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Sous l'Étoile du Matin

PREMIÈRE PARTIE LES RONCES DU CHEMIN

Reading edition

Si quis vult post me venire, abneget semetipsum, et tollat crucem suam, et sequatur me.

Év. selon saint Mathieu : XVI, 24.

I LA HALTE

Après les épreuves de la conversion, après cette période déchirante où il avait si longtemps tergiversé entre Dieu qui le sollicitait et le diable qui s’efforçait de le retenir, le pécheur repentant a reçu, pour la première fois, la Sainte Eucharistie.

Au contact purificateur de Jésus, son âme, naguère écrasée sous les blocs de boue durcie dont l’opprimaient ses péchés, se redresse et se dilate. Comme le dit si bien Taine, il a enfin conscience de posséder, pour l’avenir, « l’organe spirituel, la grande paire d’ailes indispensable pour soulever l’homme au-dessus de lui-même ».

Il est le pèlerin arrivé sur un sommet culminant, au centre d’une forêt où les chemins de mousse et les futaies pacifiques alternent avec des routes raboteuses et pleines de fondrières, avec des taillis hargneux où des herses d’épines barrent le passage, griffent la figure et les mains de ceux qui les affrontent.

Tout à l’heure, il faudra descendre. Aussi comme il goûte, en étanchant sa sueur, cette halte sous le sourire du ciel ! Étendu dans les fougères, il contemple l’océan des cimes moutonner à l’infini. Le vert bleuâtre des pins, le vert pâle des bouleaux, le vert bronzé des chênes et des hêtres se fondent en une vaste harmonie qui repose ses regards et amplifie l’essor de ses actions de grâces. Le parfum de la résine monte, dans l’air immobile, comme un encens. Le soir approche, à pas silencieux, car le soleil adouci commence d’effleurer les collines occidentales.

Cette grande hostie d’or rappelle au voyageur l’aliment divin dont il s’est nourri ce jour même. Alors un calme immense et très suave s’installe en lui. Tout ce qui l’environne : les nuées lentes, les arbres pensifs, les roches mystérieuses prennent un aspect de recueillement et de joie paisible sous la lumière fraternelle qui les imprègne. Il lui semble que le Bon Maître ne cesse de reposer dans son cœur, sur un lit qu’embaument les églantines ferventes de l’Amour. Il lui semble qu’un peu de l’atmosphère du paradis perdu flotte sur cette nature sylvestre. Il est toute reconnaissance, toute bonne volonté, tout élan vers le Très-Haut. Parce que la meute hagarde qui le traquait hier, parce que la horde de ses passions, de ses inquiétudes et de ses fautes fait trêve, il croit presque qu’elle ne retrouvera point sa piste. Parce qu’il berce encore Notre-Seigneur au fond de son âme, parce que la clarté d’un soir de rédemption le baigne et le pénètre, il n’est pas loin de se figurer qu’il ne péchera jamais plus.

Ah ! si l’on pouvait prolonger cette minute d’innocence reconquise et de paix souveraine ! Si ce repos aux frontières de la vie surnaturelle marquait l’entrée dans le royaume des Béatitudes.

— S’il m’était accordé, se dit-il, de me dorloter toujours, comme un enfant de pardon, dans le tiède giron de la Madone et de suivre, en un rêve chatoyant, la danse des étoiles devant le trône de la Sainte Trinité miséricordieuse !…

Non, mon ami : tu oublies que tu as beaucoup à réparer. Ayant été celui par qui « le scandale arrive » tu devras lutter, souffrir, saigner en témoignage du miracle que Dieu daigna opérer en toi. Crois-tu que s’Il a pris la peine de balayer vers les gémonies les ordures que tu entretenais précieusement dans les étables de ton âme, c’est pour que tu t’acagnardes dans une dévotion médiocre, comme une vieille fille qui somnole sur sa chaufferette, en égrenant des chapelets ?

Tes péchés, pour l’instant abolis, repousseront comme un chiendent tenace. Bien souvent, tu auras à te retourner les ongles pour les arracher de nouveau. Puis, la jachère ainsi obtenue, il te faudra l’ensemencer de vertus.

Et ce n’est pas facile. Des fois, tu jetteras là le sarcloir ou la musette et tu te représenteras que cette croissance très drue de mauvaises herbes ne manque pas, après tout, d’un certain agrément. Ou encore, après avoir planté trois scions, destinés à donner du fruit, tu t’admireras pour ce minime labeur. Et regardant tes frères, qui n’ont cure du pullulement des parasites, tu t’écrieras : — Qu’ai-je de commun avec ces hommes versatiles ?

Immédiatement, le Prince de l’Orgueil, que ton retour à Dieu mit en rage et qui s’est juré de te ressaisir, fixera de nouveau son grappin dans ta chair. Content que tu te gonfles de vanité, comme un dirigeable promis à ses arsenaux, il se dépêchera de t’insuffler les vapeurs opiacées de son ivresse : fumées lourdes de l’avarice et de la paresse, fumées véhémentes de la luxure, de la colère et de l’intempérance, fumées humides de l’envie se précipiteront dans ton âme. — Si tu ne te défends pas, tu deviendras pire qu’auparavant.

Mais tu te défendras ; car la Grâce impérieuse que Dieu t’a départie est tellement formelle que si tu la laisses parfois s’obscurcir, du moins, aux heures de péril, c’est à elle seule que tu pourras avoir recours. Tu prieras, tu pleureras ta faiblesse, tu mortifieras ta sensualité grondante d’impatience. Surtout, tu finiras bien par comprendre que sans la Sainte Eucharistie, tu es semblable à un piéton qui entamerait une course de quatre-vingts kilomètres, l’estomac vide.

Sache-le donc : la voie étroite, où tu dois t’engager, est peuplée de ronces, de bêtes dangereuses et d’embûches. Pour le converti, les tentations y sont proportionnelles aux grâces et le Mauvais y ondule sans cesse comme une couleuvre dans une ornière. Tu ne pourras lui écraser la tête, tu ne pourras progresser vers la perfection que par l’aide permanente de Jésus et par l’intercession de sa Mère.

Chaque fois que tu croiras en toi-même, tu culbuteras. Chaque fois que tu te mettras humblement sous la protection de l’Étoile du Matin, pour qu’elle dispose son Fils à te soutenir, tu te relèveras.

Et maintenant, laisse-moi te signaler quelques-uns des obstacles qu’il te sera nécessaire d’escalader ou de réduire en poudre afin d’aboutir, en portant allégrement ta croix, à la porte royale du jardin de flammes où rayonne l’éternel Amour.

II LES SCRUPULES

On demandait à une bonne et naïve religieuse de prier pour un converti récent.

— Je le ferai volontiers, dit-elle, mais il doit être si tranquille maintenant !…

Sainte simplicité d’une âme toute en Dieu ! En effet, comment cette douce fille qui, dès toujours, avait vécu d’une existence limpide, sous les regards d’En-Haut, aurait-elle pu concevoir qu’un homme, reçu à merci après de longues années d’erreur et d’égarements malpropres, pût n’être pas désormais en possession de la félicité la plus paisible ?

Mais que la réalité diffère de ce beau rêve ! Dieu, qui savait ce qu’il faisait en prodiguant sa grâce rédemptrice à ce pécheur, ne l’a pas élu pour l’assoupir en de pieuses et quiètes idylles. Il entend que cette âme s’élève constamment et paie, par maintes vicissitudes, le prix de son rachat. Il exige que chacun de ses progrès dans le bien soit le fruit d’un douloureux effort.

Aussitôt un drame commence dont l’action se déroule parmi des alternatives de victoire et de défaite, d’angoisse et de consolation, de joies sans secondes et d’incomparables tortures.

Sitôt le prologue engagé de cette tragédie dont il sera le théâtre, le converti sent fort bien qu’il mérite d’être trituré de la sorte, puisqu’il lui faut se rapprocher le plus possible de la sainteté. Débordant d’un bon vouloir, qui prend sa source dans la Grâce, impatient de s’instruire selon la foi, de s’épurer et de se modeler, le mieux qu’il pourra, sur l’exemple de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il cherche tous les moyens de plaire au bon Maître.

Mais voilà : — Il ne sait pas comment s’y prendre.

Il y a si peu de temps qu’il connaît la règle. Quelques jours à peine ont passé depuis qu’il considérait la vie comme une capitale regorgeante de richesses et où son orgueil avec sa sensualité avaient le droit de tout mettre au pillage. Hier, sa loi, c’était son bon plaisir. Son but, c’était ce que les rhéteurs appellent en leur jargon : le culte du Moi. Ses frères d’humanité, il ne les tenait que pour des sujets d’expérience. Peu lui importait de les meurtrir car il ne leur demandait que de satisfaire son goût des sensations extrêmes ou de distraire, un instant, son immense ennui. Cruel, despotique et vaniteux, comme un Néron de décadence, il lançait le quadrige débridé de ses instincts à travers les mirages de son égoïsme, sans s’apercevoir que ce qu’il prenait pour une pourpre impériale sur ses épaules et pour un insigne de sur-homme n’était qu’une très sale loque empuantie de tous les graillons de l’enfer.

Or, à présent que Dieu vient de lui ployer le col pour y fixer son adorable joug, il se demande comment il doit se conduire afin de ne pas retomber dans ses fautes de la veille.

Peureux et maladroit, semblable à un convalescent qui essaie sa première sortie, il hésite à mettre un pied devant l’autre. Est-ce que le moindre caillou ne va pas le faire culbuter ? Est-ce que l’air trop vif ne va pas rallumer la fièvre à peine éteinte ?

État d’âme périlleux par lequel tout converti à fond doit passer et qui lui sera salutaire, pourvu qu’il ne se laisse pas leurrer par les ruses du Diable. Car celui-ci se tient à l’affût, prêt à bondir. En sa suffisance, il ne peut pas admettre que cette âme lui soit à jamais ravie et il tourne autour, cherchant le point faible par où il réussira à y rentrer.

— Ce garçon, dit-il, s’imagine que pour quelques velléités de m’échapper qui le prirent, il en est quitte avec moi. Mais je m’en vais lui montrer combien sont rebutantes les voies où il prétend s’engager et je le ramènerai à ma suite par le découragement.

En effet : décourager le converti en lui exagérant ses obligations, toute la tactique démoniaque est là.

Sans perdre une minute, le Mauvais se met à l’œuvre. Et tout d’abord, il fait monter à l’horizon de cette âme, qui palpite encore dans la clarté de la première communion, la noire nuée des scrupules.

