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Trois mois sous la neige

INTRODUCTION.

Reading edition

Jeunes amis,

Le récit que nous vous présentons, sous un titre qui peut vous étonner, repose cependant sur un fond de vérité; il ne surprendra nullement les personnes qui connaissent les pays de montagnes et les accidents auxquels leurs habitants sont exposés.

Puisque nous avons recueilli cette histoire, non-seulement pour vous amuser, mais aussi pour vous instruire, nous décrirons en peu de mots les lieux où la scène se passe, ainsi que la vie dure et laborieuse des montagnards du Jura. Le récit principal en sera plus clair et plus intéressant pour vous.

Le Jura est une chaîne de montagnes, formée de plusieurs chaînes parallèles, qui s'étendent depuis Bâle, en Suisse, jusqu'en France, en longeant les départements du Doubs, du Jura et de l'Ain, dans la direction du nord-ouest au sud sud-ouest, sur une longueur de 280 kilomètres environ, et une largeur de 60 à 64. Le Jura renferme un grand nombre de vallées, et présente plusieurs sommets très-élevés, parmi lesquels on distingue le Reculet, qui a plus de 1,740 mètres au-dessus du niveau de la mer, la Dôle et le Mont-Tendre, qui dépassent 1,700 mètres.

Ces détails sont importants à connaître, mes amis, car, c'est en grande partie la différence de hauteur des montagnes qui les rend plus ou moins habitables: plus elles sont hautes, plus il y fait froid, plus l'été y est court, la végétation difficile, et la neige précoce et abondante; il y en a même qui sont si hautes, que jamais elle n'y fond entièrement.

Mais toutes les montagnes du Jura finissent par s'en dépouiller chaque année; quelque végétation s'y développe sur les sommets les plus élevés; sur beaucoup de points elles sont couvertes de bois magnifiques de hêtres, de chênes, et surtout de sapins, tandis que d'autres parties offrent d'excellents pâturages, où l'on nourrit de très-beau bétail, et particulièrement des bœufs, des vaches et des chèvres. Néanmoins, ces belles montagnes ne sont guère habitables que pendant cinq mois de l'année, depuis mai ou juin, jusqu'aux premiers jours d'octobre.

Dès que les neiges sont fondues et que les sommets reverdissent, les villages, tous bâtis dans les vallées ou sur les pentes inférieures, envoient leurs troupeaux à la montagne. Ce départ est un jour de fête, et pourtant les pauvres bergers vont s'exiler loin de leur famille, pendant toute la belle saison, pour mener une vie dure, laborieuse et pleine de privations. Ils se nourriront presque uniquement de laitage, n'auront souvent à boire que de l'eau de citerne, et passeront tout leur temps à paître leurs troupeaux et à faire ces grands et beaux fromages de pâte ferme, qu'on vend sous le nom de fromages de Gruyère.

C'est à la montagne qu'ils se fabriquent. Là, chaque berger a un chalet, maison chétive, bien que bâtie le plus souvent en pierre. Elle est couverte en petites planchettes de sapin, nommées bardeaux ou tavillons; de grosses pierres, posées de place en place, les pressent de leur poids et empêchent que l'orage ne les emporte. L'intérieur du chalet est divisé en trois pièces: une étable bien close, pour loger le bétail le soir; une étroite et fraîche laiterie, où l'on dépose le lait dans des baquets de bois blanc, et une cuisine servant en même temps de chambre à coucher, où le pauvre berger n'a souvent pour lit que de la paille. Cette cuisine a une vaste cheminée, sous laquelle pend une énorme chaudière, pour chauffer le lait et le convertir en fromage.

Pendant toute la durée de leur séjour à la montagne, les bergers ne voient guère que quelques étrangers qui visitent le pays. Ils leur donnent volontiers de la crême, et reçoivent en échange un peu de pain frais, régal bien rare dans les chalets. Cependant ces pâtres ne se plaignent pas de leur sort; ils ne cherchent pas à changer de condition; ils aiment leurs âpres solitudes, et restent fidèles aux coutumes, aux labeurs et aux foyers de leurs pères.

Leur campagne d'été ne finit qu'à la Saint-Denis, le 9 octobre. Alors ils quittent la montagne; c'est une fête comme celle du départ, mais plus douce, puisque cette fois ils vont revoir leur famille. D'autres travaux, bien différents, commencent alors au village. Ces montagnards, obligés de se suffire en grande partie à eux-mêmes, sont très-adroits; ils fabriquent des ustensiles de ménage, des outils, des meubles, découpent et sculptent une foule de jolis objets en bois, qui, vendus dans le voisinage, se répandent ensuite dans toute l'Europe.

Pendant ces longues journées d'hiver, les enfants s'instruisent sous le toit paternel, le chemin de l'école n'étant pas toujours ouvert ou praticable. Rassemblés auprès de leurs parents, plusieurs enfants prennent le goût de l'étude, font en commun quelque lecture intéressante, et s'instruisent en même temps qu'ils distraient leur famille.

Notre jeune villageois n'est donc pas un esprit sans culture; il a pu écrire son histoire, et nous avons préféré le laisser parler lui-même. Il nous apprendra comment il fut conduit à rédiger ce journal, et comment il en trouva les moyens, lorsque, par suite de circonstances qu'il nous fera connaître tout à l'heure, il se vit emprisonné, avec son grand-père, dans un chalet.

Nous souhaitons, jeunes amis, que vous ne soyez jamais exposés à de si rudes souffrances: mais, dans le cours de la vie, vous aurez souvent besoin de patience et de courage: l'exemple de Louis Lopraz vous convaincra que l'enfant animé par la confiance en Dieu est capable d'efforts qu'on n'aurait pas attendus de son âge; vous apprendrez que l'école du malheur est souvent la plus utile à l'homme, et que la bonté divine se révèle aussi clairement à notre égard dans nos afflictions que dans nos prospérités.

TROIS MOIS SOUS LA NEIGE. JOURNAL D'UN JEUNE HABITANT DU JURA.

Le 22 Novembre 18—.

Puisque c'est la volonté de Dieu que je sois enfermé dans ce chalet avec mon grand-père, je vais écrire jour par jour ce qui nous arrivera dans cette prison, afin que, si nous devons y périr, nos parents et nos amis sachent comment nous avons passé nos derniers jours, et que, si nous sommes délivrés par la bonté divine, ce journal conserve le souvenir de nos dangers et de nos souffrances. C'est mon grand-père qui veut que j'entreprenne ce travail, pour abréger un peu les heures qui vont être sans doute bien longues à passer, et bien difficiles à remplir. Je rapporterai d'abord ce qui nous est arrivé hier.

Nous attendions mon père au village depuis plusieurs semaines; la Saint-Denis était passée; tous les troupeaux étaient descendus de la montagne avec leurs bergers. Mon père seul ne paraissait point, et l'on se dit chez nous: "Qu'est-ce qui peut le retenir?" Mes oncles et mes tantes assuraient qu'il fallait être sans inquiétude; qu'il restait apparemment de l'herbe à consommer, et que c'était la raison pour laquelle mon père gardait le troupeau quelque temps de plus à la montagne.

Mon grand-père finit par s'alarmer de ce retard; il dit: "J'irai moi-même savoir ce qui arrête François; je ne serai pas fâché de faire encore une visite au chalet. Qui sait si je dois le revoir l'année prochaine? Veux-tu venir avec moi?" ajouta-t-il en me regardant.

J'allais moi-même lui demander la permission de l'accompagner, car nous ne nous séparons guère l'un de l'autre.

Nous fûmes bientôt prêts à partir. Nous montâmes lentement, tantôt en suivant des gorges étroites, tantôt en côtoyant des précipices profonds. A un quart de lieue du chalet, je m'approchai par curiosité d'une pente escarpée; et mon grand-père, qui m'avait déjà dit plus d'une fois que cela lui donnait de l'inquiétude, s'avança rapidement pour me prendre la main; une pierre lui roula sous le pied, et il se donna une entorse qui lui causa une douleur très-vive; mais, au bout de quelques moments, il put marcher, et nous espérâmes que cela se passerait ainsi. En s'aidant de son bâton de houx et en s'appuyant sur mon épaule, il se traîna jusqu'ici.

Mon père fut bien surpris de nous voir. Il était occupé à faire des préparatifs pour le départ, en sorte que, si nous l'avions attendu tranquillement au village un jour de plus, il serait venu lui-même nous tirer d'inquiétude.

—C'est vous, mon père! dit-il, en s'avançant pour le soutenir. Vous avez cru qu'il m'était arrivé un accident?

—Oui, nous venons savoir ce qui t'arrête, quand tous les voisins sont descendus.

—Quelques-unes de nos vaches étaient malades; mais les voilà guéries. J'envoie Pierre ce soir même avec le reste de nos fromages; je descendrai demain avec le troupeau.

—Es-tu bien fatigué, Louis? me dit mon grand-père.

Le ton dont il me fit cette question m'annonçait quelque intention secrète, et je ne répondis pas d'une manière bien claire.

—Je pensais, ajouta mon grand-père, qu'il serait prudent de renvoyer l'enfant avec Pierre; le vent a changé depuis une demi-heure, et nous amènera peut-être du mauvais temps cette nuit.

Mon père exprima la même crainte et m'engageait à suivre ce conseil.

—Si tu veux, me dit grand-papa, je ferai un effort, et je descendrai avec toi; quelques moments de repos me suffiront.

—J'aimerais mieux vous attendre, dis-je à mon père, en me jetant à son cou. Une nuit de repos est bien nécessaire à grand-papa, qui s'est blessé au pied, parce que j'ai manqué à mon devoir.

Je racontai là-dessus ce qui nous était arrivé à quelque distance du chalet. Il fut convenu que nous descendrions ensemble le lendemain, qui était hier.

Il y avait alors sur le feu une marmite que je regardais avec des yeux où mon père vit un signe d'impatience. Il nous servit, dans une terrine, une soupe à la farine de maïs, cuite au lait, que nous mangeâmes, comme des soldats, à la gamelle; après quoi, je me couchai. Je m'endormis, sans trop faire attention à la conversation de mon grand-père et de mon père, qui causèrent longtemps à demi-voix après souper.

Le lendemain, je fus bien surpris de voir la montagne toute blanche. La neige tombait encore avec une abondance extraordinaire, chassée par un vent violent. Cela m'aurait fort amusé, si je n'avais pas remarqué l'embarras de mes parents. Je fus bien inquiet moi-même, quand je vis mon grand-père essayer de faire quelques pas, et se traîner avec beaucoup de peine, en s'appuyant sur les meubles et contre les murs. L'accident de la veille lui avait fait enfler le pied, et il ressentait une douleur très-vive.

—Partez, partez, nous dit-il. Emmène cet enfant, avant que la neige s'élève davantage. Tu vois bien qu'il m'est impossible de vous suivre.

—Mais croyez-vous, mon père, que je puisse vous abandonner?

—Mets d'abord en sûreté ton fils et le troupeau; tu penseras ensuite à moi. Vous remonterez avec un brancard pour me tirer d'ici.

—Laissez-moi, mon père, vous porter sur mes épaules, et partons sans retard, je vous en prie.

—Mon ami, tu ne pourrais, si pesamment chargé, emmener le troupeau et guider les pas de cet enfant.

Nous passâmes ainsi une partie du jour sans prendre un parti. Nous espérions encore qu'on viendrait de chez nous à notre secours. Je dis enfin que j'étais assez grand pour me passer de guide, et pour aider mon père à conduire le troupeau. Ces représentations furent inutiles; mon grand-père persista dans sa résolution. Il ne voulait pas nous mettre en danger, en nous chargeant de sa personne.

Mon père le pressait avec une vivacité qui ressemblait à l'emportement. Je pleurais. Enfin cette contestation s'apaisa, et j'ose dire que ce ne fut pas sans mon secours. Je dis à mon père:

—Laissez-moi aussi dans le chalet. Vous en arriverez plus tôt chez nous; vous reviendrez avec du monde pour nous délivrer; grand-papa aura quelqu'un pour le servir et lui tenir compagnie: ce sera pour moi une occasion de reconnaître ses bontés; nous nous garderons l'un l'autre, et le Tout-Puissant nous gardera tous deux.

