces rhéteurs» que leur toge neuve embarrasse. Il oppose au régime sans éclat, sous lequel la France s'agite, le souvenir du Césarisme triomphant, et il compare avec dédain les lampions des fêtes officielles au soleil d'Austerlitz; lui qui, dix ans plus tôt, maudissait Buonaparte, il s'attendrit comme la bonne vieille de Béranger, ou comme les vétérans en demi-solde de la Restauration, devant l'image du captif de Sainte-Hélène, regrettant non pas le Kremlin, non pas le bivac, non pas les dragons chevelus, ou les rouges lanciers, ou les grenadiers épiques, mais l'enfant blond, rose, «divin,» qu'allaite sa nourrice éblouie, souriante.
Napoléon n'est pas le seul repoussoir lumineux qu'il imagine de placer en regard des obscurs artisans de la politique présente. A deux reprises, il évoque le souvenir d'un autre soldat, le héros de l'indépendance grecque, Canaris. Comme le passé, l'éloignement grandit les hommes: pour Hugo, Napoléon mort est une sorte de Dieu terrifiant; Canaris disparu et entré dans l'oubli est le dieu bon, aux «traits sereins,» au «regard pur,» au cœur «candide.» Il envie la destinée de ce fils de l'Archipel, qui vit au pays de l'héroïsme et de la gloire, qui voit
Décroître à l'horizon Mantinée ou Mégare,
qui a échangé la popularité bruyante, banale, éphémère, contre
.................la douceur d'entrevoir Tantôt un fronton blanc dans les brumes du soir, Tantôt, sur le sentier qui près des mers chemine, Une femme de Thèbe ou bien de Salamine, Paysanne à l'œil fier qui va vendre ses blés, Et pique gravement deux grands bœufs accouplés, Assise sur un char d'homérique origine, Comme l'antique Isis des bas-reliefs d'Egine!
Hugo ne se borne pas à cette satire indirecte. Il blâme ouvertement les désintéressements de la politique française, et s'indigne qu'aucun écho ne réponde au cri de la Pologne piétinée par les clous des Baskirs. En maudissant «l'homme qui a livré une femme,» il inflige un blâme sanglant aux ministres qui ont soldé et provoqué ce louche trafic. Ses éloges mêmes, tels que le remerciement au duc d'Orléans, ont quelque chose d'un peu humiliant pour le trône; ils ne diffèrent guère du conseil, et quand le conseil se fait jour, il est gros de menaces. Hugo montre aux rois le flot populaire qui monte; rien ne l'arrêtera dans sa fureur inconsciente, sinon le pouvoir du bienfait, et l'obstacle d'une bonne action.
La préoccupation des misérables de tout ordre vient servir d'excuse à ces plaintes, mais elle fournit à cette satire naissante un aliment nouveau.
Voici l'antithèse du riche et du pauvre; voici le contraste entre la foule heureuse, éclatante, enivrée, que rassemble le bal flamboyant, et le groupe des créatures dégradées,
Voilant leur deuil affreux d'un sourire moqueur, Les fleurs au front, la boue aux pieds, la haine au cœur!
Où trouver un refuge contre tant de causes de tristesse?
Dans l'amour tout divin de l'humanité. A la prière qui s'est tue un autre hymne succédera.
Ce sera l'hosanna de toute créature, . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ce sera l'harmonie immense qui dit tout.
Et cette harmonie s'annonce déjà, comme par une note préparatoire de l'accord, dans ce vers curieux:
Et le sage attentif aux voix intérieures.
Le titre et le sujet du recueil suivant étaient trouvés.
LES VOIX INTÉRIEURES.