Avant toute analyse, des exemples seront probants.

Il y a celui d’Huysmans, si admirablement décrit dans En route. On sait comment Durtal ayant reçu, comme pénitence, à la Trappe, une dizaine de son chapelet à réciter chaque jour, se figura, sous l’instigation du Malin, qu’il lui fallait dire quotidiennement dix chapelets. Il avait beau se répéter que c’était absurde et que son confesseur ne lui avait rien prescrit de pareil, sans cesse l’obsession revenait sous cette forme : tu dois réciter dix chapelets à la file, sinon ta conversion n’est pas sincère… Au surplus qu’on relise cette page si caractéristique…

Voici un autre exemple de scrupule. Il m’a été fourni par quelqu’un qui eut beaucoup à souffrir de ce genre d’attaques. Je transcris sa propre relation.

— Je venais, me dit-il, de communier pour la deuxième fois depuis ma conversion. La première, j’avais, pour ainsi dire, été ravi hors de moi-même et j’étais resté environ deux heures agenouillé devant l’autel, perdu dans une extase de reconnaissance qui ne se formulait point par des paroles, mais qui s’épanouissait en moi comme une large floraison de lys.

Après ma seconde communion, il n’en fut pas de même. J’éprouvai le besoin de marcher, de dilater, en plein air, mon allégresse. Aussitôt mon action de grâces terminée, je sortis de l’église et je m’en allai dans les rues, au hasard, en promenant autour de moi des regards charmés. C’est que, par la vertu du sacrement, les choses me semblaient transfigurées. Parce que mon âme avait conquis une nouvelle enfance, le monde lui-même me paraissait rajeuni.

On arrivait à la fin de l’automne. Le temps était gris et froid et il tombait une petite pluie fine. Mais moi, je croyais circuler dans une tiède atmosphère de printemps. J’aurais juré que le soleil brillait dans un ciel bleu et tapissait d’or les façades enfumées des maisons. Les passants ne m’offraient plus des visages contractés par les soucis ou ternis par les passions. Je leur découvrais à tous je ne sais quoi de fraternel et de riant. Ce n’était plus l’odieux Paris qui bruissait autour de moi ; c’était une ville de rêve où n’évoluaient que des ombres heureuses. A chaque instant montait du fond de mon âme ce cri que j’avais peine à retenir au bord de mes lèvres : — Mon Dieu, comme je vous aime !…

J’allais, j’allais toujours, emporté par un tel courant de joie qu’il me semblait ne plus toucher terre… Je ne sais ni où, ni comment j’ai mangé quoique je garde le vague souvenir de m’être assis dans un restaurant.

L’après-midi, traversant la cour du Louvre, je pénétrai machinalement dans le musée. Je ne vis ni les momies égyptiennes, ni les poteries étrusques, ni les toiles du salon carré. Je repris seulement conscience de l’endroit où je me trouvais dans la salle des Primitifs italiens. Je me tenais immobile devant l’exquis Couronnement de la Sainte Vierge de Fra Angelico ; je murmurais le Salve Regina pour l’étonnement de quelques touristes germaniques qui croassaient là.

Comme le soir tombait et que les gardiens proclamaient la fermeture de leur caravansérail, je décidai de me rendre à Notre-Dame des Victoires afin d’y prolonger la plénitude de la joie créée en moi par la réception de l’Eucharistie. Ah ! je ne m’attendais guère à ce qui allait m’arriver.

A peine fus-je dans le sanctuaire et commençai-je à me recueillir qu’une pensée très inattendue se mit à poindre dans ma tête. Ce ne fut d’abord presque rien : une petite note discordante parmi le concert angélique qui m’emplissait l’âme. Puis cela grandit, grossit, et bientôt cela m’envahit tout entier.

Une voix grinçante criait au dedans de moi : — C’est du propre ! Au lieu de rester en oraison, à l’église, toute la journée, comme c’était ton devoir, tu as couru la ville, tu es allé rêvasser devant des tableaux, bref tu as fait tout ce que tu as pu pour gâcher les grâces qui te furent prodiguées ce matin.

Oubliant totalement, sous cet assaut, que ma journée avait été une action de grâces continuelle et que dès lors il importait peu que je l’eusse passée à l’église ou ailleurs, je répondis : — Peut-être, aurait-il, en effet, mieux valu rester à l’église mais, enfin, je n’ai pas cessé de prier.

— Ce n’est pas la même chose.

— Mais m’y voici maintenant à l’église.

— Il est trop tard. Tu as péché, tu as péché, tu as péché !

Cette désolante répétition m’abattit. Un violent remords m’empoigna. Je voulus m’humilier et demander pardon à Dieu.

Avant que j’eusse prononcé le premier mot d’une prière quelconque, la voix reprit d’un ton âpre et pressant : — Si tu te figures qu’on te pardonnera comme cela, sans autre réparation, tu te trompes fort. Il fallait rester dans l’église où tu communias…

— Encore ! Eh bien, la prochaine fois, je n’en bougerai point.

— Ah ! la prochaine fois. Elle n’est pas près d’arriver. On est exigeant Là-Haut ; il va falloir que tu multiplies les pénitences et surtout que tu n’aies pas l’audace de communier d’ici longtemps. C’est seulement lorsque tu seras sûr de ne plus te dissiper comme tu l’as fait que tu pourras t’approcher de nouveau de la Sainte Table.

J’étais déjà si fort en désarroi que je souscrivis, sans hésiter, à ce spécieux arrêt qui me paraissait venir de ma conscience. Puis, la tête dans les mains, les larmes aux yeux, je me tourmentai à l’idée qu’il me serait fort difficile d’éviter toute distraction les jours où je communierais. Puis je fus pris de panique en considérant que Dieu se montrait bien sévère à mon égard.

— Quoi, me dis-je, désormais sera-ce toujours ainsi ? Faudra-t-il vivre collé sur une chaise d’église de peur de commettre quelque faute qui me rendrait indigne de l’Eucharistie ? Que c’est dur !

Et la voix : — Nais certainement il en sera toujours ainsi. Un chrétien sincère doit se retrancher toute occupation qui l’écarterait de son devoir. Et ce devoir consiste à réprimer en lui tout ce qui n’est pas aplatissement devant Dieu, crainte de sa colère, terreur de pécher par le moindre geste, le moindre mot, le moindre soupir.

Je ne doutais toujours pas que ce discours ne fût la vérité même. Me sentant incapable de remplir ce programme rigoureux, je glissai vers le découragement.

— Je vois bien, pensai-je, que je ne saurai jamais me tenir dans des limites aussi étroites et que, si je m’y efforce, j’en viendrai vite au désespoir.

Accablé de tristesse, je ne cessais de récapituler ma journée et de me répéter : — J’ai offensé Dieu alors que je le portais en moi ; je suis impardonnable !… Cela prenait un caractère d’obsession. A force de frapper sur cette idée fixe, qui me perçait le crâne comme un clou, je tombai dans un engourdissement stupide. Et, détail significatif où si j’avais été de sang-froid j’aurais reconnu la manœuvre démoniaque, je ne songeais même plus à prier.

Enfin je ne pus y tenir davantage. Mon cœur, labouré de remords et d’inquiétude, me faisait souffrir. J’étouffais dans cette église où je n’avais trouvé que des peines. Je sortis — toujours sans avoir prié — je regagnai mon logis et je me couchai, plein d’une angoisse horrible.

Toute la nuit, je me demandai ce qu’il fallait faire pour sortir de l’impasse ténébreuse où je tâtonnais.

Sainte-Vierge, finis-je par m’écrier, s’il est vrai que vous n’abandonnez jamais qui vous implore d’un cœur contrit, accourez à mon secours.

Alors une idée bien simple, et qui me serait venue depuis longtemps, si le Mauvais ne m’avait dévié de la sorte, m’éclaira : — Mais il faut aller trouver mon confesseur ; lui seul me dira comment me conduire !…

C’est ce que je fis ; dès mon lever, je volai chez l’abbé X… Vous pensez bien qu’il remit tout de suite les choses au point, qu’il me montra le piège ou j’avais chu et qu’il m’indiqua les moyens de l’éviter à l’avenir…

Retenons de ce récit que le diable tend toujours à nous écarter de la communion. A cet égard, quel que soit le mode qu’il emploie pour insinuer le scrupule dans une âme inexpérimentée quant aux phénomènes de la vie intérieure, son but ne varie pas. Comme il sait très bien que nous ne pouvons nous défendre sans le secours de Notre-Seigneur, il tâche de nous éloigner de cet adorable Maître.

J’en fis, moi aussi, l’épreuve dans une circonstance que je vais raconter.

Il y avait près d’un an que j’étais revenu à Dieu. Ayant subi bien des traverses depuis ma conversion, je n’avais cependant jamais été détourné de communier. Je le faisais environ une fois par semaine car, malgré les exhortations de mon directeur, je n’avais pas encore fourré dans ma dure caboche que la manducation à peu près quotidienne de l’Eucharistie fût une pratique essentielle pour le bien de mon âme. Je reviendrai sur ce point car il y a là tout un ordre de tentations des plus subtiles et qu’il importe de dénoncer.

Donc, un matin, à la fin d’une messe suivie avec beaucoup de recueillement et sans que rien ne m’eût fait prévoir le hourvari qui se préparait, je me levais de mon prie-Dieu pour me rendre à la barre de communion. Tout à coup, avec la rapidité d’un cyclone, une idée effroyable fondit sur moi :

— Malgré mes confessions et mes pénitences antérieures, je ne suis pas encore pardonné. Par suite, toutes mes communions, jusqu’à présent, ont été sacrilèges et je vais aggraver mon crime si je communie aujourd’hui !…

Terrifié, je ne pus faire un pas. Je retombai assis sur ma chaise et je me sentis secoué d’une telle tempête que l’office se termina sans que j’en eusse conscience.

Toute ma vie morte se déroulait devant moi comme une fresque aux couleurs sinistres. Et à chaque faute qui se peignait dans mon cerveau sous des formes monstrueuses, je frissonnais et je me tordais comme si je ne l’avais jamais avouée.

C’était déjà fort abominable ; mais ce qui rendait cette torture plus aiguë, c’était ce scrupule qui zigzaguait au fond de mon âme en traits de feu : — Toutes mes hontes subsistent ; et parce que je les porte toujours en moi, j’ai outragé, d’une manière indicible, Notre-Seigneur, en souffrant qu’Il descende dans le cloaque que je suis… Oh ! mais cela ne m’arrivera plus. Je ne veux plus communier…

Cette aberration dura je ne sais combien de temps. J’essayais bien, par moments, de réagir. Je me disais : — Mais enfin, puisque j’ai reçu l’absolution, puisque je ne suis pas retombé dans mes anciens égarements, il me semble que je suis pardonné. D’ailleurs pourquoi cette crainte soudaine et comment ne l’ai-je pas ressentie plus tôt ?

