INTRODUCTION. (continued 2)
Reading edition
—Mouilles-en du moins tes lèvres en l'honneur de ce jour, a dit mon grand-père; c'est le dernier de la saison des vendanges, ou, si tu veux, c'est le premier de l'hiver. Le soleil va revenir sur ses pas et se rapprocher de nous; les jours grandiront, d'abord peu sensiblement, il est vrai, mais c'est comme le retour de l'espérance: il faut le saluer d'un cœur joyeux.
J'ai fait ce qui m'était demandé; puis j'ai mis à part, et couché avec un grand soin, cette provision inattendue, dont j'espère un heureux effet sur la santé de mon vieil ami.
Ce petit incident a ranimé notre courage; nous avons causé longtemps; grand-papa m'a donné une leçon d'astronomie, et je crois avoir bien compris maintenant comment la terre se meut autour du soleil, comment se forment la nuit et le jour, l'hiver et l'été, le printemps et l'automne... A propos de la forme de notre terre, qui est un globe, quoiqu'il n'y paraisse pas, je lui ai récité une des pièces de vers que j'avais apprises à l'école.
Le Père et l'Enfant. L'ENFANT. Père, apprenez-moi, je tous prie, Ce qu'on trouve après le coteau Qui borne à mes yeux la prairie? LE PÈRE. On trouve un espace nouveau, Comme ici, des bois, des campagnes, Des hameaux, enfin des montagnes. L'ENFANT. Et plus loin? LE PÈRE. D'autres monts encore. L'ENFANT. Après ces monts? LE PÈRE. La mer immense. L'ENFANT. Après la mer? LE PÈRE. Un autre bord. L'ENFANT. Et puis? LE PÈRE. On avance, on avance, Et l'on va si loin, mon petit, Si loin, toujours faisant sa ronde, Qu'on trouve enfin le bout du monde. Au même lieu d'où l'on partit.
Le 22 Décembre.
J'ai appris par la géographie que les peuples des montagnes ont des mœurs à part.
—Et l'on ne doit pas s'en étonner, dit mon grand-père, quand on voit combien leur manière de vivre est différente de celle des autres peuples. Les montagnards sont confinés une grand partie de l'année dans leurs cabanes écartées, et, quand ils en sortent avec leurs troupeaux, c'est encore pour chercher la solitude. Un berger des Alpes jouit moins de la société des hommes pendant une année, que l'habitant de nos villages pendant un mois. Cette vie solitaire doit avoir sur le caractère des effets marqués. On est plus concentré en soi-même; on vit sur ses propres réflexions; on s'accoutume à combattre avec ses seules forces contre les obstacles d'une nature sauvage. Cette vie pénible doit former à la patience et à la résignation. C'est presque la vie de ces ermites, qu'on nous représente passant leurs jours dans des austérités continuelles et dans une silencieuse contemplation.
Ainsi parlait mon grand-père, à la lueur de notre foyer, et il me paraissait à moi-même un de ces saints hommes, objet de la vénération publique dans les siècles passés. Sa barbe commence à couvrir le bas de son visage; il porte un bonnet garni d'une fourrure grise; son habit brun est du drap le plus grossier: son costume forme une opposition singulière avec la douceur de son regard et de son sourire. Quelquefois je reste longtemps à le considérer, et, si je pense à tout ce qu'il doit souffrir, soit à cause de moi, soit par l'infirmité de son âge, mes yeux se remplissent de larmes.
Mais nous avons soin de nous arracher l'un l'autre à nos tristes réflexions. Mon grand-père ne demande pas mieux que de lier la conversation, et je tâche de la lui rendre agréable par mon attention docile, ne pouvant guère conter à mon vénérable ami de choses qui l'intéressent. Aujourd'hui il m'a entretenu des travaux auxquels se livrent pendant l'hiver les montagnards des Alpes et du Jura.
Oh! que je porte envie à ceux qui peuvent abréger cette saison par des occupations régulières! Si j'avais, comme plusieurs, les matériaux, les outils et l'adresse nécessaires pour faire de ces jolis ouvrages en bois, qui se fabriquent surtout dans l'Oberland bernois, et qui se vendent jusqu'à Paris; ou, si j'étais assis devant un établi, comme les horlogers de la Chaux-de-Fonds et de la vallée du lac de Joux, qui font des montres si renommées par leur exactitude; si seulement j'avais le bois nécessaire pour faire des échalas, de grossiers baquets et des tonneaux, comme d'autres habitants de nos montagnes, je ne me plaindrais pas de mon sort; il n'y a guère de situations dans la vie qu'un travail assidu ne rende agréables ou du moins supportables.
Lorsque la lampe ou le feu du foyer nous éclaire, j'essaie de construire des ruches de paille; mais, si grossier que soit ce travail, je ne peux y vaquer sans lumière; il faut l'interrompre la plus grande partie de la journée, et je suis heureux de trouver alors dans la conversation de grand-papa un sujet de délassement toujours nouveau. Si le silence et la solitude se joignaient à l'obscurité, notre position serait affreuse.
Le 23 Décembre.
Grand-papa s'est plaint de douleurs et d'engourdissement dans les membres. Nous avons soin de marcher tous les jours quelques moments en long et en large dans notre prison, autant que l'étroit espace nous le permet. Cet exercice nous est nécessaire; grand-papa le fait en s'appuyant sur mon bras. Aujourd'hui il a présenté devant le feu ses pieds nus, et j'ai remarqué avec douleur des traces d'enflure. Il m'assure que ce n'est pas une chose nouvelle, et que cela ne doit pas m'alarmer.
Je l'engage, chaque soir, à prendre un doigt de vin pour soutenir ses forces, et il est très-disposé à soigner sa santé, bien plus afin de m'épargner des inquiétudes que par attachement à la vie. Mon Dieu, conservez-moi l'unique ami qui me reste peut-être sur la terre!
Le 24 Décembre.
Nous imaginons chaque jour quelque nouveau moyen de remplir nos heures pour combattre l'ennui, et certainement nous avons gagné aujourd'hui quelque chose, grâce à notre persévérance.
—Nous sommes aveugles pendant une partie du jour, a dit mon grand-père; mais les aveugles savent bien souvent occuper leurs mains, et faire des ouvrages dont la perfection nous étonne: essayons de les imiter! Ne saurions-nous tresser de la paille sans y voir? Nous devons y parvenir, avec de l'attention et la facilité que donne l'habitude.
Nous avons fait une première tentative, et, quand nous en avons examiné le résultat, à la clarté de la lampe, nous n'avons pas été trop mécontents. Je suis sûr qu'en peu de jours nous parviendrons à faire des tresses assez régulières.
Je veux essayer de fabriquer un chapeau de paille, comme je l'ai vu faire à quelques petits bergers. Si je peux réussir, j'en serai plus surpris, car ce travail est moins simple. Il faut engager les brins de paille les uns dans les autres, les attacher par des fils nombreux, ce qui exige des nœuds fréquents, et monter le tout sur une forme, comme celles dont se servent les fabricants de feutres. Mon premier essai sera sans doute quelque chose de merveilleux!
Le 25 Décembre, jour de Noël.
Nous avons consacré à la prière et à la méditation cette sainte journée. Il faut être malheureux pour sentir tout le prix de ce que le Sauveur a fait en faveur des hommes. Avant lui, combien l'infortune devait être amère! Qu'elle devait conduire aisément au murmure et au désespoir!
Il est venu sur la terre, et la consolation avec lui. Il nous a donné non-seulement les plus sages leçons, mais encore l'exemple le plus salutaire. Nous voici relégués comme dans un désert: et notre Sauveur ne fut-il pas aussi transporté sur la montagne pour être tenté par le diable? Nous avons du moins un abri, une couche: et lui, il n'avait pas un lieu où reposer sa tête. Nous sommes peut-être oubliés des hommes: Jésus en fut maudit et persécuté.
Ces réflexions ne sont pas de moi, mais de mon grand-père. Il m'en a présenté beaucoup d'autres, que je voudrais bien n'oublier jamais. Il m'a touché vivement en me rappelant, d'après les Évangiles, l'histoire de la naissance, de la vie, et de la mort de Jésus. Il m'a cité un grand nombre de ses paraboles et plusieurs de ses discours, pleins d'une charité divine. Notre chalet me paraissait comme un temple, pendant qu'il me faisait ces récits, où se mêlaient des applications utiles, et propres aux circonstances où nous sommes.
Cependant les cloches ont retenti dans nos vallées; les campagnards se sont pressés autour des autels; les chants religieux se répondaient de village en village, et ce bruit de fête n'est pas monté jusqu'à nous.
O mes voisins, vous ne savez pas combien vous êtes heureux de vous réunir pour la prière, après avoir été dispersés pour le travail! Autrefois l'habitude et l'enfance me laissaient insensible à cet avantage: aujourd'hui il me touche, au point de me faire verser des larmes d'impatience et de regret. Comme le cerf soupire après les eaux, de même mon cœur soupire après vous, ô mon Dieu! Mais j'espère comme David: Je passerai dans le lieu du tabernacle admirable, jusqu'à la maison de Dieu, au milieu des chants d'allégresse et de louange.
Quand je descendrai de ma montagne, comme Moïse, il me semble que je porterai à mes frères les conseils de la sagesse. Je leur dirai: "Si vous aviez appris comme moi combien la société de tous est nécessaire à chacun, vous n'auriez les uns pour les autres que des sentiments d'amour et de charité. Reléguons quelque temps dans la solitude ceux qui ne veulent pas comprendre ces choses, et qui répandent parmi nous le trouble et la guerre: ils ne tarderont pas à sentir leur folie; ils sauront par expérience qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul; ils aimeront, comme ils s'aiment eux-mêmes, ce prochain, sans lequel la vie ne serait plus un bienfait mais un châtiment de la Providence."
Le 26 Décembre.
