AVERTISSEMENT (continued 4)
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Dès que je fus déshabillé, Pétrof me prit le bras, en me faisant remarquer que j'aurais de la peine à marcher avec mes chaînes. «Tirez-les en haut, sur vos mollets, me dit-il en me soutenant par-dessous les aisselles comme si j'étais un vieillard. Faites attention ici, il faut franchir le seuil de la porte.» J'eus honte de ses prévenances, je l'assurai que je saurais bien marcher seul, mais il ne voulut pas me croire. Il avait pour moi les égards qu'on a pour un petit enfant maladroit, que chacun doit aider. Pétrof n'était nullement un serviteur; ce n'était surtout pas un domestique. Si je l'avais offensé, il aurait su comment agir avec moi. Je ne lui avais rien promis pour ses services, et lui-même ne m'avait rien demandé. Qu'est-ce qui lui inspirait cette sollicitude pour moi?
Quand nous ouvrîmes la porte de l'étuve, je crus que nous entrions en enfer[19]. Représentez-vous une salle de douze pas de long sur autant de large dans laquelle on empilerait cent hommes à la fois, ou tout au moins quatre-vingts, car nous étions en tout deux cents, divisés en deux sections. La vapeur nous aveuglait; la suie, la saleté et le manque de place étaient tels que nous ne savions où mettre le pied. Je m'effrayai et je voulus sortir: Pétrof me rassura aussitôt. À grand'peine, tant bien que mal, nous nous hissâmes jusqu'aux bancs en enjambant les têtes des forçats que nous priions de se pencher afin de nous laisser passer. Mais tous les bancs étaient déjà occupés. Pétrof m'annonça que je devais acheter une place et entra immédiatement en pourparlers avec un forçat, qui se trouvait à côté de la fenêtre. Pour un kopek celui-ci consentit à me céder sa place, après avoir reçu de Pétrof la monnaie que ce dernier serrait dans sa main et qu'il avait prudemment préparée à l'avance. Il se faufila juste au-dessous de moi dans un endroit sombre et sale: il y avait là au moins un demi-pouce de moisi; même les places qui se trouvaient au-dessous des banquettes étaient occupées: les forçats y grouillaient. Quant au plancher, il n'y avait pas un espace grand comme la paume de la main qui ne fût occupé par les détenus; ils faisaient jaillir l'eau de leurs baquets. Ceux qui étaient debout se lavaient en tenant à la main leur seille; l'eau sale coulait le long de leur corps et tombait sur les têtes rasées de ceux qui étaient assis. Sur la banquette et les gradins qui y conduisaient étaient entassés d'autres forçats qui se lavaient tout recroquevillés et ramassés, mais c'était le petit nombre. La populace ne se lave pas volontiers avec de l'eau et du savon; ils préfèrent s'étuver horriblement, et s'inonder ensuite d'eau froide;—c'est ainsi qu'ils prennent leur bain. Sur le plancher on voyait cinquante balais de verges s'élever et s'abaisser à la fois, tous se fouettaient à en être ivres. On augmentait à chaque instant la vapeur[20]; aussi ce que l'on ressentait n'était plus de la chaleur, mais une brûlure comme celle de la poix bouillante. On criait, on gloussait, au bruit de cent chaînes, traînant sur le plancher… Ceux qui voulaient passer d'un endroit à l'autre embarrassaient leurs fers dans d'autres chaînes et heurtaient la tête des détenus qui se trouvaient plus bas qu'eux, tombaient, juraient en entraînant dans leur chute ceux auxquels ils s'accrochaient. Tous étaient dans une espèce de griserie, d'excitation folle; des cris et des glapissements se croisaient. Il y avait un entassement, un écrasement du coté de la fenêtre du cabinet par laquelle on délivrait l'eau chaude; elle jaillissait sur les têtes de ceux qui étaient assis sur le plancher, avant qu'elle arrivât à sa destination. Nous avions l'air d'être libres, et pourtant, de temps à autre, derrière la fenêtre du cabinet ou la porte entr'ouverte, on voyait la figure moustachue d'un soldat, le fusil au pied, veillant à ce qu'il n'arrivât aucun désordre. Les têtes rasées des forçats et leurs corps auxquels la vapeur donnait une couleur sanglante, paraissaient encore plus monstrueux. Sur les dos rubéfiés par la vapeur apparaissaient nettement les cicatrices des coups de fouet ou de verges appliqués autrefois, si bien que ces échines semblaient avoir été récemment meurtries. Étranges cicatrices! Un frisson me passa sous la peau, rien qu'en les voyant. On augmente encore la vapeur—et la salle du bain est couverte d'un nuage épais, brûlant, dans lequel tout s'agite, crie, glousse. De ce nuage ressortent des échines meurtries, des têtes rasées, des raccourcis de bras, de jambes; pour compléter le tableau, Isaï Fomitch hurle de joie à gorge déployée, sur la banquette la plus élevée. Il se sature de vapeur, tout autre tomberait en défaillance, mais nulle température n'est assez élevée pour lui; il loue un frotteur pour un kopek, mais au bout d'un instant, celui-ci n'y peut tenir, jette le balai et court s'inonder d'eau froide. Isaï Fomitch ne perd pas courage et en loue un second, un troisième; dans ces occasions-là, il ne regarde pas à la dépense et change jusqu'à cinq fois de frotteur. —«Il s'étuve bien, ce gaillard d'Isaï Fomitch!» lui crient d'en bas les forçats. Le Juif sent lui-même qu'il dépasse tous les autres, qu'il les «enfonce»; il triomphe, de sa voix rêche et falote il crie son air: la, la, la, la, la qui couvre le tapage. Je pensais que si jamais nous devions être ensemble en enfer, cela rappellerait le lieu où nous nous trouvions. Je ne résistai pas au désir de communiquer cette idée à Pétrof: il regarda tout autour de lui, et ne répondit rien. J'aurais voulu lui louer une place à côté de moi, mais il s'assit à mes pieds et me déclara qu'il se trouvait parfaitement à son aise. Baklouchine nous acheta pendant ce temps de l'eau chaude, qu'il nous apportait quand nous en avions besoin. Pétrof me signifia qu'il me nettoierait des pieds à la tête afin de «me rendre tout propre», et il me pressa de m'étuver. Je ne m'y décidai pas. Ensuite, il me frotta tout entier de savon. «Maintenant, je vais vous laver les petons», fit-il en manière de conclusion. Je voulais lui répondre que je pouvais me laver moi-même, mais je ne le contredis pas et m'abandonnai à sa volonté. Dans le diminutif: petons, qu'il avait employé, il n'y avait aucun sens servile; Pétrof ne pouvait appeler mes pieds par leur nom, parce que les autres, les vrais hommes, avaient des jambes; moi, je n'avais que des petons.
Après m'avoir rapproprié, il me reconduisit dans le cabinet, me soutenant et m'avertissant à chaque pas comme si j'eusse été de porcelaine. Il m'aida à passer mon linge, et quand il eut fini de me dorloter, il s'élança dans le bain pour s'étuver lui-même.
En arrivant à la caserne, je lui offris un verre de thé qu'il ne refusa pas. Il le but et me remercia. Je pensai à faire la dépense d'un verre d'eau-de-vie en son honneur. J'en trouvai dans notre caserne même. Pétrof fut supérieurement content, il lampa son eau-de-vie, poussa un grognement de satisfaction, et me fit la remarque que je lui rendais la vie; puis, précipitamment, il se rendit à la cuisine, comme si l'on ne pouvait y décider quelque chose d'important sans lui. Un autre interlocuteur se présenta: c'était Baklouchine, dont j'ai déjà parlé, et que j'avais aussi invité à prendre du thé.
Je ne connais pas de caractère plus agréable que celui de Baklouchine. À vrai dire, il ne pardonnait rien aux autres et se querellait même assez souvent; il n'aimait surtout pas qu'on se mêlât de ses affaires;—en un mot, il savait se défendre. Mais ses querelles ne duraient jamais longtemps, et je crois que tous les forçats l'aimaient. Partout où il allait, il était le bienvenu. Même en ville, on le tenait pour l'homme le plus amusant du monde. C'était un gars de haute taille, âgé de trente ans, au visage ingénu et déterminé, assez joli homme avec sa barbiche. Il avait le talent de dénaturer si comiquement sa figure en imitant le premier venu que le cercle qui l'entourait se pâmait de rire. C'était un farceur, mais jamais il ne se laissait marcher sur le pied par ceux qui faisaient les dégoûtés et n'aimaient pas à rire; aussi personne ne l'accusait d'être un homme «inutile et sans cervelle». Il était plein de vie et de feu. Il fit ma connaissance dès les premiers jours et me raconta sa carrière militaire, enfant de troupe, soldat au régiment des pionniers, où des personnages haut placés l'avaient remarqué. Il me fit immédiatement un tas de questions sur Pétersbourg; il lisait même des livres. Quand il vint prendre le thé chez moi, il égaya toute la caserne en racontant comment le lieutenant Ch—avait malmené le matin notre major; il m'annonça d'un air satisfait, en s'asseyant à côté de moi, que nous aurions probablement une représentation théâtrale à la maison de force. Les détenus projetaient de donner un spectacle pendant les fêtes de Noël. Les acteurs nécessaires étaient trouvés, et peu à peu l'on préparait les décors. Quelques personnes de la ville avaient promis de prêter des habits de femme pour la représentation. On espérait même, par l'entremise d'un brosseur, obtenir un uniforme d'officier avec des aiguillettes. Pourvu seulement que le major ne s'avisât pas d'interdire le spectacle comme l'année précédente! Il était alors de mauvaise humeur parce qu'il avait perdu au jeu, et puis il y avait eu du grabuge dans la maison de force; aussi avait-il tout défendu dans un accès de mécontentement. Cette année peut-être, il ne voudrait pas empêcher la représentation. Baklouchine était exalté: on voyait bien qu'il était un des principaux instigateurs du futur théâtre; je me promis d'assister à ce spectacle. La joie ingénue que Baklouchine manifestait en parlant de cette entreprise me toucha. De fil en aiguille nous en vînmes à causer à coeur ouvert. Il me dit entre autres choses qu'il n'avait pas seulement servi à Pétersbourg; on l'avait envoyé à R… avec le grade de sous-officier, dans un bataillon de garnison.
—C'est de là qu'on m'a expédié ici, ajouta Baklouchine.
—Et pourquoi? lui demandai-je.
—Pourquoi? vous ne devineriez pas, Alexandre Pétrovitch. Parce que je fus amoureux.
—Allons donc! on n'exile pas encore pour ce motif, répliquai-je en riant.
—Il est vrai de dire, reprit Baklouchine, qu'à cause de cela j'ai tué là-bas un Allemand d'un coup de pistolet. Mais était-ce bien la peine de m'envoyer aux travaux forcés pour un Allemand? Je vous en fais juge.
—Comment cela est-il arrivé? Racontez-moi l'histoire, elle doit être curieuse.
—Une drôle d'histoire, Alexandre Pétrovitch!
—Tant mieux. Racontez.