—L'enfant a raison, dit mon grand-père; la neige est déjà si haute, et l'orage est si fort, que je vois plus de danger pour lui à te suivre qu'à rester avec moi. Tiens, François, prends ce bâton; il est fort, il est armé d'une pointe de fer, il t'aidera à descendre, comme il m'a aidé à monter. Fais sortir les vaches de l'étable; laisse-nous la chèvre et les provisions qui restent. Je suis plus inquiet pour toi que pour nous.

Depuis un moment mon père tenait la tête baissée: il la releva tout à coup, et me prit vivement dans ses bras; je sentis ses larmes couler sur mes joues.

—Je ne te ferai point de reproches, mon cher Louis, mais tu vois les suites de ta désobéissance: promets-moi de n'y plus retomber. Dieu a permis ce que nous voyons, et, il faut bien l'avouer, ni ton grand-père ni moi nous n'avons prévu l'extrême embarras où nous sommes. Si nous avions supposé hier au soir que notre situation serait si fâcheuse aujourd'hui, nous aurions profité du secours de Pierre pour emmener le grand-papa.

Quand j'ai vu mon père près de partir, je lui ai présenté une jolie bouteille empaillée, où il restait un peu de vin, et dont je m'étais pourvu la veille.

—Prenez ceci, lui ai-je dit; vous en aurez plus besoin que nous aujourd'hui. Vous savez que ma pauvre mère m'avait donné cette bouteille, la première fois que je vins vous faire visite à la montagne: je suis heureux qu'elle serve dans une occasion si importante pour vous et pour nous.

—Marie! s'écria mon père avec émotion; elle est en paix.

Et il me pressa encore une fois dans ses bras, en mémoire de celle qui ne pouvait plus me faire de caresses.

Nous fîmes sortir le troupeau, qui parut bien surpris de trouver la terre couverte de neige. Quelques vaches s'écartaient et couraient autour du chalet. Enfin elles se sont mises en marche. Au bout de quelques pas, mon père a disparu avec elles dans les tourbillons de neige.

On ne les voyait plus, et mon grand-père semblait toujours les suivre des yeux. Il était appuyé sur la fenêtre, sans rien dire, mais ses lèvres paraissaient articuler quelques paroles; il avait les mains jointes et restait immobile. Son recueillement m'a fait comprendre mon devoir; je me suis uni à ses sentiments, et j'ai recommandé mon père à Dieu. Nous sommes demeurés ainsi fort longtemps, puis le vent a soufflé avec plus de violence; de gros nuages noirs nous ont enveloppés, et la nuit est tombée presque subitement. Cependant notre horloge de bois venait à peine de sonner trois heures.

—Bon Dieu, ayez pitié de lui! dit mon grand-père; mais il a passé la forêt depuis longtemps, et il n'est pas exposé à cette bourrasque. Comme il va être inquiet sur notre sort!

Nous avions été si distraits tout le jour, que nous n'avions pas pensé à prendre la moindre nourriture, et je mourais de faim. A ce moment, j'ai fait remarquer à grand-papa les bêlements de la chèvre.

—Pauvre Blanchette! a-t-il dit. Son lait lui pèse; elle nous appelle. Allume la lampe; nous irons la traire et nous souperons.

—Nous déjeunerons aussi, grand-papa!

Cette parole le fit sourire, et, comme je pus m'en apercevoir à la clarté de la lampe, il reprit un air plus tranquille, qui me rendit un peu de courage. Cependant le vent grondait bien fort. Il s'engouffrait sous les bardeaux, qu'il faisait frémir, et l'on aurait dit que le toit du chalet allait être emporté. Je levais la tête par moments.

—Ne crains rien, m'a dit mon grand-père. Cette maison a soutenu bien d'autres orages. Les bardeaux sont chargés de grosses pierres, et le toit, peu incliné, n'offre pas beaucoup de prise au vent.

Ensuite il m'a faite signe de marcher devant lui, et nous sommes entrés à l'étable.

Quand la chèvre nous a vus, elle a redoublé ses bêlements; on aurait dit qu'elle allait rompre son lien, tant elle faisait d'efforts pour venir à nous. Avec quelle avidité elle a mangé la poignée de sel que je lui ai donnée! Sa langue a passé et repassé sur ma main, pour ne pas en laisser une parcelle. Elle nous a donné un grand pot de lait. J'en avais besoin. Mon grand-père m'a dit, en revenant à la cuisine:

—Gardons-nous bien d'oublier encore Blanchette; nous la trairons soigneusement matin et soir; notre vie dépend de la sienne.

Je lui ai répondu:

—Vous croyez donc que nous resterons longtemps ici?

—Cela n'est pas certain mon ami, mais cela peut être. Il faut toujours espérer le mieux, et prendre ses précautions comme si le pire devait arriver.

Après souper, je suis allé remplir la crêche de notre nourrice; je lui ai donné de la litière fraîche; je l'ai caressée, il faut l'avouer, plus amicalement que de coutume; elle me semblait aussi plus joyeuse de me voir. C'est qu'elle est à présent toute seule dans l'étable; et les chèvres ont tant de peine à se passer de compagnie! Quand elle m'a vu rentrer à la cuisine, elle s'est mise à bêler d'un ton plaintif.

Nous sommes restés encore quelques moments au coin du feu; mais il s'en faut beaucoup que l'on y soit aussi bien que dans notre maison de la plaine. La cheminée est aussi grande par le bas qu'une chambre ordinaire; elle va en se rétrécissant par le haut, mais l'ouverture est encore si vaste sur le toit, que la neige qui s'y introduisait, chassée par les tourbillons, nous incommodait extrêmement; elle faisait un bruit désagréable en fondant au feu, et, de temps en temps, il nous fallait secouer les flocons dont nos habits étaient couverts.

—Tu le vois bien, mon enfant, a dit mon grand-père, nous ne pourrons trouver ce soir de la chaleur que dans notre lit. Allons nous y réfugier: la neige ne nous y atteindra pas; demain nous tâcherons de nous en préserver au coin du feu. Prions Dieu, et remettons-nous à sa garde; il est présent partout, sur la montagne comme dans la plaine; quand la neige qui nous couvre serait cent fois plus épaisse, nous n'en serions pas moins sous ses yeux; il voit nos mains jointes; il entend nos faibles soupirs. Oui, Seigneur, vous êtes avec nous: nous reposerons sans crainte à l'ombre de vos ailes.

J'étais ému, et je n'ai jamais prié avec plus de confiance qu'hier au soir.

Ce matin, à mon réveil, je me suis trouvé dans l'obscurité la plus complète, et j'ai d'abord supposé que le sommeil m'avait quitté plus tôt que de coutume; cependant j'entendais mon grand-père marcher à tâtons, et je me suis frotté les yeux, mais je n'en voyais pas plus clair.

—Grand-papa, ai-je dit, vous vous levez avant le jour!

—Mon enfant, a-t-il répondu, si nous attendions que le jour nous éclairât, nous resterions longtemps au lit. Je crois que la neige dépasse la fenêtre.

A cette nouvelle, j'ai poussé un cri d'effroi, et, sautant à bas du lit, j'ai allumé bien vite notre lampe, et nous avons pu nous assurer que la triste supposition de mon grand-père était fondée.

—Mais la fenêtre est basse, a-t-il ajouté; d'ailleurs, il est probable que la neige a été amoncelée en cet endroit; peut-être n'en verrions-nous pas deux pieds à quelques pas de la muraille.

—Alors on viendra nous délivrer?

—Je l'espère; mais, après Dieu, comptons d'abord sur nous-mêmes. Supposons qu'il veuille nous tenir enfermé ici quelque temps, voyons quelles sont nos ressources, et, quand nous les connaîtrons, nous réglerons l'emploi que nous en devons faire. Le jour est venu, ce n'est pas douteux. Le coucou [1] marque sept heures; heureusement je n'avais pas oublié de le remonter hier au soir. C'est une précaution que nous devrons prendre soigneusement; on aime toujours à savoir comment on vit, et il faut que nous soyons ponctuels avec Blanchette.

C'est ainsi que nous avons commencé la journée; mais elle a été triste et fatigante: je ne peux plus tenir la plume; grand-papa est d'avis que je renvoie à demain la suite de mon récit.

Le 23 Novembre.

Si cela continue, j'aurai bien de la peine à écrire chaque soir l'histoire de la journée. Quand j'étais à l'école, on me louait souvent pour la facilité que j'avais à faire les petites compositions prescrites comme exercices aux plus avancés; mais je suis bien loin de pouvoir dire et surtout écrire tout ce que je pense et tout ce que je sens. Je m'y appliquerai de mon mieux. Si ces pages doivent être lues un jour par quelques étrangers, ils n'oublieront pas qu'ils les ont trouvées dans un chalet, et qu'elles sont l'ouvrage d'un écolier.

Hier matin, quand nous eûmes reconnu que nous étions plus étroitement prisonniers que la veille, nous fûmes bien attristés; cependant nous pensâmes au déjeuner et à la chèvre. Pendant que grand-papa était occupé à la traire, je le regardais de près, avec beaucoup d'attention.

—Tu fais bien, m'a-t-il dit; il faut que tu apprennes à me remplacer. Tu vois que j'ai un peu de peine à me courber pour atteindre à la mamelle de Blanchette. Approche-toi, essaye de la traire toi-même.

Au bout d'un moment, je suis parvenu à faire jaillir quelques gouttes de lait; mais il paraît que j'ai blessé notre nourrice, car elle a regimbé, et il s'en est peu fallu qu'elle n'ait renversé le baquet; depuis, c'est-à-dire hier au soir et ce matin, j'ai fait deux nouveaux essais, et j'ai mieux réussi.

Après déjeuner nous avons fait la revue de ce qui se trouve dans le chalet pour notre usage. J'en donnerai le détail un autre jour; j'ai encore tant de choses à dire, que je crains de rester en chemin comme hier.

Quand nous eûmes reconnu ce que nous avions en denrées et en ustensiles, nous désirâmes savoir quel temps il faisait. Je me plaçai sous la cheminée, et je regardai par la seule ouverture qui restât libre dans le chalet. Au bout de quelques moments, le soleil brilla tout à coup sur la neige qui s'élevait autour de l'ouverture à une hauteur considérable. Je fis remarquer la chose à mon grand-père.

On distinguait assez bien l'épaisseur de la couche, parce que l'ouverture ne fait point de saillie sur le toit. C'est un simple trou, comme serait celui du fenil.

—Si nous avions une échelle, a dit mon grand-père, tu monterais là-haut, et tu dégagerais une trappe que ton père a placée, m'a-t-il dit dernièrement, pour se garantir de la pluie et du froid, en attendant qu'on réparât la cheminée, qui était en mauvais état, et que l'orage a renversée.

—Si la cheminée était plus étroite, ai-je répondu, il n'y aurait pas besoin d'échelle, j'essaierais de monter comme les ramoneurs.

Nous sommes restés alors pensifs quelques moments; mais grand-papa s'est rappelé qu'il avait vu dans l'étable une longue perche de sapin, et il m'en a fait souvenir. J'ai frappé des mains en signe de joie.

—C'est tout ce qu'il me faut, ai-je dit; j'ai grimpé bien souvent à des arbres dont la tige n'était pas plus grosse. La perche a encore son écorce, c'est une facilité de plus.

Mais il fallait l'introduire dans le canal: voilà ce qui pouvait être malaisé. Heureusement, l'entrée en est fort large et fort élevée, et nous sommes venus à bout de l'entreprise, aidés encore par la souplesse du bois.

Ensuite je me suis mis à l'œuvre, après avoir attaché autour de ma ceinture une ficelle, afin de hisser jusqu'à moi une pelle, quand je serai en haut. J'ai tant fait des pieds et des mains, en m'appuyant aussi contre les parois du canal, que je suis arrivé sur le toit. J'ai commencé par m'y faire une place, en déblayant la neige avec le secours de la pelle, et j'ai pu reconnaître qu'il y en avait environ trois pieds; autour du chalet il me parut qu'il y en avait bien davantage. C'était en effet le vent qui l'y avait amoncelée; mais il n'en était pas moins tombé une masse énorme de neige dans un temps bien court.

Tout l'espace que l'on voit autour du chalet n'est qu'un tapis blanc; la forêt de sapins qui la couvre du côté de la vallée, et qui borne la vue, est blanche comme le reste, à l'exception des troncs, qui semblent tout noirs. Plusieurs arbres se sont brisés sous le poids; j'ai vu de grosses branches, et même des tiges, rompues en éclats.