Rien n’y faisait. Je demeurais en proie à une très sombre épouvante et surtout l’idée de communier me causait une véritable répugnance.

Pas plus que mon ami de tout à l’heure, je ne pouvais prier. Dans ces cas-là, Dieu permet que le diable paralyse en nous l’organe de la prière. On est tellement fasciné par le scrupule qu’on perd toute défense. Le patient n’est plus qu’un pauvre idiot qui se laisse rouer de coups sans penser même à prendre la fuite.

Toutefois je gardai assez l’instinct du péril pour me rendre compte que j’avais besoin d’un secours immédiat. Je me traînai dehors et je me mis tout de suite en quête de mon confesseur.

Quoique, d’habitude, il ne fût pas au presbytère à cette heure-là, mon bon ange fit que je le rencontrai. C’était mon excellent père l’abbé M… qui doit se souvenir de cet incident.

Je demandai à me confesser et je lui exposai ce qui m’était advenu. Je terminai en lui déclarant, avec énergie, que désormais, je ne me croyais plus digne de communier.

— Ah ! vraiment, me dit-il, vous ne voulez plus communier ? Eh bien moi, je vous donne pour pénitence de communier trois jours de suite quel que soit votre état d’esprit. Vous m’entendez ?

Comme je le regardais, ébahi, voire même un peu choqué, il ajouta : — Mon pauvre enfant, comprenez donc que vous avez été attaqué par le Mauvais. Furieux de s’avouer que vous remplissez vos devoirs religieux et que son ascendant sur vous s’affaiblit tous les jours, il a essayé de vous ressaisir par surprise. Le seul moyen de parer ce coup, c’est de faire justement ce qui lui déplaît le plus, c’est-à-dire de communier. Je vous garantis que si vous m’obéissez, il n’y reviendra pas. Le ferez-vous ?

— Certes, oui, répondis-je.

Des écailles me tombaient des yeux. Je voyais, maintenant, avec la plus grande netteté, la chausse-trape où je m’étais laissé prendre.

Je communiai comme il m’était prescrit. Et je n’ai pas besoin de dire que le Cornu se tint coi.

Pour conclure, je souligne que souffrant du scrupule, nous ne serons remis d’aplomb que par le confesseur. Lui seul a le pouvoir de nous délivrer. Car étant donné que, dans une telle occasion, le diable fausse notre optique intérieure, les yeux de notre âme sont affectés d’une sorte de strabisme grossissant ; nous ne voyons plus les objets tels qu’ils sont. Le confesseur, lui, voit clair et il nous guérit en un tour de main.

D’autre part, l’assaut est tellement brusque qu’il nous fait perdre la tête. Enfin, j’y insiste, les convertis récents manquent d’expérience et, par suite, il leur est impossible de faire la distinction des esprits.

Au surplus, les crises de scrupule sont heureusement passagères. A mesure que le néophyte se perfectionne dans la vie chrétienne, il apprend à mépriser ces manigances du diable.

Il y en a de pires comme nous l’allons voir.

Mais, dira-t-on, il existe des personnes qui demeurent, toute leur vie, tenaillées par les scrupules. Sans doute : ce sont des malades — et les prêtres le savent bien. Moi, j’ai voulu seulement indiquer une phase — la première et la plus anodine — des épreuves par lesquelles passent les convertis lucides, afin de les avertir que ce n’est point par leurs moyens personnels qu’ils parviendront à se dégager de cette embuscade. Quant aux scrupuleux d’habitude, ils relèvent de la pathologie. Ce n’est pas mon affaire.

III LES TENTATIONS

Une maison a été bâtie dans une lande où il y a des fleurs mais aussi beaucoup de brousse et de fondrières. Celui qui l’habite sait que s’il ne la tient pas soigneusement close, toutes les malices de l’air et du sol y entreront pour la salir et la dégrader. C’est pourquoi, outre qu’il s’efforce de la conserver nette, il en a muni les fenêtres de doubles volets et les portes de forts verrous.

L’ombre venue, il fait une ronde au dehors et il constate que rien ne paraît le menacer. Toutes choses dorment sous le sourire des étoiles. C’est à croire que les esprits de la nuit s’en sont allés très loin circonvenir d’autres solitaires.

Il rentre, donne trois tours de clef, s’assure que les barres des persiennes sont bien mises, puis allume sa lampe et commence à prier.

Comme il se sent paisible, en tête-à-tête avec son crucifix ! Quel pur silence celui qui l’enveloppe ! On dirait un lac immobile, un gouffre d’azur fluide sur lequel ses oraisons planent comme des oiseaux couleur de neige et de glacier. Tandis que ses sens se reposent dans le détachement, il s’évade du monde extérieur au point que son âme, enfin libre, s’enroule, comme un volubilis, autour de la croix et monte se blottir dans la plaie du cœur de Jésus.

Mais soudain, un vent chaud se lève sur la lande. Il augmente par degrés et fait bientôt de la demeure le centre de tourbillons concentriques. Ce souffle insidieux ne sanglote ni ne se lamente ; non : il y passe des rappels de musiques lascives naguère entendues avec ivresse, des cliquetis de coupes entrechoquées, les rires à la fois rauques et caressants de la volupté. Les parfums qu’il promène sont ceux des alcôves de débauche ; ils énervent et rendent la chair infiniment lâche.

Le veilleur interrompt sa prière… Pourtant c’est à peine si d’abord il s’émeut.

— Je connais cela, se dit-il : parce que je vis à l’écart des fêtes dont ces souffles chantent l’attrait, il était sûr qu’ils me poursuivraient dans ma solitude… Que m’importe : ils peuvent rôder autour de la maison, ils n’y entreront pas.

Il se complaît dans sa sécurité ; il reprend sa prière en s’affirmant, avec trop d’insistance, qu’il ne donnera aucune attention à ces prestiges. Mais voici qu’après quelques mots proférés d’une lèvre machinale, il s’interrompt. Voici que, sans presque s’en apercevoir, il prête déjà l’oreille aux gammes mélodieuses modulées par la brise. Il déclare : — Tout cela se passe au dehors ; la maison est close ; la maison est sûre… Et dans le moment même où il se le répète, une envie commence à poindre en lui d’entr’ouvrir la porte, seulement pour se rendre un peu compte de ce que charrient ces rumeurs passionnées dont la langueur insinuante fait éclore en lui certains désirs troubles dont il ne cherche déjà plus guère à se défendre.

Cependant il esquisse une résistance : — Je n’irai pas ouvrir la porte, je n’irai pas !…

Mais au lieu de fixer éperdument les yeux sur le Crucifix, sa seule sauvegarde, il les détourne vers le foyer où flambent des bûches. Alors les souffles se faufilent, avec des rires de flûtes, dans la cheminée et ils courbent les flammes qui ondulent comme une chevelure féminine sous une main flatteuse.

A ce spectacle, cent souvenirs de fruits défendus et naguère savourés se lèvent en tumulte dans l’âme du veilleur. Le vent sonne, comme une fanfare de fête, à travers toute la maison, et la chambre s’emplit de formes charmeresses qui s’étirent, se ploient, s’enlacent en offrant des bouches pareilles à des grenades entr’ouvertes.

Du moins c’est ainsi qu’une illusion perverse les présente au veilleur car, en réalité, il n’y a là que des guenons velues qui grimacent et des grenouilles verdâtres, couvertes de pustules d’où suinte une humeur nauséabonde.

S’il persiste à mirer, le cœur frémissant d’un sombre désir, ces images, le dénouement orgiaque ne tardera pas : deux diablotins frétillants lui amèneront un âne tout secoué de braiments obscènes ; ils le hisseront en selle ; ils égaliseront les rênes entre ses doigts tremblants de luxure, et en route ! Au galop vers quelque sabbat fangeux d’où il reviendra l’âme plus sale qu’une boîte à détritus de cuisine, convulsé par les nausées, calciné de remords et tellement dégoûté de lui-même qu’il cherchera quelque cave très obscure pour y tapir sa honte.

Mais si, après une complaisance brève, il s’est repris, s’il a fait seulement le signe de la croix, en invoquant le bon Maître qui saigne devant lui, les mirages se dissiperont. Ou, du moins, ils se blottiront dans les angles de la chambre comme des toiles d’araignée poussiéreuses qu’un coup de balai alerte enlèvera sans peine.

Après cette victoire, ce sera de nouveau le grand lac bleu du divin silence où les prières voguent comme des barques d’or pâle dont des anges candides manient les rames…

Tel est le symbole exact de la tentation sensuelle. Son évolution ne varie pas : quand elle se dresse en nous, ce n’est d’abord qu’une velléité et nous ne lui accordons que peu d’importance. Nous la considérons presque avec dédain ; nous nous croyons si assurés de notre vertu que nous ne sentons pas l’urgence de recourir à la prière pour l’écarter. En punition de ce trop de confiance que nous mettons en nous-mêmes, elle se fortifie, elle grandit, elle envahit notre imagination et y déroule, comme, dans un palais de rêve, de soyeuses tapisseries où le péché s’étale sous des couleurs chatoyantes. Alors nous prenons plaisir à les admirer, puis nous avons envie d’y porter la main. Et la tentation agrippe, d’une tentacule aux ventouses de velours, notre volonté. Nous consentons et nous courons piquer une tête dans l’égout.

Ensuite… ah ! ensuite :

Notre-Seigneur nous apparaît tout meurtri de la flagellation pour laquelle nous venons de fournir des verges fraîchement cueillies. Le repentir nous corrode comme un vitriol. Nous reconnaissons humblement notre faiblesse, Nous déplorons l’infirmité de notre nature déchue et nous promettons de ne plus céder aux conseils de la Malice.

Les Saints sont des héros parce qu’ils ne vont jamais jusqu’à la culbute dans la boue. Mais nous, pauvres apprentis de la pureté, qui clopinons à l’entrée de la voie étroite, nous qui gardons de notre passé des habitudes pécheresses dont la repousse se produit sans presque que nous en ayons conscience, comme nous avons de la peine à rester nets !