—Vous le voulez? Eh bien, écoutez…
Et j'entendis l'histoire d'un meurtre: elle n'était pas «drôle», mais en vérité fort étrange…
—Voici l'affaire, commença Baklouchine.—On m'avait envoyé à Riga, une grande et belle ville, qui n'a qu'un défaut: trop d'Allemands. J'étais encore un jeune homme bien noté auprès de mes chefs; je portais mon bonnet sur l'oreille, et je passais agréablement mon temps. Je faisais de l'oeil aux Allemandes. Une d'elles, nommée Louisa, me plut fort. Elle et sa tante étaient blanchisseuses de linge fin, du plus fin. La vieille était une vraie caricature, elle avait de l'argent. Tout d'abord je ne faisais que passer sous les fenêtres, mais bientôt je me liai tout à fait avec la jeune fille. Louisa parlait bien le russe, en grasseyant un peu;—elle était charmante, jamais je n'ai rencontré sa pareille. Je la pressai d'abord vivement, mais elle me dit:
«—Ne demande pas cela, Sacha, je veux conserver mon innocence pour être une femme digne de toi!» Et elle ne faisait que me caresser, en riant d'un rire si clair… elle était très-proprette, je n'en ai jamais vu de pareille, je vous dis. Elle m'avait engagé elle-même à l'épouser. Et comment ne pas l'épouser, dites un peu! Je me préparais déjà à aller chez le colonel avec ma pétition… Tout à coup,—Louisa ne vient pas au rendez-vous, une première fois, une seconde, une troisième… Je lui envoie une lettre… elle n'y répond pas. Que faire? me dis-je. Si elle me trompait, elle aurait su me jeter de la poudre aux yeux, elle aurait répondu à ma lettre et serait venue au rendez-vous. Mais elle ne savait pas mentir; elle avait rompu tout simplement. C'est un tour de la tante, pensai-je. Je n'osai pas aller chez celle-ci; quoiqu'elle connût notre liaison, nous faisions comme si elle l'ignorait… J'étais comme un possédé; je lui écrivis une dernière lettre, dans laquelle je lui dis: «—Si tu ne viens pas, j'irai moi-même chez ta tante.» Elle eut peur et vint. La voilà qui se met à pleurer et me raconte qu'un Allemand, Schultz, leur parent éloigné, horloger de son état et d'un certain âge, mais riche, avait manifesté le désir de l'épouser,—afin de la rendre heureuse, comme il disait, et pour ne pas rester sans épouse pendant sa vieillesse; il l'aimait depuis longtemps, à ce qu'elle disait, et caressait cette idée depuis des années, mais il l'avait tue et ne se décidait jamais à parler.—Tu vois, Sacha, me dit-elle, que c'est mon bonheur, car il est riche; voudrais-tu donc me priver de mon bonheur? Je la regarde, elle pleure, m'embrasse, m'étreint…
—Eh! me dis-je, elle a raison! Quel bénéfice d'épouser un soldat, même un sous-officier?—Allons, adieu, Louisa, Dieu te protège! je n'ai pas le droit de te priver de ton bonheur. Et comment est-il de sa personne? est-il joli?—Non, il est âgé, et puis il a un long nez.—Elle pouffa même de rire. Je la quittai: Allons, ce n'était pas ma destinée, pensé-je. Le lendemain je passe près du magasin de Schultz (elle m'avait indiqué la rue où il demeurait). Je regarde par le vitrage: je vois un Allemand qui arrange une montre.—Quarante-cinq ans, un nez aquilin, des yeux bombés, un frac à collet droit, très-haut. Je crachai de mépris en le voyant: à ce moment-là, j'étais prêt à casser les vitres de sa devanture… À quoi bon? pensais-je. Il n'y a plus rien à faire, c'est fini et bien fini… J'arrive à la caserne à la nuit tombante, je m'étends sur ma couchette et, le croirez-vous, Alexandre Pétrovitch? je me mets à sangloter, à sangloter…
Un jour se passe, puis un second, un troisième… Je ne vois plus Louisa. J'avais pourtant appris d'une vieille commère (blanchisseuse aussi, chez laquelle mon amante allait quelquefois) que cet Allemand connaissait notre amour, et que pour cette raison il s'était décidé à l'épouser le plus tôt possible. Sans quoi il aurait attendu encore deux ans. Il avait forcé Louisa à jurer qu'elle ne me verrait plus; il parait qu'à cause de moi, il serrait les cordons de sa bourse et qu'il les tenait dur toutes deux, la tante et Louisa. Peut-être changerait-il encore d'idée, car il n'était pas résolu. Elle me dit aussi qu'il les avait invitées à prendre le café chez lui le surlendemain,—un dimanche, et qu'il viendrait encore un autre parent, ancien marchand, maintenant très-pauvre et surveillant dans un débit de liqueurs. Quand j'appris qu'ils décideraient cette affaire le dimanche, je fus si furieux que je ne pus reprendre mon sang-froid. Tout ce jour-là et le suivant, je ne fis que penser. J'aurais, dévoré cet Allemand, je crois.
Le dimanche matin, je n'avais encore rien décidé; sitôt la messe entendue, je sortis en courant, j'enfilai ma capote et je me rendis chez cet Allemand. Je pensais les trouver tous là. Pourquoi j'allais chez l'Allemand et ce que je voulais dire, je n'en savais rien moi-même. Je glissai un pistolet dans ma poche à tout hasard; un petit pistolet qui ne valait pas le diable, avec un chien de l'ancien système,—encore gamin je m'en servais pour tirer,— il n'était plus bon à rien. Je le chargeai cependant, parce que je pensais qu'ils me chasseraient, que cet Allemand me dirait des grossièretés, et qu'alors je tirerais mon pistolet pour les effrayer tous. J'arrive. Personne dans l'escalier, ils étaient tous dans l'arrière-boutique. Pas de domestique, l'unique servante était absente. Je traverse le magasin, je vois que la porte est fermée, une vieille porte retenue par un crochet. Le coeur me bat, je m'arrête et j'écoute: on parle allemand. J'enfonce d'un coup de pied la porte qui cède. Je regarde, la table est mise. Il y avait là une grande cafetière, une lampe à esprit-de-vin sur laquelle le café bouillait, et des biscuits. Sur un autre plateau, un carafon d'eau-de-vie, des harengs, de la saucisse et une bouteille de vin quelconque. Louisa et sa tante, toutes deux endimanchées, étaient assises sur le divan. En face d'elles l'Allemand s'étalait sur une chaise, comme un fiancé, quoi! bien peigné, en frac et collet monté. De l'autre côté il y avait encore un Allemand, déjà vieux celui-là, gros et gris; il se taisait. Quand j'entrai, Louisa devint toute pâle. La tante se leva d'un bond et se rassit. L'Allemand se fâcha. Était-il colère! il se leva et me dit en venant à ma rencontre:
—Que désirez-vous?
J'eusse perdu contenance, si la colère ne m'eût soutenu.
—Ce que je désire? Accueille donc un hôte, fais-lui boire de l'eau-de-vie. Je suis venu te faire une visite.
L'Allemand réfléchit un instant et me dit: Asseyez-vous! Je m'assis.
—Voici de l'eau-de-vie; buvez, je vous prie.
—Donne-moi de bonne eau-de-vie, toi! dis donc.—Je me mettais toujours plus en colère.
—C'est de bonne eau-de-vie.
J'enrageai de voir qu'il me regardait de haut en bas. Le plus affreux, c'est que Louisa contemplait cette scène. Je bus, et je lui dis:
—Or çà, l'Allemand, qu'as-tu donc à me dire des grossièretés? Faisons connaissance, je suis venu chez toi en bon ami.
—Je ne puis être votre ami, vous êtes un simple soldat.
Alors je m'emportai.
—Ah! mannequin! marchand de saucisses! Sais-tu que je puis faire de toi ce qui me plaira? Tiens, veux-tu que je te casse la tête avec ce pistolet?
Je tire mon pistolet, je me lève et je lui applique le canon à bout portant contre le front. Les femmes étaient plus mortes que vives; elles avaient peur de souffler; le vieux tremblait comme une feuille, tout blême.
L'Allemand s'étonna, mais il revint vite à lui.
—Je n'ai pas peur de vous et je vous prie, en homme bien élevé, de cesser immédiatement cette plaisanterie; je n'ai pas peur de vous du tout.
—Oh! tu mens, tu as peur! Voyez-le! Il n'ose pas remuer la tête de dessous le pistolet.
—Non, dit-il, vous n'oserez pas faire cela.
—Et pourquoi donc ne l'oserais-je pas?
—Parce que cela vous est sévèrement défendu et qu'on vous punirait sévèrement.
Que le diable emporte cet imbécile d'Allemand! S'il ne m'avait pas poussé lui-même, il serait encore vivant.
—Ainsi tu crois que je n'oserai pas?…
—No-on!
—Je n'oserai pas?
—Vous n'oserez pas me faire…
—Eh bien! tiens! saucisse!—Je tire, et le voilà qui s'affaisse sur sa chaise. Les autres poussent des cris.
Je remis mon pistolet dans ma poche, et en rentrant à la forteresse, je le jetai dans les orties près de la grande porte.
J'arrive à la caserne, je m'allonge sur ma couchette et je me dis: «—On va me pincer tout de suite!» Une heure se passe, une autre encore—on ne m'arrête pas. Vers le soir, je fus pris d'un tel chagrin que je sortis; je voulais à tout prix voir Louisa. Je passai devant la maison de l'horloger. Il y avait là un tas de monde, la police… Je courus chez la vieille commère, je lui dis: «—Va appeler Louisa!» Je n'attendis qu'un instant, elle accourut aussitôt, se jeta à mon cou en pleurant.—«C'est ma faute, me dit-elle, j'ai écouté ma tante.» Elle me raconta que sa tante, tout de suite après cette scène, était rentrée à la maison; elle avait eu tellement peur qu'elle en était malade et n'avait pas soufflé mot. La vieille n'avait dénoncé personne, au contraire, elle avait même ordonné à sa nièce de se taire parce qu'elle avait peur: «Qu'ils fassent ce qu'ils veulent.—Personne ne nous a vus depuis», me dit Louisa. L'horloger avait renvoyé sa servante, car il la craignait comme le feu; elle lui aurait sauté aux yeux, si elle avait su qu'il voulait se marier. Il n'y avait aucun ouvrier à la maison, il les avait tous éloignés. Il avait préparé lui-même le café et la collation. Quant au parent, comme il s'était tu toute sa vie, il avait pris son chapeau sans ouvrir la bouche, et s'en était allé le premier.—»Pour sûr il se taira», ajouta Louisa. C'est ce qui arriva. Pendant deux semaines, personne ne m'arrêta, on ne me soupçonnait pas le moins du monde. Ne le croyez pas si vous voulez, Alexandre Pétrovitch, mais ces deux semaines ont été tout le bonheur de ma vie. Je voyais Louisa chaque jour. Et comme elle s'était attachée à moi! Elle me disait en pleurant: «Si l'on t'exile, j'irai avec toi, je quitterai tout pour te suivre.» Je pensais déjà à en finir avec ma vie, tant elle m'avait apitoyé. Mais au bout des deux semaines, on m'arrêta. Le vieux et la tante s'étaient entendus pour me dénoncer.
—Mais, interrompis-je, Baklouchine, attendez!—pour cela, on ne pouvait vous infliger que dix à douze ans de travaux, le maximum de la peine, et encore dans la section civile; pourtant, vous êtes dans la «section particulière». Comment cela se fait-il?
—C'est une autre affaire, dit Baklouchine. Quand on me conduisit devant le conseil de guerre, le capitaine rapporteur commença à m'insulter devant le tribunal, à me dire des gros mots. Je n'y tins pas, je lui criai: «Pourquoi m'injuries-tu? Ne vois-tu pas, canaille, que tu te regardes dans un miroir?» Cela m'a fait une nouvelle affaire, on m'a remis en jugement, et pour les deux choses j'ai été condamné à quatre mille coups de verges et à la «section particulière». Quand on me fit sortir pour subir ma punition dans la rue verte, on emmena le capitaine: il avait été cassé de son grade et envoyé au Caucase en qualité de simple soldat.—Au revoir, Alexandre Pétrovitch. Ne manquez pas de venir voir notre représentation.
X—LA FÊTE DE NOËL.
Les fêtes approchaient enfin. La veille du grand jour, les forçats n'allèrent presque pas au travail. Ceux qui travaillaient dans les ateliers de couture et autres s'y rendirent comme à l'ordinaire, les derniers s'en furent à la démonte, mais ils revinrent presque immédiatement à la maison de force, un à un ou par bandes; après le dîner, personne ne travailla. Depuis le matin la majeure partie des forçats n'étaient occupés que de leurs propres affaires et non de celles de l'administration: les uns s'arrangeaient pour faire venir de l'eau-de-vie ou en commandaient encore, tandis que les autres demandaient la permission de voir leurs compères et leurs commères, ou rassemblaient les petites sommes qu'on leur devait pour du travail exécuté auparavant. Baklouchine et les forçats qui prenaient part au spectacle cherchaient à décider quelques-unes de leurs connaissances, presque tous brosseurs d'officiers, à leur confier les costumes qui leur étaient nécessaires.
Les uns allaient et venaient d'un air affairé, uniquement parce que d'autres étaient pressés et affairés; ils n'avaient aucun argent à recevoir, et pourtant ils paraissaient attendre un payement; en un mot, tout le monde était dans l'expectative d'un changement, de quelque événement extraordinaire. Vers le soir, les invalides qui faisaient les commissions des forçats apportèrent toutes sortes de victuailles: de la viande, des cochons de lait, des oies. Beaucoup de détenus, même les plus simples et les plus économes, qui toute l'année entassaient leurs kopeks, croyaient de leur devoir de faire de la dépense ce jour-là et de célébrer dignement le réveillon. Le lendemain était pour les forçats une vraie fête, à laquelle ils avaient droit, une fête reconnue par la loi. Les détenus ne pouvaient être envoyés au travail ce jour-là: il n'y avait que trois jours semblables dans toute l'année.
Enfin, qui sait combien de souvenirs devaient tourbillonner dans les âmes de ces réprouvés à l'approche d'une pareille solennité? Dès l'enfance, le petit peuple garde vivement la mémoire des grandes fêtes. Ils devaient se rappeler avec angoisse et tourment ces jours où l'on se repose des pénibles travaux au sein de la famille. Le respect des forçats pour ce jour-là avait quelque chose d'imposant; les riboteurs étaient peu nombreux, presque tout le monde était sérieux et pour ainsi dire occupé, bien qu'ils n'eussent rien à faire pour la plupart. Même ceux qui se permettaient de faire bamboche conservaient un air grave… Le rire semblait interdit. Une sorte de susceptibilité intolérante régnait dans tout le bagne, et si quelqu'un contrevenait au repos général, même involontairement, on le remettait bien vite à sa place, en criant et en jurant; on se fâchait, comme s'il eût manqué de respect à la fête elle-même. Cette disposition des forçats était remarquable et même touchante. Outre la vénération innée qu'ils ont pour ce grand jour, ils pressentent qu'en observant cette fête, ils sont en communion avec le reste du monde, qu'ils ne sont plus tout à fait des réprouvés, perdus et rejetés par la société, puisqu'à la maison de force on célèbre cette réjouissance comme au dehors. Ils sentaient tout cela, je l'ai vu et compris moi-même.