Dans ce moment, il soufflait une bise [2] violente et glacée; les nuages sombres qu'elle poussait devant elle s'ouvraient par intervalles pour laisser briller le soleil, et cette clarté éblouissante courait sur le champ de neige avec la vitesse d'une flèche.

Le froid me gagnait. Quand j'ai voulu expliquer à grand-papa ce que je voyais, il s'est aperçu que je claquais des dents; il m'a dit alors de me hâter, et de dégager la trappe, en déblayant, autant que je pourrais, tout l'espace autour de la cheminée. Ce travail m'a pris bien du temps, et m'a donné beaucoup de peine, mais il m'a réchauffé. Après l'avoir achevé, selon les directions de mon grand-père, j'ai replacé la corde dans une poulie, de façon qu'en tirant à soi on ouvre la trappe, et qu'elle se ferme par son poids, quand on lâche la corde, qui passe hors du canal et par le plancher dans des trous pratiqués exprès. Après que nous eûmes fait deux ou trois fois cette petite manœuvre, pour nous assurer qu'elle réussirait toujours, je suis descendu plus facilement que je n'étais monté.

Mes habits étaient tout mouillés; et je n'en avais pas d'autres. Nous avons allumé un feu clair de branchages et de pommes de pin, puis, baissant la trappe et laissant seulement l'espace nécessaire pour que la fumée pût s'échapper, nous avons ainsi passé la plus grande partie du jour au coin du feu, sans autre lumière que celle du foyer, car notre provision d'huile est bien petite, et nous voyons qu'il ne faut pas nous attendre à quitter de sitôt notre prison. Nous n'avons rallumé notre lampe qu'au moment de traire la chèvre.

C'est une chose bien nouvelle et bien triste pour nous de languir ainsi toute une journée. Je crois pourtant que les heures m'auraient semblé moins longues, si je n'avais été dans une attente continuelle. Il me semblait toujours qu'on allait venir nous délivrer. Je suis remonté sur le toit pour voir si personne n'arrivait; je n'ai pas cessé de questionner grand-papa. Il espère, dit-il, que mon père est arrivé chez nous en bonne santé; mais peut-être les chemins sont-ils éboulés, ou les passages obstrués par des amas de neige.

Enfin, après avoir fermé complétement l'ouverture de la cheminée, nous nous sommes couchés hier avec l'espérance qu'on viendrait aujourd'hui à notre secours; mais ce matin nous avons reconnu que, pour le moment, la chose est presque impossible. Il n'a pas cessé, à ce qu'il nous semble, de neiger toute la nuit. Nous avons eu la plus grande peine à rouvrir la trappe: j'y suis enfin parvenu, et nous avons pu allumer du feu. J'ai trouvé deux pieds de neige nouvelle. Grand-papa ne veut plus que j'espère de quitter ce tombeau avant le printemps. Cette captivité n'est pas ce qui m'attriste le plus: les dangers que mon père a courus, et, s'il y est échappé, ses craintes à notre sujet m'inquiètent bien davantage.

Ce printemps, j'étais venu passer quelques jours auprès de lui, et j'avais apporté de l'encre, des plumes et du papier, parce qu'il ne veut pas que je cesse tout à fait d'étudier et d'écrire, quand je ne vais pas à l'école. Au moment de le quitter, je voulus emporter ce qui me restait de ce petit bagage, mais il me dit:

—Laisse tout cela dans cette armoire; tu le retrouveras l'année prochaine en bon état.

C'est là le papier et les plumes dont je me sers aujourd'hui, et bien autrement que je ne m'y attendais.

Le 24 Novembre.

Je suis encore tremblant d'épouvante, quand je pense au malheur qui pouvait nous arriver! Comment imaginer qu'ensevelis sous la neige, nous ayons manqué d'être consumés par l'incendie? Voilà un nouveau danger contre lequel il faudra nous tenir en garde. Nous étions devant notre feu, et, pour passer le temps, mon grand-père me faisait un peu calculer; j'avais répandu de la cendre sur le foyer, comme on fait du sable, dans quelques écoles, pour tracer des chiffres dessus; pendant que j'achevais mon petit calcul, à la clarté des tisons, nous avons senti de la chaleur par derrière: elle venait d'une gerbe de paille, dont nous voulions nous servir pour faire quelques ouvrages, et que j'avais placée trop près du foyer. Elle brûlait déjà par un bout. J'ai voulu me jeter dessus pour éteindre le feu: je n'ai réussi qu'à me brûler les mains. Grand-papa, malgré la peine qu'il a toujours à se lever, s'est élancé sur la gerbe, et l'a portée sans hésiter sous la cheminée, toute flambante.

—Écarte, m'a-t-il crié, tout ce qui pourrait prendre feu!

J'ai écarté nos siéges, la provision de bois et tout ce qui était dans le voisinage du foyer. Alors nous avons passé un moment affreux. La flamme allait toujours en augmentant; nous tenions la gerbe dressée contre le mur, à l'aide d'une fourche de fer et de la pelle à feu. Pas une goutte d'eau en réserve! Le chalet était éclairé par une flamme rougeâtre; la fumée ne pouvait se faire passage et nous suffoquait. Cependant, si nous laissions tomber la gerbe, le feu se répandait partout, et nous étions certainement perdus. Des brins de paille enflammés voltigeaient de côté et d'autre: ils pouvaient tomber sur le lit, au coin de la chambre, ou mettre le feu aux solives sur nos têtes ou à la cloison qui nous séparait de l'étable... Il semble qu'une gerbe de paille doive être bientôt consumée, et pourtant j'ai cru que je n'en verrais jamais le bout. Enfin l'embrasement s'est apaisé.

—Marche vite, m'a dit grand-papa, sur ce qui brûle encore; étouffe les moindres étincelles.

Il m'en a donné l'exemple lui-même. Au bout d'un moment, nous étions retombés dans une profonde obscurité; mais nous n'avons pas cessé de craindre, avant de nous être assurés que le feu n'avait pris nulle part autour de nous. Peu à peu la fumée s'est dissipée à son tour; nous avons allumé la lampe, et nous nous sommes vus noirs comme des charbonniers; mais, grâce à Dieu, nous voilà sauvés, nous et notre chalet, sans autre mal que légères brûlures aux mains et aux pieds.

Nous avons secoué la cendre et la poussière dont nous étions couverts, et mon grand-père, s'accusant encore de négligence, m'a dit:

—On ne saurait réparer trop promptement ses torts. Si nous avions eu sous la main un seau d'eau, nous aurions évité ce danger; nous avons dans la laiterie un tonneau vide, il faut le défoncer par un bout et le placer sur l'autre au bout du foyer. Nous le remplirons de neige, qui sera bientôt fondue, et nous aurons une provision d'eau en cas d'accident. Mais surtout soyons plus prudents et plus attentifs. Je n'ai pas besoin de te dire que l'incendie du chalet serait notre mort; nous n'avons aucun moyen d'échapper; un pareil accident est aussi redoutable pour nous que pour des marins sur l'Océan.

Nous nous sommes donc mis à l'œuvre sur-le-champ. Nous avons ouvert la porte du chalet, et nous avons rempli le tonneau, après l'avoir placé dans un endroit convenable. Ce n'est pas la neige qui nous manquera! J'ai eu le cœur serré, lorsqu'en ouvrant notre porte, j'ai vu devant nous cette muraille blanche qui nous sépare du monde entier.

Le 25 Novembre.

Dieu veut que nous mettions toute notre espérance en lui. La neige continue à tomber avec abondance. J'ai eu de nouveau beaucoup de peine à nettoyer la trappe qui en était chargée. Nous avons jugé prudent de débarrasser le toit d'une partie du fardeau qu'il porte. Je m'en suis occupé longtemps aujourd'hui. Je laisse sous mes pieds une couche de neige assez épaisse pour nous garantir du froid, et je fais tomber le reste.

C'est une distraction pour moi d'être un peu hors de mon cachot, et pourtant ce que je vois est bien triste. On ne distingue presque plus autour de la maison les inégalités du terrain; la citerne, que je voyais encore hier, a complétement disparu; rien de plus morne que ce paysage; la terre est blanche, le ciel est noir. J'ai lu à l'école des récits de voyages dans l'Océan glacial et aux terres polaires: il me semble que nous y sommes transportés. Mais puisque de malheureux voyageurs, qui ont tant souffert du froid et couru de si grands dangers, sont quelquefois revenus dans leur patrie, j'espère aussi que nous reverrons mon père et le village.

Nous ne sommes pas dépourvus de tout dans notre habitation solitaire. Nous avons trouvé plus de foin et de paille qu'il n'en faudrait pendant une année pour la nourriture et la litière de Blanchette. Si elle ne cesse pas de nous donner du lait, nous avons là un secours bien précieux. Mais un accident peut nous en priver, et nous avons été fort aises de trouver, dans un coin de l'étable, une petite provision de pommes de terre, que nous ménagerons. Nous avons commencé par les couvrir de paille pour les garantir de la gelée. C'est aussi à l'étable que mon père avait fait serrer le bois; mais ce qu'il en reste serait insuffisant pour nous chauffer pendant un long hiver; c'est donc fort heureux que nous puissions fermer la trappe, dans les moments où nous n'aurons pas un besoin pressant de feu: quand on est exposé à manquer de combustible, il faut savoir écarter le froid. Heureusement la neige, qui nous emprisonne, nous abrite en même temps. Je suis surpris que nous sentions si peu le froid, ensevelis comme nous voilà:

—C'est ainsi, dit mon grand-père, que le blé se conserve si bien sous la neige.

Nous ferons de même; nous nous tiendrons cachés tout l'hiver, et, au printemps, nous mettrons la tête à la fenêtre. Mais jusqu'alors nous allons éprouver bien de l'ennui, et Dieu veuille que tout se borne là!

Pour suppléer au bois, nous avons un tas de pommes de pin, dont j'avais amassé moi-même une partie, pour les brûler au village. C'est par hasard qu'on ne les a pas descendues. Enfin, si nous y sommes forcés, nous n'hésiterons pas à brûler les crèches de l'étable. Quand il s'agit de sauver sa vie, on n'y regarde pas de si près; nous ferons comme les navigateurs qui jettent leurs marchandises à la mer.

On avait déjà démeublé en grande partie le chalet. Ce que nous regrettons le moins, c'est la grande chaudière à faire le fromage. On nous a laissé quelques-uns des ustensiles nécessaires pour la cuisine, et, de plus, une hache, mais tout ébréchée, et une scie, qui ne coupe guère. Nous avions l'un et l'autre un couteau de poche. Quoiqu'il manque beaucoup de pièces à notre mobilier, nous saurons aller comme cela. Nous regrettons plus le manque de provisions; les nôtres sont chétives. Quel dommage de n'avoir trouvé que trois pains, de ceux que l'on garde toute une année à la montagne, et que l'on finit par briser à coups de hache!

Ils étaient dans une vieille armoire de chêne à moulures, que mon père a fait monter ici, il y a quelques années, parce qu'elle prenait trop de place là-bas; nous y avons aussi trouvé du sel, un peu de café en poudre, un peu d'huile et une petite provision de saindoux.

—Voici qui vient à propos, ai-je dit en la découvrant.

—Fort bien, a dit mon grand-père, mais nous n'y toucherons pas pour notre cuisine; c'est mon avis. Ceci suppléera, pour la lampe, à l'huile dont nous avons trop peu. N'aimes-tu pas mieux y voir plus clair et te réduire à la plus maigre nourriture?

—Oui, sans doute! ai-je répondu. Comment supporter, sans cela, des veillées qui commencent dès le matin?

Nous n'avons qu'un lit, mais nous y dormons à l'aise; il est, suivant l'usage de nos montagnes, assez grand pour cinq ou six personnes. Il est placé dans un coin de la seule pièce d'habitation, qui est en même temps la cuisine et le laboratoire où l'on fait le fromage. Une seule couverture nous a été laissée; si elle ne suffit pas, nous avons de la paille et du foin. Point de draps, point de matelas, mais une grossière paillasse. Je voudrais bien une couche plus commode pour grand-papa: un bon lit fait oublier à un vieillard beaucoup de privations. Pour moi, qui dormirais sur la terre nue, et qui ai souvent passé la nuit dans le fenil, je n'ai rien à regretter ici.