Ce matin mon grand-père s'est trouvé incommodé pour avoir bu son lait pur: heureusement il a été plus promptement remis que je n'osais l'espérer. Sans doute sa grande patience contribue à lui rendre les maux plus légers. Il m'a dit avec sérénité:
—Je suis sans inquiétude, mon cher enfant. Il me paraît tout à fait probable que ma vie se prolongera pour le moins jusqu'au moment de notre délivrance. C'est tout ce que je désire. Si j'avais le bonheur, avant de mourir, de te voir dans les bras de ton père, ce départ me semblerait plus doux que je ne peux te le dire. Mais je suppose que Dieu voulût me retirer à lui pendant que nous sommes seuls dans ce chalet, j'ai assez bonne opinion de toi pour être assuré que cela ne te causerait ni frayeur ni désespoir. Que suis-je pour toi maintenant? Une charge, un embarras, que la piété filiale t'empêche seule de sentir. C'est toi qui fais tout ici. Depuis que je t'ai communiqué l'expérience dont tu manquais encore, il me semble que ma tâche est remplie. Ose donc, comme moi, envisager sans trouble l'idée d'une séparation un peu plus prompte que nous ne l'eussions souhaitée; soyons prêts à tout événement. Mais, je le répète, nous pouvons avoir bonne espérance: les soins que tu prends de moi, un peu plus de prudence dans la mesure de mes aliments, soutiendront ma vie jusqu'au printemps, et je verrai encore un feuillage.
Je n'ai pu répondre que par mes larmes à ces touchantes paroles. Nous avons gardé un long silence, et il m'a fallu bien du temps pour me remettre à l'ouvrage au milieu des ténèbres.
Ce soir grand-papa n'a pas voulu prendre de lait, et, voyant qu'une partie resterait sans emploi, il m'a donné l'idée d'en faire un fromage; il m'a dirigé dans ce petit travail.
—Il paraît, m'a-t-il dit en souriant, que je te suis encore bon à quelque chose.
A défaut de présure, nous avons fait cailler le lait avec un peu de vinaigre. J'ai passé ensuite le laitage dans un moule de terre cuite. Jusqu'à présent les choses sont allées à souhait: nous verrons demain le résultat.
De mon côté, j'ai fourni à grand-papa une idée qu'il a jugée heureuse, c'est de se faire une rôtie au pain et au vin, comme j'avais vu faire quelquefois pour lui à mes tantes, lorsqu'il se sentait faible ou incommodé. L'exécution a suivi de près; mais que n'aurais-je pas donné pour avoir un peu de sucre à répandre sur les tranches de pain chaudes et fumantes! Heureusement le vin que nous avons retrouvé s'est beaucoup adouci en vieillissant; c'est un vin blanc récolté dans une bonne année, "un vin que l'on servirait, dit mon grand-père, sur la table d'un prince."
—Je ne lui demande, a-t-il ajouté, que de prolonger ma vie jusqu'aux premiers bourgeons de la vigne.
Le 27 Décembre.
Le fromage a parfaitement réussi. Je l'ai placé sur une tablette et saupoudré de sel. Il m'a été impossible de le regarder sans que l'eau m'en vînt à la bouche, et pourtant combien je serais heureux de n'avoir pas dû employer ainsi notre lait! Aujourd'hui nous en avons encore de quoi faire un second fromage. Mon grand-père a goûté seulement de mes pommes de terre cuites sous la cendre. Avec cela, un peu de pain et de vin a fait toute sa nourriture. Hélas! il souffre peut-être, et, quoi qu'il fasse, je vois trop que ses forces s'en vont.
Le 28 Décembre.
Mon grand-père aime à présent à se lever plus tard et à se coucher plus tôt. Il estime qu'après avoir fait un peu d'exercice, la bonne chaleur qu'il trouve, dit-il, sous la laine et la paille lui convient mieux. Il est impossible de se ménager avec plus d'attention et d'une manière plus désintéressée. Tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit, m'instruit et me touche. Que de progrès j'ai fait avec lui en quelques semaines! Je ne me reconnais plus; j'ai quitté la plaine avec les sentiments et les idées d'un enfant: je me suis formé ici avec une rapidité qui m'étonne.
La journée qui vient de s'écouler n'a été marquée par aucun événement. J'ai travaillé, comme à l'ordinaire, et presque toujours au milieu de l'obscurité. J'acquiers tant de facilité à cet exercice, qu'il me semble que ma vue a passé au bout de mes doigts. Le toucher m'avertit des moindres erreurs, et ses avis excitent chez moi la réflexion d'une manière tout nouvelle. Je trouve quelque chose de si intéressant dans cette façon d'être, que je conseillerais d'en essayer à ceux mêmes qui n'en ont pas besoin. La vue est un serviteur trop empressé et trop complaisant, qui ne nous laisse pas le temps d'exiger de nous-mêmes tout ce que nous en pourrions obtenir. Le toucher est aussi un aide fidèle, mais il attend que la volonté commence, pour se mettre à sa disposition; il laisse à l'intelligence le soin de le diriger et de la reprendre. Ainsi chacun reste à sa place: l'esprit gouverne, le corps obéit.
Voilà mes réflexions sur ce qui se passe en moi. Je ne m'attendais pas, il y a quelque temps, à porter mon attention sur de pareils sujets: je me suis mieux étudié en trente jours de prison qu'en toute une vie de liberté.
Le 29 Décembre.
Les jours où nul événement ne jette quelque variété sur notre paisible existence, je porte plus vivement ma pensée au dehors, et, dès qu'elle s'est échappée de notre demeure, c'est sur vous, mon excellent père, qu'elle aime à s'arrêter. Et pourtant je ne sais où vous prendre. Mon premier mouvement est de vous chercher dans notre maison et dans nos campagnes. Je vous vois seul et triste, les yeux tournés souvent vers les hauteurs où nous endurons votre absence. Vous, du moins, vous savez où nous sommes, et vous ne devez pas avoir perdu l'espérance de nous revoir. Car enfin nous ne sommes pas demeurés sans ressources. Mais vous, qui nous dira ce qui vous a empêché de venir à notre secours? J'ai beau me flatter que ces obstacles n'ont rien de funeste, un triste pressentiment me dit que le jour de notre délivrance sera notre premier jour de deuil.
Pourquoi n'êtes-vous pas demeuré avec nous? Vous vous serez perdu en voulant sauver notre bétail. Au milieu de l'obscurité qui m'entoure si souvent, j'écoute avec une crainte superstitieuse: il me semble entendre les anges qui m'avertissent de mon malheur; je crois deviner le secret de Dieu, et j'ai de la peine à revenir de mon égarement. Quelques paroles de mon grand-père me ramènent enfin à la raison et à la patience: je respecte le voile qui me cache le passé et l'avenir. Ai-je perdu mon père? perdrai-je mon aïeul? Hélas! je l'ignore, et sans doute je dois l'ignorer. Mon Dieu, je ne vous offenserai plus par mon inquiétude et ma défiance! J'embrasserai la croix du Sauveur, et j'attendrai avec résignation ce que vous résoudrez!
Le 30 Décembre.
La fin de l'année approche. Ce jour est un de ceux où mes condisciples jouissent d'une liberté trop vivement souhaitée: ils ne vont pas à l'école, et ils s'en font un sujet de bonheur. Telles furent aussi mes pensées, quand j'étais au village: elles ont bien changé maintenant. Que ne donnerais-je pas pour passer quelques heures chaque jour dans cette salle, que j'appelais une prison? J'entends la cloche matinale qui nous rassemble; nous entrons pêle-mêle, nos livres sous le bras; chacun se place, le maître se lève, et nous nous levons avec lui: la prière sanctifie et prépare le travail.
Alors commence le murmure confus des voix qui répètent tout bas ce qu'elles seront appelées à redire tout haut. Les cahiers s'ouvrent de tous côtés, et le bruit des pages feuilletées se mêle à mille petites rumeurs, que le maître interrompt, en frappant sur son pupitre avec sa grosse règle de hêtre. On échange à la dérobée quelques sourires.
On va écrire la dictée: toutes les plumes se préparent; elles courent ensemble sur le papier; puis viennent les exercices de calcul, de lecture et de chant.
Ainsi, passant d'un travail à un autre, dans une société faite pour les intéresser et leur plaire, les élèves n'en consultent pas moins avec impatience l'horloge de bois. Le balancier paisible poursuit sa marche d'un pas toujours égal; les poids moteurs descendent insensiblement, et l'écolier distrait observe, de moment en moment, les progrès de leur chute le long de la muraille. Enfin trois heures se sont écoulées lentement: celle de la délivrance arrive.
A peine la classe est-elle licenciée, que les cris joyeux, les mouvements impétueux remplacent le silence et la contrainte. On s'élance, on court, on se presse; les jeux se forment devant la maison d'école, et trop souvent les querelles naissent en même temps.
J'ai pris ma part de ces travaux et de ces plaisirs: il me semble que je les goûte encore, en les retraçant ici. Je rêve tout éveillé, je me souviens et j'oublie...
—Pauvre Louis! m'a dit mon grand-père, quel nouveau sujet as-tu de soupirer? faudra-t-il que je te défende le délassement que je t'ai conseillé moi-même? Sois le maître de tes pensées et de ta plume; occupe-les de sujets propres à te fortifier; considère que ta condition présente exige de toi de la fermeté, et que bientôt peut-être il t'en faudra davantage.
—Etes-vous moins bien, ce soir, mon cher grand-papa?
—Non, mon enfant, et, si je viens de me coucher, c'est seulement par prudence; je veux faire si bien que, dans deux ou trois mois, nous descendrons gaillardement la montagne, Blanchette courant devant nous. Comme on sera joyeux de nous revoir!
—On n'attendra pas que nous nous mettions en route, je vous assure, et l'on viendra frapper à notre porte, plus tôt que vous ne croyez.
—On viendra frapper à notre porte?
En répétant mes paroles, mon grand-père a pris un air grave, et il m'a serré la main.
—Et si le messager de délivrance venait m'appeler, non pas au village, mais au ciel, que ferais-tu, mon enfant? Voyons! il faut prévoir le cas et se préparer. Tu seras, je n'en doute point, un excellent garde-malade, et, tant que je vivrai, je compte sur ta fermeté: mais après... il te resterait d'autres devoirs... envers ma cendre: Pourrais-tu les accomplir?
Ici j'ai interrompu mon grand-père par mes sanglots; je l'ai prié de ne pas poursuivre. Nous nous sommes embrassés, et, après avoir ajouté à mon journal le récit de cette pénible scène, je vais en demander l'oubli au sommeil.
Le 31 Décembre.
Heureuse journée! mon grand-papa s'est trouvé plus d'appétit et de force; il a pris un peu de café au lait, il a mangé plus que de coutume, et s'est restauré avec un doigt de vin. Ainsi ce qui est un poison, quand il est pris avec excès ou mal à propos, comme tant de personnes ont coutume de le faire, est ici un remède dont je bénirai les effets.
Le dernier jour de l'année s'est bien passé. Permettez, mon Dieu, que je vous en remercie, et que j'achève cette journée solennelle, en adorant votre puissance et votre bonté!
Le 1er Janvier.
