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Sous le burnous

IV

Reading edition

LA FILLE DU BISKRI[3]

[Note 3: Les Biskris, indigènes du pays et de la ville de Bisk'ra au sud de la province de Constantine, émigrent en grand nombre dans toutes les villes d'Algérie où ils se font commissionnaires, portefaix, porteurs d'eau, aides-maçons, muletiers, âniers, balayeurs. Ce sont les auvergnats du Tell Algérien. De là on désigne sous le nom général de Biskris, les indigènes exerçant ces professions. Les spahis, exempts de certaines corvées obligatoires dans les autres régiments de cavalerie, payent sur leur solde, dans chaque escadron-smala ou détachement, un biskri chargé de la propreté des cours et des écuries du quartier ou du bordj.]

I

On ne lui connaissait pas d'autre nom, ou plutôt elle en avait ramassé une telle poignée dans le calendrier des beautés musulmanes pour les jeter à ses amants successifs qu'on ne savait, dans le tas, lequel était sien. Aïcha, Zohrah, Messaouda, Mabrouka, Fatmna, Baya, Meryem? Qu'importe! La fille du Biskri! cela suffisait et cet anonymat remplissait les six escadrons de son érotique notoriété.

Jeté tout à coup au milieu des réunions mornes et silencieuses, il faisait surgir les plus étranges et les plus tintamarresques récits.

Quand, dans les longues tristesses des soirées d'ambulance, le narrateur assoupissait l'auditoire avec les aventures du Caporal La Ramée ou de la Princesse amoureuse du gendarme, on n'avait qu'à le prononcer pour soulever les rires des écloppés et réveiller les somnolents.

Et que de fois du Djurjura aux lacs Salés, de Djidjelly à Tougourt pendant les nuits pluvieuses ou étoilées, alors qu'on se rôtit les jambes aux feux du bivouac, son image est venue danser avec les gais propos autour des flammes joyeuses!

Bref, absente, éloignée, perdue là-bas, là-bas, dans un coin de la frontière tunisienne, elle excitait les plaisanteries des chambrées, la gaieté des cantines, les lazzis des camps, la jalousie des Aglaés de corps de garde, l'indignation des femmes vertueuses, les convoitises de tous les spahis.

La fille du Biskri! tous en parlaient et cependant combien peu pouvaient se vanter de la connaître! Elle était comme ces contrées lointaines et merveilleuses dont chacun discoure sans les avoir jamais vues. Une dizaine d'entre nous, au plus, nous en avions fait le calcul, avaient navigué sous ses chaudes latitudes, s'étaient bercés au souffle de son haleine parfumée de souak et consumés comme des morceaux d'étoupe aux ardents rayons de ses grands yeux noirs.

Aussi abondaient sur sa personne les détails les plus contradictoires.

Les uns la prétendaient aussi osseuse et décharnée que les pitoyables bourriques qui charrient sur leurs dos saignants les détritus de Constantine dans les ravins de Koudiat-Aty, les autres, énorme et grasse comme une truie de Lorraine; ceux-ci affirmaient qu'elle exhalait les odeurs d'une négresse qui aurait poursuivi un lièvre à la course; ceux-là qu'elle infectait le musc.

Elle était, suivant les premiers, vivante, rétive, brutale comme une chèvre amoureuse; selon les seconds, facile, passive et lâche comme une chamelle fourbue.

Que croire? Si ce n'est que ces malveillants lovelaces ne l'avaient jamais approchée; renards piteusement éconduits ils dépréciaient le raisin trop vert, mais les heureux qui avaient pu mordre à la grappe, parlaient, les yeux noyés et la salive aux lèvres, de la saveur du fruit.

Cependant tous s'accordaient sur un point: la beauté sans pareille de son visage; et pour la description de cette beauté, les enthousiasmes ne variaient pas. Et c'était là le plus extraordinaire, ces contradictions d'une part et cette unanimité de l'autre, car depuis quatre ou cinq années les maréchaux des logis français désignés à tour de rôle pour commander la petite smala d'El Tarf, sous les ordres de l'inamovible capitaine Ardaillon, les seuls du régiment qui eussent occasion de la connaître, se passaient cette merveille en consigne avec les effets de casernement du Bordj:

Cinq lits complets. Trois balais. Deux cruches. Deux gamelles. Une marmite. Quatre bidons. Une paillasse de corps de garde. Et… la fille du Biskri!