Deux pièces du nouveau livre, les deux premières, sont encore inspirées par le spectacle des événements et la préoccupation politique. Sunt lacrymæ rerum est une sorte de chant funéraire, de panégyrique attendri, que la mort de Charles X, exilé, inspire au poète du sacre. Dans la pièce A l'Arc de triomphe, on retrouve une fois de plus la glorification de l'idée impériale, que l'auteur des Chants du crépuscule avait entreprise dans la Colonne et Napoléon II. Si l'éloge de l'Empire était opportun, et de nature à flatter le sentiment public, on ne saurait faire le même reproche à l'hymne en l'honneur de la royauté légitime. Cette manifestation venait à l'encontre du sentiment populaire, et, à ce propos, il n'est pas inutile de remarquer à quel point se trompent ceux qui voient dans Victor Hugo un courtisan de l'opinion. Qui la flattait en 1825, Victor Hugo, chantre de l'autel et du trône, ou Casimir Delavigne, le poète des Messéniennes, ou Béranger, le chansonnier du Roi d'Yvetot, le prêtre narquois du Dieu des Bonnes Gens? Et plus tard, sera-ce un sacrifice au goût dominant des Français de 1852 que de flétrir le régime devant lequel ils se sont prosternés? Sera-ce une tactique d'opportuniste, au lendemain de la Commune de 1871, et au plus fort de représailles dont personne, à ce moment-là, n'eût osé mettre en doute la légitimité, que de jeter le cri d'appel à la clémence, que de s'opposer aux revanches de l'ordre, que de flétrir la basse loi du talion?
La conséquence d'une si habile conduite devait être ce qu'elle fut. En 1871, on lapida les fenêtres de celui qui avait dit: «Pas de représailles;» après 1853, et pendant de longues années, ce fut la mode et la marque du goût que de décrier, de railler, de renier l'auteur des Châtiments; en 1837, après la publication des Voix intérieures, les attaques dont Victor Hugo avait déjà souffert si vivement, redoublèrent de violence.
Mais cette fois le poète pouvait les braver. Il avait trouvé le grand secret de consolation, la source inépuisable de courage, de sérénité. Las des agitations stériles de la politique et de son fracas irritant, il s'était remis à écouter, de plus près que jamais, «cette musique que tout homme a en soi» et «dont parle la Porcia de Shakespeare.» Ce chant continu, cette voix intérieure, «écho affaibli» et «confus» du grondement de la Nature, voilà surtout ce que le poète notait cette fois, et fixait en des vers, singulièrement beaux.
Il retrouvait le verbe imagé, les traits de feu des Orientales avec un attrait tout nouveau de puissante mélancolie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . La morne Palenquè gît dans les marais verts; A peine entre ses blocs d'herbe haute couverts Entend-on le lézard qui bouge. Ses murs sont obstrués d'arbres au fruit vermeil Où volent, tout moirés par l'ombre et le soleil, De beaux oiseaux de cuivre rouge. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Comme une mère sombre, et qui, dans sa fierté, Cache sous son manteau son enfant souffleté, L'Egypte au bord du Nil assise Dans sa robe de sable enfonce enveloppés Ses colosses camards à la face frappés Par le pied brutal de Cambyse.
Mais, à côté de ce vers fulgurant, Hugo en apportait un autre plus original peut-être, je veux dire le vers simple et pénétrant, virgilien par la pureté et l'harmonie, homérique par la vérité de l'impression, le vers avec lequel il décrit:
Les coteaux renversés dans le lac qui miroite,
«l'antre obstrué d'herbe verte,» et
... les vieilles forêts où la sève à grands flots Court du fût noir de l'aulne au tronc blanc des bouleaux.
Ce ne sont là que des aspects de la nature. Hugo soulève le voile riant et rayé de couleurs dont l'éternelle Isis enveloppe son sein palpitant. Il ne s'arrête pas longtemps à l'églogue ancienne, malgré la douceur de regarder «fumer le feu du pâtre,» et d'entrevoir, «à travers les buissons,» sous «la lune», «à la dérobée,»
Les Satyres dansants qu'imite Alphésibée.
Il cherche le pourquoi de la nature; il la trouve compatissante, charitable, providentielle; elle est l'intermédiaire auguste qui dispense à l'homme les bienfaits de Dieu:
L'hiver, l'été, la nuit, le jour, Avec des urnes différentes, Dieu verse à grands flots son amour.