L'année dernière, j'étais à pareil jour au milieu de ma famille. La veille, mon père était allé à la ville faire quelques petites emplettes, et j'en eus ma part. Le matin, il me conduisit à l'église; nous eûmes quelques parents à dîner; les enfants dansèrent aux chansons, et la fête se prolongea fort tard.
Si l'on m'avait alors donné à deviner où je passerais le nouvel an aujourd'hui, je n'aurais certes pas imaginé ce que je souffre et ce que je vois. Il arrive aux hommes tant de choses inattendues, qu'ils devraient se tenir constamment sur leurs gardes, comme le soldat qui veille tout armé dans le voisinage des ennemis.
Mon grand-père, jugeant que cette journée serait plus triste pour moi, a fait tout ce qu'il a pu pour me distraire; il a bien voulu m'enseigner quelques jeux qui exigent certaines combinaisons; il m'a proposé des questions qui se résolvaient par un badinage; sa conversation a été plus enjouée que de coutume; enfin nous avons fait à souper une sorte de fête. Il a voulu que j'ajoutasse aux pommes de terre cuites sous la cendre mon premier fromage, que j'ai trouvé exquis et délicat au point où il était; je n'ai pu refuser ma part d'une rôtie. C'était un festin pour des ermites comme nous.
La chèvre n'a pas été oubliée; je lui ai choisi le meilleur foin, elle a eu de la litière fraîche, double ration de sel et triple mesure de caresses.
Veuille le Seigneur, que nous avons invoqué ce matin et ce soir, conserver le petit-fils à l'aïeul et l'aïeul au petit-fils!
Mon grand-père désire ajouter ici quelques mots de sa main.
"Au nom de Dieu, amen!
"Il peut arriver que je sois séparé des miens, avant d'avoir pu leur faire connaître mes dernières volontés. Je n'ai aucune disposition générale à faire au sujet de mes biens, mais je souhaite reconnaître les soins et le dévouement de mon cher petit-fils, Louis Lopraz, ici présent, et, comme il m'est impossible de lui offrir le moindre cadeau en un jour tel que celui-ci, je prie mes héritiers d'y suppléer en lui donnant de ma part:
"Ma montre à répétition;
"Ma carabine;
"Ma Bible, qui était déjà celle de mon père;
"Enfin mon cachet d'acier, où sont gravées mes initiales, qui se trouvent les mêmes que celles de mon filleul et petit-fils.
"Ces faibles marques de souvenir lui seront précieuses, j'en suis convaincu, à cause de l'amitié qui nous unit, et que la mort elle-même laissera subsister entre nous.
"Telle est ma volonté.
"Au chalet d'Anzindes, le 1er janvier 18....
"Louis Lopraz."
Mon vénérable ami, permettez qu'à mon tour je vous exprime dans mon journal ma vive reconnaissance; c'est, je le sens, un bonheur inestimable pour moi d'avoir vécu avec vous dans cette retraite écartée: je n'avais pas besoin de récompense, ou du moins le bon témoignage que vous daignez me rendre devait me suffire. Puissiez-vous jouir encore longtemps de la société de nos amis et de nos proches! C'est par ce vœu filial, où ils sont si intéressés, que je commencerai la nouvelle année.
Le 2 Janvier.
Depuis longtemps nous n'entendons plus aucun bruit du dehors, et notre réclusion est toujours plus profonde. Nous en concluons qu'il est tombé beaucoup de neige nouvelle et que probablement le chalet est tout à fait enseveli sous cette masse. Cependant le tuyau de fer la dépasse encore; la fumée sort toujours librement: aujourd'hui quelques flocons de neige tombent par ce canal étroit.
Ces blancs messagers de l'hiver sont la seule chose qui établisse une communication entre nous et le monde. Si notre horloge s'arrêtait, nous n'aurions plus aucune connaissance des heures. Il nous resterait seulement, pour distinguer le jour de la nuit, la clarté que nous apercevons encore le matin par le haut du tuyau de fer.
En revanche, nous souffrons peu du froid dans notre caveau silencieux. Nous aurions pu craindre davantage que le séjour n'en devînt malsain, mais le petit courant d'air qui s'établit dans la cheminée suffit pour le purifier en le renouvelant.
Quand nous avons allumé la lampe, et que, livrés à nos occupations journalières, nous sommes assis devant un feu brillant, nous oublions quelquefois notre malheur et nous retrouvons un peu de gaîté. A ces moments-là, j'en suis sûr, notre position serait un sujet d'envie pour tel ou tel de mes camarades. N'avons-nous pas désiré souvent d'être Robinson dans son île déserte? Et pourtant la barrière de l'Océan, qui le séparait des autres hommes, était bien plus difficile à franchir. Il n'avait d'espérance que dans l'arrivée de quelque vaisseau égaré, et nous, nous sommes assurés que cette neige s'écoulera tôt ou tard. Dieu veuille seulement garder jusque-là notre vie!
Le 4 Janvier.
Il m'a été impossible de prendre la plume hier au soir, ou plutôt je n'y ai pas songé. Hélas! j'avais bien autre chose à faire.
La journée s'était passée tranquillement. Grand-papa ne s'était pas trouvé beaucoup d'appétit; mais il ne se plaignait d'aucun mal. Le soir, après souper, comme il était assis au coin du feu, jouissant avec moi de ce moment, le plus agréable de la journée, il a tout à coup pâli, il s'est affaissé sur lui-même, et, sans mes prompts secours, il aurait glissé jusque dans le feu.
J'ai poussé un cri d'effroi; je l'ai pris dans mes bras, et, par un effort dont je me serais cru incapable, je l'ai transporté jusque vers notre lit, où je l'ai d'abord assis, puis couché tout de son long. La tête et les mains étaient froides; le sang avait reflué au cœur, et je me suis bien gardé de rien placer d'élevé sous la tête du malade; je me suis rappelé à l'instant une instruction, qu'il m'avait donnée, quelques jours auparavant, pour des cas pareils. J'ai laissé la tête basse, et le sang n'a pas tardé d'y revenir. La connaissance est revenue en même temps.
—Où suis-je? eh quoi! sur mon lit? a dit mon grand-père.
—Sans doute, ai-je répondu. Vous avez eu un instant de défaillance...... j'ai cru devoir vous placer ici, et vous voyez que j'ai bien fait, car, à peine avez-vous été couché, que vous avez repris connaissance.
—Il m'a porté jusqu'ici! Dieu soit loué! à mesure que mes forces diminuent, les tiennes augmentent, mon cher enfant. En somme, tu le vois, nous ne perdons rien; nous trouvons au contraire, dans cette révolution naturelle, de nouveaux sujets, toi de bien faire, moi de t'aimer.
Alors il m'a passé les bras autour du cou; je me suis agenouillé auprès du lit, et nous sommes restés ainsi longtemps. Enfin il a consenti à boire quelques gouttes de vin, et il s'est senti ranimé.
—Ne t'alarme point trop pour ce qui vient de se passer, m'a-t-il dit, au bout de quelques moments, avec tranquillité. Je l'attribue à la fantaisie qui m'a pris de goûter un peu de ton fromage de chèvre. Je devais prévoir, puisque le lait m'est contraire, que cela me conviendrait encore moins. La crise est passée, et je sens à présent que le sommeil approche. Cet assoupissement salutaire est aussi agréable que les avant-coureurs de l'évanouissement étaient pénibles.
En effet mon grand-père n'a pas tardé à s'endormir; j'ai veillé quelque temps auprès de lui, puis, quand je l'ai vu si bien, j'ai béni Dieu, et me suis mis à mon tour sous sa garde.
Aujourd'hui j'ai été fort occupé des soins du ménage. Sur l'observation de grand-papa, que notre linge, nos bas, avaient besoin d'être lavés, je l'ai pressé de rester au lit, et j'ai fait la lessive, aussi bien du moins qu'on peut la faire sans savon. Il m'a dirigé dans mon travail. Un linge assez grand, qui nous sert de nappe, nous a permis de séparer la cendre des nippes à laver. Un baquet a fait l'office de cuvier. J'ai passé ensuite ces hardes à l'eau chaude: le soir tout s'est trouvé prêt à sécher autour du feu. Je vais laisser les choses dans cet état jusqu'à demain. Quelques braises qui restent, la chaleur du foyer et le courant d'air achèveront cette opération essentielle.
J'oubliais de dire qu'ayant vu, ce soir, mon grand-père se frotter le corps et les membres, je l'ai prié de recevoir encore pour cela mes faibles secours. Pendant une heure je l'ai frictionné avec un morceau de la couverture de laine, que nous avons consacré à cet usage. Il est persuadé que rien n'est plus propre à ranimer chez lui la circulation du sang, à lui tenir lieu de l'exercice qu'il ne peut prendre, et du grand air, auquel il nous faut renoncer pour longtemps.
Hélas! j'ai trouvé son pauvre corps dans un état de maigreur bien-affligeant! Pendant que je lui rendais ce léger service, il ne cessait de me remercier.
—Il me semble, disait-il, que tu me rends la vie. Je sens une chaleur douce renaître dans mes membres: je respire plus librement.
Toutes ces paroles me donnaient une nouvelle ardeur. Et, comme il s'inquiétait de ma peine:—Ne voyez-vous pas, lui ai-je dit en souriant, que je prends moi-même un très-bon exercice? Je vous assure qu'en vous faisant du bien, je m'en fais aussi, et je vous prie d'user souvent d'un remède si salutaire pour le médecin.
Le malade repose doucement auprès de moi, et, cependant, je me suis amplement dédommagé de mon silence de la veille, en écrivant ce soir l'histoire de deux jours.
Le 5 Janvier.
Mon grand-père m'a parlé ce matin de son état, sans me rien déguiser. Toutes ses paroles retentissent encore à mon oreille. Quelle douceur et quelle sagesse! Je serais impardonnable si je n'en profitais pas, tout jeune que je suis.
"Mon enfant, m'a-t-il dit, après m'avoir fait asseoir à son chevet, je ne peux plus me le dissimuler: le terme de ma vie n'est pas éloigné. Pourrons-nous enchaîner assez longtemps mon âme à cette poussière, pour que je voie le jour de ta délivrance? Je l'ignore, mais je n'ose guère l'espérer; ma faiblesse augmente avec une rapidité qui m'étonne, et il est à présumer que je te laisserai achever seul nos tristes quartiers d'hiver.