Elle faisait partie du matériel et pour un nombre de mois variant de trois à dix, devenait la propriété provisoire du sous-officier moyennant, bien entendu, un prix de location raisonnable à verser entre les mains du papa. _____

Aussi quand mon tour de détachement fut venu et qu'après trois longues journées de cheval, mon spahis me désigna du doigt sur le flanc d'un mamelon pelé une verdoyante oasis flanquée d'un petit carré de pierres blanches, en disant «El Tarf» je pensais à la fille du Biskri et ne sentis plus ma fatigue.

—Et où est-elle? demandais-je, le soir même à mon prédécesseur qui suivant l'usage me passait la consigne:

—… Quatre bidons. Une paillasse de corps de garde. Et la fille du Biskri!

—A un temps de galop du Bordj, sur le chemin de la rivière, on découvre à droite, une demi-douzaine de gourbis enfouis dans des figuiers, des cactus et des aloès, c'est là.

—Et le mot de passe?

—Douro! (cinq francs) quand on le présente entre le pouce et l'index. Mais attention! On n'entre pas là comme dans une église. Il faut des pourparlers, des formes, de la circonspection. Notre capitane ne badine pas sur l'article morale. Il a une Mauresque à Bône et une Maltaise à La Calle sans compter sa négresse de Souk-Arras, mais il entend qu'on soit vertueux au Tarf. Déjà il a menacé le Biskri de le chasser de la smala s'il continuait le trafic de la jouvencelle. Laissez donc faire le vieux. Il est prudent et habile et quand il jugera le moment opportun, fera ses ouvertures.

—C'est donc si difficile?

—Bon! Vous êtes comme les autres, vous croyez qu'il donne sa fille au premier venu. Ce n'est pas une vulgaire coureuse; elle est honnête et soumise et ne se livre que munie du consentement paternel, sachant que quand il la place, elle est entre bonnes mains. Il prend ses précautions, tâte le terrain, s'assure de la moralité du sujet. Ne vous attendez donc pas à ce qu'il vous jette du premier coup la petite bédouine à la tête. Il va vous étudier d'abord, examiner si vous n'avez pas de vice rédhibitoire, si vous êtes sain et sans tare, si vous n'avalez ni pilules ni drogues suspectes. Ah! c'est un bon père, il a soin de son enfant!

—Est-elle jolie?

—Je ne veux pas en dire de mal; mais il est à La Calle et à Bône des douzaines de bonnes filles blanches, cuivrées, noires qui valent moitié plus et coûtent moitié moins; enfin on prend ce qu'on trouve.

Je dormis mal. L'image de la fille du Biskri traversa mes rêves. En dépit des dires de mon collègue, que je soupçonnais fort être un amant éconduit, je la voyais blanche et lumineuse me sourire et m'appeler; aussi vous jugez si le lendemain, dès le pansage, j'examinais curieusement le père de cette aimée mystérieuse pendant qu'il passait dans le rang des chevaux leur parlant d'une voix brève et gutturale:

Dour allemine, giaour! Dour el assar, allouf! Gouddam, al din Roumi! Ouakkar, Ioudi!

«Tourne à droite, giaour!—Tourne à gauche, cochon!—Avance, sale chrétien!—Recule, juif!» suivant qu'il promenait de sa main ridée et brune, son balai, à droite ou à gauche du cheval, devant et derrière; c'est-à-dire pendant qu'il remplissait ses fonctions de biskri.

Vieux Bédouin au regard satanique à demi voilé par une épaisse broussaille de sourcils gris, il portait, correctement et orthodoxement taillée, une courte barbe blanche qui faisait ressortir les tons cuivrés de sa face patibulaire tannée par tous les vents de la plaine, racornie par la fournaise de soixante soleils d'été.

