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Souvenirs de la maison des morts

AVERTISSEMENT (continued 7)

Reading edition

—C'est sûr; un oiseau libre et indépendant comme lui ne s'habituera jamais à la prison, ajoutaient d'autres.

—Il ne nous ressemble pas, fit quelqu'un.

—Tiens! c'est un oiseau, tandis que nous, nous sommes des gens.

—L'aigle, camarades, est le roi des forêts… commença Skouratof, mais ce jour-là personne ne l'écouta. Une après-midi, quand le tambour annonça la reprise des travaux, on prit l'aigle, on lui lia le bec, car il faisait mine de se défendre, et on l'emporta hors de la prison, sur le rempart. Les douze forçats qui composaient la bande étaient fort intrigués de savoir où irait l'aigle. Chose étrange, ils étaient tous contents comme s'ils avaient reçu eux-mêmes la liberté.

—Eh! la vilaine bête, on lui veut du bien, et il vous déchire la main pour vous remercier! disait celui qui le tenait, en regardant presque avec amour le méchant oiseau.

—Laisse-le s'envoler, Mikitka!

—Ça ne lui va pas d'être captif. Donne-lui la liberté, la jolie petite liberté.

On le jeta du rempart dans la steppe. C'était tout à la fin de l'automne, par un jour gris et froid. Le vent sifflait de la steppe nue et gémissait dans l'herbe jaunie, desséchée. L'aigle s'enfuit tout droit, en battant de son aile malade, comme pressé de nous quitter et de se mettre à l'abri de nos regards. Les forçats attentifs suivaient de l'oeil sa tête qui dépassait l'herbe.

—Le voyez-vous, hein? dit un d'eux, tout pensif.

—Il ne regarde pas en arrière! ajouta un autre. Il n'a pas même regardé une fois derrière lui.

—As-tu cru par hasard qu'il reviendrait nous remercier? fit un troisième.

—C'est sûr, il est libre. Il a senti la liberté.

—Oui, la liberté.

—On ne le reverra plus, camarades.

—Qu'avez-vous à rester là? en route, marche! crièrent les soldats d'escorte, et tous s'en allèrent lentement au travail.

VII—LE «GRIEF».

Au commencement de ce chapitre, l'éditeur des Souvenirs de feu Alexandre Pétrovitch Goriantchikof croit de son devoir de faire aux lecteurs la communication suivante:

«Dans le premier chapitre des Souvenirs de la Maison des morts il est dit quelques mots d'un parricide, noble de naissance, pris comme exemple de l'insensibilité avec laquelle les condamnés parlent des crimes qu'ils ont commis. Il a été dit aussi qu'il n'avait rien voulu avouer devant le tribunal, mais que, grâce aux récits de personnes connaissant tous les détails de son histoire, l'évidence de sa culpabilité était hors de doute. Ces personnes avaient raconté à l'auteur de ces Souvenirs que le criminel était un débauché criblé de dettes, et qui avait assassiné son père pour recevoir plus vite son héritage. Du reste, toute la ville dans laquelle servait ce parricide racontait son histoire de la même manière, ce dont l'éditeur des présents Souvenirs est amplement informé. Enfin il a été dit que cet assassin, même à la maison de force, était de l'humeur la plus joyeuse et la plus gaie, que c'était un homme inconsidéré et étourdi, quoique intelligent, et que l'auteur des Souvenirs ne remarqua jamais qu'il fût particulièrement cruel, à quoi il ajoute: «Aussi ne l'ai-je jamais cru coupable.»

«Il y a quelque temps, l'éditeur des Souvenirs de la Maison des morts a reçu de Sibérie la nouvelle que ce parricide était innocent, et qu'il avait subi pendant dix ans les travaux forcés sans les mériter, son innocence ayant été officiellement reconnue. Les vrais criminels avaient été découverts et avaient avoué, tandis que le malheureux recevait sa liberté. L'éditeur ne saurait douter de l'authenticité de ces nouvelles…

«Il est inutile de rien ajouter. À quoi bon s'étendre sur ce qu'il y a de tragique dans ce fait? à quoi bon parler de cette vie brisée par une telle accusation? Le fait parle trop haut de lui-même.

«Nous pensons aussi que si de pareilles erreurs sont possibles, leur seule possibilité ajoute à notre récit un trait saillant et nouveau, elle aide à compléter et à caractériser les scènes que présentent les Souvenirs de la Maison des morts.»

Et maintenant continuons…

J'ai déjà dit que je m'étais accoutumé enfin à ma condition, mais cet «enfin» avait été pénible et long à venir. Il me fallut en réalité près d'une année pour m'habituer à la prison, et je regarderai toujours cette année comme la plus affreuse de ma vie; c'est pourquoi elle s'est gravée tout entière dans ma mémoire, jusqu'en ses moindres détails. Je crois même que je me souviens de chaque heure l'une après l'autre. J'ai dit aussi que les autres détenus ne pouvaient pas davantage s'habituer à leur vie. Pendant toute cette première année, je me demandais s'ils étaient vraiment calmes, comme ils paraissaient l'être. Ces questions me préoccupaient fort. Comme je l'ai mentionné plus haut, tous les forçats se sentaient étrangers dans le bagne; ils n'y étaient pas chez eux, mais bien plutôt comme à l'auberge, de passage, à une étape quelconque. Ces hommes, exilés pour toute leur vie, paraissaient, les uns agités, les autres abattus, mais chacun d'eux rêvait à quelque chose d'impossible. Cette inquiétude perpétuelle, qui se trahissait a peine, mais que l'on remarquait, l'ardeur et l'impatience de leurs espérances involontairement exprimées, mais tellement irréalisables qu'elles ressemblaient à du délire, tout donnait un air et un caractère extraordinaires à cet endroit, si bien que toute son originalité consistait peut-être en ces traits. On sentait en y entrant que hors du bagne, il n'y avait rien de pareil. Ici tout le monde rêvassait; cela sautait aux yeux; cette sensation était hyperesthésique, nerveuse, justement parce que cette rêverie constante donnait à la majorité des forçats un aspect sombre et morose, un air maladif. Presque tous, ils étaient taciturnes et irascibles; ils n'aimaient pas à manifester leurs espérances secrètes. Aussi méprisait-on l'ingénuité et la franchise. Plus les espérances étaient impossibles, plus le forçat rêvasseur s'avouait à lui-même leur impossibilité, plus il les enfouissait jalousement au fond de son être, sans pouvoir y renoncer. En avaient-ils honte? Le caractère russe est si positif et si sobre dans sa manière de voir, si railleur pour ses propres défauts!…

Peut-être était-ce ce mécontentement de soi-même qui causait cette intolérance dans leurs rapports quotidiens et cette cruauté railleuse pour les autres forçats. Si l'un d'eux, plus naïf ou plus impatient que les autres, formulait tout haut ce que chacun pensait tout bas, et se lançait dans le monde des châteaux en Espagne et des rêves, on l'arrêtait grossièrement, on le poursuivait, on l'assaillait de moqueries. J'estime que les plus acharnés persécuteurs étaient justement ceux qui l'avaient peut-être dépassé dans leurs rêves insensés et dans leurs folles espérances. J'ai déjà dit que les gens simples et naïfs étaient regardés chez nous comme de stupides imbéciles, pour lesquels on n'avait que du mépris. Les forçats étaient si aigris et si susceptibles qu'ils haïssaient les gens de bonne humeur, dépourvus d'amour-propre. Outre ces bavards ingénus, les autres détenus se divisaient en bons et en méchants, en gais et en moroses. Les derniers étaient en majorité; si par hasard il s'en trouvait parmi eux qui fussent bavards, c'étaient toujours de fieffés calomniateurs et des envieux, qui se mêlaient de toutes les affaires d'autrui, bien qu'ils se gardassent de mettre à jour leur propre âme et leurs idées secrètes; ceci n'était pas admis, pas à la mode. Quant aux bons—en très-petit nombre—ils étaient paisibles et cachaient silencieusement leurs espérances; ils avaient plus de foi dans leurs illusions que les forçats sombres. Il me semble qu'il y avait pourtant encore dans notre bagne une autre catégorie de déportés: les désespérés, comme le vieillard de Starodoub, mais ils étaient très peu nombreux.

En apparence, ce vieillard était tranquille, mais à certains signes j'avais tout lieu de supposer que sa situation morale était intolérable, horrible; il avait un recours, une consolation: la prière et l'idée qu'il était un martyr. Le forçat toujours plongé dans la lecture du la Bible, dont j'ai parlé plus haut, qui devint fou et qui se jeta sur le major une brique à la main, était probablement aussi un de ceux que tout espoir a abandonnés; comme il est parfaitement impossible de vivre sans espérances, il avait cherché la mort dans un martyre volontaire. Il déclara qu'il s'était jeté sur le major sans le moindre grief, simplement pour souffrir. Qui sait quelle opération psychologique s'était accomplie dans son âme? Aucun homme ne vit sans un but quelconque et sans un effort pour atteindre ce but. Une fois que le but et l'espérance ont disparu, l'angoisse fait souvent de l'homme un monstre… Notre but à tous était la liberté et la sortie de la maison de force.

J'essaye de faire rentrer nos forçats dans différentes catégories: est-ce possible? La réalité est si infiniment diverse qu'elle échappe aux déductions les plus ingénieuses de la pensée abstraite; elle ne souffre pas de classifications nettes et précises.

La réalité tend toujours au morcellement, à la variété infinie. Chacun de nous avait sa vie propre, intérieure et personnelle, en dehors de la vie officielle, réglementaire.

Mais comme je l'ai déjà dit, je ne sus pas pénétrer la profondeur de cette vie intérieure au commencement de ma réclusion, car toutes les manifestations extérieures me blessaient et me remplissaient d'une tristesse indicible. Il m'arrivait quelquefois de haïr ses martyrs qui souffraient autant que moi. Je les enviais, parce qu'ils étaient au milieu des leurs, parce qu'ils se comprenaient mutuellement; en réalité cette camaraderie sans le fouet et le bâton, cette communauté forcée leur inspirait autant d'aversion qu'à moi-même, et chacun s'efforçait de vivre à l'écart. Cette envie, qui me hantait dans les instants d'irritation, avait ses motifs légitimes, car ceux qui assurent qu'un gentilhomme, un homme cultivé ne souffre pas plus aux travaux forcés qu'un simple paysan, ont parfaitement tort. J'ai lu et entendu soutenir cette allégation. En principe, l'idée paraît juste et généreuse: tous les forçats sont des hommes; mais elle est par trop abstraite: il ne faut pas perdre de vue une quantité de complications pratiques que l'on ne saurait comprendre si on ne les éprouve pas dans la vie réelle. Je ne veux pas dire par là que le gentilhomme, l'homme cultivé ressentent plus délicatement, plus vivement parce qu'ils sont plus développés. Faire passer l'âme de tout le monde sous un niveau commun est impossible; l'instruction elle-même ne saurait fournir le patron sur lequel on pourrait tailler les punitions.

Tout le premier je suis prêt à certifier que parmi ces martyrs, dans le milieu le moins instruit, le plus abject, j'ai trouvé des traces d'un développement moral. Ainsi, dans notre maison de force, il y avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs années, que je croyais être des bêtes sauvages et que je méprisais comme tels; tout à coup, au moment le plus inattendu, leur âme s'épanchait involontairement à l'extérieur avec une telle richesse de sentiment et de cordialité, avec une compréhension si vive des souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les écailles vous tombassent des yeux; au premier instant, la stupéfaction était telle qu'on hésitait à croire ce qu'on avait vu et entendu. Le contraire arrivait aussi: l'homme cultivé se signalait quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées; avec la meilleure volonté du monde, on ne trouvait ni excuse ni justification en sa faveur.

