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Tartarin de Tarascon

PREMIER ÉPISODE

Reading edition · Edition 2

A TARASCON I

Le jardin du baobab.

Ma première visite à Tartarin de Tarascon est restée dans ma vie comme une date inoubliable; il y a douze ou quinze ans de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier. L'intrépide Tartarin habitait alors, à l'entrée de la ville, la troisième maison [5]à main gauche sur le chemin d'Avignon. Jolie petite villa tarasconnaise avec jardin devant, balcon derrière, des murs très blancs, des persiennes vertes, et sur le pas de la porte une nichée de petits Savoyards jouant à la marelle ou dormant au bon soleil, la tête sur leurs boîtes à cirage.

[10] Du dehors, la maison n'avait l'air de rien.

Jamais on ne se serait cru devant la demeure d'un héros. Mais quand on entrait, coquin de sort!...

De la cave au grenier, tout le bâtiment avait l'air héroïque, même le jardin!...

[15] O le jardin de Tartarin, il n'y en avait pas deux comme celui-là en Europe. Pas un arbre du pays, pas une fleur de France; rien que des plantes exotiques, des gommiers, des calebassiers, des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des

palmiers, un baobab, des nopals, des cactus, des figuiers de Barbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix mille lieues de Tarascon. Tout cela, bien entendu, n'était pas de grandeur naturelle; ainsi les cocotiers n'étaient guère plus gros que des [5]betteraves, et le baobab (arbre géant, arbos gigantea) tenait à l'aise dans un pot de réséda; mais c'est égal! pour Tarascon c'était déjà bien joli, et les personnes de la ville, admises le dimanche à l'honneur de contempler le baobab de Tartarin, s'en retournaient pleines d'admiration.

[10]Pensez quelle émotion je dus éprouver ce jour-là en traversant ce jardin mirifique!... Ce fut bien autre chose quand on m'introduisit dans le cabinet du héros.

Ce cabinet, une des curiosités de la ville, était au fond du jardin, ouvrant de plain-pied sur le baobab par une porte [15]vitrée.

Imaginez-vous une grande salle tapissée de fusils et de sabres, depuis en haut jusqu'en bas; toutes les armes de tous les pays du monde: carabines, rifles, tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteaux-revolvers, couteaux-poignards, krish [20]malais, flèches caraïbes, flèches de silex, coups-de-poing, casse-tête, massues hottentotes, lazos mexicains, est-ce que je sais!

Par là-dessus, un grand soleil féroce qui faisait luire l'acier des glaives et les crosses des armes à feu, comme pour vous donner encore plus la chair de poule.... Ce qui rassurait un [25]peu pourtant, c'était le bon air d'ordre et de propreté qui régnait sur toute cette yataganerie. Tout y était rangé, soigné, brossé, étiqueté comme dans une pharmacie; de loin en loin, un petit écriteau bonhomme sur lequel on lisait:

Flèches empoisonnées, n'y touchez pas!

[30]Ou

Armes chargées, méfiez-vous!

Sans ces écriteaux, jamais je n'aurais osé entrer.

Au milieu du cabinet, il y avait un guéridon. Sur le guéridon, un flacon de rhum, une blague turque, les Voyages du capitaine Cook, les romans de Cooper, de Gustave Aimard, des récits de chasse à l'ours, chasse au faucon, chasse à l'éléphant, [5]etc.... Enfin, devant le guéridon, un homme était assis, de quarante à quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud, en bras de chemise, avec des caleçons de flanelle, une forte barbe courte et des yeux flamboyants, d'une main il tenait un livre, de l'autre il brandissait une énorme pipe à couvercle de fer, et, [10]tout en lisant je ne sais quel formidable récit de chasseurs de chevelures, il faisait, en avançant sa lèvre inférieure, une moue terrible, qui donnait à sa brave figure de petit rentier tarasconnais ce même caractère de férocité bonasse qui régnait dans toute la maison.

[15]Cet homme, c'était Tartarin, Tartarin de Tarascon, l'intrépide, le grand, l'incomparable Tartarin de Tarascon.

II

Coup d'oeil général jeté sur la bonne ville de Tarascon; les chasseurs de casquettes.

Au temps dont je vous parle, Tartarin de Tarascon n'était pas encore le Tartarin qu'il est aujourd'hui, le grand Tartarin de Tarascon, si populaire dans tout le midi de la France. Pourtant [20]--même à cette époque--c'était déjà le roi de Tarascon.

Disons d'où lui venait cette royauté.

Vous saurez d'abord que là-bas tout le monde est chasseur, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. La chasse est la passion des Tarasconnais, et cela depuis les temps mythologiques [25]où la Tarasque faisait les cent coups dans les marais de la ville et où les Tarasconnais d'alors organisaient des battues contre elle. Il y a beau jour, comme vous voyez.

Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes et sort de ses murs, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, avec un tremblement de chiens, de furets, de trompes, de cors de chasse. C'est superbe à voir.... Par malheur, le gibier manque, il [5]manque absolument.

Si bêtes que soient les bêtes, vous pensez bien qu'à la longue elles ont fini par se méfier.

A cinq lieues autour de Tarascon, les terriers sont vides, les nids abandonnés. Pas un merle, pas une caille, pas le moindre [10]lapereau, pas le plus petit cul-blanc.

Elles sont cependant bien tentantes, ces jolies collinettes tarasconnaises, toutes parfumées de myrte, de lavande, de romarin; et ces beaux raisins muscats gonflés de sucre, qui s'échelonnent an bord du Rhône, sont diablement appétissants aussi.... [15]Oui, mais il y a Tarascon derrière, et dans le petit monde du poil et de la plume, Tarascon est très mal noté. Les oiseaux de passage eux-mêmes l'ont marqué d'une grande croix sur leurs feuilles de route, et quand les canards sauvages, descendant vers la Camargue en longs triangles, aperçoivent de loin les clochers [20]de la ville, celui qui est en tête se met à crier bien fort: «Voilà Tarascon!... voilà Tarascon!» et toute la bande fait un crochet.

Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu'un vieux coquin de lièvre, échappé comme par miracle aux septembrisades [25]tarasconnaises et qui s'entête à vivre là! A Tarascon, ce lièvre est très connu. On lui a donné un nom. Il s'appelle _le Rapide_. On sait qu'il a son gîte dans la terre de M. Bompard,--ce qui, par parenthèse, a doublé et même triplé le prix de cette terre,--mais on n'a pas encore pu l'atteindre.

[30]A l'heure qu'il est même, il n'y a plus que deux ou trois enragés qui s'acharnent après lui.

Les autres en ont fait leur deuil, et _le Rapide_ est passé depuis longtemps à l'état de superstition locale, bien que le Tarasconnais

soit très peu superstitieux de sa nature et qu'il mange les hirondelles en salmis, quand il en trouve.

--Ah çà! me direz-vous, puisque le gibier est si rare à Tarascon, qu'est-ce que les chasseurs tarasconnais font donc tous les [5]dimanches?

Ce qu'ils font?

Eh mon Dieu! ils s'en vont en pleine campagne, à deux ou trois lieues de la ville. Ils se réunissent par petits groupes de cinq ou six, s'allongent tranquillement à l'ombre d'un puits, d'un [10]vieux mur, d'un olivier, tirent de leurs carniers un bon morceau de boeuf en daube, des oignons crus, un _saucissot_, quelques anchois, et commencent un déjeuner interminable, arrosé d'un de ces jolis vins du Rhône qui font rire et qui font chanter.

Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les [15]chiens, on arme les fusils, et on se met en chasse. C'est à dire que chacun de ces messieurs prend sa casquette, la jette en l'air de toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6, ou du 2,--selon les conventions.

Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé [20]roi de la chasse, et rentre le soir en triomphateur à Tarascon, la casquette criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements et des fanfares.

Inutile de vous dire qu'il se fait dans la ville un grand commerce de casquettes de chasse. Il y a même des chapeliers qui [25]vendent des casquettes trouées et déchirées d'avance à l'usage des maladroits, mais on ne connaît guère que Bézuquet, le pharmacien, qui leur en achète. C'est déshonorant!

Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avait pas son pareil. Tous les dimanches matin, il partait avec une [30]casquette neuve: tous les dimanches soir, il revenait avec une loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaient pleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais le reconnaissent-ils pour leur maître, et comme Tartarin savait à

fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traités, tous les manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse à la casquette jusqu'à la chasse au tigre birman, ces messieurs en avaient fait leur grand justicier cynégétique et le prenaient pour [5]arbitre dans toutes leurs discussions.

Tous les jours, de trois à quatre, chez I'armurier Costecalde on voyait un gros homme, grave et la pipe aux dents, assis sur un fauteuil de cuir vert, au milieu de la boutique pleine de chasseurs de casquettes, tous debout et se chamaillant. C'était Tartarin [10]de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé de Salomon.

III

Nan! Nan! Nan! Suite du coup d'oeil général jeté sur la bonne ville de Tarascon.

