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Valentine

QUATRIÈME PARTIE. (continued 2)

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Le pavillon abandonné était donc un sujet involontaire d'aspirations et de regrets. Valentin venait bien quelquefois embrasser sa mère et sa tante; mais la maison du ravin était assez éloignée de la ferme pour qu'il ne pût faire souvent cette course sans se déranger beaucoup de ses études, et la première semaine parut mortellement longue à madame Blutty.

Illustration from Valentine

L'avenir devenait incertain. Louise parlait de retourner à Paris avec son fils et Valentine. D'autres fois, les deux sœurs faisaient le projet d'acheter une petite maison de paysan et d'y vivre solitaires. Blutty, qui était toujours jaloux de Bénédict, quoi qu'il n'en eût guère sujet, parlait d'emmener sa femme en Marche, où il avait des propriétés. De toutes les manières, il faudrait s'éloigner de Valentin; Athénaïs ne pouvait plus y penser sans des regrets qui portaient une vive lumière dans les secrets de son cœur.

Un jour, elle se laissa entraîner par le plaisir de la promenade jusqu'à un pré fort éloigné, qu'en bonne fermière elle voulait parcourir. Ce pré touchait au bois de Vavray, et le ravin n'était pas loin sur la lisière du bois. Or, il arriva que Bénédict et Valentin se promenaient par là; que le jeune homme aperçut, sur le vert foncé de la prairie, la taille alerte et bien prise de madame Blutty, et qu'il franchît la haie sans consulter son mentor pour aller la rejoindre. Bénédict se rapprocha d'eux, et ils causèrent quelque temps ensemble.

Alors Athénaïs, qui avait pour son cousin un reste de ce vif intérêt qui rend l'amitié d'une femme pour un homme si complaisante et si douce, s'aperçut des ravages que depuis quelques jours surtout, le chagrin avait faits en lui. L'altération de ses traits l'effraya, et, passant son bras sous le sien, elle le pria avec instance de lui dire franchement la cause de sa tristesse et l'état de sa santé. Comme elle s'en doutait un peu, elle eut la délicatesse de renvoyer Valentin à quelque distance, en le chargeant de lui rapporter son ombrelle oubliée sous un arbre.

Il y avait si longtemps que Bénédict se contraignait pour cacher sa souffrance à tous les yeux, que l'affection de sa cousine lui fut douce. Il ne put résister au besoin de s'épancher, lui parla de son attachement pour Valentine, de l'inquiétude où il vivait séparé d'elle, et finit par lui avouer qu'il était réduit au désespoir par la crainte de la perdre à jamais.

Illustration from Valentine

Athénaïs, dans sa candeur, ne voulut pas voir dans cette passion, qu'elle connaissait depuis longtemps, le côté délicat, qui eût fait reculer une personne plus prudente. Dans la sincérité de son âme, elle ne croyait pas Valentine capable d'oublier ses principes, et jugeait cet amour aussi pur que celui qu'elle éprouvait pour Valentin. Elle s'abandonna donc à l'élan de la sympathie, et promit qu'elle solliciterait de Valentine une décision moins rigide que celle qu'elle méditait...

—Je ne sais si je réussirai, lui dit-elle avec cette franchise expansive qui la rendait aimable en dépit de ses travers; mais je vous jure que je travaillerai à votre bonheur comme au mien propre. Puissé-je vous prouver que je n'ai jamais cessé d'être votre amie!

Bénédict, touché de cet élan d'amitié généreuse, lui baisa la main avec reconnaissance. Valentin, qui revenait en ce moment avec l'ombrelle, vit ce mouvement, et devint tour à tour si rouge et si pâle qu'Athénaïs s'en aperçut et perdit elle-même contenance; mais, tâchant de se donner un air solennel et important:

—Il faudra nous revoir, dit-elle à Bénédict, pour nous entendre sur cette grande affaire. Comme je suis étourdie et maladroite, j'aurai besoin de votre direction. Je viendrai donc demain me promener par ici, et vous dire ce que j'aurai obtenu. Nous aviserons au moyen d'obtenir davantage. À demain!

Et elle s'éloigna légèrement avec un signe de tête amical à son cousin; mais ce n'est pas lui qu'elle regarda en prononçant son dernier mot.

Le lendemain, en effet, ils eurent une nouvelle conférence. Tandis que Valentin errait en avant sur le sentier du bois, Athénaïs raconta à son cousin le peu de succès de ses tentatives. Elle avait trouvé Valentine impénétrable. Cependant elle ne se décourageait pas, et durant toute une semaine elle travailla de tout son pouvoir à rapprocher les deux amants.

La négociation ne marcha pas très-vite. Peut-être la jeune plénipotentiaire n'était-elle pas fâchée de multiplier les conférences dans la prairie. Dans les intervalles de ces causeries avec Bénédict, Valentin se rapprochait, et se consolait d'être exclu du secret en obtenant un sourire et un regard qui valaient plus que mille paroles. Et puis, quand les deux cousins s'étaient tout dit, Valentin courait après les papillons avec Athénaïs, et, tout en folâtrant, il réussissait à toucher sa main, à effleurer ses cheveux, à lui ravir quelque ruban ou quelque fleur. À dix-sept ans, on en est encore à la poésie de Dorat.