Le détestable foin de nos passions fut coupé une première fois et jeté au feu de la pénitence. Mais voici qu’un regain sournois lui succède qui ne sera pas moins difficile à faucher. Il nous faut acquérir, par la prière continuelle et par une vie mortifiée, des habitudes de retenue. Il nous faut écarter l’essaim des souvenirs sensuels, les maintenir à distance, surtout en ces heures nocturnes où le Diable les fait défiler devant nous comme les belles esclaves d’un bazar d’Orient.

Parfois nous n’allons pas jusqu’au bout de la tentation ; néanmoins, nous permettons aux yeux de notre mémoire de la fixer avec convoitise et nous caressons la possibilité d’y céder. Nous péchons alors par délectation morose. Et nous ne nous ressaisissons qu’après avoir connu l’horreur d’étreindre des fantômes dont le contact nous laisse l’âme affreusement triste et le corps souillé.

Pourquoi Dieu permet-il que nous succombions ainsi à l’attrait des chimères de notre vieux péché ?

C’est afin de nous prouver que nous avons besoin d’une rédemption perpétuelle et que, sans le secours de sa grâce, nous ne sommes qu’instincts bas et que recherche affriandée de l’ordure.

Tant que nous ne sommes point tentés, la vertu nous est aisée : il nous faut l’épreuve pour que nous soyons mis à même de vérifier notre acquis dans le bien. En constatant le peu de chemin que nous avons fait depuis notre conversion, nous apprenons à craindre notre orgueil et cette confiance en nous-mêmes qui président, d’une façon si arrogante, à l’incubation de tous les péchés. Nous distinguons, dans une clarté toujours plus vive, que c’est par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ bien plus que par les nôtres que nous pouvons être sauvés.

Alors nous nous humilions et pour nous rapprocher de l’exemple donné par le bon Maître, nous nous appliquons, d’un cœur patient, à la formation sédimentaire des vertus dans notre âme. Labeur que nous ne pouvons entreprendre qu’en état de grâce, tâche infiniment complexe que celle de cette réforme. En effet, la vertu est un émail délicat qu’il nous faut fixer, couche à couche sur l’argile poreuse de notre être intérieur de manière à ce qu’il la pénètre et ne fasse plus qu’un avec elle. Le vice, au contraire, est un oxyde qui a beaucoup d’affinité pour notre limon et qui s’y amalgame de lui-même.

Ou si l’on veut encore une comparaison : la vertu vient du ciel ; elle est un blanc rayon émané du cœur solaire de Jésus ; elle purifie et elle assèche les marécages de notre âme. Le vice est une vapeur roussâtre qui s’envole aisément des forges où le Démon fait retentir ses enclumes ; et il aime à s’étaler sur nos tourbières intimes pour en accroître les miasmes.

A nous de choisir.

Qu’on ne dise pas que le choix est parfois malaisé. Comme l’Église nous l’enseigne, nous ne sommes jamais tenté au delà de nos forces. Cela s’entend de ceux qui pratiquent les sacrements et non, bien entendu, de ceux qui, par ignorance ou de propos délibéré, vivent constamment en état de péché mortel.

En effet, si nous gardons le désir intense de nous amender, quelle que soit l’impétuosité de la tentation, à la minute même où le péché se présente dans l’éclat le plus ardent de sa fausse splendeur, alors qu’il nous semble que nous allons nous coller à lui comme une paillette de fer à l’aimant, notre libre-arbitre ne s’abolit pas.

Il est vrai qu’en ce péril, un étrange dédoublement se produit dans notre âme. Nos sens se laissent leurrer par les mirages du mal, mais, en parallèle, notre entendement pèse avec rigueur toutes les conséquences du péché auquel nous sommes sur le point de consentir. Nous voyons que la chute une fois accomplie, nous souffrirons horriblement, que nous serons tenaillés par le remords d’avoir mésusé de la Grâce. Bien plus : nous pressentons que si nous acceptons de prévariquer, au lieu des joies promises par le Mauvais, nous n’obtiendrons qu’une désillusion totale et une lourde mélancolie. Car l’expérience nous apprit qu’avant le péché commis, notre imagination enfiévrée devient un miroir d’enfer qui nous le montre en beauté. Mais si nous cédons à l’envie de nous vautrer sur le lit de ouate et de volupté qu’elle nous offre, nous n’ignorons pas qu’aussitôt que nous nous serons ressaisis, nous découvrirons, avec un frisson de dégoût, que cette soi-disant couche de liesse extrême n’est qu’un tas de fumier d’où nous nous relevons barbouillés de purin comme cinquante pourceaux.

Je me hâte d’ajouter qu’à mesure qu’on se perfectionne, cette vision des conséquences du péché se fait de plus en plus précise. Par suite, elle nous aide grandement à résister. Et si nous la corroborons par la prière et par la communion fréquente, nous arrivons assez rapidement à nous apercevoir, dès le début de la tentation, que les prétendues cassolettes incrustées de gemmes rares et pleines d’un parfum exquis qu’elle nous fourre sous les narines sont, au vrai, des vases ridicules où fume un excrément…

Tout ce que je viens d’exposer s’applique principalement aux tentations d’ordre sensuel, mais il en est d’autres et de plus subtiles.

Les dénombrer toutes, je ne saurais. Ce serait entreprendre une besogne pour l’accomplissement de quoi une existence entière ne suffirait pas, puisque les piètres Narcisses que nous sommes sont toujours prêts à se mirer dans l’eau bourbeuse du péché. J’en indiquerai seulement quelques-unes, prises parmi les plus fréquentes. J’en démonterai le mécanisme essentiel ; j’en ferai toucher du doigt la pièce capitale, laissant à chacun le soin de découvrir comment s’y rattachent ses propres rouages…

Des tentations où la mentalité seule est assaillie, les moins dangereuses pour le converti sont, à coup sûr, celles contre la foi.

Deux cas peuvent se présenter. Ou bien, élevé hors de toute croyance religieuse, il a été conduit à la Vérité par un coup inattendu de la Grâce. Ou bien, acquis, un temps, à l’erreur, il est rentré dans l’Église après l’avoir méconnue — voire combattue. Mais qu’il s’agisse d’une transformation miraculeuse de tout son être ou d’un retour au bercail après un vagabondage dans le désert des doctrines athées, son attitude vis-à-vis de la tentation contre la foi ne varie point.

Au temps de son aveuglement, les préceptes du sensualisme matérialiste lui avaient encrassé l’âme. Puis il avait bu le vin sombre de la désespérance dans la coupe de néant que lui tendait Schopenhauer. A moins qu’il ne se fût laissé prendre aux sophismes secs de Kant ou aux lyrismes frénétiques du mégalomane Nietzsche. Il avait oscillé entre ces deux pratiques : soûler ses appétits de sensations violentes et, comme dit l’autre, « jouir par toutes ses surfaces » puis, aux heures de dépression et de satiété, sombrer dans le dégoût de vivre et le nihilisme total.

Lorsque l’appel de Dieu se fit entendre à lui, ce ne fut pas sans résistance qu’il s’y rendit. Anxieusement, passionnément, il reprit l’étude des métaphysiques et des fausses sciences qui l’avaient égaré. Il s’efforça d’acquérir une certitude par l’analyse des moins décevantes d’entre elles. Or, toutes s’effritaient. A les disséquer, il ne trouva que la corruption et la mort. Il comprit que les sciences, aptes à cataloguer un certain nombre de phénomènes, d’ailleurs mal définis, tombaient en poudre dès qu’elles essayaient de remonter aux causes, tandis que les métaphysiques, acharnées à babiller autour de l’Essence première, devenaient folles dès qu’elles tentaient de l’expliquer. Alors, déçu par cette banqueroute de la raison humaine, il erra dans une nuit sans étoiles, grelottant d’angoisse en présence des questions formidables qui se posent tôt ou tard à tout homme dont le Prince de l’Orgueil n’a pas conquis définitivement l’intelligence :

— Où est la vérité ? Qu’est-ce que la vie ? Pourquoi suis-je sur la terre ?

Tant que la Grâce ne lui eut pas fourni de réponse, il tâtonna parmi les ténèbres, en proie aux doutes et aux irrésolutions, cherchant Dieu puis s’en écartant par alternatives douloureuses.

Mais un jour, la Sagesse vint à lui. Car la Sagesse « s’en va par le monde, cherchant, elle-même, ceux qui sont dignes d’elle ; elle se montre en riant sur les chemins et elle accourt à leur rencontre avec toute sa providence »[1].

Ah ! la sagesse humaine n’apportait que spéculations moroses et rongement d’esprit. Pour la Sagesse divine, elle rit d’un rire de béatitude. Messagère d’aurore, créée avant tous les siècles, Vierge et immaculée en sa conception, elle rafraîchit le front fiévreux de l’égaré aussitôt qu’elle y a posé ses mains fraîches et odorantes comme des roses et elle lui dit : — La vérité et la vie c’est le Seigneur Jésus, et toi, tu es sur la terre pour mériter l’amour de ce radieux Maître en l’aimant de toutes tes forces.

La lumière se fait et l’égaré croit en elle et il est sauvé.

Et maintenant que pourraient contre cette âme reconquise à Dieu les pâteux racontars et les affirmations sacrilèges des sciences et des philosophies ? Celles-ci ont beau s’attifer de fanfreluches aguichantes et lui chuchoter :

— Mange mon fruit, tu connaîtras toutes choses.

Elle reste sourde à leurs ritournelles et demeure éperdue d’adoration devant les plaies de son Rédempteur.

Mais le diable, qui est parfois très sot, ne veut pas admettre que Dieu ait enfoncé la foi d’un tel coup de maillet dans cette tête que rien ne puisse plus l’en arracher. Et voici comment il procède pour récupérer son ascendant.

On est, je suppose, en oraison devant le Saint Sacrement exposé. A l’improviste, la pensée vous traverse que vous n’avez devant vous qu’une rondelle de pâte et que vous êtes stupide de vous laisser suggestionner par un aussi pauvre simulacre.

Eh bien, je l’affirme parce que je le sais, il suffit, à ce moment, de réciter avec réflexion le Credo pour que la tentation se ratatine et crève comme une puce sous un ongle alerte.

En une autre occasion, l’on est occupé à méditer quelque mystère de la foi. Soudain, des vieillardes cacochymes et toussotantes qui arborent le sobriquet d’objections rationalistes ou qui se pommadent des onguents du modernisme reviennent, comme des spectres, hanter leur ancienne victime.

Il n’y a qu’à les regarder bien en face. Vous vous apercevrez immédiatement que ces empouses décrépites, si follement caressées jadis, ne sont que des squelettes nauséabonds et que nulle n’a réussi à vous donner la clé des énigmes qui vous tourmentaient.