Cette première conception est justement le contraire de celle qui s'exprimera dans la Tristesse d'Olympio; mais on la voit se modifier déjà, rien qu'en tournant les feuillets des Voix intérieures. La pièce A Albert Durer nous révèle une nature autrement vraie, toute livrée au travail de la vie, et tourmentée par de sourds mais visibles efforts:
Le cresson boit; l'eau court; les frênes sur les pentes, Sous la broussaille horrible et les ronces grimpantes, Contractent lentement leurs pieds noueux et noirs.
La terre ne vit pas seulement; elle fait vivre. Elle est la Mater Alma que célèbre le mythe ancien; elle est la nourrice universelle.
C'est ce qu'exprime avec une puissance singulière la pièce fameuse qui a pour titre la Vache.
LA VACHE. Devant la blanche ferme où parfois vers midi Un vieillard vient s'asseoir sur le seuil attiédi, Où cent poules gaîment mêlent leurs crêtes rouges, Où, gardiens du sommeil, les dogues dans leurs bouges Ecoutent les chansons du gardien du réveil, Du beau coq vernissé qui reluit au soleil, Une vache était là tout à l'heure arrêtée. Superbe, énorme, rousse et de blanc tachetée, Douce comme une biche avec ses jeunes faons, Elle avait sous le ventre un beau groupe d'enfants, D'enfants aux dents de marbre, aux cheveux en broussailles, Frais, et plus charbonnés que de vieilles murailles, Qui, bruyants, tous ensemble, à grands cris appelant D'autres qui, tout petits, se hâtaient en tremblant, Dérobant sans pitié quelque laitière absente, Sous leur bouche joyeuse et peut-être blessante Et sous leurs doigts pressant le lait par mille trous, Tiraient le pis fécond de la mère au poil roux. Elle, bonne et puissante et de son trésor pleine, Sous leurs mains par moments faisant frémir à peine Son beau flanc plus ombré qu'un flanc de léopard, Distraite, regardait vaguement quelque part. Ainsi, nature! abri de toute créature! O mère universelle! indulgente nature! Ainsi, tous à la fois, mystiques et charnels, Cherchant l'ombre et le lait sous tes flancs éternels, Nous sommes là, savants, poètes, pêle-mêle, Pendus de toutes parts à ta forte mamelle! Et tandis qu'affamés, avec des cris vainqueurs, A tes sources sans fin désaltérant nos cœurs, Pour en faire plus tard notre sang et notre âme, Nous aspirons à flots ta lumière et ta flamme, Les feuillages, les monts, les prés verts, le ciel bleu, Toi, sans te déranger, tu rêves à ton Dieu!
La terre fait plus que de nourrir ses fils; elle leur parle. Elle élève et elle agrandit le cœur qui sait l'entendre.
De partout sort un flot de sagesse abondante. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Tout objet dont le bois se compose répond A quelque objet pareil dans la forêt de l'âme.
Avec la voix de la Terre, éclate, pour la première fois[3], dans l'œuvre de Hugo, le chant de la Mer, qui grondera si puissamment dans les Contemplations, dans les Châtiments, et dans la Légende des siècles. Cette intimité merveilleuse qui s'établira, pendant les années de l'exil, entre le poète et l'Océan, s'explique, s'annonce, avant l'heure de la rélégation sur les rochers anglo-normands, par des affinités dont voici la première preuve. Qu'on relise Soirée en Mer, ou encore Une nuit qu'on entendait la mer sans la voir. Qu'on joigne à ces premières impressions les deux pièces des Rayons et Ombres, Cæruleum Mare, où s'exprime l'idée qu'éveille le spectacle de l'Océan, et Oceano Nox, où se traduit plus fortement le sentiment qui se dégage de ses murmures. On aura dans ces quatre odes comme un prélude de cette symphonie immense de la mer, que Hugo écrira plus tard, et qu'il jettera par lambeaux à travers ses chants lyriques, ses romans, ses satires, ses épopées.
