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Terres de soleil et de brouillard

TERRE DE SOLEIL (continued 2)

Reading edition

Cette apparition conquérante, dans ce décor du dimanche de Pâques, ce jeune homme couronné de fleurs demeure comme le symbole même de ce jour d’allégresse. Cette terre est bien la terre de la résurrection; la tristesse et la pénitence ne conviennent ni à ce ciel ni à cette race, dont la foi est tout joie, espérance, triomphe; l’idée de la mort lui est odieuse et elle s’en détache avec empressement.

Le carême ici n’est point triste; pour en rendre les dimanches moins moroses, de petites foires, humbles et gaies, ont lieu successivement aux différentes portes de la ville. C’est la foire des Furiosi, celle des Innamorati, celle des Signori; tout un peuple content se presse autour des éventaires où se vendent des noisettes et de petites gaufres à la farine de châtaignes en forme d’hostie. Vers le soir, les lumignons s’allument dans des lanternes de couleur, des bruits stridents de sifflets où soufflent les enfants résonnent dans l’air léger, le vent fait tourner les moulins de papier, et l’aspect de l’une ou l’autre des places choisies pour la foire du jour est infiniment amusant; déjà le printemps soulève cette belle terre féconde et remplit les cœurs de sa sève bienfaisante, une bonne odeur de fleurs, de jeunesse est dans l’air, et l’on sent qu’il fait doux vivre.

Aussi, quand arrive la semaine sainte, la détente des esprits est grande, et toute la population attend avec impatience le premier jour qui parlera de résurrection, celui du Jeudi saint; les maisons prennent à l’intérieur un air de netteté; il s’agit de les préparer pour la bénédiction.

Par ces après-midi limpides de la fin de mars ou du commencement d’avril, on rencontre dans les rues le prêtre précédé de l’enfant de chœur, qui s’en va de maison en maison, et chez le riche et chez le pauvre, jeter l’eau lustrale qui apportera avec elle la bénédiction du bonheur, car c’est le bonheur naturellement que chacun attend. Ce peuple occupé sans cesse de rêves, de présages, de signes de réussite, attache grande importance à l’intervention céleste, sous une forme aussi accessible. L’enfant de chœur porte en mains le bassin de cuivre à panse arrondie, à anse légère qui contient l’eau consacrée; le prêtre est en surplis et en étole, le bonnet carré sur la tête: quelque clerc florentin à grands traits, l’air plus ou moins sensuel, bon enfant généralement et sans morgue. La religion ici ne se traduit pas dans un effort douloureux et triste: Dieu et ses mandataires se font petits avec les petits; c’est du reste cette simplicité qui prête aux manifestations religieuses leur caractère vraiment aimable et décoratif.

L’église la plus populaire à Florence, le sanctuaire par excellence, la source de toutes les grâces, celle où le peuple se rend d’un bout de l’année à l’autre avec une ferveur qui ne fléchit pas, est l’église de l’Annunziata. Ce vieux sanctuaire, dont l’histoire couvre ses propres murs, fut fondé par sept nobles florentins qui y instituèrent l’ordre des Servites. Ils étaient certes, par leur illustre naissance et leur extrême humilité, dignes des faveurs spéciales qu’ils reçurent en partage. Dans ce pays d’art, ce fut d’une façon en harmonie avec le milieu que le miracle éclata.

Un peintre peu illustre apparemment, mais plein de ferveur, peignait pour cette église l’image de la Madone: il ne savait quels traits donner à la reine du ciel! Un matin, il trouva sa besogne faite; un ange s’était chargé de l’exécuter et, depuis lors, cette image miraculeuse a tenu une place immense dans la vie florentine. Elle a eu part à tout, et depuis Pierre de Médicis qui fit ériger la chapelle où elle est conservée, jusqu’au plus pauvre facchino contemporain, la Madone de l’Annunziata avec son autel d’argent massif, à la richesse extraordinaire et baroque, ses pierres fines, ses pierres dures, le rutilement de ses lampes votives, est une réalité bienfaisante et puissante. C’est là qu’il faut aller pour voir de près ce peuple florentin, qui blasphème comme pas une race au monde, et ne s’en souvient plus dès qu’il s’agit de prier sa Madone; ces gens qui se pressent de bonne foi et de bon cœur, pour vénérer le Dieu caché dans le tombeau, monument de fleurs et de lumières, n’ont pas meilleure mine que les humbles pêcheurs du lac de Tibériade, dont la vue certes ferait frémir nos suisses. A San Spirito, dans le centre du quartier pauvre, l’ornementation du tombeau revêt un caractère moins symbolique. Dans une chapelle latérale sont exposés tous les accessoires de la Passion: c’est la croix, les clous, la couronne d’épines, la tunique sans couture, les dés des soldats romains, la lance, l’éponge imbibée de fiel, le coq qui chanta l’heure du reniement du Prince des Apôtres. Toutes ces choses, dans une représentation un peu enfantine, sont figurées séparément et offertes à la méditation et à la dévotion des fidèles. Comme la place San Spirito est le lieu favori où s’ébattent en permanence les «monelli[I]» du quartier, et que sur les marches de l’église et à l’abri de ses contreforts, les commères du voisinage tiennent leurs assises journalières, ce tombeau est tout à fait en harmonie avec la foule qui viendra y prier et qui sera de cœur avec la Madone désolée qui pleure des larmes rouges sur le corps meurtri d’un crucifié sanglant; et, tout à l’heure, tonnera dans la chaire, un bon Franciscain qui, par la seule répétition violente du nom sacré, remuera les entrailles de la foi profonde de tous ces êtres.

Mais c’est aux environs de Florence, à Grassina, petit bourg sur les bords de l’Ema, que se célèbrent en grande cérémonie les pompes du Vendredi saint, et quantité de Florentins et beaucoup d’étrangers en font le pèlerinage pour y assister.

L’heure fixée pour le départ de la procession est celle du coucher du soleil; le petit bourg, animé d’une façon inaccoutumée a, pour plus bel ornement de sa grand’rue, l’étal des bouchers, qui loin d’avoir leurs boutiques fermées, accrochent et ornent de fioritures, de papier découpé et éclairent à grand renfort de bougies, les agneaux immolés pour le jour de Pâques; derrière toutes les fenêtres sont placées des veilleuses de couleur, qui, la nuit tombée, feront l’illumination. L’église est située sur une éminence qu’on atteint en traversant un pont infiniment pittoresque; l’horizon est entièrement resserré par des collines qui s’estompent en nuances douces; la procession qui va partir de l’église, gravira le flanc des collines par un sentier en lacets pour redescendre jusqu’à son point de départ; dans l’église, où l’obscurité est presque complète, les femmes qui, tout à l’heure, vont suivre la procession, sont assises et causent entre elles à voix basse; sur la petite terrasse, entourée d’un rempart de pierre, en face de l’église, les «soldats romains» armés et casqués, circulent en attendant le signal du départ. La nuit arrive; sur les murs bas des propriétés, les petites lampes à forme étrusque s’allument; à d’autres fenêtres apparaissent des lampes à trois becs; avec ordre la procession se forme, les premiers chants se font entendre, et la nuit tout à fait tombée, l’ascension commence.