En effet, le néophyte a trop vécu en société de ces antiques farceuses, il les a trop palpées, pétries, retournées, avant de se résoudre à rompre sa liaison avec elles, pour qu’elles ressaisissent de l’empire sur lui. La Grâce a mis dans ses prunelles un regard désormais lucide et ce n’est plus à présent qu’il prendrait ces démones avachies pour des anges de lumière. La soif de l’idéal, le goût de l’Absolu qu’aucune doctrine sans Dieu n’avait pu contenter, l’Église les satisfait en lui avec une largesse sans limites. Il croit et, par suite, il sait que la contrition de l’orgueil et l’abnégation de soi-même le hausseront à la vie éternelle. Il abrite sa faiblesse au pied du crucifix. Dès lors comment pourrait-il retourner aux erreurs qu’il a vomies en de terribles hoquets ?

Le diable démasqué n’a plus qu’à battre en retraite pour aller ourdir de nouvelles trames : un simple signe de croix suivi d’un Credo dissipa ses prestiges…

Voici le fidèle rassuré. Métaphysiques et sciences, systèmes et doctrines menés par un démon, au nez juif, aux pieds de bouc, danseront autour de son âme une incohérente sarabande, sans parvenir à l’entraîner ; le siècle, ivre de sa fausse gloire hurlera, en titubant, des outrages à la Croix : il ne l’écoutera pas ; les comment et les pourquoi de l’inquiétude humaine lui darderont leurs javelots émoussés : ils ne parviendront pas à rayer le poli de la loyale armure dont le revêtit la foi.

De plus en plus il s’absorbe en cet amour de Dieu dont les premières touches l’ont déterminé à cultiver le renoncement, le repliement sur soi-même et l’oraison. Il cherche beaucoup moins à creuser la théologie qu’à entretenir et à fortifier cette petite flamme de l’amour divin allumée dans son cœur par la Grâce sanctifiante. Il pressent que s’il la nourrit d’humbles prières et du corps de Notre-Seigneur, elle s’accroîtra bientôt jusqu’à devenir un splendide incendie. Aussi se répète-t-il avec saint Ignace : « Ce n’est pas l’abondance du savoir qui alimente l’âme et la rassasie. C’est le sentiment et le goût intérieur des vérités qu’elle médite. »

Aux offices, il tend à se concentrer, à écarter toute préoccupation de vie courante, afin que Dieu trouve la place nette pour agir sur l’âme qui l’implore et pour lui infuser des lumières en récompense de sa bonne volonté.

Parfois il y arrive sans trop de peine. Parfois aussi une lancinante épreuve vient à la traverse ; et voici comment elle opère.

On se croyait tout à fait recueilli ; on ne se connaissait nul sujet de préoccupation : on s’était placé en présence de Dieu avec le seul désir de l’adorer longuement et l’on se préparait à recevoir, d’un esprit tendrement attentif, l’or pur de ses enseignements. Or, tout à coup, l’âme qui commençait à gravir les premiers degrés de l’oraison se sent ramenée au bas de l’échelle comme si une griffe la tirait en arrière. Le recueillement fléchit, l’attention baisse, pareille à une eau bue par un sable aride, et l’imagination se met à vagabonder, semblable à un marmot en école buissonnière.

On s’efforce de la ramener. Feuilletant son paroissien, on essaie de l’aiguiller sur le rail d’un texte habituel ou encore on tâche de la contenir entre un Pater et un Ave. Subterfuges impuissants : la folle s’échappe sans cesse. Elle voltige du profil d’un voisin incliné sur son prie-Dieu aux broderies de la nappe d’autel, du reflet d’un tableau accroché au mur à l’ombre du feuillage d’un arbre sur le vitrail. A moins qu’elle ne retourne à la maison pour s’occuper d’une porte non fermée, de la place d’un livre dans la bibliothèque, d’une jatte de lait pour le chat ou de toute autre fadaise.

C’est en vain qu’on veut la rattraper pour l’enfermer dans la prière. Plus on la pourchasse, plus elle se dérobe. Les distractions succèdent aux distractions. Elles se multiplient, elles tourbillonnent, elles remplissent l’âme d’un bourdonnement continu. A les subir, on devient semblable à un chef d’orchestre qui brandirait désespérément son bâton sur la tête de musiciens toqués. Les uns raclent une valse, les autres trombonnent une marche héroïque, tandis que les camarades pépient une berceuse nonchalante dans leurs flûtes et que la grosse caisse déchaîne sur le tout son tonnerre absurde, ponctué par le rire aigre des cymbales.

On s’entête à obtenir le silence ou à donner à cette cacophonie l’unisson d’un hymne grégorien. — On n’arrive qu’à augmenter le tumulte…

Je connais très intimement quelqu’un qui, naguère, s’exaspérait lorsque les distractions bouleversaient de la sorte son âme éprise d’oraison.

Il s’agitait, s’énervait, se reprochait son manque de ferveur puis se courrouçait et contre lui-même et contre l’ambiance qui, croyait-il, le faisait divaguer d’une manière aussi ridicule. Aussitôt le diable intervenait pour augmenter son désordre intérieur puis se frottait les mains, heureux de l’avoir fait manquer à la vertu de patience et de l’empêcher de prier.

Il alla conter sa peine à un bon moine qui lui répondit : — Du moment que vous vous affligez de ce défaut de recueillement, vous ne péchez pas puisque votre volonté n’y entre pour rien. Où la faute commence c’est lorsque vous vous en irritez. D’ailleurs, outre que vous faites ainsi le jeu de l’Adversaire, vous remarquerez que plus vous vous tracassez à cause de ces distractions, plus elles augmentent. Offrez-les à Dieu comme une tribulation et priez-le, avec calme, de vous en délivrer. Enfin n’oubliez pas que tout le monde souffre des distractions, même les Saints. Vous savez que Sainte Térèse rapporte qu’il lui advint de passer tout un office sans pouvoir fixer une minute son attention[2]. Elle ajoute qu’elle ne connaît pas de remède immédiat et qu’on doit se résigner à cette épreuve en attendant que Dieu vous l’enlève. Si vous persistiez à recourir aux moyens violents pour écarter les distractions, vous vous fatigueriez l’esprit et vous courriez le risque de tomber dans le découragement. Donc, de la douceur. Répétez-vous cette phrase de l’Évangile : « Apprenez de moi, dit Jésus, que je suis doux et humble de cœur et vous trouverez le repos dans vos âmes. Et allez en paix en méditant ce précepte.

Le bouillonnant individu comprit la leçon. Aujourd’hui, quand le tintamarre des distractions s’élève en lui, il applique le conseil du moine. Il y a gagné que la tentation d’impatience est devenue beaucoup moins fréquente[3]…

Au surplus, quand on y réfléchit, on découvre que Dieu ne nous demande qu’un effort sincère. Une oraison pleine de distractions involontaires présente à ses regards tout autant de mérite qu’une oraison très recueillie. Puis l’âme peut profiter de cette épreuve pour y apprendre sa fragilité, pour y apprendre aussi à persévérer dans la prière même lorsque l’imagination refuse de se plier au devoir. Car c’est un axiome fondamental de la mystique que l’imagination forme le défilé favori du diable. Neuf fois sur dix, c’est par elle qu’il débouche dans notre âme.

En d’autres occasions, le Mauvais, n’ayant pas réussi à nous troubler par des attaques directes, tente un mouvement tournant. Sachant combien nous sommes portés à nous juger d’une façon favorable dès que nous avons fait quelque effort pour vivre en Dieu, il nous insinue que nous sommes devenus des espèces de saints qui, par leur zèle et leur exactitude dans les pratiques de la religion, acquièrent le droit de se relâcher un peu et de recenser, avec complaisance, les mérites dont ils s’imaginent être désormais nantis.

Tentation sournoise et d’autant plus dangereuse qu’elle flatte notre amour-propre. Ah ! comme nous prenons alors plaisir à passer en revue les soi-disant perfections de notre âme, comme nous nous attribuons le bien que Dieu fit en nous, comme nous arrosons, d’une main prodigue, la fleur luxuriante de notre orgueil ! Bientôt, pareils à l’âne chargé de reliques de la fable, nous nous pavanons parmi les fidèles et nous toisons, avec une pitié dédaigneuse, ces pauvres dévots dont l’humble prière nous semble un balbutiement informe si nous le comparons au degré d’oraison sublime où nous nous croyons parvenus.

Ce stupide contentement de nous-mêmes et la fausse sécurité qui en résulte nous mèneraient vite à l’oubli des grâces reçues et à la négligence de nos devoirs religieux. Nous ne tarderions pas à nous dire : — A quoi bon l’assistance quotidienne à la messe, la communion fréquente, les longues prières du soir et du matin ? Cette discipline pouvait me servir au temps où j’avais besoin de lutter contre les tentations vulgaires. Mais maintenant que je suis sûr de moi, pourquoi ne pas réduire et simplifier mes exercices ? La satisfaction intime que j’éprouve me démontre que Dieu ne me demande plus qu’une déférence tacite qu’il m’est superflu de manifester par des actes.

Le Diable frétillerait de joie si l’on en arrivait à ce point de suffisance vaniteuse, car il aurait obtenu un double résultat : nous écarter de Notre-Seigneur par l’inconstance à l’égard de la Sainte Eucharistie et, en corollaire, nous aveugler sur le péril de cette tentation d’orgueil dont il nous empoisonna l’esprit.

Mais Dieu veille. Avant que cette crise de pharisaïsme ait totalement boursouflé notre âme, Il nous envoie quelque épreuve cinglante qui nous éclaire en nous montrant le néant que nous serions sous sa miséricorde. C’est une maladie qui nous oblige de recourir à la charité de ce prochain dont nous nous croyions hier le supérieur. Remède encore plus efficace, c’est quelque lourde humiliation qui tombe sur nous comme un coup de trique et qui nous fait choir dans la posture convenable : le nez à terre et l’âme en sang.

Alors la lèpre d’orgueil se détache et tombe en écailles autour de nous. On comprend le peu qu’on valait. On déteste sa présomption. Tout meurtri de la tribulation salutaire dont on vient d’être favorisé, on s’efforce de regagner le terrain perdu pendant qu’on se plaisait à soi-même. On aspire à mériter, de nouveau, l’amour de Notre Seigneur et, pour commencer, on file, quatre à quatre, au confessionnal.