"Tu seras, je n'en doute point, plus affligé de notre séparation que troublé de ton isolement, et tu ressentiras plus de douleur que de crainte; mais je compte assez sur ton courage et ta piété, pour être persuadé que tu ne tomberas point dans un coupable abattement; tu te souviendras de ton père, que tu dois revoir sans doute, et cette pensée te soutiendra. Tu reconnaîtras bientôt qu'après ma mort, les dangers que tu peux courir dans ce chalet ne seront point aggravés. Au contraire, j'étais plutôt un obstacle pour toi: tu n'auras plus à craindre la disette, et peut-être, au moment de quitter la montagne, seras-tu moins embarrassé. Je t'engage seulement à prendre patience. Ne t'expose pas trop tôt. Quelques jours de plus ou de moins ne doivent pas être comptés, dans une captivité si longue, et tu risques tout, en devançant le moment favorable.
"Quelle raison aurais-tu de te presser si fort? Ta santé, jusqu'à ce jour, n'a point souffert de notre captivité. Tu n'auras plus, il est vrai, nos entretiens pour te distraire; mais combien de prisonniers sont condamnés au silence pendant de longues années! Encore ont-ils souvent la conscience troublée de remords; et toi, tu seras soutenu par le consolant souvenir du devoir accompli. Une seule chose m'inquiète, mon cher Louis: s'il faut te le dire, je crains l'effet de ma mort sur ton imagination. Quand tu verras ce corps privé de vie, il te causera un sentiment d'effroi, et peut-être d'horreur, bien peu raisonnable, mais que beaucoup de gens ne savent pas surmonter.
"Et pourquoi craindrais-tu la dépouille de ton vieil ami? As-tu peur de moi quand je sommeille? L'autre soir, quand j'étais évanoui, tu ne m'as pas jugé capable de te nuire: tu n'as vu que la nécessité de me secourir, et tu as fait ton devoir en homme courageux. Eh bien! si tu me vois tomber dans ce dernier évanouissement que l'on nomme la mort, conduis-toi avec la même sagesse. Mon corps n'attendra plus de toi qu'un dernier service: ose le lui rendre, quand la nature t'avertira que le moment en est venu. Tes forces y suffiront; tu l'as prouvé l'autre soir, quand tu m'as porté sur ce lit.
"Tu vois cette porte; elle conduit à la laiterie, où nous n'entrons jamais, parce qu'elle nous est inutile, c'est là que tu creuseras une fosse aussi profonde que tu pourras, pour y déposer mon corps, en attendant que vous veniez l'enlever, et lui donner, ce printemps, une sépulture régulière dans le cimetière du village.
"Après ces tristes moments, tu te sentiras bien isolé dans cette demeure; tu verseras beaucoup de larmes; tu m'appelleras peut-être, et je ne répondrai pas: ne t'égare point en regrets inutiles; adresse-toi seulement à Celui qui nous répond toujours, quand nous l'invoquons avec confiance. Tu n'auras jamais mieux compris ce que peut son secours. Tout te manquera, mais il te tiendra lieu de tout."
Telles sont les exhortations que mon grand-père m'a adressées ce matin; et, comme s'il se trouvait soulagé de me les avoir faites, il s'est montré depuis plus tranquille, plus serein et presque joyeux. Pour moi, je ne peux me persuader qu'un esprit si libre et si ferme habite un corps près de se dissoudre. Le danger a été mis sous mes yeux, et il me semble encore éloigné. Dieu veuille confirmer mes heureux pressentiments!
Le 6 Janvier.
Encore un jour accompli! C'est ce que nous répétons chaque soir. J'ai toujours plus de sujets d'impatience, et il me semble que le printemps ne viendra jamais. Serait-ce la crainte de l'isolement, dont mon grand-père me présentait l'image, qui causerait mon inquiétude? Je cherche à repousser ces lâches sentiments; je ne veux plus penser à moi, afin que Dieu me trouve plus digne de sa faveur. Ah! si je lui demande de guérir mon aïeul, ce n'est pas dans mon intérêt, ni pour m'épargner l'horreur de la solitude!
Le 7 Janvier.
L'obscurité est plus triste pour les malades; on dit même qu'elle peut nuire à la meilleure santé. La lumière est faite pour l'homme et l'homme pour la lumière. Nous nous sommes avisés ce matin d'un moyen de ménager l'huile, sans demeurer tout à fait dans les ténèbres. Nous avons fabriqué un lumignon avec une tranche mince de bouchon de liége, à laquelle nous avons fixé une mèche très menue. Cette faible clarté suffit à mon travail; elle réjouit un peu mon grand-père. Nous en userons ainsi à l'avenir, et nous n'allumerons guère la lampe, car je reconnais, dans ce moment, qu'il m'est à la rigueur possible d'écrire sans cela.
Sans doute, les personnes accoutumées à l'éclairage de la plus modeste cabane, pendant les soirées d'hiver, trouveraient notre demeure bien sombre; mais, après les ténèbres où nous avons vécu si longtemps, il nous semble assez doux de nous entrevoir l'un l'autre, d'aller et de venir sans marcher à tâtons, et de pouvoir enfin distinguer, par cette lueur paisible, notre jour de notre nuit.
Une couche d'huile nage dans un verre d'eau, rempli aux trois quarts, et sur cette huile flotte notre petit soleil. Nous l'avons placé sur la table, et, à sa clarté, il n'est pas impossible d'entrevoir les objets qui garnissent notre cuisine. Ce demi-jour, semblable aux premières blancheurs de l'aube, porte au recueillement et dissipe la tristesse; il rappelle ces églises où la lampe veille pour inviter à la prière. Aucune des actions de mon grand-père ne m'échappe; je le vois souvent joindre les mains, et lever les yeux ou les fixer sur moi. Ah! je devine alors sa pensée, et, sans nous consulter, nous formons ensemble le même vœu.
Le 10 Janvier.
Mon Dieu, vous l'avez ordonné!.. Je suis seul avec vous, loin de tout le monde! C'est avant-hier... Il m'est impossible de continuer, et de faire le récit de cette mort. Mon papier est baigné de mes pleurs.
Le 12 Janvier.
Oui, c'est bien aujourd'hui le 12 janvier, deux jours se sont écoulés depuis que j'ai écrit les lignes qui précèdent.... La raison revient; elle sera la plus forte, s'il plaît à Dieu. Si je ne sentais pas que le Seigneur habite en moi, auprès de moi, je mourrais aussi, et de ma seule frayeur.
Le 13 et le 14 Janvier.
Je m'étais couché le 7 plein d'espérance, mon grand-père me paraissait mieux que de coutume; mais, avant que je fusse endormi, je l'entendis gémir et me levai en sursaut. Sans attendre qu'il me dît de venir à son aide, je m'habillai, j'allumai le lumignon, qui était tout prêt, et je demandai au malade ce qu'il éprouvait.
—Une défaillance, me dit-il; ce sera comme l'autre jour, ou peut-être.....
Ici il s'arrêta.
—Voulez-vous prendre une cuillerée de vin, mon cher grand-papa?
—Non, mon enfant, humecte-moi seulement les tempes et frotte-moi les mains avec du vinaigre.... et.... prends l'Imitation de Jésus-Christ. Lis, mon enfant, cet endroit que tu sais.... où j'ai placé un signet par précaution.
J'obéis, et, quand j'eus frotté ses mains et ses tempes avec le vinaigre, j'allumai la lampe, pour y mieux voir; je me mis à genoux, et je lus en tremblant la page indiquée.
C'était au livre IV, le commencement du chapitre IX: "Seigneur, tout ce que le ciel et la terre renferment vous appartient. Je veux m'offrir à vous en oblation volontaire et demeurer éternellement avec vous." Jusqu'à ces mots: "Je vous offre aussi tout le bien qui est en moi, quoiqu'il soit bien faible et bien imparfait, afin qu'il vous plaise de le réformer et de le sanctifier, de l'avoir pour agréable et de le perfectionner de plus en plus, et de me conduire à une bonne et heureuse fin, quoique je sois paresseux, inutile et le moindre des hommes."
Quand je fus arrivé à cet endroit, il m'interrompit, me fit approcher, prit mes mains dans les siennes, et fit une prière dont je vais recueillir fidèlement tout ce que j'ai pu retenir.
"Seigneur, au moment où je vais comparaître devant vous, je ne devrais être occupé que de mon salut, et trembler dans l'attente de vos jugements: pardonnez-moi de ne pouvoir écarter de ma pensée un autre sujet d'inquiétude! Vous me rappelez à vous, et je vais laisser dans la solitude ce cher enfant! Après l'avoir séparé de son père, je vais moi-même l'abandonner!
"Je tremble à l'idée de ce qu'il va souffrir; je crains surtout que sa foi ne faiblisse, et qu'il ne manque de confiance en vous. Vous m'entendez, Seigneur: exaucez-moi! Qu'en ce point mon exemple lui profite, et que, me voyant mourir en paix, il apprenne à vivre comme je vais mourir!
"Hélas! j'avais souhaité de redescendre avec lui de la montagne, et de revoir nos forêts et nos vergers; vous ne l'avez pas permis; mais vous permettrez que mon petit-fils les revoie. Inspirez-lui pour cela la fermeté et la prudence nécessaires! Qu'il soit après ma mort ce qu'il fut pendant ma vie, attentif, persévérant, courageux! Que son père, que nos amis, n'aient pas à me reprocher de l'avoir perdu, en l'amenant ici!
"S'il doit leur être rendu, je bénis mon sort; car, je le sens, l'épreuve à laquelle vous l'avez exposé par mon entremise lui sera salutaire; il n'oubliera jamais les impressions qu'il a reçues dans cette demeure.
"Pardonnez-moi, Seigneur, de m'occuper si longtemps de lui; c'est votre gloire encore que je cherche au milieu de ces tribulations, et je suis plus inquiet du salut éternel de mon cher Louis que des dangers qui pourront menacer sa vie."
Telles furent à peu près ses paroles. Il les prononça lentement, d'une voix faible, et à des intervalles assez longs; puis il me fit réciter les prières que je savais par cœur; il retrouvait lui-même par moments, dans sa mémoire, des passages de la Bible et des paroles du Sauveur, et les répétait avec une ferveur et une résignation qui me faisaient fondre en larmes.
J'ajouterai une circonstance bien peu importante, mais qui augmenta encore mon attendrissement: Blanchette, surprise peut-être de voir briller la lumière à une heure inaccoutumée, se mit à bêler opiniâtrément.
—Pauvre Blanchette! dit le mourant; il faut que je la caresse encore une fois. Va la délier, mon enfant, et amène-la auprès du lit.
