TROISIÈME PARTIE. (continued 2)
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—Voyez Pierre Blutty, se disaient-ils lorsqu'ils voulaient citer un homme de résolution. Il a épousé une petite femme bien coquette, bien revêche, qui ne se cachait guère d'en aimer un autre, et qui, le jour de ses noces, a fait un scandale pour se séparer de lui. Eh bien, il ne s'est pas rebuté; il est venu à bout, non-seulement de se faire obéir, mais de se faire aimer. C'est là un garçon qui s'y entend. Il n'y a pas de danger qu'on se moque de lui.
Et, à l'exemple de Pierre Blutty, chaque garçon du pays se promettait bien de ne jamais prendre au sérieux les premières rigueurs d'une femme.
XXVII.
Valentine avait fait plus d'une visite à la maisonnette du ravin: d'abord sa présence avait calmé l'irritation de Bénédict; mais dès qu'il eut repris ses forces, comme elle cessa de le voir, son amour, à lui, redevint âpre et cuisant; sa situation lui sembla insupportable; il fallut que Louise consentît à le mener quelquefois le soir avec elle au pavillon du parc. Dominée entièrement par lui, la faible Louise éprouvait de profonds remords, et ne savait comment excuser son imprudence aux yeux de Valentine. De son côté, celle-ci s'abandonnait à des dangers dont elle n'était pas trop fâchée de voir sa sœur complice. Elle se laissait emporter par sa destinée, sans vouloir regarder en avant, et puisait dans l'imprévoyance de Louise des excuses pour sa propre faiblesse.
Valentine n'était point née passionnée, mais la fatalité semblait se plaire à la jeter dans une situation d'exception, et à l'entourer de périls au-dessus de ses forces. L'amour a causé beaucoup de suicides, mais il est douteux que beaucoup de femmes aient vu à leurs pieds l'homme qui s'était brûlé la cervelle pour elles. Pût-on ressusciter les morts, sans doute la générosité féminine accorderait beaucoup de pardons à des dévouements si énergiques; et si rien n'est plus douloureux au cœur d'une femme que le suicide de son amant, rien peut-être aussi n'est plus flatteur pour cette secrète vanité qui trouve sa place dans toutes les passions humaines. C'était pourtant là la situation de Valentine. Le front de Bénédict, encore sillonné d'une large cicatrice, était toujours devant ses yeux comme le sceau d'un terrible serment dont elle ne pouvait révoquer la sincérité. Ces refus de nous croire, ces railleuses méfiances dont elles se servent toutes contre nous pour se dispenser de nous plaindre et de nous consoler, Valentine ne pouvait s'en servir contre Bénédict. Il avait fait ses preuves; ce n'était point là une de ces vagues menaces dont on abuse tant auprès des femmes. Quoique la plaie large et profonde fût fermée, Bénédict en porterait toute sa vie le stigmate indélébile. Vingt fois, durant sa maladie, il avait essayé de la rouvrir, il en avait arraché l'appareil et cruellement élargi les bords. Une si ferme volonté de mourir n'avait pu être fléchie que par Valentine elle-même; c'était par son ordre, par ses prières, qu'il y avait renoncé. Mais Valentine avait-elle bien compris à quel point elle se liait envers lui en exigeant ce sacrifice?
Bénédict ne pouvait se le dissimuler; loin d'elle, il faisait mille projets hardis, il s'obstinait dans ses espérances nouvelles; il se disait que Valentine n'avait plus le droit de lui rien refuser: mais dès qu'il se retrouvait sous l'empire de ses regards si purs, de ses manières si nobles et si douces, il s'arrêtait subjugué et se tenait bien heureux des plus faibles marques d'amitié.
Cependant les dangers de leurs situations allaient croissant. Pour donner le change à leurs sentiments, ils se témoignaient une amitié intime; c'était une imprudence de plus, car la rigide Valentine elle-même ne pouvait pas s'y tromper. Afin de rendre leurs entrevues plus calmes, Louise, qui se mettait à la torture pour imaginer quelque chose, imagina de faire de la musique. Elle accompagnait un peu, et Bénédict chantait admirablement. Cela compléta les périls dont ils s'environnaient. La musique peut paraître un art d'agrément, un futile et innocent plaisir pour les esprits calmes et rassis; pour les âmes passionnées, c'est la source de toute poésie, le langage de toute passion forte. C'est bien ainsi que Bénédict l'entendait; il savait que la voix humaine, modulée avec âme, est la plus rapide, la plus énergique expression des sentiments, qu'elle arrive à l'intelligence d'autrui avec plus de puissance que lorsqu'elle est refroidie par les développements de la parole. Sous la forme de mélodie, la pensée est grande, poétique et belle.
Valentine, récemment éprouvée par une maladie de nerfs très-violente, était encore en proie, à de certaines heures, à une sorte d'exaltation fébrile. Ces heures-là, Bénédict les passait auprès d'elle, et il chantait. Valentine avait le frisson, tout son sang affluait à son cœur et à son cerveau; elle passait d'une chaleur dévorante à un froid mortel. Elle tenait son cœur sous ses mains pour l'empêcher de briser ses parois, tant il palpitait avec fougue, à de certains sons partis de la poitrine et de l'âme de Bénédict. Lorsqu'il chantait, il était beau, malgré ou plutôt à cause de la mutilation de son front. Il aimait Valentine avec passion, et il le lui avait bien prouvé. N'était-ce pas de quoi l'embellir un peu? Et puis ses yeux avaient un éclat prestigieux. Dans l'obscurité, lorsqu'il était au piano, elle les voyait scintiller comme deux étoiles. Quand elle regardait, au milieu des lueurs vagues du crépuscule, ce front large et blanc que rehaussait la profusion de ses cheveux noirs, cet œil de feu et ce long visage pâle dont les traits, s'effaçant dans l'ombre, prenaient mille aspects singuliers, Valentine avait peur: il lui semblait voir en lui le spectre sanglant de l'homme qui l'avait aimée; et s'il chantait, d'une voix creuse et lugubre, quelque souvenir du Roméo de Zingarelli, elle se sentait si émue de frayeur et de superstition, qu'elle se pressait, en frissonnant, contre sa sœur.