En effet, nous confesser, c’est le seul moyen que nous possédions de nous nettoyer l’âme des épluchures que les tentations y projettent. Même si l’on n’y a pas consenti formellement, même si l’on n’a guère mis de complaisance à les envisager, il est bon d’effacer le plus tôt possible les taches dont elles nous maculèrent.

C’est que lorsqu’on eut l’imagination et la volonté longuement sollicitées par la tentation, on devient semblable au chauffeur qui arrive à l’étape après une course de plusieurs centaines de kilomètres en auto. Les poussières et les fanges des pays qu’il traversa le couvrent d’un enduit bariolé dont une douche copieuse parviendra seule à le délivrer. Il se sent mal à l’aise ; il respire avec peine tant que de larges ablutions ne l’ont point rendu net. Ainsi de la confession : elle débarbouille notre âme des corpuscules diaboliques dont la tentation l’encombra pour paralyser en elle les mouvements de la grâce.

Mais parfois, et surtout lorsque nous sommes encore mal guéris de notre orgueil, on se résout difficilement à user du remède. Afin de maintenir son emprise, le Diable nous suggère toute une kyrielle de sophismes.

En veut-on quelques-uns ? Voici.

— Après tout, se dit-on, maintenant que les choses sont allées aussi loin, pourquoi ne pas céder à la tentation ? Quand je lui aurai obéi, les images dont elle m’obsède s’effaceront et j’aurai la paix. D’ailleurs, en esprit, je me suis complu à caresser leurs séductions. Et donc l’acte n’ajoutera pas grand’chose à mon péché.

Ou bien : — Mon confesseur est très occupé. J’aurais honte de le déranger pour de telles vétilles sur l’importance desquelles il se peut que je m’abuse. Je vais l’ennuyer sans motif. Et à quoi servirait de lui soumettre ces piètres rêveries ?

Ou encore : — J’ai bien le temps ; il n’y a pas de raison pour ne pas attendre le jour où j’ai l’habitude de me confesser.

Dans le premier cas, c’est une malice très virulente qui nous incite à la chute puisque nous savons, par expérience, que si nous cédons à la tentation, notre penchant à mal faire, loin de s’apaiser, se fortifiera par notre défaillance et que bientôt, il réclamera, de façon plus impérieuse, des satisfactions nouvelles. En outre, c’est nous mentir à nous-mêmes que de prétendre qu’il n’est guère plus grave d’accomplir une faute que de penser à la commettre. En effet, nous n’ignorons pas qu’il y a une certaine différence centre le fait d’avoir envie de se vautrer dans la crotte et celui de s’y rouler réellement.

Dans les deux autres cas, c’est notre amour-propre, c’est-à-dire notre ennemi le plus intime qui nous leurre. Toutes les échappatoires, tous les subterfuges lui sont bons pour retarder le moment de s’humilier par un aveu. Or, nous ne savons si ces hantises tentatrices que nous considérons comme des vétilles ne sont pas, au contraire, les indices d’un état d’âme fort inquiétant. Il n’y a que le confesseur qui ait grâce d’état pour en décider. Quant à l’objection qu’on ne veut pas le déranger, elle ne tient pas debout. Un prêtre, conscient de son devoir, se gardera bien d’invoquer ses occupations pour refuser son assistance au pénitent qui vient lui confier son trouble.

Quant à la ruse dilatoire qui consiste à se dire : — J’ai bien le temps, elle est des plus piteuses. Pour reprendre la comparaison posée plus haut, c’est comme si le chauffeur, plein de poussière, déclarait ceci : — Il est vrai que je suis fort sale ; mais comme c’est aujourd’hui lundi et que j’ai l’habitude de prendre un bain le samedi, j’attendrai jusqu’à la fin de la semaine pour me nettoyer.

Si l’on demeurait de sang-froid, de telles réfutations des sophismes du Mauvais s’imposeraient d’elles-mêmes. Nous n’hésiterions pas à recourir, sans tergiverser davantage, au médecin de l’âme. Mais il arrive que la persistance de la tentation nous bouleverse si fort que nous ne parvenons pas à prendre notre parti. Un dialogue effarant s’engage en nous. Notre bon Ange nous dit : — Hâte-toi de te blanchir. Le Diable nous souffle : — Reste noir, c’est bien plus commode…

Quand on en vient au paroxysme de ce conflit, il n’y a qu’une ressource : se réfugier éperdument dans la prière, et dans la prière à la Sainte Vierge. Elle sait si bien la Bonne Mère que, sans son aide toute-puissante, nous ne parviendrions jamais à nous tirer du marécage où nous barbotons. Il faut lui crier avec une confiance toute enfantine : — Maman, au secours, Maman j’ai mal et je péris si vous ne me tendez la main !

Aussitôt, Elle nous désembourbe et Elle met en fuite le vieux serpent qui retourne se tapir, en grinçant des crocs, dans ses ténèbres.

Alors l’esprit se calme et rentre dans la voie saine de l’humilité et de la vraie contrition. Les velléités de révolte s’effacent comme les fantômes de la nuit au lever de l’aurore. On n’a plus qu’un désir : se purifier. Et tandis que s’aplanissent les dernières houles de la tempête, on se résout à se confesser en se récitant les beaux vers de Verlaine :

Vous voilà, vous voilà, pauvres bonnes pensées : L’espoir qu’il faut, regret des grâces dépensées, Douceur de cœur avec sévérité d’esprit Et cette vigilance et le calme prescrit Et toutes ! Mais encor lentes, bien éveillées, Bien d’aplomb, mais encor timides, débrouillées A peine du lourd rêve et de la tiède nuit[4]…

Certes, le bien-être moral, et même physique, qui résulte d’une bonne confession vaudrait à lui seul qu’on n’hésite pas à recourir, dès le pressentiment d’un péril, au sacrement de pénitence. Mais la joie de se remettre en état de grâce se double si l’on prend conscience que par là, on redevient le coopérateur de Jésus-Christ.

Oui, le coopérateur : car ne formons-nous pas, nous chrétiens, le corps mystique dont le Sauveur est la tête ? C’est, je crois, dans ce sens qu’on peut entendre le verset de saint Paul : « Comme le corps n’est qu’un, quoiqu’il ait plusieurs membres, et que tous les membres de ce seul corps, quoiqu’ils soient plusieurs, ne forment qu’un corps, il en est de même de Jésus-Christ. »

Si donc, en pensée, en parole ou en action, nous avons manqué à l’Esprit que ce Chef adorable fait circuler en nous, par sa Grâce, comme un arbre fait circuler la sève dans ses branches, nos œuvres ne nous sanctifient plus. C’est en vain que nous multiplions les élans de notre foi, notre prière ne s’élève pas vers le ciel. Nous voudrions qu’elle monte comme une alouette au zénith accueillant et voici qu’elle rampe dans les sillons comme un ver de terre.

On ne saurait demeurer dans un pareil état d’inertie vagissante, car on se désole trop de sentir l’harmonie rompue entre le Sauveur et nous. Du jour où la notion nous est acquise qu’en enfreignant, ne fut-ce que par la pensée, les préceptes de Notre-Seigneur, nous le faisons souffrir comme le corps souffre de la blessure qui lèse un de ses membres, nous ne pouvons plus supporter une aussi énorme iniquité. Nous avons hâte de récupérer, par l’absolution et la pénitence, notre intégrité afin de revêtir de nouveau la robe blanche des serviteurs zélés qui obéissent à Jésus avec le même empressement que chez un homme sain, les organes mettent à obéir au cerveau qui les dirige. Ah ! sentir, d’une façon vivante et permanente, cette communion entre notre Rédempteur et nous, comprendre qu’en gardant la souillure du moindre péché nous le blessons dans son amour, c’est la plus grande grâce qui puisse nous être accordée…

C’est pourquoi le pauvre converti que les tentations tourmentent fera bien de ne pas les laisser s’engraver dans son âme. Sans ergoter avec son amour-propre, sans écouter le démon qui lui souffle des conseils de négligence et d’atermoiement, il ira au confesseur afin d’être délivré des voix insidieuses qui le poussent à méfaire. Et, chemin faisant, il rendra témoignage à la vérité en s’excitant à la contrition par quelque prière de ce genre :

Seigneur, au jardin des Olives, tandis que tu agonisais et que tu suais du sang pour mes péchés, mes yeux, plein de paresse, se sont clos et j’ai dormi plutôt que de prier avec toi.

Seigneur, pendant que les verges te meurtrissaient, mes mains cueillaient, dans la forêt ardente de la luxure, des baguettes flexibles pour remplacer celles que tes bourreaux avaient brisées sur toi.

Seigneur, à la minute même où l’on te couronnait d’épines, mes pieds me portaient au temple de la vaine gloire pour que mon orgueil y quémandât un diadème d’or et de pierreries.

Seigneur, pendant que tu ployais sous ta croix dans le chemin du Calvaire, je détournais lâchement la tête pour ne pas m’apitoyer sur ta souffrance et je prêtais une oreille complaisante aux sarcasmes de la populace qui t’outrageait.

Seigneur, quand on t’a crucifié, j’ai fourni le marteau pour enfoncer les clous, j’ai mis du fiel sur l’éponge, j’ai appuyé sur la hampe de la lance pour qu’elle te perçât le cœur de part en part ; comme tu mettais trop longtemps à mourir, l’impatience me dessécha la bouche et j’ai bu le vin de la colère dans une coupe tachée de ton sang ; comme l’odeur de tes plaies et de ta fièvre incommodait mes narines, j’ai reniflé des parfums rares dans des fioles de cristal.

Je t’ai renié par tous mes sens, par toutes mes pensées, par tous mes désirs, par tous mes actes… et maintenant que tu ruisselles de larmes et d’ordures à cause de mes fautes, je comprends que je ne puis vivre qu’en toi, et je suis infiniment misérable.

Au nom de ta Mère immaculée, au nom de l’Archange flamboyant, au nom de ton Précurseur, au nom de tous les Saints qui t’aiment et t’assistent durant la Passion perpétuelle que mes péchés t’infligent, aie pitié de moi. Pardonne-moi, car je me repens, purifie-moi, car je suis couvert de taches. Rends-moi ta Grâce afin que, désormais, je veille avec toi sous les oliviers, afin que je dompte, sous les verges qui te frappent, ma sensualité, afin que je lacère mon orgueil aux épines de ta couronne, afin que je t’aide à porter ta croix comme tu m’aideras à porter la mienne, afin que je meure d’amour à ta droite et que j’entre au paradis avec le bon Larron.

Ah ! cette oraison si elle est dite d’un cœur qui ne veut plus faire souffrir Jésus-Christ, prépare merveilleusement à la confession.