LES RAYONS ET LES OMBRES.
On peut rapprocher, sur d'autres points, les Rayons et les Ombres des Voix intérieures. L'un et l'autre de ces deux recueils offrent, dans un petit nombre de pièces, de facture exquise, l'union très heureuse de deux éléments très divers, la nature et l'art, associés ici d'une façon presque classique. On songe à Versailles et à la préface de la Psyché de La Fontaine, quand le poète s'achemine
Vers la grotte où le lierre Met une barbe verte au vieux fleuve de pierre!
Et lui-même, en décrivant le parc austère, au grand «bassin dormant,» où moisit maintenant «un Neptune verdâtre» et où jadis le roi Louis, tenant par la main ou Caussade ou Candale, errait sous les ombrages, il éveille, non sans raillerie, le souvenir des rimes de Boileau.
Cette inspiration si gracieuse gagne, d'un volume à l'autre, en profondeur mélancolique, et elle produit, sous le titre de la Statue, ce délicieux entretien avec le Faune isolé, immobile, oublié «dans sa gaine de marbre.» La musique seule égalerait ce que produit ici la poésie, évoquant, avec je ne sais quel ineffable mystère, les élégances somptueuses, royales, galantes du passé, dans ce puissant paysage d'hiver:
D'autres arbres plus loin croisaient leurs sombres fûts; Plus loin d'autres encore, estompés par l'espace, Poussaient dans le ciel gris où le vent du soir passe, Mille petits rameaux noirs, tordus et mêlés, Et se posaient partout, l'un par l'autre voilés, Sur l'horizon, perdu dans les vapeurs informes, Comme un grand troupeau roux de hérissons énormes. Rien de plus. Ce vieux faune, un ciel morne, un bois noir.
Poésie ou musique, à quel art rattacher la méditation sur «l'Orphée moderne,» le vieux maître Palestrina?
Ecoutez, écoutez! du maître qui palpite, Sur tous les violons l'archet se précipite. L'orchestre tressaillant rit dans son antre noir. Tout parle. C'est ainsi qu'on entend sans les voir, Le soir, quand la campagne élève un sourd murmure, Rire les vendangeurs dans une vigne mûre. Comme sur la colonne un frêle chapiteau, La flûte épanouie a monté sur l'alto. Les gammes, chastes sœurs dans la vapeur cachées, Vidant et remplissant leurs amphores penchées, Se tiennent par la main et chantent tour à tour, Tandis qu'un vent léger fait flotter alentour, Comme un voile folâtre autour d'un divin groupe, Ces dentelles du son que le fifre découpe. Ciel! voilà le clairon qui sonne. A cette voix, Tout s'éveille en sursaut, tout bondit à la fois. La caisse aux mille échos, battant ses flancs énormes, Fait hurler le troupeau des instruments difformes, Et l'air s'emplit d'accords furieux et sifflants Que les serpents de cuivre ont tordus dans leurs flancs. Vaste tumulte où passe un hautbois qui soupire! Soudain du haut en bas le rideau se déchire: Plus sombre et plus vivante à l'œil qu'une forêt, Toute la symphonie en un hymne apparaît. Puis, comme en un chaos qui reprendrait un monde, Tout se perd dans les plis d'une brume profonde. Chaque forme du chant passe en disant: Assez! Les sons étincelants s'éteignent dispersés. Une nuit qui répand ses vapeurs agrandies Efface le contour vague des mélodies, Telle que des esquifs dont l'eau couvre les mâts, Et la strette jetant sur leurs confus amas Ses tremblantes lueurs largement étalées Retombe dans cette ombre en grappes étoilées! O concert qui s'envole en flamme à tous les vents! Gouffre où le crescendo gonfle ses flots mouvants! Comme l'âme s'émeut! Comme les cœurs écoutent! Et comme cet archet d'où les notes dégouttent, Tantôt dans la lumière et tantôt dans la nuit, Remue avec fierté cet orage de bruit! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Singulière puissance du génie! Il entre de plain-pied, et sans effort, de l'art où il règne en maître dans les arts qui lui semblent le plus fermés. Hugo n'a point reçu d'instruction musicale; il n'a point cherché à y remédier, même superficiellement, par l'audition, fréquente des musiciens; mais, d'instinct, il a évité de s'associer à l'admiration banale des gens de son temps pour les manifestations vulgaires de l'art le plus tenu de s'élever, et, quand il veut glorifier un maître de l'harmonie, il ne se prosterne pas devant des idoles de bois doré, de carton-pierre ou de simili-bronze; il n'adore que les vrais dieux. Et lui-même il saisit l'archet, et il conduit l'orchestre, et il en explique les voix, avec une intuition des ressources symphoniques, avec un bonheur d'images, une puissance de transcription, de transposition des effets, qui confond les initiés.