Sur la route qui monte, on entend le bruit sourd et doux des sabots des chevaux des soldats romains qui ouvrent la marche; plus bas, frémit la longue théorie des cierges que les femmes et les jeunes filles tiennent en mains; des gamins portent des torches de résine; s’élevant haut dans l’air, la croix noire et lourde soulevée par un pénitent blanc, est suivie de bannières sur lesquelles figurent les instruments de la Passion. Les pénitents rouges et des enfants vêtus de rouge aussi, viennent en chantant. Le dais noir qui surmonte l’image du Christ mort, monte et descend, va et vient selon l’inclinaison de la route et le mouvement de ceux qui le soutiennent; les torches jettent leurs lueurs farouches sur ces images de mort; un enfant porte l’échelle, un autre la tunique; les jeunes filles vêtues et voilées de blanc, les femmes en mantille noire, marchent un cierge en main. Dans ce cadre merveilleux, c’est, dans sa gravité parfaite, un spectacle tout à fait saisissant; les grandes collines violettes disparaissent noyées dans la nuit, mais le ciel clair laisse tomber une paisible clarté sur le long défilé; sans un instant de répit, les voix s’élèvent; on les entend encore que déjà les torches, les cierges et les taches rouges et blanches des robes des pénitents ont disparu dans un pli de la colline, pour reparaître plus bas.

Vers neuf heures tout est fini, et les voitures qui ont été dételées reviennent prendre les pèlerins curieux qui rentrent à Florence.

Enfin luit l’aurore du samedi; le silence des cloches, si tangible dans cette ville où elles résonnent constamment, va cesser. Dès le matin, le cardinal archevêque qui préside ces grandes fonctions, s’en va bénir les fonts baptismaux à San Giovanni. C’est un prêtre à allure magnifique que son Éminence le Cardinal Bausa, archevêque de Florence; il est Dominicain comme l’était Savonarole, il porte sa robe blanche avec une dignité suprême; brun de visage, avec des traits sévères et réguliers, la mitre en tête et la crosse pastorale à la main, le front un peu courbé, il traverse superbement l’église pavée de marbre; les chanoines épais et lourds, mais faits pour la pesante et massive somptuosité des vêtements sacerdotaux, l’entourent; ils descendent les marches du Dôme, admirablement encadrés dans cette place qui, entre son campanile et ses églises, n’est en vérité qu’un parvis. La porte merveilleuse du Baptistère, cette porte aux ors pâlis, est ouverte; le cardinal et le clergé pénètrent dans l’ombre douce du Baptistère, au milieu du recueillement; les mystiques formules sont prononcées, puis le clergé, par le même chemin, rentre dans le Dôme. A chaque moment, la foule augmente et se resserre sur la place; de toutes les campagnes environnantes, de tous les quartiers de la ville, de toutes les collines, le peuple arrive et descend afin d’être témoin de l’embrasement du Carro. Ce Carro (char) est une particularité toute florentine dont l’origine, comme presque chaque coutume locale, est extrêmement ancienne.

En 1088, un des premiers de l’illustre famille des Pazzi, dont l’origine se perd jusqu’aux Romains, assurent quelques bons auteurs, un certain Pazzo di Ranieri, s’en alla batailler en Terre Sainte; il avait emmené avec lui plus de deux mille hommes d’armes; et ils combattirent si bien que ce fut un des leurs, Bonaguisa dei Bonaguisi qui escalada le premier les murs de Damiette, et y planta l’étendard des chrétiens et celui de la République Florentine. En récompense de ces prouesses, Godefroy de Bouillon donna à Pazzo di Ranieri un morceau de la pierre du Saint-Sépulcre, et cette pierre sacrée, rapportée à Florence, était en grande pompe et aux sons des trompes, battue le Samedi saint pour servir à rallumer le lumen christi. Pleins de reconnaissance pour un présent si insigne, les Florentins avaient fait parcourir à Pazzo di Ranieri, sur un char triomphal, les rues de la ville; et c’est en commémoration de cet événement que la famille Pazzi, depuis des siècles, fournit le Carro qui doit raviver ces antiques souvenirs.

Le Carro est une immense machine, comme un gigantesque gâteau tout enguirlandé de papiers de couleur qui sont des pièces d’artifice, sur lesquelles rampe le «dauphin» des Pazzi. Traîné par des bœufs blancs couverts de bandelettes et de fleurs, il arrive sur la place, et s’arrête sur le grand espace vide entre le Dôme et le Baptistère. De la Via Cavour, de celle des Calzaioli amenant ceux de l’autre rive, la population débouche en foule, maintenue à distance respectueuse du Carro par les «guardie civile» en bicornes cocardés des trois couleurs. Dans l’intérieur du Dôme, la fonction religieuse se poursuit lentement. Tout à coup éclate le Gloria. Alors, de l’autel même, part une fusée en forme de colombe, rapide comme l’éclair: elle parcourt le long d’une corde la grande nef du Dôme: les fidèles grisés par ils ne savent eux-mêmes quelle espérance, suivent des yeux le cours de son vol; subitement, la colombe paraît sur la place, suspendue dans l’air; une clameur l’accueille, elle fond sur le sommet du Carro, et en une seconde les pièces éclatent dans un fracas de flammes et de fumée. Au même instant, les cloches du campanile suivies de celles de toutes les églises de la ville, s’ébranlent dans une vibration triomphante et formidable pendant que se continue dans l’église le chant du Gloria dont les échos arrivent sur la place.

C’est une rumeur, c’est une poussée, c’est un éclat de vie qui secoue cette foule bariolée, et de toutes parts s’échangent des commentaires sur le vol de la colombina pendant que les pigeons couleur de nacre, hôtes habituels de la place s’envolent éperdus.

Les Florentins célèbrent trois Pâques, celle de la Nativité, celle de la Résurrection ou des œufs, celle de la Pentecôte ou des roses. Mais c’est à celle de la Résurrection que s’échangent les vœux affectueux et, avec la venue du printemps, ces formules ont je ne sais quelle saveur plus agréable; tout le jour, un peuple gai et joyeux, se répandra aux Cascine sur les Colli, s’abordera sourire aux lèvres, en se répétant la même salutation:

«Buone feste![J]»

IV ROME

En marchant vers Rome on découvre soudain la voie Flaminienne: un pont brisé en marque la direction; une des arches est encore debout, solitaire et colossale; elle s’élève à dix-neuf mètres au-dessus de la rivière qu’elle franchit. La vue de cette arche unique et intacte que les siècles ont respectée et qui est entourée de débris, est comme un symbole grandiose de ce passé romain que rien dans le temps ne peut effacer.

Le grand événement de notre siècle pour l’Italie est assurément l’histoire de son Risorgimento (résurrection). L’Italie actuelle a été créée d’une infinité de souffrances et de sacrifices; beaucoup de ceux qui en peuvent porter témoignage vivent encore: et pourtant, sauf la figure populaire de Garibaldi, toute l’histoire de ce temps relativement si récent tombe rapidement dans l’oubli, étouffée sous l’évocation d’un passé écrasant.

Il convient de se rappeler que l’Italie moderne a été faite par Cavour, qui ne savait pas le latin et très mal l’histoire romaine. Il ne pouvait pas prévoir, il n’a pas prévu le déplacement de vision que la possession de Rome devait amener, et combien mesquines, insignifiantes et fragiles ses traditions de bonne et saine politique devaient paraître dans ce milieu qui veut des choses immortelles, et absorbe, comme un sable mouvant, celles qui sont passagères. Rome a été le noyau du monde, et précisément à cause de cela je ne suis pas sûr qu’elle puisse être jamais tout à fait le cœur de l’Italie. Aujourd’hui encore, les mères nourrices du monde antique, les louves romaines, de leur cage, sous les lauriers, au pied du Capitole, regardent la ville nouvelle avec leurs yeux de feu.