Je ne dirai rien du changement d'habitudes, de genre de vie, de nourriture, etc., qui est plus pénible pour un homme de la haute société que pour un paysan, lequel souvent a crevé de faim quand il était libre, tandis qu'il est toujours rassasié à la maison de force. Je ne discuterai pas cela. Admettons que pour un homme qui possède quelque force de caractère, c'est une bagatelle en comparaison d'autres privations: et pourtant, changer ses habitudes matérielles n'est pas chose facile ni de peu d'importance. Mais la condition de forçat a des horreurs devant lesquelles tout pâlit, même la fange qui vous entoure, même l'exiguïté et la saleté de la nourriture, les étaux qui vous étouffent et vous broient. Le point capital, c'est qu'au bout de deux heures, tout nouvel arrivé à la maison de force est au même rang que les autres; il est chez lui, il jouit d'autant de droit dans la communauté des forçats que tous les autres camarades; on le comprend et il les comprend, et tous le tiennent pour un des leurs, ce qui n'a pas lieu avec le gentilhomme. Si juste, si bon, si intelligent que soit ce dernier, tous le haïront et le mépriseront pendant des années entières, ils ne le comprendront pas et surtout—ne le croiront pas.—Il ne sera ni leur ami ni leur camarade, et s'il obtient enfin qu'on ne l'offense pas, il n'en demeurera pas moins un étranger, il s'avouera douloureusement, perpétuellement, sa solitude et son éloignement de tous. Ce vide autour de lui se fait souvent sans mauvaise intention de la part des détenus, inconsciemment. Il n'est pas de leur bande—et voilà tout.—Rien de plus horrible que de ne pas vivre dans son milieu. Le paysan que l'on déporte de Taganrog au port de Pétropavlovsk retrouvera là-bas des paysans russes comme lui, avec lesquels il s'entendra et s'accordera; en moins de deux heures ils se lieront et vivront paisiblement dans la même izba ou dans la même baraque. Rien de pareil pour les nobles; un abîme sans fond les sépare du petit peuple; cela ne se remarque bien que quand un noble perd ses droits primitifs et devient lui-même peuple. Et quand même vous seriez toute votre vie en relations journalières avec le paysan, quand même pendant quarante ans vous auriez affaire à lui chaque jour, par votre service, par exemple, dans des fonctions administratives, alors que vous seriez un bienfaiteur et un père pour ce peuple—vous ne le connaîtrez jamais à fond.—Tout ce que vous croirez savoir ne sera qu'illusion d'optique, et rien de plus. Ceux qui me liront diront certainement que j'exagère, mais je suis convaincu que ma remarque est exacte. J'en suis convaincu non pas théoriquement, pour avoir lu cette opinion quelque part, mais parce que la vie réelle m'a laissé tout le temps désirable pour contrôler mes convictions. Peut-être tout le monde apprendra-t-il jusqu'à quel point ce que je dis est fondé.

Dès les premiers jours les événements confirmèrent mes observations et agirent maladivement sur mon organisme. Pendant le premier été, j'errai solitaire dans la maison de force. J'ai déjà dit que j'étais dans une situation morale qui ne me permettait ni de juger ni de distinguer les forçats qui pouvaient m'aimer par la suite, sans toutefois être jamais avec moi sur un pied d'égalité. J'avais des camarades, des ex-gentilshommes, mais leur compagnie ne me convenait pas. J'aurais voulu ne voir personne, mais où me retirer? Voici un des incidents qui du premier coup me firent comprendre toute ma solitude et l'étrangeté de ma position au bagne. Un jour du mois d'août, un beau jour très-chaud, vers une heure de l'après-midi, moment où d'ordinaire tout le monde faisait la sieste avant la reprise des travaux, les forçats se levèrent comme un seul homme et se massèrent dans la cour de la maison de force. Je ne savais rien encore à ce moment-là. J'étais si profondément plongé dans mes propres pensées que je ne remarquai presque pas ce qui se faisait autour de moi. Depuis trois jours pourtant les forçats s'agitaient sourdement. Cette agitation avait peut-être commencé beaucoup plus tôt, comme je le supposai plus tard, en me rappelant des bribes de conversations et surtout la mauvaise humeur plus marquée des détenus, la continuelle irritation dans laquelle ils se trouvaient depuis quelque temps. J'attribuais cela aux pénibles travaux de la saison d'été, aux journées accablantes par leur longueur, aux rêveries involontaires de forêts et de liberté, aux nuits trop courtes, pendant lesquelles on ne pouvait prendre qu'un repos insuffisant. Peut-être tout cela s'était-il fondu en un gros mécontentement qui cherchait à faire explosion et dont le prétexte était la nourriture. Depuis quelques jours, les forçats s'en plaignaient tout haut et grondaient dans les casernes, surtout quand ils se trouvaient réunis à la cuisine pour dîner et pour souper; on avait bien essayé de changer un des cuisiniers, mais au bout de deux jours on chassa le nouveau pour rappeler l'ancien. En un mot, tout le monde était d'une humeur inquiète.

—On s'éreinte à travailler, et on ne nous donne à manger que des horreurs, grommelait quelqu'un dans la cuisine.

—Si ça ne te plaît pas, commande du blanc-manger, riposta un autre.

—De la soupe aux choux aigres, mais c'est très-bon, j'adore cela —exclama un troisième—c'est succulent.

—Et si l'on ne te nourrissait rien qu'avec de la panse de boeuf, la trouverais-tu longtemps fameuse?

—C'est vrai, on devrait nous donner de la viande—dit un quatrième;—on s'esquinte à la fabrique; et, ma foi, quand on a fini sa tâche, on a faim: de la panse, ça ne vous rassasie guère.

—Quand on ne nous donne pas des boyaux, on nous bourre de saletés!

—C'est vrai, la nourriture ne vaut pas le diable.

—Il remplit ses poches, n'aie pas peur.

—Ce n'est pas ton affaire.

—Et de qui donc? mon ventre est à moi. Si nous nous plaignions tous, vous verriez bien.

—Nous plaindre?

—Oui.

—Avec ça qu'on ne nous a pas assez battu pour ces plaintes! Buse que tu es!

—C'est vrai, ajoute un autre d'un air de mauvaise humeur;—ce qui se fait vite n'est jamais bien fait. Eh bien? de quoi te plaindras-tu, dis-le-nous d'abord.

—Je le dirai, parbleu. Si tout le monde y allait, j'irais aussi, car je crève de faim. C'est bon pour ceux qui mangent à part de rester assis, mais ceux qui mangent l'ordinaire…

—A-t-il des yeux perçants, cet envieux-la! ses yeux brillent rien que de voir ce qui ne lui appartient pas.

—Eh bien, camarades, pourquoi ne nous décidons-nous pas? Assez souffert: ils nous écorchent, les brigands! Allons-y.

—À quoi bon? il faudrait te mâcher les morceaux et te les fourrer dans la bouche, hein! voyez-vous ce gaillard, il ne mangerait que ce qu'on voudrait bien lui mâcher. Nous sommes aux travaux forcés.

—Voilà la cause de tout.

—Et comme toujours, le peuple crève de faim, et les chefs se remplissent la bedaine.

—C'est vrai. Notre Huit-yeux a joliment engraissé. Il s'est acheté une paire de chevaux gris.

—Il n'aime pas boire, dit un forçat d'un ton ironique.

—Il s'est battu il y a quelque temps aux cartes avec le vétérinaire. Pendant deux heures il a joué sans avoir un sou dans sa poche. C'est Fedka qui l'a dit.

—Voilà pourquoi on nous donne de la soupe aux choux avec de la panse.

—Vous êtes tous des imbéciles! Est-ce que cela nous regarde?

—Oui, si nous nous plaignons tous, nous verrons comment il se justifiera. Décidons-nous.

—Se justifier? Il t'assénera son poing sur la caboche, et rien de plus.

—On le mettra en jugement.

Tous les détenus étaient fort agités, car en effet notre nourriture était exécrable. Ce qui mettait le comble au mécontentement général, c'était l'angoisse, la souffrance perpétuelle, l'attente. Le forçat est querelleur et rebelle de tempérament, mais il est bien rare qu'il se révolte en masse, car ils ne sont jamais d'accord; chacun de nous le sentait très-bien, aussi disait-on plus d'injures qu'on n'agissait réellement. Cependant, cette fois-là, l'agitation ne fut pas sans suites. Des groupes se formaient dans les casernes, discutaient, injuriaient, rappelaient haineusement la mauvaise administration de notre major et en sondaient tous les mystères. Dans toute affaire pareille, apparaissent des meneurs, des instigateurs. Les meneurs dans ces occasions, sont des gens très-remarquables, non-seulement dans les bagnes, mais dans toutes les communautés de travailleurs, dans les détachements, etc. Ce type particulier est toujours et partout le même: ce sont des gens ardents, avides de justice, très-naïfs et honnêtement convaincus de la possibilité absolue de réaliser leurs désirs; ils ne sont pas plus bêtes que les autres, il y en a même d'une intelligence supérieure, mais ils sont trop ardents pour être rusés et prudents. Si l'on rencontre des gens qui savent diriger les masses et gagner ce qu'ils veulent, ils appartiennent déjà à un autre type de meneurs populaires excessivement rare chez nous. Ceux dont je parle, chefs et instigateurs de révoltes, arrivent presque toujours à leur but, quitte à peupler par la suite les travaux forcés et les prisons. Grâce à leur impétuosité, ils ont toujours le dessous, mais c'est cette impétuosité qui leur donne de l'influence sur la masse: on les suit volontiers, car leur ardeur, leur honnête indignation agissent sur tout le monde: les plus irrésolus sont entraînés. Leur confiance aveugle dons le succès séduit même les sceptiques les plus endurcis, bien que souvent cette assurance qui en impose ait des fondements si incertains, si enfantins, que l'on s'étonne même qu'on ait pu y croire. Le secret de leur influence, c'est qu'ils marchent les premiers sans avoir peur de rien. Ils se jettent en avant la tête baissée, souvent sans même connaître ce qu'ils entreprennent, sans ce jésuitisme pratique grâce auquel souvent un homme abject et vil a gain de cause, atteint son but, et sort blanc d'un tonneau d'encre. Il faut qu'ils se brisent le crâne. Dans la vie ordinaire, ce sont des gens bilieux, irascibles, intolérants et dédaigneux, souvent même excessivement bornés, ce qui du reste fait aussi leur force. Le plus fâcheux, c'est qu'ils ne s'attaquent jamais à l'essentiel, à ce qui est important, ils s'arrêtent toujours à des détails, au lieu d'aller droit au but, ce qui les perd. Mais la masse les comprend, ils sont redoutables à cause de cela.

Je dois dire en quelques mots ce que signifie le mot: «grief.»

Quelques forçats avaient précisément été déportés pour un grief; c'étaient les plus agités, entre autres un certain Martinof qui avait servi auparavant dans les hussards et qui, tout ardent, inquiet et colère qu'il fût, n'en était pas moins honnête et véridique. Un autre, Vassili Antonof, s'irritait et se montait à froid; il avait un regard effronté avec un sourire sarcastique, mais il était aussi honnête et véridique—un homme fort développé du reste.—J'en passe, car ils étaient nombreux; Pétrof faisait la navette d'un groupe à l'autre; il parlait peu, mais bien certainement il était aussi excité, car il bondit le premier hors de la caserne quand les autres se massèrent dans la cour.

Notre sergent, qui remplissait les fonctions de sergent major, arriva aussitôt tout effrayé. Une fois en rang, nos gens le prièrent poliment de dire au major que les forçats désiraient lui parler et l'interroger sur certains points. Derrière le sergent arrivèrent tous les invalides qui se mirent en rang de l'autre côté et firent face aux forçats. La commission que l'on venait de confier au sergent était si extraordinaire qu'elle le remplit d'effroi, mais il n'osait pas ne pas faire son rapport au major, parce que si les forçats se révoltaient, Dieu sait ce qui pourrait arriver,—Tous nos chefs étaient excessivement poltrons dans leurs rapports avec les détenus,—et puis, même si rien de pire n'arrivait, si les forçats se ravisaient et se dispersaient, le sous-officier devait néanmoins avertir l'administration de tout ce qui s'était passé. Pâle et tremblant de peur, il se rendit précipitamment chez le major, sans même essayer de raisonner les forçats. Il voyait bien que ceux-ci ne s'amuseraient pas à discuter avec lui.

Parfaitement ignorant de ce qui se passait, je me mis aussi en rang (je n'appris que plus tard les détails de cette histoire). Je croyais qu'on allait procéder à un contrôle, mais ne voyant pas les soldats d'escorte qui vérifiaient le compte, je m'étonnai et regardai autour de moi. Les visages étaient émus et exaspérés; il y en avait qui étaient blêmes. Préoccupés et silencieux, nos gens réfléchissaient à ce qu'il leur faudrait dire au major. Je remarquai que beaucoup de forçats étaient stupéfaits de me voir à leurs côtés, mais bientôt après ils se détournèrent de moi. Ils trouvaient étrange que je me fusse mis en rang et qu'à mon tour je voulusse prendre part à leur plainte, ils n'y croyaient pas. Ils se tournèrent de nouveau de mon côté d'un air interrogateur.

—Que viens-tu faire ici? me dit grossièrement et à haute voix Vassili Antonof, qui se trouvait à côté de moi, à quelque distance des autres, et qui m'avait toujours dit vous avec la plus grande politesse.

Je le regardais tout perplexe, en m'efforçant de comprendre ce que cela signifiait; je devinais déjà qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire dans notre maison de force.