Ah! le gredin! Il avait bien la mine suffisamment sournoise et scélérate d'un père trafiquant de la chair de sa chair. Sa grande bouche d'avare, mince et mauvaise, ébauchait d'énigmatiques sourires. On lisait à la commissure grimaçante de ses lèvres que le drôle devait se livrer en cachette à des rires cyniques et silencieux, quand il recevait le prix de son infâme courtage.

Un douro! Cinq francs! Boue de l'âme humaine. Tarif de la virginité de sa fille! Car il la présentait comme vierge, sans sourciller, avec un indicible aplomb, à tous ceux à qui, pour la première fois, il mettait en main le marché.

Il disait: «J'en jure sur ma tête, nul encore n'a déchiré sa puberté.»

Et qui aurait pu dire combien de fois il avait vendu le droit d'y faire des accrocs?

Ce satyre à l'âme immonde m'inspira un immense dégoût. Mais de mes sentiments il parut se soucier comme des crotins qu'il balayait. Il répondit à mon mépris par un mépris égal, et sa besogne terminée, son balai nettoyé et remis en place, il s'approcha de l'abreuvoir, se lava les pieds, les mains, puis le visage, chaussa ses sébastes; se drapa dans ses burnous, et, grave comme un muezzin, aussi majestueux qu'un agha, sortit du Bordj sans même daigner paraître s'apercevoir qu'il était arrivé pour sa fille un client nouveau et des douros de plus. _____

Les jours passèrent; la semaine s'écoula.

Le gueux s'était décidé à remarquer ma présence. De temps à autre il me causait de sa diabolique prunelle ardante entre les crins de ses sourcils comme un charbon rouge derrière une grille; mais sa bouche restait cadenassée.

M'étudiait-il? S'assurait-il de l'état de ma santé et de celui de ma morale? Il prenait bien du temps! Guettait-il le bon moment, le quart d'heure psychologique, la minute exacte où il faut frapper et méditait-il d'augmenter son tarif? Ah! non! pour ça non; je me rebifferais! Un douro était le prix convenu, celui payé par tous mes devanciers; il ne fallait pas qu'il s'imaginât abuser de mon inexpérience et de ma jeunesse. Je consentais bien à donner cinq francs, mais pas un sou de plus.

Le douro je le gardais précieusement, ayant grand soin de ne pas l'entamer. J'eusse préféré jeûner un long mois de champoreau et d'absinthe plutôt que d'y faire une brèche. Je le portais constamment en cas d'éventualité dans la poche gauche de mon gilet, près du coeur, comme un dieu lare, une relique, un scapulaire de saint Joseph, une médaille de la bonne Vierge, toute chose enfin qui vous ouvre le paradis.

II

La gazelle de l'heure continuait à galoper, suivant le dicton des poètes du Tell, emportant les jours.

Et aussi impassible que le Destin et impénétrable que le Temps, le Biskri continuait à promener dans la cour du Bordj son balai gigantesque avec des mouvements saccadés de faux et des sourires mauvais comme s'il s'imaginait faucher des têtes de chrétiens, mais ne paraissant pas plus s'occuper de moi que s'il n'avait pas de fille à vendre.

Le soleil commençait à picoter la peau et à harceler les chairs, et ce diable de simoun envoyait de plus de cinquante lieues ses bouffées qui tout à coup soufflaient et haletaient dans les halliers comme des soupirs d'amoureux, chatouillant les flancs des cavales qui couraient dans la plaine et venaient, coquettes, exciter nos chevaux entravés à la corde commune. Ils poussaient alors des hennissements furieux, essayant de rompre entraves et piquets; et lorsque quelque mâle échappé galopait tout frémissant sur elles, elles feignaient de le fuir désireuses d'être atteintes suivant l'usage des femelles de toutes races, pleines de caprices et de ruses.

Je perdais patience, et je faisais au vieux scélérat des clignements d'yeux qu'à moins d'être idiot il ne pouvait manquer de comprendre: «Eh bien, quoi donc? Et ta fille? Décide-toi; parle. Qu'attends-tu? Tu vois bien que je suis prêt!» Peine perdue! Pas un muscle ne remuait sur le masque de cette brute.