Bénédict, lors même que sa cousine ne lui apportait aucune bonne nouvelle, était heureux d'entendre parler de Valentine. Il l'interrogeait sur les moindres actes de sa vie, il se faisait redire mot pour mot ses entretiens avec Athénaïs. Enfin, il s'abandonnait à la douceur d'être encouragé et consolé, sans se douter des funestes conséquences que devaient avoir ses relations si pures avec sa cousine.

Pendant ce temps, Pierre Blutty était allé en Marche pour donner un coup d'œil à ses affaires particulières. À la fin de la semaine, il revint par un village où se tenait une foire, et où il s'arrêta pour vingt-quatre heures. Il y rencontra son ami Simonneau.

Un malheureux hasard avait voulu que Simonneau se fût énamouré depuis peu d'une grosse gardeuse d'oies, dont la chaumière était située dans un chemin creux à trois pas de la prairie. Il s'y rendait chaque jour, et de la lucarne d'un grenier à foin qui servait de temple à ses amours rustiques, il voyait passer et repasser dans le sentier Athénaïs, appuyée sur le bras de Bénédict. Il ne manqua pas d'incriminer ces rendez-vous. Il se rappelait l'ancien amour de mademoiselle Lhéry pour son cousin; il savait la jalousie de Pierre Blutty, et il n'imaginait pas qu'une femme pût venir trouver un homme, causer confidentiellement avec lui, sans y porter des sentiments et des intentions contraires à la fidélité conjugale.

Dans son gros bon sens, il se promit d'avertir Pierre Blutty, et il n'y manqua pas. Le fermier entra dans une fureur épouvantable, et voulut partir sur-le-champ pour assommer son rival et sa femme. Simonneau le calma un peu en lui faisant observer que le mal n'était peut-être pas aussi grand qu'il pouvait le devenir.

—Foi de Simonneau, lui dit-il, j'ai presque toujours vu le garçon à mademoiselle Louise avec eux, mais à environ trente pas; il pouvait les voir, aussi je pense bien qu'ils ne pouvaient pas faire grand mal; mais ils pouvaient en dire; car, lorsqu'il s'approchait d'eux, ils avaient soin de le renvoyer. Ta femme lui tapait doucement sur la joue, et le faisait courir bien loin, afin de causer à son aise apparemment.

—Voyez-vous, l'effrontée! disait Pierre Blutty en se mordant les poings. Ah! je devais bien m'en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là! il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise en même temps qu'à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au su de tout le monde qu'il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a déclaré qu'il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu'elle y serait. Je le sais bien, peut-être! j'ai entendu qu'elle le disait à sa sœur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme! Qu'est-ce qui me répondra d'ailleurs qu'ils ne s'entendent pas depuis longtemps? Pourquoi était-elle si entichée, ces derniers mois, d'aller au château tous les soirs, contre mon gré? C'est qu'elle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se promenaient tous deux tant qu'ils voulaient. Vingt mille tonnerres! je m'en vengerai! À présent qu'on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous dans le bois, c'est tout clair! Sais-je ce qui se passe la nuit? Mais, triple diable! me voici; nous verrons si cette fois Satan défendra sa peau. Je leur ferai voir qu'on n'insulte pas impunément Pierre Blutty.

—S'il te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau.

Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la ferme.

Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec tant de candeur et de zèle défendu la cause de l'amour; elle avait surtout si bien peint sa tristesse, l'altération de sa santé, sa pâleur, ses anxiétés; elle l'avait montré si soumis, si timide, que la faible Valentine s'était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise de voir solliciter son rappel; car à elle aussi les journées semblaient bien longues et sa résolution bien cruelle.

Bientôt il n'avait plus été question que de la difficulté de se voir.

—Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme d'un crime. Un ennemi que j'ignore, et qui sans doute me surveille de bien près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon pardon; car quel autre appui me reste? Mais si je me compromets par quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.

—Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici.

—Y songes-tu? reprit Valentine. Outre que ton mari s'est prononcé souvent à cet égard d'une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que j'en fusse la cause.

—Tout cela est fort bien, dit Athénaïs; mais qui l'empêche de venir ici à la brune, sans être observé? Nous voici en automne, les jours sont courts; à huit heures il fait nuit noire; à neuf heures tout le monde est couché; mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et demie, quand j'irais le lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures, avant le lever de la lune, eh bien! qu'y aurait-il de si difficile et de si dangereux?

Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par l'emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta cette bonne nouvelle.

Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine, et passa deux heures avec elle; il réussit, dans cette entrevue, à reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l'avenir, lui jura de renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d'amour et de joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.

Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme attentivement. Elle n'alla point A la prairie, il n'en était plus besoin; et d'ailleurs elle craignait d'être suivie.

Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d'adresse qu'il en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n'en manquent point lorsqu'une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu. Tout en affectant un air d'indifférence assez bien joué, il eut tout le jour l'œil et l'oreille au guet. D'abord il entendit un garçon de charrue dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme, n'avait pas cessé d'aboyer depuis neuf heures et demie jusqu'à minuit. Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d'un mur en pierres sèches qui l'entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or, personne à la ferme ne faisait usage de bottes; on n'y connaissait que les sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.

Alors Blutty n'eut plus de doutes. Pour s'emparer à coup sûr de son ennemi, il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa assez cordialement sa femme, en disant qu'il allait passer la nuit à une métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de finir les vendanges; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers, avait besoin d'aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la fermentation de ses cuves. Cette fable n'inspira de doute à personne; Athénaïs se sentait trop innocente pour s'effrayer des projets de son mari.

Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour afféter le foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une cuisante impatience. Pour lui donner du cœur et du sang-froid, Simonneau le fit boire.

XXXVIII

Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait, comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une pareille heure, lorsque Valentin l'interrompit.

—Pourquoi me tromper? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d'un air résolu le livre qu'il tenait. Vous allez à la ferme.

Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.

—Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi; et si quelque chose peut adoucir ce que je souffre, c'est de vous avoir pour rival.

Bénédict tombait des nues; les hommes ont peu de perspicacité pour ces sortes de découvertes, et d'ailleurs ses propres chagrins l'avaient trop absorbé depuis longtemps pour qu'il pût s'être aperçu que l'amour avait fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de ce qu'il entendait, il s'imagina que Valentin était amoureux de sa tante, et son sang se glaça de surprise et de chagrin.

—Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d'un air accablé, je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être! Vous que j'aime tant! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m'inspirez quelquefois! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je suis tenté de vous assassiner.

—Malheureux enfant! s'écria Bénédict en lui saisissant fortement le bras; vous osez nourrir un pareil sentiment pour celle que vous devriez respecter comme votre mère!

—Comme ma mère, reprit-il avec un sourire triste; elle serait bien jeune, ma mère!

—Grand Dieu! dit Bénédict consterné, que dira Valentine?

—Valentine! Et que lui importe? D'ailleurs, pourquoi n'a-t-elle pas prévu ce qui arriverait? Pourquoi a-t-elle permis que chaque soir nous réunît sous ses yeux? Et vous-même pourquoi m'avez-vous pris pour le confident et le témoin de vos amours? Car vous l'aimez, maintenant je ne puis m'y tromper. Hier, je vous ai suivi, vous alliez à la ferme, et je ne suppose point que vous y alliez si secrètement pour voir ma mère ou ma tante. Pourquoi vous en cacheriez-vous?

—Ah ça, que voulez-vous donc dire? s'écria Bénédict dégagé d'un poids énorme; vous me croyez amoureux de ma cousine?

—Qui ne le serait? répondit le jeune homme avec un naïf enthousiasme.

—Viens, mon enfant, dit Bénédict en le pressant contre sa poitrine. Crois-tu à la parole d'un ami? Eh bien! je te jure sur l'honneur que je n'eus jamais d'amour pour Athénaïs, et que je n'en aurai jamais. Es-tu content maintenant?

—Serait-il vrai? s'écria Valentin en l'embrassant avec transport; mais, en ce cas, que vas-tu donc faire à la ferme?

—M'occuper, répondit Bénédict embarrassé, d'une affaire importante pour l'existence de madame de Lansac. Forcé de me cacher pour ne pas rencontrer Blutty, avec lequel je suis brouillé, et qui pourrait à juste titre s'offenser de ma présence chez lui, je prends quelques précautions pour parvenir auprès de ma tante. Ses intérêts exigent tous mes soins... C'est une affaire d'argent que tu comprendrais peu... Que t'importe, d'ailleurs? Je te l'expliquerai plus tard, il faut que je parte.

—Il suffit, dit Valentin; je n'ai pas d'explication à vous demander. Vos motifs ne peuvent être que nobles et généreux. Mais permets-moi de t'accompagner, Bénédict.

—Je le veux bien, pendant une partie du chemin, répondit-il.

Ils sortirent ensemble.

—Pourquoi ce fusil? dit Bénédict en voyant Valentin passer à ses côtés l'arme sur l'épaule.

—Je ne sais. Je veux aller avec toi jusqu'à la ferme. Ce Pierre Blutty te hait, je le sais. S'il te rencontrait, il te ferait un mauvais parti. Il est lâche et brutal; laisse-moi t'escorter. Tiens, hier soir je n'ai pu dormir tant que tu n'as pas été rentré. Je faisais des rêves affreux; et à présent que j'ai le cœur déchargé d'une horrible jalousie, à présent que je devrais être heureux, je me sens dans l'humeur la plus noire que j'aie eue de ma vie.