—Eh! oui, qu'as-tu à rester ici? va-t'en à la caserne, me dit un jeune gars, forçat militaire, que je ne connaissais pas jusqu'alors et qui était un bon garçon paisible. Cela ne te regarde pas.

—On se met en rang, lui répondis-je; est-ce qu'on ne va pas nous contrôler?

—Il est venu s'y mettre aussi, cria un déporté.

—Nez-de-fer[35]! fit un autre.

—Écraseur de mouches! ajouta un troisième avec un mépris inexprimable pour ma personne. Ce nouveau surnom fit pouffer de rire tout le monde.

—Ils sont partout comme des coqs en pâte, ces gaillards-là. Nous sommes au bagne, n'est-ce pas? eh bien! ils se payent du pain blanc et des cochons de lait comme des grands seigneurs! N'as-tu pas ta nourriture à part? que viens-tu faire ici?

—Votre place n'est pas ici, me dit Koulikof sans gêne, en me prenant par la main et me faisant sortir des rangs.

Il était lui-même très-pâle; ses yeux noirs étincelaient; il s'était mordu la lèvre inférieure jusqu'au sang, il n'était pas de ceux qui attendaient de sang-froid l'arrivée du major.

J'aimais fort à regarder Koulikof en pareille occurrence, c'est-à-dire quand il devait se montrer tout entier avec ses qualités et ses défauts. Il posait, mais il agissait aussi. Je crois même qu'il serait allé à la mort avec une certaine élégance, en petit-maître. Alors que tout le monde me tutoyait et m'injuriait, il avait redoublé de politesse envers moi, mais il parlait d'un ton ferme et résolu, qui ne permettait pas de réplique.

—Nous sommes ici pour nos propres affaires, Alexandre Pétrovitch, et vous n'avez pas à vous en mêler. Allez où vous voudrez, attendez… Tenez, les vôtres sont à la cuisine, allez-y.

—Ils sont au chaud là-bas.

J'entrevis en effet par la fenêtre ouverte nos Polonais qui se trouvaient dans la cuisine, ainsi que beaucoup d'autres forçats. Tout embarrassé, j'y entrai, accompagné de rires, d'injures et d'une sorte de gloussement qui remplaçait les sifflets et les huées à la maison de force.

—Ça ne lui plaît pas!… tiou-tiou-tiou!… attrapez-le.

Je n'avais encore jamais été offensé aussi gravement depuis que j'étais à la maison de force. Ce moment fut très-douloureux à passer, mais je pouvais m'y attendre; les esprits étaient par trop surexcités. Je rencontrai dans l'antichambre T—vski, jeune gentilhomme sans grande instruction, mais au caractère ferme et généreux; les forçats faisaient exception pour lui dans leur haine pour les forçats nobles; ils l'aimaient presque; chacun de ses gestes dénotait un homme brave et vigoureux.

—Que faites-vous, Goriantchikof? me cria-t-il; venez donc ici!

—Mais que se passe-t-il?

—Ils veulent se plaindre, ne le savez-vous pas? Cela ne leur réussira pas, qui croira des forçats? On va rechercher les meneurs, et si nous sommes avec eux, c'est sur nous qu'on mettra la faute. Rappelez-vous pourquoi nous avons été déportés! Eux, on les fouettera tout simplement, tandis qu'on nous mettra en jugement. Le major nous déteste tous et sera trop heureux de nous perdre; nous lui servirons de justification.

—Les forçats nous vendront pieds et poings liés, ajouta M—tski, quand nous entrâmes dans la cuisine.

Ils n'auront jamais pitié de nous, ajouta T—vski.

Outre les nobles, il y avait encore dans la cuisine une trentaine de détenus, qui ne désiraient pas participer à la plainte générale, les uns par lâcheté, les autres, par conviction absolue de l'inutilité de cette démarche. Akim Akymitch—ennemi naturel de toutes plaintes et de tout ce qui pouvait entraver la discipline et le service—attendait avec un grand calme la fin de cette affaire, dont l'issue ne l'inquiétait nullement; il était parfaitement convaincu du triomphe immédiat de l'ordre et de l'autorité administrative. Isaï Fomitch, le nez baissé, dans une grande perplexité, écoutait ce que nous disions avec une curiosité épouvantée; il était excessivement inquiet. Aux nobles polonais s'étaient joints des roturiers de même nationalité, ainsi que quelques Russes, natures timides, gens toujours hébétés et silencieux, qui n'avaient pas osé se liguer avec les autres et attendaient tristement l'issue de l'affaire. Il y avait enfin quelques forçats moroses et mécontents qui étaient restés dans la cuisine, non par timidité, mais parce qu'ils estimaient absurde cette quasi-révolte, parce qu'ils ne croyaient pas à son succès; je crus remarquer qu'ils étaient mal à leur aise en ce moment, et que leur regard n'était pas assuré. Ils sentaient parfaitement qu'ils avaient raison, que l'issue de la plainte serait celle qu'ils avaient prédite, mais ils se tenaient pour des renégats, qui auraient trahi la communauté et vendu leurs camarades au major. Iolkine,—ce rusé paysan sibérien envoyé aux travaux forcés pour faux monnayage, qui avait enlevé à Koulikof ses pratiques en ville,—était aussi là, comme le vieillard de Starodoub. Aucun cuisinier n'avait quitté son poste, probablement parce qu'ils s'estimaient partie intégrante de l'administration, et qu'à leur avis, il n'eût pas été décent de prendre parti contre celle-ci.

—Cependant, dis-je à M—tski d'un ton mal assuré,—à part ceux-ci, tous les forçats y sont.

—Qu'est-ce que cela peut bien nous faire? grommela D…

—Nous aurions risqué beaucoup plus qu'eux, en les suivant; et pourquoi? Je hais tes brigands[36]. Croyez-vous même qu'ils sauront se plaindre? Je ne vois pas le plaisir qu'ils trouvent à se mettre eux-mêmes dans le pétrin.

—Cela n'aboutira à rien, affirma un vieillard opiniâtre et aigri. Almazof, qui était aussi avec nous, se hâta de conclure dans le même sens.

—On en fouettera une cinquantaine, et c'est à quoi tout cela aura servi.

—Le major est arrivé! cria quelqu'un. Tout le monde se précipita aux fenêtres.

Le major était arrivé avec ses lunettes, l'air mauvais, furieux, tout rouge. Il vint sans dire un mot, mais résolument sur la ligne des forçats. En pareille circonstance, il était vraiment hardi et ne perdait pas sa présence d'esprit: il faut dire qu'il était presque toujours gris. En ce moment, sa casquette graisseuse à parement orange et ses épaulettes d'argent terni avaient quelque chose de sinistre. Derrière lui venait le fourrier Diatlof, personnage très-important dans le bagne, car au fond c'était lui qui l'administrait; ce garçon, capable et très-rusé, avait une grande influence sur le major; ce n'était pas un méchant homme, aussi les forçats en étaient-ils généralement contents. Notre sergent le suivait avec trois ou quatre soldats, pas plus;—il avait déjà reçu une verte semonce et pouvait en attendre encore dix fois plus.—Les forçats qui étaient restés tête nue depuis qu'ils avaient envoyé chercher le major, s'étaient redressés, chacun d'eux se raffermissant sur l'autre jambe; ils demeurèrent immobiles, à attendre le premier mot ou plutôt le premier cri de leur chef suprême.

Leur attente ne fut pas longue. Au second mot, le major se mit à vociférer à gorge déployée; il était hors de lui. Nous le voyons de nos fenêtres courir le long de la ligne des forçats, et se jeter sur eux en les questionnant. Comme nous étions assez éloignés, nous ne pouvions entendre ni ses demandes ni les réponses des forçats. Nous l'entendîmes seulement crier, avec une sorte de gémissement ou de grognement:

—Rebelles!… sous les verges!… Meneurs!… Tu es un des meneurs! tu es un des meneurs! dit-il en se jetant sur quelqu'un.

Nous n'entendîmes pas la réponse, mais une minute après nous vîmes ce forçat quitter les rangs et se diriger vers le corps de garde… Un autre le suivit, puis un troisième.

—En jugement!… tout le monde! je vous… Qui y a-t-il encore à la cuisine? bêla-t-il en nous apercevant aux fenêtres ouvertes. Tous ici! Qu'on les chasse tous!

Le fourrier Diatlof se dirigea vers la cuisine. Quand nous lui eûmes dit que nous n'avions aucun grief, il revint immédiatement faire son rapport au major.

—Ah! ils ne se plaignent pas, ceux-là! fit-il en baissant la voix de deux tons, tout joyeux.—Ça ne fait rien, qu'on les amène tous!

Nous sortîmes: je ressentais une sorte de honte; tous, du reste, marchaient tête baissée.

—Ah! Prokofief! Iolkine aussi, et toi aussi, Almazof! Ici! venez ici, en tas, nous dit le major d'une voix haletante, mais radoucie; son regard était même devenu affable.—M—tski, tu en es aussi… Prenez les noms! Diatlof! Prenez les noms de tout le monde, ceux des satisfaits et ceux des mécontents à part, tous sans exception; vous m'en donnerez la liste… Je vous ferai tous passer en conseil… Je vous… brigands!

La liste fit son effet.

—Nous sommes satisfaits! cria un des mécontents, d'une voix sourde, irrésolue.

—Ah! satisfaits! Qui est satisfait? Que ceux qui sont satisfaits sortent du rang!

—Nous! nous! firent quelques autres voix.

—Vous êtes satisfaits de la nourriture? on vous a donc excités? il y a eu des meneurs, des mutins? Tant pis pour eux…

—Seigneur! qu'est-ce que ça signifie? fit une voix dans la foule.

—Qui a crié cela? qui a crié? rugit le major en se jetant du côté d'où venait la voix.—C'est toi qui as crié, Rastorgouïef? Au corps de garde!

Rastorgouïef, un jeune gars joufflu et de haute taille, sortit des rangs et se rendit lentement au corps de garde. Ce n'était pas lui qui avait crié; mais comme on l'avait désigné, il n'essayait pas de contredire.

—C'est votre graisse qui vous rend enragés! hurla le major.

—Attends, gros museau, dans trois jours, tu ne…! Attendez, je vous rattraperai tous. Que ceux qui ne se plaignent pas, sortent!

—Nous ne nous plaignons pas, Votre Haute Noblesse! dirent quelques forçats d'un air sombre; les autres se taisaient obstinément. Mais le major n'en désirait pas plus: il trouvait son profit à finir cette affaire au plus vite et d'un commun accord.

—Ah! maintenant, personne ne se plaint plus! fit-il en bredouillant. Je l'ai vu… je le savais. Ce sont les meneurs… Il y a, parbleu, des meneurs! continua-t-il en s'adressant à Diatlof;—il faut les trouver tous. Et maintenant… maintenant il est temps d'aller aux travaux. Tambour, un roulement!

Il assista en personne à la formation des détachements. Les forçats se séparèrent tristement, sans parler, heureux de pouvoir disparaître. Tout de suite après la formation des bandes, le major se rendit au corps de garde, où il prit ses dispositions à l'égard des «meneurs», mais il ne fut pas trop cruel. On voyait qu'il avait envie d'en finir au plus vite avec cette affaire. Un d'eux raconta ensuite qu'il avait demandé pardon, et que l'officier l'avait fait relâcher aussitôt. Certainement notre major n'était pas dans son assiette; il avait peut-être eu peur, car une révolte est toujours une chose épineuse, et bien que la plainte des forçats ne fût pas en réalité une révolte (ou ne l'avait communiquée qu'au major, et non au commandant), l'affaire n'en était pas moins désagréable. Ce qui le troublait le plus, c'est que les détenus avaient été unanimes à se soulever; il fallait par conséquent étouffer à tout prix leur réclamation. On relâcha bientôt les «meneurs». Le lendemain, la nourriture fut passable, mais cette amélioration ne dura pas longtemps; les jours suivants, le major visita plus souvent la maison de force, et il avait toujours des désordres à punir. Notre sergent allait et venait, tout désorienté et préoccupé, comme s'il ne pouvait revenir de sa stupéfaction. Quant aux forçats, ils furent longtemps avant de se calmer, mais leur agitation ne ressemblait plus à celle des premiers jours: ils étaient inquiets, embarrassés. Les uns baissaient la tête et se taisaient, tandis que d'autres parlaient de cette échauffourée en grommelant et comme malgré eux. Beaucoup se moquaient d'eux-mêmes avec amertume comme pour se punir de leur mutinerie.

—Tiens, camarade, prends et mange! disait l'un d'eux.

—Où est la souris qui a voulu attacher la sonnette à la queue du chat?

—On ne nous persuade qu'avec un gourdin, c'est sûr. Félicitons-nous qu'il ne nous ait pas tous fait fouetter.