Deux ou trois fois, posté sur la porte du Bordj, l'apercevant gravir la colline, j'allais à sa rencontre pour me placer en point d'interrogation devant lui, ou le croiser, comptant qu'éloigné de toute oreille, il s'arrêterait ou tout au moins m'interpellerait au passage: «Tu es prêt? C'est bien. Donne le douro. Elle t'attendra ce soir.» Mais au lieu de me tendre sa grande main avide, il la posait sur son coeur, et je ne recevais qu'un banal salamalek.

Canaille, va!

C'était donc un mythe que sa fille! Sa réputation comme celle de tant d'autres, une blague? Son histoire, une mystification?

Je ne savais qu'imaginer, que croire; le dépit et la curiosité m'éperonnaient autant que les brûlures amoureuses du simoun.

Devant le bordj, sur la pente du mamelon, s'étendait un merveilleux jardin, où croissait, en des enchevêtrements de serre chaude, une flore tropicale. Bananiers, citronniers, grenadiers, figuiers et ceps de vigne poussaient dans ce fouillis plus drus que mauvaises herbes sous nos climats aux tièdes soleils.

En quelques années, le commandant du bordj, un des derniers soldats laboureurs, rêve du vieux Bugeaud, avait, d'une lande broussailleuse, fait surgir ce coin d'Eden et le montrait avec orgueil aux rares excursionistes aventurés dans ces chemins déserts, comme spécimen des richesses que les colons pourraient tirer du sol algérien, si l'on pouvait tirer du sol de France de véritables colons. Plus bas, une épaisse haie de plantes grasses entourait un potager et un champ de coton.

Puis se déroulait la plaine ensemencée d'orges, de blés et de maïs, coupée des grandes rayures vertes des lauriers, jusqu'à l'horizon festonné d'un bleu sombre, bois étroit où roulait l'Oued-Zitoun. Superbe décor pour une Idyle, mais où était la nymphe de l'Idyle?

Cachés dans un replis de la plaine, enfouis dans les cactus, j'avais découvert les gourbis des Khrammès, et maintes fois j'y dirigeais mon cheval, n'osant m'arrêter de crainte d'attirer l'attention et de laisser soupçonner mes secrètes convoitises par les petits chevriers railleurs qui, allongés dans les herbes, regardaient de leurs grands yeux noirs passer le nouveau roumi.

Chèvres, enfants nus, bourriques pelées, chameaux galeux, faces rébarbatives de Bédouins dévorés de misère, un vieillard aux yeux mangés, une horrible guenilleuse absorbée par la chasse de sa vermine, des chiens hargneux et maigres, suivant des poules d'un oeil goulu, c'est tout.

Et je rentrais déconfit au Bordj, furieux contre le Biskri.

Le drôle avait dû pourtant, depuis bientôt un mois, s'édifier sur mes bonnes moeurs et la régularité de ma conduite, car je ne sortais pas des limites de la smala.

Les Chiebanas se remuaient. On en avait aperçu une demi-douzaine sur la frontière, donner aux plis de leurs burnous des frémissements tragiques; je supposais que c'était la brise du Sud qui leur soufflait aux hanches, mais le cuisinier du capitaine, un vieux chas-d'af qui s'y connaissait, y voyait menaces de guerre; un feu avait été allumé pendant la nuit dans la direction de Roum-el-Souk, marché mixte, où les Ouled-Dieb échangent les sangsues de leurs marais contre le miel des Beni-Amar; enfin, tout récemment une vieille, passant à deux pas d'un gendarme maure attaché au bureau arabe de La Calle, avait marmotté d'un air malveillant des paroles qu'il lui fut impossible de saisir. Un tel état de choses ne pouvait durer, d'autant plus qu'aux portes mêmes de La Calle, un arabe aussi déguenillé qu'audacieux avait volé deux pastèques dans le jardin d'un honnête et pacifique cabaretier, et une débitante digne de foi affirmait l'avoir vu s'enfuir avec le produit de son larcin dans la direction du pays des Kroumirs.

