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Terres de soleil et de brouillard

TERRE DE BROUILLARD (continued 2)

Reading edition

Il y a en ce moment dans Bond street une bien jolie collection des dessins originaux de J. Pennell qui ont paru dans Punch; on y trouve cette mesure parfaite venue d’une longue accoutumance qui permet la satire sans approcher de l’injure ou de la bassesse; la vie politique y est retracée en traits mordants et durables, avec infiniment d’imagination dans une forme concrète; et même cela ne va pas sans grandeur; telle silhouette de Gladstone, telle de «Dizzie» a, dans son exagération des particularités personnelles, une vraie majesté; l’esprit anglais s’entend parfaitement à la plaisanterie, mais ne connaît pas la blague dissolvante!

J’ai vu là, avec une émotion profonde, des dessins saisissants de l’année terrible,—une France la tête couronnée, le bras menaçant, tenant un glaive brisé et se défendant avec son bouclier... vengeresse et fière... et une Commune toute rouge de sang, et l’empereur germain, entouré de ses pairs, faisant passer son cheval sur le corps de la France blessée, couchée à terre, désespérée et impuissante!

Chez nous, n’est-ce pas? une exposition de caricatures laisse dans la bouche un goût d’une amertume extrême, et une tristesse, et une horreur de l’espèce humaine;—là, point du tout, et ce sera l’honneur de l’Angleterre, cet optimisme sans mièvrerie, mais qui est la preuve d’une excellente santé morale; c’est une exacerbation morbide que celle qui permet de percevoir avec une sensibilité trop accusée le mauvais côté de l’espèce humaine; il est nécessaire, pour accomplir une œuvre quelconque, de vivre dans une sorte d’ignorance de la masse accumulée d’ignominie qui s’étend autour de nous, comme nous vivons physiquement sans nous préoccuper des principes de déchéance que nous portons en nous-mêmes. Un des chefs du parti conservateur anglais me disait ce mot profond: «Il est très mauvais de penser.» Il n’y a qu’à voir où mène le dilettantisme intellectuel pour en être persuadé, la vie nous est donnée pour agir; et cette conclusion de l’homme d’action est la même que celle du lettré perspicace. Dans le «Jardin d’Épicure» ne nous raconte-t-on pas l’aventure de cet homme qui voulait s’abstenir de tout pour ne pas forcer les événements, et à qui il est démontré que la négative est aussi agissante que l’action dans ses lointaines conséquences?—L’homme qui pense est toujours plus ou moins l’astrologue qui tombe dans un puits, et lorsque cette manie de réflexion menace de s’étendre et d’envahir les cervelles les plus ignorantes, elle devient un fléau.

Disraéli avait compris qu’il suffit d’offrir aux masses deux ou trois mots symboliques pour les enlever et les retenir. Imperium et libertas est une devise aussi fière et aussi concluante que l’on puisse souhaiter, et le puissant parti conservateur anglais s’y attache, dans sa brièveté sommaire.—J’ai assisté au grand meeting annuel de la «Primrose League», ce qu’on appelle the grand Habitation. Le vaste théâtre de Covent-Garden était rempli du parterre au faîte; tout autour pendaient les bannières des différentes villes et Habitations, et les loges—le théâtre a la forme des théâtres italiens—étaient ornées de primevères faisant encadrement et s’étalant sur l’appui de la loge; une foule d’hommes et de femmes décorés de tous les attributs symboliques que distribue la «Primrose League» portaient avec fierté ces distinctions.