—Réfléchis plus et bavarde moins, ça vaudra mieux!

—Qu'as-tu à venir me faire la leçon? es-tu maître d'école, par hasard?

—Bien sûr qu'il faut te reprendre.

—Qui es-tu donc?

—Moi, je suis un homme; toi, qui es-tu?

—Un rogaton pour les chiens! voilà ce que tu es!

—Toi-même…

—Allons, assez! qu'avez-vous à «brailler»? leur criait-on de tous côtés.

Le soir même de la rébellion, je rencontrai Pétrof derrière les casernes, après le travail de la journée. Il me cherchait. Il marmottait deux ou trois exclamations incompréhensibles en s'approchant, il se tut bientôt et se promena machinalement avec moi. J'avais encore le coeur gros de toute cette histoire, et je crus que Pétrof pourrait me l'expliquer.

—Dites donc, Pétrof, lui demandai-je, les vôtres ne sont pas fâchés contre nous?

—Qui se fâche? me dit-il comme revenant à lui.

—Les forçats… contre nous, contre les nobles?

—Et pourquoi donc se fâcheraient-ils?

—Parbleu, parce que nous ne les avons pas soutenus.

—Et pourquoi vous seriez vous mutinés? me répondit-il en s'efforçant de comprendre ce que je lui disais,—vous mangez à part, vous!

—Mon Dieu! mais il y en a des vôtres qui ne mangent pas l'ordinaire et qui se sont mutinés avec vous. Nous devions vous soutenir… par camaraderie.

—Allons donc! êtes-vous nos camarades? me demanda-t-il avec étonnement.

Je le regardai; il ne me comprenait pas et ne saisissait nullement ce que je voulais de lui: moi, en revanche, je le compris parfaitement. Pour la première fois, une idée qui remuait confusément dans mon cerveau et qui me hantait depuis longtemps s'était définitivement formulée; je conçus alors ce que je devinais mal jusque-là. Je venais de comprendre que jamais je ne serais le camarade des forçats, quand même je serais forçat à perpétuité, forçat de la «section particulière». La physionomie de Pétrof à ce moment-là m'est restée gravée dans la mémoire. Dans sa question: «Allons donc! êtes-vous nos camarades?» il y avait tant de naïveté franche, tant d'étonnement ingénu, que je me demandai si elle ne cachait pas quelque ironie, quelque méchanceté moqueuse. Non! je n'étais pas leur camarade, et voilà tout. Va-t'en à droite, nous irons à gauche: tu as tes affaires à toi, nous les nôtres.

Je croyais vraiment qu'après la rébellion ils nous déchireraient sans pitié, et que notre vie deviendrait un enfer; rien de pareil ne se produisit: nous n'entendîmes pas le plus petit reproche, pas la moindre allusion méchante. On continua à nous taquiner comme auparavant, quand l'occasion s'en présentait, et ce fut tout. Personne ne garda rancune à ceux qui n'avaient pas voulu se mutiner et qui étaient restés dans la cuisine, pas plus qu'à ceux qui avaient crié les premiers qu'ils ne se plaignaient pas. Personne ne souffla mot sur ce sujet. J'en demeurai stupéfait.

VIII—MES CAMARADES.

Comme on peut le penser, ceux qui m'attiraient le plus, c'étaient les miens, c'est-à-dire les «nobles», surtout dans les premiers temps; mais des trois ex-nobles russes qui se trouvaient dans notre maison de force; Akim Akimytch, l'espion A—v et celui que l'on croyait parricide, je ne connaissais qu'Akim Akimytch et je ne parlais qu'à lui seul. À vrai dire, je ne m'adressais à lui qu'en désespoir de cause, dans les moments de tristesse les plus intolérables, quand je croyais que je n'approcherais jamais de personne autre. Dans le chapitre précédent, j'ai essayé de diviser nos forçats en diverses catégories; mais en me souvenant d'Akim Akimytch, je crois que je dois ajouter une catégorie à ma classification. Il est vrai qu'il était seul à la former. Cette série est celle des forçats parfaitement indifférents, c'est-à-dire ceux auxquels il est absolument égal de vivre en liberté ou aux travaux forcés, ce qui était et ne pouvait être chez nous qu'une exception. Il s'était établi à la maison de force comme s'il devait y passer sa vie entière: tout ce qui lui appartenait, son matelas, ses coussins, ses ustensiles, était solidement et définitivement arrangé à demeure. Rien qui eût pu faire croire à une vie temporaire, à un bivouac. Il devait rester de nombreuses années aux travaux forcés, mais je doute qu'il pensât à sa mise en liberté: s'il s'était réconcilié avec la réalité, c'était moins de bon coeur que par esprit de subordination, ce qui revenait au même pour lui. C'était un brave homme, il me vint en aide les premiers temps par ses conseils et ses services, mais quelquefois, j'en fais l'aveu, il m'inspirait une tristesse profonde, sans pareille, qui augmentait et aggravait encore mon penchant à l'angoisse. Quand j'étais par trop désespéré, je m'entretenais avec lui; j'aimais entendre ses paroles vivantes: eussent-elles été haineuses, enfiellées, nous nous serions du moins irrités ensemble contre notre destinée; mais il se taisait, collait tranquillement ses lanternes, en racontant qu'ils avaient eu une revue en 18.., que leur commandant divisionnaire s'appelait ainsi et ainsi, qu'il avait été content des manoeuvres, que les signaux pour les tirailleurs avaient été changés, etc. Tout cela d'une voix posée et égale, comme de l'eau qui serait tombée goutte à goutte. Il ne s'animait même pas quand il me contait que dans je ne sais plus quelle affaire au Caucase, on l'avait décoré du ruban de Sainte-Anne à l'épée. Seulement sa voix devenait plus grave et plus posée; il la baissait d'un ton, quand il prononçait le nom de «Sainte-Anne» avec un certain mystère; pendant trois minutes au moins, il restait silencieux et sérieux… Pendant toute cette première année, j'avais des passes absurdes où je haïssais cordialement Akim Akimytch, sans savoir pourquoi, des bouffées de désespoir durant lesquelles je maudissais la destinée qui m'avait donné un lit de camp où sa tête touchait la mienne. Une heure après, je me reprochais ces sorties. Du reste, je ne fus en proie à ces actes que pendant la première année de ma réclusion. Par la suite je me fis au caractère d'Akim Akimytch et j'eus honte de mes bourrasques antérieures. Je ne crois pas me souvenir que nous nous fussions jamais ouvertement querellés.

De mon temps, outre les trois nobles russes dont j'ai parlé, il y en avait encore huit autres: j'étais sur un pied d'amitié étroite avec quelques-uns d'entre eux, mais pas avec tous. Les meilleurs étaient maladifs, exclusifs et intolérants au plus haut degré. Je cessai même de parler à deux d'entre eux. Il n'y en avait que trois qui fussent instruits, B—ski, M—tski et le vieillard J— ki, qui avait été autrefois professeur de mathématiques,—brave homme, grand original et très-borné intellectuellement, malgré son érudition.—M—tski et B—ski étaient tout autres. Du premier coup, nous nous entendîmes avec M—tski: je ne me querellai pas une seule fois avec lui, je l'estimai fort, mais sans l'aimer ni m'attacher à lui; je ne pus jamais y arriver. Il était profondément aigri et défiant, avec beaucoup d'empire sur lui-même: justement cela me déplaisait, on sentait que cet homme n'ouvrirait jamais son âme à personne: il se peut pourtant que je me trompasse. C'était une forte et noble nature… Son scepticisme invétéré se trahissait dans une habileté extraordinaire, dans la prudence de son commerce avec son entourage. Il souffrait de cette dualité de son âme, car il était en même temps sceptique et profondément croyant, d'une foi inébranlable en certaines espérances et convictions. Malgré toute son habileté pratique, il était en guerre ouverte avec B—ski et son ami T—ski.

Le premier, B—ski, était un homme malade, avec une prédisposition à la phtisie, irascible et nerveux, mais bon et généreux. Son irritabilité nerveuse le rendait capricieux comme un enfant: je ne pouvais supporter un caractère semblable, et je cessai de voir B— ski, sans toutefois cesser de l'aimer. C'était tout juste le contraire pour M—tski, avec lequel je ne me brouillai jamais, mais que je n'aimais pas. En rompant toutes relations avec B—ski, je dus rompre aussi avec T—ski, dont j'ai parlé dans le chapitre précédent, ce que je regrettai fort, car, s'il était peu instruit, il avait bon coeur; c'était un excellent homme, très-courageux. Il aimait et respectait tant B—ski, il le vénérait si fort, que ceux qui rompaient avec son ami devenaient ses ennemis; ainsi il se brouilla avec M—tski à cause de B—ski, pourtant il résista longtemps. Tous ces gens-là étaient bilieux, quinteux, méfiants, et souffraient d'hyperesthésie morale. Cela se comprend; leur position était très-pénible, beaucoup plus dure que la nôtre, car ils étaient exilés de leur patrie et déportés pour dix, douze ans; ce qui rendait surtout douloureux leur séjour à la maison de force, c'étaient les préjugés enracinés, la manière de voir toute faite avec lesquels ils regardaient les forçats; ils ne voyaient en eux que des bêtes fauves et se refusaient à admettre rien d'humain en eux. La force des circonstances et leur destinée les engageaient dans cette vue. Leur vie à la maison de force était un tourment. Ils étaient aimables et affables avec les Circassiens, avec les Tartares, avec Isaï Fomitch, mais ils n'avaient que du mépris pour les autres détenus. Seul, le vieillard vieux-croyant avait conquis tout leur respect. Et pourtant, pendant tout le temps que je passai aux travaux forcés, pas un seul détenu ne leur reprocha ni leur extraction, ni leur croyance religieuse, ni leurs convictions, toutes choses habituelles au bas peuple, dans ses rapports avec les étrangers, surtout les Allemands. Au fond, on ne fait que se moquer de l'Allemand, qui est pour le peuple russe un être bouffon et grotesque. Nos forçats avaient beaucoup plus de respect pour les nobles polonais que pour nous autres Russes; ils ne touchaient pas à ceux-là; mais je crois que les Polonais ne voulaient pas remarquer ce trait et le prendre en considération. —Je parlais de T—ski; je reviens à lui. Quand il quitta avec son camarade leur première station d'exil pour passer dans notre forteresse, il avait porté presque tout le temps son ami B…, faible de constitution et de santé, épuisé au bout d'une demi-étape. Ils avaient été exilés tout d'abord à Y—gorsk, où ils se trouvaient fort bien; la vie y était moins dure que dans notre forteresse. Mais à la suite d'une correspondance innocente avec les déportés d'une autre ville, on avait jugé nécessaire de les transporter dans notre maison de force pour qu'ils y fussent directement surveillés par la haute administration. Jusqu'à leur arrivée, M—tski avait été seul. Combien il avait dû languir, pendant cette première année de son exil!

J—ki était ce vieillard qui se livrait toujours à la prière, et dont j'ai parlé plus haut. Tous les condamnés politiques étaient des hommes jeunes, très-jeunes même, tandis que J—ki était âgé de cinquante ans au moins.

Il était certainement honnête, mais étrange. Ses camarades T—ski et B—ski le détestaient et ne lui parlaient pas; ils le déclaraient entêté et tracassier, je puis témoigner qu'ils avaient raison. Je crois que dans un bagne,—comme dans tout lieu où les gens sont rassemblés de force et non de bon gré,—on se querelle et l'on se hait plus vite qu'en liberté. Beaucoup de causes contribuent à ces continuelles brouilleries. J—ki était vraiment désagréable et borné; aucun de ses camarades n'était bien avec lui; nous ne nous brouillâmes pas, mais jamais nous ne fûmes sur un pied amical. Je crois qu'il était bon mathématicien. Il m'expliqua un jour dans son baragouin demi-russe, demi-polonais, un système d'astronomie qu'il avait inventé; on me dit qu'il avait écrit un ouvrage sur ce sujet, dont tout le monde savant s'était moqué; son jugement était un peu faussé, je crois. Il priait à genoux des journées entières, ce qui lui attira le respect des forçats; il le conserva jusqu'à sa mort, car il mourut sous mes yeux, à la maison de force, à la suite d'une pénible maladie. Dès son arrivée il avait gagné la considération des détenus, à la suite d'une histoire avec le major. En les amenant d'Y—gorsk par étapes à notre forteresse, on ne les avait pas rasés, aussi leurs cheveux et leurs barbes avaient-ils démesurément cru; quand on les présenta au major, celui-ci s'emporta comme un beau diable; il était indigné d'une semblable infraction à la discipline, où il n'y avait pourtant pas de leur faute.

—Ils ont l'air de Dieu sait quoi! rugit-il, ce sont des vagabonds, des brigands.