Akim Akimytch avait aussi fait de grands préparatifs pour la fête: il n'avait pas de souvenirs de famille, étant né orphelin dans une maison étrangère, et entré au service dès l'âge de quinze ans; il n'avait jamais ressenti de grandes joies, ayant toujours vécu régulièrement, uniformément, dans la crainte d'enfreindre les devoirs qui lui étaient imposés. Il n'était pas non plus fort religieux, car son formalisme avait étouffé tous ses dons humains, toutes ses passions et ses penchants, bons ou mauvais. Il se préparait par conséquent à fêter Noël sans se trémousser ou s'émouvoir particulièrement; il n'était attristé par aucun souvenir chagrin et inutile; il faisait tout avec cette ponctualité qui était suffisante pour accomplir convenablement ses devoirs ou pour célébrer une cérémonie fondée une fois pour toutes. D'ailleurs, il n'aimait pas trop à réfléchir. L'importance du fait lui-même n'avait jamais effleuré sa cervelle, tandis qu'il exécutait les règles qu'on lui imposait avec une minutie religieuse. Si on lui avait ordonné le jour suivant de faire tout le contraire de ce qu'il avait fait la veille, il aurait obéi avec la même soumission et le même scrupule qu'il avait montré le jour avant. Une fois dans sa vie, une seule fois, il avait voulu agir de sa propre impulsion—et il avait été envoyé aux travaux forcés. Cette leçon n'avait pas été perdue pour lui. Quoiqu'il fût écrit qu'il ne devait jamais comprendre sa faute, il avait pourtant gagné à son aventure une règle de morale salutaire,—ne jamais raisonner, dans n'importe quelle circonstance, parce que son esprit n'était jamais à la hauteur de l'affaire à juger. Aveuglément dévoué aux cérémonies, il regardait avec respect le cochon de lait qu'il avait farci de gruau et qu'il avait rôti lui-même (car il avait quelques connaissances culinaires), absolument comme si ce n'avait pas été un cochon de lait ordinaire, que l'on pouvait acheter et rôtir en tout temps, mais bien un animal particulier, né spécialement pour la fête de Noël. Peut-être était-il habitué, depuis sa tendre enfance, à voir ce jour-là sur la table un cochon de lait, et en concluait-il qu'un cochon de lait était indispensable pour célébrer dignement la fête; je suis certain que si, par malheur, il n'avait pas mangé de cette viande-là, il aurait eu un remords toute sa vie de n'avoir pas fait son devoir. Jusqu'au jour de Noël il portait sa vieille veste et son vieux pantalon, qui, malgré leur raccommodage minutieux, montraient depuis longtemps la corde. J'appris alors qu'il gardait soigneusement dans son coffre le nouveau costume qui lui avait été délivré quatre mois auparavant, et qu'il ne l'avait pas touché à la seule fin de l'étrenner le jour de Noël. C'est ce qu'il fit. La veille, il sortit de son coffre les vêtements neufs, les déplia, les examina, les nettoya, souffla dessus pour enlever la poussière, et tout étant parfaitement en ordre, il les essaya préalablement. Le costume lui seyait parfaitement; toutes les pièces étaient convenables, la veste se boutonnait jusqu'au cou, le collet droit et roide comme du carton maintenait le menton très-haut; la taille rappelait de loin la coupe militaire; aussi Akim Akimytch sourit-il de satisfaction, en se tournant et retournant non sans braverie devant son tout petit miroir, orné depuis longtemps par ses soins d'une bordure dorée. Seule, une agrafe de la veste semblait ne pas être à sa place; Akim Akimytch la remarqua et résolut de la changer de place; quand il eut fini, il essaya de nouveau la veste, elle était irréprochable. Il replia alors son costume comme auparavant et, l'esprit tranquille, le serra dans son coffre jusqu'au lendemain. Son crâne était suffisamment rasé, mais après un examen attentif, Akim Akimytch acquit la certitude qu'il n'était pas absolument lisse; ses cheveux avaient imperceptiblement repoussé; il se rendit immédiatement près du «major» pour être rasé comme il faut, à l'ordonnance. En réalité personne n'aurait songé à le regarder le lendemain, mais il agissait par acquit de conscience, afin de remplir tous ses devoirs ce jour-là. Cette vénération pour le plus petit bouton, pour la moindre torsade d'épaulette, pour la moindre ganse s'était gravée dans son esprit comme un devoir impérieux, et dans son coeur, comme l'image de la plus parfaite beauté que peut et doit atteindre un homme comme il faut. En sa qualité d'»ancien» de la caserne, il veilla à ce qu'on apportât du foin et à ce qu'on l'étendit sur le plancher. La même chose se faisait dans les autres casernes. Je ne sais pas pourquoi l'on jetait toujours du foin sur le sol le jour de Noël[21]. Une fois qu'Akim Akimytch eut terminé son travail, il dit ses prières, s'étendit sur sa couchette et s'endormit du sommeil tranquille de l'enfance, afin de se réveiller le plus tôt possible le lendemain. Les autres forçats firent de même, du reste. Tous les détenus se couchèrent beaucoup plus tôt que de coutume. Les travaux ordinaires furent délaissés ce soir-là; quant à jouer aux cartes, personne n'aurait même osé en parler. Tout le monde attendait le matin suivant.
Il arriva enfin, ce matin! De fort bonne heure, avant même qu'il fît jour, on battit la diane, et le sous-officier qui entra pour compter les forçats leur souhaita une heureuse fête. On lui répondit, d'un ton affable et aimable, par un souhait semblable. Akim Akimytch et beaucoup d'autres qui avaient leurs oies et leurs cochons de lait, s'en furent précipitamment à la cuisine, après avoir dit leurs prières à la hâte, pour voir à quel endroit se trouvaient leurs victuailles, et comme on les rôtissait. Par les petites fenêtres de notre caserne, à moitié cachées par la neige et la glace, on voyait dans les ténèbres flamber le feu vif des deux cuisines, dont les six poêles étaient allumés. Dans la cour encore sombre, les forçats, la demi-pelisse jetée sur les épaules ou complètement vêtus, se pressaient du côté de la cuisine. Quelques-uns cependant,—en petit nombre,—avaient réussi à visiter les cabaretiers. C'étaient les plus impatients. Tout le monde se conduisait avec décence, paisiblement, beaucoup mieux qu'à l'ordinaire. On n'entendait ni les querelles, ni les injures habituelles. Chacun comprenait que c'était un grand jour, une grande fête. Des forçats allaient même dans les autres casernes souhaiter une heureuse fête à leurs connaissances. Ce jour-là, il semblait qu'une sorte d'amitié existât entre eux. Je remarquerai en passant que les forçats n'ont presque jamais de liaisons à la maison de force, ni communes, ni particulières; ainsi il était très-rare qu'un forçat se liât avec un autre, comme dans le monde libre. Nous étions en général durs et secs dans nos rapports réciproques, à quelques rares exceptions près; c'était un ton adopté une fois pour toutes. Je sortis aussi de la caserne; il commençait à faire clair; les étoiles pâlissaient, une légère buée congelée s'élevait de terre, les spirales de fumée des cheminées montaient en tournoyant. Plusieurs détenus que je rencontrai me souhaitèrent avec affabilité une bonne fête. Je les remerciai en leur rendant leurs souhaits. De ceux-là, quelques-uns ne m'avaient jamais encore adressé la parole. Près de la cuisine, un forçat de la caserne militaire, la touloupe sur l'épaule, me rejoignit. Du milieu de la cour, il m'avait aperçu et me criait: «Alexandre Pétrovitch! Alexandre Pétrovitch!» Il se hâtait en courant du côté de la cuisine. Je m'arrêtai pour l'attendre. C'était un jeune gars au visage rond, aux yeux doux, peu communicatif avec tout le monde; il ne m'avait pas encore parlé depuis mon entrée à la maison de force, et n'avait fait jusqu'alors aucune attention à moi: je ne savais même pas comment il se nommait. Il accourut tout essoufflé, et resta planté devant moi à me regarder en souriant bêtement, mais d'un air heureux.
—Que voulez-vous? lui demandai-je non sans étonnement. Il resta devant moi souriant, à me regarder de tous ses yeux, sans toutefois entamer la conversation.
—Mais, comment donc?… c'est fête…, marmotta-t-il. Il comprit lui-même qu'il n'avait rien à me dire de plus, et me quitta pour se rendre précipitamment à la cuisine.
Je ferai la remarque qu'après cela nous ne nous rencontrâmes presque jamais, et que nous ne nous adressâmes pas la parole jusqu'à ma sortie de prison.
Autour des poêles flambants de la cuisine les forçats affairés se démenaient et se bousculaient. Chacun surveillait son bien, les cuisiniers préparaient l'ordinaire du bagne, car le dîner devait avoir lieu un peu plus tôt que de coutume. Personne n'avait encore mangé, du reste, bien que tous en eussent envie, mais on observait les convenances devant les autres. On attendait le prêtre, le carême ne cessait qu'après son arrivée. Il ne faisait pas encore jour que l'on entendit déjà le caporal crier de derrière la porte d'entrée de la prison: «Les cuisiniers!» Ces appels se répétèrent, Ininterrompus, pendant deux heures. On réclamait les cuisiniers pour recevoir les aumônes apportées de tous les coins de la ville en quantité énorme: miches de pain blanc, talmouses, échaudés, crêpes, et autres pâtisseries au beurre. Je crois qu'il n'y avait pas une marchande ou une bourgeoise de toute la ville qui n'eût envoyé quelque chose aux «malheureux». Parmi ces aumônes, il y en avait d'opulentes, comme des pains de fleur de farine en assez grand nombre; il y en avait aussi de très-pauvres, une miche de pain blanc de deux kopeks et deux changhi noirs à peine enduits de crème aigre: c'était le cadeau du pauvre au pauvre, pour lequel celui-là avait dépensé son dernier kopek. Tout était accepté avec une égale reconnaissance, sans distinction de valeur ou de donateurs. Les forçats qui recevaient les dons ôtaient leurs bonnets, remerciaient en saluant les donateurs, leur souhaitaient de bonnes fêtes et emportaient l'aumône à la cuisine. Quand on avait rassemblé de grands tas de pains, on appelait les anciens de chaque caserne, qui partageaient le tout par égales portions entre toutes les sections. Ce partage n'excitait ni querelles ni injures, il se faisait honnêtement, équitablement. Akim Akimytch, aidé d'un autre détenu, partageait entre les forçats de notre caserne le lot qui nous était échu, de sa main, et remettait à chacun de nous ce qui lui revenait. Chacun était content, pas une réclamation ne se faisait entendre, aucune envie ne se manifestait; personne n'aurait eu l'idée d'une tromperie. Quand Akim Akimytch eut fini ses affaires à la cuisine, il procéda religieusement à sa toilette et s'habilla d'un air solennel, en boutonnant tous les crochets de sa veste sans en excepter un: une fois vêtu de neuf, il se mit à prier, ce qui dura assez longtemps. Beaucoup de détenus remplissaient leurs devoirs religieux, mais c'étaient, pour la plupart, des gens âgés: les jeunes ne priaient presque pas: ils se signaient tout au plus en se levant, et encore cela n'arrivait que les jours de fête. Akim Akimytch s'approcha de moi, une fois sa prière finie, pour me faire les souhaits d'usage. Je l'invitai à prendre du thé, il me rendit ma politesse en m'offrant de son cochon de lait. Au bout de quelque temps Pétrof accourut pour m'adresser ses compliments. Je crois qu'il avait déjà bu, et, bien qu'il fût tout essoufflé, il ne me dit pas grand'chose; il resta debout devant moi pendant quelques instants et s'en retourna à la cuisine. On se préparait en ce moment dans la caserne de la section militaire à recevoir le prêtre. Cette caserne n'était pas construite comme les autres; les lits de camp étaient disposés le long de la muraille, et non au milieu de la salle comme dans toutes les autres, si bien que c'était la seule dont le milieu ne fût pas obstrué. Elle avait été probablement construite de cette façon afin qu'en cas de nécessité on put réunir les forçats. On dressa une petite table au milieu de la salle; on y plaça une image devant laquelle on alluma une petite lampe-veilleuse. Le prêtre arriva enfin avec la croix et l'eau bénite. Il pria et chanta devant l'image, puis se tourna du côté des forçats qui, tous, les uns après les autres, vinrent baiser la croix. Le prêtre parcourut ensuite toutes les casernes, qu'il aspergea d'eau bénite; quand il arriva à la cuisine, il vanta le pain de la maison de force qui avait de la réputation en ville; les détenus manifestèrent aussitôt le désir de lui envoyer deux pains frais encore tout chauds, qu'un invalide fut chargé de lui porter immédiatement. Les forçats reconduisirent la croix avec le même respect qu'ils l'avaient accueillie; presque tout de suite après, le major et le commandant arrivèrent. On aimait le commandant, on le respectait même. Il fit le tour des casernes en compagnie du major, souhaita un joyeux Noël aux forçats, entra dans la cuisine et goûta la soupe aux choux aigres. Elle était fameuse ce jour-là: chaque détenu avait droit à près d'une livre de viande; en outre, on avait préparé du gruau de millet, et certes le beurre n'y avait pas été épargné. Le major reconduisit le commandant jusqu'à la porte et ordonna aux forçats de dîner. Ceux-ci s'efforçaient de ne pas se trouver sous ses yeux. On n'aimait pas son regard méchant, toujours inquisiteur derrière ses lunettes, errant de droite et de gauche, comme s'il cherchait un désordre à réprimer, un coupable à punir.