La scène était transformée en une plate-forme à deux étages; sur la première, les personnages politiques, et les dames hautes dignitaires de la «League», et au-dessus, en arrière, la musique. Lorsque Balfour, chef du parti conservateur à la Chambre des communes, a paru, des applaudissements frénétiques ont éclaté et on sentait que le cœur de l’immense assemblée allait vers lui. C’est une sympathique figure que celle de Balfour: grand, frêle d’aspect, jeune, quoique fatigué, avec un de ces visages qui ont dû être délicieux dans l’enfance, et dont aujourd’hui les traits paraissent trop petits. Le front est haut et vaste, la tête plutôt longue, les yeux très grands, profonds et attentifs; il a une grâce prenante, tout à fait remarquable, avec un air de douceur qui cache l’extrême fermeté de son âme; neveu du marquis de Salisbury, la naissance et les traditions l’appelaient au rôle qu’il remplit avec un prestige toujours croissant.

Lorsque l’assemblée entière eut écouté debout le God save the Queen, qui a ouvert la séance, et que le dernier couplet eut été repris en chœur par ces milliers de voix, que le chancelier de la «Primrose League» eut établi le bilan de la situation politique, Balfour s’est avancé, et, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, a commencé son discours. En parlant il se tient droit, sans raideur, l’inclination naturelle du corps étant de se plier; des deux mains il empoigne le haut du revers de sa redingote comme pour trouver là un point d’appui, car il n’y a pas à la Chambre des communes la commode tribune qui permet les accoudements sauveteurs; de ses yeux grands ouverts il regarde en face tous ses auditeurs et lève la tête, et la tourne insensiblement comme pour englober dans l’appel de son regard tous ceux qui l’écoutent; la voix est claire, distincte, sympathique, plutôt insinuante qu’autoritaire, quoiqu’elle s’affirme fortement dans l’énonciation des grands principes; aucune pompe, aucun charlatanisme; il y a dans l’accueil qu’on lui fait non pas seulement confiance, mais affection, et les trois cheers qu’une des grandes dames assises sur la plate-forme propose en son honneur sont enlevés d’enthousiasme.

XI L’HÉRITAGE DES SIÈCLES

Proche des tribunes dépouillées de leurs oripeaux, mais non encore démolies, comme caché, l’air humble et glorieux, n’ayant sur le socle de sa statue que son nom et la date de sa naissance et de sa mort, se dresse Cromwell. Il paraît contempler avec une profonde surprise toute cette pompe idolâtre qu’il croyait avoir détruite à jamais, et qui, après deux siècles et demi, renaît plus vivace que jamais.

L’Angleterre moderne, l’Angleterre «Empire» se rattache volontairement à son lointain passé, et non seulement dans les cérémonies officielles, mais dans l’évolution intime de sa vie sociale.

Je ne pense pas qu’on puisse citer une preuve de plus vrai libéralisme que deux faits qui se sont passés ces jours derniers simultanément en Angleterre.

A Londres a eu lieu une immense manifestation des «Trade’s-Unions». Le flot serré des mécontents a défilé dans Hyde-Park, bannières en tête avec devises dont quelques-unes franchement subversives; tout le prolétariat militant était là, et non seulement des Anglais, mais ces ouvriers étrangers que déversent en Angleterre les persécutions anti-sémitiques, Polonais pâles, Juifs d’Orient, gens de tous pays, prêts à grossir l’armée qui menace. On ne les a point importunés; ils ont soulagé leur aigreur, clamé leurs revendications, et aussi longtemps qu’ils n’ont pas troublé l’ordre on les a laissés dire.

Le même jour, à l’autre bout de l’Angleterre, dans une ville ancienne qui porte le surnom de «la fière», à Preston, commençait un jubilé qui revient tous les vingt ans, et qui célèbre l’anniversaire de la Charte octroyée par Henri II l’Angevin aux corporations de sa bonne ville de Preston. Ces corporations évanouies se sont réorganisées pour la circonstance; tout le cérémonial du moyen âge a été scrupuleusement observé. A l’Hôtel de Ville, lord Derby, maire de la ville, a présidé à l’appel des noms, qui sont, pour la plupart, les mêmes depuis près de huit siècles. Le mécanisme moderne a transformé toutes les industries, mais, pendant ces journées, la ville pavoisée a été parcourue par des cavalcades magnifiques où figuraient avec leurs accessoires périmés tous les anciens corps de métier. Le premier jour, une procession immense, composée des membres de «l’Église établie», des écoles, etc., s’est lentement déroulée à travers les rues encombrées, se rendant aux églises où se célébraient des services solennels. Le lendemain, dix mille catholiques, conduits par leurs évêques, défilaient à leur tour, ayant formé des groupes qui représentaient l’histoire de l’Église catholique en Angleterre, et dans cette ville anglaise six messes pontificales étaient célébrées en même temps.