A la passion de la chasse, la forte race tarasconnaise joint une autre passion: celle des romances. Ce qui se consomme de romances dans ce petit pays, c'est à n'y pas croire. Toutes les [15]vieilleries sentimentales qui jaunissent dans les plus vieux cartons, on les retrouve à Tarascon en pleine jeunesse, en plein éclat. Elles y sont toutes, toutes. Chaque famille a la sienne, et dans la ville cela se sait. On sait, par exemple, que celle du pharmacien Bézuquet, c'est: [20] Toi, blanche étoile que j'adore; Celle de l'armurier Costecalde: Veux-tu venir au pays des cabanes? Celle du receveur de l'enregistrement: Si j'étais-t-invisible, personne n'me verrait. (Chansonnette comique)

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Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois par semaine, on se réunit les uns chez les autres et on se les chante. Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont toujours les mêmes, et que, depuis si longtemps qu'ils se les chantent, ces braves [5]Tarasconnais n'ont jamais envie d'en changer. On se les lègue dans les familles, de père en fils, et personne n'y touche; c'est sacré. Jamais même on ne s'en emprunte. Jamais il ne viendrait à l'idée des Costecalde de chanter celle des Bézuquet, ni aux Bézuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant [10]vous pensez s'ils doivent les connaître depuis quarante ans qu'ils se les chantent. Mais non! chacun garde la sienne et tout le monde est content.

Pour les romances comme pour les casquettes, le premier de la ville était encore Tartarin. Sa supériorité sur ses concitoyens [l5]consistait en ceci: Tartarin de Tarascon n'avait pas la sienne. Il les avait toutes.

Toutes!

Seulement c'était le diable pour les lui faire chanter. Revenu de bonne heure des succès de salon, le héros tarasconnais aimait [20]bien mieux se plonger dans ses livres de chasse ou passer sa soirée au cercle que de faire le joli coeur devant un piano de Nîmes, entre deux bougies de Tarascon. Ces parades musicales lui semblaient au-dessous de lui.... Quelquefois cependant, quand il y avait de la musique à la pharmacie Bézuquet, il entrait [25]comme par hasard, et après s'être bien fait prier, consentait à dire le grand duo de Robert le Diable, avec madame Bézuquet la mère.... Qui n'a pas entendu cela n'a jamais rien entendu.... Pour moi, quand je vivrais cent ans, je verrais toute ma vie le grand Tartarin s'approchant du piano d'un [30]pas solennel, s'accoudant, faisant sa moue, et sous le reflet vert des bocaux de la devanture, essayant de donner à sa bonne face l'expression satanique et farouche de Robert le Diable. A peine avait-il pris position, tout de suite le salon frémissait;

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on sentait qu'il allait se passer quelque chose de grand.... Alors, après un silence, madame Bézuquet la mère commençait en s'accompagnant:

Robert, toi que j'aime [5] Et qui reçus ma foi, Tu vois mon effroi (bis), Grâce pour toi-même Et grâce pour moi.

A voix basse, elle ajoutait: «A vous, Tartarin,» et Tartarin [10]]de Tarascon, le bras tendu, le poing fermé, la narine frémissante disait par trois fois d'une voix formidable, qui roulait comme un coup de tonnerre dans les entrailles du piano: «Non!... non!... non!...» ce qu'en bon Méridional il prononçait: «Nan!... nan!... nan!...» Sur quoi [15]madame Bézuquet la mère reprenait encore une fois:

Grâce pour toi-même Et grâce pour moi.

--«Nan!... nan!... nan!...» hurlait Tartarin de plus belle, et la chose en restait là.... Ce n'était pas long, [20]comme vous voyez: mais c'était si bien jeté, si bien mimé, si diabolique, qu'un frisson de terreur courait dans la pharmacie, et qu'on lui faisait recommencer ses: «Nan!... nan!» quatre et cinq fois de suite.

Là-dessus Tartarin s'épongeait le front, souriait aux dames, [25]clignait de l'oeil aux hommes, et, se retirant sur son triomphe, s'en allait dire au cercle d'un petit air négligent: «Je viens de chez les Bézuquet chanter le duo de Robert le Diable!»

Et le plus fort, c'est qu'il le croyait!...

IV

Ils!!!

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C'est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait sa haute situation dans la ville.

Du reste, c'est une chose positive que ce diable d'homme avait su prendre tout le monde.

[5]A Tarascon, l'armée était pour Tartarin. Le brave commandant Bravida, capitaine d'habillement en retraite, disait de lui: «C'est un lapin!» et vous pensez que le commandant s'y connaissait en lapins, après en avoir tant habillé.

La magistrature était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en [10]plein tribunal, le vieux président Ladevèze avait dit, parlant de lui:

«C'est un caractère!»

Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche, son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas [15]le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d'où, quelques distributions de gros sous et de taloches aux petits décrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymour de l'endroit, le Roi des halles tarasconnaises. Sur les quais, le dimanche soir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette [20]an bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, les portefaix du Rhône s'inclinaient pleins de respect, et se montrant du coin de l'oeil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras, ils se disaient tout has les uns aux autres avec admiration:

«C'est celui-là qui est fort!... Il a DOUBLES MUSCLES!»

[25]DOUBLES MUSCLES!

Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là!

Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieuse du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, [30]Tartarin n'était pas heureux; cette vie de petite ville lui pesait,

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l'étouffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait à Tarascon. Le fait est que pour une nature héroïque comme la sienne, pour une âme aventureuse et folle qui ne rêvait que batailles, courses dans les pampas, grandes chasses, sables du désert, ouragans [5]et typhons, faire tous les dimanches une battue à la casquette et le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde, ce n'était guère.... Pauvre cher grand homme! A la longue, Il y aurait eu de quoi le faire mourir de consomption.

En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le [10]cercle et la place du Marché, en vain s'entourait-il de baobabs et autres végétations africaines; en vain entassait-il armes sur armes, krish malais sur krish malais; en vain se bourrait-il de lectures romanesques, cherchant, comme l'immortel don Quichotte, à s'arracher par la vigueur de son rêve aux griffes de [15]l'impitoyable réalité.... Hélas! tout ce qu'il faisait pour apaiser sa soif d'aventures ne servait qu'à l'augmenter. La vue de toutes ses armes l'entretenait dans un état perpétuel de colère et d'excitation. Ses rifles, ses flèches, ses lazos lui criaient:

«Bataille! bataille!» Dans les branches de son baobab, le vent [20]des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvais conseils. Pour l'achever, Gustave Aimard et Fenimore Cooper....

Oh! par les lourdes après-midi d'été quand il était seul à lire an milieu de ses glaives, que de fois Tartarin s'est levé en rugissant; que de fois il a jeté son livre et s'est précipité sur le mur [25]pour décrocher une panoplie!

Le pauvre homme oubliait qu'il était chez lui à Tarascon, avec un foulard de tête et des caleçons, il mettait ses lectures en actions, et, s'exaltant au son de sa propre voix, criait en brandissant une hache ou un tomahawk:

[30]«Qu'ils y viennent maintenant!»

Ils? Qui, Ils?

Tartarin ne le savait pas bien lui-même.... Ils! c'était tout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout

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ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce qui rugit.... Ils! c'était I'Indien Sioux dansant autour du poteau de guerre où le malheureux blanc est attaché.

C'était l'ours gris des montagnes Rocheuses qui se dandine, [5]et qui se lèche avec une langue pleine de sang. C'était encore le Touareg du désert, le pirate malais, le bandit des Abruzzes.... Ils enfin, c'était ils! ... c'est-à-dire la guerre, les voyages, l'aventure, la gloire.

Mais, hélas! I'intrépide Tarasconnais avait beau les appeler, [10]les défier ... ils ne venaient jamais.... Pécaïré! qu'est-ce qu'ils seraient venus faire à Tarascon?

Tartarin cependant les attendait toujours;--surtout le soir en allant au cercle.

V

Quand Tartarin allait au cercle.

Le chevalier du Temple se disposant à faire une sortie contre [15]l'infidèle qui l'assiège, le tigre chinois s'équipant pour la bataille, le guerrier comanche entrant sur le sentier de la guerre, tout cela n'est rien auprès de Tartarin de Tarascon s'armant de pied en cap pour aller au cercle, à neuf heures du soir, une heure après les clairons de la retraite.

[20]Branle-has de combat! comme disent les matelots.

A la main gauche, Tartarin prenait un coup-de-poing à pointes de fer, à la main droite une canne à épée; dans la poche gauche, un casse-tête; dans la poche droite, un revolver. Sur la poitrine, entre drap et flanelle, un krish malais. Par exemple, jamais de [25]flèche empoisonnée; ce sont des armes trop déloyales!...

Avant de partir, dans le silence et l'ombre de son cabinet, il s'exerçait un moment, se fendait, tirait au mur, faisait jouer ses muscles; puis, il prenait son passe-partout, et traversait le jardin, gravement, sans se presser.--A l'anglaise, messieurs, à l'anglaise! [30]c'est le vrai courage.--Au bout du jardin, il ouvrait la

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lourde porte de fer. Il l'ouvrait brusquement, violemment, de façon à ce qu'elle allât battre en dehors contre la muraille.... S'ils avaient été derrière, vous pensez quelle marmelade!... Malheureusement, ils n'étaient pas derrière.

[5]La porte ouverte, Tartarin sortait, jetait vite un coup d'oeil de droite et de gauche, fermait la porte à double tour et vivement. Puis en route.

Sur le chemin d'Avignon, pas un chat. Portes closes, fenêtres éteintes. Tout était noir. De loin en loin un réverbère, [10]clignotant dans le brouillard du Rhône....

Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s'en allait ainsi dans la nuit, faisant sonner ses talons en mesure, et du bout ferré de sa canne arrachant des étincelles aux pavés.... Boulevards, grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieu [15]de la chaussée, excellente mesure de précaution qui vous permet de voir venir le danger, et surtout d'éviter ce qui, le soir, dans les rues de Tarascon, tombe quelquefois des fenêtres. A lui voir tant de prudence, n'allez pas croire au moins que Tartarin eût peur.... Non! seulement il se gardait.

[20]La meilleure preuve que Tartarin n'avait pas peur, c'est qu'au lieu d'aller au cercle par le cours, il y allait par la ville, c'est-à-dire, par le plus long, par le plus noir, par un tas de vilaines petites rues au bout desquelles on voit le Rhône luire sinistrement. Le pauvre homme espérait toujours qu'au détour d'un de ces [25]coupe-gorge ils allaient s'élancer de I'ombre et lui tomber sur le dos. Ils auraient été bien reçus, je vous en réponds.... Mais, hélas! par une dérision du destin, jamais, au grand jamais, Tartarin de Tarascon n'eut la chance de faire une mauvaise rencontre. Pas même un chien, pas même un ivrogne. Rien!

[30]Parfois cependant une fausse alerte. Un bruit de pas, des voix Étouffées.... «Attention!» se disait Tartarin, et il restait planté sur place, scrutant I'ombre, prenant le vent, appuyant son oreille contre terre à la mode indienne.... Les pas approchaient.

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Les voix devenaient distinctes.... Plus de doutes! Ils arrivaient.... Ils étaient là. Déjà Tartarin, l'oeil en feu, la poitrine haletante, se ramassait sur lui-même comme un jaguar, et se préparait à bondir en poussant son cri de guerre ... quand [5]tout à coup, du sein de l'ombre, il entendait de bonnes voix tarasconnaises l'appeler bien tranquillement:

«Té! vé! ... c'est Tartarin.... Et adieu, Tartarin!»

Malédiction! c'était le pharmacien Bézuquet avec sa famille qui venait de chanter la sienne chez les Costecalde.--«Bonsoir! [10]bonsoir!» grommelait Tartarin, furieux de sa méprise, et, farouche, la canne haute, il s'enfonçait dans la nuit.

Arrivé dans la rue du cercle, l'intrépide Tarasconnais attendait encore un moment en se promenant de long en large devant la porte avant d'entrer.... A la fin, las de les attendre et certain [15]qu'ils ne se montreraient pas, il jetait un dernier regard de défi dans l'ombre, et murmurait avec colère: «Rien!... rien!... jamais rien!»

Là-dessus le brave homme entrait faire son bezigue avec le commandant.

VI

Les deux Tartarins

[20]Avec cette rage d'aventures, ce besoin d'émotions fortes, cette folie de voyages, de courses, de diable au vert, comment diantre se trouvait-il que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon?

Car c'est un fait. Jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, l'intrépide [25]Tarasconnais n'avait pas une fois couché hors de sa ville. Il n'avait pas même fait ce fameux voyage à Marseille, que tout bon Provençal se paie à sa majorité. C'est au plus s'il connaissait Beaucaire, et cependant Beaucaire n'est pas bien loin de Tarascon, puisqu'il n'y a que le pont à traverser Malheureusement [30]ce diable de pont a été si souvent emporté par les coups

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de vent, il est si long, si frêle, et le Rhône a tant de largeur à cet endroit que, ma foi! vous comprenez.... Tartarin de Tarascon préférait la terre ferme.

C'est qu'il faut bien vous l'avouer, il y avait dans notre héros [5]deux natures très distinctes. «Je sens deux hommes en moi», a dit je ne sais quel Père de l'Église. Il l'eût dit vrai de Tartarin qui portait en lui l'âme de don Quichotte, les mêmes élans chevaleresques, le même idéal héroïque, la même folie du romanesque et du grandiose; mais malheureusement n'avait pas le [10]corps du célèbre hidalgo, ce corps osseux et maigre, ce prétexte de corps, sur lequel la vie matérielle manquait de prise, capable de passer vingt nuits sans déboucler sa cuirasse et quarante-huit heures avec une poignée de riz.... Le corps de Tartarin, au contraire, était un brave homme de corps, très gras, très lourd, [15]très sensuel, très douillet, très geignard, plein d'appétits bourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court sur pattes de l'immortel Sancho Pança.

Don Quichotte et Sancho Pança dans le même homme! vous comprenez quel mauvais ménage ils y devaient faire! quels combats! [20]quels déchirements!... O le beau dialogue à écrire pour Lucien ou pour Saint-Évremond, un dialogue entre les deux Tartarins, le Tartarin-Quichotte et le Tartarin-Sancho! Tartarin-Quichotte s'exaltant aux récits de Gustave Aimard et criant: «Je pars!»

[25]Tartarin-Sancho ne pensant qu'aux rhumatismes et disant: «Je reste.»

TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté: Couvre-toi de gloire, Tartarin.

TARTARIN-SANCHO, très calme: [30]Tartarin, couvre-toi de flanelle.

TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté: O les bons rifles à deux coups! ô les dagues, les lazos, les mocassins!

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TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme: O les bons gilets tricotés! les bonnes genouillères bien chaudes! ô les braves casquettes à oreillettes!

TARTARIN-QUICHOTTE, hors de lui: [5]Une hache! qu'on me donne une hache!

TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne: Jeannette, mon chocolat.

Là-dessus Jeannette apparaît avec un excellent chocolat, chaud, moiré, parfumé, et de succulentes grillades à l'anis, qui font rire [10]Tartarin-Sancho en étouffant les cris de Tartarin-Quichotte.

Et voilà comme il se trouvait que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté Tarascon.

VII

Les Européens à Shang-Haï. Le Haut Commerce. Les Tartares. Tartarin de Tarascon serait-il un imposteur? Le mirage.

Une fois cependant Tartarin avait failli partir, partir pour un grand voyage.

[15]Les trois frères Garcio-Camus, des Tarasconnais établis à Shang-Haï, lui avaient offert la direction d'un de leurs comptoirs là-bas. Ça, par exemple, c'était bien la vie qu'il lui fallait. Des affaires considérables, tout un monde de commis à gouverner, des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d'Asie, enfin [20]le Haut Commerce.

Dans la bouche de Tartarin, ce mot de Haut Commerce vous apparaissait d'une hauteur!...

La maison de Garcio-Camus avait en outre cet avantage qu'on y recevait quelquefois la visite des Tartares. Alors vite [25]on fermait les portes. Tous les commis prenaient les armes, on

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hissait le drapeau consulaire, et pan! pan! par les fenêtres sur les Tartares.

Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cette proposition, je n'ai pas besoin de vous le dire; par malheur [5]Tartarin Sancho n'entendait pas de cette oreille là, et, comme il était le plus fort, l'affaire ne put pas s'arranger. Dans la ville on en parla beaucoup. Partira-t-il? ne partira-t-il pas? Parions que si, parions que non. Ce fut un événement.... En fin de compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui [10]fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller à Shang-Hai ou y être allé, pour Tarascon, c'était tout comme. A force de parler du voyage de Tartarin, on finit par croire qu'il en revenait, et le soir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaient des renseignements sur la vie à Shang-Haï, sur les moeurs, le climat, l'opium, [15]le Haut Commerce.

Tartarin, très bien renseigné, donnait de bonne grâce les détails qu'on voulait, et, à la longue, le brave homme n'était pas bien sûr lui même de n'être pas allé à Shang-Haï, si bien qu'en racontant pour la centième fois la descente des Tartares, il en [20]arrivait à dire très naturellement «Alors, je fais armer mes commis, je hisse le pavillon consulaire, et pan! pan! par les fenêtres, sur les tartares.» En entendant cela, tout le cercle frémissait....

--Mais alors, votre Tartarin n'était qu'un affreux menteur.

[25]--Non! mille fois non! Tartarin n'était pas un menteur....

--Pourtant, il devait bien savoir qu'il n'était pas allé à Shang-Haï!

--Eh! sans doute, il le savait. Seulement....

Seulement, écoutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une [30]fois pour toutes sur cette réputation de menteurs que les gens du Nord ont faite aux Méridionaux. Il n'y a pas de menteurs dans le Midi, pas plus à Marseille qu'à Nîmes, qu'à Toulouse qu'à Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas, il se trompe.

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Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire.... Son mensonge à lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espèce de mirage....

Oui, du mirage!... Et pour bien me comprendre, allez-vous-en [5]dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays où le soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. Vous verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que la butte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques, vous verrez la Maison carrée de Nîmes,--un petit bijou d'étagère, [10]--qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Vous verrez. Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est le Soleil.... Tout ce qu'il touche, il l'exagère!... Qu'est-ce que c'était que Sparte aux temps de sa splendeur? Une bourgade. Qu'est ce que c'était qu'Athènes? Tout au plus une [15]sous-préfecture ... et pourtant dans l'histoire elles nous apparaissent comme des villes énormes. Voilà ce que le soleil en a fait....

Vous étonnerez-vous après cela que le même soleil, tombant sur Tarascon, ait pu faire d'un ancien capitaine d'habillement [20]comme Bravida, le brave commandant Bravida, d'un navet un baobab, et d'un homme qui avait failli aller à Shang-Hai un homme qui y était allé?