Ces scènes de passion muette et comprimée se passaient dans le pavillon du jardin, où elle avait fait porter son piano, et où, insensiblement, Louise et Bénédict vinrent passer toutes les soirées avec elle. Pour que Bénédict ne pût deviner les émotions violentes qui la dominaient, Valentine avait coutume, pendant les soirées d'été, de demeurer sans lumière. Bénédict chantait de mémoire, ensuite on faisait quelques tours de promenade dans le parc, ou bien l'on causait auprès d'une fenêtre où l'on respirait la bonne odeur des feuilles mouillées après une pluie d'orage, ou bien encore on allait voir la lune du haut de la colline. Cette vie eût été délicieuse si elle avait pu durer; mais Valentine sentait bien, à ses remords, qu'elle durait déjà depuis trop longtemps.
Louise ne les quittait pas un instant; cette surveillance sur Valentine lui semblait un devoir, et pourtant ce devoir lui devenait souvent à charge, car elle s'apercevait qu'elle y portait une jalousie toute personnelle, et alors elle éprouvait toutes les tortures d'une âme noble en lutte avec des sentiments étroits.
Un soir où Bénédict lui parut plus animé que de coutume, ses regards enflammés, l'expression de sa voix, en s'adressant à Valentine, lui firent tant de mal qu'elle se retira, découragée de son rôle et de ses chagrins. Elle alla rêver seule dans le parc. Une terrible palpitation s'empara de Bénédict lorsqu'il se vit seul avec Valentine. Elle essaya de lui parler de choses générales, sa voix tremblait. Effrayée d'elle-même, elle garda le silence quelques instants, puis elle le pria de chanter; mais sa voix opéra sur ses nerfs une action plus violente encore, et elle sortit, le laissant seul au piano. Bénédict en eut du dépit, et il continua de chanter. Cependant Valentine s'était assise sous les arbres de la terrasse, à quelques pas de la fenêtre entr'ouverte. La voix de Bénédict lui arrivait ainsi plus suave et plus caressante parmi les feuilles émues, sur la brise odorante du soir. Tout était parfum et mélodie autour d'elle. Elle cacha sa tête dans ses mains, et, livrée à une des plus fortes séductions que la femme ait jamais bravées, elle laissa couler ses larmes. Bénédict cessa de chanter, et elle s'en aperçut à peine, tant elle était sous le charme. Il s'approcha de la fenêtre et la vit. Le salon n'était qu'au rez-de-chaussée; il sauta sur l'herbe et s'assit à ses pieds. Comme elle ne lui parlait pas, il craignit qu'elle ne fût malade et osa écarter doucement ses mains. Alors il vit ses larmes, et laissa échapper un cri de surprise et de triomphe. Valentine, accablée de honte, voulut cacher son front dans le sein de son amant. Comment se fit-il que leurs lèvres se rencontrèrent? Valentine voulut se défendre; Bénédict n'eut pas la force d'obéir. Ayant que Louise fût auprès d'eux, ils avaient échangé vingt serments d'amour, vingt baisers dévorants. Louise, où étiez-vous donc?
XXVIII.
Dès ce moment, le péril devint imminent. Bénédict se sentit si heureux qu'il en devint fier, et se mit à mépriser le danger. Il prit sa destinée en dérision, et se dit qu'avec l'amour de Valentine il devait vaincre tous les obstacles. L'orgueil du triomphe le rendit audacieux; il imposa silence à tous les scrupules de Louise. D'ailleurs il était affranchi de l'espèce de dépendance à laquelle les soins et le dévouement de celle-ci l'avaient soumis. Depuis qu'il était guéri complètement, Louise habitait la ferme, et le soir ils se rendaient auprès de Valentine, chacun de son côté. Il arriva plusieurs fois que Louise y vint bien après lui; il arriva même que Louise ne put pas y venir, et que Bénédict passa de longues soirées seul avec Valentine. Le lendemain, lorsque Louise interrogeait sa sœur, il lui était facile de comprendre, à son trouble, la nature de l'entretien qu'elle avait eu avec son amant, car le secret de Valentine ne pouvait plus en être un pour Louise; elle était trop intéressée à le pénétrer pour n'y avoir pas réussi depuis longtemps. Rien ne manquait plus à son malheur, et ce qui le complétait, c'est qu'elle se sentait incapable d'y apporter un prompt remède. Louise sentait que sa faiblesse perdait Valentine. N'eût-elle eu d'autre motif que son intérêt pour elle, elle n'eût pas hésité à l'éclairer sur les dangers de sa situation; mais rongée de jalousie comme elle l'était, et conservant toute sa fierté d'âme, elle aimait mieux exposer le bonheur de Valentine que de s'abandonner à un sentiment dont elle rougissait. Il y avait de l'égoïsme dans ce désintéressement-là.
Elle se détermina à retourner à Paris pour mettre fin au supplice qu'elle endurait, sans avoir rien décidé pour sauver sa sœur. Elle résolut seulement de l'informer de son prochain départ, et un soir, au moment où Bénédict se retira, au lieu de sortir du parc avec lui, elle dit à Valentine qu'elle voulait lui parler un instant. Ces paroles donnèrent de l'ombrage à Bénédict; il était toujours préoccupé de l'idée que Louise, tourmentée par ses remords, voulait lui nuire auprès de Valentine. Cette idée achevait de l'aigrir contre cette femme si généreuse et si dévouée, et lui faisait porter le poids de la reconnaissance avec humeur et parcimonie.
—Ma sœur, dit Louise à Valentine, le moment est arrivé où il faut que je te quitte. Je ne puis rester plus longtemps éloignée de mon fils. Tu n'as plus besoin de moi, je pars demain.