L’entité morale, païenne et chrétienne, a dominé l’individu, a fait la race, l’a conservée, et règne toujours.

Les grands bouleversements de l’ordre social, comme le fut notre Révolution, créent pour ainsi dire de nouveaux cieux et une nouvelle terre, tandis qu’ici le renversement d’une partie de l’édifice s’est accompli dans une sorte de paix, laissant subsister côte à côte les plus étranges anomalies. Lorsqu’on arrive au seuil du Vatican, après avoir parcouru les rues de la ville, remplies des signes de notre civilisation fatigante, on se trouve soudain en face du poste de garde, formé d’hommes habillés à la mode du XVᵉ siècle. Ils sont là un petit groupe de soldats, en pourpoints et chausses tailladés jaunes, rouges et noirs, comme des lansquenets de cartes; l’officier, en bas groseille et godron au cou, se promène, sous la haute voûte, au pied de cet escalier très doux qui mène à la chapelle Sixtine. Et après cette évocation vivante du passé, au-dessus du large chemin de ronde qui entoure Saint-Pierre, dominant une cour intérieure du Vatican, s’aperçoit, le fusil à l’épaule, la petite sentinelle noire italienne. Là finit un monde, ici en commence un autre: à travers les longs siècles, pareil contraste ne s’est jamais vu.

Jusqu’à une époque récente, il est indubitable que la joie de vivre, telle que l’entendait Talleyrand, lorsqu’il parlait des années qui avaient précédé la Révolution, s’était conservée en Italie, et notamment à Rome, d’une façon spéciale: le gouvernement était curieux et despotique, les mœurs indulgentes, et le respect apparent de l’autorité, la décence extérieure, maintenaient la politesse dans les rapports sociaux, sur lesquels les institutions démocratiques et libérales paraissent invariablement avoir une influence funeste. La longue paresse de ce peuple habitué à vivre de Rome toujours, de la Rome antique et de la Rome catholique, lui a laissé une beauté de formes incomparable. La race est pleine de vitalité: nobles et massives, les femmes ont, dans le peuple, un véritable cachet de grandeur; leur habillement convient à leur grâce un peu fière; toutes portent apparent le corset sur leur chemise à manches demi-longues; presque sans exception, elles sont coiffées d’un large mouchoir carré qu’elles relèvent sur les côtés et laissent tomber par derrière; il n’est pas d’arrangement plus simple, plus seyant et plus pratique que celui-là. Beaucoup ont, plié sur l’épaule, un châle de laine de couleur, qui sert de coussin à l’amphore ou au panier qu’elles y posent. Les vieilles sont superbes; parmi les jeunes, on voit des créatures d’une beauté achevée avec des teints bruns admirables, et une rondeur de contour et un duvet de fraîcheur, qui tend de plus en plus à disparaître, même dans la jeunesse, chez nos races fatiguées. Le goût noble de ces femmes dans leur ajustement est un plaisir pour les yeux: elles affectionnent une certaine nuance turquoise très pure et très douce, qui leur sied à merveille. J’observe la grâce toute particulière avec laquelle elles tiennent et bercent leurs nourrissons, emmaillotés comme des momies, et dont la tête seule est vivante: ils sont coiffés de singuliers petits bonnets phrygiens auxquels on aurait mis un bavolet.

Rien de curieux comme d’observer en ces minces détails la fidélité à la vieille Rome latine. Ainsi, dans les quartiers populaires, on continue à donner au pain la forme même qu’on voit peinte sur les plus anciennes fresques des catacombes; et la sorte de tourte ronde à laquelle est attaché un fiasco d’huile se vendait sans doute ainsi il y a deux mille ans. A l’heure présente, dans cette capitale d’un État moderne, le latin est encore d’un usage courant pour les choses vulgaires. Est locanda est la formule ordinaire sur les écriteaux indiquant les appartements vacants; et, au fronton des maisons, selon la coutume latine, on lit constamment, gravés sur la pierre, les titres de propriété—Libera proprietà—de tel ou tel. Toutes les fonctions de la vie semblent encore s’accomplir avec une grandeur naturelle et primitive; la vue du marché de la place aux Herbes est typique; à l’abri de leurs vastes parasols de couleur, ayant devant leurs évents leur balance à trépied antique, les femmes du peuple n’ont rien de bas ni de trivial, et leurs voix en général sont graves, pleines et harmonieuses. La plupart des enfants sont étonnamment beaux et prospères, et cela, je pense, au mépris de beaucoup de nouvelles lois d’hygiène: j’ai vu de superbes petits gars de six à neuf ans pirouettant dans la poussière des routes, et, bien que vêtus de guenilles, leurs membres arrondis, leurs visages de jeunes faunes heureux ne donnaient nullement l’impression d’une misère souffrante.

Les hommes sont plus rudes d’aspect; mais il y a des adolescents qui ont l’air et la mine de jeunes dieux faits pour s’ébattre dans un rayon de soleil; ce n’est assurément pas le sort qui leur est réservé, mais il faudra plus d’une génération pour créer chez cette race les caractéristiques d’un peuple moderne et tristement laborieux.

La configuration extérieure de Rome paraît singulièrement impropre à ses fonctions de capitale d’un État asservi à une étroite centralisation. Il y a, en effet, plusieurs Romes: la Rome antique, la Rome des papes, la Rome du peuple, chacune jetée sur ses collines; et la vie nouvelle qu’on veut infuser à la Rome capitale trouve un sol qui ressemble à celui de l’agro romano, à la fois le plus fertile et le plus difficile à cultiver.

Le gouvernement italien, s’est efforcé de transformer la Rome papale. L’inspiration de ces réformes n’était pas sans grandeur, et répondait à la nécessité de frapper les yeux des populations que les conquêtes de droits abstraits laissaient plus ou moins indifférentes.

L’œuvre qui s’est accomplie en Italie est immense, et à Rome seule, en vingt-six ans, on a entrepris et achevé des choses qui auraient pu occuper un siècle. Quatre-vingt-quatre millions, par exemple, ont été dépensés pour régler et rétablir le cours du Tibre: des quais magnifiques existent aujourd’hui, donnant à la ville une physionomie de prospérité active; mais, pour la population tant de travaux et de sacrifices aboutissent surtout au fait palpable de l’augmentation énorme des impôts, à la disparition des cérémonies et des fêtes qu’elle aimait, et à la destruction partielle des jardins qui étaient la parure de la Ville Éternelle.

Sur une des places de Rome se dresse un buste tronqué et à demi effacé par l’usure des siècles; c’est «Pasquino», porte-voix du peuple sous le gouvernement des papes, et dont les dialogues satiriques avec son compère «Marforio», le vieux triton à barbe de fleuve, qui lui faisait face, renseignaient mieux sur la vérité que ne le font les enquêtes parlementaires d’aujourd’hui. Et pour ne pas se tromper, peut-être serait-ce encore à «Pasquino» qu’il faudrait demander son avis sur ce qui se passe: je me figure qu’il se rirait de bien des efforts.