VIII

La ménagerie Mitaine. Un lion de l'Atlas à Tarascon. Terrible et solennelle entrevue

Et maintenant que nous avons montré Tartarin de Tarascon comme il était en son privé, avant que la gloire l'eût baisé au [25]front et coiffé du laurier séculaire, maintenant que nous avons raconté cette vie héroïque dans un milieu modeste, ses joies, ses douleurs, ses rêves, ses espérances, hâtons-nous d'arriver aux

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grandes pages de son histoire et au singulier événement qui devait donner l'essor à cette incomparable destinée.

C'était un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin de Tarascon était en train de démontrer à quelques amateurs le [5]maniement du fusil à aiguille, alors dans toute sa nouveauté.... Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se précipite effaré dans la boutique, en criant: «Un lion!... un lion!...» Stupeur générale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarin croise la baïonnette, Costecalde court fermer la porte. On [10]entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici ce qu'on apprend: la ménagerie Mitaine, revenant de la foire de Beaucaire, avait consenti à faire une halte de quelques jours à Tarascon et venait de s'installer sur la place du château avec un tas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion [15]de l'Atlas.

Un lion de l'Atlas à Tarascon! Jamais, de mémoire d'homme, pareille chose ne s'était vue. Aussi comme nos braves chasseurs de casquettes se regardaient fièrement! quel rayonnement sur leurs mâles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde, [20]quelles bonnes poignées de mains silencieusement échangées! L'émotion était si grande, si imprévue, que personne ne trouvait un mot à dire....

Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguille encore entre les mains, il songeait debout devant le comptoir....

[25]Un lion de l'Atlas, là, tout près, à deux pas! Un lion! c'est-à-dire la bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves, le gibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet de cette troupe idéale qui lui jouait de si beaux drames dans son imagination....

[30]Un lion, mille dieux!...

Et de l'Atlas encore!!! C'était plus que le grand Tartarin n'en pouvait supporter....

Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.

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Ses yeux flambèrent. D'un geste convulsif il jeta le fusil à aiguille sur son épaule, et, se tournant vers le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, il lui dit d'une voix de tonnerre: «Allons voir ça, commandant.»

[5]--«Hé! bé ... hé! bé ... Et mon fusil!... mon fusil à aiguille que vous emportez!...» hasarda timidement le prudent Costecalde; mais Tartarin avait tourné la rue, et derrière lui tous les chasseurs de casquettes emboîtant fièrement le pas.

[10]Quand ils arrivèrent à la ménagerie, il y avait déjà beaucoup de monde. Tarascon, race héroïque, mais trop longtemps privée de spectacles à sensations, s'était rué sur la baraque Mitaine et l'avait prise d'assaut. Aussi la grosse madame Mitaine était bien contente.... En costume kabyle, les bras nus jusqu'au [15]coude, des bracelets de fer aux chevilles, une cravache dans une main, dans l'autre un poulet vivant, quoique plumé, l'illustre dame faisait les honneurs de la baraque aux Tarasconnais, et comme elle avait doubles muscles, elle aussi, son succès était presque aussi grand que celui de ses pensionnaires.

[20]L'entrée de Tartarin, le fusil sur l'épaule, jeta un froid.

Tous ces braves Tarasconnais, qui se promenaient bien tranquillement devant les cages, sans armes, sans méfiance, sans même aucune idée de danger, eurent un mouvement de terreur assez naturel en voyant leur grand Tartarin entrer dans la baraque avec son [25]formidable engin de guerre. Il y avait donc quelque chose à craindre, puisque lui, ce héros.... En un clin d'oeil, tout le devant des cages se trouva dégarni. Les enfants criaient de peur, les dames regardaient la porte. Le pharmacien Bézuquet s'esquiva, en disant qu'il allait chercher son fusil....

[30]Peu à peu cependant, l'attitude de Tartarin rassura les courages. Calme, la tête haute, l'intrépide Tarasconnais fit lentement le tour de la baraque, passa sans s'arrêter devant la baignoire du phoque, regarda d'un oeil dédaigneux la longue caisse pleine de

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son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planter devant la cage du lion....

Terrible et solennelle entrevue! le lion de Tarascon et le lion de l'Atlas en face l'un de l'autre.... D'un côté, Tartarin, [5]debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés sur son rifle; de l'autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l'oeil clignotant, l'air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune posé sur les pattes de devant.... Tous deux calmes et se regardant.

[10]Chose singulière! soit que le fusil à aiguille lui eût donné de l'humeur, soit qu'il eût flairé un ennemi de sa race, le lion, qui jusque-là avait regardé les Tarasconnais d'un air de souverain mépris en leur bâillant au nez à tous, le lion eut tout à coup un mouvement de colère. D'abord il renifla, gronda sourdement, [15]écarta ses griffes, étira ses pattes; puis il se leva, dressa la tête, secoua sa crinière, ouvrit une gueule immense et poussa vers Tartarin un formidable rugissement.

Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de [20]casquettes, le brave commandant Bravida lui-même.... Seul, Tartarin de Tarascon ne bougea pas.... Il était là, ferme et résolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible moue que toute la ville connaissait.... Au bout d'un moment, quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude [25]et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leur chef, ils entendirent qu'il murmurait, en regardant le lion: «Ça, oui, c'est une chasse.»

Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage....

IX

Singuliers effets du mirage

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Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage; mais le malheureux en avait déjà trop dit....

Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochain départ de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous [5]êtes tous témoins, chers lecteurs, que le brave homme n'avait pas soufflé mot de cela; mais vous savez, le mirage....

Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.

Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaient d'un air effaré:

[10]«Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins?

--Et autrement, quoi donc?... le départ de Tartarin, au moins?»

Car à Tarascon toutes les phrases commencent par et autrement, qu'on prononce autremain, et finissent par au moins, qu'on [15]prononce au mouain. Or, ce jour-là, plus que tous les autres, les au mouain et les autremain sonnaient à faire trembler les vitres.

L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est [20]que la vanité! Au lieu de répondre simplement qu'il ne partait pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre Tartarin--la première fois qu'on lui parla de ce voyage--fit d'un petit air évasif: «Hé!... hé!... peut-être ... je ne dis pas.» La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette [25]idée, il répondit: «C'est probable.» La troisième fois: «C'est certain!»

Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par le punch aux oeufs, les bravos, les lumières; grisé par le succès

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que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureux déclara formellement qu'il était las de chasser la casquette et qu'il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lions de l'Atlas.

Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus, nouveau punch aux oeufs, poignées de mains, accolades et sérénade aux flambeaux jusqu'à minuit devant la petite maison du baobab.

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content! Cette idée de [10]voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par avance, et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une scène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple fou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient [15]dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste....

En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences, qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre [20]homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les sables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin ne parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était pas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin de compte ils n'étaient pas encore partis.

[25]Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pour une expédition semblable sans prendre quelques précautions Il faut savoir où l'on va, que diable! et ne pas partir comme un oiseau....

Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des [30]grands touristes africains, les relations de Mungo-Park, de Caillé, du docteur Livingstone, d'Henri Duveyrier.

Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurs sandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de

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longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées, les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux, et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'eau bouillie. --Ce qu'on appelle eau bouillie, à Tarascon, c'est quelques tranches [5]de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, un peu de thym, un brin de laurier.--Le régime était sévère, et vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace....

A l'entraînement par l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des [10]longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs dans la bouche, selon la mode antique.

Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards, [15]à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût derrière le baobab....

Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon, les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent [20]voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, un homme mystérieux se promenant de long en large derrière la baraque.

C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.

X

Avant le départ

[25]Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte de moyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui; on ne s'occupait plus d'autre chose. La chasse à la casquette ne battait plus que d'une aile, les romances chômaient. Dans la pharmacie Bézuquet le piano languissait sous une housse verte, et

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les mouches cantharides séchaient dessus, le ventre en l'air.... L'expédition de Tartarin avait arrêté tout.

Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. On se l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le [5]volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les dames que d'aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de se faire expliquer devant la cage du lion comment on s'y prenait pour chasser ces grandes bêtes, où il fallait viser, à combien de pas, si les accidents étaient nombreux, etc., etc.

[10]Tartarin donnait toutes les explications qu'on voulait. Il avait lu Jules Gérard et connaissait la chasse au lion sur le bout du doigt, comme s'il l'avait faite. Aussi parlait-il de ces choses avec une grande éloquence.

Mais où il était le plus beau, c'était le soir à dîner chez le [15]président Ladevèze ou le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, quand on apportait le café et que, toutes les chaises se rapprochant, on le faisait parler de ses chasses futures....

Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le héros [20]racontait d'une voix émue tous les dangers qui l'attendaient là-has. Il disait les longs affûts sans lune, les marais pestilentiels, les rivières empoisonnées par la feuille du laurier-rosé, les neiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluies de sauterelles; il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur façon [25]de combattre, leur vigueur phénoménale et leur férocité au temps du rut....

Puis, s'exaltant à son propre récit, il se levait de table, bondissait au milieu de la salle à manger, imitant le cri du lion, le bruit d'une carabine, pan! pan! le sifflement d'une balle explosible, [30]pfft! pfft! gesticulait, rugissait, renversait les chaises....