—Demain! s'écria Valentine effrayée; tu me quittes, tu me laisses seule, Louise! Et que vais-je devenir?
—N'es-tu pas guérie? n'es-tu pas heureuse et libre, Valentine? À quoi peut te servir désormais la pauvre Louise?
—Ma sœur, ô ma sœur! dit Valentine en l'enlaçant de ses bras; vous ne me quitterez point! Vous ne savez pas mes chagrins et les périls qui m'entourent. Si vous me quittez, je suis perdue.
Louise garda un triste silence; elle se sentait une mortelle répugnance à écouter les aveux de Valentine, et pourtant elle n'osait les repousser. Valentine, le front couvert de honte, ne pouvait se résoudre à parler. Le silence froid et cruel de sa sœur la glaçait de crainte. Enfin, elle vainquit sa propre résistance, et lui dit d'une voix émue:
—Eh bien, Louise, ne voudras-tu pas rester auprès de moi, si je te dis que sans toi je suis perdue?
Ce mot, deux fois répété, offrit à Louise un sens qui l'irrita malgré elle.
—Perdue! reprit-elle avec amertume, vous êtes perdue, Valentine?
—Oh! ma sœur! dit Valentine blessée de l'empressement avec lequel Louise accueillait cette idée, Dieu m'a protégée jusqu'ici; il m'est témoin que je ne me suis livrée volontairement à aucun sentiment, à aucune démarche contraire à mes devoirs.
Ce noble orgueil d'elle-même, auquel Valentine avait encore droit, acheva d'aigrir celle qui se livrait trop aveuglément peut-être à sa passion. Toujours facile à blesser, parce que sa vie passée était souillée d'une tache ineffaçable, elle éprouva comme un sentiment de haine pour la supériorité de Valentine. Un instant, l'amitié, la compassion, la générosité, tous les nobles sentiments s'éteignirent dans son cœur; elle ne trouva pas de meilleure vengeance à exercer que d'humilier Valentine.
—Mais de quoi donc est-il question? lui dit-elle avec dureté. Quels dangers courez-vous? Je ne comprends pas de quoi vous me parlez.
Il y avait dans sa voix une sécheresse qui fit mal à Valentine; jamais elle ne l'avait vue ainsi. Elle s'arrêta quelques instants pour la regarder avec surprise. À la lueur d'une pâle bougie qui brûlait sur le piano au fond de l'appartement, elle crut voir dans les traits de sa sœur une expression qu'elle ne leur connaissait pas. Ses sourcils étaient contractés, ses lèvres pâles et serrées; son œil, terne et sévère, était impitoyablement attaché sur Valentine. Celle-ci, troublée, recula involontairement sa chaise, et, toute tremblante, chercha à s'expliquer la froideur dédaigneuse dont pour la première fois de sa vie elle se voyait l'objet. Mais elle eût tout imaginé plutôt que de deviner la vérité. Humble et pieuse, elle eut en ce moment tout l'héroïsme que l'esprit religieux, donne aux femmes, et, se jetant aux pieds de sa sœur, elle cacha son visage baigné de larmes sur ses genoux.
—Vous ayez raison de m'humilier ainsi, lui dit-elle; je l'ai bien mérité, et quinze ans de vertu vous donnent le droit de réprimander ma jeunesse imprudente et vaine. Grondez-moi, méprisez-moi; mais ayez compassion de mon repentir et de mes terreurs. Protégez-moi, Louise, sauvez-moi; vous le pouvez, car vous savez tout!
—Laisse! s'écria Louise, bouleversée par cette conduite et ramenée tout à coup aux nobles sentiments qui faisaient le fond de son caractère, relève-toi, Valentine, ma sœur, mon enfant, ne reste pas ainsi à mes genoux. C'est moi qui devrais être aux tiens; c'est moi qui suis méprisable et qui devrais te demander, ange du ciel, de me réconcilier avec Dieu! Hélas! Valentine, je ne sais que trop tes chagrins; mais pourquoi me les confier, à moi, misérable, qui ne puis t'offrir aucune protection et qui n'ai pas le droit de te conseiller?
—Tu peux me conseiller et me protéger, Louise, répondit Valentine en l'embrassant avec effusion. N'as-tu pas pour toi, l'expérience qui donne la raison et la force? Il faut que cet homme s'éloigne d'ici ou il faut que je parte moi-même. Nous ne devons pas nous voir davantage; car chaque jour le mal augmente, et le retour à Dieu devient plus difficile. Oh! tout à l'heure je me vantais! je sens que mon cœur est bien coupable.
Les larmes amères que répandait Valentine brisèrent le cœur de Louise.
—Hélas! dit-elle, pâle et consternée, le mal est donc aussi grand que je craignais! Vous aussi, vous voilà malheureuse à jamais!
—À jamais! dit Valentine épouvantée; avec la volonté de guérir et l'aide du ciel...
—On ne guérit pas! reprit Louise d'un ton sinistré, en mettant ses deux mains sur son cœur sombre et désolé.
Puis elle se leva, et, marchant avec agitation, elle s'arrêtait de temps en temps devant Valentine pour lui parler d'une voix entrecoupée.
—Pourquoi me demander des conseils, à moi? Qui suis-je pour consoler et pour guérir? Eh quoi! vous me demandez l'héroïsme qui terrasse les passions, et les vertus qui préservent la société, à moi! à moi malheureuse, que les passions ont flétrie, que la société a maudite et repoussée! Et où prendrais-je, pour vous le donner, ce qui n'est pas en moi? Adressez-vous aux femmes que le monde estime; adressez-vous à votre mère! Celle-là est irréprochable; nul n'a su positivement que mon amant ait été le sien. Elle avait tant de prudence! Et quand mon père, quand son époux a tué cet homme qui lui avait été parjure, elle a battu des mains; et le monde l'a vue triompher, tant elle avait de force d'âme et de fierté! Voilà les femmes qui savent vaincre une passion ou en guérir!...
