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Un tel de l'armée française

TAP-TAP OU LA SERVITUDE MILITAIRE

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Dans les gourbis empuantis, afin de distraire leur attente, les fantassins se narrent de fortes histoires où vit, implacable et souriant, l'humour français. A la 304, sur la position conquise, ceux que la mort épargna évoquent avec joie les innombrables mésaventures de Tap-Tap, un de ces cœurs inférieurs dont le destin fut de ne connaître, de l'existence militaire, que la vile servitude.

Gonflé comme une outre, l'œil rond, la trogne amarante, Tap-Tap était, avant la guerre, l'adjudant classique et redoutable, le Flick patibulaire immortalisé par Courteline, terreur du quartier, âme obscure et toujours irritée. En la période héroïque où nous vivons, il est demeuré l'éternel instructeur, le soliveau de l'arrière, régnant, au dépôt, sur un peuple effarouché d'auxiliaires et de bleuets. Néanmoins, Tap-Tap a mérité bien de l'honneur, car il égaya les escouades les plus affligées par le seul souvenir de ses exploits.

Dans la sape, le conteur aimé des copains, prenant l'attitude brisée de Tap-Tap bredouillant des phrases ridicules, obtient un bruyant succès.

Tap-Tap avait trois affections: les frites, son chien et sa femme; il les confondait dans une même ferveur.

Il disait des frites:

—Les frites, j'en suis fou. Quand c'est ma Renée qui les fait, elles sont toutes dorées et savoureuses. Ah! mon cher, dès qu'elles sont placées sur la table... à droite, par quatre... direction de ma gueule!

Le chien de Tap-Tap était glorieux au quartier. Bichonné, la queue en trompette et la coiffure d'un lion, il suivait son maître à l'exercice, à la salle des rapports, en tous lieux. Peu respectée des troupes, cette bête fut, de tout temps, l'innocente victime sur qui s'appesantissait l'ire des soldats que l'adjudant avait persécutés.

Mais il y avait, pour le quadrupède, des compensations heureuses.

Un jour, la compagnie manœuvrait dans la vaste cour de la caserne; l'adjudant, désireux d'arrêter les hommes, afin d'éblouir le colonel, commanda impérieusement:

—Compagnie!

La troupe fit le mouvement préparatoire de tout arrêt brusque, sorte de tension unanime vers l'ordre attendu.

Le chien fit: «Brrroupp!»

A ce commandement, peu réglementaire, les hommes prirent une immobilité parfaite.

Le colonel, satisfait, négligea néanmoins de proposer à l'avancement cet instructeur imprévu. N'importe, le chien, malgré l'ingratitude des supérieurs, connut des heures insignes. A la sentinelle discourtoise qui prétendait lui interdire l'entrée des casernements (les femmes, les chiens et les colporteurs étaient alors bannis des casernes), Tap-Tap commandait:

—Rectifiez la position, imbécile, et laissez-le passer, mon chien! C'est un petit adjudant.

La femme de Tap-Tap était une grosse mégère prétentieuse, admirant la haute situation de son époux, et qui, outre ses talents culinaires, avait toutes les vertus qui rendaient la Sulamite précieuse à Salomon.

—Ma femme, certifiait Tap-Tap, ce n'est pas qu'elle soit belle, belle, belle, mais elle aime bien.

Encore remplaçait-il le verbe «aimer» par un autre, plus expressif.

Mme Tap-Tap reçut, un soir, la visite d'un aimable soldat: figure aimable, mise soignée, attitude respectueuse; il semblait être le plus correct des troupiers français.

—C'est bien ici, monsieur Tap-Tap?

—Mais z'oui! Entrez donc. Jules est en train de fabriquer un violon avec une boîte à cigares; il sera content de vous voir...

—Ne le dérangez pas, je vous prie. C'est une simple communication.

—De la part de qui?

—De la part de ses hommes. Vous lui direz que c'est un c...

Le gentil messager n'attendit pas la réponse.

Mais, la considération du commun importe peu, si l'on s'estime soi-même, et Mme Tap-Tap ne manque pas à cet orgueilleux devoir.

Entre deux lampées de gniole, les nouveaux venus au bataillon, évoquant la gloire de Tap-Tap, disent que l'heureux homme est maintenant sous-lieutenant; sa femme en est toute rubescente. Chez les commerçants, elle exulte.

Les dames des officiers sont réunies chez la bouchère. Il y a là une commandante arrogante, la capitaine, la trésorière, des lieutenantes. Mme la capitaine est une Parisienne distinguée, fine, élégante; elle accepte, sans trop de dédain, la fréquentation de l'épouse Tap-Tap. Ce ne sont que plaintes sur la hausse du sucre, le manque de beurre et l'imperfection des camemberts. Enfin, pour couronner cet édifice de récriminations, Mme Tap-Tap, croyant réunir les suffrages de ces dames, de conclure:

—Heureusement que nous autres, femmes d'officiers, on se dém...

La guerre fit de Tap-Tap un instructeur hors ligne. Nul mieux que lui ne sait conduire une patrouille d'avant-garde et organiser un secteur, en Bretagne. Il dispose ses forces dans les estaminets du voisinage et, lorsque le parti uhlan apparaît, si les Français, ivres de calvados, sortent en titubant, il s'écrie:

—Bravo! C'est une feinte. Ayez l'air d'être saouls pour mieux les surprendre.

Mieux encore: à l'aide d'un vieux cadre de bicyclette, d'une boîte à sardine emplie d'essence et d'un manche à balai, Tap-Tap recrée le plus exact des aéroplanes. L'infanterie approche silencieusement; l'aviateur met le feu à la boîte à sardines, les fantassins s'emparent du pilote.

Que si les bleus sourient de ces étranges manœuvres et les trouvent puériles, il leur en cuirait de le montrer, l'instructeur ne laissant pas que d'avoir la dent dure; à quelque godelureau qui, le voyant venir, se permit de crier: «Vingt-deux!» il répondit, fort habilement:

—Vingt-deux et vingt-deux font quarante-quatre. J'en prends quarante pour moi; il vous en reste quatre... et vous les passerez à la salle de police.

Pauvre Tap-Tap! C'est peut-être, au demeurant, un bon garçon sous une rude écorce. Victime d'une hostilité de par trop rigoureuse, il a, sans doute, des beautés morales ignorées.

Alors que ceux qui se jouent de son souvenir partagent la gloire du métier militaire et ses douleurs sans en connaître jamais la basse amertume, qui sait s'il n'a pas, songeant à ses anciens bleus, murmuré:

—Ce sont de braves, d'admirables garçons!

Il est vrai que, juste réciprocité, une voix de la cote 304, qui semble être celle de la reconnaissance, a dit, en forme de conclusion:

—Le père Tap-Tap, c'est grâce à des types comme ça qu'on reprendra l'Alsace et la Lozère!

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