Le temps seul pourra tasser tant d’éléments hétérogènes. Il faut se représenter l’état moral presque unique d’une race qui est familiarisée par une habitude journalière avec les choses et les noms qui sont sacrés et mystérieux pour une partie considérable de l’humanité, et combien à un pareil peuple, il est difficile d’imprimer le cachet de la vie moderne. De l’avis unanime des hommes politiques les plus sages, pour répondre aux véritables besoins de l’Italie, chaque province devrait avoir des lois spéciales ou du moins modifiées selon le tempérament particulier de cette province. Car, malgré l’unité apparente, pour le peuple italien, la patrie locale conserve une importance prédominante. Tout y contribue: le dialecte d’abord qui sépare nettement les provinces et nourrit l’amour du terroir; puis une véritable différence physique de race qui n’existe pas seulement de province à province, mais de ville à ville. L’Italien du Nord, en général, méprise le Romain qu’il juge un être inférieur, dépourvu de toutes les qualités qu’il prise: popolo fiacco[K], dit-il avec dédain pour le caractériser. Aussi, quand il s’agit de faire vivre et agir de concert le Piémontais ou le Lombard, et le Romain, on se heurte à un antagonisme profond, car ils incarnent des idées radicalement opposées. En outre, l’ambiance de Rome, où l’Italie nouvelle est malgré tout sur la défensive, où elle se sent observée, surveillée par des yeux perspicaces et hostiles, produit chez les gouvernants un état d’énervement et de malaise continuels qui, probablement, n’ont pas été sans influence sur bien des décisions téméraires. Aussi le gouvernement parlementaire a-t-il encore plus d’inconvénients ici qu’ailleurs; et la stabilité immuable du principe dont dérivait le pouvoir des papes n’a pas trouvé un équivalent dans le prestige d’une dynastie royale qui s’est affaiblie en étant transplantée du sol où elle avait des racines profondes.

L’aristocratie romaine qui ne ressemble à aucune autre, qui est une force, avec des traditions magnifiques, s’est vue, du jour au lendemain, placée dans une situation anormale au milieu de laquelle elle a grand’peine à se soutenir. Les majorats et les fidéi-commis ont été abolis, et les familles contraintes à un partage destructeur. Néanmoins, par une contradiction flagrante, on a conservé à leur détriment d’anciennes défenses prohibitives, que les papes savaient sagement laisser dormir pour n’en user qu’à bon escient: aujourd’hui, au contraire, on les applique avec une rigoureuse injustice, et, après les désastreuses spéculations sur les terrains qui ont ruiné tant de familles patriciennes, l’impossibilité pour celles-ci (sans risquer la prison et l’amende exorbitante[L]) d’aliéner une partie de leurs richesses artistiques, est une servitude presque intolérable.

A l’heure qu’il est, la collection de tableaux des Borghèse, qui, réalisée, aurait renouvelé la splendeur de la famille, est mise en séquestre et protégée par un tourniquet devant lequel chacun dépose sa pièce d’un franc! Sûrement il serait préférable d’avoir en Italie quelques Titiens de moins, et qu’aux portes de Rome ne s’élevât pas cette sorte de ville morte, faite de maisons inachevées faute d’argent, et qui est d’une tristesse lamentable.

Cependant l’impression qui domine à Rome est celle du luxe et d’un luxe très aristocratique; l’empreinte patricienne y subsiste ineffaçable. A la porte ouverte des somptueux palais dont on aperçoit les vastes cours intérieures pleines de verdure et de fleurs, se tiennent le jour durant, domesticité oiseuse, les grands portiers solennels, le chapeau emplumé mis en bataille, et en main la grande hallebarde à grosse pomme tout enroulée de galons. L’extrême grandeur et la magnificence des habitations correspondaient à un état social qui, dans les classes supérieures, ne comportait pas la lutte pour la vie. La plante humaine se ressent longtemps d’une telle atmosphère: les femmes romaines de la noblesse sont belles en général, d’une beauté très spéciale, faite d’une sorte d’aisance libre et fière comme celle des animaux de race très pure; presque toutes sont remarquables par la beauté des yeux et de la bouche, une des grâces les plus rares dans les visages de femmes, et qui disparaît presque chez certaines races ultra-civilisées, où les bouches flexibles et douces ne se voient plus; les hommes ont souvent des figures fortes et fermées, et une sorte d’indifférence du regard qui témoigne de l’état d’esprit que Saint-Simon exprime lorsqu’il dit qu’un homme «sentait fort ce qu’il était».

Il y a évidemment une espèce d’impossibilité à déplacer le courant d’existence d’une population, et à changer des habitudes qui n’ont d’autre raison d’être que la routine. A Rome, par exemple, où depuis vingt ans le nombre des habitants a doublé, où la vie morale et politique s’est modifiée du tout au tout, où un élément presque étranger domine, où des voies commodes et belles ont été créées en dehors des portes, le centre de la vie est resté là où il était jadis, et, le long de l’étroit Corso, entre les boutiques et les cafés, se déroule toujours, selon la vieille coutume, le défilé des voitures qui ensuite iront, l’une après l’autre, monter la côte dure et resserrée du Monte-Pincio, pour s’arrêter sur la terrasse d’où l’œil domine Rome et voit le soleil s’affaisser derrière le mont Janicule. C’est là que se croisent journellement les livrées rouges de la Maison de Savoie et les livrées galonnées des princesses du parti noir.

Le grand flot humain et mouvant, qui vient de toutes les parties du monde se déverser à Rome, imprime à certaines parties de la ville un caractère unique. Dans le plus fort tumulte de l’après-midi, au milieu des fiacres et des tramways, j’ai vu, sur la place Colonna, marchant l’air extatique, une pèlerine, pieds nus, en robe grise, voile noir, bourdon au côté, chapelet en mains; elle passait sans presque attirer l’attention, tellement ce peuple est familiarisé avec les spectacles les plus inattendus.

L’aspect des rues de Rome est particulièrement brillant et animé, mais non de l’animation affairée et dure de gens occupés; on a plutôt l’impression d’une foule bariolée se pressant vers un but d’agrément ou de plaisir; et, du reste, dans ces rues étroites, sans chaussée, la circulation démocratique des tramways est fort peu commode; le conducteur se voit parfois obligé de descendre et de garder l’entrée de la voie où deux véhicules ne peuvent passer de front.

Un des traits les plus saillants de Rome est le nombre incroyable de ses fontaines, dont presque chacune porte le nom d’un pontife; et le Pont. Max., qui éclate sur tant de frontons, a quelque chose d’impérieux et de triomphant:

Tu es Pastor ovium, Princeps Apostolorum; tibi traditæ sunt claves regni cœlorum.

De telles inscriptions demeurent, et ne peuvent être effacées comme, à tour de rôle, on a fait disparaître les lis et les aigles de nos monuments, et j’imagine que ces grands caractères latins, hauts, fins et nets, qui racontent les papes disparus, sont à eux seuls un sérieux obstacle à l’assimilation complète du nouvel état de choses. Cette abondance et cette fraîcheur des eaux vives,—«eau vierge», dit une inscription, «eau pieuse», dit une autre,—a une séduction extraordinaire. Ses seules fontaines feraient aimer cette ville unique; leur influence est réelle sur l’être humain; je la crois calmante, et par conséquent politique. Aussi les papes tour à tour, jusqu’à Pie IX, premier reclus du Vatican, ont-ils continué la tradition des grandes masses d’eau courante jetées dans Rome.