—Je voudrais seulement, ai-je dit, avoir pendant trois ou quatre mois l'instinct des marmottes; et m'endormir jusqu'au retour de la belle saison.

Là-dessus mon grand-père m'a fait reconnaître mon ingratitude et ma folie. Il m'a dit:

—Laissons à la brute ce long sommeil: notre part est plus belle. Dieu nous condamne à la souffrance, il est vrai; mais il daigne se révéler à nous. Récompense magnifique! Accepte-la, mon fils, avec reconnaissance, et accomplis les devoirs qu'elle t'impose. Veillez, nous est-il dit, car vous ne savez pas à quelle heure le Seigneur viendra.

Le 26 Novembre.

J'aurais encore à mettre dans notre inventaire plusieurs objets qui pourront nous être utiles, mais je n'en parlerai pas, tant il me tarde de rapporter ici la découverte que j'ai faite, et qui a été pour les deux captifs le sujet d'une vive joie.

En examinant l'état de notre mobilier et de nos provisions, j'avais cherché dans les plus petits recoins si je ne trouverais pas quelques livres. Je savais que mon père ne montait jamais au chalet sans y porter plusieurs ouvrages de piété, afin de faire avec ses valets quelques lectures, à la place de l'office divin, dont ils étaient privés par l'éloignement; mais apparemment il avait déjà renvoyé au village sa petite bibliothèque.

Nous regrettions bien vivement, dans notre prison solitaire, de n'avoir pas ce moyen de nous soutenir et de nous consoler pendant nos longues veilles. Aujourd'hui, ayant aperçu, derrière l'armoire de chêne, une planche qu'on y avait logée, j'ai voulu la retirer, jugeant qu'elle pourrait nous être bonne à quelque chose, et j'ai fait tomber en même temps un livre tout poudreux, égaré sans doute depuis des années. C'était l'Imitation de Jésus-Christ. En reconnaissant cet ouvrage, mon grand-père s'est écrié:

—C'est le meilleur des amis, qui nous visite dans notre solitude! Mon enfant, l'Imitation est un livre fait pour les malheureux, ou plutôt c'est un livre qui nous prouve, de la manière la plus touchante, qu'il n'y a qu'un malheur, c'est d'oublier Dieu, et un seul bonheur véritable, de l'aimer. Tu le vois, mon cher Louis, si nous sommes à l'écart, nous ne sommes pas abandonnés; nous avons déjà trouvé ce qui soutient la vie du corps; nous possédons maintenant la nourriture de l'âme; il ne nous manque rien que de savoir en faire un bon usage.

—Mais remarque, mon enfant, par quelle suite d'événements nous sommes amenés, d'abord à ressentir le plus pressant besoin de l'assistance divine, ensuite à trouver ce secours, devenu si nécessaire! Ton père se fait attendre quelques jours: nous nous inquiétons, et nous voulons connaître les causes de son retard. Si nous l'avions attendu un jour de plus, nous l'aurions vu reparaître: nous partons. Tu sais quel accident m'arrive sur la route, qui me rend le retour impossible le lendemain: la neige s'accumule, et nous voilà prisonniers. C'était le point où le Seigneur voulait nous amener pour nous rapprocher de lui. Après avoir cherché vainement ce qui nous manquait si fort, un livre capable de nous avancer dans la piété, tu trouves par hasard ce que nous n'espérions plus de découvrir! Voilà un exemple, entre mille, de ce qu'on appelle avec raison les voies de la Providence. En effet, elle a disposé les affaires du monde de sorte que l'une naisse de l'autre, et que nous soyons visités tantôt par la joie, tantôt par la douleur, et toujours exercés par l'épreuve; car, dans ces agitations de la vie, dans cette succession d'événements heureux et malheureux, le caractère se forme; nous pouvons acquérir les vertus qui font la dignité du chrétien; nous nous approchons par degrés de notre modèle; nous imitons Jésus-Christ.

J'ai répondu:

—Je n'ai pas besoin, mon grand-père, de vous dire à quel point je suis touché de ces réflexions: vous le voyez bien. Depuis que nous sommes ici, tout ce que vous me dites sur mes devoirs envers Dieu me frappe d'une manière nouvelle. Jusqu'ici je priais pour suivre vos conseils; je m'y soumettais pour vous plaire: aujourd'hui je trouve en moi un sentiment nouveau; j'aime véritablement le Seigneur; mon cœur éprouve, à la pensée de Dieu, un attendrissement pareil à celui que réveille chez moi votre souvenir ou celui de mon père. Seulement, comme c'est une chose à laquelle je ne suis pas accoutumé, et sans doute aussi parce que l'idée de Dieu est grande et redoutable, mon amour pour lui est mêlé d'une crainte profonde, qui me trouble, mais que je suis heureux de ressentir. C'est à vous, mon grand-père, que je dois ces dispositions favorables, et je n'ose plus regretter l'accident qui nous arrête ici.

Après avoir tenu ces discours et beaucoup d'autres pareils, nous nous sommes embrassés, et nous avons gardé longtemps le silence. Je n'avais jamais senti une joie si douce et si forte. Ainsi Dieu sait changer le mal en bien; on est heureux d'être affligé; on bénit l'épreuve et Celui qui l'envoie.

Seigneur, vous m'avez approché de vous par la souffrance; ne permettez pas que je vous oublie, si la souffrance vient à cesser! Comme vous m'enseignez aujourd'hui la résignation, inspirez-moi plus tard la reconnaissance!

Le 27 Novembre.

Toujours la neige! Il est rare, dans cette saison, d'en voir tomber une si grande quantité, même sur les montagnes. Malgré cela, je ne cessais pas d'être étonné que mon père ne fût pas venu à notre secours, et je continuais d'en exprimer ma surprise. Jusqu'ici mon grand-père n'avait pu se résoudre à me laisser voir son inquiétude; notre conversation d'aujourd'hui m'a fait connaître qu'il n'est pas moins alarmé que moi.

—En effet, lui disais-je, cette neige n'est pas survenue tout d'un coup; le premier, le second et même le troisième jour de notre captivité, on aurait pu, à ce qu'il me semble, ouvrir un chemin jusqu'à nous.

—Je suis bien sûr, a dit mon grand-père, que François aura fait tout ce qu'il a pu; mais peut-être n'a-t-il pas réussi à faire partager ses craintes à nos amis et à nos voisins, et il ne pouvait pas nous délivrer tout seul.

—Vous croyez que, pouvant nous tirer d'ici, on nous y aurait laissés, au risque de nous trouver morts au printemps? Est-ce que nos voisins auraient moins d'humanité que ces gens dont on parle quelquefois dans le journal, et qui entreprennent les plus rudes travaux, même au péril de leur vie, pour sauver des malheureux enfouis dans une mine, dans un puits ou sous les décombres d'un souterrain?

—Je conviens que notre position est triste, mon cher Louis; mais enfin on sait que nous avons un abri et quelques provisions.

—Mais on sait aussi que cela peut nous manquer; que vous êtes âgé et infirme, et que je n'ai pas encore les forces d'un homme: on doit avoir pitié de nous.

—On aura fait quelques tentatives, et l'on aura trouvé l'exécution trop difficile.

—Cependant, lorsqu'il faut ouvrir la grande route, encombrée par la neige, et faire dans toute sa longueur un large chemin aux voitures, on en vient à bout, et cela se voit presque tous les hivers.

—Mais c'est le gouvernement qui ordonne ces travaux pour le service public, et cela coûte beaucoup d'argent.

—Quoi donc? Ce qu'on fait pour la commodité des voyageurs, on ne le ferait pas pour sauver deux malheureux en danger de la vie? Je trouverais cela bien cruel.

—Le gouvernement ignore sans doute que nous sommes ici.

—Mon père n'aura pas manqué de faire du bruit, et d'appeler tout le monde à notre secours.

Voilà ce que nous disions l'un et l'autre, et grand-papa ayant fait silence, j'ai ajouté, en lui prenant les mains:

—Ne me cachez rien, je vous en prie. N'est-il pas vrai que vous êtes inquiet comme moi? Parlez-moi franchement. Depuis que je sais me résigner à la volonté de Dieu, je ne suis plus indigne de votre confiance: faites-moi part de vos suppositions, et ne me laissez pas plus longtemps livré aux miennes. J'aime mieux entrevoir plus clairement mon malheur, et savoir là-dessus tout ce que vous pensez.

—Eh bien! mon pauvre Louis, je te l'avoue, je crains qu'un accident n'ait surpris ton père. Il faut bien te le dire; d'ailleurs, tu m'as pénétré. Je n'en reste pas moins dans le plus grand embarras; car, à son défaut, d'autres personnes ont dû penser à nous.

Alors je me suis mis à pleurer et à sangloter. Grand-papa m'a laissé quelque temps livré à ma douleur. Nous étions devant le feu qui s'éteignait. Nous sommes ainsi restés assez tard dans les ténèbres; mon grand-père tenait une de mes mains dans les siennes, et la pressait de temps en temps.

—Je t'ai dit mes craintes, a-t-il enfin ajouté. Ne veux-tu pas que je te dise aussi mes espérances? Nous ne saurions tout imaginer. Le pouvoir de l'Éternel surpasse toute intelligence. Ne te laisse pas abattre, et conserve-toi pour ton père ou pour ton aïeul.

Le 28 Novembre.

Nous avons calculé, aussi exactement que possible, combien notre lampe brûle d'huile ou de graisse en un jour, et nous avons reconnu que, si nous la laissions allumée douze heures par jour, nos provisions seraient épuisées en un mois. Nous avons donc résolu de nous réduire à trois heures d'éclairage. La lueur du foyer nous en tiendra lieu quelquefois; mais il faudra nous donner ce plaisir avec ménagement, et c'est dommage, car le bois de sapin produit un feu brillant dont j'aime le pétillement et l'éclat. Pendant que la lampe ne brûle pas, nous causons. Mon grand-père a toujours quelque chose d'intéressant à me dire, et je sortirai d'ici, pour peu que notre captivité se prolonge, bien plus instruit que je n'étais. Il y a plusieurs années qu'il ne peut guère travailler; il a passé ce temps à lire de bons livres, qu'un riche voisin lui prêtait: aujourd'hui je profite de ses lectures. Il me fait aussi quelques leçons. Une de celles qui abrégent le mieux la journée sont les exercices de calcul de tête. Il me propose de petits problèmes, et c'est à qui les aura résolus le premier. Quand l'un de nous est prêt à donner la solution, il avertit l'autre, et nous nous servons de contrôle. De cette façon, une heure ou deux sont bientôt passées. L'émulation s'en mêle. D'abord, mon grand-père avait l'avantage sur moi, au point que, pour ne pas me décourager, il me laissait croire qu'il cherchait encore la solution, quand il l'avait déjà trouvée. Au bout de quelques expériences, mon attention s'est fortifiée, et il assure que ce n'est rien auprès de ce que je peux encore gagner.

Le 29 Novembre.

Mon journal m'amène à une date que je ne peux oublier: c'est le 29 novembre que j'ai perdu ma mère; il y a de cela quatre ans. L'année dernière, ce jour était un dimanche. Après être sorti de l'église, j'ai été avec mon père faire le tour du cimetière, et nous nous sommes arrêtés quelques moments devant la tombe où repose la dépouille de notre meilleure amie. L'herbe n'était pas encore flétrie par le froid; quelques marguerites avaient refleuri, comme il arrive souvent. Il me semble que je les vois encore s'agiter au souffle du vent, comme pour nous saluer, et nous remercier de notre visite. Nous sommes restés ainsi longtemps sans rien dire, des lèvres du moins, car nos mains, qui se pressaient, en disaient plus que toutes les paroles n'auraient pu faire.

Je n'ai pas assez vécu avec ma mère pour avoir pu connaître toutes ses vertus; mais les souvenirs qu'elle a laissés dans notre maison m'apprennent toujours mieux la grandeur de la perte que j'ai faite. Depuis que ma mère est morte, je ne crois pas que mon père ait passé un jour sans me parler d'elle. Quelquefois il me regarde, et démêle sa ressemblance sur mon visage, ou, si je lui parle, au lieu de me répondre: "Il me semble, dit-il, que c'est elle que j'entends."