On dîna. Le cochon de lait d'Akim Akimytch était admirablement rôti. Je ne pus m'expliquer comment cinq minutes après la sortie du major il y eut une masse de détenus ivres tandis qu'en sa présence tout le monde était encore de sang-froid. Les figures rouges et rayonnantes étaient nombreuses; des balalaïki[22] firent bientôt leur apparition. Le petit Polonais suivait déjà en jouant du violon un riboteur qui l'avait engagé pour toute la journée et auquel il raclait des danses gaies. La conversation devint de plus en plus bruyante et tapageuse. Le dîner se termina cependant sans grands désordres. Tout le monde était rassasié. Plusieurs vieillards, des forçats sérieux, s'en furent immédiatement se coucher, ce que fit aussi Akim Akimytch qui supposait probablement qu'on devait absolument dormir après dîner les jours de fête. Le vieux-croyant de Starodoub, après avoir quelque peu sommeillé, grimpa sur le poêle, ouvrit son livre; il pria la journée entière et même fort tard dans la soirée, sans un instant d'interruption. Le spectacle de cette «honte» lui était pénible, comme il le disait. Tous les Tcherkesses allèrent s'asseoir sur le seuil; ils regardaient avec curiosité, mais avec une nuance de dégoût, tout ce monde ivre. Je rencontrai Nourra: «Aman, Aman, me dit-il dans un élan d'honnête indignation et en hochant la tête,—ouh! Aman! Allah sera fâché!» Isaï Fomitch alluma d'un air arrogant et opiniâtre une bougie dans son coin et se mit au travail, pour bien montrer qu'à ses yeux ce n'était pas fête. Par-ci par-là des parties de cartes s'organisaient. Les forçats ne craignaient pas les invalides, on plaça pourtant des sentinelles pour le cas où le sous-officier arriverait à l'improviste, mais celui-ci s'efforçait de ne rien voir. L'officier de garde fit en tout trois rondes; les détenus ivres se cachaient vite, les jeux de cartes disparaissaient en un clin d'oeil; je crois qu'au fond il était bien résolu à ne pas remarquer les désordres de peu d'importance. Être ivre n'était pas un méfait ce jour-là. Peu à peu tout le monde fut en gaieté. Des querelles commencèrent. Le plus grand nombre cependant était de sang-froid, en effet il y avait de quoi rire rien qu'à voir ceux qui étaient sortis. Ceux-là buvaient sans mesure. Gazine triomphait, il se promenait d'un air satisfait près de son lit de camp, sous lequel il avait caché son eau-de-vie, enfouie à l'avance sous la neige derrière les casernes, dans un endroit secret; il riait astucieusement en voyant les consommateurs arriver en foule. Il était de sang-froid et n'avait rien bu du tout, car il avait l'intention de bambocher le dernier jour des fêtes, quand il aurait préalablement vidé les poches des détenus. Des chansons retentissaient dans les casernes. La soûlerie devenait infernale, et les chansons touchaient aux larmes. Les détenus se promenaient par bandes en pinçant d'un air crâne les cordes de leur balalaïka, la touloupe jetée négligemment sur l'épaule. Un choeur de huit à dix hommes s'était même formé dans la division particulière. Ils chantaient d'une façon supérieure avec accompagnement de guitares et de balalaïki. Les chansons vraiment populaires étaient rares. Je ne me souviens que d'une seule, admirablement dite:
Hier, moi jeunesse J'ai été au festin…
C'est au bagne que j'entendis une variante à moi inconnue auparavant. À la fin du chant étaient ajoutés quelques vers:
Chez moi jeunesse, Tout est arrangé. J'ai lavé les cuillers, J'ai versé la soupe aux choux, J'ai gratté les poteaux de porte, J'ai cuit des pâtés.
Ce que l'on chantait surtout, c'étaient les chansons dites «de forçats». L'une d'elles, «Il arrivait…», tout humoristique, raconte comment un homme s'amusait et vivait en seigneur, et comme il avait été envoyé à la maison de force. Il épiçait son «bla-manger de Chinpagne», tandis que maintenant
On me donne des choux à l'eau Que je dévore à me fendre les oreilles.
La chanson suivante, trop connue, était aussi à la mode:
Auparavant je vivais, Gamin encore, je m'amusais Et j'avais mon capital… Mon capital, gamin encore, je l'ai perdu Et j'en suis venu à vivre dans la captivité…
et cætera. Seulement on ne disait pas capital chez nous, mais copital, que l'on faisait dériver du verbe copit (amasser). Il y en avait aussi de mélancoliques. L'une d'elles, assez connue, je crois, était une vraie chanson de forçats:
La lumière céleste resplendit, Le tambour bat la diane, L'ancien ouvre la porte, Le greffier vient nous appeler. On ne nous voit pas derrière les murailles Ni comme nous vivons ici. Dieu, le Créateur céleste, est avec nous, Nous ne périrons pas ici… etc.
Une autre chanson encore plus mélancolique, mais dont la mélodie était superbe, se chantait sur des paroles fades et assez incorrectes. Je me rappelle quelques vers:
Mon regard ne verra plus le pays Où je suis né; À souffrir des tourments immérités Je suis condamné toute ma vie. Le hibou pleurera sur le toit Et fera retentir la forêt. J'ai le coeur navré de tristesse, Je ne serai pas là-bas.
On la chante souvent, mais non pas en choeur, toujours en solo. Ainsi, quand les travaux sont finis, un détenu sort de la caserne, s'assied sur le perron; il réfléchit, son menton appuyé sur sa main, et chante en traînant sur un fausset élevé. On l'écoute, et quelque chose se brise dans le coeur. Nous avions de belles voix parmi les forçats.
Cependant le crépuscule tombait. L'ennui, le chagrin et l'abattement reparaissaient à travers l'ivresse et la débauche. Le détenu qui, une heure avant, se tenait les côtes de rire, sanglotait maintenant dans un coin, soûl outre mesure. D'autres en étaient déjà venus aux mains plusieurs fois ou rôdaient en chancelant dans les casernes, tout pâles, cherchant une querelle. Ceux qui avaient l'ivresse triste cherchaient leurs amis pour se soulager et pleurer leur douleur d'ivrogne. Tout ce pauvre monde voulait s'égayer, passer joyeusement la grande fête,—mais, juste ciel! comme ce jour fut pénible pour tous! Ils avaient passé cette journée dans l'espérance d'une félicité vague qui ne se réalisait pas. Pétrof accourut deux fois vers moi: comme il n'avait que peu bu, il était de sang-froid, mais jusqu'au dernier moment, il attendit quelque chose, qui devait arriver pour sûr, quelque chose d'extraordinaire, de gai et d'amusant. Bien qu'il n'en dit rien, on le devinait à son regard. Il courait de caserne en caserne sans fatigue… Rien n'arriva, rien à part la soûlerie générale, les injures idiotes des ivrognes et un étourdissement commun de ces têtes enflammées. Sirotkine errait aussi, paré d'une chemise rouge toute neuve, allant de caserne en caserne, joli garçon, comme toujours, fort propret; lui aussi, doucement, naïvement, il attendait quelque chose. Peu à peu le spectacle devint insupportable, répugnant, à donner des nausées; il y avait pourtant des choses visibles, mais j'étais tout triste sans motif. J'éprouvais une pitié profonde pour tous ces hommes, et je me sentais comme étranglé, étouffé au milieu d'eux. Ici deux forçats se disputent pour savoir lequel régalera l'autre. Ils discutent depuis longtemps; ils ont failli en venir aux mains. L'un d'eux surtout a de vieille date une dent contre l'autre: il se plaint en bégayant, et veut prouver à son camarade que celui-ci a agi injustement quand il a vendu l'année dernière une pelisse et caché l'argent. Et puis, il y avait encore quelque chose… Le plaignant est un grand gaillard, bien musclé, tranquille, pas bête, mais qui, lorsqu'il est ivre, veut se faire des amis et épancher sa douleur dans leur sein. Il injurie son adversaire en énonçant ses griefs, dans l'intention de se réconcilier plus tard avec lui. L'autre, un gros homme trapu, solide, au visage rond, rusé comme un renard, avait peut-être bu plus que son camarade, mais ne paraissait que légèrement ivre. Ce forçat a du caractère et passe pour être riche; il est probable qu'il n'a aucun intérêt à irriter son camarade, aussi le conduit-il vers un cabaretier; l'ami expansif assure que ce camarade lui doit de l'argent et qu'il est tenu de l'inviter à boire «s'il est seulement ce qu'on appelle un honnête homme».
Le cabaretier, non sans quelque respect pour le consommateur et avec une nuance de mépris pour l'ami expansif, car celui-ci boit au compte d'autrui et se fait régaler, prend une tasse et la remplit d'eau-de-vie.
—Non, Stepka (Étiennet), c'est toi qui dois payer, parce que tu me dois de l'argent.
—Eh! Je ne veux pas me fatiguer la langue à te parler, répond Stepka.
—Non, Stepka, tu mens, assure le premier, en prenant la tasse que le cabaretier lui tend—tu me dois de l'argent; il faut que tu n'aies pas de conscience; tiens, tes yeux mêmes ne sont pas à toi, tu les as empruntés comme tu empruntes tout. Canaille, va! Stepka! en un mot, tu es une canaille!
—Qu'as-tu à pleurnicher? regarde, tu répands ton eau-de-vie! Puisqu'on te régale, bois! crie le cabaretier à l'ami expansif— je n'ai pas le temps d'attendre jusqu'à demain.
—Je boirai, n'aie pas peur, qu'as-tu à crier? Mes meilleurs souhaits à l'occasion de la fête, Stépane Doroféitch! dit celui-ci poliment en s'inclinant, sa tasse à la main, du côté de Stepka, qu'une minute auparavant il avait traité de canaille. «Porte-toi bien et vis cent ans, sans compter ce que tu as déjà vécu!» Il boit, grogne un soupir de satisfaction et s'essuie.—En ai-je bu auparavant, de l'eau-de-vie! dit-il avec un sérieux plein de gravité, en parlant à tout le monde sans s'adresser à personne en particulier—mais voilà, mon temps finit. Remercie-moi, Stépane Doroféitch!
—Il n'y a pas de quoi.
—Ah! tu ne veux pas me remercier, alors je raconterai à tout le monde ce que tu m'as fait; outre que tu es une grande canaille, je te dirai…
—Eh bien, voilà ce que je te dirai, vilain museau d'ivrogne? interrompt Stepka qui perd enfin patience. Écoute et fais bien attention, partageons le monde en deux, prends-en une moitié et moi l'autre, et laisse-moi tranquille.
—Ainsi tu ne me rendras pas mon argent.
—Quel argent veux-tu encore, soûlard?
—Quand tu… me le rendras dans l'autre monde, eh bien, je ne le prendrai pas. Notre argent, c'est la sueur de notre front, c'est le calus que nous avons aux mains. Tu t'en repentiras dans l'autre monde, tu rôtiras pour ces cinq kopeks.
—Va-t'en au diable!
—Qu'as-tu à me talonner? Je ne suis pas un cheval.
—File! allons, file!
—Canaille!
—Forçat!
Et voilà les injures qui pleuvent, plus fort encore qu'avant la régalade.
Deux amis sont assis séparément sur deux lits de camp, l'un est de grande taille, vigoureux, charnu, un vrai boucher: son visage est rouge. Il pleure presque, car il est très-ému. L'autre, vaniteux, fluet, mince, avec un grand nez qui a toujours l'air d'être enrhumé et de petits yeux bleus fixés en terre. C'est un homme fin et bien élevé, il a été autrefois secrétaire et traite son ami avec un peu de dédain, ce qui déplaît à son camarade. Ils avaient bu ensemble toute la journée.
—Il a pris une liberté avec moi! crie le plus gros, en secouant fortement de sa main gauche la tête de son camarade. «Prendre une liberté» signifie frapper. Ce forçat, ancien sous-officier, envie secrètement la maigreur de son voisin; aussi luttent-ils de recherche et d'élégance dans leurs conversations.
—Je te dis que tu as tort… dit d'un ton dogmatique le secrétaire, les yeux opiniâtrement fixés en terre d'un air grave, et sans regarder son interlocuteur.
—Il m'a frappé, entends-tu! continue l'autre en tiraillant encore plus fort son cher ami.—Tu es le seul homme qui me reste ici-bas, entends-tu! Aussi je te le dis: il a pris une liberté.
—Et je te répéterai qu'une disculpation aussi piètre ne peut que te faire honte, mon cher ami! réplique le secrétaire d'une voix grêle et polie—avoue plutôt, cher ami, que toute cette soûlerie provient de ta propre inconstance.
