VI
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LA NOCE DE LA PETITE ZAIRAH
I
Depuis six mois, chaque vendredi, je la voyais arriver, trottinant derrière la mule de son père, parfois seule, mais le plus souvent une vieille à ses côtés. Elle était toute petite—douze ans à peine—mais si frêle et si mignonne qu'elle en paraissait deux de moins. Enfant de la vieillesse de Baba Aaroun, sa mère à quatorze ans était morte en couches; aussi le vieillard la chérissait bien qu'elle ne fût qu'une fille, et lorsqu'elle sentait plier ses jambes ou que ses pieds se meurtrissaient aux pierres du chemin, il la prenait devant lui sur le berda de sa mule, comme il eût fait d'un fils. Mais il la déposait doucement à terre avant d'entrer à Djigelly.
C'est alors que nous la voyions passer, insoucieuse et gaie fillette, devant le bordj des spahis.
Mais bientôt, comme les soeurs dont parle le Lévitique, elle grandit tout à coup. Sa taille se forma, ses flancs se dessinèrent; d'harmonieux et doux globes soulevèrent sa gandoura de coton; le bouton se faisait fleur. Et timide et rougissante devint la fillette, et en même temps si jolie que, pendant des semaines, Arabes et Berbères venaient s'asseoir devant la porte au coin du bastion, à l'heure où le marché s'ouvre pour voir passer cette merveille des Ouled-Aïdoun.
Et ils allaient rôder autour de l'étalage de Baba Aaroun, lui achetant des pastèques et des figues pour admirer de près la blonde Kabyle qui reflétait dans ses grands yeux étonnés toutes les nuances de la mer et du ciel.
Il savait bien ce qu'il faisait, le vieux Aaroun; il savait qu'accompagné de sa fille, la double charge des fruits de son jardin disparaissait comme si un djin bienveillant l'eût touché de son pouce mettant à leur place des poignées de sordis, car il avait pour clients tous les spahis, tous les turkos, et les mokalis et tous les jeunes Maures de la ville.
Ses voisins riaient de lui, mais que lui importait; il savait aussi que, sous son oeil, la pucelle resterait intacte bien plus sûrement que s'il la laissait au gourbi, confiée à la surveillance distraite de ses belles-mères ou de ses grandes soeurs.
Autant que les vieillards des villes sont avides du fruit vert, les jouvenceaux de la montagne sont habiles à saisir la proie guettée.
Et tous la convoitaient, tandis qu'elle, embarrassée et honteuse, et comprenant déjà, se sentant brûlée par ces flammes ardées sur elle, cachait en rougissant son visage derrière un coin de son haïk.
Entre tous ces admirateurs, se rencontrait le chaouch Ali-ben-Saïd. _____
Malgré quarante ans sonnés au cadran de sa vie, il passait pour un des beaux cavaliers de la ville et un des plus rudes champions près des femmes, ce qui, joint à une conformité toute spéciale, l'avait fait surnommer Bou-Zeb, nom difficile à traduire en français.
Bref, il possédait les qualités qu'au temps du prophète Ezéchiel, Oolla et Oolibella, soeurs bibliques et vierges folles, exigeaient de leurs amants.
Coquet et beau parleur, il se distinguait par le luxe de son turban brodé de soie jaune, son gilet chamarré d'or et l'éclatante blancheur de son burnous; aussi Mauresques et Kabyles lui clignaient de l'oeil, et les femmes des Mercantis même, avouaient que pour un indigène, il n'était pas trop mal tourné, c'est-à-dire qu'elles le trouvaient charmant.
Il parlait, du reste, le français avec facilité, buvait de l'absinthe et du vin, et généralement tout ce qu'on voulait bien lui offrir, portait des chaussettes, se mouchait dans un foulard, fuyait la vermine et s'abstenait du rhamadan.
Il avait quelque argent et aurait pu vivre sans rien faire en ce pays où un douro quotidien constitue un large patrimoine; mais désireux de briller en ce monde et sachant que les femmes n'aiment rien tant que les glorieux, il s'était mis au service du Bureau arabe et portait avec orgueil, aux jours de solennité, le burnous bleu de chaouch.
Cela lui procurait le plaisir de s'entendre appeler Sidi (monseigneur) par ses coreligionnaires, et lui donnait le droit de les traiter de cocus et de pouilleux sans qu'ils osassent riposter.