Autour de la table, tout le monde était pâle. Les hommes se regardaient en hochant la tête, les dames fermaient les yeux avec de petitis cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues

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cannes belliqueusement, et, dans la chambre à côté, les petits garçonnets qu'on couche de bonne heure, éveillés en sursaut par les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur et demandaient de la lumière.

[5]En attendant, Tartarin ne partait pas.

XI

Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée.... Mais pas de coups d'épingle!

Avait-il bien réellement l'intention de partir?... Question délicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrassé de répondre.

Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon [10]depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas.... Après tout, peut-être le candide héros, aveuglé par un nouveau mirage, se figurait-il de bonne foi qu'il était allé en Algérie. Peut-être qu'à force de raconter ses futures chasses, il s'imaginait les avoir faites, aussi sincèrement qu'il s'imaginait avoir [15]hissé le drapeau consulaire et tiré sur les Tartares, pan! pan! à Shang-Hai.

Malheureusement, si cette fois encore Tartarin de Tarascon fut victime du mirage, les Tarasconnais ne le furent pas. Lorsqu'au bout de trois mois d'attente, on s'aperçut que le chasseur [20]n'avait pas encore fait une malle, on commença à murmurer.

«Ce sera comme pour Shang-Hai!» disait Costecalde en souriant. Et le mot de l'armurier fit fureur dans la ville; car personne ne croyait plus en Tartarin.

Les naïfs, les poltrons, des gens comme Bézuquet, qu'une [25]puce aurait mis en fuite et qui ne pouvaient pas tirer un coup de fusil sans fermer les yeux, ceux-là surtout étaient impitoyables. Au cercle, sur l'esplanade, ils abordaient le pauvre Tartarin avec de petits airs goguenards.

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«Et autremain, pour quand ce voyage?» Dans la boutique Costecalde, son opinion ne faisait plus foi. Les chasseurs de casquettes reniaient leur chef!

Puis les épigrammes s'en mêlèrent. Le président Ladevèze, [5]qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de cour à la muse provençale, composa dans la langue du cru une chanson qui eut beaucoup de succès. Il était question d'un certain grand chasseur appelé maître Gervais, dont le fusil redoutable devait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par [10]malheur ce diable de fusil était de complexion singulière: on le chargeait toujours, il ne partait jamais.

Il ne partait jamais! vous comprenez l'allusion....

En un tour de main, cette chanson devint populaire; et quand Tartarin passait, les portefaix du quai, les petits décrotteurs de [15]devant sa porte chantaient en choeur:

Lou fùsioù de mestre Gervaï Toujou lou cargon, toujou lou cargon, Lou fùsioù de mestre Gervaï Toujou lou cargon, part jamaï.

[20]Seulement cela se chantait de loin, à cause des doubles muscles. O fragilité des engouements de Tarascon!... Le grand homme, lui, feignait de ne rien voir, de ne rien entendre; mais au fond cette petite guerre sourde et venimeuse l'affligeait beaucoup; il sentait Tarascon lui glisser dans la main, [25]la faveur populaire aller à d'autres, et cela le faisait horriblement souffrir.

Ah! la grande gamelle de la popularité, il fait bon s'asseoir devant, mais quel échaudement quand elle se renverse!...

En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement [30]sa même vie, comme si de rien n'était.

Quelquefois cependant ce masque de joyeuse insouciance, qu'il s'était par fierté collé sur le visage, se détachait subitement. Alors, au lieu du rire, on voyait l'indignation et la douleur....

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C'est ainsi qu'un matin que les petits décrotteurs chantaient sous ses fenêtres: Lou fùsioù de mestre Gervaï, les voix de ces misérables arrivèrent jusqu'à la chambre du pauvre grand homme en train de se raser devant sa glace. (Tartarin portait toute sa [5]barbe, mais, comme elle venait trop forte, il était obligé de la surveiller.)

Tout à coup la fenêtre s'ouvrit violemment et Tartarin apparut en chemise, en serre-tête, barbouillé de bon savon blanc, brandissant son rasoir et sa savonnette, et criant d'une voix [10]formidable:

«Des coups d'épée, messieurs, des coups d'épée!... Mais pas de coups d'épingle!»

Belles paroles dignes de l'histoire, qui n'avaient que le tort de s'adresser à ces petits fouchtras, hauts comme leurs boîtes à [15]cirage, et gentilhommes tout à fait incapables de tenir une épée!

XII

De ce qui fut dit dans la petite maison du baobab

Au milieu de la défection générale, l'armée seule tenait bon pour Tartarin.

Le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, continuait à lui marquer la même estime: «C'est un lapin!» [20]s'entêtait-il à dire, et cette affirmation valait bien, j'imagine, Celle du pharmacien Bézuquet.... Pas une fois le brave commandant n'avait fait allusion au voyage en Afrique; pourtant, quand la clameur publique devint trop forte, il se décida à parler.

Un soir, le malheureux Tartarin était seul dans son cabinet, [25]pensant à des choses tristes, quand il vit entrer le commandant, grave, ganté de noir, boutonné jusqu'aux oreilles.

«Tartarin,» fit l'ancien capitaine avec autorité, «Tartarin, il faut partir!» Et il restait debout dans l'encadrement de la porte, --rigide et grand comme le devoir.

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Tout ce qu'il y avait dans ce «Tartarin, il faut partir!» Tartarin de Tarascon le comprit

Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri ce joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce [5]large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands stores blancs de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branches grêles du petit jardin, puis, s'avançant vers le brave commandant, il lui prit la main, la serra avec énergie, et d'une voix où roulaient des larmes, stoïque cependant, il lui dit «Je partirai, Bravida!»

[10]Et il partit comme il l'avait dit. Seulement pas encore tout de suite ... il lui fallut le temps de s'outiller.

D'abord il commanda chez Bompard deux grandes malles doublées de cuivre, avec une longue plaque portant cette inscription

TARTARIN DE TARASCON CAISSE D'ARMES

Le doublage et la gravure prirent beaucoup de temps. Il [15]commanda aussi chez Tastavin un magnifique album de voyage pour écrire son journal, ses impressions, car enfin on a beau chasser le lion, on pense tout de même en route.

Puis il fit venir de Marseille toute une cargaison de conserves alimentaires, du pemmican en tablettes pour faire du bouillon, [20]une tente-abri d'un nouveau modèle, se montant et se démontant à la minute, des bottes de marin, deux parapluies, un waterproof, des lunettes bleues pour prévenir les ophtalmies. Enfin le pharmacien Bézuquet lui confectionna une petite pharmacie portative bourrée de sparadrap, d'arnica, de camphre, de vinaigre [25]des quatre-voleurs.

Pauvre Tartarin! ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui; mais il espérait, à force de précautions et d'attentions délicates, apaiser la fureur de Tartarin-Sancho, qui, depuis que le départ était décidé, ne décolérait ni de jour ni de nuit.

XIII

Le départ.

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Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour.

Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant le chemin d'Avignon et les abords de la petite maison du baobab.

Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; des [5]mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, des bourgeois, des ourdisseuses, des taffetassières, le cercle, enfin toute la ville; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient passé le pont, des maraîchers de la banlieue, des charrettes à grandes bâches, des vignerons hissés sur de belles mules attifées de [10]rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et même, de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupe de leur galant, le ruban d'azur autour de la tête, sur de petits chevaux de Camargue gris de fer.

Toute cette foule se pressait, se bousculait devant la porte [15]de Tartarin, ce bon M. Tartarin, qui s'en allait tuer des lions chez les Teurs.

Pour Tarascon, l'Algérie, l'Afrique, la Grèce, la Perse, la Turquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays très vague, presque mythologique, et cela s'appelle les Teurs (les [20]Turcs).

Au milieu de cette cohue, les chasseurs de casquettes allaient et venaient, fiers du triomphe de leur chef, et traçant sur leur passage comme des sillons glorieux.

Devant la maison du baobab, deux grandes brouettes. De [25]temps en temps, la porte s'ouvrait, laissant voir quelques personnes qui se promenaient gravement dans le petit jardin. Des hommes apportaient des malles, des caisses, des sacs de nuit, qu'ils empilaient sur les brouettes.

A chaque nouveau colis, la foule frémissait. On se nommait [30]les objets à haute voix. «Ça, c'est la tente-abri.... Ça, ce

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sont les conserves ... la pharmacie ... les caisses d'armes....» Et les chasseurs de casquettes donnaient des explications.

Tout à coup, vers dix heures, il se fit un grand mouvement dans la foule. La porte du jardin tourna sur ses gonds [5]violemment.

«C'est lui! ... c'est lui!» criait-on.

C'était lui....

Quand il parut sur le seuil, deux cris de stupeur partirent de la foule:

[10]«C'est un Teur!...

--Il a des lunettes!»

Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allant en Algérie, de prendre le costume algérien. Large pantalon bouffant en toile blanche, petite veste collante à boutons de [15]métal, deux pieds de ceinture rouge autour de l'estomac, le cou nu, le front rasé, sur sa tête une gigantesque chechia (bonnet rouge) et un flot bleu d'une longueur!... Avec cela, deux lourds fusils, un sur chaque épaule, un grand couteau de chasse à la ceinture, sur le ventre une cartouchière, sur la hanche un [20]revolver se balançant dans sa poche de cuir. C'est tout....