L'ami corpulent trébuche en reculant, regarde bêtement de ses yeux ivres le secrétaire satisfait, et tout à coup il assène de toutes ses forces son énorme poing sur la figure maigrelette de celui-ci. Ainsi se termine l'amitié de cette journée. Le cher ami disparaît sous les lits de camp, éperdu…
Une de mes connaissances entre dans notre caserne, c'est un forçat de la section particulière, extrêmement débonnaire et gai, un garçon qui est loin d'être bête, très-simple et railleur sans méchante intention: c'est précisément celui qui, lors de mon arrivée à la maison de force, cherchait un paysan riche, déclarait qu'il avait de l'amour-propre et avait fini par boire mon thé. Il avait quarante ans, une lèvre énorme, un gros nez charnu et bourgeonné. Il tenait une balalaïka, dont il pinçait négligemment les cordes; un tout petit forçat à grosse tête, que je connaissais très-peu, auquel du reste personne ne faisait attention, le suivait comme son ombre. Ce dernier était étrange, défiant, éternellement taciturne et sérieux; il travaillait dans l'atelier de couture et s'efforçait de vivre solitaire, sans se lier avec personne. Maintenant qu'il était ivre, il s'était attaché à Varlamof comme son ombre, et le suivait, excessivement ému, en gesticulant, en frappant du poing la muraille et les lits de camp: il pleurait presque. Varlamof ne le remarquait pas plus que s'il n'eût pas existé. Le plus curieux, c'est que ces deux hommes ne se ressemblaient nullement; ni leurs occupations, ni leurs caractères n'étaient communs. Ils appartenaient à des sections différentes et demeuraient dans des casernes séparées. On appelait ce petit forçat: Boulkine.
Varlamof sourit en me voyant assis à ma place près du poêle. Il s'arrêta à quelques pas de moi, réfléchit un instant, tituba et vint de mon côté à pas inégaux, en se déhanchant crânement; il effleura les cordes de son instrument et fredonna en frappant légèrement le sol de sa botte sur un ton de récitatif:
Ma chérie À la figura pleine et blanche Chante comme une mésange; Dans sa robe de satin À la brillante garniture Elle est très-belle.
Cette chanson mit Boulkine hors de lui, car il agita ses bras, et cria en s'adressant à tout le monde:
—Il ment, frères, il ment comme un arracheur de dents. Il n'y a pas une ombre de vérité dans tout ce qu'il dit.
—Mes respects au vieillard Alexandre Pétrovitch! fit Varlamof en me regardant avec un rire fripon; je crois même qu'il voulait m'embrasser. Il était gris. Quant à l'expression «Mes respects au vieillard un tel», elle est employée par le menu peuple de toute la Sibérie, même en s'adressant à un homme de vingt ans. Le mot de «vieillard» marque du respect, de la vénération ou de la flatterie, et s'applique à quelqu'un d'honorable, de digne.
—Eh bien, Varlamof, comment vous portez-vous?
—Couci-couça! tout à la douce. Qui est vraiment heureux de la fête, est ivre depuis le grand matin. Excusez-moi! Varlamof parlait en traînant.
—Il ment, il ment de nouveau! fit Boulkine en frappant les lits de camp dans une sorte de désespoir. On aurait juré que Varlamof avait donné sa parole d'honneur de ne pas faire attention à celui-ci, c'était précisément ce qu'il y avait de plus comique, car Boulkine ne quittait pas Varlamof d'une semelle depuis le matin, sans aucun motif, simplement parce que celui-ci «mentait» à ce qu'il lui semblait. Il le suivait comme son ombre, lui cherchait chicane pour chaque mot, se tordait les mains, battait des poings contre la muraille et sur les lits de planche, à en saigner, et souffrait, souffrait visiblement de la conviction qu'il avait que Varlamof «mentait comme un arracheur de dents». S'il avait eu des cheveux sur la tête, il se les serait certainement arrachés dans sa douleur, dans sa mortification profonde. On aurait pu croire qu'il avait pris l'engagement de répondre des actions de Varlamof, et que tous les défauts de celui-ci bourrelaient sa conscience. L'amusant était que le forçat continuait à ne pas remarquer la comédie de Boulkine.
—Il ment! il ment! il ment! Rien de vraisemblable!… criait Boulkine.
—Qu'est-ce que ça peut bien te faire? répondirent les forçats en riant.
—Je vous dirai, Alexandre Pétrovitch, que j'étais très-joli garçon quand j'étais jeune et que les filles m'aimaient beaucoup, beaucoup… fit brusquement Varlamof de but en blanc.
—Il ment! Le voilà qui ment encore! l'interrompit Boulkine en poussant un gémissement. Les forçats éclatèrent de rire.
—Et moi, je faisais le beau devant elles; j'avais une chemise rouge, des pantalons larges, en peluche, je me couchais quand je voulais, comme le comte de la Bouteille; en un mot, je faisais tout ce que je pouvais seulement désirer.
—Il ment! déclare résolument Boulkine.
—J'avais alors hérité de mon père une maison de pierre, à deux étages. Eh bien, en deux ans, j'ai mis bas les deux étages, il m'est resté tout juste une porte cochère sans colonnes ni montants. Que voulez-vous? l'argent, c'est comme les pigeons, il arrive et puis il s'envole.
—Il ment! déclare Boulkine plus résolument encore…
—Alors, quand je suis arrivé, au bout de quelques jours, j'ai envoyé une pleurrade (lettre) à ma parenté pour qu'ils m'expédient de l'argent. Parce qu'on disait que j'avais agi contre la volonté de mes parents, j'étais irrespectueux. Voilà tantôt sept ans que je l'ai envoyée, ma lettre!
—Et pas de réponse? demandai-je en souriant.
—Eh non! fit-il en riant lui aussi et en approchant toujours plus son nez de mon visage.—J'ai ici une amoureuse, Alexandre Pétrovitch!…
—Vous? une amoureuse?
—Onuphrief disait, il n'y a pas longtemps: La mienne est grêlée, laide tant que tu voudras, mais elle a beaucoup de robes; tandis que la tienne est jolie, mais c'est une mendiante, elle porte la besace.
—Est-ce vrai?
—Parbleu! elle est mendiante! dit-il. Il pouffait de rire sans bruit, tout le monde rit aussi. Chacun savait, en effet, qu'il était lié avec une mendiante à laquelle il donnait en tout dix kopeks chaque six mois.
—Eh bien! que me voulez-vous? lui demandai-je, car je désirais m'en débarrasser.
Il se tut, me regarda en faisant la bouche en coeur, et me dit tendrement:
—Ne m'octroierez-vous pas pour cette cause de quoi boire un demi-litre? Je n'ai bu que du thé aujourd'hui de toute la journée, ajouta-t-il d'un ton gracieux, en prenant l'argent que je lui donnai, et voyez-vous, ce thé me tracasse tellement que j'en deviendrai asthmatique; j'ai le ventre qui me grouille… comme une bouteille d'eau!
Comme il prenait l'argent que je lui tendis, le désespoir moral de Boulkine ne connut plus de limites; il gesticulait comme un possédé.
—Braves gens! cria-t-il à toute la caserne ahurie, le voyez-vous? Il ment! Tout ce qu'il dit, tout, tout est mensonge.
—Qu'est-ce que ça peut te faire? lui crièrent les forçats qui s'étonnaient de son emportement, tu es absurde!
—Je ne lui permettrai pas de mentir, continua Boulkine en roulant ses yeux et en frappant du poing de toutes ses forces sur les planches, je ne veux pas qu'il mente!
Tout le monde rit. Varlamof me salue après avoir pris l'argent, et se hâte, en faisant des grimaces, d'aller chez le cabaretier. Il remarqua seulement alors Boulkine.
—Allons! lui dit-il en s'arrêtant sur le seuil de la caserne, comme si ce dernier lui était indispensable pour l'exécution d'un projet.
—Pommeau! ajouta-t-il avec mépris en faisant passer Boulkine devant lui; il recommença à tourmenter les cordes de sa balalaïka.
À quoi bon décrire cet étourdissement! Ce jour suffocant s'achève enfin. Les forçats s'endorment lourdement sur leurs lits de camp. Ils parlent et délirent pendant leur sommeil encore plus que les autres nuits. Par-ci par-là on joue encore aux cartes. La fête, si impatiemment et si longuement attendue, est écoulée. Et demain, de nouveau le labeur quotidien, de nouveau aux travaux forcés…
XI—LA REPRÉSENTATION.
Le soir du troisième jour des fêtes eut lieu la première représentation de notre théâtre. Les tracas n'avaient pas manqué pour l'organiser, mais les acteurs en avaient pris sur eux tout le souci, aussi les autres forçats ne savaient-ils pas où en était le futur spectacle, ni ce qui se faisait. Nous ne savions pas même au juste ce que l'on représenterait.—Les acteurs, pendant ces trois jours, en allant au travail, s'ingéniaient à rassembler le plus de costumes possible. Chaque fois que je rencontrais Baklouchine, il faisait craquer ses doigts de satisfaction, mais ne me communiquait rien. Je crois que le major était de bonne humeur. Nous ignorions du reste entièrement s'il avait eu veut du spectacle, s'il l'avait autorisé ou s'il avait résolu de se taire et de fermer les yeux sur les fantaisies des forçats, après s'être assuré que tout se passerait le plus convenablement possible. Je crois qu'il avait entendu parler de la représentation, mais qu'il ne voulait pas s'en mêler, parce qu'il comprenait que tout irait peut-être de travers, s'il l'interdisait; les soldats feraient les mutins ou s'enivreraient, il valait donc bien mieux qu'ils s'occupassent de quelque chose. Je prête ce raisonnement au major, uniquement parce que c'est le plus naturel. On peut même dire que si les forçats n'avaient pas eu de théâtre pendant les fêtes ou quelque chose dans ce genre, il aurait fallu que l'administration organisât une distraction quelconque. Mais comme notre major se distinguait par des idées directement opposées à celles du reste du genre humain, on conçoit que je prends sur moi une grande responsabilité en affirmant qu'il avait eu connaissance de notre projet et qu'il l'autorisait. Un homme comme lui devait toujours écraser, étouffer quelqu'un, enlever quelque chose, priver d'un droit, en un mot mettre partout de l'ordre. Sous ce rapport il était connu de toute la ville. Il lui était parfaitement égal que ces vexations causassent des rébellions. Pour ces délits on avait des punitions (il y a des gens qui raisonnent comme notre major); avec ces coquins de forçats on ne devait employer qu'une sévérité impitoyable et s'en tenir à l'application absolue de la loi—et voilà tout. Ces incapables exécuteurs de la loi ne comprennent nullement qu'appliquer la loi sans en comprendre l'esprit, mène tout droit aux désordres.—«La loi le dit, que voulez-vous de plus?» Ils s'étonnent même sincèrement qu'on exige d'eux, outre l'exécution de la loi, du bon sens et une tête saine. La dernière condition surtout leur parait superflue, elle est pour eux d'un luxe révoltant, cela leur semble une vexation, de l'intolérance.
Quoi qu'il en soit, le sergent-major ne s'opposa pas à l'organisation du spectacle, et c'est tout ce qu'il fallait aux forçats. Je puis dire en toute vérité que si pendant toutes les fêtes il ne se produisit aucun désordre grave dans la maison, ni querelles sanglantes, ni vol, il faut l'attribuer à l'autorisation qu'avaient reçue les forçats d'organiser leur représentation. J'ai vu de mes yeux comment ils faisaient disparaître ceux de leurs camarades qui avaient trop bu, comme ils empêchaient les rixes, sous prétexte qu'on défendrait le théâtre. Le sous-officier demanda aux détenus leur parole d'honneur qu'ils se conduiraient bien et que tout se passerait tranquillement. Ceux-ci y consentirent avec joie et tinrent religieusement leur promesse: cela les flattait fort qu'on crût en leur parole d'honneur. Ajoutons que cette représentation ne coûtait rien, absolument rien à l'administration; elle n'avait pas de dépenses à faire. Les places n'avaient pas été marquées à l'avance, car le théâtre se montait et se démontait en moins d'un quart d'heure. Le spectacle devait durer une heure et demie et dans le cas où l'ordre de cesser la représentation serait arrivé à l'improviste, les décorations auraient disparu en un clin d'oeil. Les costumes étaient cachés dans les coffres des forçats. Avant tout je dirai comment notre théâtre était construit, quels étaient les costumes, et je parlerai de l'affiche, c'est à dire des pièces que l'on se proposait de jouer.
À vrai dire, il n'y avait pas d'affiche écrite, on n'en fit que pour la seconde et la troisième représentation. Baklouchine la composa pour MM. Les officiers et autres nobles visiteurs qui daignaient honorer le spectacle de leur présence, à savoir: l'officier de garde qui vint une fois, puis l'officier de service préposé aux gardes, enfin un officier du génie; c'est en l'honneur de ces nobles visiteurs que l'affiche fut écrite.