Les Bédouins, qu'en sa qualité de Koulougli (fils de Turc), il méprisait profondément, lui rendaient in petto son mépris, et disaient en le voyant: «Fils d'Eblis le lapidé,» ou autrement «mauvais sujet,» ce dont il se souciait comme de la peau d'un juif, sachant bien que cette qualification ne déplaît jamais aux filles de Fathma pas plus qu'aux filles d'Eve.
Que ce sacripant devint féru d'amour pour la petite Zaïrah, rien d'extraordinaire, mais ce qui le parut tout à fait c'est que la petite Zaïrah sourit un jour, du haut de sa mule, à ce barbon de quarante ans.
Est-ce le burnous bleu du chaouch qui la séduisit? ou les vêtements soutachés du Maure? ou la réputation du surnommé Bou-Zeb était-elle arrivée au fond de son village kabyle? Le soir, derrière les cactiers du gourbi ou sous les guirlandes de vigne vierge, s'entretenait-elle avec ses petites camarades des exploits de ce dompteur?
Mais qui connaîtra jamais les secrètes pensées qui s'agitent dans la tête d'une vierge; les mystérieux désirs de son coeur troublé?
Ou bien, n'est-ce pas plutôt le vieux Aaroun qui, fatigué de garder une virginité gênante, ordonna à sa fille de sourire au reître qu'il savait pouvoir la payer le bon prix.
Quoi qu'il en fut, à partir de ce jour, la fillette aux yeux bleus ne reparut plus au Souk-el-Kemmis (marché du vendredi) et le bruit courut dans la ville qu'Ali-ben-Saïd avait député sa vieille mère aux Ouled-Aïdoun pour marchander la pucelle au père qui en voulait 200 douros. _____
L'azoudja[6], en effet, partie un matin au douar des Ouled-Aidoun, en était revenue le soir la bouche débordant de paroles enthousiastes.
[Note 6: Vieille.]
«Oh! la reine des roses! oh! la fleur de houri! oh! le bouton d'enchantement!»
Non jamais, depuis cinquante ans qu'elle assistait à l'éclosion des vierges, et dans la ville et dans la montagne, et dans les dacheras de la plaine, ses yeux n'avaient été aussi réjouis!
Car le Baba Aaroun, désireux de gagner un gendre si influent, un chaouch qui possédait l'oreille du chef du bureau arabe, et qui pourrait à un moment donné envelopper et réchauffer sa vieillesse du burnous écarlate de sheik, avait, en père habile, étalé son enfant sans voiles à la vieille éblouie.
Et pendant plus d'une heure, sans se lasser et avec une ardeur juvénile, elle détailla, complaisante, minutieuse et prolixe, les charmes de la jeune beauté, sans en omettre un seul, à son fils qui l'écoutait bouche béante, l'oeil en feu et la salive aux lèvres.
Aussi, l'affaire fut vite conclue, la sadouka[7] versée au père, et fixé le jour de la noce.
[Note 7: Somme que le futur paye pour l'achat de sa femme.]
II
Sur les longs versants des montagnes kabyles, entre Milah et Djidjelly, dans les villages des Ouled-Aïdoun, on parle encore de la noce de la petite Zaïrah.
Car le bureau arabe du cercle, pour faire honneur à son premier chaouch, assista en corps à la fête; pendant trois jours la poudre parla au-dessus des ravins verdoyants et abrupts, dans les gorges plantées d'oliviers et sur la plage aux genêts épineux.
Et il y eut grande fantasia et grand déploiement de ce qui réjouit le plus la vue du montagnard comme de l'homme de la plaine, les longues tresses des femmes et les longs djelals[8] des chevaux.
[Note 8: Housses de soie brodées d'or que les cavaliers riches mettent sur la croupe de leur chevaux aux jours de fête.]
Et aussi ce qui fait la joie du ventre: moutons rôtis et plats de couscous.
Pendant trois jours on vit la jeune mariée pâle et blanche sous ses haïks; ses grands yeux brillants et humides éclairaient son visage, et toute parfumée d'essence de rose et de musc, toute parée de cuivreries et de bijoux d'argent, elle excita bien des convoitises.