J—ski, qui comprenait fort mal le russe, crut qu'on leur demandait s'ils étaient des brigands ou des vagabonds, et répondit:

—Nous sommes des condamnés politiques, et non des vagabonds.

—Co-oomment? Tu veux faire l'insolent? le rustre? hurla le major.—Au corps de garde! et cent verges tout de suite! à l'instant même!

On punit le vieillard: il se coucha à terre sous les verges, sans opposer de résistance, maintint sa main entre ses dents et endura son châtiment sans une plainte, sans un gémissement, immobile sous les coups. B—ski et T—ski arrivaient à ce moment à la maison de force, où M—ski les attendait à la porte d'entrée; il se jeta à leur cou, bien qu'il ne les eût jamais vus. Révoltés de l'accueil du major, ils lui racontèrent la scène cruelle qui venait d'avoir lieu. M—ski me dit plus tard qu'il était hors de lui en apprenant cela:—Je ne me sentais plus de rage, je tremblais de fièvre. J'attendis J—ski à la grande porte, car il devait venir tout droit du corps de garde après sa punition. La poterne s'ouvrit, et je vis passer devant moi J—ski les lèvres tremblantes et toutes blanches, le visage pâle; il ne regardait personne et traversa les groupes de forçats rassemblés au milieu de la cour—ils savaient qu'on venait de punir un noble—entra dans la caserne, alla droit à sa place et, sans mot dire, s'agenouilla et pria. Les détenus furent surpris et même émus. Quand je vis ce vieillard à cheveux blancs, qui avait laissé dans sa patrie une femme et des enfants, quand je le vis, après cette honteuse punition, agenouillé et priant,—je m'enfuis de la caserne, et pendant deux heures je fus comme fou: j'étais comme ivre… Depuis lors, les forçats furent pleins de déférence et d'égards pour J—ski; ce qui leur avait particulièrement plu, c'est qu'il n'avait pas crié sous les verges.

Il faut pourtant être juste et dire la vérité: on ne saurait juger par cet exemple des relations de l'administration avec les déportés nobles, quels qu'ils soient, Russes ou Polonais. Mon anecdote montre qu'on peut tomber sur un méchant homme: si ce méchant homme est commandant absolu d'une maison de force, s'il déteste par hasard un exilé, le sort de celui-ci est loin d'être enviable. Mais l'administration supérieure des travaux forcés en Sibérie, qui donne le ton et les directions aux commandants subordonnés, est pleine de discernement à l'égard des déportés nobles et même, en certains cas, leur montre plus d'indulgence qu'aux autres forçats de basse condition. Les causes en sont claires: d'abord ces chefs sont eux-mêmes gentilshommes, et puis on citait des cas où des nobles avaient refusé de se coucher sous les verges et s'étaient jetés sur leurs exécuteurs; les suites de ces rébellions étaient toujours fâcheuses; enfin—et je crois que c'est la cause principale—il y avait déjà longtemps de cela, trente-cinq ans au moins, on avait envoyé d'un coup en Sibérie une masse de déportés nobles[37]; ils avaient su si bien se poser et se recommander que les chefs des travaux forcés regardaient, par une vieille habitude, les criminels nobles d'un tout autre oeil que les forçats ordinaires. Les commandants subalternes s'étaient réglés sur l'exemple de leurs chefs, et obéissaient aveuglément à cette manière de voir. Beaucoup d'entre eux critiquaient et déploraient ces dispositions de leurs supérieurs; ils étaient très-heureux quand on leur permettait d'agir comme bon leur semblait, mais on ne leur donnait pas trop de latitude; j'ai tout lieu de le croire, et voici pourquoi. La seconde catégorie des travaux forcés, dans laquelle je me trouvais et qui se composait de forçats serfs, soumis à l'autorité militaire—était beaucoup plus dure que la première (les mines) et la troisième (travail de fabrique). Elle était plus dure non-seulement pour les nobles, mais aussi pour les autres forçats, parce que l'administration et l'organisation en étaient toutes militaires, et ressemblaient fort à celles des bagnes de Russie. Les chefs étaient plus sévères, les habitudes plus rigoureuses que dans les deux autres catégories: on était toujours dans les fers, toujours sous escorte, toujours enfermé, ce qui n'existait pas ailleurs, à ce que disaient du moins nos forçats, et certes il y avait des connaisseurs parmi eux. Ils seraient tous partis avec bonheur pour les travaux des mines, que la loi déclarait être la punition suprême; ils en rêvaient. Tous ceux qui avaient été dans les bagnes russes en parlaient avec horreur et assuraient qu'il n'y avait pas d'enfer semblable à celui-là, que la Sibérie était un vrai paradis, comparée à la réclusion dans les forteresses en Russie. Si donc on avait un peu plus d'égards pour nous autres nobles dans notre maison de force qui était directement surveillée par le général gouverneur, et dont l'administration était toute militaire, on devait avoir encore plus de bienveillance pour les forçats de la première et de la troisième catégorie. Je puis parler sciemment de ce qui se faisait dans toute la Sibérie: les récits que j'ai entendu faire par des déportés de la première et de la troisième catégorie confirment ma conclusion. On nous surveillait beaucoup plus étroitement que nulle part ailleurs: nous n'avions aucune immunité en ce qui concernait les travaux et la réclusion: mêmes travaux, mêmes fers, même séquestration que les autres détenus; il était parfaitement impossible de nous protéger, car je savais que dans un bon vieux temps très-rapproché les dénonciations, les intrigues, minant le crédit des personnes en place, s'étaient tellement multipliées, que l'administration craignait les délations, et dans ce temps-là, montrer de l'indulgence à une certaine classe de forçats était un crime!… Aussi chacun avait-il peur pour lui-même: nous étions donc ravalés au niveau des autres forçats, on ne faisait exception que pour les punitions corporelles,—et encore nous aurait-on fouettés si nous avions commis un délit quelconque, car le service exigeait que nous fussions égaux devant le châtiment,—mais on ne nous aurait pas fouettés à la légère et sans motif, comme les autres détenus. Quand notre commandant eut connaissance du châtiment infligé à J—ski, il se fâcha sérieusement contre le major et lui ordonna de faire plus d'attention désormais. Tout le monde en fut instruit. On sut aussi que le général gouverneur, qui avait grande confiance en notre major et qui l'aimait à cause de son exactitude à observer la loi et de ses qualités d'employé, lui fit une verte semonce, quand il fut informé de cette histoire. Et notre major en prit bonne note. Il aurait bien voulu, par exemple, se donner la satisfaction de fouetter M—ski, qu'il détestait sur la foi des calomnies de A—f, mais il ne put y arriver; il avait beau chercher un prétexte, le persécuter et l'espionner, ce plaisir lui fut refusé. L'affaire de J—ski se répandit en ville, et l'opinion publique fut défavorable au major; les uns lui firent des réprimandes, d'autres lui infligèrent des affronts.

Je me rappelle maintenant ma première rencontre avec le major. On nous avait épouvantés—moi et un autre déporté noble—encore à Tobolsk, par les récits sur le caractère abominable de cet homme. Les anciens exilés (condamnés jadis à vingt-cinq ans de travaux forcés), nobles comme nous, qui nous avaient visités avec tant de bonté pendant notre séjour à la prison de passage, nous avaient prévenus contre notre futur commandant; ils nous avaient aussi promis de faire tout ce qu'ils pourraient en notre faveur auprès de leurs connaissances et de nous épargner ses persécutions. En effet, ils écrivirent aux trois filles du général gouverneur, qui intercédèrent, je crois, en notre faveur. Mais que pouvait-il faire? Il se borna à dire au major d'être équitable dans l'application de la loi.—Vers trois heures de l'après-dînée nous arrivâmes, mon camarade et moi, dans cette ville; l'escorte nous conduisit directement chez notre tyran. Nous restâmes dans l'antichambre à l'attendre, pendant qu'on allait chercher le sous-officier de la prison. Dès que celui-ci fut arrivé, le major entra. Son visage cramoisi, couperosé et mauvais fit sur nous une impression douloureuse: il semblait qu'une araignée allait se jeter sur une pauvre mouche se débattant dans sa toile.

—Comment t'appelle-t-on? demanda-t-il à mon camarade. Il parlait d'une voix dure, saccadée, et voulait produire sur nous de l'impression.

Mon camarade se nomma.

—Et toi? dit-il en s'adressant à moi, en me fixant par derrière ses lunettes.

Je me nommai.

—Sergent! qu'on les mène à la maison de force, qu'on les rase au corps de garde, en civils… la moitié du crâne, et qu'on les ferre demain! Quelles capotes avez-vous là? d'où les avez-vous? nous demanda-t-il brusquement en apercevant les capotes grises à ronds jaunes cousus dans le dos, qu'on nous avait délivrées à Tobolsk,—C'est un nouvel uniforme, pour sûr c'est un nouvel uniforme… On projette encore… Ça vient de Pétersbourg… dit-il en nous examinant tour à tour.—Ils n'ont rien avec eux? fit-il soudain au gendarme qui nous escortait.

—Ils ont leurs propres habits, Votre Haute Noblesse, répondit celui-ci en se mettant au port d'armes, non sans tressauter légèrement. Tout le monde le connaissait et le craignait.

—Enlevez-leur tout ça! Ils ne doivent garder que leur linge, le linge blanc; enlevez le linge de couleur s'il y en a, et vendez-le aux enchères. On inscrira le montant aux recettes. Le forçat ne possède rien, continua-t-il en nous regardant d'un oeil sévère.— Faites attention! conduisez-vous bien! que je n'entende pas de plaintes! sans quoi… punition corporelle!—Pour le moindre délit—les v-v-verges!

Je fus presque malade ce soir-là de cet accueil auquel je n'étais pas habitué: l'impression était d'autant plus douloureuse que j'entrais dans cet enfer! Mais j'ai déjà raconté tout cela.

J'ai déjà dit que nous n'avions aucune immunité, aucun allégement dans notre travail quand les autres forçats étaient présents; on essaya pourtant de nous venir en aide en nous envoyant pendant trois mois, B—ski et moi, à la chancellerie des ingénieurs en qualité de copistes, mais en secret; tous ceux qui devaient le savoir le savaient, mais faisaient semblant de ne rien voir. C'étaient les chefs ingénieurs qui nous avaient valu cette bonne aubaine, pendant le peu de temps que le lieutenant-colonel G—kof fut notre commandant. Ce chef (qui ne resta pas plus de six mois, car il repartit bientôt pour la Russie) nous sembla un bienfaiteur envoyé par le ciel et fit une profonde impression sur tous les forçats. Ils ne l'aimaient pas, ils l'adoraient, si l'on peut employer ce mot. Je ne sais trop ce qu'il avait fait, mais il avait conquis leur affection du premier coup. «C'est un vrai père!» disaient à chaque instant les déportés pendant tout le temps qu'il dirigea les travaux du génie. C'était un joyeux viveur. De petite taille, avec un regard hardi et sûr de lui-même, il était aimable et gracieux avec tous les forçats, qu'il aimait paternellement. Pourquoi les aimait-il? Je ne saurais trop le dire, mais il ne pouvait voir un détenu sans lui adresser un mot affable, sans rire et plaisanter avec lui. Il n'y avait rien d'autoritaire dans ses plaisanteries, rien qui sentit le maître, le chef. C'était leur camarade, leur égal. Malgré cette condescendance, je ne me souviens pas que les forçats se soient jamais permis d'être irrespectueux ou familiers. Au contraire. Seulement la figure du détenu s'éclairait subitement quand il rencontrait le commandant; il souriait largement, le bonnet à la main, rien que de le voir approcher. Si le commandant lui adressait la parole, c'était un grand honneur.—Il y a de ces gens populaires!—G—kof avait l'air crâne, marchait à grands pas, très-droit: «un aigle», disaient de lui les forçats. Il ne pouvait pas leur venir en aide, car il dirigeait les travaux du génie, qui sous tous les commandants étaient exécutés dans les formes légales établies une fois pour toutes. Quand par hasard il rencontrait une bande de forçats dont le travail était terminé, il les laissait revenir avant le roulement du tambour. Les détenus l'aimaient pour la confiance qu'il leur témoignait, pour son horreur des taquineries et des mesquineries, toujours si irritantes quand on a des rapports avec les chefs. Je suis sûr que s'il avait perdu mille roubles en billets, le voleur le plus fieffé de notre prison les lui aurait rendus. Oui, j'en suis convaincu. Comme tous les détenus lui furent sympathiques, quand ils apprirent qu'il était brouillé à mort avec notre major détesté! Cela arriva un mois après son arrivée; leur joie fut au comble. Le major avait été autrefois son frère d'armes; quand ils se rencontrèrent après une longue séparation, ils menèrent d'abord joyeuse vie ensemble, mais bientôt ils cessèrent d'être intimes. Ils s'étaient querellés, et G—kof devint l'ennemi juré du major. On raconta même qu'ils s'étaient battus à coups de poing, et il n'y avait pas là de quoi étonner ceux qui connaissaient notre major: il aimait à se battre. Quand les forçats apprirent cette querelle, ils ne se tinrent plus de joie: «C'est notre Huit-yeux qui peut s'entendre avec le commandant! celui-là est un aigle, tandis que notre honi…» Ils étaient fort curieux de savoir qui avait eu le dessus dans cette lutte, et lequel des deux avait rossé l'autre. Si ce bruit eût été démenti, nos forçats en auraient éprouvé un cruel désappointement.—«Pour sur, c'est le commandant qui l'a éreinté, disaient-ils; tout petit qu'il soit, il est audacieux; l'autre se sera fourré sous un lit, tant il aura eu peur.» Mais G—kof repartit bientôt, laissant de vifs regrets dans le bagne. Nos ingénieurs étaient tous de braves gens: on les changea trois ou quatre fois de mon temps.—«Nos aigles ne restent jamais bien longtemps, disaient les détenus, surtout quand ils nous protègent.»