La promenade aux villas suburbaines, patrimoines de la noblesse, ouvertes au public à des jours fixes, est un des agréments de Rome. C’est dans ces jardins qu’on respire pleinement cette atmosphère toute romaine qui ne ressemble à aucune autre, dans son mélange de sensualisme antique et de spiritualité mystique.

La villa Mattei, avec ses jardins enchanteurs, a un charme, une séduction qui donnent le goût d’une délicieuse paresse; il y pousse des lauriers dont les feuilles paraissent d’émail, et prêtes à être tressées pour les couronnes des triomphateurs; les iris bleus, comme des ailes de papillons monstrueux, bordent des allées faites pour les ébats des déesses et des faunes, et dans ce cadre voluptueux, se conserve vivante et vénérée la mémoire d’un des saints les plus populaires à Rome: ici a vécu humblement saint Philippe de Néri. Sur une terrasse qui domine la campagne romaine, et d’où le regard s’étend jusqu’aux collines que couronnent les ruines d’un temple de Jupiter, s’élève un bosquet. Ce bosquet, formé d’un treillis de fer couvert de fleurs, s’enchâsse entre deux colonnes antiques à têtes de femmes; et le banc de marbre qu’il abrite était le lieu de repos favori du saint: «Là (dit une inscription), il s’entretenait avec ses disciples des choses de Dieu.»

Les jardins du Vatican ont une beauté sereine, comme absolue. Le parterre intérieur, rempli de roses et de citronniers, resserré entre les arbres verts et les palmiers, et que surplombe au loin la coupole blanche de Saint-Pierre, est vraiment le jardin fermé de la Sulamite, le jardin liturgique, plein d’arômes, d’eaux vives, et de paix odorante. Tout l’univers, sauf cette coupole dominatrice de Saint-Pierre, a disparu derrière cette verdure éternelle.

Plus loin, dans la profondeur des grands jardins, se découvrent ces «casinos» des papes, lieux exquis de repos. Celui de «Papa Pio» est une oasis de marbre: une vasque légère remplie d’une eau limpide forme le centre d’une cour de marbre, qu’entourent des bancs et des colonnettes de marbre; au delà sont les longs parterres de gazon, les bois sacrés de buis et de lauriers, les fontaines abondantes et les tranquilles terrasses qu’ombragent les pins parasols; ici et là des jardiniers paisibles taillent le feuillage qui tombe tout vert sur le gravier blanc, et on a le sentiment d’être très loin des rumeurs de la terre. Dans un coin abrité, creusé en contrebas d’une allée, parque un petit troupeau: béliers, brebis et agneaux; ces quelques bêtes douces et inquiètes, réunies là, ont je ne sais quoi d’infiniment touchant. J’y ai vu un petit agneau noir tout faible qui s’appuyait au mur, arc-boutant son dos et laissant tomber ses pattes informes dans le mouvement prêté à l’agneau expiatoire. Tout proche, derrière un grillage léger, sont des paons, des paons blancs, frémissants et fiers, symbole antique d’immortalité, emblème favori des catacombes; ils se meuvent au milieu des colombes qui, comme Dante l’exprime,

.............. l’uno all’attro pande Girando e mormorando l’affezione;

et, en haut, partout, volent ces grands corbeaux qui sont si nombreux à Rome.

Saint-Pierre est, dans son immensité recueillie, comme l’asile de la pensée humaine, le lieu élevé où le cœur des hommes prend un essor involontaire.

Voici qu’aujourd’hui le pavé de marbre est, en signe de fête, parsemé de buis coupé, et, au milieu même de la basilique, dans l’ombre tombante, sur des tapis orientaux, trois prêtres vêtus de chasubles somptueuses, rouges et violettes, se tiennent à genoux, immobiles; un groupe d’ecclésiastiques, en surplis est devant eux, serré derrière la croix qui est portée haut et à côté de laquelle tremble un cierge; tout autour, à genoux çà et là sur le pavé, des hommes, des femmes du peuple et quelques prêtres. Ils restent là longtemps, au milieu des allées et venues, et dans cette indifférence du monde extérieur qui est si fréquente dans les églises italiennes; puis le suisse habillé de violet donne le signal du mouvement, et clergé, femmes et peuple prennent, en chantant une mélodie traînante, le chemin de la sacristie, à la porte de laquelle ils se dispersent.

C’est un endroit assez étonnant qu’une sacristie de Saint-Pierre, toute pleine d’une petite racaille tonsurée, avec des soutanes couvertes de taches de cire; des monsignors à l’air délicat s’y promènent dans leurs robes violettes que couvrent des surplis fins et courts comme des canezous de femme; et des chanoines au masque accentué parlent entre eux. On ne peut s’empêcher d’observer à Rome avec quelle aisance et quelle dignité ce même clergé officie: les chanoines paraissent tous avoir été choisis de bonne mine et l’air imposant. J’ai vu à Saint-Jean de Latran pontifier un évêque jeune encore; il était sous les ornements blanc et or, harmonieux et magnifique, tantôt traversant avec aisance d’un pas mesuré le sanctuaire pavé de marbre sur lequel se reflétait doucement la lumière des cierges, tantôt assis, absorbé dans une pensée tranquille, tenant d’un geste hiératique sur ses genoux ses mains gantées de blanc. Nulle emphase, nulle raideur; l’office se déroule dans une sorte de paix heureuse, sans aucune impression de fatigue. L’aspect du clergé romain et son élégance spéciale se modifieront peut-être; maintenant que les fils de l’aristocratie ne font plus carrière dans l’Église, si par hasard il y a une vocation elle va aux ordres religieux, mais le clergé séculier se recrute dans le peuple, ou tout au plus dans la petite bourgeoisie;—il est vrai que le séminaire les prend et les façonne dès l’enfance.

Les séminaristes sont une curiosité des jardins de Rome; on les rencontre en bande avec leurs soutanes, tantôt rouges comme celles des cardinaux, violettes comme celles des évêques, ou bleues ou noires avec des ceintures claires. Cette soutane qui ne les gêne en rien—ils la troussent sans façon pour courir sur les pelouses de la villa Borghèse—finit cependant par leur prêter une dignité factice, et crée entre eux une véritable égalité.

L’importance donnée au «costume» a été une des grandes pensées sociales du passé, une de celles que nos institutions démocratiques négligent de plus en plus. Tandis que les hallebardiers du Vatican sont tous de tenue sévère et imposante, la force publique, guardia civile, qui se voit dans les rues est d’aspect en général presque ridicule. En Italie, la police, à laquelle s’attache encore l’odieux des anciennes polices secrètes, n’est nullement respectée: mal recrutée, hostile à la population qui la déteste, elle est heureusement supplantée par les carabiniers qui, moitié gendarmes, moitié soldats, sont un corps d’élite. Avec un uniforme à la Raffet—habit à queue et tricorne sur le front—leurs dos plats et leur air martial, ils forment un contraste complet avec la police veule, râpée et mal tenue. Les carabiniers donnent l’idée que la loi est en effet une force morale: à cheval, le fusil en bandoulière, la peau de mouton sous la selle, ils sont fort beaux; et, les jours de revue, leurs officiers, avec d’énormes panaches blancs et rouges, sont d’allure très fière. Il est singulier que, dans ce pays où les officiers ne quittent jamais l’uniforme, ils manquent en général tout à fait de l’air raide et cassant qui fait le militaire impeccable. L’accoutumance, jointe au naturel du caractère italien, les dispose, dès qu’ils ont passé la jeunesse, à porter l’uniforme comme n’importe quel habillement, et l’on voit de bons pères de famille qui paraissent l’avoir chaussé comme une pantoufle. Seul peut-être le vieux fonds militaire piémontais à gardé l’allure soldatesque. C’est dans les milieux militaires qu’il faut vivre pour se rendre compte de la loyauté d’attachement qu’inspire encore la Maison de Savoie. Il y a chez beaucoup d’officiers une sorte de passion dynastique qui étonne presque nos esprits déshabitués de cet ordre d’idées.