Des odeurs de poudre flottaient donc dans l'air, et comme nous attendions d'un jour à l'autre l'ordre de monter à cheval pour punir tous ces outrages et protéger la frontière menacée, le capitaine refusait toute permission de se rendre à la ville. _____

Cependant, la plaine du Tarf, jusqu'ici déserte, commençait à s'animer et se couvrait de tâches brunes rangées en cercle. C'était les douars des Ouled-Ali qui, insouciants des bruits de guerre, descendaient pour la moisson. La nappe blonde des blés et des orges hautes s'échancrait rapidement de plaques jaunes. Les hommes armés de la faucille angulaire faisaient tomber et entassaient les gerbes, et deux fois par jour, avant et après la grande chaleur, les femmes suivaient en file les étroits sentiers de la rivière, les unes pliées en deux sous le poids de la peau de bouc, la guerba suintante, les autres droites, portant sur leur tête la sebbal aux concours étrusques.

A chaque pas, leur courte tunique de coton, serrée aux reins par un cordon de laine, se soulevait légèrement laissant, par de larges échancrures, les indications les plus précises aux amateurs du nu.

Ah! messeigneurs, quels défilés! Quelle succession de plats aux croustillants morceaux et de rogatons abominablement faisandés! Cuisses laiteuses et grasses comme celles des épouses fraîchement achetées d'un nouveau Padischa, jambes sèches et noires comme celles des ânesses du Haymour; hanches rappelant le souvenir des sept vaches maigres que vit jadis en songe le grand Pharaon, croupes égales à celles des limoniers normande; pis de chèvres battant lamentablement sur le ventre ridé le glas de la décrépitude, seins raidis où Phidias eût pu prendre le moule de sa coupe immortelle; tous les tons des chairs vivantes, depuis le blanc mat et le rose tendre, jusqu'au rouge foncé des vieux cuirs de Cordoue; toutes les gracilités harmonieuses de la jeunesse qui monte; toutes les lignes heurtées de la vieillesse misérable: des sorcières et des houris.

Bono la mouquera, cria près de moi, en petit sabir, une voix que je reconnus aussitôt et qui m'arracha brusquement à mes rêves extatiques, alors qu'ayant arrêté mon cheval près d'une touffe de cactus, je contemplais ces génésiques défilés, mouquera bono besef!

—Oui, Biskri, quand elle est jolie! répondis-je.

—Mouquera arabia, jolie besef.

—Pas toutes.

—Ah! tu dis vrai, homme, pas toutes, non pas toutes, car le maître des semailles humaines a été injuste dans la répartition de la moisson. Il eût dû les faire toutes belles, pour qu'il y eut plus d'heureux. Mais celle-ci? tourne un peu la tête; que penses-tu de celle-ci?

Il clignait son oeil satanique, agitant le pouce à la hauteur de son épaule, me faisant signe de regarder derrière lui.

«Ah! enfin!»

Elle était là! tout près, la fille radieuse! à demi cachée par la haie de cactus dont les fruits jaunes et les grasses feuilles vert-de-mer, hérissées d'épines rousses, encadraient singulièrement son frais visage d'enfant.

Il me sembla qu'un bâton tombait sur ma tête; c'était le contre-coup de la secousse de mon coeur.

Non, dans la vieille Constantine, aux bas quartiers de la porte Djebbiah, où l'on peut, à prix réduits, choisir parmi les échantillons variés des Vénus africaines; dans Alger la Blanche où de Tombouctou à Tuggurd et de Tunis à Tanger, les jolies filles mauresques, berbères, bédouines, sahariennes, juives, négresses, abondent sur le marché, pas une ne m'avait frappé d'un pareil émoi.

Vêtue d'une gandourah rayée, fixée aux épaules par deux boucles d'argent et que soulevaient ses seins dont les pointes dressées traçaient deux longs plis, comme les robustes poitrines des statues, bras et jambes nu, dorée, blanche, svelte, fière, elle me parut la personnification de la beauté arabe.