—Je t'ai dit souvent, Valentin, que tu as les nerfs d'une femme. Pauvre enfant! Ton amitié m'est douce pourtant. Je crois qu'elle réussirait à me faire supporter la vie quand tout le reste me manquerait.

Illustration from Valentine

Ils marchèrent quelque temps en silence, puis ils reprirent une conversation interrompue et brisée à chaque instant. Bénédict sentait son cœur se gonfler de joie à l'approche du moment qui devait le réunir à Valentine. Son jeune compagnon, d'une nature plus frêle et plus impressionnable, se débattait sous le poids de je ne sais quel pressentiment. Bénédict voulut lui montrer la folie de son amour pour Athénaïs, et l'engager à lutter contre ce penchant dangereux. Il lui fit des maux de la passion une peinture sinistre, et pourtant d'ardentes palpitations de joie démentaient intérieurement ses paroles.

—Tu as raison peut-être! lui dit Valentin. Je crois que je suis destiné à être malheureux. Du moins je le crois ce soir, tant je me sens oppressé et abattu. Reviens de bonne heure, entends-tu? ou laisse-moi t'accompagner jusqu'au verger.

—Non, mon enfant, non, dit Bénédict en s'arrêtant sous un vieux saule qui formait l'angle du chemin. Rentre; je serai bientôt près de toi, et je reprendrai ma mercuriale. Eh bien! qu'as-tu?

—Tu devrais prendre mon fusil.

—Quelle folie!

—Tiens, écoute! dit Valentin.

Un cri rauque et funèbre partit au-dessus de leurs têtes.

—C'est un engoulevent, répondit Bénédict. Il est caché dans le tronc pourri de cet arbre. Veux-tu l'abattre? Je vais le faire partir.

Il donna un coup de pied contre l'arbre. L'oiseau partit d'un vol oblique et silencieux. Valentin l'ajusta, mais il faisait trop sombre pour qu'il pût l'atteindre. L'engoulevent s'éloigna en répétant son cri sinistre.

—Oiseau de malheur! dit le jeune homme, je t'ai manqué! n'est-ce pas celui-là que les paysans appellent l'oiseau de la mort?

—Oui, dit Bénédict avec indifférence; ils prétendent qu'il chante sur la tête d'un homme une heure avant sa fin. Gare à nous! nous étions sous cet arbre quand il a chanté.

Valentin haussa les épaules, comme s'il eût été honteux de ses puérilités. Cependant il pressa la main de son ami avec plus de vivacité que de coutume.

—Reviens bientôt, lui dit-il.

Et ils se séparèrent.

Bénédict entra sans bruit et trouva Valentine à la porte de la maison.

—J'ai de grandes nouvelles à vous apprendre, lui dit-elle; mais ne restons pas dans cette salle, la première personne venue pourrait nous y surprendre. Athénaïs me cède sa chambre pour une heure. Suivez-moi.

Depuis le mariage de la jeune fermière, on avait arrangé et décoré, pour les nouveaux époux, une assez jolie chambre au rez-de-chaussée. Athénaïs l'avait offerte à son amie, et avait été attendre la fin de sa conférence dans la chambre que celle-ci occupait à l'étage supérieur.

Valentine y conduisit Bénédict.

Pierre Blutty et Georges Simonneau quittèrent, à peu près à la même heure, la métairie où ils avaient passé l'après-dîné. Tous deux suivaient en silence un chemin creux sur le bord de l'Indre.

—Sacrebleu! Pierre, tu n'es pas un homme, dit Georges en s'arrêtant. On dirait que tu vas faire un crime. Tu ne dis rien, tu as été pâle et défait comme un linceul tout le jour, à peine si tu marches droit. Comment! c'est pour une femme que tu te laisses ainsi démoraliser?

—Ce n'est plus tant l'amour que j'ai pour la femme, répondit Pierre d'une voix creuse et en s'arrêtant, que la haine que j'ai pour l'homme. Celle-là me fige le sang autour du cœur; et quand tu dis que je vais faire un crime, je crois que tu ne te trompes pas.

—Ah ça, plaisantes-tu? dit Georges en s'arrêtant à son tour. Je me suis associé avec toi pour donner une roulée.

—Une roulée jusqu'à ce que mort s'ensuive, reprit l'autre d'un ton grave. Il y a assez longtemps que sa figure me fait souffrir. Il faut que l'un de nous deux cède la place à l'autre cette nuit.

—Diable! c'est plus sérieux que je ne pensais. Qu'est-ce donc que tu tiens là en guise de bâton? Il fait si noir! Est-ce que tu t'es obstiné à emporter cette diable de fourche?

—Peut-être!

—Mais, dis donc, n'allons pas nous jeter dans une affaire qui nous mènerait aux assises, da! Cela ne m'amuserait pas, moi qui ai femme et enfants!

—Si tu as peur, ne viens pas!

—J'irai, mais pour t'empêcher de faire un mauvais coup.