Jeunes et vieux disaient: «O merveilleux réceptacle d'amour!» tandis que les femmes, matrones et filles, la jalousaient de s'asseoir seule, épouse et maîtresse, au foyer conjugal.
Et l'on se racontait les exploits du maître de cette délicate beauté.
Oh! l'heureux coquin! il soulevait des nuages d'envie comme un étalon du Haymour soulève la poussière sous son galop furieux. N'était-ce donc pas assez d'avoir pendant plus de vingt ans trompé les maris et dupé les filles! Fallait-il encore que, devenu grison, sa barbe poivre et sel se frottât aux joues rosées d'une vierge de douze ans!
Bou Zeb! Bou Zeb! Et tous riaient à ce nom, mais les matrones hochaient la tête plaignant tout bas l'enfant sacrifié à l'avarice du vieil Aaroun. _____
A cheval, Ali-ben-Saïd vint le soir prendre son épouse. Deux parents à droite et à gauche tenaient les rênes de sa bride, et les invités, munis chacun d'une lanterne, suivaient le cortège.
En tête s'avançait la musique précédée d'un Kabyle chargé d'un candélabre couvert de bougies allumées et de fleurs.
A la porte du gourbi, ils s'arrêtèrent, laissant le chaouch entrer; Baba Aaroun lui présenta sa fille qui enleva officiellement son voile devant l'homme que son père avait choisi.
Alors l'époux ébloui s'écria comme jadis le Prophète devant la belle Baïrah étalée demi-nue sous ses yeux:
«Louange à Dieu, maître des coeurs!» Et l'ayant baisée sur la bouche, il l'enveloppa du moulaïa, la mit en selle sur une mule blanche, et marchant derrière, le sabre levé au-dessus de la tête de son épouse en signe de ses droits, il la conduisit, escorté des parents et des amis, au domicile conjugal. Deux vieilles refermèrent sur eux la porte tandis que dans la rue, stationnait la foule attendant les preuves de la virginité. _____
On s'assit en face, le long des maisons, et des caouadgis apportèrent des tasses; mais tandis qu'on humait le café brûlant, de grandes plaintes sortirent du fond de la maison. D'abord étouffées et sourdes, elles devinrent stridentes et lamentables et glacèrent sur les lèvres les rires et les gais propos qui couraient de groupes en groupes.
Elles durèrent longtemps, si longtemps que ceux de la noce se lassèrent et protestèrent de la rue.
—Chaouch, cria-t-on, ménage-la. La grenade n'est pas assez mûre.
Et des femmes indignées protestèrent à leur tour:
—Ali-ben-Saïd, aie pitié. Souviens-toi que tu as trente étés de plus qu'elle; qu'elle est faible et que tu es fort, et que l'agnelle ne peut supporter le choc du bouc.
Et d'autres plus irritées élevèrent leurs voix vers l'épouse:
—Zaïrah-bent-Aaroun? Zaïrah-bent-Aaroun! il faut demander le divorce! il faut demander le divorce!
Et comme les plaintes continuaient, elles menaçaient d'aller chercher le Cadi.
Mais, tout à coup, les cris cessèrent. Il se fit un grand silence: la petite fenêtre s'ouvrit, et les deux vieilles échevelées et pâles agitèrent un linge déployé.
Alors, les hommes en bas, ayant levé leur lanterne et voyant la toile sanglante, applaudirent l'heureux époux, et clamèrent: Bou Zeb! Bou Zeb!
Le lendemain, ni les jours suivants, on ne revit le chaouch. Il se reposait sans doute près de la maîtresse de son coeur; mais le cinquième jour, la ruelle, de nouveau, s'emplit de monde; les gens de la noce revenaient.
Et l'on vit sortir le marié tout pâle, puis deux hommes qui portaient sur leurs épaules un brancard sur lequel était étendue roulée dans un haïk une petite forme grêle.
Et chantant les versets du Livre: «En quelque lieu que vous soyez, la mort sait vous atteindre» tous suivirent au cimetière le corps de la petite Zaïrah.
Et lorsqu'on eut déposé l'enfant, enveloppée du drap vert, dans la fosse maçonnée et que tout fut comblé, les femmes de la tribu crachèrent en passant sur le vieux Baba-Aaroun qui, l'oeil sec et la tête égarée, demeurait accroupi près du petit monticule de terre.