Valentine, épouvantée de ce qu'elle entendait, voulait interrompre sa sœur; mais celle-ci, en proie à une sorte de délire, continua:
—Les femmes comme moi succombent, et sont à jamais perdues! Les femmes comme vous, Valentine, doivent prier et combattre; elles doivent chercher leur force en elles-mêmes et ne pas la demander aux autres. Des conseils! des conseils! quels conseils vous donnerais-je que vous ne sachiez fort bien vous dicter? C'est la force de les suivre qu'il faut trouver. Vous me croyez donc plus forte que vous? Non, Valentine, je ne le suis pas. Vous savez bien quelle a été ma vie, avec quelles passions indomptables je suis née; vous savez bien où elles m'ont conduite!
—Tais-toi, Louise, s'écria Valentine en s'attachant à elle avec douleur, cesse de te calomnier ainsi. Quelle femme fut plus grande et plus forte que toi dans sa chute? Peut-on t'accuser éternellement d'une faute commise dans l'âge de l'ignorance et de la faiblesse? Hélas! vous étiez une enfant! et depuis vous avez été sublime, vous avez forcé l'estime de tout ce qui porte un cœur élevé. Vous voyez bien que vous savez ce que c'est que la vertu.
—Hélas! dit Louise, ne l'apprenez jamais au même prix; abandonnée à moi-même dès mon enfance, privée des secours de la religion et de la protection d'une mère, livrée à notre aïeule, cette femme si légère et si dépourvue de pudeur, je devais tomber de flétrissure en flétrissure! Oui, cela serait arrivé sans les sanglantes et terribles leçons que me donna le sort. Mon amant immolé par mon père; mon père lui-même, abreuvé de douleur et de honte par ma faute, cherchant et trouvant la mort quelques jours après sur un champ de bataille; moi, bannie, chassée honteusement du toit paternel, et réduite à traîner ma misère de ville en ville avec mon enfant mourant de faim dans mes bras! Ah! Valentine, c'est là une horrible destinée!
C'était la première fois que Louise parlait aussi hardiment de ses malheurs. Exaltée par la crise douloureuse où elle se trouvait, elle s'abandonnait à la triste satisfaction de se plaindre elle-même, et elle oubliait les chagrins de Valentine et l'appui qu'elle lui devait. Mais ces cris du remords et du désespoir produisirent plus d'effet que les plus éloquentes remontrances. En mettant sous les yeux de Valentine le tableau des malheurs où peuvent entraîner les passions, elle la frappa d'épouvante. Valentine se vit sur le bord de l'abîme où sa sœur était tombée.
—Vous avez raison, s'écria-t-elle, c'est une horrible destinée, et, pour la porter avec courage et vertu, il faut être vous; mon âme, plus faible, s'y perdrait. Mais, Louise, aidez-moi à avoir du courage, aidez-moi à éloigner Bénédict.
Comme elle prononçait ce nom, un faible bruit lui fit tourner la tête. Toutes deux jetèrent un cri perçant en voyant Bénédict debout, derrière elles, comme une pâle apparition.
—Vous avez prononcé mon nom, Madame, dit-il à Valentine avec ce calme profond qui donnait souvent le change sur ses impressions réelles.
Valentine s'efforça de sourire. Louise ne partagea pas son erreur.
—Où étiez-vous donc, lui dit-elle, pour avoir si bien entendu?
—J'étais fort près d'ici, Mademoiselle, répondit Bénédict avec un regard double.
—Cela est au moins fort étrange, dit Valentine d'un ton sévère. Ma sœur vous avait dit, ce me semble, qu'elle voulait me parler en particulier, et vous êtes resté assez près de nous pour nous écouter, sans doute?
Bénédict n'avait jamais vu Valentine irritée contre lui; il en fut étourdi un instant, et faillit renoncer à son hardi projet. Mais comme c'était pour lui une crise décisive, il paya d'audace, et, conservant dans son regard et dans son attitude cette fermeté grave qui lui donnait tant de puissance sur l'esprit des autres:
—Il est fort inutile de dissimuler, dit-il; j'étais assis derrière ce rideau, et je n'ai rien perdu de votre entretien. J'aurais pu en entendre davantage et me retirer, sans être aperçu, par la même fenêtre qui m'avait donné entrée. Mais y étais si intéressé dans le sujet de votre discussion...
Il s'arrêta en voyant Valentine devenir plus pâle que sa collerette et tomber sur un fauteuil d'un air consterné. Il eut envie de se jeter à ses pieds, de pleurer sur ses mains; mais il sentait trop la nécessité de dominer l'agitation de ces deux femmes à force de sang-froid et de fermeté.
—J'étais si intéressé dans votre discussion, reprit-il, que j'ai cru rentrer dans mon droit en venant y prendre part. Si j'ai eu tort, l'avenir en décidera. En attendant, tâchons d'être plus forts que notre destinée. Louise, vous ne sauriez rougir de ce que vous avez dit devant moi; vous ne pouvez oublier que vous vous êtes souvent accusée ainsi à moi-même, et je serais tenté de croire qu'il y a de la coquetterie dans votre vertueuse humilité, tant vous savez bien quel doit en être l'effet sur ceux qui, comme moi, vous vénèrent pour les épreuves que vous avez subies.
En parlant ainsi, il prit la main de Louise, qui était penchée sur sa sœur et la tenait embrassée; puis il l'attira doucement et d'un air affectueux vers un siège plus éloigné; et quand il l'y eut assise, il porta cette main à ses lèvres avec tendresse, et aussitôt, s'emparant du siège dont il l'avait arrachée, et se plaçant entre elle et Valentine, il lui tourna le dos et ne s'occupa plus d'elle.
—Valentine! dit-il alors d'une voix pleine et grave.
C'était la première fois qu'il osait l'appeler par son nom en présence d'un tiers. Valentine tressaillit, écarta ses mains dont elle se cachait le visage, et laissa tomber sur lui un regard froid et offensé. Mais il répéta son nom avec une douceur pleine d'autorité, et tant d'amour brillait dans ses yeux que Valentine se cacha de nouveau le visage pour ne pas le voir.