Ils se remirent en marche.

—Écoutez, dit Valentine en tirant de son sein une lettre cachetée de noir; je suis bouleversée, et ce que je sens en moi me fait horreur de moi-même. Lisez; mais si votre cœur est aussi coupable que le mien, taisez-vous, car j'ai peur que la terre ne s'ouvre pour nous engloutir.

Bénédict, effrayé, ouvrit la lettre; elle était de Franck, le valet de chambre de M. de Lansac. M. de Lansac venait d'être tué en duel.

Le sentiment d'une joie cruelle et violente envahit toutes les facultés de Bénédict. Il se mit à marcher avec agitation dans la chambre pour dérober à Valentine une émotion qu'elle condamnait, mais dont elle-même ne pouvait se défendre. Ses efforts furent vains. Il s'élança vers elle, et, tombant à ses pieds, il la pressa contre sa poitrine dans un transport d'ivresse sauvage.

—À quoi bon feindre un recueillement hypocrite? s'écria-t-il. Est-ce toi, est-ce Dieu que je pourrais tromper? N'est-ce pas Dieu qui règle nos destinées? N'est-ce pas lui qui te délivre de la chaîne honteuse de ce mariage? N'est-ce pas lui qui purge la terre de cet homme faux et stupide?...

—Taisez-vous! dit Valentine en lui mettant ses mains sur la bouche. Voulez-vous donc attirer sur nous la vengeance du ciel? N'avons-nous pas assez offensé la vie de cet homme? faut-il l'insulter jusqu'après sa mort! Oh! taisez-vous, cela est un sacrilège. Dieu n'a peut-être permis cet événement que pour nous punir et nous rendre plus misérables encore.

—Craintive et folle Valentine! que peut-il donc nous arriver maintenant? N'es-tu pas libre? L'avenir n'est-il pas à nous? Eh bien! n'insultons pas les morts, j'y consens. Bénissons, au contraire, la mémoire de cet homme qui s'est chargé d'aplanir entre nous les distances de rang et de fortune. Béni soit-il pour t'avoir faite pauvre et délaissée comme te voilà! car sans lui je n'aurais pu prétendre à toi. Ta richesse, ta considération, eussent été des obstacles que ma fierté n'eût pas voulu franchir... À présent tu m'appartiens, tu ne peux pas, tu ne dois pas m'échapper, Valentine; je suis ton époux, j'ai des droits sur toi. Ta conscience, ta religion, t'ordonnent de me prendre pour appui et pour vengeur. Oh! maintenant, qu'on vienne t'insulter dans mes bras, si on l'ose! Moi, je comprendrai mes devoirs; moi, je saurai la valeur du dépôt qui m'est confié; moi, je ne te quitterai pas; je veillerai sur toi avec amour! Que nous serons heureux! Vois donc comme Dieu est bon! comme, après les rudes épreuves, il nous envoie les biens dont nous étions avides! Te souviens-tu qu'un jour tu regrettais ici de n'être pas fermière, de ne pouvoir te soustraire à l'esclavage d'une vie opulente pour vivre en simple villageoise sous un toit de chaume? Eh bien, voilà ton vœu exaucé. Tu seras suzeraine dans la chamière du ravin; tu courras parmi les taillis avec ta chèvre blanche. Tu cultiveras tes fleurs toi-même, tu dormiras sans crainte et sans souci sur le sein d'un paysan. Chère Valentine, que tu seras belle sous le chapeau de paille des faneuses! Que tu seras adorée et obéie dans ta nouvelle demeure! Tu n'auras qu'un serviteur et qu'un esclave, ce sera moi; mais j'aurai plus de zèle à moi seul que toute une livrée. Tous les ouvrages pénibles me concerneront; toi, tu n'auras d'autre soin que d'embellir ma vie et de dormir parmi les fleurs à mon côté.

Et d'ailleurs nous serons riches. J'ai doublé déjà la valeur de mes terres; j'ai mille francs de rente! et toi, quand tu auras vendu ce qui te reste, tu en auras à peu près autant. Nous arrondirons notre propriété. Oh! ce sera une terre magnifique! Nous aurons ta bonne Catherine pour factotum. Nous aurons une vache et son veau, que sais-je?... Allons, réjouis-toi donc, fais donc des projets avec moi!...

—Hélas! je suis accablée de tristesse, dit Valentine, et je n'ai pas la force de repousser vos rêves. Ah! parle-moi parle-moi encore de ce bonheur; dis-moi qu'il ne peut nous fuir: je voudrais y croire.

—Et pourquoi donc t'y refuser?

—Je ne sais, dit-elle en mettant sa main sur sa poitrine, je sens là un poids qui m'étouffe. Le remords! Oh! oui, c est le remords! je n'ai pas mérité d'être heureuse, moi, je ne dois pas l'être. J'ai été coupable; j'ai trahi mes serments; j'ai oublié Dieu; Dieu me doit des châtiments, et non des récompenses.