Dans ses grands yeux noirs «profonds comme des puits où tremble une étoile» dans ses lèvres épaisses aux contours finement sculptés et si vermeilles qu'elles semblaient peintes, dans ses longs cils et ses sourcils joints par le koheul, dans la ligne éclatante de ses dents, dans la gracilité enfantine de son visage et les harmonies féminines de son corps éclatait, douce fanfare, un poème de jeunesse et d'amour.

Et tandis que je la contemplais, je sentais la caresse de son regard de velours; un sourire indéfinissable effleura ses lèvres et… la vision s'évanouit.

Quoi! si vite disparue! Oh! encore, encore, je veux en rassasier ma vue.

Le vieux bouc souriait aussi, et son oeil, baigné de tendresse, s'arrêtait sur la place où la silhouette s'était effacée.

Foulant dans ma joie les règles de la civilité musulmane, qui interdit à tout homme d'en interroger un autre sur les femmes de sa famille, je dis:

—C'est ta fille! Est-ce ta fille?

Sa prunelle s'alluma d'un éclat farouche, et il me répondit avec colère, presque avec menace:

—C'est elle, homme.

Mais que m'importait? Par les interstices des tiges cannelées des figuiers de Barbarie, il me semblait distinguer les molles ondulations de la blanche tunique et des tons mats de la chair, et j'écarquillais les yeux pour mieux voir.

Et je la revis, toute inondée de soleil, se détacher sur le fond noir du gourbi ouvert; les anneaux d'argent de ses oreilles et de ses bras jetaient des poignées d'étincelles et le foulard de Tunis soie et or qui enveloppait sa tête flamboya. Puis elle s'enfonça dans l'ombre, me laissant comme vision dernière, un coin soulevé de sa robe.

«Un douro! cette fille! Prophète de Dieu! un douro!» Et je compris l'ardente folie des princes des contes de fées, étendant comme un tapis, leurs royaumes sous les pieds des bergères.

III

Vers le soir, j'eus avec le Biskri un court entretien, dont le résultat immédiat fut le passage d'un douro de ma poche dans la sienne.

Et quand la nuit fut bien noire, que tout dormait au bordj, qu'on n'entendait dans la plaine que les aboiements des chiens des douars et les jappements des chacals, je sortis enveloppé de mes burnous.

Au bas de la côte, une ombre grise se montra.

—Mon fils, avant de faire un pas de plus, dis-moi si le douro que tu as donné est pour ton serviteur.

—Certainement.

—Alors, ajoutes-en un second pour Elle.

—Je regrette de ne pas en avoir cent, je les lui donnerais.

—Ah! tu es un amateur, toi; tu sais apprécier la beauté de nos filles. C'est bien; Dieu ouvrira pour toi sa main et il en tombera des nuées de pucelles.

Il avait ouvert la sienne pour saisir la pièce, la frottait sur son front, la frappait sur la corne durcie de son ongle, puis, satisfait de l'examen, la noua dans un coin de son haïk.

—Deux mots encore. Tiens ta bouche close, évite tout bruit. Car les Krammès, mes voisins, pourraient t'entendre et les huées dont ils t'accableraient retomberaient en ignominie sur ma tête, comme une pluie de sauterelles dans les figuiers en fleurs. Sois muet. L'amour n'a besoin de paroles. Suis-moi.

A vrai dire, j'éprouvais une grande honte à suivre ce père me conduisant au stupre de sa fille. Une mère m'eût paru moins infâme, parce que peut-être ce genre de trafic n'est pas rare dans les malédictions des grandes villes; mais ce vieillard qui ne pouvait alléguer la misère pour excuse me semblait odieux.

J'y croyais à peine, maintenant, le marché conclu, et j'arrivais à la porte du gourbi que j'hésitais encore, tantôt craignant une mystification, tantôt révolté de l'ignominie dont je me sentais complice.

Une sorte d'étable ou plutôt de hutte s'embusquait derrière une épaisse haie de cactus, comme un voleur qui guette les passants.