L’armée, du reste, est l’amour de la nation qui l’admire en bloc, et qui trouve en elle l’expression tangible de l’unité de la patrie. Et pourtant la force des choses a établi un conflit entre cette armée et ceux qui ont fait l’unité de l’Italie, tous plus ou moins rattachés aux anciennes sociétés secrètes. Ainsi, au vingt-cinquième anniversaire de l’entrée à Rome, les délégations de la franc-maçonnerie ont eu le pas sur celles de l’armée, et le scandale a été grand. La hantise du spectre clérical porte le pouvoir à encourager ceux qui attaquent le catholicisme, sans réfléchir que ces mêmes hommes sont fatalement destinés à combattre le gouvernement qui les protège aujourd’hui. Aussi ce sont les catholiques qui, en Italie, ont les yeux ouverts sur les dangers du socialisme montant, et, par les œuvres et par la parole, tentent de l’enrayer.

Le silence tombe de bonne heure dans les rues de Rome; et alors domine dans les carrefours la rumeur des inlassables fontaines. Rien de beau, rien de noble comme ces vastes silhouettes de palais immenses. L’aspect des rues se modifie comme dans une fantasmagorie; d’une artère moderne, on débouche sur un temple en ruines. Je monte vers la haute masse du Capitole. Des parfums très forts, magnolias et jasmins, arrivent à tous moments en bouffées par-dessus les grands murs. Au pied du Capitole, comme au fond d’un lit de fleuve desséché, le Forum se découvre avec ses colonnes droites comme des tiges de lis, les portiques de ses triomphateurs, et l’emplacement désert du feu sacré. Les lumières d’une station de fiacres piquent la chaussée au-dessus du Forum; les grandes lignes majestueuses du Palatin se découpent dans la nuit, et quelque chose d’aussi puissant que le vertige vous saisit devant l’abîme de ce passé grandiose. Au bout de la Voie Sacrée aux dalles lisses, se lèvent dans la clarté douce de la nuit les ruines du Colisée; son immense enceinte se dessine noire, déchiquetée. A cette heure tardive on pénètre dans l’intérieur par une arcade profonde à peine éclairée, et, une fois dans la vaste arène sombre, la ville et les humains disparaissent même du souvenir. On n’entend pas un bruit, on ne perçoit pas un souffle; les gradins vides s’élèvent en rangs formidables jusqu’aux vastes baies qui paraissent des yeux privés de leurs prunelles; sous les pieds, se creusent les dessous mystérieux du cirque, on en découvre les corridors sur lesquels s’ouvrent d’étroites cellules. Ce lieu, vu la nuit, est tout plein d’un remous subtil des milliers de créatures vivantes qui y ont palpité ou d’ivresse féroce, ou d’ivresse héroïque. L’effort de l’antiquité romaine, pour tirer de la vie un maximum de sensations fortes, se lit dans ces amas de pierres, dont la fierté a résisté à tous les outrages, et qui, même là où elles fléchissent, donnent l’impression d’une domination intangible.

La cité léonine avec ses murs sans fin, murs si hauts, si redoutables qu’ils semblent avoir été consacrés par les augures, paraît vide. Une vieille porte franchie, et on entre dans le Transtévère plus abandonné encore; de temps en temps toutefois dans une embrasure obscure se soulève un de ces épais rideaux qui servent de portes, et on découvre les lumières d’un cabaret, on entend un bruit de chants, puis le rideau s’abaisse, et le grand silence retombe. Sur une place, très haut au fronton d’une maison, brille une lampe votive qui projette sur le mur l’ombre d’une croix noire. Elles sont devenues rares maintenant, ces lampes votives dont, il y a quarante ans, plus de mille brillaient jour et nuit dans Rome. On a supprimé aussi presque totalement les trois mille images de la Madone et des saints qui tenaient compagnie au petit peuple ignorant. J’ose dire qu’il l’est toujours et peut-être plus, malgré ces exécutions.

Par une rue étroite on arrive à Saint-Pierre; la grande place est absolument déserte, dominée par l’immense église qui semble une pieuvre puissante faite pour attirer tout à elle. A droite, dans les hauts bâtiments fermés du Vatican, deux ou trois fenêtres sont encore éclairées, et, dans la nuit environnante, ces fenêtres demeurent l’impression suprême. Car, de quelque façon qu’on envisage le catholicisme, il est indéniable qu’à travers la barbarie des siècles écoulés, il a conservé et gardé précieusement l’étincelle à laquelle le monde civilisé, menacé encore aujourd’hui, viendra rallumer sa torche; il est la représentation d’un passé qui, dans ses caractères les plus élevés, est le patrimoine de l’humanité.

V L’AGRO ROMANO

L’état de la campagne romaine qui se découvre partout autour de la ville a été depuis des siècles un problème inquiétant pour les maîtres de Rome.

Tour à tour, il est vrai, les papes ont fait des efforts pour modifier l’état de la campagne romaine, mais avant 1870 les conditions mêmes de la propriété étaient une entrave presque absolue à une amélioration quelconque; en effet, l’agro romano était possédé par quelques tenants[M].

L’agro inculte s’étend autour de Rome sur une surface de deux cent quatre mille hectares, et, en conséquence, tout, à Rome, viande, lait, légumes, doit s’importer d’autres parties de l’Italie.

Aujourd’hui, par suite des morcellements successifs imposés par la loi, deux familles seulement possèdent six mille hectares et la possibilité d’un autre état de choses peut s’envisager sérieusement.

Les relations du propriétaire romain et des cultivateurs du sol ont conservé quelque chose de la dureté de l’esclavage antique. L’exploitation de l’agro romano est depuis des siècles entre les mains de ce qu’on appelle les mercanti di campania qui afferment la terre au propriétaire dont la responsabilité morale est nulle. Les mercanti qui habitent presque invariablement la ville, et se réunissent chaque soir sur la place Colonna pour discuter leurs intérêts, sous-louent à leur tour la terre à des exploitants partiels, paysans des Abruzzes, possesseurs de troupeaux; et le fourrage très médiocre que fournit la campagne romaine suffit aux bêtes en liberté, laissées au pâturage jour et nuit.

Entre les monticules, volcans éteints qui rendent l’agro semblable à un océan solidifié, sur la route blanche et sèche, s’avance un troupeau de moutons; un paysan, la peau de bique sur les jambes, le chapeau en forme de heaume bas sur le front, l’anneau d’or à l’oreille, l’air brutal sous sa barbe rousse, le précède. Derrière le troupeau, monté sur une jument qui suit son poulain, un homme, le tabaro[N] noir doublé de vert sur les épaules, marche dans un nuage de poussière, et à ses côtés un chien à poils longs. C’est le vergaro (chef des troupeaux), un de ceux à qui les mercanti sous-louent une partie du pâturage.

