EXÉGÈSE DE CERTAINES PHRASES MILITAIRES
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Voici des mots plaisants et cruels, ceux que l'on jette dans la mêlée, avec violence, afin qu'ils rebondissent, de vallons en vallons, jusqu'à l'arrière, et qu'ils y éclatent grenades insolentes, à la face du profiteur de la guerre et du bourgeois suralimenté.
D'un métal étincelant et sonore, ils ne perdent, à l'usage, aucune de leurs qualités vigoureuses.
«On les aura... les pieds gelés!» exprime à la fois la certitude d'être vainqueur et celle de ne recueillir du noble effort généreusement accompli que des misères et des souffrances. Qu'on les ait, celui qui lutte n'en peut douter. Pourquoi se battrait-il, s'il n'avait la certitude du succès? Il est assuré d'y avoir, également, les pieds gelés.
«On les aura... les pieds gelés!» est un défi à ceux qui invoquent la victoire, les pieds au chaud, le ventre à table. Juste leçon de choses, cette phrase apprend aux égoïstes que les conquêtes ne se font pas en portant des toasts et que tel discours pompeux ne saurait être comparé à une heure de veillée nocturne, dans l'angoisse et la boue de l'hiver.
Mots où se révèle l'abstraction absolue de tout amour de la gloire, combien vous êtes durs à l'égard de ceux qui ne connurent de la guerre que les honneurs et les profits!
Certaines phrases du soldat masquent des sentiments hésitants et troubles; ce sont des miroirs mensongers où l'inquiétude ne veut pas se manifester, car il faut toujours avoir la pudeur de sa crainte.
Ainsi: «Qu'ouest-ce que c'ouest? Il y a une fusée dans le secteur?»
Sereine ironie où le combattant se joue de sa misère et crainte inavouée! Comment? On jouit ici d'un bien-être parfait, l'ennemi est invisible et silencieux, et voici qu'une fusée atteste sa présence et sa vigilance. Il est vraiment ridicule que des adversaires indélicats veuillent troubler la paix d'un secteur et nuire au bien-être inconstant du soldat. «Qu'ouest-ce que c'ouest?» Question gouailleuse, qui témoigne à la fois du désir d'être renseigné et de l'indifférence relative où l'on est de savoir exactement ce qui se passe.
«Versailles! Tout le monde descend!» est d'une parfaite abnégation. Si les obus s'écrasent dans le boyau où les fantassins, aplatis sur le sol, attendent d'être pulvérisés, une voix s'élève, attestant ainsi que la mort est égale pour tous: officiers et soldats.
Toute cette joyeuse bande de jeunes voyageurs, jadis partis vers les paysages heureux de la fortune et de l'amour, descend dans les gares obscures de la mort. Tout le monde abandonne le voyage. Est-il si dur de s'arrêter ainsi? Que non! Tout au moins, on aura la fierté de le taire. La vie était une promenade agréable, courte et souriante; voici qu'il faut descendre du train bruyant; descendons en chœur, avec l'harmonieux ensemble des troupes bien dressées.
Certes, le noir laurier n'est pas sans amertume. «On n'a pas idée de ça à Clignancourt» est le reflet d'un regret attristé. Clignancourt ou tel autre quartier affectionné, phare illuminant la misère du monde, prisme de souvenirs dont chaque rayon réchauffe le cœur du soldat, c'est le pays où l'on est né. En cet heureux secteur, l'homme vivant en paix n'a pas idée de ce que peut être la souffrance. Il n'a pas idée de ça. «Ça», ce sont les poux qui vous rongent, la charogne dont l'odeur entête, la boue où l'on s'enlise et qui vous oppresse.
«Ça», ce sont les corvées serviles, la nuit, dans les ravins marécageux, où traîne un gaz écœurant. «Ça», c'est la perspective de n'être bientôt qu'un amas informe de vers et d'étoffes que rejettera sur le parapet la pelle indifférente des pionniers. A Clignancourt, lorsque les bars sont ruisselants de lumière et que le peuple s'enivre de liqueurs multicolores, il fait bon errer à l'aventure dans les rues animées. On ne pense pas alors à la nécessité qu'il y a de quitter les belles dont la grâce est un enchantement et d'aller mourir, déchiré par une aveugle mitraille. Certes, à Clignancourt, on ne saurait songer à ces choses.
Mais c'est en la plus chère des affections humaines que le soldat, aux heures d'angoisse, cherche un réconfort: «Pleure pas! Tu la reverras, ta mère!» C'est, malgré sa vulgarité foncière, une parole de foi vivace et d'amour.
Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le sang versé, si le combattant revoit sa mère, la sainte femme qui calmait les fièvres d'autrefois en posant au front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu as une mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle pas la consolatrice, celle qui guérit de toute peine et fait oublier l'horreur des explosions et des enlisements.
La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de ceux qui sont couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la poitrine ouverte.
Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances.
«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est l'espoir-type. Le coucher, fût-ce dans la fange, c'est dormir et «mourir un peu», mourir à la solitude sentimentale, à la fatigue, oublier. Etre au lendemain soir, c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux jours de moins à souffrir.
«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!» Autre espérance: voir les fleurs! C'est une modeste joie permise, en mai, à ceux qui savent garder un cœur champêtre. Les citadins sont particulièrement sensibles à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la nature: ils aiment en elle la protection que ses forêts leur donnent, la fraîcheur de ses eaux et la caresse du soleil. «Vivement le mois de mai» est une joyeuse sonnerie de trompette qui nargue l'hiver.
Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire d'illusoire et de rêve qui n'empêche aucunement les combattants d'aspirer à des joies immédiates.
«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant une réponse satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du rab de rab dans la répartition des aliments. L'art du parfait caporal est de savoir diviser une boîte de sardines en quinze rations égales et de faire en sorte qu'il y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation de l'infini; il est nécessaire au moral des armées.
Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat doit boire. Le quart est nuisible en ce qu'il rationne le vin; seul, le bidon permet que l'on satisfasse entièrement sa soif, surtout depuis qu'une autorité bienveillante a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon pour la classe.»
Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le mot connu de tous ceux qui tournèrent dans les boyaux à la recherche d'une position de première ligne: «Attention au fil!»
Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous coupe la face ou s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins, on est relié à l'arrière; il est une sorte de dieu favorable et taquin qui protège et persécute, à la fois, ses fidèles.
Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes, les boyaux ont les leurs: «Faites passer qu'on ne suit pas» est le plus répandu. On ne suit jamais d'assez près, et la file est coupée par de multiples accidents. Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir que leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne meurt pas les uns sans les autres, n'est-ce pas? C'est pour cela que ceux qui ne suivent pas prient qu'on les attende; ils veulent leur part de malheur.
Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance, éclos en d'obscures cervelles et qui sont une merveille de sagesse et de vérité. Ainsi: «Près du front, loin du cœur!», formule clairvoyante, cristallisant fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de nombre de femmes; toutes pauvretés de nos temps qui suffisent à justifier cette autre parole vengeresse du front: «Y a un civil dans le secteur et il ne tombe même pas d'obus!»