—Valentine, reprit-il, n'essayez pas avec moi ces feintes puériles qu'on dit être la grande défense de votre sexe; nous ne pouvons plus nous tromper l'un l'autre. Voyez cette cicatrice! je l'emporterai dans la tombe! C'est le sceau et le symbole de mon amour pour vous. Vous ne pouvez pas croire que je consente à vous perdre, c'est une erreur trop naïve pour que vous l'admettiez; Valentine, vous n'y songez pas!
Il prit ses mains dans les siennes. Subjuguée par son air de résolution, elle les lui abandonna et le regarda d'un air effrayé.
—Ne me cachez pas vos traits, lui dit-il, et ne craignez pas de voir en face de vous le spectre que vous avez retiré du tombeau! Vous l'avez voulu, Madame! si je suis devant vous aujourd'hui comme un objet de terreur et d'aversion, c'est votre faute. Mais écoute, ma Valentine, ma toute-puissante maîtresse, je t'aime trop pour te contrarier; dis un mot, et je retourne au linceul dont tu m'as retiré.
En même temps, il tira un pistolet de sa poche, et le lui montrant:
—Vois-tu, lui dit-il, c'est le même, absolument le même; ses braves services ne l'ont point endommagé; c'est un ami fidèle et toujours à tes ordres. Parle, chasse-moi, il est toujours prêt... Oh! rassurez-vous, s'écria-t-il d'un ton railleur, en voyant ces deux femmes, pâles d'effroi, se reculer en criant; ne craignez pas que je commette l'inconvenance de me tuer sous vos yeux; je sais trop les égards qu'on doit aux nerfs des femmes.
—C'est une scène horrible! s'écria Louise avec angoisse; vous voulez faire mourir Valentine.
—Tout à l'heure, Mademoiselle, vous me réprimanderez, répondit-il d'un air haut et sec; à présent je parle à Valentine, et je n'ai pas fini.
Il désarma son pistolet et le mit dans sa poche.
—Voyez-vous, Madame, dit-il à Valentine, c'est absolument à cause de vous que je vis, non pour votre plaisir, mais pour le mien. Mon plaisir est et sera toujours bien modeste. Je ne demande rien que vous ne puissiez accorder sans remords à la plus pure amitié. Consultez votre mémoire et votre conscience; l'avez-vous trouvé bien audacieux et bien dangereux, ce Bénédict qui n'a au monde qu'une passion? Cette passion, c'est vous. Vous ne pouvez pas espérer qu'il en ait jamais une autre, lui qui est déjà vieux de cœur et d'expérience pour tout le reste! lui qui vous a aimée, n'aimera jamais une autre femme; car enfin, ce n'est pas une brute, ce Bénédict que vous voulez chasser! Eh quoi! vous m'aimez assez pour me craindre, et vous me méprisez assez pour espérer me soumettre à vous perdre? Oh! quelle folie! Non, non! je ne vous perdrai pas tant que j'aurai un souffle de vie, j'en jure par le ciel et par l'enfer! je vous verrai, je serai votre ami, votre frère, ou que Dieu me damne si...
—Par pitié, taisez-vous, dit Valentine, pâle et suffoquée, en lui pressant les mains d'une manière convulsive; je ferai ce que vous voudrez, je perdrai mon âme à jamais, s'il le faut, pour sauver votre vie...
—Non, vous ne perdrez pas votre âme, répondit-il, vous nous sauverez tous deux. Croyez-vous donc que je ne puisse pas aussi mériter le ciel et tenir un serment? Hélas! avant vous je croyais à peine en Dieu; mais j'ai adopté tous vos principes, toutes vos croyances. Je suis prêt à jurer par celui de vos anges que vous me nommerez. Laissez-moi vivre, Valentine; que vous importe? Je ne repousse pas la mort; imposée par vous, cette fois, elle me serait plus douce que la première. Mais, par pitié, Valentine, ne me condamnez pas au néant!... Vous froncez le sourcil à ce mot. Eh! tu sais bien que je crois au ciel avec toi; mais le ciel sans toi, c'est le néant. Le ciel n'est pas où tu n'es pas; j'en suis si certain que, si tu me condamnes à mourir, je te tuerai peut-être aussi afin de ne pas te perdre. J'ai déjà eu cette idée... Il s'en est fallu de peu qu'elle ne dominât toutes les autres!... Mais, crois-moi, vivons encore quelques jours ici-bas. Hélas! ne sommes-nous pas heureux? En quoi donc sommes-nous coupables? Tu ne me quitteras pas, dis?... Tu ne m'ordonneras pas de mourir, c'est impossible; car tu m'aimes, et tu sais bien que ton honneur, ton repos, tes principes me sont sacrés. Est-ce que vous me croyez capable d'en abuser, Louise? dit-il en se tournant brusquement vers elle. Vous faisiez tout à l'heure une horrible peinture des maux où la passion nous entraîne; je proteste que j'ai foi en moi-même, et que si j'eusse été aimé de vous jadis, je n'aurais point flétri et empoisonné votre vie. Non, Louise, non, Valentine, tous les hommes ne sont pas des lâches...
Bénédict parla encore longtemps, tantôt avec force et passion, tantôt avec une froide ironie, tantôt avec douceur et tendresse. Après avoir épouvanté ces deux femmes et les avoir subjuguées par la crainte, il vint à bout de les dominer par l'attendrissement. Il sut si bien s'emparer d'elles, qu'en les quittant il avait obtenu toutes les promesses qu'elles se seraient crues incapables d'accorder une heure auparavant.
XXIX.
Voici quel fut le résultat de leurs conventions.
Louise partit pour Paris, et revint quinze jours après avec son fils. Elle força madame Lhéry à traiter avec elle pour une pension qu'elle voulait lui payer chaque mois. Bénédict et Valentine se chargèrent tour à tour de l'éducation de Valentin, et continuèrent à se voir presque tous les jours après le coucher du soleil.