Maintenant mon grand-père, qui me voit séparé de tous les deux, a la bonté de les rappeler sans cesse dans nos entretiens. Il me conte ce qui s'est passé chez nous avant ma naissance et depuis, avant que j'aie pu me connaître moi-même et connaître mes parents. Ah! quand il est sur ce sujet, je n'ai pas besoin d'autres distractions; nous pouvons éteindre la lampe et attendre sans impatience l'heure du repos. Tout ce qu'il me dit, à quoi il n'aurait pas songé peut-être sans notre accident, se grave pour toujours dans ma mémoire.

Ainsi donc j'ai fait longtemps la joie de mes parents sans le savoir et sans y penser! Je leur ai fait des caresses dont je ne me souviens plus; je leur ai dit, sans me rappeler ni l'occasion ni le moment, des paroles enfantines auxquelles ils prenaient un vif plaisir! C'était là tout le prix de leurs soins et de leurs veilles. A ce sujet mon grand-père me disait:

—Comment ne pas admirer la sagesse et la bonté de la Providence? Elle rend l'enfant aimable, avant même qu'il sache aimer, en sorte que l'on craint plus vivement tous les dangers pour un être qui ne craint rien, et que l'on s'intéresse d'autant plus à lui qu'il ne peut prendre aucun souci de lui-même.

Pour moi, quand je cherche à rappeler mes plus anciens souvenirs, je vois grand-papa au coin du feu, ma mère au jardin, mon père entrant dans la maison, un fagot sur l'épaule. Peu à peu ces images sont plus nombreuses et plus nettes, et je ne peux m'empêcher de comparer ces premiers temps de ma vie à la naissance du jour: d'abord on ne distingue pas même les plus grands objets; peu à peu tout se dessine, tout s'éclaire, et nos regards saisissent les moindres détails.

Le 30 Novembre.

Nous avons trouvé le moyen d'occuper nos mains pendant une partie du jour, sans qu'il soit nécessaire de brûler plus d'huile que la prudence ne le permet; la lueur du foyer nous suffit. Comme nous avons des gerbes de reste, nous tressons, ou plutôt je tresse de la paille en longues cordes qui peuvent servir à différents usages. J'ai vu mon père entourer de ces liens nos carrés de pois, pour les soutenir; on peut même les tendre autour des blés, et surtout du seigle, qui est si sujet à verser. Enfin, nous en garnirons des chaises, quand nous aurons le bois nécessaire pour les fabriquer.

Je m'assieds tout auprès du feu, et je m'arrange de manière à travailler dans l'espace peu étendu qu'il éclaire; mon grand-père suit mon travail des yeux, et me passe lui-même la paille, à mesure que j'en ai besoin. Il veille surtout à ce qu'elle ne nous cause pas une nouvelle alerte, et la tient à quelque distance du foyer.

Cette occupation nous amuse; il nous semble qu'en travaillant pour la belle saison nous la rapprochons de nous; d'ailleurs, cela ne nous empêche pas de causer; mon grand-père me fait conter ce qui se passait à l'école, où j'avais le malheur de trouver quelquefois le temps un peu long. J'aime surtout à lui rappeler les visites de ce riche et bon voisin, qui nous distribuait de temps en temps des livres en prix. Il nous donnait aussi des vers à apprendre par cœur. Ces jours-là les heures passaient bien plus vite, surtout quand il nous récitait ces poésies, qu'il nous expliquait à merveille.

Mon grand-père m'a dit:

—Tu ne les as pas oubliées, j'espère, puisqu'elles te plaisaient tant? Et il a voulu que je lui en donnasse la preuve à l'instant même.

—As-tu écrit ces vers? m'a-t-il dit.

—Je les avais écrits, mais je les ai prêtés, et le cahier a été perdu.

—Eh bien, mon enfant, tâche de réparer cette perte vraiment regrettable. Je veux que tu me récites quelquefois ces poésies, qui me paraissent faites pour l'enfance; puis, un jour l'une, un jour l'autre, tu les écriras dans ton journal.

Je vais donc transcrire la première qui s'est présentée à ma mémoire.

Caroline et les petits Oiseaux. De sa maisonnette bien close, Caroline aux champs regardait, La bise avec fureur grondait; Plus de feuillage, plus de rose; Partout la neige et les glaçons. Transis de froid, quelques pinsons Des arbrisseaux du voisinage Becquetaient l'écorce sauvage, Mais n'essayaient plus de chansons. "Pauvres petits! la faim peut-être Plus que le froid vous fait souffrir; Le même Père nous fit naître: De ses biens je dois vous nourrir." Du pain bis déjà les miettes Pleuvaient pour les tristes oiseaux; Déjà, chère enfant, tu les guettes A travers les brillants vitraux. Un, deux, trois!... la volée entière Accourt à ce friand repas; Elle est toujours plus familière; Tu parais: on ne s'enfuit pas. Sans craindre fâcheuse aventure, On revient chaque jour; enfin Ce peuple chéri dans ta main Becquète à l'envi la pâture. Que les moments te semblent courts! Ah! si l'hiver durait toujours! Mais la primevère indiscrète Sourit au soleil printanier; Voici déjà la violette, A l'abri du vert groseillier; Sans peine aux champs l'oiseau butine; Plus de frimas: plus de pinsons! Oiseaux, adieu! Dans vos chansons N'oubliez jamais Caroline.

Le 1er Décembre.

Je sens une véritable frayeur en écrivant la date d'aujourd'hui. Si quelques jours du mois de novembre nous ont semblé si longs, que sera-ce du mois où nous entrons? Encore, s'il devait être le dernier de notre captivité! Mais je n'ose plus en prévoir le terme. La neige s'est tellement accumulée, qu'il me semble qu'un été ne suffira pas à la fondre. Elle s'élève maintenant jusqu'au toit, et, si je n'y montais pas chaque jour, pour dégager la cheminée, nous ne pourrions bientôt plus ouvrir la trappe, ni allumer de feu.

Mon grand-père me fait pitié de ne pouvoir pas sortir quelquefois de ce tombeau. Je lui demandais ce matin quelle chose il regrettait le plus, et il m'a répondu:

—Un rayon de soleil. Et pourtant, a-t-il ajouté, notre sort est bien moins malheureux que celui de beaucoup de prisonniers, dont plusieurs n'ont pas plus que nous mérité la réclusion. Nous avons du feu, souvent de la lumière; nous jouissons dans notre prison d'une certaine liberté, et nous y trouvons des sujets de distraction que n'offrent pas les quatre murs d'un cachot; nous n'avons pas chaque jour la visite d'un geôlier ou défiant ou cruel ou seulement indifférent à nos peines; les maux que l'on souffre par la seule volonté de Dieu n'ont jamais l'amertume de ceux que nous croyons pouvoir attribuer à l'injustice des hommes; enfin nous ne sommes pas seuls, mon enfant, et, si ta présence dans ce chalet me donne des regrets que je ne veux pas te cacher, elle me soutient, elle m'est nécessaire: il me paraît que tu n'es pas non plus mal satisfait de ton compagnon; il n'y a pas jusqu'à Blanchette qui ne soit un adoucissement à notre captivité, et ce n'est pas, je t'assure, seulement pour son lait que je l'aime.

Ces derniers mots m'ont fait réfléchir, et j'ai proposé de rapprocher de nous cette pauvre bête.

—Elle s'ennuie fort toute seule, ai-je dit, elle bêle souvent; cela lui peut nuire, et à nous aussi par conséquent. Qui nous empêche de l'établir ici dans un coin? La place est assez grande pour nous et pour elle; elle nous sera bien obligée de l'honneur que nous lui ferons, et peut-être en sera-t-elle meilleure nourrice.

La proposition a été bien accueillie, et sur-le-champ je me suis mis à l'ouvrage; j'ai disposé dans l'angle de la cuisine, où il m'a paru que cela nous gênerait le moins, une petite crèche que j'ai fixée au mur avec quelques gros clous; j'ai augmenté la solidité de l'établissement en plantant deux pieux, pour servir d'appui, et, sans attendre davantage, j'ai amené Blanchette auprès de nous.

Qu'elle nous sait bon gré de ce changement! Elle est tout joyeuse et ne cesse de nous remercier. Si cela devait durer, elle serait un peu fatigante; mais, quand elle aura pris l'habitude de sa nouvelle position, elle sera plus tranquille qu'auparavant. A cette heure même, pendant que je confie ces détails au papier, elle est couchée sur sa litière fraîche; elle rumine paisiblement, et me regarde d'un air si satisfait, qu'elle semble deviner que j'écris son histoire. Rien ne lui manque à présent, et il y a une personne heureuse dans le chalet.

Le 2 Décembre.

Nous nous sommes oubliés après souper à faire des projets pour le moment de notre sortie, et il est si tard, que je dois abréger mon journal. Il serait toujours bien rempli et bien intéressant, si je savais répéter tout ce que grand-papa me raconte; mais il veut que je fasse plutôt l'histoire de notre vie que le récit de nos conversations. Aujourd'hui je me contenterai d'écrire une fable, dont il a trouvé l'idée heureuse, et qui lui a paru donner une leçon dont bien des gens devraient profiter. En effet, il est bien commun, disait-il, de voir les hommes accuser autrui des maux qu'ils se font eux-mêmes.

Le Laboureur. Perrin, courbé sur le sillon, Grondait ses bœufs et faisait rage, Et, les pressant de l'aiguillon, Disait: Ouvriers sans courage!... Le jour s'en va; voici le tard, Et de leur tâche ils ont en somme A grand'peine achevé le quart! Il faut demain qu'on les assomme. Dieu soit loué! dit le plus vieux; Aussi bien ce travail nous tue. Une mort prompte nous plaît mieux Que votre éternelle charrue. La méchante au pauvre animal Attire et menace et piqûre: Parlez-lui; je ferais gageure Que c'est elle ici qui va mal. Eh! bien, dit l'homme, allez charrue, Allez donc! n'entendez-vous pas? Devant, derrière, on s'évertue, Et vous ne pouvez faire un pas! On se plaint de moi! quelle injure! Répondit-elle en gémissant, Je vais de mon mieux, je vous jure: Voyez ce fer obéissant! Il est poli comme une glace, Et brûlait moins sous le marteau. Mais comment emporter morceau D'un sol si dur et si tenace? Ainsi, champ fatal, c'est donc toi Que devrait punir ma colère! Dit le rustre en frappant la terre. Songe un peu que je suis ton roi! Pourquoi ces barbares caprices? Toujours trempé de mes sueurs, Tu veux l'être encor de mes pleurs, Et mon sang ferait tes délices! A ces mots, du sein des guérets Une voix s'élève et lui crie: Mets donc un terme à ta furie, Ou je retire mes bienfaits. Insensé, tes bœufs, ta charrue, Ton champ, font très-bien leur devoir; Les défauts qu'en eux tu crois voir, C'est chez toi qu'ils frappent ma vue. Tu veux gronder? apprends d'abord, Apprends des experts du village A bien guider ton attelage, Et tais-toi, car toi seul as tort.

Le 3 Décembre.

Aujourd'hui, j'ai été attiré sur le toit par l'éclat du soleil. Un temps sec et froid a succédé aux longues neiges. Comme ce tapis blanc m'éblouissait les yeux, et que la forêt m'a paru belle! J'osais à peine dire à grand-papa tout le plaisir que j'avais eu; mais, à force d'y songer, j'ai trouvé une chose qui m'a paru d'abord la plus simple du monde, et je me reproche de ne m'en être pas avisé plus tôt. Il s'agit de déblayer la neige devant la porte, et de faire un chemin à pente douce, en rejetant la neige des deux côtés. J'ai déjà mis la main à l'œuvre; mon grand-père pourra bientôt voir la chose qu'il regrette le plus, un rayon de soleil! J'ai travaillé tout le jour; il y a plus d'ouvrage que je ne croyais; mais j'aurais avancé bien davantage si l'on me l'avait permis. Voilà mes habits qui sèchent devant le feu, et je me suis enveloppé de la couverture, pour noter dans mon journal l'heureuse entreprise d'aujourd'hui.

Le 4 Décembre.

L'ouvrage avance; je l'ai continué tout le temps que grand-papa m'a laissé faire. Il avait eu avant moi l'idée de ce travail, et je l'ai grondé de m'en avoir fait un secret. Il craignait pour moi la fatigue et l'humidité, et ne voulait pas employer à son usage les forces de son petit-fils.

Le 5 Décembre.