Ah! pardon, j'oubliais les lunettes, une énorme paire de lunettes bleues qui venaient là bien à propos pour corriger ce qu'il y avait d'un pen trop farouche dans la tournure de notre héros!

«Vive Tartarin! ... vive Tartarin!» hurla le peuple. Le [25]grand homme sourit, mais ne salua pas, à cause de ses fusils qui le gênaient. Du reste, il savait maintenant à quoi s'en tenir sur la faveur populaire; peut-être même qu'au fond de son âme il maudissait ses terribles compatriotes, qui l'obligeaient à partir, à quitter son joli petit chez lui aux murs blancs, aux persiennes [30]vertes.... Mais cela ne se voyait pas.

Calme et fier, quoiqu'un peu pâle, il s'avança sur la chaussée, regarda ses brouettes, et, voyant que tout était bien, prit gaillardement le chemin de la gare, sans même se retourner une

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fois vers la maison du baobab. Derrière lui marchaient le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, le président Ladevèze, puis l'armurier Costecalde et tous les chasseurs de casquettes, puis les brouettes, puis le peuple.

[5]Devant l'embarcadère, le chef de gare l'attendait,--un vieil Africain de 1830, qui lui serra la main plusieurs fois avec chaleur.

L'express Paris-Marseille n'était pas encore arrivé. Tartarin et son état-major entrèrent dans les salles d'attente. Pour éviter l'encombrement, derrière eux le chef de gare fit fermer les grilles.

[10]Pendant un quart d'heure, Tartarin se promena de long en large dans les salles, au milieu des chasseurs de casquettes. Il leur parlait de son voyage, de sa chasse, promettant d'envoyer des peaux. On s'inscrivait sur son carnet pour une peau comme pour une contredanse.

[15]Tranquille et doux comme Socrate au moment de boire la ciguë, l'intrépide Tarasconnais avait un mot pour chacun, un sourire pour tout le monde. Il parlait simplement, d'un air affable; on aurait dit qu'avant de partir, il voulait laisser derrière lui comme une traînée de charme, de regrets, de bons souvenirs. [20]D'entendre leur chef parler ainsi, tous les chasseurs de casquettes avaient des larmes, quelques-uns même des remords, comme le président Ladevèze et le pharmacien Bézuquet.

Des hommes d'équipe pleuraient dans des coins. Dehors, le peuple regardait à travers les grilles, et criait: «Vive Tartarin!»

[25]Enfin la cloche sonna. Un roulement sourd, un sifflet déchirant ébranla, les voûtes.... En voiture! en voiture!

«Adieu, Tartarin!... adieu, Tartarin!...

--Adieu, tous!...» murmura le grand homme, et sur les joues du brave commandant Bravida il embrassa son cher [30]Tarascon.

Puis il s'élança sur la voie, et monta dans un wagon plein de Parisiennes, qui pensèrent mourir de peur en voyant arriver cet homme étrange avec tant de carabines et de revolvers.

XIV

Le port de Marseille. Embarque! Embarque!

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Le 1er décembre 186..., à l'heure de midi, par un soleil d'hiver provençal, un temps clair, luisant, splendide, les Marseillais effarés virent déboucher sur la Canebière un Teur, oh mais, un Teur!... Jamais ils n'en avaient vu un comme celui-là; et [5]pourtant, Dieu sait s'il en manque à Marseille, des Teurs!

Le Teur en question,--ai-je besoin de vous le dire?--c'était Tartarin, le grand Tartarin de Tarascon, qui s'en allait le long des quais, suivi de ses caisses d'armes, de sa pharmacie, de ses conserves, rejoindre l'embarcadère de la compagnie Touache, et [10]le paquebot le Zouave, qui devait l'emporter là-bas.

L'oreille encore pleine des applaudissements tarasconnais, grisé par la lumière du ciel, l'odeur de la mer, Tartarin rayonnant marchait, ses fusils sur l'épaule, la tête haute, regardant de tous ses yeux ce merveilleux port de Marseille qu'il voyait pour [15]la première fois, et qui l'éblouissait.... Le pauvre homme croyait rêver. Il lui semblait qu'il s'appelait Sinbad le Marin, et qu'il errait dans une de ces villes fantastiques comme il y en a dans les Mille et une nuits.

C'était à perte de vue un fouillis de mâts, de vergues, se [20]croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes, grecs, suédois, tunisiens, américains.... Les navires au ras du quai, les beauprés arrivant sur la berge comme des rangées de baïonnettes. Au-dessous les naïades, les déesses, les saintes vierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au [25]vaisseau; tout cela mangé par l'eau de mer, dévoré, ruisselant, moisi.... De temps en temps, entre les navires, un morceau de mer, comme une grande moire tachée d'huile.... Dans l'enchevêtrement des vergues, des nuées de mouettes faisant de jolies taches sur le ciel bleu, des mousses qui s'appelaient dans [30]toutes les langues.

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Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries, verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, tout un peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avec leurs bogheys attelés de petits chevaux corses.

[5]Des magasins de confections bizarres, des baraques enfumées où les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes, des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles à voiles, des bric-à-brac fantastiques où s'étalaient pêle-mêle de vieilles coulevrines, de grosses lanternes dorées, de vieux palans, [10]de vieilles ancres édentées, vieux cordages, vieilles poulies, vieux portevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin. Des vendeuses de moules et de clovisses accroupies et piaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avec des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers [15]pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchâtre des fontaines.

Partout, un encombrement prodigieux de marchandises de toute espèce: soieries, minerais, trains de bois, saumons de plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre. [20]L'Orient et l'Occident pêle-mêle. De grands tas de fromages de Hollande que les Génoises teignaient en rouge avec leurs mains.

Là-has, le quai au blé; les portefaix déchargeant leurs sacs sur la berge du haut de grands échafaudages. Le blé, torrent d'or, qui roulait au milieu d'une fumée blonde. Des hommes en [25]fez rouge, le criblant à mesure dans de grands tamis de peau d'âne, et le chargeant sur des charrettes qui s'éloignaient suivies d'un régiment de femmes et d'enfants avec des balayettes et des paniers à glanes.... Plus loin, le bassin de carénage, les grands vaisseaux couchés sur le flanc et qu'on flambait avec [30]des broussailles pour les débarrasser des herbes de la mer, les vergues trempant dans l'eau, l'odeur de la résine, le bruit assourdissant des charpentiers doublant la coque des navires avec de grandes plaques de cuivre.

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Parfois, entre les mâts, une éclaircie. Alors Tartarin voyait l'entrée du port, le grand va-et-vient des navires, une frégate anglaise partant pour Malte, pimpante et bien lavée, avec des officiers en gants jaunes, ou bien un grand brick marseillais [5]démarrant au milieu des cris, des jurons, et à l'arrière un gros capitaine en redingote et chapeau de soie, commandant la manoeuvre en provençal. Des navires qui s'en allaient en courant, toutes voiles dehors. D'autres là-has, bien loin, qui arrivaient lentement, dans le soleil, comme en l'air.

[10]Et puis tout le temps un tapage effroyable, roulement de charrettes, ce «oh! hisse!» des matelots, jurons, chants, sifflets de bateaux à vapeur, les tambours et les clairons du fort Saint-Jean, du fort Saint-Nicolas, les cloches de la Major, des Accoules, de Saint-Victor; par là-dessus le mistral qui prenait tous ces [15]bruits, toutes ces clameurs, les roulait, les secouait, les confondait avec sa propre voix et en faisait une musique folle, sauvage, héroïque comme la grande fanfare du voyage, fanfare qui donnait envie de partir, d'aller loin, d'avoir des ailes.

C'est au son de cette belle fanfare que l'intrépide Tartarin de [20]Tarascon s'embarqua pour le pays des lions!...