A quelque distance, au milieu des touffes estompées en fusains dans le bleu sombre du ciel, je reconnus le gourbi familial, le domus sanctum, le home, la maison où reposent les petits et où l'étranger ne pénètre pas.

Je sus gré au Biskri de ce reste de pudeur. Il cachait son trafic aux siens. Tant mieux! Les comptes rendus des tribunaux nous apprennent de temps en temps que des mères françaises ont perdu cette suprême honte. La hutte était ouverte, noire, sinistre. Mon guide s'y engouffra.

—Tu es là?

—Depuis une heure, répondit une voix basse et craintive.

Alors, se tournant vers moi.

—Entre, mon fils. Réjouis-toi sans compter le temps. Les minutes de plaisir sont des perles que Dieu nous jette au milieu des cailloux de la vie. Ramasse-les.

Il dit, et sortit refermant la porte, comme si, pour la pudeur de sa fille, il ne trouvait pas la hutte assez obscure.

Courbé en deux, tâtonnant dans les ténèbres, j'avançais avec des battements de coeur. Une forte odeur de musc me monta au nez: une main me saisit, des bras où cliquetaient des anneaux m'enlacèrent et une bouche s'appuya sur mes lèvres…

Le lendemain, après déjeuner, j'arpentais gaillardement la lande épineuse qui moutonne le mamelon derrière le bordj d'El-Tarf.

Tout enfiévré de ma nuit sans sommeil, je repassais en ma mémoire les traits gracieux de l'odalisque, me récitant les vers d'un poète de Bou-Saada.

Ses cheveux caressent ses épaules Comme deux lourdes tresses de soie; Ses sourcils sont deux arcs d'ébène; Sa prunelle un coin de nuit Où scintille une étoile; Sa lèvre, la grenade ouverte, Où l'on mord quand on a soif. Ses seins sont blancs comme la neige Qui tombe dans le Djebel-Amour: Ils ont la dureté du marbre, L'élasticité de la Metara pleine Et sont plus doux que le miel…

Et ainsi de suite, jusqu'aux ongles des pieds semblables aux jolies coquilles roses ramassées sur les bords du grand lac.

Cependant, pour rester dans le vrai, j'étais contraint de m'avouer que cette description devait s'arrêter au menton; car enfin, je n'avais aperçu que son visage et des contours presque aussitôt effacés. Mais ce peu entrevu me donnait droit à des espérances, et comme il arrive presque toujours, la réalité était bien inférieure à la vision et la possession ne valait pas le désir.

—Roumi! Eh! Roumi!

Je tournais la tête. Au pied d'un buisson de genêts, une femme accroupie allongeait ses jambes roussies et maigres où des varices offraient des arabesques variées aux baisers du soleil.

Couverte d'une loque de cotonnade bleue, crasseuse, hâlée, maigre, tatouée de coutures cervicales que ne parvenaient pas à cacher d'épaisses tresses de laine brune simulant les cheveux, elle accusait au moins quarante orageux automnes. Par les déchirures de sa loque s'étalaient, avec un dédain marqué des regards ou peut-être une intention perverse, de longue mamelles noirâtres, tandis que le tablier trop court de sa jupe en guenilles, ramena entre les jambes, laissait nues ses grandes cuisses roussies.

Un petit sachet de cuir, bourré de musc, attaché à son cou par une ficelle en poil de chameau, allait se perdre dans les profondes ravines du ventre.

—Roumi! Eh! Roumi!

Elle me souriait tendrement, m'encourageant du geste à prendre place à ses côtés.

Je la regardais avec dégoût, et sans répondre, je passais.

—Roumi! cria-t-elle pour la cinquième fois.

—Eh bien! quoi! que veux-tu?

—Ce que je veux? mais je t'attendais! Les Krammès de la smala m'ont informée que tu faisais souvent ta promenade matinale dans ces halliers solitaires. Les Roumis recherchent les filles des chaouias, et ici, derrière ces broussailles, l'on peut s'aimer sans crainte des indiscrets.

Je continuais mon chemin, haussant les épaules.