C'est ce G—kof qui nous envoya, B—ski et moi, travailler à sa chancellerie, car il aimait les déportés nobles. Quand il partit, notre condition demeura plus tolérable, car il y avait un ingénieur qui nous témoignait beaucoup de sympathie. Nous copiions des rapports depuis quelque temps, ce qui perfectionnait notre écriture, quand arriva un ordre supérieur qui enjoignait de nous renvoyer à nos travaux antérieurs. On avait déjà eu le temps de nous dénoncer. Au fond, nous n'en fûmes pas trop mécontents, car nous étions las de ce travail de copistes. Pendant deux ans entiers, je travaillai sans interruption avec B—ski, presque toujours dans les ateliers. Nous bavardions et parlions de nos espérances, de nos convictions. Celles de l'excellent B—ski étaient étranges, exclusives: il y a des gens très-intelligents dont les idées sont parfois trop paradoxales, mais ils ont tant souffert, tant enduré pour elles, ils les ont gardées au prix de tant de sacrifices, que les leur enlever serait impossible et cruel, B—ski souffrait de toute objection et y répondait par des violences. Il avait peut-être raison, plus raison que moi sur certains points, mais nous fûmes obligés de nous séparer, ce dont j'éprouvai un grand regret, car nous avions déjà beaucoup d'idées communes.

Avec les années M—tski devenait de plus en plus triste et sombre. Le désespoir l'accablait. Durant les premiers temps de ma réclusion, il était plus communicatif, il laissait mieux voir ce qu'il pensait. Il achevait sa deuxième année de travaux forcés quand j'y arrivai. Tout d'abord, il s'intéressa fort aux nouvelles que je lui apportai, car il ne savait rien de ce qui se faisait au dehors: il me questionna, m'écouta, s'émut, mais peu à peu il se concentra de plus en plus, ne laissant rien voir de ce qu'il pensait. Les charbons ardents se couvrirent de cendre. Et pourtant il s'aigrissait toujours plus. «Je hais ces brigands[38]«, me répétait-il en parlant des forçats que j'avais déjà appris à connaître; mes arguments en leur faveur n'avaient aucune prise sur lui. Il ne comprenait pas ce que je lui disais, il tombait quelquefois d'accord avec moi, mais distraitement: le lendemain il me répétait de nouveau: «Je hais ces brigands.» (Nous parlions souvent français avec lui; aussi un surveillant des travaux, le soldat du génie Dranichnikof, nous appelait toujours aides-chirurgiens», Dieu sait pourquoi!) M—tski ne s'animait que quand il parlait de sa mère. «Elle est vieille et infirme—me disait-il—elle m'aime plus que tout au monde, et je ne sais même pas si elle est vivante. Si elle apprend qu'on m'a fouetté…»—M-tski n'était pas noble, et avait été fouetté avant sa déportation. Quand ce souvenir lui revenait, il grinçait des dents et détournait les yeux. Vers la fin de sa réclusion, il se promenait presque toujours seul. Un jour, à midi, on l'appela chez le commandant, qui le reçut le sourire aux lèvres.

—Eh bien! M—tski, qu'as-tu rêvé cette nuit? lui demanda-t-il.

«Quand il me dit cela, je frissonnai, nous raconta plus tard M—tski; il me sembla qu'on me perçait le coeur.»

—J'ai rêvé que je recevais une lettre de ma mère, répondit-il.

—Mieux que ça, mieux que ça! répliqua le commandant. Tu es libre. Ta mère a supplié l'Empereur… et sa prière a été exaucée. Tiens, voilà sa lettre, voilà l'ordre de te mettre en liberté. Tu quitteras la maison de force à l'instant même.

Il revint vers nous, pâle et croyant à peine à son bonheur.

Nous le félicitâmes. Il nous serra la main de ses mains froides et tremblantes. Beaucoup de forçats le complimentèrent aussi; ils étaient heureux de son bonheur.

Il devint colon et s'établit dans notre ville, où peu de temps après on lui donna une place. Il venait souvent à la maison de force et nous communiquait différentes nouvelles, quand il le pouvait. C'était les nouvelles politiques qui l'intéressaient surtout.

Outre les quatre Polonais, condamnés politiques dont j'ai parlé, il y en avait encore deux tout jeunes, déportés pour un laps de temps très-court; ils étaient peu instruits, mais honnêtes, simples et francs. Un autre, A—tchoukovski, était par trop simple et n'avait rien de remarquable, tandis que B—m, un homme déjà âgé, nous fit la plus mauvaise impression. Je ne sais pas pourquoi il avait été exilé, bien qu'il le racontât volontiers: c'était un caractère mesquin, bourgeois, avec les idées et les habitudes grossières d'un boutiquier enrichi. Sans la moindre instruction, il ne s'intéressait nullement à ce qui ne concernait pas son métier de peintre au gros pinceau; il faut reconnaître que c'était un peintre remarquable; nos chefs entendirent bientôt parler de ses talents, et toute la ville employa B—m à décorer les murailles et les plafonds. En deux ans, il décora presque tous les appartements des employés, qui lui payaient grassement son travail; aussi ne vivait-il pas trop misérablement. On l'envoya travailler avec trois camarades, dont deux apprirent parfaitement son métier; l'un d'eux, T—jevski, peignait presque aussi bien que lui. Notre major, qui habitait un logement de l'État, fit venir B—m et lui ordonna de peindre les murailles et les plafonds. B—m se donna tant de peine que l'appartement du général gouverneur semblait peu de chose en comparaison de celui du major. La maison était vieille et décrépite, à un étage, très-sale, tandis que l'intérieur était décoré comme un palais; notre major jubilait… Il se frottait les mains et disait à tout le monde qu'il allait se marier.—«Comment ne pas se marier, quand on a un pareil appartement?» faisait-il très-sérieusement. Il était toujours plus content de B—m et de ceux qui l'aidaient. Ce travail dura un mois. Pendant tout ce temps, le major changea d'opinion à notre sujet et commença même à nous protéger, nous autres condamnés politiques. Un jour, il fit appeler J—ki.

—J—ki, lui dit-il, je t'ai offensé, je t'ai fait fouetter sans raison. Je m'en repens. Comprends-tu? moi, moi, je me repens!

J—ki répondit qu'il comprenait parfaitement.

—Comprends-tu que moi, moi, ton chef, je t'aie fait appeler pour te demander pardon? Imagines-tu cela? qui es-tu pour moi? Un ver! moins qu'un ver de terre: tu es un forçat, et moi, par la grâce de Dieu[39], major… Major, comprends-tu cela?

J—ki répondit qu'il comprenait aussi cela.

—Eh bien! je veux me réconcilier avec toi. Mais conçois-tu bien ce que je fais? conçois-tu toute la grandeur de mon action? Es-tu capable de la sentir et de l'apprécier?

Imagine-toi: moi, moi, major!… etc.

J—ki me raconta cette scène. Un sentiment humain existait donc dans cette brute toujours ivre, désordonnée et tracassière! Si l'on prend en considération ses idées et son développement intellectuel, on doit convenir que cette action était vraiment généreuse. L'ivresse perpétuelle dans laquelle il se trouvait y avait peut-être contribué!

Le rêve du major ne se réalisa pas; il ne se maria pas, quoiqu'il fut décidé à prendre femme sitôt qu'on aurait fini de décorer son appartement. Au lieu de se marier, il fut mis en jugement; on lui enjoignit de donner sa démission. De vieux péchés étaient revenus sur l'eau: il avait été, je crois, maître de police de notre ville… Ce coup l'assomma inopinément. Tous les forçats se réjouirent, quand ils apprirent la grande nouvelle; ce fut une fête, une solennité. On dit que le major pleurnichait comme une vieille femme et hurlait. Mais que faire? Il dut donner sa démission, vendre ses deux chevaux gris et tout ce qu'il possédait; il tomba dans la misère. Nous le rencontrions quelquefois—plus tard—en habit civil tout râpé avec une casquette à cocarde. Il regardait les forçats d'un air mauvais. Mais son auréole et son prestige avaient disparu avec son uniforme de major. Tant qu'il avait été notre chef, c'était un dieu habillé en civil; il avait tout perdu, il ressemblait à un laquais.

Pour combien entre l'uniforme dans l'importance de ces gens-là!

IX—L'ÉVASION.

Peu de temps après que le major eut donné sa démission, on réorganisa notre maison de force de fond en comble. Les travaux forcés y furent abolis et remplacés par un bagne militaire sur le modèle des bagnes de Russie. Par suite, on cessa d'y envoyer les déportés de la seconde catégorie, qui devait se composer désormais des seuls détenus militaires, c'est-à-dire de gens qui conservaient leurs droits civiques. C'étaient des soldats comme tous les autres, mais qui avaient été fouettés; ils n'étaient détenus que pour des périodes très-courtes (six ans au plus); une fois leur condamnation purgée, ils rentraient dans leurs bataillons en qualité de simples soldats, comme auparavant. Les récidivistes étaient condamnés à vingt ans de réclusion. Jusqu'alors nous avions eu dans notre prison une division militaire, mais simplement parce qu'on ne savait où mettre les soldats. Ce qui était l'exception devint la règle. Quant aux forçats civils, privés de tous leurs droits, marqués au fer et rasés, ils devaient rester dans la forteresse pour y finir leur temps; comme il n'en venait plus de nouveaux et que les anciens étaient mis en liberté les uns après les autres, elle ne devait plus contenir un seul forçat au bout de dix ans. La division particulière fut aussi maintenue; de temps à autre arrivaient encore des criminels militaires d'importance, qui étaient écroués dans notre prison, en attendant qu'on commençât les travaux pénibles en Sibérie orientale. Notre genre de vie ne fut pas changé. Les travaux, la discipline étaient les mêmes qu'auparavant; seule, l'administration avait été renouvelée et compliquée. Un officier supérieur, commandant de compagnie, avait été désigné comme chef de la prison; il avait sous ses ordres quatre officiers subalternes qui étaient de garde à leur tour. Les invalides furent renvoyés et remplacés par douze sous-officiers et un surveillant d'arsenal. On divisa les sections de détenus en dizaines, et l'on choisit des caporaux parmi eux; ils n'avaient, bien entendu, qu'un pouvoir nominal sur leurs camarades. Comme de juste, Akim Akimytch fut du nombre. Ce nouvel établissement fut confié au commandant, qui resta chef de la prison. Les changements n'allèrent pas plus loin. Tout d'abord les forçats s'agitèrent beaucoup; ils discutaient, cherchaient à pénétrer leurs nouveaux chefs; mais quand ils virent qu'au fond tout était comme auparavant, ils se tranquillisèrent, et notre vie reprit son cours ordinaire. Nous étions au moins délivrés du major; tout le monde respira et reprit courage. L'épouvante avait disparu; chacun de nous savait qu'en cas de besoin, il avait droit de se plaindre à son chef, et qu'on ne pouvait plus le punir s'il avait raison, sauf les cas d'erreur. On continua à apporter de l'eau-de-vie comme auparavant, bien qu'au lieu d'invalides nous eussions maintenant des sous-officiers. C'étaient tous des gens honnêtes et avisés, qui comprenaient leur situation. Il y en eut bien qui voulurent faire les fanfarons et nous traiter comme des soldats, mais ils entrèrent bientôt dans le courant général. Ceux qui mirent par trop de temps à comprendre les habitudes de notre prison furent instruits par nos forçats eux-mêmes. Il y eut quelques histoires assez vives. On tentait un sous-officier avec de l'eau-de-vie, on l'enivrait, puis, quand il était dégrisé, on lui expliquait, de façon qu'il comprit bien, que comme il avait bu avec les détenus, par conséquent… Les sous-officiers finirent par fermer les yeux sur le commerce de l'eau-de-vie. Ils allaient au marché comme les invalides et apportaient aux détenus du pain blanc, de la viande, enfin tout ce qui pouvait être introduit sans risque; aussi ne puis-je pas comprendre pourquoi tout avait été changé et pourquoi la maison de force était devenue une prison militaire. Cela arriva deux ans avant ma sortie. Je devais vivre encore deux ans sous ce régime…