—Chasse ces noires idées. Pauvre Valentine! te laisseras-tu donc ainsi ronger et flétrir par le chagrin? En quoi donc as-tu été si criminelle? N'as-tu pas résisté assez longtemps? N'est-ce pas moi qui suis le coupable? N'as-tu pas expié ta faute par ta douleur?

—Oh! oui, mes larmes auraient dû m'en laver! Mais, hélas! chaque jour m'enfonçait plus avant dans l'abîme; et qui sait si je n'y aurais pas croupi toute ma vie? Quel mérite aurai-je à présent? Comment réparerai-je le passé? Toi-même, pourras-tu m'aimer toujours? Auras-tu confiance en celle qui a trahi ses premiers serments?

—Mais, Valentine, pense donc à tout ce qui devrait te servir d'excuse. Songe donc à ta position malheureuse et fausse. Rappelle-toi ce mari qui t'a poussée à ta perte avec préméditation, à cette mère qui a refusé de t'ouvrir ses bras dans le danger, à cette vieille femme qui n'a trouvé rien de mieux à te dire à son lit de mort que ces religieuses paroles: Ma fille, prends un amant de ton rang.

—Ah! il est vrai, dit Valentine faisant un amer retour sur le passé, ils traitaient tous la vertu avec une incroyable légèreté. Moi seule, qu'ils accusaient, je concevais la grandeur de mes devoirs, et je voulais faire du mariage une obligation réciproque et sacrée. Mais ils riaient de ma simplicité; l'un me parlait d'argent, l'autre de dignité, un troisième de convenances. L'ambition ou le plaisir, c'était là toute la morale de leurs actions, tout le sens de leurs préceptes; ils m'invitaient à faillir et m'exhortaient à savoir seulement professer les dehors de la vertu. Si, au lieu d'être le fils d'un paysan, tu eusses été duc et pair, mon pauvre Bénédict, ils m'auraient portée en triomphe!

—Sois-en sûre, et ne prends donc plus les menaces de leur sottise et leur méchanceté pour les reproches de ta conscience.

Lorsque onze heures sonnèrent au coucou de la ferme, Bénédict s'apprêta à quitter Valentine. Il avait réussi à la calmer, à l'enivrer d'espoir, à la faire sourire; mais au moment où il la pressa contre son cœur pour lui dire adieu, elle fut saisie d'une étrange terreur.

—Et si j'allais te perdre! lui dit-elle en pâlissant. Nous avons prévu tout, hormis cela! Avant que tout ce bonheur se réalise, tu peux mourir, Bénédict!

—Mourir! lui dit-il en la couvrant de baisers, est-ce qu'on meurt quand on s'aime ainsi?

Elle lui ouvrit doucement la porte du verger, et l'embrassa encore sur le seuil.

—Te souviens-tu, lui dit-il tout bas, que tu m'as donné ici ton premier baiser sur le front?...

—À demain! lui répondit-elle.

Elle avait à peine regagné sa chambre qu'un cri profond et terrible retentit dans le verger; ce fut le seul bruit; mais il fut horrible, et toute la maison l'entendit.

En approchant de la ferme, Pierre Blutty avait vu de la lumière dans la chambre de sa femme, qu'il ne savait pas être occupée par Valentine. Il avait vu passer distinctement deux ombres sur le rideau, celle d'un homme et celle d'une femme; plus de doutes pour lui. En vain Simonneau avait voulu le calmer; désespérant d'y parvenir et craignant d'être inculpé dans une affaire criminelle, il avait pris le parti de s'éloigner. Blutty avait vu la porte s'entr'ouvrir, un rayon de lumière qui s'en échappait lui avait fait reconnaître Bénédict; une femme venait derrière lui, il ne put voir son visage parce que Bénédict le lui cacha en l'embrassant; mais ce ne pouvait être qu'Athénaïs. Le malheureux jaloux dressa alors sa fourche de fer au moment où Bénédict, voulant franchir la clôture du verger, monta sur le mur en pierres sèches à l'endroit qui portait encore les traces de son passage de la veille; il s'élança pour sauter et se jeta sur l'arme aiguë; les deux pointes s'enfoncèrent bien avant dans sa poitrine, et il tomba baigné dans son sang.

À cette même place, deux ans auparavant, il avait soutenu Valentine dans ses bras la première fois qu'elle était venue furtivement à la ferme pour voir sa sœur.

Une rumeur affreuse s'éleva dans la maison à la vue de ce crime; Blutty s'enfuit et s'alla remettre à la discrétion du procureur du roi. Il lui raconta franchement l'affaire: l'homme était son rival, il avait été assassiné dans le jardin du meurtrier; celui-ci pouvait se défendre en assurant qu'il l'avait pris pour un voleur. Aux yeux de la loi il devait être acquitté; aux yeux du magistrat auquel il confiait avec franchise la passion qui l'avait fait agir et le remords qui le déchirait, il trouva grâce. Il fût résulté des débats un horrible scandale pour la famille Lhéry, la plus nombreuse et la plus estimée du département. Il n'y eut point de poursuites contre Pierre Blutty.