—Oh! ne t'en va pas. Arrête-toi donc. Ecoute. Le Prophète a dit: «Congédie honnêtement la femme dont tu ne veux plus; et songe, lorsque tu la quittes, qu'elle t'a donné des instants de plaisir.» Mais croyants et infidèles se valent en ces choses. L'ingratitude est la marque de leur front. Quand ils sont rassasiés, ils repoussent le plat et détournent la tête, disant: «Je n'ai plus faim.» Mais si tu es gorgé à l'heure présente, tu auras faim dans quelques jours. Car voici le temps ou le simoun enflamme les coeurs et allume les fureurs du ventre. Oui. Oui, tu auras soif et faim d'amour, et tu remercieras Allah de retrouver Mabrouka la Kroumir.

—Toi! fis-je avec un signe non équivoque d'horreur.

—Moi! moi! Étends-toi à mes côtés, je veux te parler encore. Je sais comme une femme dompte les amants rebelles, et il faut que mon coeur puisse dire à mes oreilles étonnées de ta dédaigneuse parole: «Vous mentez.» Ecoute bien, jeune Roumi. Aussi longtemps que les épis tomberont sous la faucille, qu'ils sècheront et qu'on les mettra en meule dans la plaine d'El-Tarf, je resterai avec les tentes des Ouled-Ali. A ton désir, tu me trouveras dans ces genévriers, matin et soir. Tu n'as qu'à m'indiquer le jour et l'heure, sans qu'il soit besoin de prendre le Biskri du bordj pour ton messager. Quand une pièce passe par plusieurs mains, elle s'use.

Alors, avec lenteur, elle dénoua un coin du haillon qui serrait sa tête, et me montrant dix sous:

—Regarde comme la pièce que tu as remise au Biskri est devenue mince!

—Comment, m'écriai-je frappé de stupeur, voyant se dresser tout à coup l'abominable réalité. Le Biskri! Explique-toi, femelle, que veux-tu dire?

—Que peut-être tu lui as jeté dans la main un beau gros douro, et voici ce qui est tombé dans la mienne.

—Deux! je lui en ai donné deux!

—Ah! le chien! gémit-elle d'une voix lamentable. Puisse sa femme, s'il en prend une nouvelle, le tromper chaque jour sur sa propre couche! Puisse sa fille, qu'il garde et qu'il veille comme un trésor volé, lui donner pour gendres tous les hommes des Ouled-Ali, et tous ceux des Beni-Amar, et tous les Chiebanas et tous les Kroumirs et se livrer ensuite aux fureurs des Roumis! Deux douros, dis-tu? Répète-le moi. Est-ce possible? Tu m'as payée deux douros! Ah! le maudit! qu'Eblis le Brûlé (le diable) le précipite une corde au cou dans l'Oued-Zitoun, comme un slougui galeux. Mais alors, il a enfoui dix-neuf jolies piécettes dans son capuchon, me jetant le reste comme un os rongé! Voleur! Et combien, combien d'autres! Car chaque fois que, pour la moisson, je descends dans la plaine, il m'attire dans son gourbi pour me vendre aux infâmes chrétiens! Allah! Allah! La grosse Baya, des Ouchtatas, qui vient parfois aux semailles, m'avait prévenue cependant. Elle aussi, depuis des années, se laisse exploiter par ce gueux!

Et ivre de fureur, l'oeil sanglant, la bave aux lèvres, grimaçante, horrible, elle étendit son bras séché, cerclé d'anneaux de cuivre, dans la direction des gourbis des Krammès, puis se dressant tout d'une pièce, marcha sur moi.

—Tu es donc bien riche, que tu payes deux douros une femme! Alors, tu t'es entendu avec le vieux scélérat pour me dépouiller, fils de chien! Roumi du diable! Donne-moi dix sous de plus, voleur!

Je la repoussais de toutes mes forces, protégeant mon visage contre ses grands ongles noirs, et je m'enfuis honteux et plein de colère, mais désormais fixé sur les amours de mes prédécesseurs avec la jolie fille du Biskri!

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