Et, de toutes parts, amoureuse de son passé, l’acceptant tout entier, la population se pressait; venus de loin, des extrémités de l’immense empire, étaient accourus pour cette fête unique les fils de la vieille cité, qui écoutèrent respectueusement la lecture solennelle, précédée d’une fanfare de trompettes, de l’Édit du douzième siècle: les privilèges et avantages qu’il confère ne leur paraissent nullement à dédaigner; ils savent bien que l’œuvre qui a fait l’Angleterre n’est pas commencée d’hier.

Et ce qui est vraiment consolant et fait espérer que l’homme se civilise un peu, c’est la joie de la partie la plus éclairée de la nation à ces preuves de vraie tolérance et de progrès, car les Anglais intelligents admettent aujourd’hui qu’on persécutait et qu’on brûlait sous Élisabeth de glorieuse mémoire, avec le même entrain que sous sa sœur Marie.

Pour avoir accueilli les protestants du continent, l’Angleterre avait acquis une réputation usurpée de libéralisme, car si elle recevait les protestants persécutés, les prêtres catholiques n’avaient alors de refuge que dans les «Priest’s hole[P]» cachettes ménagées avec une extraordinaire ingéniosité, et qui existent encore intactes dans nombre de vieilles demeures. Il y a tout lieu de croire que, désormais, la majorité qui gouverne l’opinion n’appartiendra plus aux fanatiques d’aucun parti qui se valent tous, mais aux esprits larges qui entendent vraiment l’exercice de la liberté de conscience; ils l’entendent peut-être à la manière de cet officier de marine qui, embarrassé pour grouper ses hommes à la parade du dimanche, finit par trouver cette formule: «Les membres de l’Église d’Angleterre à droite, les catholiques à gauche, et les religions de fantaisie en arrière.» Du moins chacun avait sa place, un peu plus à l’ombre, un peu plus au soleil, et que peut-on raisonnablement demander au delà?

On ne saurait trop le répéter, le changement survenu en Angleterre sur ce point spécial de tolérance est prodigieux depuis vingt-cinq ans: sans tapage extérieur, car, à l’intérieur, il y en a eu beaucoup, un changement profond, un retour aux coutumes abolies s’est imposé dans l’Église établie, et les assemblées d’évêques ont été forcées d’admettre, d’après le «Prayer-Book», «la légitimité de la confession, le droit de prier pour les morts», celui de croire à la présence réelle, etc. Enfin, il est actuellement loisible d’accomplir des actes religieux qui relèvent presque des punitions édictées contre les coutumes catholiques par les lois anciennes. Très heureusement, la loi, en Angleterre, a presque toujours été subordonnée aux mœurs; et cela n’a pas empêché le char de l’État de s’avancer triomphalement.

On sait que, dans la libérale Angleterre, la terre tout entière appartient fictivement au roi, car Guillaume le Conquérant avait établi une féodalité toute différente de celle du continent, attachant chaque homme à sa personne directement et non à son seigneur particulier, et aujourd’hui encore, pour Blenheim, par exemple, apanage du duc de Marlborough, des redevances sont payées au roi comme seigneur. Les choses se sont modifiées insensiblement, comme elles se modifient dans les êtres humains par l’effet de l’âge, sans qu’il soit aucunement nécessaire de faire peau neuve.