Valentin était un garçon de quinze ans, grand, mince et blond. Il ressemblait à Valentine; il avait comme elle un caractère égal et facile. Ses grands yeux bleus avaient déjà cette expression de douceur caressante qui charmait en elle; son sourire avait la même fraîcheur, la même bonté. Il ne l'eut pas plus tôt vue, qu'il se prit d'affection pour elle au point que sa mère en fut jalouse.
On régla ainsi l'emploi de son temps: il allait passer dans la matinée deux heures avec sa tante, qui cultivait en lui les arts d'agrément. Le reste du jour, il le passait à la maisonnette du ravin. Bénédict avait fait d'assez bonnes études pour remplacer avantageusement ses professeurs. Il avait pour ainsi dire forcé Louise à lui confier l'éducation de cet enfant; il s'était senti le courage et la volonté ferme de s'en charger et de lui consacrer plusieurs années de sa vie. C'était une manière de s'acquitter envers elle, et sa conscience embrassait cette tâche avec ardeur. Mais quand il eut vu Valentin, la ressemblance de ses traits et de son caractère avec Valentine, et jusqu'à la similitude de son nom, lui firent concevoir pour lui une affection dont il ne se serait pas cru capable. Il l'adopta dans son cœur, et pour lui épargner les longues courses qu'il était forcé de faire chaque jour, il obtint que sa mère le laissât habiter avec lui. Il lui fallut bien souffrir alors que, sous prétexte de rendre l'habitation commode à son nouvel occupant, Valentine et Louise y fissent faire quelques embellissements. Par leurs soins, la maison du ravin devint en peu de jours une retraite délicieuse pour un homme frugal et poétique comme l'était Bénédict; le pavé humide et malsain fit place à un plancher élevé de plusieurs pieds au-dessus de l'ancien sol. Les murs furent recouverts d'une étoffe sombre et fort commune, mais élégamment plissée en forme de tente pour cacher les poutres du plafond. Des meubles simples, mais propres, des livres choisis, quelques gravures, et de jolis tableaux peints par Valentine, furent apportés du château, et achevèrent de créer comme par magie un élégant cabinet de travail sous le toit de chaume de Bénédict. Valentine fit présent à son neveu d'un joli poney du pays pour venir chaque matin déjeuner et travailler avec elle. Le jardinier du château vint arranger le petit jardin de la chaumière; il cacha les légumes prosaïques derrière des haies de pampres; il sema de fleurs le tapis de verdure qui s'arrondissait devant la porte de la maison, il fit courir des guirlandes de liseron et de houblon sur le chaume rembruni de la toiture; il couronna la porte d'un dais de chèvrefeuille et de clématite: il élagua un peu les houx et les buis du ravin, et ouvrit quelques percées d'un aspect sauvage et pittoresque. En homme intelligent, que la science de l'horticulture n'avait pas abruti, il respecta les longues fougères qui s'accrochaient aux rochers; il nettoya le ruisseau sans lui ôter ses pierres moussues et ses margelles de bruyères empourprées, enfin il embellit considérablement cette demeure. Les libéralités de Bénédict et les bontés de Valentine fermèrent la bouche à tout commentaire insolent. Qui pouvait ne pas aimer Valentine? Dans les premiers jours, l'arrivée de Valentin, ce témoignage vivant du déshonneur de sa mère, fit un peu jaser le village et les serviteurs du château. Quelque porté qu'on soit à la bienveillance, on ne renonce pas aisément à une occasion si favorable de blâmer et de médire. Alors on fit attention à tout; on remarqua les fréquentes visites de Bénédict au château, le genre de vie mystérieux et retiré de madame de Lansac. Quelques vieilles femmes qui, du reste, détestaient cordialement madame de Raimbault, firent observer à leurs voisines, avec un soupir et un clignement d'œil piteux, que les habitudes étaient déjà bien changées au château depuis le départ de la comtesse, et que tout ce qui s'y passait ne lui conviendrait guère si elle pouvait s'en douter. Mais les commérages furent tout à coup arrêtés par l'invasion d'une épidémie dans le pays. Valentine, Louise et Bénédict prodiguèrent leurs soins, s'exposèrent courageusement aux dangers de la contagion, fournirent avec générosité à toutes les dépenses, prévinrent tous les besoins du pauvre, éclairèrent l'ignorance du riche. Bénédict avait étudié un peu en médecine; avec une saignée et quelques ordonnances rationnelles, il sauva beaucoup de malades. Les tendres soins de Louise et de Valentine adoucirent les dernières souffrances des autres ou calmèrent la douleur des survivants. Quand l'épidémie fut passée, personne ne se souvint des cas de conscience qui s'étaient élevés à propos de ce jeune et beau garçon transplanté dans le pays. Tout ce que firent Valentine, Bénédict ou Louise, fut déclaré inattaquable; et si quelque habitant d'une ville voisine eût osé tenir un propos équivoque sur leur compte, il n'était pas un paysan à trois lieues à la ronde qui ne le lui eût fait payer cher. Le passant curieux et désœuvré était mal venu lui-même à faire dans les cabarets de village quelques questions trop indiscrètes sur le compte de ces trois personnes.