L’absolution reçue, la vertu du Sacrement est telle qu’on se sent l’âme semblable à un champ de roses après une de ces pluies tièdes de printemps que le soleil léger nuance d’arc-en-ciel.

Le cœur dégagé, les regards limpides et rajeunis, alerte en sa vigueur nouvelle et lavé à fond, le chauffeur remonte dans l’auto de la vie quotidienne. Armé contre les tentations futures par la Grâce reconquise, il ne court pas trop de risques à se lancer, en quatrième vitesse, sur la route de son salut.

IV LES ATTAQUES DÉMONIAQUES

A l’époque actuelle, il semble que les cas de possession diabolique se manifestant par des actes extérieurs tels que cris, blasphèmes, contorsions au contact ou à l’approche d’un bon prêtre ou d’un objet sacré se soient faits plus rares. Une des raisons de cette dérobade apparente du Mauvais a été indiquée par Benson dans son chef-d’œuvre : la Lumière invisible. Je cite : « On dirait vraiment que la Grâce divine possède un certain pouvoir, s’accumulant à travers les générations, un pouvoir de saturer de soi jusqu’aux objets matériels. L’énorme quantité de sacrifices et de prières, au cours des âges, semble avoir réussi à contenir Satan et à empêcher ses manifestations les plus formidables. Malgré la diffusion de l’apostasie, malgré un véritable culte publiquement offert à l’Esprit des Ténèbres, l’air n’en reste pas moins tout imprégné de grâce et il est rare qu’un prêtre ait à s’occuper d’un cas de possession — encore que l’on doive bien se garder de croire les cas de ce genre tout à fait disparus… Ceux-mêmes qui ont renoncé à la faveur de Dieu se trouvent admis à participer de sa grâce dans chaque moment de leur vie. Ils ont autour d’eux des églises, des couvents, des personnes pieuses et saintes dont, à leur insu, ils recueillent les bienfaits. Les murs mêmes de nos églises et de nos maisons sont pénétrés par la prière. »

Dans les contrées depuis longtemps catholiques, cette saturation du milieu par la Grâce est incontestable. Il est certain qu’en France, par exemple, la masse de prières et de grâces reçues va s’accroissant et que continuant à s’irradier, d’un foyer tel que Lourdes, elle préserve le pays de certaines catastrophes formelles qui, sans cela, seraient suscitées par le Mauvais et par ses adeptes, plus ou moins conscients, de la Maçonnerie et de la Libre Pensée.

Mais il faut admettre aussi que, vu les progrès de l’impiété, le Diable possède un grand nombre d’âmes dès le berceau. C’est pourquoi il s’abstient de se manifester par les hurlements et les convulsions de ceux qu’il habite. Ce lui était un moyen efficace de tourmenter et d’effrayer les fidèles aux époques de foi générale. Aujourd’hui que la foi se raréfie et qu’il a réussi à faire nier, ou presque, sa puissance, voire son existence même par des esprits qui se croient religieux, il n’a pas besoin de se donner tant de peine. Le seul fait que, sous son inspiration, l’on ait appelé « siècle des lumières » le temps de ténèbres où nous sommes condamnés à faire notre salut prouve combien son action latente s’exerce aisément sur la majorité de nos contemporains. Il y a toujours des sataniques pour outrager avec ostentation l’Église de Dieu, mais il y a surtout des indifférents pour s’enliser et s’assoupir dans la vase d’une existence dénuée de toute croyance religieuse. Il est à craindre que ceux-ci ne soient aussi dangereusement possédés que ceux-là. N’usant jamais des Sacrements, ces âmes inertes finissent par pourrir. Ainsi se développe l’atmosphère de corruption qui flotte autour de nous et qui donne aux fidèles l’impression de circuler parmi des cadavres ambulants.

On comprend que le diable profite de conditions aussi favorables à l’exercice de son pouvoir pour multiplier ses attaques contre les âmes qui s’efforcent de vivre en Dieu et de persévérer dans l’oraison malgré l’ambiance adverse. Sitôt qu’il a vérifié qu’elles se maintiennent en état de grâce, sitôt qu’il a constaté que les tentations les plus violentes ne les inclineront pas au péché mortel, il entre en rage. Incapable de les pervertir, il se venge en employant toutes ses ressources à les bouleverser par des tempêtes d’ordures et d’épouvantes. Auprès de certaines, il va jusqu’aux sévices physiques, comme ce fut le cas pour le Bienheureux curé d’Ars. Mais le plus souvent, son dépit s’exerce par un afflux de pensées abominables dans l’esprit de ceux qu’il obsède. Ne pouvant rien contre leur volonté, il projette des tombereaux d’immondices dans leur imagination.

Les vies des Saints fournissent des milliers d’exemples de ces horribles manigances. Mais combien d’âmes qui, sans être arrivées à la sainteté, essaient de progresser dans la vertu, les subissent également !

Je mentionnerai quelques cas de ces assauts démoniaques d’après des relations dont je ne puis suspecter l’exactitude.

Quelqu’un raconte : — Un jour, après la messe, j’étais occupé à réciter les litanies de la Sainte Vierge et je puis affirmer que je m’y adonnais de tout mon cœur. Je venais de communier ; j’avais fait une action de grâces des plus ferventes. Rien donc ne pouvait me laisser soupçonner l’étrange tribulation qui allait fondre sur moi.

Je formulais lentement et avec une joie pensive chacune des invocations. Je me baignais dans les louanges de la Bonne Mère comme dans une eau tiède et bleue dont le miroitement m’emplissait l’âme d’une paix lumineuse.

J’en étais arrivé à : Mater castissima ora pro nobis, quand, soudain, une voix croassante s’éleva en moi, avec une rapidité inouïe ; elle criait ces mots ignobles : « C’est une gueuse… »

Qu’on excuse la précision avec laquelle je rapporte cette horreur. Elle est nécessaire pour marquer le contraste brutal entre mon état d’esprit à ce moment et ce que j’étais forcé d’ouïr.

L’ordure fut articulée d’une façon si nette que je dus m’interrompre et que je regardai, tout effaré, autour de moi, car il me semblait impossible que mes voisins n’eussent pas entendu. Mais personne n’avait levé la tête. Je crus à une illusion de ma part d’autant que je n’avais jamais rien ressenti de pareil. Quoique fort ému je repris ma récitation.

Alors la chose affreuse recommença : toutes les invocations furent doublées, pour ainsi dire, d’insultes effroyables à l’adresse de la Sainte Vierge. Cela s’enroulait autour des litanies comme du houblon autour d’une perche. L’obsession devint bientôt tellement despotique que malgré le dégoût qui me faisait frémir jusqu’au fond de l’âme, il me fallut prêter l’oreille à une enfilade d’outrages indicibles lancés, comme des paquets de boue, à la face de l’Immaculée. Cela dura longtemps. Puis l’attaque se termina par un sombre éclat de rire dont les échos répercutés me déchiraient le cœur.

Tout tremblant, je sortis de l’église. Je ne savais à quoi attribuer cette éruption de fange. J’avais le sentiment absolu que je n’y avais consenti en rien et je ne parvenais pas à comprendre comment une telle vomissure d’égout avait pu souiller l’autel que j’ai élevé dans mon âme à ma Mère tendrement aimée : la Madone. — Heureusement l’idée me vint d’aller trouver mon directeur qui m’expliqua la chose et me rassura…

Une autre personne écrit : — On venait de sortir le Saint Sacrement du tabernacle ; l’ostensoir était exposé sur l’autel. Je m’unissais, plein d’adoration et d’amour, au chant du Tantum ergo lorsque, tout à coup, je ne sais qui en moi — mais ce n’était pas moi-même — se mit à proférer des railleries atroces qui se dardaient, avec des grincements de haine, vers l’hostie. En même temps, mon âme était soulevée et comme projetée en avant et il me fallait toute ma volonté pour retenir un flot de blasphèmes qui montaient à mes lèvres des profondeurs les plus obscures de mon être. L’impulsion était si violente que je dus me bâillonner la bouche avec les deux mains. J’aurais mieux aimé mourir que d’émettre les saletés innommables qui m’emplissaient la pensée et pourtant je ne pouvais les empêcher de fuser dans mon cerveau comme les engins d’un feu d’artifices diabolique.

L’abominable prestige dura jusqu’à la fin du chant et de l’oraison qui le suit. C’est seulement quand le prêtre donna la bénédiction qu’il s’évanouit soudainement comme il était venu.

— Il faut, me dis-je alors, compenser cette vilenie dont je ne puis être responsable. Et ce fut avec la foi la plus ardente que je m’unis aux invocations pour la réparation des outrages faits au Saint Sacrement qui terminaient l’office. Ensuite je demeurai longtemps à genoux et je multipliai les actes d’adoration jusqu’à ce que mon âme se trouvât un peu consolée…

Un troisième récit est d’un ordre un peu différent. Il provient d’une personne assez avancée dans la vie spirituelle et qui, ayant eu à supporter beaucoup d’attaques démoniaques, apprit à leur tenir tête sans se troubler.

— Cette nuit-là, dit-elle, je m’étais endormi tout de suite après avoir dit mes prières du soir. Je note que ma santé était excellente et que nulle préoccupation grave ne m’agitait l’esprit. Je reposais enseveli dans un de ces bons sommeils sans rêves qui réparent si merveilleusement les forces. Brusquement, je fus réveillé en sursaut par des coups brefs, frappés dans le mur tout près de ma tête. Je me mis sur mon séant. Après quelques secondes occupées à me frotter les yeux et à reprendre conscience du réel, je me demandai ce qui arrivait. Je crus d’abord qu’on avait heurté à ma porte et je criai d’entrer. Nulle réponse. J’allais me réétendre en récitant un Ave Maria pour les âmes du Purgatoire, comme c’est ma coutume quand je me réveille la nuit. Mais les coups recommencèrent, nombreux et plus précipités. Je ne pouvais m’y tromper : c’était bien dans le mur qu’ils étaient frappés.

Alors il ne fut plus question de dormir. Très lucide et très calme, car je sentais s’approcher la Malice qui toujours veille, je me prémunis d’un large signe de croix et j’attendis. Je me rappelle que la pleine lune répandait une lumière éclatante dans la chambre. Il faisait si clair que je distinguais les aiguilles de ma montre posée sur la table de nuit, à côté de moi. Je vis qu’elles marquaient deux heures.