Les grands bœufs gris à cornes énormes,—descendants de ces fiers bœufs romains qui buvaient du vin,—errent au milieu des ruines majestueuses sous la garde du massaro. Les juments et les poulains qui galopent follement dans les haut herbages appartiennent au cavallaro. Vergari, massari, cavallari, sont les vrais maîtres de la campagne romaine, et ont tout intérêt à ce qu’elle reste un désert.

Ce sol de l’agro romano cependant est le plus riche qu’il soit; il se compose de deux parties distinctes: le tuffo, terre admirable, riche en phosphate, en potasse et en azote, susceptible d’une culture intensive, et la pozzolana, sorte de sable dont on fait un ciment qu’employaient déjà les Romains, et qui s’exporte au loin.

Actuellement la malaria a rendu ces richesses improductives. La malaria, qui règne pendant trois mois de l’année, juillet, août et septembre, est causée par la stagnation de l’eau des marais, en l’absence de toute culture. Le problème qui s’impose est celui-ci: se servir de l’eau stagnante pour l’irrigation selon la méthode lombarde, et la rendre bienfaisante au lieu de destructive. Partout se retrouvent dans la pozzolana les traces du drainage des Romains qui avaient su rendre habitable une région où présentement pas un oiseau ne vole. Des terres plus malsaines encore: la maremme toscane, l’estuaire du Pô, ont été reconquises pour l’agriculture et des hommes compétents sont persuadés qu’on peut en faire autant pour la campagne romaine, et enrichir le pays de ses immenses ressources.

Aujourd’hui l’entreprise est entrée dans le domaine de la réalité; au cœur de l’agro romano, une première famille colonisatrice s’est installée à la «Cerveletta», propriété du duc Salviati, un des promoteurs de cette tentative hardie. Le sol marécageux a été comblé, au moyen d’un déplacement de terre, accompli à l’aide de «Decauville»; à certains endroits le sol a été rehaussé à une hauteur de deux mètres et demi. Le desséchement ainsi effectué est définitif, les bouches d’irrigation sont établies de quinze mètres en quinze mètres, l’eau y coule limpide et claire, et sur ce sol racheté, le rendement est déjà admirable. Là où se recueillait une récolte de foin par an, on en obtient neuf; aussi malgré les énormes dépenses que nécessitent les travaux préparatoires, elles se trouvent couvertes presque tout de suite. La maison d’habitation, ancien pavillon de chasse des Borghèse, est une vaste demeure d’aspect féodal, avec des murs bastionnés, une tour carrée et une façade épaisse à un seul étage. Un large porche mène à une belle cour intérieure, remplie au moment où j’y pénètre par les membres d’un congrès de vétérinaires, venus pour visiter les étables de la «Cerveletta». Etablis seulement dans l’agro depuis le mois d’octobre 1895, les colons de la «Cerveletta» possèdent déjà près de cent têtes de bétail, et en attendant le résultat plus tardif du rendement agricole, celui notamment de la vigne et des oliviers, le produit de la vacherie représente amplement l’intérêt de l’argent employé.

C’est un type infiniment intéressant que celui de l’agriculteur lombard, qui, suivi des siens, enfants et petits-enfants, est venu courageusement tenter une œuvre si souvent jugée impossible; vieux par les années, il a soixante-quinze ans, mais jeune par la vigueur du corps et de l’esprit, distingué d’aspect, mince et actif, la tête couverte d’une petite calotte de soie puce, une cravate blanche nouée autour du cou, les yeux brillants et perçants, il fait avec orgueil les honneurs de son exploitation. Comme les vétérinaires présents se préparent à inoculer son bétail selon la méthode de Pasteur: «Ah! Pasteur, quel homme!» Et cherchant comment mieux exprimer son admiration: «C’est un soleil!» ajoute-t-il avec une conviction émue; et il me semble qu’on ne peut mieux caractériser ce grand bienfaiteur de l’humanité. Un homme de cette trempe, pénétré profondément des doctrines pasteuriennes, est précisément celui qu’il faut pour appliquer avec suite et succès les lents procédés d’un assainissement raisonné. «Je défie la malaria», dit-il en levant sa belle tête au regard intelligent, et il a sans doute raison. Pour l’aider dans sa tâche et le remplacer au besoin, son gendre est là: grand jeune homme décidé; et ils se sont adjoint un troisième associé afin de diviser les responsabilités et parer aux éventualités. Tous trois sont des hommes d’éducation, car ce n’est pas la force brutale qui est en jeu ici, mais la science, le courage et la persévérance.

Pour assurer le succès de ces commencements difficiles, ils ont amené avec eux des ouvriers lombards dont les barbes blondes et les corps robustes contrastent avec la mine plus déliée, mais plus chétive, des paysans des Abruzzes; les uns et les autres sont soumis à une hygiène rigoureuse, et, au moindre malaise, on pratique une injection sous-cutanée de quinine. Ils sont engagés au mois; les Lombards, qui sont logés dans d’excellentes conditions et nourris, ont un salaire fixe; comme le proverbe local veut que la cura della malaria sta nella pentola (le remède de la malaria est dans la marmite), un veau est tué chaque semaine pour les ouvriers de l’exploitation, et, l’été, ils reçoivent un litre de vin par jour; l’eau est excellente partout dans l’agro, c’est celle de l’aqueduc de Trevi qui donne une fontaine par kilomètre. Au moment de la malaria, il importe de manger peu à la fois, mais souvent, de sortir tard le matin, rentrer tôt le soir, et surtout de ne jamais quitter le tabaro; avec des précautions raisonnables, le risque se réduit à un minimum, qu’il y aurait lâcheté à ne pas affronter, et la transformation de l’agro romano telle qu’elle est projetée ouvrirait un débouché naturel et précieux aux paysans des Abruzzes et des Marches, qui, actuellement, au risque de dangers encore plus grands, émigrent en masse vers l’Amérique du Sud.

Le but des colonisateurs de l’agro serait d’établir dans la campagne romaine, graduellement assainie, la mezzaria, telle qu’on la pratique dans la Romagne et les Marches. Le terrain à l’entour de la «Cerveletta», sur lequel on espère bâtir le premier village, où les ouvriers trouveront une habitation permanente, du travail et un salaire rémunérateur, est prêt, la chapelle bâtie, et les champs fertiles de la «Cerveletta», tranchant sur la stérilité environnante, sont un magnifique témoignage de ce qu’on peut obtenir. Le long des routes nouvelles, on a planté en quantité des arbres de toutes sortes, et principalement des saules qui dessèchent le terrain et donnent du bois pour brûler et pour la vigne. La luzerne que les Romains cultivaient et qui avait disparu d’Italie, le froment et le seigle, le colza qu’on voit pour la première fois dans l’agro romano se lèvent drus et forts sur ce sol vierge qui ne demande pas même d’engrais. La vigne et les oliviers trouvent une terre propice, tous les légumes et les fruits croissent en perfection; un vaste potager a été établi à titre d’essai, et, pour tout cela, Rome, marché certain, n’est qu’à huit kilomètres.