Une des questions intérieures les plus aiguës en Angleterre est celle de son clergé national dont le recrutement est devenu laborieux. Pendant longtemps l’Église était une carrière commode et fructueuse ouverte aux cadets de famille, car la nécessité de passer par l’Université pour entrer dans les ordres excluait et exclut tout recrutement démocratique. Le protestantisme anglican, tel qu’il était entendu, était plutôt une règle d’hygiène morale qu’autre chose. Les livings (cures) étaient un don des propriétaires fonciers qui les distribuaient à leurs parents. Le clergyman, sans scrupule aucun menait une vie de gentilhomme campagnard, et la machine religieuse marchait sans excès et sans zèle; la vulgarité de ce sentiment était laissée aux sectes dissidentes. Le point de vue a changé; les consciences sont devenues plus délicates, et l’accomplissement des devoirs ecclésiastiques est devenu une fonction sérieuse: il n’est plus uniquement question d’avoir bon gîte et le reste. Il s’ensuit que les cadets choisissent d’autres débouchés, et l’immense structure menace un jour de rester sans desservant, d’autant que la crise agraire diminue considérablement les dîmes; elles tombent si bas que certains clergymen sont contraints d’abandonner leur cure, mense comprise, ne pouvant plus y vivre décemment, et la détresse du bas clergé qu’on appelle en Angleterre les «curates»—ce qui répond aux vicaires—est réelle; l’un d’eux dernièrement échouait dans un «work-house». Les plus débrouillards cherchent des remèdes parfois singuliers à cet état de choses. Un vicaire entreprenant propose que chaque paroisse ait un théâtre proche de l’église; il estime que la tendance des clergymen est de donner trop d’importance au côté religieux de la vie. Son projet est d’offrir à ses ouailles le côté plus riant des choses sous la forme de tragédies et de comédies soigneusement épurées; volontiers il rétablirait les Mystères du moyen âge, et souhaiterait dans toute la Grande-Bretagne des représentations locales comme à Oberammergau. Sous la surveillance d’acteurs ambulants, il propose d’instruire les populations rurales dans le grand art du drame qu’il considère comme «fille secourable de la Mère Église», et peut-être cet homme à bonnes intentions a-t-il raison.

Ceci est une des transformations qui s’effectuent, et dont l’évolution se continuera, lente, mais certaine. Le clergyman, gentilhomme hautain, endormi dans sa quiétude, cédera la place à de plus actifs et de plus militants, ou bien l’édifice sombrera sans fracas, s’enlisant dans le sable, et quelque chose de nouveau et de vivant fleurira aussitôt sur les ruines.

Déjà les hommes en masse osent ne plus se montrer le dimanche à l’église: il est convenu tacitement que la préoccupation de l’autre monde est futile; l’attachement à l’Église nationale est surtout politique; les âmes en mal de croire se tournent ailleurs, et l’Église catholique, lentement, mais de la manière la plus efficace, reprend sur quantité d’âmes son ancien prestige. Le chemin parcouru depuis trente ans est inouï, et provoque du reste des cris d’alarme de la part du parti qui a Rome en abomination. Non seulement les anciens monastères se relèvent, mais à l’heure qu’il est «l’Église établie» dont S. M. le Roi Édouard VII est le chef, possède des religieux Franciscains et Bénédictins, et tout comme avant Henry VIII, ce sont des grands seigneurs, des propriétaires terriens qui leur font présent du sol dont ils ont besoin pour bâtir leurs couvents. De ce côté-là, avant que vingt-cinq autres années se soient écoulées, il se verra en Angleterre de prodigieux changements.

Et du reste, de bien des côtés une modification sociale profonde s’annonce.

La dernière guerre, qui a changé la nation des victoires faciles sur des sauvages, a révélé les plaies qui ont besoin d’être guéries, mais elle a révélé aussi cette persévérance qui est une des meilleures caractéristiques du naturel anglais.