Ce qui compléta leur sécurité, c'est que Valentine n'avait gardé à son service aucun de ces valets nés dans la livrée, peuple insolent, ingrat et bas, qui salit tout ce qu'il regarde, et dont la comtesse de Raimbault aimait à s'entourer, pour avoir apparemment des esclaves à tyranniser. Après son mariage, Valentine avait renouvelé sa maison; elle ne l'avait composée que de ces bons serviteurs à demi villageois qui font un bail pour entrer au service d'un maître, le servent avec gravité, avec lenteur, avec complaisance, si l'on peut parler ainsi; qui répondent: Je veux bien, ou: Il y a moyen, à ses ordres, l'impatientent et le désespèrent souvent, cassent ses porcelaines, ne lui volent pas un sou, mais par maladresse et lourdeur font un horrible dégât dans une maison élégante; gens insupportables, mais excellents, qui rappellent toutes les vertus de l'âge patriarcal; qui, dans leur solide bon sens et leur heureuse ignorance, n'ont pas l'idée de cette rapide et servile soumission de la domesticité selon nos usages; qui obéissent sans se presser, mais avec respect; gens précieux, qui ont encore la foi de leur devoir, parce que leur devoir est une convention franche et raisonnée; gens robustes, qui rendraient des coups de cravache à un dandy; qui ne font rien que par amitié; qu'on ne peut s'empêcher ni d'aimer ni de maudire; qu'on souhaite, cent fois par jour, voir à tous les diables, mais qu'on ne se décide jamais à mettre à la porte.
La vieille marquise eût pu être une sorte d'obstacle aux projets de nos trois amis. Valentine s'apprêtait à lui en faire la confidence et à la disposer en sa faveur. Mais, à cette époque, elle faillit succomber à une attaque d'apoplexie. Son raisonnement et sa mémoire en reçurent une si vive atteinte, qu'il ne fallut pas espérer de lui faire comprendre ce dont il s'agissait. Elle cessa d'être active et robuste; elle se renferma presque entièrement dans sa chambre, et se livra avec sa gouvernante aux pratiques d'une dévotion puérile. La religion, dont elle s'était fait un jeu toute sa vie, lui devint un amusement nécessaire, et sa mémoire usée ne s'exerça plus qu'à réciter des patenôtres. Il n'y avait donc plus qu'une personne qui eût pu nuire à Valentine; c'était cette demoiselle de compagnie. Mais mademoiselle Beaujon (c'était son nom) ne demandait qu'une chose au monde, c'était de rester auprès de sa maîtresse, et de la circonvenir de manière à accaparer tous les legs qu'il serait en son pouvoir de lui faire. Valentine, tout en la surveillant de manière à ce qu'elle n'abusât jamais de l'empire qu'elle avait sur l'esprit de la marquise, s'étant assurée qu'elle méritait par son zèle et ses soins toutes les récompenses qu'elle pourrait en obtenir, lui témoigna une confiance dont elle fut reconnaissante. Madame de Raimbault, à demi instruite par la voix publique (car rien ne peut rester absolument secret, si bien qu'on s'y prenne), lui écrivit pour savoir à quoi s'en tenir sur les différents propos qui lui étaient parvenus. Elle avait grande confiance dans cette Beaujon, qui n'avait jamais beaucoup aimé Valentine, et qui, en revanche, avait toujours aimé à médire. Mais la Beaujon, dans un style et dans une orthographe remarquablement bizarres, s'empressa de la détromper et de l'assurer qu'elle n'avait jamais entendu parler de ces étranges nouvelles, inventées probablement dans les petites villes des environs. La Beaujon comptait se retirer du service aussitôt que la vieille marquise serait morte; elle se souciait fort peu ensuite du courroux de la comtesse, pourvu qu'elle quittât cette maison les poches pleines.
M. de Lansac écrivait fort rarement, et ne témoignait nulle impatience de revoir sa femme, nul désir de s'occuper de ses affaires de cœur. Ainsi une réunion de circonstances favorables concourait à protéger le bonheur que Louise, Valentine et Bénédict, volaient pour ainsi dire à la loi des convenances et des préjugés. Valentine fit entourer d'une clôture la partie du parc où était situé le pavillon. Cette espèce de parc réservé était fort sombre et fort bien planté. On y ajouta sur les confins, des massifs de plantes grimpantes, des remparts de vigne vierge, d'aristoloche, et de ces haies de jeunes cyprès qu'on taille en rideau, et qui forment une barrière impénétrable à la vue. Au milieu de ces lianes, et derrière ces discrets ombrages, le pavillon s'élevait dans une situation délicieuse, auprès d'une source dont le bouillonnement, s'échappant à travers les roches, entretenait sans cesse un frais murmure autour de cette rêveuse et mystérieuse retraite. Personne n'y fut admis que Valentin, Louise, Bénédict et Athénaïs, lorsqu'elle pouvait échapper à la surveillance de son mari, qui n'aimait pas beaucoup à lui voir conserver des relations avec son cousin. Chaque matin, Valentin, qui avait une clef du pavillon, venait y attendre Valentine. Il arrosait ses fleurs, il renouvelait celles du salon, il essayait quelques études sur le piano, ou bien il donnait des soins à la volière. Quelquefois il s'oubliait, sur un banc, aux vagues et inquiètes rêveries de son âge; mais sitôt qu'il apercevait la forme svelte de sa tante à travers les arbres, il se remettait à l'ouvrage. Valentine aimait à constater la similitude de leurs caractères et de leurs inclinations; elle se plaisait à retrouver dans ce jeune homme, malgré la différence des sexes, les goûts paisibles, l'amour de la vie intime et retirée qui étaient en elle. Et puis elle l'aimait à cause de Bénédict, dont il recevait les soins et les leçons, et dont chaque jour il lui apportait un reflet.
Valentin, sans comprendre la force des liens qui l'attachaient à Bénédict et à Valentine, les aimait déjà avec une vivacité et une délicatesse au-dessus de son âge. Cet enfant, né dans les larmes, le plus grand fléau et la plus grande consolation de sa mère, avait fait de bonne heure l'essai de cette sensibilité qui se développe plus tard dans le cours des destinées ordinaires. Dès qu'il avait été en âge de comprendre un peu la vie, Louise lui avait exposé nettement sa position dans le monde, les malheurs de sa destinée, la tache de sa naissance, les sacrifices qu'elle lui avait faits, et tout ce qu'elle avait à braver pour remplir envers lui ces devoirs si faciles et si doux aux autres mères. Valentin avait profondément senti toutes ces choses; son âme, facile et tendre, avait pris dès lors une teinte de mélancolie et de fierté; il avait conçu pour sa mère une reconnaissance passionnée, et, dans toutes ses douleurs, elle avait trouvé en lui de quoi la récompenser et la consoler...