Je fis ce qu'il désirait, et Blanchette, suivant ses habitudes familières, posa sur le bord ses deux pieds de devant, cherchant s'il n'y avait rien à gruger. C'est que nous l'avions accoutumée à recevoir ainsi de notre main quelques grains de sel. Je crus faire une chose agréable au malade d'en mettre un peu dans sa main: Blanchette ne manqua pas d'y courir et de la lécher longtemps.
—Sois toujours bonne nourrice! dit-il, en lui passant avec effort la main sur le cou; puis il détourna la tête: je ramenai Blanchette à sa crèche et à son lien.
Depuis, le mourant ne prononça guère de paroles suivies; seulement il me fit entendre qu'il désirait que je restasse auprès de lui, ma main dans la sienne; je sentais par intervalles une légère étreinte, et comme ses regards me parlaient en même temps, je compris qu'il recueillait ses dernières forces pour m'exprimer sa tendresse, et qu'il ne cesserait de penser à moi qu'en cessant de vivre.
Je lui adressai quelques mots affectueux; alors ses regards se ranimèrent, et je vis que je lui ferais plaisir de continuer. Je me penchai donc vers lui, et je lui dis avec toute la fermeté dont je fus capable:
—Adieu, adieu! au revoir, dans le ciel! Je vais m'efforcer d'être fidèle à vos leçons, pour obtenir une si belle récompense. Je crois en Dieu notre père; je crois aux compassions et aux mérites du Sauveur; ne vous alarmez pas à mon sujet: vous m'avez si bien préparé, que Dieu seul m'est nécessaire aujourd'hui.
Ici mon pauvre grand-papa me pressa la main plus vivement; et, faisant un effort inutile pour me répondre, il ne put exprimer sa joie que par un soupir.
—Je me souviendrai, lui dis-je encore, de tous vos conseils pour ma conservation. Pour l'amour de vous, je ne négligerai rien de ce qui pourra prolonger ma vie et me tirer de ce chalet. Adieu, mon cher grand-père! Hélas! vous trouverez dans le ciel ma mère et peut-être mon père: dites-leur que je m'efforcerai de suivre toujours leur exemple et le vôtre. Adieu! adieu!
Je sentis encore une étreinte, bien faible: ce fut la dernière. Sa main, qui s'était refroidie peu à peu, laissa échapper la mienne; il s'éteignit sans effort, sans convulsion, sans faire entendre un soupir.
Mes plus affreux moments, depuis lors, n'ont pas été les premiers. C'est quand j'ai fait lentement un retour sur moi-même, et que je me suis vu seul dans cette triste demeure auprès.... d'un cadavre; c'est alors que j'ai senti un frémissement involontaire, surtout quand la nuit fut revenue.
Le matin, j'avais eu assez de présence d'esprit pour monter l'horloge et pour traire Blanchette; le froid me contraignit d'allumer du feu: cela m'occupa; mais ensuite je tombai dans un morne engourdissement. Malheureusement, il s'éleva le soir un vent assez violent pour me faire entendre ces gémissements lugubres auxquels je n'étais plus accoutumé.
J'étais au coin du feu; je veillais à la triste clarté du lumignon, tournant le dos au lit: peu à peu je sentis un frisson me gagner; je n'étais plus le maître de mes idées; mon trouble serait allé en augmentant, et il aurait pu me devenir funeste, si je ne m'étais pas avisé, pour le faire cesser, d'un moyen que l'on aurait jugé propre à l'augmenter. Je m'approchai du corps, d'abord avec contrainte, puis avec plus de résolution: je le regardai; j'osai le toucher. Ce fut un moment pénible; cependant je persistai, je répétai mon action plusieurs fois, et je m'aperçus que mon saisissement diminuait par degrés.
Dès lors je ne cessai pas, à de courts intervalles, de revenir auprès de cette cendre; j'en pris les soins que les personnes accoutumées à ces offices prennent avec tant de sang-froid. L'expression de la figure était si calme et si douce qu'elle m'arrachait des larmes.
—Non, disais-je en sanglotant, la dépouille de mon vieil ami ne me fait point de peur.
Cependant mes angoisses recommencèrent, quand je sentis l'approche du sommeil: à mon âge, on n'y résiste pas. Irais-je me coucher à côté du cadavre? Ma résolution ne me porta pas jusque-là, et je cherchai, il faut l'avouer, un bien misérable secours contre la frayeur superstitieuse que je sentais renaître: c'est auprès de Blanchette que j'allai me réfugier. La chaleur et le mouvement de la vie, que je trouvai auprès de ce pauvre animal; le petit bruit qu'elle faisait en ruminant, me rendirent quelque assurance.
Mais pourquoi, le lumignon une fois éteint, ai-je commencé à trembler de tous mes membres? Pauvre enfant que je suis! Quelle sûreté est-ce que je trouvais dans cette faible lumière? Mon souffle l'éteint, ma main la rallume, sa vie dépend de ma volonté, et j'attachais ma tranquillité à cette flamme!
Enfin le Tout-Puissant, que j'invoquai avec ferveur, eut pitié de moi; il me rendit plus calme, et je m'endormis profondément.
Le lendemain, dès mon réveil, je recommençai mes combats de la veille; je m'occupai le plus possible de la chèvre et de mon ménage, et surtout je m'approchai fréquemment du corps; je tins même assez longtemps dans mes mains cette tête vénérable et chère. Plus mon effroi passait, plus je sentais ma tristesse augmenter, et je me sus bon gré d'un changement si raisonnable et si naturel.
Mes pensées se portèrent alors vers les soins de la sépulture, et je me rappelai ce que mon grand-père m'avait dit. Il se présentait à moi des difficultés, qui me donnaient une inconcevable appréhension. Au reste, je repoussai pour le moment toutes ces idées. Mon grand-père m'avait parlé, et, je le crois, avec une intention secrète, du danger des inhumations précipitées; je résolus donc d'attendre que la nature me forçât d'accomplir ce dernier devoir. La vive affection que j'avais pour mon aïeul m'empêcha de céder au lâche désir d'éloigner de moi le plus tôt possible un spectacle repoussant.
Le moment de retourner au sommeil fut presque aussi pénible que la veille. Je m'avisai, pour me rendre un peu de fermeté, de boire quelques gouttes de ce vin trop ménagé par le défunt.
Quand j'eus versé dans son verre la quantité qui me parut suffisante, je fus pris, avant de le porter à mes lèvres, d'un pénible serrement de cœur:—Secours inutile! me suis-je dit; et je me rappelais avec quel plaisir j'avais vu mon cher grand-père l'essayer pour la première fois. Le manque d'habitude, et l'extrême besoin que j'avais de me fortifier après tant d'épreuves, firent agir le vin efficacement, et j'eus encore une bonne nuit.
Le 10 janvier, j'ai essayé d'écrire mon journal: il m'a été impossible de poursuivre; cependant, ce jour-là, dès le matin, j'étais dans une situation d'esprit bien plus satisfaisante. La prière me rendait du courage; mon imagination se calmait peu à peu, et, comme mon grand-père me l'avait prédit, la frayeur faisait place aux regrets.
Que j'ai versé de larmes sur votre corps, mon vénérable ami! Je voyais pourtant la mort y laisser des traces livides. Mes sens se seraient révoltés, si mon cœur avait été moins occupé. Vainement j'étais averti qu'il devenait pressant de vaquer à la sépulture: je ne pensais qu'aux moyens de conserver plus longtemps ces restes chéris. Enfin, je me rappelai la volonté divine si vivement exprimée dans l'Écriture, et toujours d'accord avec la raison et la nature: Le corps retourne à la terre, d'où il a été tiré.
Je pris mes outils, et j'ouvris la porte de la laiterie.
—Ainsi, me disais-je, tu passes par tous les emplois! Après avoir été garde-malade et médecin, te voilà fossoyeur! Tu vas faire toi-même les choses que les parents évitent de voir!
Les premiers coups me rebutèrent; je fus obligé de m'interrompre. Ce n'étaient pas les bras qui refusaient d'agir; c'était mon esprit qui se troublait, et qui m'ôtait l'énergie nécessaire. Chaque fois que je frappais le terrain, un écho retentissant répondait de la voûte, construite en pierres. Il fallut m'accoutumer à ce bruit, et je consacrai la journée tout entière à un travail qui n'aurait pas dû me prendre plus de deux heures.
En effet le sol se trouva sablonneux et léger, et, à la fin, je pouvais l'enlever avec la pelle, sans qu'il fût nécessaire de la bêcher auparavant. Je profitai de cette facilité pour creuser une fosse profonde; car, me disais-je, si le chalet doit être abandonné quelque temps, soit que j'en sorte, soit que je meure à mon tour, je dois faire mon possible pour que le corps soit à l'abri des animaux carnassiers. D'ailleurs le soin de la salubrité exigeait que la sépulture fût assez profonde, pour qu'il ne s'exhalât aucune odeur du lieu où elle était faite. Je poursuivis donc mon lugubre travail, jusqu'à ce que je fusse caché dans la fosse de toute ma hauteur.
L'horloge sonnait dix heures. La nuit était venue et ses noires pensées avec elle. Car, sans rien voir au-dehors, l'idée que les ténèbres y régnaient me faisait éprouver, jusque dans le chalet, les tristes impressions de la nuit. Je n'eus pas le courage d'achever l'ensevelissement, quoique la chose fût devenue pressante. Je m'avisai, pour déguiser l'odeur qui se répandait, de brûler du foin, et de faire des fumigations de vinaigre. Mais la chèvre en fut incommodée. Ses éternuments m'avertirent qu'en prenant des précautions pour moi, je la faisais souffrir, et je m'arrêtai.
L'exercice violent que j'avais fait m'aida bientôt à retrouver le sommeil. Il ne fut suspendu quelques moments que par les caresses de Blanchette, qui semble s'arranger très-bien de m'avoir si près d'elle, et qui ne refuse point de me servir d'oreiller.
Le 11 janvier, ma première pensée, à mon réveil, fut de terminer ma pénible tâche, et, quand j'eus allumé la lampe, je sentis encore mon courage diminuer. Il fallut avoir de nouveau recours à des moyens dont j'aurais dû savoir me passer: au lieu de déjeuner, comme toujours, de lait chaud et de pommes de terre, je pris un peu de pain et de vin. Cette nourriture me rendit quelque fermeté, dont je ne pouvais faire honneur à mon caractère, mais dont je profitai sans retard. J'avais réfléchi d'avance aux moyens d'exécution, et j'avais tout préparé la veille. Je plaçai sur deux escabeaux, à côté du lit, une planche assez large et assez longue, celle-là même dont la chute m'avait fait retrouver l'Imitation de Jésus-Christ. Ensuite je montai sur le lit, et, passant une corde sous la partie supérieure du corps, je réussis par mes efforts à faire glisser cette extrémité sur la planche. Je n'eus aucune peine à placer ensuite de la même manière la partie inférieure. Je liai le corps sur la planche, et, quand je le vis ainsi, les mains croisées sur la poitrine, se laissant traiter à ma volonté, et penchant tristement la tête de côté, je me mis à fondre en larmes et à pousser des cris.