On supposait que la renommée de notre théâtre s'étendrait au loin dans la forteresse et même en ville, d'autant plus qu'il n'y avait aucun théâtre à N…; des représentations d'amateurs et rien de plus. Les forçats se réjouissaient du moindre succès, comme de vrais enfants, ils se vantaient. «Qui sait—se disait-on—il se peut que les chefs apprennent cela, et qu'ils viennent voir; c'est alors qu'ils sauraient ce que valent les forçats, car ce n'est pas une représentation donnée par les soldats, avec des bateaux flottants, des ours et des boucs, mais bien des acteurs, de vrais acteurs qui jouent des comédies faites pour les seigneurs; dans toute la ville, il n'y a pas un théâtre pareil! Le général Abrocimof a eu une représentation chez lui, à ce qu'on dit, il y en aura encore une, eh bien! qu'ils nous dament le pion avec leur costume, c'est possible! quant à la conversation, c'est une chose à voir! Le gouverneur lui-même peut en entendre parler —et qui sait? il viendra peut-être. Ils n'ont pas de théâtre, en ville!…»
En un mot, la fantaisie des forçats, surtout après le premier succès, alla presque jusqu'à s'imaginer qu'on leur distribuerait des récompenses ou qu'on diminuerait le chiffre des travaux forcés, l'instant d'après ils étaient les premiers à rire de bon coeur de leurs imaginations. En un mot, c'étaient des enfants, de vrais enfants, bien qu'ils eussent quarante ans. Je connaissais en gros le sujet de la représentation que l'on se proposait de donner, bien qu'il n'y eût pas d'affiche. Le titre de la première pièce était: Philatka et Mirachka rivaux. Baklouchine se vantait devant moi, une semaine au moins à l'avance, que le rôle de Philatka qu'il s'était adjugé serait joué de telle façon qu'on n'avait rien vu de pareil, même sur les scènes pétersbourgeoiscs. Il se promenait dans les casernes gonflé d'importance, effronté, l'air bonhomme malgré tout; s'il lui arrivait de dire quelques bouts de son rôle «à la théâtrale», tout le monde éclatait de rire, que le fragment fut amusant ou non, on riait parce qu'il s'était oublié. Il faut avouer que les forçats savaient se contenir et garder leur dignité; pour s'enthousiasmer des tirades de Baklouchine, il n'y avait que les plus jeunes… gens sans fausse honte, ou bien les plus importants, ceux dont l'autorité était si solidement établie qu'ils n'avaient pas peur d'exprimer nettement leurs sensations, quelles qu'elles fussent. Les autres écoutaient silencieux les bruits et les discussions, sans blâmer ni contredire, mais ils s'efforçaient de leur mieux de se comporter avec indifférence et dédain envers le théâtre. Ce ne fut qu'au dernier moment, le jour même de la représentation, que tout le monde s'intéressa à ce qu'on verrait, à ce que feraient nos camarades. On se demandait ce que pensait le major. Le spectacle réussirait-il comme celui d'il y a deux ans? etc., etc. Baklouchine m'assura que tous les acteurs étaient «parfaitement à leur place», et qu'il y aurait même un rideau. Le rôle de Philatka serait rempli par Sirotkine.—Vous verrez comme il est bien en habit de femme, disait-il eu clignant de l'oeil et en faisant claquer sa langue contre son palais. La propriétaire bienfaisante devait avoir une robe avec des falbalas et des volants, une ombrelle, tandis que le propriétaire portait un costume d'officier avec des aiguillettes et une canne à la main. La pièce dramatique qui devait être jouée en second lieu portait le titre de Kedril le glouton. Ce titre m'intrigua fort, mais j'eus beau faire des questions, je ne pus rien apprendre à l'avance. Je sus seulement que cette pièce n'était pas imprimée; c'était une copie manuscrite, que l'on tenait d'un sous-officier en retraite du faubourg, lequel avait pour sûr participé autrefois à sa représentation sur une scène militaire quelconque. Nous avons en effet, dans les villes et les gouvernements éloignés, nombre de pièces de ce genre qui, je crois, sont parfaitement ignorées et n'ont jamais été imprimées, mais qui ont apparu d'elles-mêmes au temps voulu pour défrayer le théâtre populaire dans certaines zones de la Russie.
J'ai dit «théâtre populaire»: il serait très-bon que nos investigateurs de la littérature populaire s'occupassent de faire de soigneuses recherches sur ce théâtre, qui existe, et qui peut-être n'est pas si insignifiant qu'on le pense. Je ne puis croire que tout ce que j'ai vu dans notre maison de force fût l'oeuvre de nos forçats. Il faut pour cela des traditions antérieures, des procédés établis et des notions transmises de génération en génération. Il faut les chercher parmi les soldats, les ouvriers de fabrique, dans les villes industrielles et même chez les bourgeois de certaines pauvres petites villes ignorées. Ces traditions se sont conservées dans certains villages et dans des chefs-lieux de gouvernement, chez la valetaille de quelques grandes propriétés foncières. Je crois même que les copies de beaucoup de vieilles pièces se sont multipliées, précisément grâce à cette valetaille de hobereaux. Les anciens propriétaires et les seigneurs moscovites avaient leurs propres théâtres sur lesquels jouaient leurs serfs. C'est de là que provient notre théâtre populaire, dont les marques d'origine sont indiscutables. Quant à Kedril le glouton, malgré ma vive curiosité, je ne pus rien en savoir, si ce n'est que les démons apparaissaient sur la scène et emportaient Kedril en enfer. Mais que signifiait ce nom de Kedril? pourquoi s'appelait-il Kedril, et non Cyrille? L'action était-elle russe ou étrangère? je ne pus pas tirer au clair cette question. On annonçait que la représentation se terminerait par une «pantomime en musique». Tout cela promettait d'être fort curieux. Les acteurs étaient au nombre de quinze, tous gens vifs et décodés. Ils se donnaient beaucoup de mouvement, multipliaient les répétitions, qui avaient lieu quelquefois derrière les casernes, se cachaient, prenaient des airs mystérieux. En un mot, ou voulait nous surprendre par quelque chose d'extraordinaire et d'inattendu.
Les jours de travail, on fermait les casernes de très-bonne heure, à la nuit tombante, mais on faisait une exception pour les fêtes de Noël; alors on ne mettait les cadenas aux portes qu'à la retraite du soir (neuf heures). Cette faveur avait été accordée spécialement en vue du spectacle. Pendant tout le temps des fêtes, chaque soir, on envoyait une députation prier très-humblement l'officier de garde de «permettre la représentation et ne pas fermer encore la maison de force», en ajoutant qu'il y avait eu représentation la veille, et que pourtant il ne s'était produit aucun désordre. L'officier de garde faisait le raisonnement suivant: Il n'y avait eu aucun désordre, aucune infraction à la discipline le jour du spectacle, et du moment qu'ils donnaient leur parole que la soirée d'aujourd'hui se passerait de la même manière, c'est qu'ils feraient leur police eux-mêmes; ce serait la plus rigoureuse de toutes. En outre, il savait bien que s'il s'était avisé de défendra la représentation, ces gaillards (qui peut savoir, des forçats!) auraient pu faire encore des sottises, qui mettraient dans l'embarras les officiers de garde. Enfin une dernière raison l'engageait à donner son consentement: monter la garde est horriblement ennuyeux; en autorisant la comédie, il avait sous la main un spectacle donné non plus par des soldats, mais par des forçats, gens curieux; ce serait à coup sur intéressant, et il avait tout droit d'y assister.
Dans le cas où l'officier de service arriverait et demanderait l'officier de garde, on lui répondrait que ce dernier était allé compter les forçats et fermer les casernes; réponse exacte et justification aisée. Voilà pourquoi nos surveillants autorisèrent le spectacle pendant toute la durée des fêtes; les casernes ne se fermèrent chaque soir qu'à la retraite. Les forçats savaient d'avance que la garde ne s'opposerait pas à leur projet; ils étaient tranquilles de ce côté là.
Vers six heures Pétrof vint me chercher, et nous nous rendîmes ensemble dans la salle de spectacle. Presque tous les détenus de notre caserne y étaient, à l'exception du vieux-croyant de Tchernigof et des Polonais. Ceux-ci ne se décidèrent à assister au spectacle que le jour de la dernière représentation, le 4 janvier, et encore quand on les eut convaincus que tout était convenable, gai et tranquille. Le dédain des Polonais irritait nos forçats, aussi furent-ils reçus très-poliment le 4 janvier; on les fit asseoir aux meilleures places. Quant aux Tcherkesses et à Isaï Fomitch, la comédie était pour eux une véritable réjouissance. Isaï Fomitch donna chaque fois trois kopeks: le dernier jour, il posa dix kopeks sur l'assiette; la félicité se peignait sur son visage. Les acteurs avaient décidé que chaque spectateur donnerait ce qu'il voudrait. La recette devait servir à couvrir les dépenses et «donner du montant» aux acteurs. Pétrof m'assura qu'on me laisserait occuper une des premières places, si plein que fût le théâtre, d'abord parce qu'étant plus riche que les autres, il y avait des chances pour que je donnasse plus, et puis, parce que je m'y connaissais mieux, que personne. Sa prévision se réalisa. Je décrirai préalablement la salle et la construction du théâtre.
La caserne de la section militaire qui devait servir de salle de spectacle avait quinze pas de long. De la cour, on entrait par un perron dans une antichambre, et de là, dans la caserne elle-même. Cette longue caserne était de construction particulière, comme je l'ai dit plus haut: les lits de camp, rangés contre la muraille, laissaient un espace vide au milieu de la chambre. La première moitié de la caserne était destinée aux spectateurs, tandis que la seconde, qui communiquait avec un autre bâtiment, formait la scène. Ce qui m'étonna dès mon entrée, ce fut le rideau, qui coupait la caserne en deux sur une longueur de dix pas. C'était une merveille dont on pouvait s'étonner à juste titre; il était peint avec des couleurs à l'huile, et représentait des arbres, des tonnelles, des étangs, des étoiles. Il se composait de toiles neuves et vieilles données par les forçats: chemises, bandelettes qui tiennent lieu de bas à nos paysans, tout cela cousu tant bien que mal et formant un immense drap; où la toile avait manqué, on l'avait remplacée par du papier, mendié feuille à feuille dans les diverses chancelleries et secrétaireries. Nos peintres (au nombre desquels se trouvait notre Brulof[23]) l'avaient décoré tout entier, aussi l'effet était-il remarquable. Ce luxueux appareil réjouissait les forçats, même les plus mornes et les plus exigeants; du reste ceux-ci, une fois le spectacle commencé, se montrèrent tous de vrais enfants, ni plus ni moins que les impatients et les enthousiastes. Tous étaient contents, avec un sentiment de vanité. L'éclairage consistait en quelques chandelles coupées en petits bouts. On avait apporté de la cuisine deux bancs, placés devant le rideau, ainsi que trois on quatre chaises empruntées à la chambre des sous-officiers. Elles avaient été mises là pour le cas où les officiers supérieurs assisteraient au spectacle. Quant aux bancs, ils étaient destinés aux sous-officiers, aux secrétaires du génie, aux directeurs des travaux, à tous les chefs immédiats des forçats qui n'avaient pas le grade d'officiers, et qui viendraient peut-être jeter un coup d'oeil sur le théâtre. En effet, les visiteurs ne manquèrent pas; suivant les jours, ils vinrent en plus ou moins grand nombre, mais pour la dernière représentation, il ne restait pas une seule place inoccupée sur les bancs. Derrière se pressaient les forçats, debout et tête nue, par respect pour les visiteurs, en veste ou en pelisse courte, malgré la chaleur suffocante de la salle. Comme on pouvait s'y attendre, le local était trop exigu pour tous les détenus; entassés les uns sur les autres, surtout dans les derniers rangs, ils avaient encore occupé les lits de camp, les coulisses; il y avait même des amateurs qui disparaissaient constamment derrière la scène, dans l'autre caserne, et qui regardaient le spectacle de la coulisse du fond. On nous fit passer en avant, Pétrof et moi, tout près des bancs, d'où l'on voyait beaucoup mieux que du fond de la salle. J'étais pour eux un bon juge, un connaisseur qui avait vu bien d'autres théâtres: les forçats avaient remarqué que Baklouchine s'était souvent concerté avec moi et qu'il avait témoigné de la déférence pour mes conseils, ils estimaient qu'on devait par conséquent me faire honneur et me donner une des meilleures places. Ces hommes sont vaniteux, légers, mais c'est à la surface. Ils se moquaient de moi au travail, car j'étais un piètre ouvrier. Almazof avait le droit de nous mépriser, nous autres gentilshommes, et de se vanter de son adresse à calciner l'albâtre; ces railleries et ces vexations avaient pour motif notre origine, car nous appartenions par notre naissance à la caste de ses anciens maîtres, dont il ne pouvait conserver un bon souvenir. Mais ici, au théâtre, ces mêmes hommes me faisaient place, car ils s'avouaient que j'étais plus entendu en cette matière qu'eux-mêmes. Ceux mêmes qui n'étaient pas bien disposés à mon égard désiraient m'entendre louer leur théâtre et me cédaient le pas sans la moindre servilité. J'en juge maintenant par mon impression d'alors. Je compris que dans cette décision équitable, il n'y avait aucun abaissement de leur part, mais bien plutôt le sentiment de leur propre dignité. Le trait le plus caractéristique de notre peuple, c'est sa conscience et sa soif de justice. Pas de fausse vanité, de sot orgueil à briguer le premier rang sans y avoir des titres,—le peuple ne connaît pas ce défaut. Enlevez-lui son écorce grossière; Vous apercevrez, en l'étudiant sans préjugés, attentivement et de près, des qualités dont vous ne vous seriez jamais douté. Nos sages n'ont que peu de chose à apprendre à notre peuple; je dirai même plus, ce sont eux au contraire qui doivent apprendre à son école.