Notes in this chapter

Note 1 · 1 2 il y a ... de cela: 'that was ... ago,' lit. 'there are ... from that.'Note 2 · 1 5 le chemin d'Avignon: 'the Avignon road.' Note that an English noun used adjectively is usually replaced in French by de + noun, the studNote 3 · 1 10: Du dehors ... rien: 'seen from the outside the house seemed nothing at all,' 'was in no way remarkable'.Note 4 · 1 16: du pays. i.e. 'native' to that part of Europe; cf. au pays 64 27, du cru 26 6.Note 5 · 2 2: à se croire ... Afrique: '(enough) to (make one) believe himself in the very heart of (cf. 5 7) Africa.' à = assez pour; cf. c'est à moNote 6 · 2 5: arbos gigantea: Latin, = arbre géant 'giant tree.'--tenait à l'aise dans: 'easily found room in.'Note 7 · 2 10: je dus éprouver: 'I must have experienced.' Devoir is difficult to translate because the corresponding English auxiliaries (must, oughNote 8 · 2 18: carabines: 'rifles.' carabine is the French word for "rifle", fusil is the general term (gun) and is applied particularly to the shotgNote 9 · 2 20: flèches caraïbes: 'Carib arrows.' The Caribs are the most war-like tribe of northern South America, the home of the famous curare poisNote 10 · 2 26 yataganerie. the yatagan, 'yataghan,' is the saber of the Turks and the Arabs, from this word Daudet coined yataganerie on the analogy Note 11 · 3 3 Cook: Captain James Cook (1728-1779), famous English scientific explorer, killed by savages in Hawaii.--Cooper James Fenimore Cooper (17Note 12 · 3 10 tout en lisant: 'while reading' En with the present participle is reinforced by tout.Note 13 · 3 19 midi: midday,' 'noon,' 'South', Latin media dies.Note 14 · 3 22 Vous saurez: 'you must know'.Note 15 · 3 25 Tarasque: a monster which, according to the legend, devastated the country about Tarascon until it was slain by Saint Martha, sister ofNote 16 · 4 1 tous les dimanches matin: 'every Sunday morning ', cf. tous les jours 'every day' and le matin 'in the morning'--prend les armes: 'takesNote 17 · 4 6 Si ... que + subjunctive = 'however ', cf. 67 12-13, 78 18-19 --bête: a pun on the word bête, which means as a noun 'animal,' as an adjeNote 18 · 4 9-10 le moindre: 'the least'--le plus petit: 'the smallest'.Note 19 · 4 16 du poil et de la plume 'of fur and feathers'--est très mal noté 'has a black mark against its name', noter= 'to note,' 'to mark,' 'to mNote 20 · 4 23 il ne reste plus ... que: 'there remains nothing now, but' Il is impersonal, cf. 5 23, 8 1, 58 28 Ne plus = 'no longer,' ne que = 'onlyNote 21 · 4 27 le Rapide: le (train) rapide 'the express train'.Note 22 · 4 30 A l'heure qu'il est même: 'even at the present time'.Note 23 · 5 1 de sa nature: 'by nature'--qu'il mange: que for bien que to avoid repetition of 6 1, 24 16, 69 9--hirondelles en salmis 'stewed swallowsNote 24 · 7 en pleine campagne: 'into the open country', cf. 2 2, 41 13.Note 25 · 5 11 boeuf en daube: 'stewed beef', properly, stewed with vegetables and then baked slowly Dauber = braiser--saucissot: italicized because aNote 26 · >5 17 du 5 etc: 'number 5' etc, sizes of shot.Note 27 · 5 20 en triomphateur: 'like a conqueror,' 'in triumph'; cf. en bon Méridional 8 13.Note 28 · 5 26 ne guère que: 'scarcely any one besides '; cf. note to 4 23.Note 29 · 5 32 Aussi: aussi at the beginning of a sentence or phrase is usually to be rendered 'and so,' 'therefore.' With this aussi (as with some otNote 30 · 6 1 qu'il: que replaces comme; cf. note to 5 1.Note 31 · 6 6 de trois à quatre: 'from three to four (o'clock).'Note 32 · 6 10 qui rendait: 'dispensing,' see note to 55 7.--Nemrod doublé de Salomon: 'a Nimrod and a Solomon at the same time.' Doubler 'to line'; uNote 33 · 6 18 cela se sait: cf. note to 5 23.Note 34 · 6 23 receveur de l'enregistrement: 'recorder ' (of deeds and various transactions).Note 35 · 7 5 en changer: cf. note to 1 3.Note 36 · 7 18 les lui faire chanter: 'to make him sing them'; faire chanter à Tartarin, lui faire chanter, = 'to make T. sing,' 'to make him sing --RNote 37 · 7 21 cercle: 'club.' The English word "club" is used in French in reference to sporting and political clubs.Note 38 · 7 25 après s'être bien fait prier: 'after having been begged a long time'; cf. je me fais prier, je me suis fait prier. An active infinitiveNote 39 · 7 33 A peine avait-il: cf. note to 5 32.Note 40 · 8 6 bis: Latin, 'twice,' indicating that a thing is to be repeated.Note 41 · 8 13 en bon Méridional: 'like a true Southerner'; cf. note to 5 20.Note 42 · 8 18 de plus belle: 'louder than ever'; supply a feminine noun (manière, façon) after belle; of 45 15.Note 43 · 8 25 clignait de l'oeil: cf. battre des mains 'to clap one's hands.'Note 44 · 9 7 lapin: lit. 'rabbit'; familiarly, as here, 'a game one.'--s'y connaissait en lapins: se connaître à or en = 'to be an expert in.' Y in tNote 45 · 9 14 cheval de trompette: 'trumpeter's horse,' 'war-horse.' Trompette = 'trumpet,' 'trumpeter.'Note 46 · 9 16 gros sous: 'ten-centime pieces,' 'two-cent pieces. A five-centime piece (one cent) is called un petit sou.Note 47 · 9 20 bien sanglé ... futaine: 'in his tight-fitting fustian shooting-jacket. Sangler= 'to bind with a girth,' 'to strap'; cf. un officier saNote 48 · 10 5 faire ... casquette: faire une battue = to beat (battre) the woods or bushes for game. Transl. 'to go a-cap-hunting.'Note 49 · 10 en vain s'entourait-il: cf. note to 5 32.Note 50 · 10 22 par les lourdes après-midi d'été: 'during the sultry summer afternoons.' Note the use of par in statements relating to the weather; cfNote 51 · 10 27 foulard de tête: 'kerchief round his head.'Note 52 · 10 30 Qu'ils y viennent maintenant! 'now just let'em come!' Y is redundant; cf. note to 9 7.Note 53 · 11 6 Touareg: cf. note to 40 17.--des Abruzzes: 'of the Abruzzi,' a mountainous district of central Italy, noted for its brigands.Note 54 · 11 10 Pécaïré (Latin peccator = pécheur 'sinner'): sometimes Gallicized by Daudet under the form péchère. A very common Provençal exclamatioNote 55 · 11 15 tigre chinois the Chinese soldiers used to be called tigres de guerre (Littre, Suppl).Note 56 · 11 20 Branle-bas de combat! 'clear decks for action!' Le branle is the word formerly used for the seaman's hammock (now usually le hamac), bNote 57 · 11 27 se fendait, tirait: 'lunged,' 'thrust,' fencing expressions.Note 58 · 12 6 fermait la porte à double tour: 'double locked the gate', lit. 'with a double turn of the key' In the old lock a single turn of the keyNote 59 · 12 15 chaussée: 'highway,' the middle of a road or street, usually paved and arched, cf. 88 27.Note 60 · 12 21 cours: 'public promenade' "There is all round Tarascon a promenade (cours) lined with trees, which is called in the local dictionary lNote 61 · 12 25 coupe-gorge (plural and singular alike) 'haunts of cutthroats' Coupe jarret = 'cut throat' (jarret = 'ham string')--lui tomber sur le Note 62 · 12 31 planté sur place: 'rooted to the spot', of en resta planté 44 11.Note 63 · 13 7 Té! vé! dialectal for tiens, vois, used as exclamations, 'Well, well!'--adieu: in Southern France occasionally (as here and 64 4) a greNote 64 · 13 13 de long en large: 'up and down'.Note 65 · 13 18 faire son bezigue: 'to play his game of bezique,' a game of Cards.Note 66 · 13 21 diable au vert: 'far away corners of the globe' The castle of Vauvert in the suburbs of Paris belonged to King Louis IX. Some CarthusiNote 67 · 13 26 Marseille: 'Marseilles,' the greatest seaport in France and the metropolis of the south, only sixty miles from Tarascon.Note 68 · 13 30 diable de pont: cf. note to 1 12.Note 69 · 14 5 Je sens deux hommes en moi: see Romans vii, Galatians v, 17. One of the distinctive features of the religion of St Paul was its insisteNote 70 · 14 10 hidalgo Spanish, 'nobleman', Latin filius de aliquo 'son of somebody '--prétexte de corps 'apology for a body'.Note 71 · 14 16 le corps ... pattes Tartarin's Quixotic mind dwelt in the 'fat bellied,' 'short legged' body of a Sancho Panza.Note 72 · 14 21 Lucien 'Lucian,' the famous Greek satirist of the second century A.D., author of brilliant "Dialogues of the Gods" and "Dialogues of tNote 73 · 14 32 rifles a deux coups = fusils rayés à doubles canons 50 7, 'double barreled rifles'.Note 74 · 15 6 sonnant la bonne 'ringing for the maid' Note this use of sonnerNote 75 · 15 chapter heading Shang-Hai 'Shanghai,' a seaport in China--haut commerce 14 5, cf. haute finance 'high finance' transl. Simply. 'commerce'Note 76 · 15 21 vous apparaissait d'une hauteur! 