Comme dans les Voix intérieures, la Nature, dans les Rayons et les Ombres, occupe une place très large. Elle paraît ici pour la première fois dans ce rôle d'éducatrice que Hugo lui conservera jusque dans ses poèmes des derniers jours (l'Ane). Tout le monde a dans la mémoire les souvenirs des Feuillantines; pour en parler ici, ce serait un abus que dépasser l'allusion.
On peut en dire autant de la Tristesse d'Olympio. Qui n'a lu cette sonate pathétique où gémit le souvenir douloureux de l'amour passé, tandis que le bois, la fontaine, les chambres de feuillage, jadis témoins et complices de ces tendresses, poursuivent, dans l'oubli de tout, leur rythme régulier, fatal, inconscient, et enchantent d'autres amoureux de leurs sereines harmonies? Qui n'a comparé cette élégie inoubliable au Lac de Lamartine, au Souvenir d'Alfred de Musset? Qui n'a cru, à vingt ans, que, des trois poètes traitant le même sujet, Hugo fut le moins inspiré? Qui peut le croire après avoir vécu? Les vers profonds, révélateurs du mystère de l'âme, surgissent ici à chaque strophe; ils traversent la trame de l'œuvre comme autant de traits lumineux.
..... Nos pensées S'envolent un moment sur leurs ailes blessées, Puis retombent soudain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Ma maison me regarde et ne me connaît plus. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . L'impassible nature a déjà tout repris.
Et quelle couleur revêt ici la pensée! Beaucoup d'images, même dans Hugo, dans le Hugo de la Légende, ont-elles la nouveauté, le charme saisissant de celles-ci?
Les grands chars gémissants qui reviennent le soir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Vers quelque source en pleurs qui sanglote tout bas. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Comme un essaim chantant d'histrions en voyage Dont le groupe décroît derrière le coteau. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Dans ces jours où la tête au poids des ans s'incline, Où l'homme, sans projets, sans but, sans visions, Sent qu'il n'est déjà plus qu'une tombe en ruine Où gisent ses vertus et ses illusions; Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles, Comptant dans notre cœur, qu'enfin la glace atteint, Comme on compte les morts sur un champ de batailles, Chaque douleur tombée et chaque songe éteint, Comme quelqu'un qui cherche en tenant une lampe, Loin des objets réels, loin du monde rieur, Elle arrive à pas lents par une obscure rampe Jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur; Et là dans cette nuit qu'aucun rayon n'étoile, L'âme, en un repli sombre où tout semble finir, Sent quelque chose encor palpiter sous un voile.— C'est toi qui dors dans l'ombre, ô sacré souvenir!
On a dit des Rayons et des Ombres que le poète y résumait en quelque sorte toute son œuvre lyrique antérieure. On y retrouverait, par exemple, l'inspiration dominante des Feuilles d'automne, c'est-à-dire les souvenirs de l'enfance, et l'expression des sentiments qui se rattachent au foyer, l'amitié fraternelle, l'amour filial, l'adoration, ou, pour emprunter le mot de Sévigné, la triple «idolâtrie» de la mère, de l'épouse, et des enfants. Ce serait la «pitié aumônière» déjà exprimée dans les Chants du crépuscule, qui reparaîtrait dans des pièces comme la Rencontre des quatre enfants sans parents, sans abri, sans souliers et sans pain.