—Mon grand-père!.... Vous m'abandonnez! Vous ne m'entendez plus! Vous ne voulez plus me répondre!
Sais-je toutes les paroles insensées que j'adressai à cette matière morte, dans les transports de mon égarement? Il aurait duré plus longtemps peut-être, si j'avais eu un consolateur auprès de moi; ce qu'on m'aurait dit eût irrité et entretenu ma douleur; mais, quand je vis cette froide cendre aussi insensible à mes plaintes qu'à mes actions, son immobilité me rendit bientôt le calme dont j'avais besoin.
J'avais préparé deux rouleaux de bois: je les plaçai convenablement, et, retirant avec précaution l'escabeau qui soutenait le bas du corps, je fis toucher à terre doucement l'extrémité de la planche. Malgré tous mes efforts, l'opération ne me réussit pas aussi bien de l'autre côté, et la chute du corps fut assez brusque pour me donner un battement de cœur, qui me força encore de m'arrêter.
Mon cher grand-père, quand vous m'appreniez, devant notre maison, à voiturer sur des rouleaux un corps pesant, nous ne pensions pas que je ferais usage de vos leçons dans une occasion si triste. Le souvenir de ce que vous m'aviez dit alors se présenta vivement à mon imagination; je croyais encore vous entendre; et, quand le mouvement que je donnai à ce funèbre fardeau agita la tête, comme si elle eût fait des signes d'approbation, je fus si saisi, que je détournai les yeux, ainsi que font, de peur du vertige, les personnes qui marchent au bord d'un précipice.
J'avais aplani le chemin: le corps fut bientôt près de la fosse. Il m'aurait été facile de l'y laisser choir: je ne pus me résoudre à le traiter avec si peu de ménagements. Deux petites planches, placées en travers, le soutinrent au-dessus de la fosse. Celle qui portait les pieds une fois enlevée, il se trouva placé dans une position oblique, après avoir fait encore une chute que je ne sus pas modérer; une corde que je passai sous les épaules, après avoir fixé solidement un des bouts à un pieu, me permit ensuite de laisser couler doucement le corps jusqu'au lieu de son repos.
Toutes les difficultés étaient surmontées; ce qui me restait à faire ne me donnait, quant à l'exécution, aucune inquiétude: je pus m'abandonner librement à ma douleur. Assis sur la terre amoncelée, je pleurai longtemps auprès de cette fosse ouverte. Je ne pouvais me résoudre à jeter les premières pelletées de terre.
—Avant d'accomplir ce triste devoir, me suis-je dit, remplissons de mon mieux celui du prêtre.
Je me suis agenouillé aussitôt, et j'ai cherché dans ma mémoire tout ce que je savais de prières et de passages propres à cette cérémonie. J'ai pris l'Imitation de Jésus-Christ, je la connaissais assez bien pour qu'il ne me fût pas difficile d'y trouver des endroits tels que le moment me les faisait désirer, et que mon grand-père les eût lui-même indiqués.
O mon bienheureux aïeul, c'était moi seul maintenant qui avais besoin de consolation, et c'est avec une joie qui approchait du ravissement que je lus, en présence de vos restes mortels, le chapitre de l'homme juste et pacifique et celui de la pureté du cœur et de la simplicité d'intention. Tant de traits pouvaient s'appliquer à vous, que l'auteur me paraissait avoir pris à tâche de vous peindre.
"Commencez, dit-il, par bien établir la paix en vous-même, et vous pourrez ensuite la procurer aux autres."
—C'est ce que vous avez fait, homme juste et bon, et votre paix est devenue la mienne.
"L'homme pacifique rend au prochain plus de services que l'homme savant," dit l'Imitation.
—Je ne peux imaginer, ô mon ami, ce qui manquait à votre savoir, quoique vous ayez cent fois parlé de votre ignorance; mais vous étiez si bienveillant et si doux, que vous me donniez un désir ardent de vous témoigner mon amour par ma docilité, et de faire paraître ma docilité par mes progrès.
"Si vous étiez bon et pur au-dedans de vous, ainsi s'exprime le livre, vous verriez sans nuage et vous comprendriez toutes choses. Un cœur pur pénètre le ciel et l'enfer. Chacun juge des choses du dehors selon les dispositions de son intérieur."
—Vous étiez bon et pur, mon grand-père, aussi lisiez-vous dans mon cœur plus facilement et plus nettement que moi-même. Vous avez dû me trouver souvent bien répréhensible, et pourtant votre indulgence surpassait encore votre pénétration; vous aviez beau me connaître, vous ne cessiez pas de m'aimer.
Voilà une partie des choses que je lui disais avec tendresse. Il me semblait qu'en parlant à haute voix je sortais de ma solitude. Le livre me répondait et entretenait mon émotion. Enfin l'épuisement m'arrêta; je rentrai en moi-même, et je ne différai plus ce qui me restait à faire. En un moment la fosse fut comblée. Je passai le reste du jour à graver avec la pointe de mon couteau l'inscription suivante sur une petite planche d'érable:
ici repose le corps de pierre-louis LOPRAZ, mort dans la nuit du 7 au 8 janvier 18.., dans les bras de son petit-fils louis lopraz, qui l'a enseveli lui-meme.
Je clouai la planche à un pieu, que je plantai sur la tombe; après quoi je fermai la porte, et je rentrai dans cette cuisine, où je n'avais plus d'autre compagnie que Blanchette.
Cependant, bien que je me sentisse plus à mon aise depuis que le cadavre ne gisait plus sur le lit, je vis bien que je n'avais pas surmonté toute ma faiblesse. Je résolus de la combattre. Je m'étais empressé de fermer à clé la porte de la laiterie: j'allai l'ouvrir aussitôt, et ne la fermai qu'au loquet. Je pris aussi avec moi-même l'engagement de faire à la tombe des visites fréquentes, et toujours sans lumière. J'ai commencé depuis deux jours; c'est là que je vais prier soir et matin.
La journée d'avant-hier m'a semblé vide et fatigante. Les soins pressants qui m'avaient occupé jusque-là ne me demandaient plus les mêmes efforts, et c'est contre moi-même que j'ai dû combattre. Je cherchais dans le travail une distraction, que je ne pouvais trouver; je me suivais par la pensée dans tout ce que je voulais faire, et je ne pouvais sortir de moi. Le soir j'ai essayé d'écrire, et, cette fois encore, la chose m'a été impossible.
Hier, qui était le 13, l'idée m'est venue de relire ce journal, depuis la première page. On croira sans peine que cette lecture m'a vivement ému, mais je dois dire qu'elle m'a fait aussi du bien, en me rappelant, avec une force nouvelle, les leçons et les vertus de mon grand-père. Aussitôt que j'eus achevé, je sentis le besoin d'épancher ma douleur dans ce mémorial, entrepris par ses conseils. Enfin j'ai consacré la journée d'hier et celle d'aujourd'hui à rapporter le douloureux événement qui a changé si tristement mon sort.
15 Janvier.
Oui, mon sort est bien changé; je m'en aperçois chaque jour davantage. Quoi donc? Je possédais un ami, et j'osais me plaindre! Je comparais ma position à celle que j'avais perdue! Combien je regrette maintenant l'état que j'ai déploré! Dieu me punit d'avoir été mécontent. Je suis seul! je suis seul! cette pensée m'a poursuivi tout le jour.
Le 16 Janvier.
J'ai passé la journée dans le même état. Dès le matin je me suis senti languissant et découragé; et je me serais couché aussi désolé qu'hier au soir, sans une circonstance, où je ne dois pas voir un miracle, puisqu'elle n'a rien que de naturel, mais qui m'a frappé comme un avertissement de la Providence.
J'avais achevé ma veille silencieuse, je venais d'éteindre le feu, et j'allais éteindre le lumignon, lorsque j'ai entendu un léger bruit dans la cheminée. C'était un débris qui tombait, enveloppé de suie. La suie s'est allumée; elle a répandu quelque odeur, et je me suis avancé sous le canal, pour en observer l'état et veiller à ma sûreté. Tandis que, la tête penchée en arrière, je cherchais inutilement, contre les parois, des traces de feu, une étoile brillante s'est montrée au bord du tuyau de fer, et je l'ai vue le traverser lentement.
Cette apparition n'a duré qu'un moment, cependant elle a suffi pour me causer une vive émotion.
Un des soleils que le Créateur a semés dans l'espace fait donc briller jusqu'à moi ses rayons, et me visite au fond de mon sépulcre! Il me parle de la puissance de mon Dieu! Il m'invite à l'adoration et à l'espérance! Je n'ai pas manqué à cet appel; je suis tombé à genoux; et, pour la première fois, depuis bien des jours, j'ai retrouvé dans mon âme cette ardeur que les leçons de mon grand-père avaient allumée.
Le 17 Janvier.
Qu'il est difficile de conserver et d'entretenir les salutaires impressions qu'un bon mouvement produit en nous! Je m'étais couché plein de joie, et je me suis levé aussi languissant que jamais. Je me rappelais à peu près l'heure à laquelle j'avais vu l'étoile, et j'espérais la revoir aujourd'hui; mais, soit qu'elle eût changé de position, ce que je ne sais pas trop, soit que le temps fût couvert, je ne l'ai pas aperçue.
Le 18 Janvier.
Tandis que mon âme cherche inutilement la nourriture qu'elle a perdue, je suis, pour le corps, dans une abondance de biens, qui ne peut me réjouir, mais qui doit me rassurer. La portion de lait de Blanchette que je ne bois pas me sert à faire chaque jour un petit fromage: je prends ce soin bien moins par précaution que pour me distraire. Je ne m'accoutume pas à la solitude; j'ai beau faire tous mes efforts pour rappeler et retenir le sommeil, les journées me semblent n'avoir point de fin.
Le 19 Janvier.
J'écris pour écrire. De quoi remplirai-je ce journal? S'il doit rester fidèle, il sera de la plus affreuse tristesse. J'essaie de prendre la plume, comme auparavant, et de donner un peu de mouvement à mon esprit: peine inutile! je ne peux sortir de mon engourdissement.