Nous pouvons sortir de chez nous: le chemin est fait; il est battu; j'ai eu le plaisir de le faire parcourir à mon grand-père, en le soutenant d'un côté, pendant qu'il s'appuyait de l'autre sur une barrière que j'ai fixée par un bout à la maison, et par l'autre à un pieu enfoncé dans la neige.

Nous sommes restés quelques moments au bout de notre avenue, qui n'est pas longue; mais le jour était sombre, et nous nous sommes trouvés fort tristes en voyant cette forêt noire, ce ciel nuageux et cette neige qui nous environne d'un silence de mort. Un seul être vivant s'est montré à nos regards: c'était un oiseau de proie, qui a passé loin de nous, en poussant un cri rauque. Il gagnait la vallée, et volait dans la direction de notre village.

—Chez les païens, a dit mon grand-père avec un triste sourire, on aurait expliqué ce que signifiait cet oiseau, son vol et son cri; les hommes superstitieux auraient vu dans sa rencontre des sujets de crainte ou d'espérance. Suivrons-nous bientôt la route que cet oiseau paraît nous tracer? Dieu le sait; mais il est trop bon et trop sage pour nous révéler notre sort, et, s'il voulait le faire, il ne se servirait pas de la brute pour prophétiser. Tiens, mon cher Louis, allons attendre l'effet de sa volonté. Je te remercie de la peine que tu as prise pour moi. Un autre jour j'en profiterai mieux.

Nous sommes rentrés, et, contre mon attente, nous avons été plus sérieux qu'à l'ordinaire; malgré nos efforts, la conversation languissait. Ainsi l'effet ne répond pas toujours à notre espérance. Le temps sombre ne suffit pas pour expliquer notre chagrin; il vient, je crois, d'avoir pu sortir de chez nous, de nous être figuré que nous étions libres, et de nous être sentis prisonniers comme auparavant.

Le 6 Décembre.

Une idée mène à l'autre. Cette fois mon grand-père a bien voulu parler le premier; il savait que je profiterais autant que lui de sa proposition. Il m'a engagé à enlever la neige devant la fenêtre. Il faudra plus de temps, parce que l'amas en est plus considérable dans cet endroit; d'ailleurs, pour atteindre notre but et nous donner du jour, il faut que la pente soit moins rapide de part et d'autre. J'ai commencé la besogne, et je n'ai pas souffert que mon grand-père s'en mêlât. Il n'a pas insisté, sachant combien sa santé m'est précieuse.

—Je ne veux pas, a-t-il dit, t'exposer au moindre embarras pour me donner quelque distraction.

Le 7 Décembre.

Nous sommes moins avancés qu'hier; la neige recommence, et le vent est si froid que je n'ai pas eu la permission de travailler dehors. J'ai seulement enlevé, ce soir, la neige nouvellement tombée devant la porte. Il faudra maintenir mon ouvrage; tout établissement a besoin d'entretien; mais je ne manquerai pas de persévérance.

C'est par là que je suis arrivé à pouvoir traire la chèvre avec assez de succès pour que grand-papa ne craigne plus de m'en laisser le soin; et pourtant notre vie repose sur celle de Blanchette, qui, fort heureusement, se porte à merveille. Depuis qu'elle ne s'ennuie plus, elle donne plus de lait.

Le 8 Décembre.

Le temps était plus doux aujourd'hui, et j'ai repris mon ouvrage; mais il m'est arrivé un accident, dont je n'ai fait d'abord que rire, et qui pouvait cependant avoir des suites fâcheuses. J'avais déjà enlevé beaucoup de neige, et je croyais approcher de la fin de mon travail, lorsque le monceau que j'avais rejeté au-dessus de ma tête s'est éboulé sur moi, et m'a couvert tout entier. Mon grand-père, qui venait de rentrer dans le chalet, ne pouvait se douter de rien, parce qu'il m'avait donné les directions nécessaires pour me préserver de cet accident; je les avais négligées, et je ne l'ai pas appelé d'abord, de peur de l'effrayer; j'espérais me tirer d'affaire moi-même. Je suis, en effet, parvenu à dégager ma tête, mais c'est tout ce que j'ai pu faire sans secours. Après m'être longtemps agité inutilement, parce que la neige n'offrait pas à mes pieds une base dure et solide, j'ai été forcé d'appeler mon grand-père à mon aide.

Il est venu tout alarmé, et s'est traîné péniblement jusqu'à la place où j'étais presque enseveli. Quand un de mes bras s'est trouvé libre par son secours, j'ai été bientôt dégagé, mais j'aurai de la peine à obtenir qu'il me laisse continuer ce travail, dont mon étourderie aura seule empêché le succès.

Le 9 Décembre.

Seigneur, ayez pitié de nous! Nous venons de passer la plus terrible journée de notre captivité. Je ne savais pas encore ce que c'est qu'un ouragan dans les montagnes. A présent même, puis-je dire ce qui s'est passé au dehors? Nous avons entendu des mugissements effroyables; quand nous avons essayé d'entr'ouvrir la porte, nous avons vu des tourbillons de neige si rapides, et le vent s'est engouffré avec tant de fureur dans le chalet, que nous avons eu la plus grande peine à pousser le verrou. Nous avons aussi dû baisser la trappe, et d'ailleurs, il n'était pas possible de faire du feu, parce que toute la fumée était rejetée au dedans.

Nous sommes restés ainsi longtemps dans les ténèbres, après avoir trait Blanchette, et déjeuné de son lait sans le faire bouillir; seulement, avant d'éteindre la lampe, nous avons lu quelques pages de l'Imitation; ensuite mon grand-père a soutenu mon courage par sa sérénité; ses paroles graves et pieuses se mêlaient, dans l'obscurité, au bruit de la tourmente. Au moment où l'on eût dit que la malédiction de Dieu pesait sur nous, il me parlait de sa miséricorde.

—Cette même puissance, me disait-il, qui se montre aujourd'hui si terrible, apparaîtra bientôt pleine de douceur et d'amour; elle nous semble menacer à présent la nature d'une entière destruction, et nous croyons retomber dans le chaos, où se trouvait la matière avant les six jours de Moïse: aveugles que nous sommes! ces tempêtes ne sont que les préparatifs d'une création nouvelle. Tu reverras, mon enfant, nos plaines reverdies, nos moissons dorées; tes regards se promèneront encore sur les vergers fleuris et dans l'espace du ciel, tout brillant de lumière. Ce changement merveilleux te fera-t-il reconnaître la toute-puissance de l'Éternel? Sauras-tu l'aimer en ce temps-là comme tu le crains aujourd'hui? Après avoir vu par quels efforts épouvantables la nature amasse sur les montagnes le trésor des eaux fécondes qu'elle laisse écouler ensuite dans nos vallées; après avoir compris en ce point les vues de la Providence, sauras-tu soumettre ta faible intelligence à son infinie sagesse? Comprendras-tu qu'il est aussi prudent que respectueux et doux de se reposer sur elle? Si tel est le fruit de nos souffrances, l'affreuse journée que nous passons doit être comptée parmi les plus heureuses de ta vie.

C'est par de telles exhortations que mon grand-père occupait ma pensée et soutenait mon courage. Nous étions assis sur notre lit, et nous avions étalé sur nous une gerbe de paille. Mon grand-père, s'étant aperçu que j'étais saisi d'un accès de pleurs, a passé un de ses bras autour de mon cou, et joignant les mains sur ma poitrine, il m'a tenu longtemps embrassé sans rien dire. Enfin il s'est aperçu que j'étais plus calme, et que je n'avais pas attendu pour me remettre que la tempête fût apaisée; au contraire, elle était encore dans toute sa force.

—Eh bien, m'a-t-il dit, me laisseras-tu parler seul? N'as-tu rien à me répondre? ou n'as-tu pas assez de présence d'esprit pour exprimer ce que tu sens?

—Ne me croyez pas si peu raisonnable, ai-je répondu. Mon émotion et mes pleurs ne sont pas d'un cœur faible et lâche, et si peu digne du vôtre.

—S'il en est ainsi, mon enfant, a-t-il ajouté, en frappant sur la paille dont nous étions couverts, tu pourras me réciter un de vos chants d'école. Les moissons n'y sont pas oubliées sans doute, et ce chaume qui nous préserve du froid, après que son grain nous a nourris, me rappelle nos belles moissons de cette année.

—Vous me rappelez à moi-même, ai-je dit, celle de nos chansons que j'aimais le mieux; la voici:

Le Chant des Moissonneurs. Debout, debout pour les moissons, Jeunes filles, jeunes garçons! De l'alouette au gai ramage Entendez-vous le chant d'amour? Nous troublerons son doux ménage, Pour ses petits quel mauvais jour! L'aube sourit dans le lointain: Quel beau pays! quel beau matin! Le batelier fuit le rivage, Et le berger sort du bercail; Le vieux clocher pour le village A sonné l'heure du travail. Ah! ce travail, c'est le bonheur; C'était l'espoir du moissonneur. Sous le marteau la faux résonne; La troupe aux champs a pris l'essor, Et sous ses mains, riche couronne, Je vois tomber les épis d'or! Pour assembler leurs flots épars Venez, venez, femmes, vieillards! A nous, amis, des gerbes mûres, A nous de serrer les liens: Ouvrez vos flancs, larges voitures; Suffirez-vous à tant de biens? C'est le ciel qui les a donnés. Enfants, de bluets couronnés, Assis sur la paille dorée, Chantez-lui vos douces chansons; Au village faites entrée: Louange au Père des moissons!

Au milieu de ma récitation, est survenu un coup de vent plus fort que tous les autres, et nous avons entendu la porte craquer si fort que nous avons tressailli tous deux; cependant j'ai achevé mes couplets, et mon grand-père, après m'avoir rassuré par quelques paroles, a gardé un moment le silence, puis il m'a dit:

—Nous n'avons pas de feu aujourd'hui; nous pouvons bien, par compensation, nous éclairer un peu plus longtemps; d'ailleurs, il sera bon de voir ce qui a pu ébranler la porte, et, s'il est arrivé quelque accident, de le réparer aussi bien que possible.

Nous nous sommes donc levés, et, après avoir allumé la lampe, nous avons reconnu, en essayant d'entr'ouvrir la porte, qu'une masse de neige était retombée sur elle, en sorte que nous sommes enfermés comme auparavant. Il y avait peut-être de quoi m'affliger beaucoup, mais j'ai su me soumettre sans murmure à cette nouvelle contrariété.

—Considère, a dit grand-papa, que, si la tourmente nous avait surpris avant que le chalet eût été enfoui dans la neige, il n'aurait peut-être pas résisté. Acceptons avec une respectueuse résignation un état de choses auquel nous devons aujourd'hui d'être échappés au plus grand danger.

La tempête dure encore au moment où j'écris. Nous avons imaginé de faire bouillir notre lait à la flamme des pommes de pin. Ce feu produit peu de fumée et répand une odeur de résine qui me plaît. Nous nous sommes un peu réchauffés. Nous venons de lire quelques pages de notre bon conseiller, et nous trouverons, s'il plaît à Dieu, un peu de repos sur notre paille.

Le 10 Décembre.

Nous avons moins entendu le vent aujourd'hui; nous ne savons trop quel temps il fait; nous croyons cependant que la neige continue de tomber abondamment; du moins la trappe en est chargée, et je n'ai pu l'ouvrir, quelques efforts que j'aie faits pour cela. Nous sommes réduits à ne brûler que des pommes de pin, sous peine de nous enfumer. J'ai imaginé, pour éclaircir un peu nos ténèbres, de fendre quelques bûches de sapin en lattes minces auxquelles je mets le feu par un bout; cela brûle de soi-même quelques moments; mais que je regrette ma fenêtre! Elle est aussi obstruée qu'auparavant. Décidément, quand le temps le permettra, je ferai une nouvelle tentative, pour nous donner un peu de lumière et de liberté.

Le 11 Décembre.

Le froid est beaucoup plus vif. Quoique nous soyons ensevelis sous la neige, ce qui empêche peut-être que nous entendions l'orage, nous nous sentons glacés jusqu'aux os, en sorte que, pour ne pas souffrir de ce côté, nous nous mettons dans un nuage de fumée. Malheureusement, Blanchette paraît le souffrir avec moins de patience que nous, et pourtant il ne peut être question de la remettre à l'étable, où elle aurait froid, et où l'ennui la reprendrait certainement.