L’Anglais contemporain, et l’officier avec lui, est en général très ignorant: une «phobie» ridicule a depuis trente ans dénaturé la physionomie des jeux, et fait du sport, non plus une récréation, mais un moyen, mais un but. La conviction que le champ de cricket était nécessairement une pépinière de héros avait pénétré profondément l’esprit public, et à ce compte-là leur recrutement n’était pas difficile. Tandis qu’en France il existe une littérature militaire si admirable, témoignant de la sérieuse culture des officiers, en Angleterre un ouvrage militaire, traitant de questions techniques, est l’exception. A Sandhurst qui est l’école répondant à Saint-Cyr, un jeune homme studieux était méprisé, et là comme à l’école publique, comme à l’Université, la réelle admiration va aux athlètes.

Et le mal existe dans toutes les classes; des milliers d’hommes valides passent des journées et des journées de stupide attention à suivre la lutte de deux camps de cricketers. Or, le cricket est un jeu qui n’en finit pas, et qui répondait à un état de choses où les loisirs étaient longs, le jeu un divertissement et non pas une exhibition. Il est arrivé que tous ces beaux joueurs, tous ces amateurs forcenés, ont fait de pitoyables soldats. Un officier supérieur anglais n’a pas caché que la fin de la dernière campagne a été une gigantesque panique. La vérité s’est fait jour. Sandhurst avec un nouveau commandement va être entièrement réformé, et la réforme soyez-en sûrs, s’étendra loin et sera complète. Ceux qui ont d’abord préconisé l’idée impériale étaient en somme des hommes épris d’idéal, et désirant pour leur pays une autre grandeur que la prospérité commerciale. Parmi ceux-là brille le grand historien Froude, dont la perspicacité fut prophétique; car, visitant le Cap en 1886, et constatant combien le gouvernement y était malhabile, il prédisait que l’Angleterre un jour serait humiliée dans les plaines de l’Afrique du Sud. Il affirmait que la grande majorité des Anglais, le Colonial Office inclus, ignoraient que le Cap fût une colonie hollandaise, et la façon dont elle était échue à l’Angleterre. C’est à peine aujourd’hui que le voile d’ignorance se déchire. Si le pays avait été un peu plus éclairé sur les vraies conditions du Cap, bien des malheurs eussent été évités.

Il s’est formé en Angleterre un parti d’hommes sensés qui essaient d’endiguer cette folie des jeux athlétiques, qui est aussi celle du jeu et des paris, car les hommes y servent comme les bêtes. Ces hommes sages proclament résolument que ce n’est pas en jouant au cricket qu’on apprend à se bien battre, et qu’il faut autre chose; que la culture intellectuelle n’y est pas nuisible, au contraire.

Au XVIIᵉ siècle, les «country-gentlemen» faisaient enseigner à leurs enfants le maniement des armes; cet enseignement était la retraite des vieux chevronnés. Il était excellent, et très supérieur assurément à la brutalité du foot-ball. On vit bien au moment de la guerre civile sous Charles Iᵉʳ l’utilité pratique de ces coutumes. Des hommes, qui n’avaient de leur existence quitté leurs tranquilles manoirs, se transformèrent du jour au lendemain en officiers émérites. L’épée, et non le «poing» paraissait alors l’arme noble par excellence. Depuis cinquante ans surtout qu’on ne se bat plus en duel en Angleterre, l’espèce de discipline morale qui est inhérente à la pratique des armes a totalement disparu.

La suppression totale du duel n’a pas été sans avoir abaissé sensiblement le niveau de l’idée de l’honneur: l’homme du peuple peut faire usage de la force brutale pour châtier un insulteur, mais le gentleman qui ne songerait jamais, pour quelque raison que ce soit, à aller sur le terrain, n’a d’autre recours que de s’adresser aux tribunaux; les compensations que dans les cas les plus délicats octroient les juges sont, en général, purement pécuniaires. Ainsi, tout récemment, on a vu ceci: un officier supérieur intente un procès en divorce à sa femme (personne d’un rang social élevé) qui l’avait trompé pendant son absence au Transvaal. Le co-respondent était riche, et une somme de cent mille francs fut allouée en dédommagement au mari lésé; il crut généreux de placer cette somme sur la tête de son ex-femme, afin de lui assurer une situation indépendante.