Je n'énumère pas jusqu'au bout ces prétendues analogies; car je suis beaucoup plus frappé des différences. Ce n'est pas aux écrits antérieurs de Hugo que ces pièces me font penser: j'y vois déjà l'idée et le dessein des grands écrits de sa maturité. Je trouve dans la Rencontre un avant-goût de la satire toute sociale des Contemplations, et je démêle un coin de la philosophie des Misérables dans cette leçon que la nature donne à l'homme, en prodiguant aux mendiants toutes les douceurs de la tiède saison.
Et son œil ne vit rien que l'éther calme et chaud. Le soleil bienveillant, l'air plein d'ailes dorées, Et la sérénité des voûtes azurées, Et le bonheur, les cris, les rires triomphants Qui des oiseaux du ciel tombaient sur ces enfants.
C'est encore à la doctrine philosophique des Contemplations, non pas à la religion des premiers écrits, que nous achemine la pièce, où le poète, après avoir jeté un regard sur le problème du destin, relève des yeux effarés comme s'il avait aperçu quelque puits insondable:
Cryptes! palais! tombeaux, pleins de vagues tonnerres! Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés, Vous êtes moins profonds et moins désespérés, Que le destin, cet astre habité par nos craintes, Où l'âme entend, perdue en d'affreux labyrinthes, Au fond, à travers l'ombre, avec mille bruits sourds, Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours!
Si ce gouffre rappelle une conception de Hugo, c'est sûrement la Bouche d'ombre.
Et quand on a lu les poèmes de la vieillesse de Hugo, quand on a l'esprit encore ému de cette sanction morale jusqu'à laquelle s'était haussé son cœur de patriarche, la suprême pitié, n'est-on pas en droit de vouloir retrouver comme un lointain pressentiment de cette évolution dernière, dans les vers par où le recueil des chants de jeunesse finit:
Et de ce triple aspect des choses d'ici-bas, De ce triple conseil que l'homme n'entend pas, Pour mon cœur où Dieu vit, où la haine s'émousse, Sort une bienveillance universelle et douce Qui dore comme une aube et d'avance attendrit Le vers qu'à moitié fait j'emporte en mon esprit, Pour l'achever aux champs avec l'odeur des plaines, Et l'ombre du nuage et le bruit des fontaines!
Mais la lecture des Rayons et des Ombres révèle autre chose que les desseins poétiques de Hugo: elle fait prévoir son entrée dans la politique. Chez Victor Hugo, les ambitions d'homme d'Etat ont pris leur source dans l'idée qu'il se fait de la mission du poète. Nous avons dit qu'il lui donnait les attributs du vates antique, et faisait de lui l'interprète de Dieu, l'oracle «de l'éternelle vérité.» Il se prend ici pour un visionnaire, pour un prophète, dans le sens biblique du mot:
Pour des regards distraits la France était sereine, Mais dans ce ciel troublé d'un peu de brume à peine, Où tout semblait azur, où rien n'agitait l'air, Lui, rêveur, il voyait par instants un éclair!
Ce qu'il y avait de fâcheux dans cette conviction, c'est qu'elle allait détourner Hugo de sa «fonction» vraie, et contrarier son instinct naturel. La coulée lumineuse de poésie lyrique sur laquelle il nous a paru essentiel d'arrêter longtemps les regards du lecteur, va se refroidir, s'obscurcir, s'arrêter. Mais de nouveau, à dater de l'exil, elle débordera, et pour un très long temps, avec l'éclat brûlant et le fracas, majestueux d'une éruption volcanique.

Hugo en 1847. (fac simile d'une lithographie d'après nature)