Mon grand-père assure que, pour se faire sentir à ce point dans notre maison, qui est si bien close, la gelée doit être des plus fortes. Il suppose que le vent a tourné au nord.

Le 13 Décembre.

Nous avons eu hier une terrible frayeur; aujourd'hui même je suis à peine assez tranquille pour écrire ce qui s'est passé. Hélas! nous ne sommes pas assurés d'avoir échappé à tout danger.

J'étais occupé à traire la chèvre, pendant que mon grand-père allumait le feu: tout à coup elle a dressé les oreilles, comme frappée d'un bruit extraordinaire, puis elle s'est mise à trembler de tous ses membres.

J'en ai fait l'observation à haute voix, et, lui adressant la parole:

—Qu'as-tu donc, ma pauvre Blanchette? disais-je en la caressant; mais aussitôt nous avons entendu des hurlements affreux comme sur nos têtes.

—Des loups! me suis-je écrié.

—Tais-toi, mon enfant, caresse Blanchette, a dit grand-papa, et il s'en est approché lui-même pour lui donner un peu de sel. Elle continuait de trembler, et les hurlements ne cessaient pas de se faire entendre.

—Eh bien, Louis, que serions-nous devenus, si tu avais ouvert un passage jusqu'à la fenêtre? m'a-t-il dit à voix basse. Qui sait même si la cheminée n'eût pas été une entrée praticable pour ces bêtes affamées?

—Eh! sommes-nous en sûreté, même dans l'état où nous voilà?

—Je l'espère, mais parlons bas, et ne cesse pas de caresser Blanchette; ses bêlements pourraient nous trahir!

On aurait dit qu'elle s'en doutait, car elle ne faisait pas le moindre bruit. Grand-papa est venu s'asseoir auprès de moi; je tenais la chèvre embrassée; il avait la main posée sur mon épaule, et j'avais besoin de considérer sa figure calme et sereine, pour ne pas mourir de frayeur.

Tout ce que j'avais éprouvé jusqu'alors ne se peut comparer à l'angoisse où j'ai été hier, pendant presque toute la journée. Nous l'avons passée auprès de Blanchette, et, à plusieurs reprises, nous avons entendu les hurlements des loups. Il y eut un moment où cela devint si fort, que je crus notre dernière heure arrivée.

—Ils creusent la neige, disais-je en serrant grand-papa dans mes bras; ils vont nous dévorer.

—Je ne veux pas t'abuser, mon enfant, notre situation est pénible, mais je ne la crois nullement dangereuse. Ces loups peuvent parcourir la montagne, parce que la neige s'est durcie à la surface; mais ils ne resteront pas longtemps sur les hauteurs. Dans cette saison, ils se rapprochent de la plaine et des villages. Peut-être ont-ils apporté jusqu'ici le corps de quelque animal: c'est en le dévorant qu'ils se querellent, et font ce vacarme dont nous sommes étourdis. Quand ils parviendraient à découvrir que nous sommes ici, ils ne pourraient percer la toiture et les lambris; ils ne devineraient pas où se trouve la fenêtre; ils ne sauraient pas lever la trappe: ils pourraient tout au plus nous fatiguer de leurs cris. Reconnaissons encore ici, mon cher enfant, la bonté de la Providence: l'orage qu'elle nous a fait essuyer nous a préservé; il a réparé, en détruisant les travaux, le tort que notre imprudence nous avait fait; il nous a refusé la lumière, dont tu voulais nous faire jouir, mais il nous sauvera la vie. Quel bonheur que ces loups ne soient pas survenus pendant que tu travaillais dehors! Nous serons mieux sur nos gardes à l'avenir.

—Ainsi donc, ai-je dit tristement, notre captivité est toujours plus dure! L'hiver ne fait que commencer; le froid peut devenir encore plus rigoureux; jamais nous ne sortirons d'ici!

Voilà les discours que nous avons tenus hier toute la journée. Jusqu'au soir nous avons entendu ces loups féroces. Enfin nous nous sommes couchés, mais je n'ai guère dormi, quoique les cris eussent complétement cessé.

Aujourd'hui il m'a semblé les entendre plus d'une fois; mon grand-père assure que je me trompe. Il est vrai que Blanchette ne tremble plus; elle mange, elle rumine, elle dort comme à l'ordinaire, et nous croyons, puisqu'elle est tranquille, que nous pouvons l'être aussi.

Le 14 Décembre.

Depuis qu'un nouveau danger nous menace, auquel je n'avais pas pensé jusqu'alors, je me sens triste et abattu. Ce n'est pas seulement l'affreuse idée d'être déchiré par des loups qui me poursuit, c'est la pensée que je ne pourrai plus, comme auparavant, sortir quelques moments de ma prison, et respirer le grand air; c'est aussi l'obligation de renoncer à dégager la porte et la fenêtre, ce qui aurait rendu notre situation plus supportable.

Avant ce nouvel accident, je me faisais une image presque riante de l'avenir. J'allais rendre à grand-papa la vue du soleil; nous jouissions, auprès de la fenêtre, d'un peu de clarté; nous étions distraits quelquefois par les objets du dehors; j'attendais, il me semble, sans trop d'impatience, la fonte des neiges et le moment de suivre les ruisseaux dans la plaine.

A présent quelle différence! Nous ne savons plus ce qui se passe hors du chalet; il est devenu incommode par le séjour de la fumée; il faudrait, pour nous délivrer de cette gêne, nous résoudre à n'être plus en sûreté. Dieu veuille que l'inquiétude croissante et la réclusion continuelle ne nous rendent malades ni l'un ni l'autre.

Mon grand-père voit mon découragement et le condamne; il me rappelle les sentiments que j'ai exprimés pendant ces derniers jours; il me trouve si différent de moi-même qu'il ne me reconnaît pas. Je suis bien de son avis, et, je l'avoue, si je vais me coucher fort affligé de mon sort, je suis encore plus mécontent de moi.

Le 15 Décembre.

C'est aujourd'hui dimanche. Que font nos amis et nos voisins pendant cette veillée, que nous passons si tristement? Pensent-ils à nous? Oui, sans doute, si mon pauvre père est au milieu d'eux; mais s'il a succombé, en voulant nous secourir peut-être, déjà les autres nous oublient; nous sommes morts pour le monde. On goûte au village le repos de l'hiver; on consomme gaiement les fruits de l'année; on se visite; on passe la soirée autour d'un feu brillant ou d'un poêle bien chaud. Je n'avais jamais senti, jusqu'à présent, combien les autres hommes sont nécessaires à notre bonheur. On partage les travaux, et ils sont moins pénibles; on partage les plaisirs, et ils doublent de prix.

Ah! si le Tout-Puissant me ramène un jour du milieu de mes frères, que je jouirai vivement de leur présence! Quel plaisir d'entendre le bruit et de voir le mouvement de la société villageoise! Quel bonheur de se sentir entouré de voisins qui nous aiment et qui nous protègent! Quelle douceur de se rendre des services mutuels! Mais nos amis doivent savoir combien nous souffrons ici: peuvent-ils bien nous laisser dans cet affreux abandon?

—Ne reste pas ce soir, me dit grand-papa, sur une idée si pénible; c'est mal finir le jour consacré au Seigneur. Si les hommes nous oublient, pardonnons-leur, afin d'être aussi pardonnés de Celui que nous oublions trop souvent. Tu regrettes la société de tes semblables: celle de ton Père céleste devrait suffire pour te donner la joie et la paix.

J'ai répondu:

—Vous m'aiderez, mon vénérable ami, à retrouver les sentiments pieux qui m'animaient avant que je me visse exposé à une mort plus cruelle. Donnez-moi, mon Dieu, la vertu de vos saints martyrs, qui surent affronter en vous bénissant les plus affreux supplices! S'il faut vous faire ici le sacrifice de ma vie, quelles qu'en soient la forme et les douleurs, donnez-moi leur courage pour l'accomplir! Des enfants même ont su vous glorifier au milieu des tourments.

Le 16 Décembre.

Du lait de chèvre, quelques morceaux de pain sec et dur, des pommes de terre cuites à l'eau, et mangées avec un peu de sel, voilà de quoi se compose notre ordinaire. Encore sommes-nous obligés de ménager beaucoup nos pommes de terre: la provision en est petite. Quelquefois, pour en varier le goût, nous les cuisons sous la cendre. C'est ainsi que je les aime le mieux.

Jusqu'à présent grand-papa n'avait pas voulu toucher à la poudre de café; mais il s'y est enfin décidé, afin d'essayer de se remettre un peu en appétit. Nos dernières inquiétudes l'avaient un peu indisposé. Ce petit régal, qu'il a bien voulu s'accorder à ma prière, lui a fait du bien. Il voulait que j'en prisse ma part, mais je m'y suis absolument refusé. Nous réservons cela pour les cas de nécessité, et je n'en ai pas du tout besoin.

Le laitage peut sans doute suffire à l'homme pour sa nourriture; les bergers des Alpes en vivent une grande partie de l'année, et les peuples qui se nourrissent de pain et de viande, et qui boivent du vin, ne sont pas toujours aussi vigoureux; mais dans nos villages on est accoutumé à plus de variété; d'ailleurs les habitudes d'un vieillard sont plus difficiles à changer, et il me fâche beaucoup de voir grand-papa réduit au lait de Blanchette.

Pour lui, il ne veut pas que je le plaigne, et, comme je lui disais ce soir combien je souffrais de ses privations, dont ma désobéissance a été la première cause, il m'a interrompu:

—Tu peux me dire des choses plus agréables, mon enfant. Récite-moi, pour finir la journée, une de ces petites pièces de vers qui se sont fixées dans ta mémoire.

En jetant les yeux sur Blanchette, qui semblait disposée à m'écouter aussi, je me suis rappelé une fable où il est question des personnes de son espèce. La voici:

Les Chèvres sauvages. Un chevrier, dans la froide saison, Ouvrit sa porte à des chèvres sauvages. On ne trouvait plus d'herbe aux pâturages; Le mieux était d'accepter sa maison. Pour les fixer dans ses foyers rustiques, Durant l'hiver il les traita si bien, Tant festoya ses hôtes faméliques, Pleurant la vie aux chèvres domestiques, Qu'elles séchaient, qu'elles venaient à rien. Bref, sans daigner jeter les yeux sur elles, Près de leur crèche il passait à la fin, Tout occupé de ses chèvres nouvelles; Si bien qu'un jour il trouva mort de faim Son vieux troupeau, ses nourrices fidèles. Bientôt revint le temps où tout berger Ouvre sa porte et se met en campagne: Le nôtre aussi crut pouvoir déloger; Mais le troupeau connaissait la montagne: Tout disparut, tout s'enfuit sans retour. Aux vieux amis préférez ceux d'un jour, Et vous saurez bientôt ce qu'on y gagne!

Un bêlement de Blanchette, au moment où je finissais, nous a paru si plaisant à tous deux, que nous en avons ri de tout notre cœur. C'était notre premier mouvement de gaieté bien prononcée, depuis notre emprisonnement.

—Ne crains rien, ma belle, lui dit grand-papa en la caressant. Quand même nous n'aurons plus besoin de toi, tu seras toujours chez nous la chèvre favorite, et je te promets que tu mourras de vieillesse.

Le 17 Décembre.

—Le temps s'écoule, l'hiver approche, disait aujourd'hui grand-papa.

—Comment, l'hiver approche? me suis-je écrié. Eh! n'est-il pas venu?

—Pas encore, selon l'almanach. L'hiver commence seulement le 24 décembre; jusque-là nous sommes en automne.

—En effet, je me souviens que le maître d'école expliquait ainsi la division de l'année. Dirait-on que nous sommes encore dans la saison des fruits?

—Mon enfant, même dans la vallée, les récoltes sont faites depuis longtemps, tu le sais, et, sur les montagnes, l'hiver commence plus tôt.

—Et finit plus tard, ai-je dit tristement.

—Oui, mais il peut se radoucir assez pour que nous soyons délivrés avant le retour du printemps. Qu'un vent chaud du midi vienne à souffler pendant quelques jours, et ces neiges seront fondues plus vite qu'elles ne sont tombées.

—A quoi tient notre vie!