Déjà, aux Tre Fontane, les trappistes, par la plantation en masse d’eucalyptus, avaient obtenu une notable amélioration des conditions hygiéniques de la partie de l’agro qui leur appartient, mais leur tentative n’a aucunement le caractère pratique et scientifique inauguré à la «Cerveletta» par des hommes du métier; ensuite, différence fondamentale, le trappiste, admirable comme pionnier, considère sa vie comme un déchet sans valeur; ce qu’il faut, au contraire, ce sont des colons et la formation graduelle d’une population acclimatée et laborieuse.

VI OMBRIE

Quand on pénètre dans l’Ombrie mystérieuse et douce, on y retrouve le sentiment qui domine tout ici; une certitude que les conditions anciennes d’existence conviennent toujours à cette race demeurée si profondément elle-même. Tant de faits qui sont lointains et presque incertains pour nous, sont des réalités tangibles pour ce peuple, et, à Rome comme en Ombrie, on marche, pour ainsi dire, sur les pas des apôtres Pierre et Paul, qui ne sont pas ici des mythes effacés, mais des êtres en chair et en os, ayant laissé partout des témoignages de leur passage. On ne se fait pas idée de la force et de la persistance des traditions locales; alors que les événements récents s’effacent et s’oublient, elles subsistent. Ainsi, sur une des collines ombriennes, en dehors de la route frayée, existe encore un petit village composé d’une dizaine de familles, toutes portant le même nom: «Cancelli» (grille) et qu’une légende populaire fait descendre d’humbles habitants de ce lieu, qui accueillirent un jour l’apôtre Pierre errant sur ces montagnes. En échange de leur hospitalité, ils reçurent, pour eux et leurs descendants mâles, le pouvoir de guérir la sciatique, maladie dont le voyageur inconnu avait miraculeusement délivré son hôte. Et cette puissance, ils l’exercent depuis des siècles avec foi et conviction, en face et en dépit de toutes les contradictions. Pie IX fit appeler un des Cancelli à Rome. La parole transmise était leur seule justification, et rien même ne donnait à supposer qu’au premier siècle de notre ère une ville existât au lieu où, aujourd’hui, quelques habitations sont groupées: mais voilà qu’il y a quatre ou cinq ans, un des Cancelli, creusant son jardin, a mis à jour un grand nombre d’objets antiques, dieux lares, dont la qualité prouve que, du temps des Romains, sur ce même site, devaient s’élever des maisons occupées par des gens aisés, et qu’ainsi l’apôtre Pierre se rendant à Rome put s’y reposer avant de reprendre sa route.

Sous le soleil de midi, elles s’étendent, ces routes d’Ombrie, blanches comme des ruisseaux de lait; de chaque côté, les églantiers ouvrent leurs corolles étoilées, les talus sont blancs de fleurs sauvages, et des champs entiers éclatent en une allégresse de fleurs violettes, jaunes et mauves; les coquelicots rouges font de larges taches brillantes, et les fèves à la fleur mauve et au cœur noir croissent en abondance. Les ormes à feuilles fines, les oliviers d’argent, les cyprès noirs, les mûriers festonnés de girandoles de vigne, comme pour une Fête-Dieu, remplissent la vallée qui s’étend au pied des Apennins. Dans les champs, les femmes travaillent, sveltes et gracieuses: elles sont, par le type physique, telles que les maîtres du XIVᵉ siècle les ont peintes; ovale arrondi, yeux doux, bouche en fleur; c’est une merveille de voir une telle beauté chez ces créatures de la glèbe. Elles sont coiffées comme les filles des Pharaons: leur mouchoir de couleur s’abaisse, roulé sur leur front, modelant la forme de la tête, et se rattache en arrière, laissant de chaque côté tomber des pointes qui leur donnent un air de sphynx; elles ont un charme inexprimable. J’ai vu sur la montée d’Assise deux toutes petites mendiantes qui, dans la grâce parfaite de leurs traits mignons, avec des teints bruns comme une lune d’été, étaient une joie pour les yeux; sur cette route, elles sautillaient comme des fauvettes, et faisaient l’effet de deux petites oisilles de Dieu.

Les villes grises à teinte rosée, qui étaient autrefois vertes, bleues et rouges, comme les vieilles fresques nous les font voir, sont jetées sur le flanc des collines et resserrées entre leurs murs et leurs portes. Elles ne sont, à l’intérieur, ni misérables ni sordides dans leur abandon paisible, mais, au contraire, nettes et solides, parfois avec une allure romaine extraordinaire. En voici une dont la porte consulaire est encore ornée de trois statues romaines—Ispello Colonia Giulia Citta Flavia, est-il écrit,—et les femmes qui, le dimanche, sortent des remparts pour aller par la campagne suivre les processions, portent sur la tête et jusqu’à mi-corps un châle de soie noire légère qu’elles drapent comme le voile des matrones antiques. Elles se déroulent dans la vallée, ces lentes processions; le peuple, bien vêtu et l’air prospère (nous sommes dans un pays de mezzaria), s’y presse en foule. Chaque paroisse arrive avec sa confrérie et sa croix, qu’abrite un baldaquin de soie claire; les grosses lanternes dorées, comme des lanternes de carrosse, brillent dans la clarté du jour, entourant l’image du saint protecteur. Ce sont pour ces gens simples des fêtes réelles qui donnent une dignité à la vie et l’élèvent au-dessus des nécessités purement matérielles. La jeunesse vient pour se voir; la race est aimable et courtoise, et les belles filles, gaies comme des enfants, trouvent qu’il est aussi naturel de penser à son damo[O] à l’église qu’autre part, et que certainement saint Isidore ne songera pas à s’en formaliser.

Les vieux palais des anciennes villes de l’Ombrie ne sont plus habités que par des gens tranquilles et endormis, vivant de ressources diminuées, mal à l’aise au milieu des traces du luxe évanoui; d’autres palais sont maintenant propriété de l’État et déshonorés par toutes sortes d’usages serviles; et, sous les armoiries des papes, on a placé les petites tables noires des employés. L’insigne couvent d’Assise est devenu un collège pour les fils d’instituteurs, et dans le réfectoire où se lisaient les effusions franciscaines, un théâtre a été élevé pour le divertissement de la jeunesse! A San-Pietro, près de Pérouse, les Bénédictins donnaient presque gratuitement un excellent enseignement agraire, dont profitaient des centaines de jeunes gens. Les derniers religieux ont été expulsés, le monastère est devenu une école d’agriculture qui périclite chaque année; le patrimoine des Pères paraît s’en être allé en fumée: et les exemples de ce genre pourraient se multiplier, puisque les biens ecclésiastiques sont représentés aujourd’hui par un passif! Il faut, pour l’amour de la vérité et le respect de l’humanité qui n’a pas été pendant des siècles béatement imbécile, comme on voudrait nous le faire croire, répéter que tous ces couvents étaient comme de grands feux dont la chaleur rayonnait au loin. L’Italie actuelle ne manque pas, certes, d’hommes compétents de toute sorte. Mais toutes ces bonnes volontés, tous ces désirs véhéments de progrès échouent et échoueront longtemps encore dans leur ambition de tout créer. On n’a pas voulu tenir compte de l’expérience du passé. Il paraît bien évident, au contraire, que les institutions qui firent surgir tant de villes magnifiques, qui donnèrent une moisson humaine si merveilleuse, possédaient, par certains côtés au moins, des conditions de vie infiniment favorables au développement de la pensée et à la grandeur de la race.

Notes in this chapter

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