'was a wonderful thing indeed!' Vous is the common ethical dative, to be omitted in translation, cf.tNote 77 · 16 7 Parions que si, parions que non 'I'll bet (lit 'let us bet') he will, I'll bet he won't' Si is used for oui in contradictions Que is noNote 78 · 16 10 Avoir failli aller cf. 15 13.Note 79 · 16 19 en arrivait à dire redundant en (cf. note to 8 19), 'came to the point of saying'.Note 80 · 16 26 il devait bien savoir 'he must have known perfectly well'.Note 81 · 16 32 Toulouse an important city in southwestern France.Note 82 · 17 8 butte Montmartre a hill (butte) in Paris.Note 83 · 17 10 Notre-Dame the celebrated cathedral in Paris.Note 84 · 17 16 en cf. note to 8 19.Note 85 · 17 chapter heading Atlas: a mountain range in northwestern Africa.Note 86 · 17 25 séculaire: 'lasting for centuries'(Lat sæculum), 'everlasting' not 'secular' See Engl dict.Note 87 · 18 5 fusil à aiguille: 'needle gun,' invented in 1836, and used in the Prussian army in 1841 The cartridge in this gun is exploded by a slenNote 88 · 18 11 foire de Beaucaire: cf. 13 28 The Beaucaire fair (July 1-28), instituted in the Middle Ages, is still famous but has in recent years lNote 89 · 18 16 de mémoire d'homme: 'within the memory of man', Latin hominum Memoria.Note 90 · 18 24 entre ses mains: 'in his hands'.Note 91 · 18 25 à deux pas: 'only a step or two away', cf. à dix mille lieues de Tarascon (2 2) 'ten thousand leagues away from Tarascon,' à combien dNote 92 · 18 31 encore! 'too!'Note 93 · 19 5 Hé bé...: Provençal for eh bien! 'Well, but....'Note 94 · 19 14 kabyle: cf. note to 40 17 The Kabyle woman's dress, which reaches not quite to the ankles, is loose and held in at the waist, her feetNote 95 · 19 19 pensionnaires: 'boarders,' here referring to the animals.Note 96 · 19 20 jeta un froid: 'threw cold water,' 'chilled the enthusiasm'.Note 97 · 19 27 se trouva: 'was', cf. note to 13 22.Note 98 · 20 7 perruque: 'wig,' here applied to the lion's mane (crinière, 1 16).Note 99 · 20 10 soit que ... soit que: 'either because ('be it that') or because'--donne de l'humeur. 'made ill-tempered' Humeur usually means 'ill huNote 100 · 20 26 Ça, oui, c'est une chasse: 'that, now, that's a hunt worth while!'Note 101 · 21 10-12 Et autrement ... au moins: 'I say, you surely have heard the news--That depends What is it? Tartarin's departure, perhaps?' Et autrNote 102 · 21 15 mouain: = moins misspelled to indicate a pronuntiation as two syllables instead of one.Note 103 · 21 22 fit: = dit There are many examples of this usage in this book.Note 104 · 22 12 fit ... effroyable: 'gave Tartarin-Quixote a terrible grilling'.Note 105 · 22 16 éléphantiasis: 'elephantiasis,' a disease of the skin which makes it thick, hard, and fissured like an elephant's hide.Note 106 · 22 21 feu Cambyse: 'the late Cambyses' feu is frequently used, but only with humorous intent, in speaking of persons long since dead. For thNote 107 · 22 27 que diable! 'hang it all!'Note 108 · 22 30 Mungo-Park (1771-1806, no hyphen in English) Scotch explorer of the Niger--Caillé (René, 1799-1838} a Frenchman, the first European toNote 109 · 23 10 faire son tour de ville: cf. note to 12 21.Note 110 · 23 16 jusqu'à des dix et onze heures: 'even as late as ten and eleven o'clock' Des and et (instead of ou, 'or) lend emphasis to the ExpressiNote 111 · 23 27 ne battait plus que d'une aile: 'was almost dead', lit 'could no longer flap more than one wing' (like a wounded bird), cf. note to 4 Note 112 · 24 6 se faire expliquer: cf. note to 7 25.Note 113 · 24 11 Jules Gerard (1817-1864) called le Tueur de lions, an officer of spahis (cf. note to 43 8) and celebrated lion hunter.Note 114 · 24 16 que = quand cf. note to 5 1.Note 115 · 24 21 disait: cf. note to 7 26.Note 116 · 24 29 balle explosible: a bullet which explodes on striking an object.Note 117 · 24 30 pfft! the sound of the bullet passing through the air.Note 118 · 25 chapter heading pas de on the absence of ne cf. note to 13 1.Note 119 · 25 11 peut-être ... se figurait-il the same inversion as that referred to in the preceding note. Compare in the next sentence Peut être qu(eNote 120 · 25 18 le: 'it,' that is, victime, omit in translation cf. 59 13, 84 3.Note 121 · 25 22 fit fureur: 'was all the rage', of cette piece (de theâtre) fait fureur 'this play is all the rage'.Note 122 · 26 5 faisait deux doigts de cour a: 'courted a little' (two finger Breadths).Note 123 · 26 10 on le chargeait toujours: cf. 11 12.Note 124 · 26 16 Le fusil de maître Gervais--Toujours on le charge, toujours on le charge--Le fusil de maître Gervais--Toujours on le charge, il ne parNote 125 · 26 24 lui glisser dans la main: 'slipping in (i.e. out of) his hand'.Note 126 · 26 27 il fait bon: 'it's a pleasant thing'.Note 127 · 26 30 sa même vie: 'the same life as before '--comme si de rien n'était 'as if it was (all) about nothing,' 'as if it all amounted to NothinNote 128 · 27 14 s'adresser: cf. note to 5 23--fouchtras transl. rascals'Fouchtra is an inelegant exclamation, originally peculiar to the inhabitants oNote 129 · 27 16 tenait bon: 'stood its ground firmly', adverbial use of the adjective cf. sentir bon and the corresponding English 'to smell good'.Note 130 · 27 26 ganté ... oreilles: 'with black gloves on, (his coat) buttoned up to his ears' With boutonné cf. sanglé 9 20.Note 131 · 28 8 il lui prit la main: 'he took his hand', cf. note to 12 25.Note 132 · 28 12 Bompard: the personages of "Tartarin de Tarascon" appear in other novels of Daudet. For Bompard see particularly "Numa Roumestan."Note 133 · 28 18 toute une cargaison: 'a whole cargo', cf. 33 2-3.Note 134 · 28 20 tente-abri: a light, easily-handled tent, used particularly by troops in the field. Abri, masculine, = 'shelter.'Note 135 · 28 26 ce qu'il en faisait: on en cf. note to 8 19.--ce n'était pas pour lui: 'it wasn't for him,' i.e. it wasn't for Tartarin-Quixote.Note 136 · 29 10 grelots ... sonnettes: the grelot is sounded by a ball inside, as in a sleigh bell. Sonnette is a broader term, used for any small belNote 137 · 29 18 Mésopotamie: 'Mesopotamia,' that part of Asia which lies between the Tigris and the Euphrates.Note 138 · 29 22 traçant ... sillons glorieux: 'leaving, as it were, glorious furrows in their wake.' Note the force of comme; cf. 31 19, 34 9.Note 139 · 29 25 laissant voir: 'permitting to be seen'; cf. note to 7 25.Note 140 · 30 12 avait cru de son devoir ... de: 'had thought it his duty ... to.'Note 141 · 30 16 chechia: the cap worn by the natives of Algeria; as used by the Algerian sharpshooters of the French army it is somewhat like a fez (nNote 142 · 30 22 venaient là bien à propos: 'came in quite opportunely.'Note 143 · 30 26 à quoi s'en tenir sur: 'what to expect from ' En is redundant.Note 144 · 30 ne se voyait pas: 'was not seen,' ' did not appear', cf. note to 5 23.Note 145 · 31 5 vieil Africain de 1830: 'African veteran of 30', cf. note to 40 17.Note 146 · 31 13 On s'inscrivait: inscrire = 'to inscribe,' 'to enter,' as on a register; s'inscrire= 'to enter one's name.'Note 147 · 31 15 Socrate: ' Socrates,' famous Athenian philosopher(470-400 B.C.), convicted of impiety and of corrupting the youth, was condemned to drNote 148 · 31 20 D'entendre: 'as a result of hearing,' 'on hearing.'Note 149 · 31 25 cloche: the large bell which announced the approach of the train. On words for 'bell' cf. note to 29 10.Note 150 · 31 31 monta dans un wagon: 'got into a car' Monter is always followed by dans when used in this sense, cf. entrer dans une maison 'to enter Note 151 · 32 5 s'il en manque ... des Teurs: des Teurs is anticipated by en; cf. 36 19, 38 32, 69 2.Note 152 · 32 10 le Zouave. the corps of French infantry in Algeria called 'zouaves' was organized in 1831. It was at first composed almost entirely ofNote 153 · 32 16 Sinbad le Marin 'Sindbad the Sailor,' the hero of a well-known series of stories in the "Arabian Nights" (Mille et une nuits)Note 154 · 32 21 tunisiens: Tunis was independent when "Tartarin" was written, and has the flag of an independent state to this day. Note that this fraNote 155 · 32 29 mousses: le mousse='cabin boy,' la mousse='moss,' 'foam'Note 156 · 33 8 bric-à-brac: this word means 'bric-a-brac' (odds and ends), 'a dealer in bric-a-brac,' or his store, 'curiosity shop,' as here.Note 157 · 33 11 Jean Bart (1651-1702): a famous sailor and privateer, of low birth, ennobled by Louis XIV. Duguay-Trouin (1673-1736) privateer and navNote 158 · 33 18 saumons: 'salmon' (fish), in metallurgy 'pigs' (here, of lead) A pig is an oblong mass of cast metal, especially iron or lead.Note 159 · 33 20 de Hollande: 'Dutch' The hard Edam cheese, made in globular molds and dyed red on the outside, is familiar to Americans.Note 160 · 33 25 fez: 'fez', named from the city of Fez in Morocco, where it is made a felt or cloth cap, dark red, with a tassel--a mesure: 'in proporNote 161 · 34 9 comme en l'air: 'as if they were sailing in the air', cf. note to 29 22.Note 162 · 34 12 fort Saint-Jean, fort Saint-Nicolas: the two forts which guard the entrance to the harbor of Marseilles.
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