—Cela t'étonne! Dès la première heure de ta naissance, tu as été dans cette position dépendante. Nous vivons entourés de dangers, que le plus souvent nous ne remarquons pas; et ce que les circonstances où nous sommes actuellement y peuvent ajouter est peu de chose. Accoutume-toi, mon fils, à cette pensée que, d'un moment à l'autre, un accident imprévu, et souvent le plus léger en apparence, peut mettre fin à ta vie. Ainsi tu conserveras la prudence dans la position qui te semblera la plus sûre, et la fermeté au milieu des périls les plus menaçants.

A cette exhortation de mon grand-père, j'ai répondu, comme cela m'était arrivé plusieurs fois, en ouvrant l'Imitation de Jésus-Christ, pour lui citer un endroit en rapport avec ce qu'il m'avait dit.

"Quand vous êtes au matin, ainsi s'exprime le livre, pensez que vous n'irez peut-être pas jusqu'au soir, et, quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin. Soyez donc toujours prêts; de telle sorte que la mort ne puisse pas vous prendre au dépourvu. Plusieurs meurent d'une mort subite et imprévue. Car le Fils de l'homme viendra à l'heure qu'on n'y pense pas."

—J'aime à voir, m'a dit grand-papa, combien ce livre te devient familier. Si tu continues, il sera bientôt pour toi un véritable ami; il répondra souvent à tes pensées; dans les occasions difficiles il sera ton fidèle conseiller: il appuiera tes propres réflexions de son autorité respectable, et, comme tu le trouveras assez souvent d'accord avec toi, il te donnera le degré de confiance en tes forces que tu dois raisonnablement souhaiter. Voilà, mon enfant, l'usage qu'on peut faire d'un bon livre, et, je te l'assure, bien des gens possèdent de grandes bibliothèques, qui ne savent pas en profiter sagement, parce qu'ils ne cherchent dans la lecture qu'un amusement de l'esprit, et nullement une aide à l'expérience journalière. Ils vivent pour lire, au lieu de lire pour vivre. Tâche de ne pas les imiter.

Le 18 Décembre.

Mon grand-père n'a presque pas mangé de toute la journée; il a encore essayé de mêler un peu de café avec son lait, et il en a bu quelques gorgées; il a consenti, sur mes instantes prières, à y tremper un peu de pain; il a fait des efforts, qu'il n'a pu me cacher, pour paraître, comme d'habitude, tranquille et serein: j'en étais bien touché, mais cela n'a pas fait cesser mon inquiétude. S'il allait tomber malade, quand notre position devient chaque jour plus difficile et plus triste, mon Dieu, que nous aurions besoin de votre secours! Je l'implore ici de tout mon cœur, en me résignant à tout ce qu'il vous plaira de commander!

Le 19 Décembre.

Pourquoi me plaindre des difficultés qui m'entourent, puisque chacune est un aiguillon pour mon esprit et pour mon courage? La fumée nous faisait tellement souffrir que nous désirions vivement de rouvrir la trappe, s'il était possible, en déblayant la neige qui la couvre; d'un autre côté, nous étions retenus par la crainte des loups. Eh bien, j'ai trouvé aujourd'hui moyen d'arranger tout cela; nous pourrons faire du feu, nous en avons fait, sans être incommodés de la fumée, et sans nous exposer aux attaques de nos redoutables ennemis.

Mon grand-père se plaignait d'engourdissement, et je l'attribuais à la privation de feu; car il ne fallait guère compter ce que nous en donnaient les pommes de pin, quand nous étions obligés de nous en tenir à ce faible secours; j'avais remarqué dans un coin de l'étable, où nous tenons notre petite provision de pommes de terre, un tuyau de fer tout rouillé; je savais qu'il avait servi, l'année précédente, où l'on avait chauffé quelque temps le chalet, au moyen d'un petit poêle, qui n'existe plus maintenant.

—Si nous pouvions, ai-je dit, fixer ce tuyau sur la trappe, en y faisant une ouverture convenable!

—L'idée est heureuse, répondit grand-papa, mais l'exécution présente bien des difficultés. Comment faire cette ouverture? Comment t'établir là-haut pour ce travail? Cela n'est pas sans danger, et je ne souffrirai pas que tu t'exposes à un grave accident, pour m'épargner quelque incommodité.

J'ai gardé le silence, et je me suis mis à rêver. Je savais bien qu'il me serait inutile d'insister, aussi longtemps que je n'aurais pas trouvé les moyens de rassurer complétement mon grand-père.

J'ai vu d'abord que ce n'était pas une chose très-difficile de percer le trou. La planche n'est pas fort épaisse, et l'un de nos couteaux est armé d'une assez bonne scie. Quelques jours auparavant, j'avais trouvé au fond du tiroir de la table une vrille, bien émoussée, il est vrai, mais avec laquelle on parviendrait cependant à percer une planche de sapin. Un premier trou pratiqué, je pouvais faire agir la scie, en l'introduisant par cette ouverture, et enlever un morceau de bois rond, mesuré sur le tuyau de fer.

Mais comment me placer assez solidement pour exécuter cet ouvrage? J'avais une corde neuve et forte; je l'ai fixée solidement à la partie supérieure de la perche, en laissant un peu plus bas comme deux étriers, où je pouvais engager mes pieds, une fois que je serais arrivé en haut. J'ai pris d'ailleurs, comme secours, un autre bout de la corde, pour le fixer à l'anneau de la trappe et me l'attacher autour des reins.

Après avoir expliqué à grand-papa comment j'allais m'y prendre, j'ai obtenu qu'il me laissât faire, et j'ai si bien pris mes mesures que, du premier coup, le tuyau a passé par l'ouverture, où je l'ai fixé au moyen de quelques clous, enfoncés dans un rebord, que j'avais percé de place en place auparavant.

Je suis redescendu tout joyeux; j'ai enlevé du foyer la neige que le tuyau avait tranchée en s'élevant, et j'ai eu le plaisir de voir monter sans peine la fumée d'un feu pétillant, que mes mains venaient d'allumer.

Voilà l'emploi de toute ma journée; mais il faut considérer que les outils n'étaient pas des meilleurs, que la place était incommode, et, surtout, l'ouvrier inexpérimenté. Je ne mérite pas cependant tout ce que mon grand-père veut bien me dire pour me récompenser de ma peine. Je suis trop payé par le plaisir de le voir, les pieds sur les chenets, se réjouir à la clarté du feu, et se réchauffer avant de se mettre au lit.

Après avoir entendu la lecture de ce qui précède, grand-papa exige que j'écrive encore ce qu'il va me dicter. C'est lui qui parle:

—J'ignore ce que l'avenir me garde, mais je veux, s'il est possible, que l'on ne puisse pas ignorer un seul des motifs que j'ai de bénir Dieu dans cette prison, si triste en apparence. Mon petit-fils s'exprime toujours avec la réserve qui lui convient, quand il parle de ce qu'il a fait, et je me garderai bien de blesser son humilité par mes éloges. "La louange des hommes ne nous rend pas plus saint," dit le sage dont nous méditons chaque jour les leçons avec un nouveau plaisir; "vous êtes ce que vous êtes, et ce que les hommes peuvent dire de vous ne vous rendra pas plus grand aux yeux de l'Éternel." Mais, si la conduite de mon petit-fils me remplit de joie, je peux bien me permettre de le lui témoigner, surtout si je rapporte à Dieu la gloire de ce que je vois faire à cet enfant pour son aïeul. Oui, mon fils, à Dieu seul la gloire! C'est lui que tu as d'abord en vue dans l'accomplissement de tes devoirs. Aujourd'hui, par exemple, tout le temps que tu as consacré à ce travail difficile, qui devait m'être si profitable, a été sans doute pour toi un temps de prière. Tandis que tes mains agissaient de toutes leurs forces, ton jeune cœur s'élevait à Dieu avec l'ardeur de ton âge; tu lui demandais que le succès répondît à nos désirs. Heureux emploi de la vie! Voilà comme il faut toujours travailler. Citons encore notre sage:

"Les occupations extérieures tirent souvent l'âme au-dehors, et l'empêchent de se recueillir et de se tenir présente à Dieu; mais quand on ne fait que se prêter à des emplois extérieurs, pour se livrer, en les remplissant, à la volonté de Dieu qui nous y applique, alors on n'y est point dissipé, et l'on n'y fait en divers emplois qu'une chose, qui est de chercher à contenter Dieu."

—Faites, Seigneur, a dit enfin mon grand-père, que le vieillard ait lui-même la sagesse qu'il souhaite à l'enfant! Si vous vous êtes servi de moi pour appeler à vous mon petit-fils, continuez, je vous en prie, à vous servir de lui pour mon propre salut! Ainsi soit bénie mon épreuve, et bénie la captivité à laquelle vous me condamnez avec lui! Je ne refuse rien, Seigneur; j'accepte toutes les souffrances, si elles peuvent servir à nous approcher de vous.

Le 20 Décembre.

—Je ne voudrais pas, a dit mon grand-père, t'effrayer mal à propos; cependant nous ferons bien de prendre des précautions pour le cas, peu probable, où les loups reviendraient, et découvriraient le chemin de notre unique fenêtre. Je vois cette ouverture mal fermée: le châssis en est faible et vieux; il ne résisterait pas aux efforts de l'ennemi: occupons-nous à fortifier sur ce point notre citadelle.

Nous y avons travaillé avec succès. Le grès qui forme l'encadrement est assez tendre: nous avons pratiqué deux trous en haut et deux en bas, à l'aide d'un fer pointu, qui nous a tenu lieu de ciseau; nous avons fixé dans ces trous deux barreaux de chêne, enlevés à nos crèches inutiles. Pour plus de sûreté, nous avons placé en dehors, contre les barreaux, quelques planches ajustées, aussi bien qu'il nous a été possible, dans deux rainures, ouvertes de chaque côté. Maintenant nous ne craignons pas plus une invasion par la fenêtre que par la porte.

Pour celle-ci, nous la tenons constamment fermée au loque et au verrou. Nous ne l'ouvrons que rarement et avec précaution, quand nous voulons faire provision de neige; car nous n'employons pour les besoins de notre ménage que de la neige fondue, et nous n'avons pas remarqué jusqu'à présent qu'elle soit moins saine que l'eau ordinaire.

Le 21 Décembre.

Nous ménageons l'huile, et cette économie a failli nous coûter une grande jarre de terre cuite où nous tenons l'eau potable. Mais ici encore le bien est sorti du mal, comme on va le voir. La jarre était placée dans un coin: en cherchant dans l'obscurité je ne sais plus quel objet, je l'ai heurtée et renversée. Heureusement le sol du chalet n'est que de terre battue; la jarre ne s'est pas brisée.

—Prévenons un nouvel accident, a dit mon grand-père. Creuse dans ce coin une petite fosse, où la jarre, dont la base n'est pas assez large pour sa hauteur, sera logée et mieux en sûreté.

J'avais allumé la lampe, pour faire ce travail, et je m'étais armé d'une pioche; au moment où j'allais porter le premier coup: "Arrête!" m'a dit vivement grand-papa, comme saisi d'une pensée soudaine. Puis il s'est approché; il m'a pris l'outil des mains, et s'est mis à creuser lui-même le sol, mais à petits coups et avec beaucoup de précaution. Je lui ai demandé ce qu'il cherchait, car je voyais bien, à la manière dont il travaillait, qu'il avait beaucoup plus de crainte de briser quelque chose de caché en terre que d'avancer l'ouvrage dont il m'avait chargé d'abord.

—Je ne me trompais pas, mon cher ami, m'a-t-il dit bientôt, en découvrant une bouteille. Au moment où je t'ai vu lever le bras, je me suis tout à coup rappelé que j'avais déposé dans cet endroit, il y a quelques années, quatre ou cinq bouteilles de vin, qui restaient de notre provision d'été. Depuis, je les avais oubliées. Pose celle-ci sur la table; il ne nous reste plus qu'à chercher les autres. Elles ne sont pas en grand nombre, je le sais positivement: cependant, mon cher Louis, je regarde cette trouvaille comme très-heureuse. Tiens, voici la seconde et la troisième...

Bref, nous les avons retrouvées au nombre de cinq, et j'ai pressé grand-papa d'en goûter sur-le-champ. Que j'ai eu de plaisir à lui verser un demi verre de ce vin vieux! La nourriture à laquelle il est réduit depuis un mois lui rend ce cordial bien nécessaire; mais il n'a pas voulu en prendre davantage, estimant que cette boisson était un remède à ménager. Je me suis fondé là-dessus pour en refuser ma part, n'ayant besoin de me guérir de quoi que ce soit.

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