On apporta le cadavre dans la salle.

Valentine recueillit encore un sourire, une parole d'amour et un regard vers le ciel. Il mourut sur son sein.

Alors elle fut entraînée dans sa chambre par Lhéry, tandis que madame Lhéry emmenait de son côté Athénaïs évanouie.

Louise, pâle, froide, et conservant toute sa raison, toutes ses facultés pour souffrir, resta seule auprès du cadavre.

Au bout d'une heure Lhéry vint la rejoindre.

—Votre sœur est bien mal, lui dit le vieillard consterné. Vous devriez aller la secourir. Je remplirai, moi, le triste devoir de rester ici.

Louise ne répondit rien, et entra dans la chambre de Valentine.

Lhéry l'avait déposée sur son lit. Elle avait la face verdâtre, ses yeux rouges et ardents ne versaient pas de larmes. Ses mains étaient raidies. autour de son cou; une sorte de râle convulsif s'exhalait de sa poitrine.

Louise, pâle aussi, mais calme en apparence, prit un flambeau et se pencha vers sa sœur.

Quand ces deux femmes se regardèrent, il y eut entre elles comme un magnétisme horrible. Le visage de Louise exprimait un mépris féroce, une haine glaciale; celui de Valentine, contracté par la terreur, cherchait vainement à fuir ce terrible examen, cette vengeresse apparition.

—Ainsi, dit Louise en passant sa main furieuse dans les cheveux épars de Valentine, comme si elle eût voulu les arracher, c'est vous qui l'avez tué!

—Oui, c'est moi! moi! moi! bégaya Valentine hébétée.

—Cela devait arriver, dit Louise. Il l'a voulu; il s'est attaché à votre destinée, et vous l'ayez perdu! Eh bien! achevez votre tâche, prenez aussi ma vie; car ma vie, c'était la sienne, et moi je ne lui survivrai pas! Savez-vous quel double coup vous avez frappé? Non, vous ne vous flattiez pas d'avoir fait tant de mal! Eh bien! triomphez! Vous m'avez supplantée, vous m'avez rongé le cœur tous les jours de votre vie, et vous venez d'y enfoncer le couteau. C'est bien! Valentine, vous avez complété l'œuvre de votre race. Il était écrit que de votre famille sortiraient pour moi tous les maux. Vous avez été la fille de votre mère, la fille de votre père, qui savait, lui aussi, faire si bien couler le sang! C'est vous qui m'avez attirée dans ces lieux, que je ne devais jamais revoir, vous qui, comme un basilic, m'y avez fascinée et attachée afin d'y dévorer mes entrailles à votre aise. Ah! vous ne savez pas comme vous m'avez fait souffrir! Le succès a dû passer votre attente. Vous ne savez pas comme je l'aimais, cet homme qui est mort! mais vous lui aviez jeté un charme, et il ne voyait plus clair autour de lui. Oh! je l'aurais rendu heureux, moi! Je ne l'aurais pas torturé comme vous avez fait! Je lui aurais sacrifié une vaine gloire et d'orgueilleux principes. Je n'aurais pas fait de sa vie un supplice de tous les jours. Sa jeunesse, si belle et si suave, ne se serait pas flétrie sous mes caresses égoïstes! Je ne l'aurais pas condamné à dépérir rongé de chagrins et de privations. Ensuite je ne l'aurais pas attiré dans un piège pour le livrer à un assassin. Non! il serait aujourd'hui plein d'avenir et de vie, s'il eût voulu m'aimer! Soyez maudite, vous qui l'en avez empêché!

En proférant ces imprécations, la malheureuse Louise s'affaiblit, et finit par tomber mourante aux pieds de sa sœur.

Quand elle revint à la vie, elle ne se souvint plus de ce qu'elle avait dit. Elle soigna Valentine avec amour; elle l'accabla de caresses et de larmes. Mais elle ne put effacer l'affreuse impression que cette confession involontaire lui avait faite. Dans ses accès de fièvre, Valentine se jetait dans ses bras en lui demandant pardon avec toutes les terreurs de la démence.

Elle mourut huit jours après. La religion versa quelque baume sur ses derniers instants, et la tendresse de Louise adoucit ce rude passage de la terre au ciel.

Louise avait tant souffert, que ses facultés, rompues au joug de la douleur, trempées au feu des passions dévorantes, avaient acquis une force surnaturelle. Elle résista à ce coup affreux, et vécut pour son fils.