Avec des mœurs aussi pacifiques, il n’y a pas à être étonné qu’en Angleterre le crime passionnel soit extrêmement rare.

Certes, il est lamentable que de jeunes hommes risquent inconsidérément leur vie pour des raisons parfois futiles. Mais d’un autre côté il est bien difficile de trouver un autre frein contre certains abus de force. Par exemple dans les corps d’officiers, il s’est révélé de révoltants scandales: humiliations brutalement infligées, qui n’auraient pu s’imposer là où le droit de se défendre par l’épée est encore un privilège viril.

XII LE ROI ÉDOUARD VII

Voici le premier roi aimable que l’Angleterre ait eu depuis deux cents ans; descendant en ligne directe de l’infortunée reine d’Écosse, on retrouve en lui toute la bonne grâce des Stuarts.

Le roi Édouard a été préparé, par un long noviciat, au rôle qu’il remplit aujourd’hui. Pendant près de quarante ans, c’est-à-dire depuis sa vingtième année, il a été voué à une tâche infiniment ardue et ingrate: il était l’héritier désigné d’une reine, enveloppée de ses voiles de veuve, qui, tout en demeurant jalouse de ses moindres privilèges, fuyait en même temps l’exercice et les charges extérieures du pouvoir. Le prince de Galles pendant ces longues années, sans lassitude apparente a été constamment sur la brèche, déployant soit dans les fonctions sociales, soit dans les fonctions publiques, le tact le plus rare, une invariable bonhomie et une infatigable vaillance.

Libre de toute attache à quelque parti que ce fût, droit, loyal, soumis à sa souveraine dont il demeurait le premier sujet, il s’est, jusqu’à la fin, confiné dans ses attributions de prince de Galles. On ignore, à l’étranger, combien laborieuse et représentative a été l’existence de ce prince débonnaire qui aimait cependant fort à se récréer et qui, comme le dit la chanson des porions flamands, «y allait plus volontiers qu’à confesse».

Je ne sais si un prince morgué eût été plus populaire, en Angleterre, je ne le crois pas: feu le prince consort, homme correct s’il en fut, ne rencontra de sympathies qu’après sa mort, tandis que l’amour de tout un peuple est constamment demeuré fidèle à son futur roi.

La reine Victoria était glorieuse de ses maternités, mais il ne paraît pas qu’elle ait jamais eu une prédilection pour le premier-né de ses fils, dont l’éducation fut dirigée par le prince Albert, homme de programmes beaucoup plus que de réalités. Aussi la véritable et efficace éducatrice du roi Édouard a-t-elle été la vie, où il a puisé une connaissance profonde des hommes et des choses. Il s’est mêlé, sans hauteur, à toutes les manifestations d’activité sociale, mais néanmoins ceux qui ont été admis dans son intimité, n’ignoraient pas qu’il convenait de ne jamais oublier qui il était. Depuis son accession au trône le prince a pris conscience des graves responsabilités du pouvoir et il s’est identifié profondément avec son nouveau rôle, en acceptant toutes les servitudes, non sans regretter peut-être «l’infinie liberté de cœur qu’un roi doit forfaire». (Shakspeare.)

Le roi Édouard possède à un degré remarquable le don de se maintenir en unisson constante avec son peuple. Le caractère du prince de Galles semble avoir évolué parallèlement à l’esprit public anglais; il a subi l’empreinte de l’ambiance intellectuelle et morale, en sorte que, parvenu au trône, le roi Édouard s’est trouvé incarner très exactement l’âme anglaise contemporaine, essentiellement différente de celle—puérile et sentimentale—que la reine Victoria et le prince Albert, d’origine et de culture allemandes, eussent voulu façonner à leur fils.