Mais il faut bien l'avouer, Louise, qui était capable d'un si grand courage et de tant de vertus supérieures au vulgaire, était peu agréable dans le commerce de la vie ordinaire; passionnée à propos de tout, et, en dépit d'elle même, sensible à toutes les blessures dont elle aurait dû savoir émousser l'atteinte, elle faisait souvent retomber l'amertume de son âme sur l'âme si douce et si impressionnable de son fils. Aussi, à force d'irriter ses jeunes facultés, elle les avait déjà un peu épuisées. Il y avait comme des teintes de vieillesse sur ce front de quinze ans, et cet enfant, à peine éclos à la vie, éprouvait déjà la fatigue de vivre et le besoin de se reposer dans une existence calme et sans orage. Comme une belle fleur née le matin sur les rochers et déjà battue des vents avant de s'épanouir, il penchait sa tête pâle sur son sein, et son sourire avait une langueur qui n'était pas de son âge. Aussi, l'intimité si caressante et si sereine de Valentine, le dévouement si prudent et si soutenu de Bénédict, commencèrent pour lui une nouvelle ère. Il se sentit épanouir dans cette atmosphère plus favorable à sa nature. Sa taille souple et frêle prit un essor plus rapide, et une douce nuance d'incarnat vint se mêler à la blancheur mate de ses joues. Athénaïs, qui faisait plus de cas de la beauté physique que de toute chose au monde, déclarait n'avoir jamais vu une tête aussi ravissante que celle de ce bel adolescent, avec ses cheveux d'un blond cendré, comme ceux de Valentine, flottant par grosses boucles sur un cou blanc et poli comme le marbre de l'Antinoüs. L'étourdie n'était pas fâchée de répéter à tout propos que c'était un enfant sans conséquence, afin d'avoir le droit de baiser de temps en temps ce front si pur et si limpide, et de passer ses doigts dans ces cheveux qu'elle comparait à la soie vierge des cocons dorés.
Le pavillon était donc pour tous, à la fin du jour, un lieu de repos et de délices. Valentine n'y admettait aucun profane, et ne permettait aucune communication avec les gens du château. Catherine avait seule droit d'y pénétrer et d'en prendre soin. C'était l'Élysée, le monde poétique, la vie dorée de Valentine; au château, tous les ennuis, toutes les servitudes, toutes les tristesses; la grand'mère infirme, les visites importunes, les réflexions pénibles et l'oratoire plein de remords; au pavillon, tous les bonheurs, tous les amis, tous les doux rêves, l'oubli des terreurs, et les joies pures d'un amour chaste. C'était comme une île enchantée au milieu de la vie réelle, comme une oasis dans le désert.
Au pavillon, Louise oubliait ses amertumes secrètes, ses violences comprimées, son amour méconnu. Bénédict, heureux de voir Valentine s'abandonner sans résistance à sa foi, semblait avoir changé de caractère; il avait dépouillé ses inégalités, ses injustices, ses brusqueries cruelles. Il s'occupait de Louise presque autant que de sa sœur; il se promenait avec elle sous les tilleuls du parc, un bras passé sous le sien. Il lui parlait de Valentin, lui vantait ses qualités, son intelligence, ses progrès rapides; il la remerciait de lui avoir donné un ami et un fils. La pauvre Louise pleurait en l'écoutant, et s'efforçait de trouver l'amitié de Bénédict plus flatteuse et plus douce que ne l'eût été son amour.

Athénaïs, rieuse et folâtre, reprenait au pavillon toute l'insouciance de son âge; elle oubliait là les tracas du ménage, les orageuses tendresses et la jalouse défiance de Pierre Blutty. Elle aimait encore Bénédict, mais autrement que par le passé; elle ne voyait plus en lui qu'un ami sincère. Il l'appelait sa sœur, comme Louise et Valentine; seulement il se plaisait à la nommer sa petite sœur. Athénaïs n'avait pas assez de poésie dans l'esprit pour s'obstiner à nourrir une passion malheureuse. Elle était assez jeune, assez belle pour aspirer à un amour partagé, et jusque-là Pierre Blutty n'avait pas contribué à faire souffrir sa petite vanité de femme. Elle en parlait avec estime, la rougeur au front et le sourire sur les lèvres; et puis, à la moindre remarque maligne de Louise, elle s'enfuyait, légère espiègle, parmi les sentiers du parc, traînant après elle le timide Valentin, qu'elle traitait de petit écolier, et qui n'avait guère qu'un an de moins qu'elle.
Mais ce qu'il serait impossible de rendre, c'est la tendresse muette et réservée de Bénédict et de Valentine, c'est ce sentiment exquis de pudeur et de dévouement qui dominait chez eux la passion ardente toujours prête à déborder. Il y avait dans cette lutte éternelle mille tourments et mille délices, et peut-être Bénédict chérissait-il autant les uns que les autres. Valentine pouvait souvent encore craindre d'offenser Dieu et souffrir de ses scrupules religieux; mais lui, qui ne concevait pas aussi bien l'étendue des devoirs d'une femme, se flattait de n'avoir entraîné Valentine dans aucune faute et de ne l'exposer à aucun repentir. Il lui sacrifiait avec joie ces brûlantes aspirations qui le dévoraient. Il était fier de savoir souffrir et vaincre: tout bas, son imagination s'enivrait de mille désirs et de mille rêves; mais tout haut il bénissait Valentine des moindres faveurs. Effleurer ses cheveux, respirer ses parfums, se coucher sur l'herbe à ses pieds, la tête appuyée sur un coin de son tablier de soie, reprendre sur le front de Valentin un des baisers qu'elle venait d'y déposer, emporter furtivement, le soir, le bouquet qui s'était flétri à sa ceinture, c'étaient là les grands accidents et les grandes joies de cette vie de privation, d'amour et de bonheur.