Le 20 Janvier.
Le malaise que j'éprouve est le plus grand que je connaisse. Mon premier trouble, quand nous fûmes prisonniers, ma frayeur, lorsque les loups parurent nous assaillir, les scènes lugubres de la mort et de la sépulture de mon grand-père ne m'ont pas fait souffrir autant que l'accablement où me voilà. C'est l'ennui que je sens! Je ne connaissais pas ce supplice, auquel la prière même ne peut m'arracher.
Le 21 Janvier.
Tant que la chèvre aura une main pour la nourrir, elle ne s'inquiètera pas des vides qui se font autour d'elle; je lui suffis comme aurait fait mon grand-père, comme ferait un étranger. Elle a besoin de moi sans le savoir; elle profite de mes soins sans les reconnaître: je suis tenté quelquefois de le lui reprocher. Quelle folie! on ne peut pas être ingrat, quand on est sans intelligence.
Mais moi, qui suis éclairé de cette divine lumière, sais-je en faire l'usage pour lequel Dieu me l'a donnée? Suis-je plus reconnaissant que cette brute ignorante? Ah! malheureux, saurai-je me préserver seulement du murmure et du désespoir?
Le 22 Janvier.
Marquons cette date dans mon cahier. Elle ne me laissera pas d'autre souvenir. Que suis-je devenu?
Le 23 Janvier.
J'ai manqué de périr.... d'une mort soudaine, affreuse, et j'aurais été surpris au milieu de mon coupable abattement. Dois-je encore appeler ceci un miracle?—Eh! que m'importe de savoir comment Dieu agit, pourvu que je ressente l'heureux effet des événements dont il est le maître!
J'avais remarqué, depuis quelques jours, que le temps était beaucoup plus doux, et que la fumée montait moins facilement: aujourd'hui, vers deux heures après midi, j'ai entendu un bruit sourd, comme le roulement du tonnerre; il s'est approché rapidement; il est devenu terrible, et tout à coup j'ai ressenti une violente secousse.
J'ai poussé un cri. Quelques ustensiles étaient tombés; une épaisse poussière remplissait la cuisine: le craquement des poutres m'avait d'ailleurs averti que le chalet avait reçu un choc violent; cependant je voyais tout en bon état autour de moi.
Je suis allé faire une ronde dans les autres parties de la maison. A peine entré à l'étable, j'ai vu des traces effrayantes de l'accident; beaucoup de plâtras couvraient la terre; la muraille avait cédé; elle était visiblement sortie de l'aplomb, mais elle restait debout; une partie de la toiture avait été brisée du côté de la montagne. C'était tout, et j'ai dû en conclure que la masse qui avait causé le dommage s'était arrêtée contre le chalet. Était-ce une roche détachée de l'escarpement qui le domine? N'était-ce pas plutôt une avalanche qui s'était formée un peu au-dessus, à la suite de l'adoucissement de la température, et qui, n'ayant pas encore assez de force et de volume, n'avait pu franchir l'obstacle opposé à sa chute?
Mon émotion a été grande; elle dure encore; je remercie avec ferveur le Tout-Puissant de l'avis qu'il a daigné me donner; puisse mon cœur se réveiller pour ne plus s'endormir! Oui, je le reconnais, cette nouvelle épreuve m'était nécessaire. Je tombais dans un lâche abattement; j'en suis heureusement délivré, et je vais en bénir mon Dieu sur la tombe de mon aïeul.
Le 24 Janvier.
Le Seigneur m'envoie de nouveaux sujets d'inquiétude; la chèvre me donne moins de lait. J'avais cru le remarquer depuis quelques jours; à présent je ne peux plus en douter.
Le 25 Janvier.
Mon grand-père a certainement prévu le cas où je resterais seul ici, et m'a donné plusieurs avis, pour m'aider à sortir d'embarras. Il me disait un jour: "Que ferions-nous si Blanchette cessait de nous donner du lait? Il faudrait absolument nous résoudre à la tuer, et nous en nourrir."
Puis il me donna des explications sur la manière dont nous devions nous y prendre pour conserver la chair.
En serai-je réduit à cette cruelle extrémité?
Le 26 Janvier.
Si les choses n'empiraient pas, je pourrais être sans inquiétude. Blanchette me donne encore assez de lait pour ma nourriture. Je ne peux plus faire de fromage, il est vrai, mais j'en ai quelques-uns de provision. J'ai examiné ce qui me restait d'autres denrées, et j'ai passé le jour à calculer pour combien de temps elles suffiraient si je n'avais pas autre chose. Cela ne va pas à quinze jours.
Le 27 Janvier.
Le lait diminue et la chèvre engraisse à mesure.
Ainsi, dans le cas où son lait me manquerait, la pauvre bête se prépare à me nourrir de sa chair.
Le 30 Janvier.
Une seule idée m'occupe maintenant: serai-je réduit à la nécessité de me faire boucher? Faudra-t-il, pour soutenir ma triste vie, égorger celle qui m'a nourri jusqu'à présent? Je n'ai plus qu'une demi-ration de lait.
Le 1er Février.
Hier le lait n'a pas diminué, mais cela m'a coûté trop cher; j'avais donné à la chèvre triple mesure de sel; elle avait bu davantage: je l'ai connu à la traire. Malheureusement il me serait impossible de continuer ainsi, car, si je dois tuer ma pauvre Blanchette, le sel me sera nécessaire. Tuer Blanchette!...
Aujourd'hui j'ai été plus économe de sel, aussi la quantité de lait s'est-elle trouvée bien moins considérable.
Le 2 Février.
J'avais ouï dire que les poules trop grasses et trop bien nourries faisaient moins d'œufs, et j'ai imaginé ce matin réduire la quantité de foin que je donne à Blanchette, jugeant que peut-être j'obtiendrais un effet semblable. J'ai bien mal réussi. Moins bien nourrie, elle m'a donné encore moins de lait que la veille. J'ai eu de plus le chagrin de l'entendre bêler tristement la moitié du jour.
Le 3 Février.
J'ai fait une nouvelle expérience, aussi inutile que celle d'hier: j'ai voulu forcer Blanchette à manger de la paille en place de foin, imaginant que peut-être ce changement de régime amènerait un changement dans les effets de la nourriture. La chèvre ne s'est décidée que très-difficilement à ce que je voulais, et, soit dépit, soit souffrance, elle m'a donné à peine quelques gouttes de lait.
Le 4 Février.
Je ne la tourmenterai plus; si je dois la tuer, je lui rendrai l'existence agréable jusqu'au dernier moment. Aujourd'hui elle a été abondamment repue: aussi a-t-elle été meilleure nourrice. Mais je n'espère pas que cela continue; je laisserai agir la nature. Après avoir fait tout mon possible pour éviter ce malheur, je tâcherai de m'y soumettre.
Le 7 Février.
J'ai ajouté inutilement les prières au travail. Dieu ne m'exauce pas; il sait mieux que moi ce qui m'est avantageux, et je me résigne à son adorable volonté. Me siérait-il de murmurer, quand je vois la joie tranquille de cette pauvre bête, dont je vais faire ma victime? L'intelligence serait-elle pour moi un secours moins efficace que l'imprévoyance pour la brute?
Ce n'est plus la peine de traire Blanchette deux fois par jour; j'ai attendu jusqu'au soir, afin d'obtenir un peu plus de lait à la fois; mais elle se laisse approcher difficilement. Je la fais souffrir en pressant trop la mamelle; l'instinct l'avertit que je la traite mal; elle regimbe, et me refuse le peu qui lui reste à me donner. Hélas! si je la fatigue de mes efforts, c'est que je voudrais lui épargner le coup auquel elle ne s'attend pas.
Le 8 Février.
J'avouerai ma faiblesse; j'ai versé des larmes aujourd'hui, en essayant inutilement une dernière fois de traire Blanchette, et de lui demander le tribut qu'elle m'a payé si longtemps. Quand elle a vu que je m'arrêtais, elle m'a regardé avec défiance, comme se tenant sur ses gardes contre une nouvelle tentative. Alors j'ai jeté mon baquet; je me suis assis auprès de la pauvre bête; je l'ai embrassée et j'ai pleuré amèrement.
Elle n'en continuait pas moins son repas, qu'elle mêlait de bêlements entrecoupés et de regards caressants. On dit bien qu'une chèvre ne distingue personne, et qu'elle n'a pas l'amitié jalouse et dévouée d'un chien; mais enfin Blanchette est aimable pour son compagnon; elle se fie à lui; elle attend de moi la nourriture et les soins auxquels je l'ai accoutumée; et il faudra que je lui plante le couteau dans la gorge! Je la ferai souffrir sans doute, étant sans expérience; je la verrai se débattre sous mes coups!
Dieu a donné à l'homme les bêtes pour sa nourriture, je le sais; mais ce n'est pas l'offenser de nous attacher à celles qui furent nos bienfaitrices, et qu'il a douées d'une attrayante douceur: je reculerai donc le plus possible le moment de ce cruel sacrifice. Il me reste encore des aliments pour quelques jours, et je les ménagerai de mon mieux.
Le 12 Février.
Il m'est impossible de tenir exactement mon journal, au milieu des angoisses où je vis. Les vivres s'épuisent; je ne peux me réduire à des rations plus chétives sans exposer ma santé; Blanchette, toujours plus grasse, semble s'offrir à moi comme une meilleure pâture: il s'en faut bien que cela me réjouisse; je ne l'ai jamais tant caressée, et je me rends toujours plus pénible la nécessité à laquelle je serai bientôt réduit.
Le 13 Février.
J'ai fait de nouvelles recherches dans toute la maison, j'ai fouillé la terre dans plusieurs endroits, pour découvrir, s'il était possible, quelques provisions cachées: je n'ai réussi, par ce violent exercice, qu'à exciter chez moi la faim. L'idée que je ne pourrai bientôt plus la satisfaire, la rend, je crois, de jour en jour plus exigeante.
Je me suis dit: "Après quelque temps de repos, peut-être le lait de Blanchette sera-t-il revenu." L'apparence n'était guère favorable à cette supposition: la mamelle, si gonflée et si pleine, il y a quelque temps, s'est peu à peu réduite; cependant j'ai fait une tentative pour en tirer quelques gouttes de lait: peine inutile!
Le 17 Février.
Le froid est devenu tellement vif depuis hier au soir, que j'ai besoin d'un feu continuel. Certes, avec cette température, je ne craindrais pas de serrer, sans autre précaution, la chair de ma pauvre victime à l'écurie, où il gèle très-fort; mais le temps peut se radoucir. Il faut donc que je me décide sans retard; il ne me reste plus que la provision de sel nécessaire à mon office de boucher!