Pétrof m'avait dit naïvement, quand il m'emmena au spectacle, qu'on me ferait passer devant parce que je donnerais plus d'argent. Les places n'avaient pas de prix fixe; chacun donnait ce qu'il voulait et ce qu'il pouvait. Presque tous déposèrent une pièce de monnaie sur l'assiette quand on fit la quête. Même si l'on m'eût laissé passer devant dans l'espérance que je donnerais plus qu'un autre, n'y avait-il pas là encore un sentiment profond de dignité personnelle? «Tu es plus riche que moi, va-t'en au premier rang; nous sommes tous égaux, ici, c'est vrai, mais tu payes plus, par conséquent un spectateur comme toi fait plaisir aux acteurs;—occupe la première place, car nous ne sommes pas ici pour notre argent, nous devons nous classer nous-mêmes!» Quelle noble fierté dans cette façon d'agir! Ce n'est plus le culte de l'argent qui est tout, mais en dernière analyse le respect de soi-même. On n'estimait pas trop la richesse chez nous. Je ne me souviens pas que l'un de nous se soit jamais humilié pour avoir de l'argent, même si je passe en revue toute la maison de force. On me quémandait, mais par polissonnerie, par friponnerie, plutôt que dans l'espoir du bénéfice lui-même; c'était un trait de bonne humeur, de simplicité naïve. Je ne sais pas si je m'exprime clairement. J'ai oublié mon théâtre, j'y reviens.
Avant le lever du rideau, la salle présentait un spectacle étrange et animé. D'abord la cohue pressée, foulée, écrasée de tous côtés, mais impatiente, attendant, le visage resplendissant, le commencement de la représentation. Aux derniers rangs grouillait une masse confuse de forçats: beaucoup d'entre eux avaient apporté de la cuisine des bûches qu'ils dressaient contre la muraille et sur lesquelles ils grimpaient; ils passaient deux heures entières dans cette position fatigante, s'accotant des deux mains sur les épaules de leurs camarades, parfaitement contents d'eux-mêmes et de leur place. D'autres arc-boutaient leurs pieds contre le poêle, sur la dernière marche, et restaient tout le temps de la représentation, soutenus par ceux qui se trouvaient devant eux, au fond, près de la muraille. De côté, massée sur des lits de camp, se trouvait aussi une foule compacte, car c'étaient là les meilleures places. Cinq forçats, les mieux partagés, s'étaient hissés et couchés sur le poêle, d'où ils regardaient en bas: ceux-là nageaient dans la béatitude. De l'autre côté, fourmillaient les retardataires qui n'avaient pas trouvé de bonnes places. Tout le monde se conduisait décemment et sans bruit. Chacun voulait se montrer avantageusement aux seigneurs qui nous visitaient. L'attente la plus naïve se peignait sur ces visages rouges et humides de sueur, par suite de la chaleur étouffante. Quel étrange reflet de joie enfantine, de plaisir gracieux et sans mélange, sur ces figures couturées, sur ces fronts et ces joues marqués, sombres et mornes auparavant, et qui brillaient parfois d'un feu terrible! Ils étaient tous sans bonnets; comme j'étais à droite, il me semblait que leurs têtes étaient entièrement rasées. Tout à coup, sur la scène, on entend du bruit, un vacarme… Le rideau va se lever. L'orchestre joue… Cet orchestre mérite une mention. Sept musiciens s'étaient placés le long des lits de camp: il y avait là deux violons (l'un d'eux était la propriété d'un détenu; l'autre avait été emprunté hors de la forteresse; les artistes étaient des nôtres), trois balalaïki—faites par les forçats eux-mêmes, deux guitares et un tambour de basque qui remplaçait la contre-basse. Les violons ne faisaient que gémir et grincer, les guitares ne valaient rien; en revanche les balalaïki étaient remarquables. L'agilité des doigts des artistes aurait fait honneur au plus habile prestidigitateur. Ils ne jouaient guère que des airs de danses: aux passages les plus entraînants, ils frappaient brusquement du doigt sur la planchette de leurs instruments: le ton, le goût, l'exécution, le rendu du motif, tout était original, personnel. Un des guitaristes possédait à fond son instrument. C'était le gentilhomme qui avait tué son père. Quant au tambour de basque, il exécutait littéralement des merveilles; ainsi il faisait tourner le disque sur un doigt ou traînait son pouce sur la peau d'âne, on entendait alors des coups répétés, clairs, monotones, qui soudain se brisaient et rejaillissaient en une multitude innombrable de petites notes sourdes, chuchotantes et rebondissantes. Deux harmonicas se joignirent enfin à cet orchestre. Vraiment, je n'avais jusqu'alors aucune idée du parti qu'on peut tirer de ces instruments populaires, si grossiers: je fus étonné; l'harmonie, le jeu, mais surtout l'expression, la conception même du motif étaient supérieurement rendus. Je compris parfaitement alors,—et pour la première fois,—la hardiesse souveraine et le fol abandon de soi-même qui se trahissent dans nos airs de danses populaires et dans nos chansons de cabaret.— Le rideau se leva enfin. Chacun fit un mouvement, ceux qui se trouvaient dans le fond se dressèrent sur la pointe des pieds; quelqu'un tomba de sa bûche; tous ouvrirent la bouche et écarquillèrent les yeux: un silence parfait régnait dans toute la salle… La représentation commença.
J'étais assis non loin d'Aléi, qui se trouvait au milieu du groupe que formaient ses frères et les autres Tcherkesses. Ils étaient passionnés pour le théâtre et y assistaient chaque soir. J'ai remarqué que tous les musulmans, Tartares, etc., sont grands amateurs de spectacles de tout genre. Près d'eux resplendissait Isaï Fomitch; dès le lever du rideau, il était tout oreilles et tout yeux; son visage exprimait une attente très-avide de miracles et de jouissances. J'aurais été désolé de voir son espérance trompée. La charmante figure d'Aléi brillait d'une joie si enfantine, si pure, que j'étais tout gai rien qu'en la regardant; involontairement, chaque fois qu'un rire général faisait écho à une réplique amusante, je me tournais de son côté pour voir son visage. Il ne me remarquait pas; il avait bien autre chose à faire que de penser à moi! Près de ma place, à gauche, se trouvait un forçat déjà âgé, toujours sombre, mécontent et grondeur; lui aussi avait remarqué Aléi, et je vis plus d'une fois comme il jetait sur lui des regards furtifs en souriant à demi, tant le jeune Tcherkesse était charmant! Ce détenu l'appelait toujours «Aléi Sémionytch», sans que je susse pourquoi.—On avait commencé par Philatka et Mirochka. Philatka (Baklouchine) était vraiment merveilleux. Il jouait son rôle à la perfection. On voyait qu'il avait pesé chaque phrase, chaque mouvement. Il savait donner au moindre mot, au moindre geste, un sens, qui répondait parfaitement au caractère de son personnage. Ajoutez à cette étude consciencieuse une gaieté non feinte, irrésistible, de la simplicité, du naturel; si vous aviez vu Baklouchine, vous auriez certainement convenu que c'était un véritable acteur, un acteur de vocation et de grand talent. J'ai vu plus d'une fois Philatka sur les scènes de Pétersbourg et de Moscou, mats je l'affirme, pas un artiste des capitales n'était à la hauteur de Baklouchine dans ce rôle. C'étaient des paysans de n'importe quel pays, et non de vrais moujiks russes; leur désir de représenter des paysans était trop apparent.—L'émulation excitait Baklouchine, car on savait que le forçat Patsieikine devait jouer le rôle de Kedril dans la seconde pièce; je ne sais pourquoi, on croyait que ce dernier aurait plus de talent que Baklouchine. Celui-ci souffrait de cette préférence comme un enfant. Combien de fois n'était-il pas venu vers moi ces derniers jours, pour épancher ses sentiments! Deux heures avant la représentation, il était secoué par la fièvre. Quand on éclatait de rire et qu'on lui criait:—Bravo! Baklouchine! tu es un gaillard! sa figure resplendissait de bonheur, et une vraie inspiration brillait dans ses yeux. La scène des baisers entre Kirochka et Philatka, où ce dernier crie à la fille: «Essuie-toi» et s'essuie lui-même, fut d'un comique achevé. Tout le monde éclata de rire. Ce qui m'intéressait le plus, c'étaient les spectateurs; tous s'étaient déroidis et s'abandonnaient franchement à leur joie. Les cris d'approbation retentissaient de plus en plus nourris. Un forçat poussait du coude son camarade et lui communiquait à la hâte ses impressions, sans même s'inquiéter de savoir qui était à côté de lui. Lorsqu'une scène comique commençait, on voyait un autre se retourner vivement en agitant les bras, comme pour engager ses camarades à rire, puis faire aussitôt face à la scène. Un troisième faisait claquer sa langue contre son palais et ne pouvait rester tranquille; comme la place lui manquait pour changer de position, il piétinait sur une jambe ou sur l'autre. Vers la fin de la pièce, la gaieté générale atteignit son apogée. Je n'exagère rien. Figurez-vous la maison de force, les chaînes, la captivité, les longues années de réclusion, de corvée, la vie monotone, qui tombe goutte à goutte pour ainsi dire, les jours sombres de l'automne:—tout à coup on permet à ces détenus comprimés de s'égayer, de respirer librement pendant une heure, d'oublier leur cauchemar, d'organiser un spectacle—et quel spectacle! qui excite l'envie et l'admiration de toute la ville. «—Voyez-vous, ces forçats!» Tout les intéressait, les costumes par exemple. Il leur semblait excessivement curieux de voir VanKa, Nietsviétaef ou Baklouchine, dans un autre costume que celui qu'ils portaient depuis tant d'années.»C'est un forçat, un vrai forçat dont les chaînes sonnent quand il marche, et le voilà pourtant qui entre en scène en redingote, en chapeau rond et en manteau, comme un civil. Il s'est fait des cheveux, des moustaches. Il sort un mouchoir rouge de sa poche, le secoue comme un seigneur, un vrai seigneur.» L'enthousiasme était à son comble de ce chef. Le «propriétaire bienfaisant» arrive dans un uniforme d'aide de camp, très-vieux à la vérité, épaulettes, casquette à cocarde: l'effet produit est indescriptible. Il y avait deux amateurs pour ce costume, et—le croirait-on?—ils s'étaient querellés comme deux gamins, pour savoir qui jouerait ce rôle-là, car ils voulaient tous deux se montrer en uniforme d'officier avec des aiguillettes! Les autres acteurs les séparèrent; à la majorité des voix on confia ce rôle à Nietsviétaef, non pas qu'il fût mieux fait de sa personne que l'autre et qu'il ressemblât mieux à un seigneur, mais simplement parce qu'il leur avait assuré à tous qu'il aurait une badine, qu'il la ferait tourner et en fouetterait la terre, en vrai seigneur, en élégant à la dernière mode, ce que Vanka Ospiéty ne pouvait essayer, lui qui n'avait jamais connu de gentilshommes. En effet, quand Nietsviétaef entra en scène avec son épouse, il ne fit que dessiner rapidement des ronds sur le sol, de sa légère badine de bambou; il croyait certes que c'était là l'indice de la meilleure éducation, d'une suprême élégance. Dans son enfance encore, alors qu'il n'était qu'un serf va-nu-pieds, il avait probablement été séduit par l'adresse d'un seigneur à faire tourner sa canne; cette impression était restée ineffaçable pour toujours dans sa mémoire, si bien que quelque trente ans plus tard, il s'en souvenait pour séduire et flatter à son tour les camarades de la prison, Nietsviétaef était tellement enfoncé dans cette occupation qu'il ne regardait personne; il donnait la réplique sans même lever les yeux; le plus important pour lui, c'était le bout de sa badine et les ronds qu'il traçait. La propriétaire bienfaisante était aussi très-remarquable; elle apparut en scène dans un vieux costume de mousseline usée, qui avait l'air d'une guenille, les bras et le cou nus, un petit bonnet de calicot sur la tête, avec des brides sous le menton, une ombrelle dans une main, et dans l'autre un éventail de papier de couleur dont elle ne faisait que s'éventer. Un fou rire accueillit cette grande dame, qui ne put contenir elle-même sa gaîté et éclata à plusieurs reprises. Ce rôle était rempli par le forçat Ivanof. Quant à Sirotkine, habillé en fille, il était très-joli. Les couplets furent fort bien dits. En un mot, la pièce se termina à la satisfaction générale. Pas la moindre critique ne s'éleva: comment du reste aurait-on pu critiquer?
On joua encore une fois l'ouverture, Siéni, moï siéni, et le rideau se releva. On allait maintenant représenter «Kedril le glouton». Kedril est une sorte de don Juan; on peut faire cette comparaison, car des diables emportent le maître et le serviteur en enfer à la fin de la pièce. Le manuscrit fut récité en entier, mais ce n'était évidemment qu'un fragment; le commencement et la fin de la pièce avaient dû se perdre, car elle n'avait ni queue ni tête. La scène se passe dans une auberge, quelque part en Russie. L'aubergiste introduit dans une chambre un seigneur en manteau et en chapeau rond déformé; le valet de ce dernier, Kedril, suit son maître, il porte une valise et une poule roulée dans du papier bleu. Il a une pelisse courte et une casquette de laquais. C'est ce valet qui est le glouton. Le forçat Potsieikine, le rival de Baklouchine, jouait ce rôle; tandis que le personnage du seigneur était rempli par Ivanof, le même qui faisait la grande dame dans la première pièce. L'aubergiste (Nietsviétaef) avertit le gentilhomme que cette chambre est hantée par des démons, et se retire. Le seigneur est triste et préoccupé, il marmotte tout haut qu'il le sait depuis longtemps et ordonne à Kedril de défaire les paquets, de préparer le souper. Kedril est glouton et poltron: quand il entend parler de diables, il pâlit et tremble comme une feuille, il voudrait se sauver, mais il a peur de son maître, et puis, il a faim. Il est voluptueux, bête, rusé à sa manière, couard. À chaque instant il trompe son maître, qu'il craint pourtant connue le feu. C'est un remarquable type de valet, dans lequel on retrouve les principaux traits du caractère de Leporello, mais indistincts et fondus. Ce caractère était vraiment supérieurement rendu par Potsieikine, dont le talent était indiscutable et qui surpassait, à mon avis celui de Baklouchine lui-même. Quand, le lendemain, j'accostai Baklouchine, je lui dissimulais mon impression, car je l'aurais cruellement affligé.