Le roi a pu dire, avec vérité, dans sa proclamation au peuple anglais, qu’il avait marché à son couronnement comme vers l’heure suprême de sa vie. La concordance entre les idées du souverain et les aspirations de son peuple est apparue dans l’attentive et enthousiaste émotion avec laquelle la nation a suivi la rigoureuse reconstitution des antiques pompes féodales du sacre, qui a donné au monde le spectacle grandiose du souverain d’un immense empire revêtant l’armure du passé, pour affronter les problèmes complexes qu’a l’ambition de résoudre une race dominatrice qui rêve d’un avenir mondial.

En deux occasions, le roi a pu mesurer de quel prix sa vie est aux yeux de ses sujets. En décembre 1871, la fièvre typhoïde le mit dans le plus extrême péril de mort; la désolation en Angleterre fut générale, comme aussi les réjouissances éclatantes lorsque la guérison inattendue du royal patient rendit au pays son prince. Ce n’est pourtant pas que la succession directe fût en péril, les regrets allaient à la personnalité du prince de Galles. La cruelle épreuve de l’année dernière est présente à toutes les mémoires; à Londres pendant ces jours d’angoisse, on s’abordait dans les rues avec les paroles mêmes de Shakspeare: «Est-elle vraie la nouvelle de la mort du bon roi Édouard?»—«Les cœurs des hommes» étaient en vérité «pleins de crainte» et il y avait matière. La mort du roi Édouard eût été une calamité pour l’Angleterre, et en même temps un malheur pour l’Europe. Ce prince de tant d’expérience, allié d’une façon si étroite à plusieurs puissants souverains, connaissant les cours et les peuples, est appelé à un rôle bienfaisant que son successeur n’aurait certes pu remplir. L’Angleterre aujourd’hui est ivre de sa puissance, elle se mire complaisamment en ses vastes colonies: elle était en train d’oublier qu’il y avait une Europe;—son roi l’en fera souvenir. Édouard VII paraît destiné à tenir l’emploi suprême de modérateur: sa main saura maintenir dans les digues de la civilisation, la marée des appétits de conquête et de domination. Peu d’Anglais sont, au même point que le roi Édouard, familiers avec la langue et le génie des autres nations. Sans vouloir sonder le cœur des rois on peut affirmer que le roi Édouard aime la France, son ciel et son génie. La France a joué un rôle important dans les influences indirectes qui ont agi sur lui. Tout enfant, à Windsor, il a été tenu sur les genoux paternels de Louis-Philippe roi des Français,—il a vu peu d’années après ce même Louis-Philippe revenir en Angleterre et s’y installer dans l’exil. Puis, adolescent, il a accompagné à Paris ses augustes parents, et a subi le charme vainqueur de l’impératrice Eugénie, charme auquel ni la reine ni le prince Albert n’échappaient. Jeune homme, il a connu Paris à l’heure la plus brillante de l’Empire, puis à leur tour ces souverains à l’apothéose desquels il avait assisté, ont trouvé un refuge attristé sur la terre anglaise. Depuis ce temps, il n’a cessé de donner des preuves de sa prédilection pour notre pays. Amoureux de l’art français sous toutes ses formes, le prince de Galles a contribué plus que quiconque à cette réaction heureuse qui a permis au répertoire dramatique français de prendre droit de cité en Angleterre. Le fils de la reine Victoria a toujours abominé l’hypocrisie, et aujourd’hui, roi à barbe grise, il est resté fidèle aux amitiés du prince à barbe blonde que les Parisiens considéraient presque comme un des leurs; sous son impulsion salutaire et franche, le génie anglais, longtemps comprimé, va sans doute prendre un essor nouveau qui rappellera la floraison magnifique du XVIᵉ siècle.

Notes in this chapter

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