Pierre Blutty ne put jamais se consoler de sa méprise. Malgré la rudesse de son organisation, le remords et le chagrin le rongeaient secrètement. Il devint sombre, hargneux, irritable. Tout ce qui ressemblait à un reproche l'exaspérait, parce que le reproche s'élevait encore plus haut en lui-même. Il eut peu de relations avec sa famille durant l'année qui suivit son crime. Athénaïs faisait de vains efforts pour dissimuler l'effroi et l'éloignement qu'il lui inspirait. Madame Lhéry se cachait pour ne pas le voir, et Louise quittait la ferme les jours où il devait y venir. Il chercha dans le vin une consolation à ses ennuis, et parvint à s'étourdir en s'enivrant tous les jours. Un soir il s'alla jeter dans la rivière, que la clarté blanche de la lune lui fit prendre pour un chemin sablé. Les paysans remarquèrent, comme une juste punition du ciel, que sa mort arriva, jour pour jour, heure pour heure, un an après celle de Bénédict.

Plusieurs années après, on vit bien du changement dans le pays. Athénaïs, héritière de deux cent mille francs légués par son parrain le maître de forges, acheta le château de Raimbault et les terres qui l'environnaient. M. Lhéry, poussé par sa femme à cet acte de vanité, vendit ses propriétés, ou plutôt les troqua (les malins du pays disent avec perte) contre les autres terres de Raimbault. Les bons fermiers s'installèrent donc dans l'opulente demeure de leurs anciens seigneurs, et la jeune veuve put satisfaire enfin ces goûts de luxe qu'on lui avait inspirés dès l'enfance.

XXXIX.

Louise, qui avait été achever à Paris l'éducation de son fils, fut invitée alors à venir se fixer auprès de ses fidèles amis. Valentin venait d'être reçu médecin. On l'engageait à se fixer dans le pays, où M. Faure, devenu trop vieux pour exercer, lui léguait avec empressement sa clientèle.

Louise et son fils revinrent donc, et trouvèrent chez cette honnête famille l'accueil le plus sincère et le plus tendre. Ce fut une triste consolation pour eux que d'habiter le pavillon. Pendant cette longue absence, le jeune Valentin était devenu un homme; sa beauté, son instruction, sa modestie, ses nobles qualités, lui gagnaient l'estime et l'affection des plus récalcitrants sur l'article de la naissance. Cependant il portait bien légitimement le nom de Raimbault. Madame Lhéry ne l'oubliait pas, et disait tout bas à son mari que c'était peu d'être propriétaire si l'on n'était seigneur; ce qui signifiait, en d'autres termes, qu'il ne manquait plus à leur fille que le nom de leurs anciens maîtres. M. Lhéry trouvait le jeune médecin bien jeune.

—Eh! disait la mère Lhéry, notre Athénaïs l'est bien aussi. Est-ce que nous ne sommes pas de la même âge, toi et moi? Est-ce que nous en avons été moins heureux pour ça?

Le père Lhéry était plus positif que sa femme; il disait que l'argent attire l'argent; que sa fille était un assez beau parti pour prétendre non-seulement à un noble, mais encore à un riche propriétaire. Il fallut céder, car l'ancienne inclination de madame Blutty se réveilla avec une intensité nouvelle en retrouvant son jeune écolier si grand et si perfectionné. Louise hésita; Valentin, partagé entre son amour et sa fierté, se laissa pourtant convaincre par les brûlants regards de la belle veuve. Athénaïs devint sa femme.

Elle ne put pas résister à la démangeaison de se faire annoncer dans les salons aristocratiques des environs sous le titre de comtesse de Raimbault. Les voisins en firent des gorges chaudes, les uns par mépris, les autres par envie. La vraie comtesse de Raimbault intenta à la nouvelle un procès pour ce fait; mais elle mourut, et personne ne songea plus à réclamer. Athénaïs était bonne, elle fut heureuse; son mari, doué de l'excellent caractère et de la haute raison de Valentine, l'a facilement dominée et corrigée doucement de beaucoup de ses travers. Ceux qui lui restent la rendent piquante et la font aimer comme le feraient des qualités, tant elle les reconnaît avec franchise.

La famille Lhéry est raillée dans le pays pour ses vanités et ses ridicules; cependant nul pauvre n'est rebuté à la porte du château, nul voisin n'y réclame vainement un service; on en rit par jalousie plutôt que par pitié. Si quelque ancien compagnon du vieux Lhéry lui adresse parfois une lourde épigramme sur son changement de fortune, Lhéry s'en console en voyant que la moindre avance de sa part est reçue avec orgueil et reconnaissance.

Louise se repose auprès de sa nouvelle famille de la triste carrière qu'elle a fournie. L'âge des passions a fui derrière elle; une teinte de mélancolie religieuse s'est répandue sur ses pensées de chaque jour. Sa plus grande joie est d'élever sa petite-fille blonde et blanche, qui perpétue le nom bien-aimé de Valentine, et qui rappelle à sa très-jeune grand'mère les premières années de cette sœur chérie. En passant devant le cimetière du village, le voyageur a vu souvent le bel enfant jouer aux pieds de Louise, et cueillir des primevères qui croissent sur la double tombe de Valentine et de Bénédict.

FIN DE VALENTINE.

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