Quant au forçat qui jouait le rôle du seigneur, il n'était pas trop mauvais: tout ce qu'il disait n'avait guère de sens et ne ressemblait à rien, mais sa diction était pure et nette, les gestes tout à fait convenables. Pendant que Kedril s'occupe de la valise, son maître se promène en long et en large, et annonce qu'à partir de ce jour il cessera de courir le monde. Kedril écoute, fait des grimaces, et réjouit les spectateurs par ses réflexions en aparté. Il n'a nullement pitié de son maître, mais il a entendu parler des diables: il voudrait savoir comme ils sont faits, et le voilà qui questionne le seigneur. Celui-ci lui déclare qu'autrefois, étant en danger de mort, il a demandé secours à l'enfer; les diables l'ont aidé et l'ont délivré, mais le terme de sa liberté est échu; si les diables viennent ce soir, c'est pour exiger son âme, ainsi qu'il a été convenu dans leur pacte. Kedril commence à trembler pour de bon, son maître ne perd pas courage et lui ordonne de préparer le souper. En entendant parler de mangeaille, Kedril ressuscite, il défait le papier dans lequel est enveloppée la poule, sort une bouteille de vin—qu'il entame brusquement lui-même, le public se pâme de rire. Mais la porte a grincé, le vent a agité les volets, Kedril tremble, et en toute hâte, presque inconsciemment, cache dans sa bouche un énorme morceau de poule qu'il ne peut avaler. On pouffe de nouveau. «Est-ce prêt?» lui crie son maître qui se promène toujours en long et en large dans la chambre.—Tout de suite, monsieur, je vous… le prépare,—dit Kedril qui s'assied et se met à bâfrer le souper. Le public est visiblement charmé par l'astuce de ce valet qui berne si habilement un seigneur. Il faut avouer que Potsiéikine méritait des éloges. Il avait prononcé admirablement les mots: «—Tout de suite, monsieur, je… vous… le prépare.» Une fois à table, il mange avec avidité, et, à chaque bouchée, tremble que son maître ne s'aperçoive de sa manoeuvre; chaque fois que celui-ci se retourne, il se cache sous la table en tenant la poule dans sa main. Sa première faim apaisée, il faut bien songer au seigneur.—«Kedril! as-tu bientôt fait?» crie celui-ci?— «C'est prêt!» répond hardiment Kedril, qui s'aperçoit alors qu'il ne reste presque rien: il n'y a en tout sur l'assiette qu'une seule cuisse. Le maître, toujours sombre et préoccupé, ne remarque rien et s'assied, tandis que Kedril se place derrière lui une serviette sur le bras. Chaque mot, chaque geste, chaque grimace du valet qui se tourne du côté du public, pour se gausser de son maître, excite un rire irrésistible dans la foule des forçats. Juste au moment où le jeune seigneur commence à manger, les diables font leur entrée: ici l'on ne comprend plus, car ces diables ne ressemblent à rien d'humain ni de terrestre; la porte de côté s'ouvre, et un fantôme apparaît tout habillé de blanc; en guise de tête, le spectre porte une lanterne avec une bougie; un autre fantôme le suit, portant aussi une lanterne sur la tête et une faux à la main. Pourquoi sont-ils habillés de blanc, portent-ils une faux et une lanterne? Personne ne put me l'expliquer; au fond on s'en préoccupait fort peu. Cela devait être ainsi pour sûr. Le maître fait courageusement face aux apparitions et leur crie qu'il est prêt, qu'ils peuvent le prendre. Mais Kedril, poltron comme un lièvre, se cache sous la table; malgré sa frayeur, il n'oublie pas de prendre avec lui la bouteille. Les diables disparaissent, Kedril sort de sa cachette, le maître se met à manger sa poule; trois diables entrent dans la chambre et l'empoignent pour l'entraîner en enfer. «Kedril, sauve-moi!» crie-t-il. Mais Kedril a d'autres soucis; il a pris cette fois la bouteille, l'assiette et même le pain en se fourrant dans sa cachette. Le voilà seul, les démons sont loin, son maître aussi. Il sort de dessous la table, regarde de tous côtés, et… un sourire illumine sa figure. Il cligne de l'oeil en vrai fripon, s'assied à la place de son maître, et chuchote à demi-voix au public:
—Allons, je suis maintenant mon maître… sans maître…
Tout le monde rit de le voir sans maître; il ajoute, toujours à demi-voix d'un ton de confidence, mais en clignant joyeusement de l'oeil:
—Les diables l'ont emporté!…
L'enthousiasme des spectateurs n'a plus de bornes! cette phrase a été prononcée avec une telle coquinerie, avec une grimace si moqueuse et si triomphante, qu'il est impossible de ne pas applaudir. Mais le bonheur de Kedril ne dure pas longtemps. À peine a-t-il pris la bouteille de vin et versé une grande lampée dans un verre qu'il porte à ses lèvres, que les diables reviennent, se glissent derrière lui et l'empoignent. Kedril hurle comme un possédé. Mais il n'ose pas se retourner. Il voudrait se défendre, il ne le peut pas: ses mains sont embarrassées de la bouteille et du verre dont il ne veut pas se séparer; les yeux écarquillés, la bouche béante d'horreur, il reste une minute à regarder le public, avec une expression si comique de poltronnerie qu'il est vraiment à peindre. Enfin on l'entraîne, on l'emporte, il gigote des bras et des jambes en serrant toujours sa bouteille, et crie, crie. Les hurlements se font encore entendre de derrière les coulisses. Le rideau tombe. Tout le monde rit, est enchanté. L'orchestre attaque la fameuse danse kamarinskaïa[24]. On commence tout doucement, pianissimo, mais peu à peu le motif se développe, se renforce, la mesure s'accélère, des claquements hardis retentissent sur la planchette des balalaïki. C'est la kamarinskaïa dons tout son emportement! il aurait fallu que Glinka l'entendit jouer dans notre maison de force. La pantomime en musique commence. Pendant toute sa durée, on joue la kamarinskaïa. La scène représente l'intérieur d'une izba; un meunier et sa femme sont assis, l'un raccommode, l'autre file du lin. Sirotkine joue le rôle de la femme, Nietsviétaef celui du meunier.
Nos décorations étaient très-pauvres. Dans cette pièce comme dans les précédentes, il fallait suppléer par l'imagination à ce qui manquait à la réalité. Au lieu d'une muraille au fond de la scène, ou voyait un tapis ou une couverture; du côté droit, de mauvais paravents, tandis qu'à gauche, la scène qui n'était pas fermée laissait voir les lits de camp. Mais les spectateurs ne sont pas difficiles et consentent à imaginer tout ce qui manque; cela leur est facile, tous les détenus sont de grands rêveurs. Du moment que l'on dit: c'est un jardin, eh bien, c'est un jardin! une chambre, une izba—c'est parfait, il n'y a pas à faire des cérémonies! Sirotkine était charmant en costume féminin. Le meunier achève son travail, prend son bonnet et son fouet, s'approche de sa femme et lui indique par signes que si pendant son absence elle a le malheur de recevoir quelqu'un, elle aura affaire à lui… et il lui montre son fouet. La femme écoute et secoue affirmativement la tête. Ce fouet lui est sans doute connu: la coquine en donne à porter! Le mari sort. À peine a-t-il tourné les talons que sa femme lui montre le poing. On frappe: la porte s'ouvre; entre le voisin, meunier aussi de son état; c'est un paysan barbu en cafetan. Il apporte un cadeau, un mouchoir rouge. La jeune femme rit, mais dès que le compère veut l'embrasser, on entend frapper de nouveau à la porte. Où se fourrer? Elle le fait cacher sous la table, et reprend son fuseau. Un autre adorateur se présente: c'est le fourrier, eu uniforme de sous-officier. Jusqu'alors la pantomime avait très-bien marché, les gestes étaient irréprochables. Ou pouvait s'étonner de voir ces acteurs improvisés remplir leurs rôles d'une façon aussi correcte, et involontairement on se disait: Que de talents se perdent dans notre Russie, inutilisés dans les prisons et les lieux d'exil! Le forçat qui jouait le rôle du fourrier avait sans doute assisté à une représentation dans un théâtre de province ou d'amateurs; il estimait que tous nos acteurs, sans exception, ne comprenaient rien au jeu et ne marchaient pas comme il fallait. Il entra en scène comme les vieux héros classiques de l'ancien répertoire, en faisant un grand pas; avant d'avoir même levé l'autre jambe, il rejeta la tête et le corps en arrière, et lançant orgueilleusement un regard circulaire, il avança majestueusement d'une autre enjambée. Si une marche semblable était ridicule chez les héros classiques, elle l'était encore bien plus dans une scène comique jouée par un secrétaire. Mais le public la trouvait toute naturelle et acceptait l'allure triomphante du personnage comme un fait nécessaire, sans la critiquer.—Un instant après l'entrée du secrétaire, on frappe encore à la porte: l'hôtesse perd la tête. Où cacher le second galant? Dans le coffre, qui, heureusement, est ouvert. Le secrétaire y disparaît, la commère laisse retomber le couvercle. Le nouvel arrivant est un amoureux comme les autres, mais d'une espèce particulière. C'est un brahmine en costume. Un rire formidable des spectateurs accueille son entrée. Ce brahmine n'est autre que le forçat Kochkine, qui joue parfaitement ce rôle, car il a tout à fait la figure de l'emploi: il explique par gestes son amour pour la meunière, lève les bras au ciel, les ramène sur sa poitrine…—De nouveau on frappe à la porte: un coup vigoureux cette fois; il n'y a pas à s'y tromper, c'est le maître de la maison. La meunière effrayée perd la tête, le brahmine court éperdu de tous côtés, suppliant qu'on le cache. Elle l'aide à se glisser derrière l'armoire, et se met à filer, à filer, oubliant d'ouvrir la porte; elle file toujours, sans entendre les coups redoublés de son mari, elle tord le fil qu'elle n'a pas dans la main et fait le geste de tourner le fuseau, qui gît à terre. Sirotkine représentait parfaitement cette frayeur. Le meunier enfonce la porte d'un coup de pied et s'approche de sa femme, son fouet à la main. Il a tout remarqué, car il épiait les visiteurs; il indique par signes à sa femme qu'elle a trois galants cachés chez lui. Puis il se met à les chercher. Il trouve d'abord le voisin, qu'il chasse de la chambre à coups de poing. Le secrétaire épouvanté veut s'enfuir, il soulève avec sa tête le couvercle du coffre, il se trahit lui-même. Le meunier le cingle de coups de fouet, et pour le coup, le galant secrétaire ne saute plus d'une manière classique. Reste le brahmine que le mari cherche longtemps; il le trouve dans son coin, derrière l'armoire, le salue poliment et le tire par sa barbe jusqu'au milieu de la scène. Le bramine veut se défendre et crie: «Maudit! maudit!» (seuls mots prononcés pendant toute la pantomime) mais le mari ne l'écoute pas et règle le compte de sa femme. Celle-ci, voyant que son tour est arrivé, jette le rouet et le fuseau, et se sauve hors de la chambre; un pot dégringole: les forçats éclatent de rire. Aléi, sans me regarder, me prend la main et me crie: «Regarde! regarde! le brahmine!» Il ne peut se tenir debout tant il rit. Le rideau tombe, une autre scène commence. Il y en eut encore deux ou trois: toutes fort drôles et d'une franche gaieté. Les forçats ne les avaient pas composées eux-mêmes, mais ils y avaient mis du leur. Chaque acteur improvisait et chargeait si bien qu'il jouait le rôle de différentes manières tous les soirs. La dernière pantomime, du genre fantastique, finissait par un ballet, où l'on enterrait un mort. Le brahmine fait diverses incantations sur le cadavre du défunt, mais rien n'opère. Enfin on entend l'air: «Le soleil couchant…», le mort ressuscite, et tous dans leur joie commencent à danser. Le brahmine danse avec le mort et danse à sa façon, en brahmine. Le spectacle se termina par cette scène. Les forçats se séparèrent gais, contents, en louant les acteurs et remerciant le sous-officier. On n'entendait pas la moindre querelle. Ils étaient tous satisfaits, je dirais même heureux, et s'endormirent l'âme tranquille, d'un sommeil qui ne ressemble en rien à leur sommeil habituel. Ceci n'est pas un fantôme de mon imagination, mais bien la vérité, la pure vérité. On avait permis à ces pauvres gens de vivre quelques instants comme ils l'entendaient, de s'amuser humainement, d'échapper pour une heure à leur condition de forçats—et l'homme change moralement, ne fût-ce que pour quelques minutes…