Dois-je décrire dans ces mémoires tout le temps que j'ai passé au bagne? Non. Si je racontais par ordre tout ce que j'ai vu, je pourrais doubler et tripler le nombre des chapitres, mais une semblable description serait par trop monotone. Tout ce que je raconterais rentrerait forcément dans les chapitres précédents, et le lecteur s'est déjà fait en les parcourant une idée de la vie des forçats de la seconde catégorie. J'ai voulu représenter notre maison de force et ma vie d'une façon exacte et saisissante, je ne sais trop si j'ai atteint mon but. Je ne puis juger moi-même mon travail. Je crois pourtant que je puis le terminer ici. À remuer ces vieux souvenirs, la vieille souffrance remonte et m'étouffe. Je ne puis d'ailleurs me souvenir de tout ce que j'ai vu, car les dernières années se sont effacées de ma mémoire; je suis sûr que j'ai oublié beaucoup de choses. Ce dont je me rappelle, par exemple, c'est que ces années se sont écoulées lentement, tristement, que les journées étaient longues, ennuyeuses, et tombaient goutte à goutte. Je me rappelle aussi un ardent désir de ressusciter, de renaître dans une vie nouvelle qui me donnât la force de résister, d'attendre et d'espérer. Je m'endurcis enfin: j'attendis: je comptais chaque jour; quand même il m'en restait mille à passer à la maison de force, j'étais heureux le lendemain de pouvoir me dire que je n'en avais plus que neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, et non plus mille. Je me souviens encore qu'entouré de centaines de camarades, j'étais dans une effroyable solitude, et que j'en vins à aimer cette solitude. Isolé au milieu de la foule des forçats, je repassais ma vie antérieure, je l'analysais dans les moindres détails, j'y réfléchissais et je me jugeais impitoyablement; quelquefois même je remerciais la destinée qui m'avait octroyé cette solitude, sans laquelle je n'aurai pu ni me juger ni me replonger dans ma vie passée. Quelles espérances germaient alors dans mon coeur! Je pensais, je décidais, je me jurais de ne plus commettre les fautes que j'avais commises, et d'éviter les chutes qui m'avaient brisé. Je me fis le programme de mon avenir, en me promettant d'y rester fidèle. Je croyais aveuglément que j'accomplirais, que je pouvais accomplir tout ce que je voulais… J'attendais, j'appelais avec transport ma liberté… Je voulais essayer de nouveau mes forces dans une nouvelle lutte. Parfois une impatience fiévreuse m'étreignait… Je souffre rien qu'à réveiller ces souvenirs. Bien entendu, cela n'intéresse que moi… J'écris ceci parce que je pense que chacun me comprendra, parce que chacun sentira de même, qui aura le malheur d'être condamné et emprisonné, dans la fleur de l'âge, en pleine possession de ses forces.

Mais à quoi bon!… je préfère terminer mes mémoires par un récit quelconque, afin de ne pas les finir trop brusquement.

J'y pense; quelqu'un demandera peut-être s'il est impossible de s'enfuir de la maison de force, et si, pendant tout le temps que j'y ai passé, il n'y eut pas de tentative d'évasion. J'ai déjà dit qu'un détenu qui a subi deux ou trois ans commence à tenir compte de ce chiffre, et calcule qu'il vaut mieux finir son temps sans encombre, sans danger, et devenir colon après sa mise en liberté. Mais ceux qui calculent ainsi sont les forçats condamnés pour un temps relativement court: ceux dont la condamnation est longue sont toujours prêts à risquer… Pourtant les tentatives d'évasion étaient rares. Fallait-il attribuer cela à la lâcheté des forçats, à la sévérité de la discipline militaire, ou bien à la situation de notre ville qui ne favorisait guère les évasions (car elle était en pleine steppe découverte)? Je n'en sais rien. Je crois que tous ces motifs avaient leur influence… Il était difficile de s'évader de notre prison: de mon temps, deux forçats l'essayèrent: c'étaient des criminels d'importance.

Quand notre major eut donné sa démission, A—v (l'espion du bagne) resta seul et sans protection. Jeune encore, son caractère prenait de la fermeté avec l'âge: il était effronté, résolu et très-intelligent. Si on l'avait mis en liberté, il eût certainement continué à espionner et à battre monnaie par tous les moyens possibles, si honteux qu'ils fussent, mais il ne se serait plus laissé reprendre; il avait gagné de l'expérience au bagne. Il s'exerçait à fabriquer de faux passe-ports. Je ne l'affirme pourtant pas, car je tiens ce fait d'autres forçats. Je crois qu'il était prêt à tout risquer dans l'unique espérance de changer son sort. J'eus l'occasion de pénétrer dans son âme et d'en voir toute la laideur: son froid cynisme était révoltant et excitait en moi un dégoût invincible. Je crois que s'il avait eu envie de boire de l'eau-de-vie, et que le seul moyen d'en obtenir eût été d'assassiner quelqu'un, il n'aurait pas hésité un instant, à condition toutefois que son crime restât secret. Il avait appris à tout calculer dans notre maison de force. C'est sur lui que le Koulikof de la «section particulière» arrêta son choix.

J'ai déjà parlé de Koulikof. Il n'était plus jeune, mais plein d'ardeur, de vie et de vigueur, et possédait des facultés extraordinaires. Il se sentait fort, et voulait vivre encore: ces gens-là veulent vivre quand même la vieillesse a déjà fait d'eux sa proie. J'eusse été bien surpris si Koulikof n'avait pas tenté de s'évader. Mais il était déjà décidé. Lequel des deux avait le plus d'influence sur l'autre, Koulikof ou A—f, je n'en sais rien; ils se valaient, et se convenaient de tout point; aussi se lièrent-ils bientôt. Je crois que Koulikof comptait sur A—f pour lui fabriquer un passe-port; d'ailleurs ce dernier était un noble, il appartenait à la bonne société—cela promettait d'heureuses chances, s'ils parvenaient à regagner la Russie. Dieu sait comme ils s'entendirent et quelles étaient leurs espérances; en tout cas, elles devaient sortir de la routine des vagabonds sibériens. Koulikof était un comédien qui pouvait remplir divers rôles dans la vie, il avait droit d'espérer beaucoup de ses talents. La maison de force étrangle et étouffe de pareils hommes. Ils complotèrent donc leur évasion.

Mais il était impossible de fuir sans un soldat d'escorte, il fallait gagner ce soldat. Dans l'un des bataillons casernes à la forteresse se trouvait un Polonais d'un certain âge, homme énergique et digne d'un meilleur sort, sérieux, courageux. Quand il était arrivé en Sibérie, tout jeune, il avait déserté, car le mal du pays le minait. Il fut repris et fouetté; pendant deux ans, il fit partie des compagnies de discipline. Rentré dans son bataillon, il s'était mis avec zèle au service; on l'en avait récompensé en lui donnant le grade de caporal. Il avait de l'amour-propre, et parlait du ton d'un homme qui se tient en haute estime.

Je le remarquai quelquefois parmi les soldats qui nous surveillaient, car les Polonais m'avaient parlé de lui. Je crus voir que le mal du pays s'était changé en une haine sourde, irréconciliable. Il n'aurait reculé devant rien, et Koulikof, eut du flair en le choisissant comme complice de son évasion. Ce caporal s'appelait Kohler. Il se concerta avec Koulikof, et ils fixèrent le jour. On était au mois de juin, pendant les grandes chaleurs. Le climat de notre ville était assez égal, surtout l'été, ce qui est très-favorable aux vagabonds. Il ne fallait pas penser à s'enfuir directement de la forteresse, car la ville est située sur une colline, dans un lieu découvert, les forêts qui l'entourent sont à une assez grande distance. Un déguisement était indispensable, et pour se le procurer il fallait gagner le faubourg, où Koulikof s'était ménagé un repaire depuis longtemps. Je ne sais si ses bonnes connaissances du faubourg étaient dans le secret. Il faut croire que oui, quoique ce point soit resté incertain. Cette année-là, une jeune demoiselle de conduite légère, d'extérieur très-agréable, nommée Vanika-Tanika, venait de s'établir dans un coin du faubourg; elle donnait déjà de grandes espérances, qu'elle devait entièrement justifier par la suite. On l'appelait aussi «feu et flamme»; je crois qu'elle était d'intelligence avec les fugitifs, car Koulikof avait fait des folies pour elle pendant toute une année. Quand on forma les détachements, le matin, nos gaillards s'arrangèrent pour se faire envoyer avec le forçat Chilkine—poêlier-plâtrier de son métier —recrépir des casernes vides que les soldats du camp avaient abandonnées. A—f et Koulikof devaient l'aider à transporter les matériaux nécessaires. Kohler se fit admettre dans l'escorte; comme pour trois détenus le règlement exigeait deux soldats d'escorte, on lui confia une jeune recrue, auquel il devait apprendre le service en sa qualité de caporal. Il fallait que nos fuyards eussent une bien grande influence sur Kohler pour qu'il se décidât à les suivre, lui, un homme sérieux, intelligent et calculateur, qui n'avait plus que quelques années à passer sous les drapeaux.

Ils arrivèrent aux casernes vers six heures du matin. Ils étaient complètement seuls. Après avoir travaillé une heure environ, Koulikof et A—f dirent à Chilkine qu'ils allaient à l'atelier voir quelqu'un et prendre un outil dont ils avaient besoin. Ils durent user de ruse avec Chilkine et lui conter cela du ton le plus naturel. C'était un Moscovite, poêlier de son métier, rusé, pénétrant, peu causeur, d'aspect débile et décharné. Cet homme qui aurait du passer sa vie en gilet et en cafetan, dans quelque boutique de Moscou, se trouvait dans la «section particulière», au nombre des plus redoutables criminels militaires, après de longues pérégrinations; ainsi l'avait voulu sa destinée. Qu'avait-il fait pour mériter un châtiment si dur? je n'en sais rien; il ne manifestait jamais la moindre aigreur et vivait paisiblement; de temps à autre, il s'enivrait comme un savetier; à part cela, sa conduite était excellente. On ne l'avait pas mis dans le secret comme de juste, et il fallait le dérouter. Koulikof lui dit en clignant de l'oeil qu'ils allaient chercher de l'eau-de-vie, cachée dans l'atelier depuis la veille, ce qui intéressa fort Chilkine; il ne se douta de rien et resta seul avec la jeune recrue, pendant que Koulikof, A—f et Kohler se rendaient au faubourg.

Une demi-heure se passa; les absents ne revenaient pas. Chilkine se mit à réfléchir: un éclair lui traversa l'esprit. Il se rappela que Koulikof paraissait avoir quelque chose d'extraordinaire, qu'il chuchotait avec A—f en clignant de l'oeil; il l'avait vu; maintenant il se souvenait de tout. Kohler avait également frappé son attention; en partant avec les deux forçats, le caporal avait expliqué à la recrue ce qu'elle devait faire pendant son absence, ce qui n'était pas dans ses habitudes. Plus Chilkine scrutait ses souvenirs, plus ses soupçons augmentaient. Le temps s'écoulait, les forçats ne revenaient pas; son inquiétude était extrême, car il comprenait que l'administration le soupçonnerait de connivence avec les fugitifs: il risquait sa peau par conséquent. On pouvait croire qu'il était leur complice, et qu'il les avait laissés partir, connaissant leur intention; s'il tardait à dénoncer leur disparition, ces soupçons prendraient encore plus de consistance. Il n'avait pas de temps à perdre. Il se rappela alors que Koulikof et A—f étaient devenus intimes depuis quelque temps, qu'ils complotaient souvent derrière les casernes, à l'écart. Il se souvint encore que cette idée lui était déjà venue, qu'ils se concertaient… Il regarda son soldat d'escorte; celui-ci bâillait, accoudé sur son fusil, et se grattait le nez le plus innocemment du monde; aussi Chilkine ne jugea-t-il pas nécessaire de lui communiquer ses pensées: il lui dit tout simplement de venir avec lui à l'atelier du génie. Il voulait demander là si on n'avait pas aperçu ses camarades; mais personne ne les avait vus. Les soupçons de Chilkine se confirmaient.—S'ils avaient été simplement s'enivrer ou bambocher au faubourg, comme Koulikof le faisait souvent… mais cela était impossible, pensait Chilkine. Ils le lui auraient dit, car à quoi bon lui cacher cela? Chilkine quitta son travail, et sans même retourner à la caserne où il travaillait, il s'en fut tout droit à la maison de force.