Le 18 Février.
Le froid est violent; il m'a rappelé le souvenir des loups. Rien ne les empêche maintenant de parcourir la montagne. Mon Dieu, dans la triste position où je suis, c'est la seule fin que je redoute. Si vous permettiez aujourd'hui qu'une avalanche vînt m'engloutir, je recevrais la mort comme une délivrance.
Le 20 Février.
J'ai pris une grande résolution! Je quitterai demain le chalet. Avant de risquer ma vie, je veux écrire dans mon journal, que je laisserai sur cette table, comment je me suis décidé à prendre ce parti.
Hier matin les bêlements de Blanchette m'ont tiré d'un rêve affreux. Je me voyais, les mains ensanglantées, dépeçant les membres palpitants de ce pauvre animal; la tête gisait devant moi, et j'entendais cependant sortir de son gosier des bêlements douloureux. C'étaient ceux qui frappaient réellement mes oreilles. Je me suis réveillé, les joues toutes mouillées de pleurs. Quel plaisir de revoir Blanchette encore vivante! J'ai couru auprès d'elle: elle était plus caressante que jamais.... Ma joie n'a pas été de longue durée; j'ai réfléchi que mes vivres seraient épuisés dans deux jours: il fallait me résoudre. J'ai pris un couteau, et je me suis occupé à l'affiler sur le foyer. J'étais au désespoir; il me semblait que j'allais commettre un assassinat, et, après m'être avancé en chancelant pour frapper Blanchette, je me suis arrêté, saisi de remords.
Le froid me glaçait les mains: ce me fut une raison de différer encore cet acte, pour lequel j'avais tant de répugnance; j'allumai un bon feu; et me mis à rêver en me chauffant.
Si les loups peuvent marcher sur la neige, me suis-je dit tout à coup, pourquoi n'y marcherions-nous pas aussi?
Cette idée m'a fait tressaillir de joie; puis la crainte m'a saisi. J'irais me livrer à ces bêtes affamées, et, pour ne pas faire de Blanchette ma pâture, je m'exposerais à devenir celle des loups!
Et, si je tue la chèvre, me suis-je dit après, sais-je bien si la chair me suffira jusqu'au moment de ma délivrance? J'ai vu quelquefois le Jura tout blanc jusqu'à l'été: ne perdons pas l'occasion qui s'offre à moi, pendant que la neige est glacée!... Une attaque des loups pendant notre course n'est rien moins que certaine; car, si je pars, notre marche sera prompte; nous descendrons en traîneau!...
Je me suis levé en sursaut à cette pensée. Ma résolution était prise, et, dès ce moment, j'ai travaillé à l'exécution.
Deux jours m'ont suffi pour fabriquer grossièrement la voiture nécessaire à notre voyage. J'ai consacré à cet usage le meilleur bois qui me restait. J'ai donné aux bases du traîneau une grande largeur, pour éviter qu'il enfonce. Je me placerai sur le devant: j'attacherai la chèvre derrière moi, et je lui lierai les pieds, de manière à ne lui permettre aucun mouvement. Je me placerai sur le devant. Accoutumé, dans les jeux de mon enfance, à guider un traîneau sur des pentes rapides, j'espère, s'il ne survient pas d'accident, arriver bientôt dans la plaine.
Cependant je vais me coucher avec une grande émotion. Je regarde avec attendrissement cette prison où j'ai tant souffert, où je laisserai les cendres de mon grand-père! Je pense avec effroi à la distance du village; mais je ne reculerai pas. L'idée d'être bientôt certain du sort de mon père me donne une impatience incroyable. La voiture est prête. Voici la corde dont je lierai les pieds de Blanchette; voici la gerbe qui lui servira de lit et d'abri; la couverture dont je m'envelopperai; enfin, voici l'Imitation de Jésus-Christ. Je ne m'en séparerai plus: je veux qu'elle me suive à la vie et à la mort. C'est avec elle que je dis dans ces derniers moments:
Seigneur, je suis arrivé a cette heure afin que votre gloire éclate, lorsque, ayant été dans une grande tribulation, vous m'en aurez délivré! Qu'il vous plaise, Seigneur, de m'en tirer, car que puis-je faire, pauvre comme je suis, et où irai-je, sans vous?... Aidez-moi, mon Dieu, et je ne craindrai rien.
Le 2 Mars.
Dans la maison de mon père.
Je suis auprès de lui. Il vient de relire mon journal, que je n'ai pas eu besoin de laisser dans le chalet, et il me presse d'écrire la conclusion. Le trouble où je suis encore, après une semaine de bonheur, ne me laissera pas les moyens de raconter avec beaucoup d'ordre la dernière scène de ma captivité. Les choses se sont passées bien autrement que je ne m'y attendais.
Le 21 février, le froid me parut encore plus rigoureux: je résolus donc de ne pas perdre un instant. Il fallait ouvrir un passage suffisant pour le traîneau; mais je pouvais rejeter la neige dans le chalet, et cela me rendait le travail plus facile; je l'entrepris sur-le-champ, et m'y livrai avec tant d'ardeur, qu'enfin je me fatiguai. Je fus obligé de m'arrêter un instant. J'allumai du feu.
A peine la fumée venait-elle de s'élever, que j'entendis un grand bruit au dehors; ma première pensée fut, que les loups m'avaient aperçu, et qu'ils allaient me dévorer: je fermai vivement la porte. Ma frayeur ne dura pas longtemps; je m'entendis bientôt appeler distinctement par mon nom, et je crus même reconnaître la voix. Je répondis de toutes mes forces.
Des cris de joie me prouvèrent que j'avais été entendu.
Aussitôt il se fit, du côté de la porte, un bruit confus de voix, comme de gens qui s'animaient au travail. Au bout de quelques minutes, une ouverture assez large achevait l'ouvrage que j'avais commencé.
Mon père attendit à peine que le passage fût praticable; il s'élança dans le chalet, en poussant un cri. J'étais dans ses bras.
—Et ton grand-père? me dit-il.
J'étais trop saisi pour lui répondre. Je le conduisis dans la laiterie. Il se jeta à genoux sur la tombe; j'en fis autant, et comme j'essayais de lui raconter avec détail ce qui s'était passé, il vit, à mon émotion, que cette tentative était au-dessus de mes forces.
—Plus tard, mon enfant, me dit-il. Ne nous exposons pas à un nouveau malheur. Le temps nous presse; le retour ne sera pas facile.
Les hommes qui l'accompagnaient étaient entrés. C'étaient mes deux oncles, et Pierre, notre valet.
Tous m'embrassèrent. Ils virent mes préparatifs, qui furent approuvés. On décida de partir sur-le-champ. Mes libérateurs avaient placé sous leurs pieds des planchettes armées de petites pointes. Ils en avaient apporté deux paires de surplus. Hélas! il y en avait une d'inutile. Je me chaussai de l'autre.
Pierre fut chargé du traîneau. Les loups pouvaient venir, s'il leur plaisait: nous étions tous armés. Mon père me prit par la main, et me mit sur l'épaule un léger fusil.
—Ce n'est pas le moment, dit-il, d'emporter la dépouille mortelle de mon père. Nous reviendrons la chercher, aussitôt que la saison le permettra, pour lui rendre convenablement au village les derniers honneurs.
—Vous devinez, ai-je dit, la volonté de mon grand-père.
Alors nous sommes rentrés un moment dans la laiterie; mes oncles étaient avec nous. Après quelques instants de silence:
—Adieu! s'est écrié mon père tout éploré. Je fais ce que vous m'auriez ordonné sans doute, en éloignant d'ici le plus tôt possible cet enfant, qui ne vous a pas causé moins d'alarmes qu'à nous. Adieu, mon père!
Nous partîmes les larmes aux yeux. La descente fut rapide, mais fatigante. Je fus surtout ébloui de la lumière du soleil et de l'éclat de la neige. Le froid était rigoureux, et je ne m'en plaignais pas: c'était ce qui m'avait sauvé. Blanchette devait la vie à ce vent glacé qui la faisait grelotter sur son traîneau.
Après avoir cheminé sur la neige, sans autre accident que d'enfoncer un peu de temps en temps, nous arrivâmes à l'endroit, fort éloigné du village, jusqu'où l'on avait ouvert le chemin, pour essayer de venir à nous. Je fus frappé de voir l'immense travail qu'il avait dû coûter, et je compris que, sans la gelée, je n'aurais pu être délivré de bien longtemps.
—Vous l'auriez été dès le mois de décembre, si le froid s'était soutenu, m'a dit mon père; mais la neige s'est amollie, et il a fallu renoncer à ce travail. Apprends, mon cher Louis, que nos voisins n'ont manqué ni de charité ni de zèle; mais, de mémoire d'homme, il n'était tombé autant de neige. Quatre fois on a ouvert la route, et quatre fois elle a été fermée comme auparavant.
—Était-elle fermée dès le premier jour? ai-je dit ensuite.
Alors mon père m'apprit une circonstance bien malheureuse: il avait manqué de périr au milieu d'un éboulement de neige, en descendant de la montagne; on l'avait relevé mourant au bord d'un ravin, et, à quelques pas, on avait retrouvé le bâton de mon grand-père et ma bouteille.
On emporta mon père sans connaissance, et il fut trois jours dans ce fâcheux état. On avait perdu ce temps à nous chercher dans la neige au fond du ravin. Quand mon père fut revenu à lui, il était trop tard pour faire en notre faveur une tentative, qui eût été déjà fort dangereuse, sinon impossible, dès le premier jour.
Je ne parlerai pas des tourments de mon père ni de ses efforts pour nous sauver; on avait encore plus souffert au village qu'au chalet. Tous nos voisins, accourus à ma rencontre, m'ont témoigné leur affection, et je rougissais d'en avoir douté.
Chacun veut voir Blanchette; on lui fait mille caresses à cause de moi. On lui réserve le meilleur foin, la meilleure litière: elle sera la plus fêtée et la plus heureuse des chèvres.
Dieu m'a sauvé la vie, et je le bénis; il n'a pas permis que mon grand-père pût revoir sa famille: cet ami, que je pleure, m'a enseigné à ne jamais murmurer contre les décrets de la Providence. Mais elle n'exige de moi que la résignation, et n'est pas offensée de mes regrets. Mon Dieu, si je vous aime, je le dois à celui dont vous m'avez séparé: faites que je vous sois fidèle comme lui, afin de le rejoindre un jour dans le ciel.
FIN.