Il était près de neuf heures quand il arriva chez le sergent-major, auquel il communiqua ses soupçons. Celui-ci eut peur, et tout d'abord ne voulut pas le croire, Chilkine ne lui avait communiqué son idée que sous forme de soupçon. Le sergent-major courut chez le major, qui courut à son tour chez le commandant. Au bout d'un quart d'heure, toutes les mesures nécessaires étaient prises. On fit un rapport au général gouverneur. Comme les forçats étaient d'importance, on pouvait recevoir une réprimande sévère de Pétersbourg. A.—f était classé parmi les condamnés politiques, à tort ou à raison; Koulikof était forçat de la «section particulière», c'est-à-dire archicriminel, et de plus, ancien militaire. On se rappela alors qu'aux termes du règlement, chaque forçat de la division particulière devait avoir deux soldats d'escorte quand il allait au travail; or cette règle n'avait pas été observée, ce qui pouvait faire du tort à tout le monde. On envoya aussitôt des exprès dans tous les chefs-lieux de bailliage, dans toutes les petites villes environnantes, pour avertir les autorités de l'évasion de deux forçats et donner leur signalement. On expédia des Cosaques à leur recherche; on écrivit dans tous les arrondissements, dans les gouvernements voisins… Enfin, on eut une peur horrible.

L'agitation n'était pas moindre dans notre maison de force; à mesure que les détenus revenaient du travail, ils apprenaient la grande nouvelle, qui courait de bouche en bouche; chacun l'accueillait avec une joie cachée et profonde. Le coeur des forçats bondissait d'émotion… Outre que cela rompait la monotonie de la maison de force et les divertissait, c'était une évasion, une évasion qui trouvait un écho sympathique dans toutes les âmes et faisait vibrer des cordes depuis longtemps assoupies; une sorte d'espérance, d'audace, remuait tous ces coeurs, en leur faisant croire à la possibilité de changer leur sort, «Eh bien! ils se sont enfuis tout de même! Pourquoi donc nous, ne…» Et chacun, à cette pensée, se redressait et regardait ses camarades d'un air provocateur. Tous les forçats prirent un air hautain et dévisagèrent les sous-officiers du haut de leur grandeur. Comme on peut penser, nos chefs accoururent. Le commandant lui-même arriva. Les nôtres regardaient tout le monde avec hardiesse, avec une nuance de mépris et de gravité sévère: «Hein? nous savons nous tirer d'affaire, quand nous le voulons?» Tout le monde s'attendait à une visite générale des chefs; on savait d'avance qu'on procéderait à une enquête et qu'on ferait des perquisitions; aussi avait-on tout caché, car on n'ignorait pas que notre administration avait de l'esprit après coup. Ces prévisions furent justifiées: il y eut un grand remue-ménage; on mit tout sens dessus dessous, on fouilla partout—et comme de juste, on ne trouva rien.

Quand vint l'heure des travaux de l'après-dînée, on nous y conduisit sous double escorte. Le soir, les officiers et sous-officiers de garde venaient à chaque instant nous surprendre: on nous compta une fois de plus qu'à l'ordinaire; on se trompa aussi deux fois de plus qu'à l'ordinaire, ce qui causa un nouveau désordre; on nous chassa dans la cour, pour nous recompter de nouveau. Puis, une fois encore, on nous vérifia dans les casernes.

Les forçats ne s'inquiétaient guère de ce remue-ménage. Ils se donnaient des airs indépendants, et comme toujours en pareil cas, ils se conduisirent très-convenablement toute la soirée. «On ne pourra pas nous chercher chicane du moins.» L'administration se demandait s'il n'y avait pas parmi nous des complices des évadés, elle ordonna de nous surveiller et d'espionner nos conversations, mais sans résultat.—«Pas si bête que de laisser derrière soi des complices!»—«On cache son jeu quand on tente un pareil coup!»—«Koulikof et A—f sont des gaillards assez rusés pour avoir su cacher leur piste. Ils ont fait ça en vrais maîtres, sans que personne s'en doute. Ils se sont évaporés, les coquins; ils passeraient à travers des portes fermées!» En un mot, la gloire de Koulikof et de A—f avait grandi de cent coudées. Tous étaient fiers d'eux. On sentait que leur exploit serait transmis à la plus lointaine postérité, qu'il survivrait à la maison de force.

—De crânes gaillards! disaient les uns.

—Eh bien! on croyait qu'on ne pouvait pas s'enfuir… ils se sont pourtant évadés! ajoutaient les autres.

—Oui! faisait un troisième en regardant ses camarades avec condescendance.—Mais qui s'est évadé?… Êtes-vous seulement dignes de dénouer les cordons de leurs souliers?

En toute autre occasion, le forçat interpellé de cette façon aurait répondu au défi et défendu son honneur, mais il garda un silence modeste. «C'est vrai! tout le monde n'est pas Koulikof et A—f; il faut faire ses preuves d'abord…»

—Au fond, camarades, pourquoi restons-nous ici? interrompit brusquement un détenu, assis auprès de la fenêtre de la cuisine; sa voix était traînante, mais secrètement satisfaite, il se frottait la joue de la paume de la main.—Que faisons-nous ici? Nous vivons sans vivre, nous sommes morts sans mourir. Eeeh!

—Parbleu, on ne quitte pas la maison de force comme une vieille botte… Elle vous tient aux jambes. Qu'as-tu à soupirer?

—Mais, tiens, Koulikof, par exemple… commença un des plus ardents, un jeune blanc-bec.

—Koulikof? riposta un autre, en regardant de travers le blanc-bec;—Koulikof!… Les Koulikof, on ne les fait pas à la douzaine!

—Et A—f! camarades, quel gaillard!

—Eh! eh! il roulera Koulikof quand et tant qu'il voudra. C'est un fin matois.

—Sont-ils loin? voilà ce que j'aimerais savoir…

Et les conversations s'engageaient:—Sont-ils déjà à une grande distance de la ville? de quel côté se sont-ils enfuis? de quel côté ont-ils plus de chance? quel est le canton le plus proche? Comme il y avait des forçats qui connaissaient les environs, on les écouta avec curiosité.

Quand on vint à parler des habitants des villages voisins, on décida qu'ils ne valaient pas le diable. Près de la ville, c'étaient tous des gens qui savaient ce qu'ils avaient à faire; pour rien au monde, ils n'aideraient les fugitifs; au contraire, ils les traqueraient pour les livrer.

—Si vous saviez quels méchants paysans! Oh! quelles vilaines bêtes!

—Des paysans de rien.

—Le Sibérien est mauvais comme tout. Il vous tue un homme pour rien.

—Oh! les nôtres…

—Bien entendu, c'est à savoir qui sera le plus fort. Les nôtres ne craignent rien.

—En tout cas, si nous ne crevons pas, nous entendrons parler d'eux.

—Crois-tu par hasard qu'on les pincera?

—Je suis sûr qu'on ne les attrapera jamais! riposte un des plus excités, en donnant un grand coup de poing sur la table.

—Hum! c'est suivant comme ça tournera.

—Eh bien! camarades, dit Skouratof—si je m'évadais, de ma vie on ne me pincerait!

—Toi?

Et tout le monde part d'un éclat de rire; d'autres font semblant de ne pas même vouloir l'écouter. Mais Skouratof est en train.

—De ma vie on ne me pincerait—fait-il avec énergie. Camarades, je me le dis souvent, et ça m'étonne même. Je passerais par un trou de serrure plutôt que de me laisser pincer.

—N'aie pas peur, quand la faim te talonnerait, tu irais bel et bien demander du pain à un paysan!

Nouveaux éclats de rire.

—Du pain? menteur!

—Qu'as-tu donc à blaguer? Vous avez tué, ton oncle Vacia et toi, la mort bovine[40], c'est pour ça qu'on vous a déportés.

Les rires redoublèrent. Les forçats sérieux avaient l'air indignés.

—Menteur! cria Skouratof—c'est Mikitka qui vous a raconté cela; il ne s'agissait pas de moi, mais de l'oncle Vacia, et vous m'avez confondu avec lui. Je suis Moscovite, et vagabond dès ma plus tendre enfance. Tenez, quand le chantre m'apprenait à lire la liturgie, il me pinçait l'oreille en me disant: Répète: «Aie pitié de moi, Seigneur, par ta grande bonté», etc. Et je répétais avec lui: «On m'a emmené à la police par ta grande bonté», etc. Voilà ce que j'ai fait depuis ma plus tendre enfance.

Tous éclatèrent de rire. C'est tout ce que Kouratof désirait, il fallait qu'il fît le bouffon. On en revint bientôt aux conversations sérieuses, surtout les vieillards et les connaisseurs en évasions. Les autres forçats plus jeunes, ou plus calmes de caractère, écoutaient tout réjouis, la tête tendue; une grande foule s'était rassemblée à la cuisine. Il n'y avait naturellement pas de sous-officiers, sans quoi l'on n'aurait point parlé devant eux à coeur ouvert. Parmi les plus joyeux je remarquai un Tartare de petite taille, aux pommettes saillantes, et dont la figure était très-comique. Il s'appelait Mametka, ne parlait presque pas le russe et ne comprenait guère ce que les autres disaient, mais il allongeait tout de même la tête dans la foule, et écoutait, écoutait avec béatitude.

—Eh bien! Mametka, iakchi.

—Iakchi, oukh iakchi! marmottait Mametka, en secouant sa tête grotesque.—Iakchi.

—On ne les attrapera pas? Iok.

—Ioi, iok! Et Mametka branlait et hochait la tête, en brandissant les bras.

—Tu as donc menti, et moi je n'ai pas compris, hein?

—C'est ça, c'est ça, iakchi! répondait Mametka.

—Allons, bon, iakch, aussi.

Skouratof lui donna une chiquenaude qui lui enfonça son bonnet jusque sur les yeux, et sortit de très-bonne humeur, laissant Mametka abasourdi.

Pendant une semaine entière, la discipline fut extrêmement sévère dans la maison de force; on se livrait à des battues minutieuses dans les environs. Je ne sais comment cela se faisait, mais les détenus étaient toujours au courant des dispositions que prenait l'administration pour retrouver les fugitifs. Les premiers jours, les nouvelles leur étaient très-favorables: ils avaient disparu sans laisser de traces. Nos forçats ne faisaient que se moquer des chefs, et n'avaient plus aucune inquiétude sur le sort de leurs camarades. «On ne trouvera rien, vous verrez qu'on ne les pincera pas», disaient-ils avec satisfaction.

On savait que tous les paysans des environs étaient sur pied et qu'ils surveillaient les endroits suspects, comme les forêts et les ravins.

—Des bêtises! ricanaient les nôtres, pour sûr ils sont cachés chez un homme à eux.

—Pour sûr!—ce sont des gaillards qui ne se hasardent pas sans avoir tout préparé à l'avance.

Les suppositions allèrent plus loin; on disait qu'ils étaient peut-être encore cachés dans le faubourg, dans une cave, en attendant que la panique eût cessé et que leurs cheveux eussent repoussé. Ils y resteraient peut-être six mois, et alors ils s'en iraient tout tranquillement plus loin…

Bref, tous les détenus étaient d'humeur romanesque et fantastique. Tout à coup, huit jours après l'évasion, le bruit se répandit qu'on avait trouvé la piste. Ce bruit fut naturellement démenti avec mépris, mais vers le soir il prit de la consistance. Les forçats s'émurent. Le lendemain matin, on disait déjà en ville qu'on avait arrêté les fugitifs et qu'on les ramenait. Après le dîner, on eut de nouveaux détails: ils avaient été arrêtés à soixante-dix verstes de la ville, dans un hameau. Enfin on reçut une nouvelle authentique. Le sergent-major, qui revenait de chez le major, assura qu'ils seraient amenés au corps de garde le soir même. Ils étaient pris, il n'y avait plus à en douter. Il est difficile de rendre l'impression que fit cette annonce sur les forçats; ils s'exaspérèrent tout d'abord, puis se découragèrent. Bientôt je remarquai chez eux une tendance à la moquerie. Ils bafouèrent, non plus l'administration, mais les fugitifs maladroits. Ce fut d'abord le petit nombre, puis tous firent chorus, sauf quelques forçats graves et indépendants, que des moqueries ne pouvaient émouvoir. Ceux-là regardèrent avec mépris les masses étourdies et gardèrent le silence.

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