Cependant les coups avaient cessé. Rien ne bougeait dans la maison. J’attendais en priant, lorsque je découvris que la chambre s’emplissait peu à peu de formes vagues, comme brumeuses, qui se rangèrent en demi-cercle autour de mon lit. Elles prirent bientôt une apparence plus précise. Je vis alors des figures farouches, aux traits humains mais d’expression bestiale, qui se penchaient vers moi. Je ne sais quelles lueurs rougeâtres scintillaient sourdement dans leurs prunelles. Elles marmottaient des paroles vagues et confuses et d’abord si embrouillées que je ne pus en saisir le sens. Puis cela devint plus net et j’entendis alors, parmi des blasphèmes et des injures, d’effroyables menaces. Ceci, entre autres : — Cochon baptisé, tu as beau te gaver de ton Jésus, nous t’arracherons les tripes !…

J’étais fixé : d’autres fois, et dans des circonstances analogues, j’avais reçu des visites du même genre. Je savais qu’il n’y avait qu’à me tenir ferme dans la prière pour finir par déconcerter mes assaillants.

Les regards fixés sur mon crucifix, je murmurai la conjuration de saint Ambroise :

Procul recedant somnia Et noctium phantasmata, Hostemque nostrum comprime Ne polluantur corpora…

Alors le courroux des larves s’enflamma davantage. D’autres démons, d’un aspect plus affreux encore, surgirent dans la clarté lunaire. Ce fut au point que la chambre en était littéralement bondée. Tous hurlaient, crachaient, sifflaient. Ils faisaient un tel vacarme que je me dis : Sûrement, ils vont réveiller tout le monde…

Mais le silence et le sommeil continuaient de régner sur la maison. Je compris que tout ce tapage était pour moi seul.

Voyant qu’elle ne réussissait pas à m’effrayer, la horde infernale se mit à secouer mon matelas, puis à me rouer de coups… Vous me croirez si vous voulez : Tandis qu’ils me houspillaient de la sorte, je ne pouvais m’empêcher de leur rire au nez et de leur dire : — Vous vous fatiguez sans résultat, sales démons !

En effet, je sentais, d’une façon inexprimable qu’étant en état de grâce et gardé par la prière, je n’avais rien à craindre. Et puis ce calme étonnant qui me tenait l’âme si paisible à travers la tourmente, j’avais l’intuition très nette que je le devais à la sainte Vierge.

Je la savais près de moi et je me rendais compte qu’une panique irrésistible m’aurait culbuté si j’avais été laissé à mes seules forces.

L’essaim diabolique sentit également sa présence. Il se tut soudain et me lâcha. Puis je le vis tourbillonner, comme des feuilles sèches, dans la chambre et enfin, tout disparut.

Il n’y eut plus que le clair de lune et le silence.

J’eus la curiosité de regarder ma montre. Il était quatre heures moins vingt-cinq. L’attaque avait duré plus d’une heure et demie…

Comme on le remarque, l’attaque démoniaque se distingue nettement de la tentation. Dans la première, le Mauvais s’applique à nous présenter, de la façon la plus imprévue, des images et des pensées n’ayant aucun rapport avec nos habitudes d’esprit. Car quel est le croyant qui serait capable d’outrager, avec réflexion, le Saint Sacrement ou la Sainte Vierge ? Dans la seconde, au contraire, la partie inférieure de notre âme entre en jeu. Le diable veut nous induire à pécher et, pour arriver à ses fins, il dirige son effort sur nos faiblesses et sur les plus invétérés de nos défauts. Ne fût-ce que pour lui résister nous employons de la volonté et donc nous portons notre attention sur le point menacé. Tentés, nous délibérons. Attaqués, nous subissons.

Il semble aussi que l’attaque démoniaque soit, dans l’ordre surnaturel, la contre-partie des grâces extraordinaires dont Dieu favorise parfois, à l’improviste, les âmes qu’il a le dessein de perfectionner. De même que le fidèle, comblé de ces grâces, en est investi d’une façon toute gratuite, de même c’est aux moments où il est le plus éloigné de méfaire que le Diable se divertit à l’effrayer par des impulsions dégoûtantes.

Si attristantes, si déconcertantes qu’elles soient, on peut tirer quelque consolation de ces horreurs, puisqu’elles démontrent à quel point le Mauvais se trouve désappointé lorsque nous échappons à ses embûches. Il est alors pareil à un vermineux et rancunier trimardeur qui, chassé du logis où il espérait faire prospérer sa crasse, se venge en souillant le seuil de ses ordures et en crachant au nez du propriétaire.

La conduite à tenir dans ce cas est indiquée, sous une forme charmante, dans une lettre de saint François de Sales à sainte Chantal qui se plaignait d’attaques démoniaques : « C’est bon signe, écrit-il, que le diable fasse tant de bruit et de tempête autour de la volonté ; c’est signe qu’il n’est pas dedans… Laissez courir ce vent et ne prenez pas le fifrelis des feuilles pour le cliquetis des armes. »

— Et puis, ajoutait celui qui eut à supporter l’attaque nocturne, relatée ci-dessus, on doit se trouver heureux d’être éprouvé de la sorte, car c’est encore un moyen de se conformer aux souffrances de Notre-Seigneur. Lorsqu’au jardin des Oliviers, il voulut ressentir, selon son humanité, toutes les douleurs que lui infligent nos péchés, le diable, j’imagine, aggrava son agonie par des représentations cent fois plus ignobles encore que les sales images dont il nous afflige quelquefois. Si la plus innocente des victimes a été traitée ainsi, nous, coupables, de quoi aurions-nous le droit de nous plaindre ? Ah ! plutôt, réjouissons-nous et confions-nous dans cette parole de l’Apôtre : « Nous ne sommes les cohéritiers du Sauveur qu’autant que nous souffrons avec lui[5] ! »

V L’ARIDITÉ

Il est, dans la vie intérieure, des périodes où l’âme se sent tout heureuse. L’oraison, la méditation, l’assistance aux offices, les sacrements la pénètrent de félicité. La Grâce la soulève et l’emporte dans des espaces de lumière. Nul acte ne lui coûte qui la rapproche de Dieu. Ailée, souple, agile, elle vole éperdument vers les sommets, comme une alouette qu’enivre le renouveau.

Avec quelle ampleur on savoure alors la joie de ne plus toucher terre et de reconnaître en soi, autour de soi, la présence divine. Les bruits du monde ne vous parviennent plus que comme de sourdes rumeurs qui s’étouffent dans du brouillard. C’est en vain que les hommes se démènent pour le régal de leurs passions, ils apparaissent semblables à des ombres confuses esquissant de vagues gestes sur un paravent grisâtre. Le spectacle et la fête sont autre part : au seuil du cœur inondé d’amour de Jésus-Christ. Et l’âme qui sait qu’elle tombera bientôt dans ce foyer, comme une comète dans le soleil, s’épanouit d’allégresse radieuse au seul pressentiment de sa transfiguration auprès de l’adorable Essence.

Ah ! si l’on pouvait évoluer toujours dans cette atmosphère brûlante où surabondent les grâces sensibles !…

Dieu ne le permet pas. Il veut que nous méritions notre salut par la souffrance. Lorsqu’il nous octroie, de la sorte, un avant-goût de la béatitude, c’est afin que nous nous donnions entièrement à Lui. C’est afin que le souvenir de sa Face entrevue nous soit un réservoir d’énergie où nous puiserons pour le reconquérir lorsqu’il lui plaira de paraître se dérober.

Éclipse nécessaire mais combien douloureuse ! Tout à l’heure, l’âme était pareille à une futaie par un beau temps de la mi-été ! Ses frondaisons de prières s’imprégnaient d’or fluide. Le ciel bleu riait aux interstices des feuilles. Des ombres fraîches et veloutées couraient sur le gazon. La musique câline du vent se mêlait au murmure roucouleur des sources.

Maintenant la futaie s’effrite : il n’y a plus qu’un pauvre arbre dépouillé enfonçant ses racines maigres dans un sol sec et plein de silex. Toute clarté meurt au ciel couleur de plomb d’où ne descendent que des souffles âpres qui tordent, en un cliquetis désolé, les branches noires et nues. Parce qu’on ne sent plus couler les eaux vives de la Grâce, l’aridité s’empare de l’âme pour en faire une solitude qu’une nuit très obscure envahit tout entière…

Quelqu’un qui connaît cet état de sécheresse glacée où il semble que Dieu nous abandonne totalement décrit ainsi ses souffrances : — J’étais entré dans une chapelle de Carmélites pour y adorer le Saint-Sacrement. D’habitude, à peine m’étais-je agenouillé qu’un élan de ferveur m’emportait vers Jésus. Je me sentais tout de suite en familiarité avec Lui. Je lui disais ma tendresse. Et aussitôt, un flot d’amour, irradié du tabernacle, venait à la rencontre de mon âme pour la submerger et l’emporter dans l’infini du ravissement.

Mais ce jour-là, rien de pareil ne se produisit. Mon âme était inerte, comme engourdie dans une somnolence invincible. Elle demeura muette. En même temps, nul réconfort ne me vint de l’autel. On aurait dit que Notre-Seigneur s’était éloigné, laissant le ciboire vide. Moi qui étais accoutumé à sa présence, je me sentis soudain affreusement seul et je compris que j’allais pâtir.

Peu après je crus découvrir que Jésus se tenait à une distance inouïe au-dessus de moi. Entre la hauteur où il s’était retiré et l’habitacle misérable où je grelottais d’angoisse, il y avait des épaisseurs accumulées de ténèbres.

Je ne sais comment exprimer cela. L’encre gèlerait dans la plume avant qu’on trouve les mots pour rendre cette sensation d’être séparé de Dieu par un abîme dont aucun calcul ne pourrait chiffrer l’étendue. Supposez un homme descendu au fond d’un puits creusé à plusieurs centaines de mètres sous la terre. Il n’a pas d’espoir de remonter jamais à la surface. Tout ce qu’il découvre, en levant les yeux vers l’orifice, c’est une petite étoile piquée, comme une tête d’épingle, au plus noir du ciel horriblement lointain. Et son scintillement presque imperceptible va en diminuant à mesure qu’il la dévore du regard.

Bien que trop faible, cette image peut donner une idée approximative de mon isolement et de ma détresse quand j’eus acquis la conviction que Jésus m’avait quitté.

Durant les semaines qui suivirent, ce sentiment d’abandon s’aggrava de peines presque intolérables. Mon âme restait sèche, froide, immobile comme le lit d’une rivière tarie en décembre. Elle était, pour ainsi dire, la terra invia et inaquosa du Psalmiste. J’éprouvais de la fatigue et de l’ennui à prier. Formuler des actes de foi, d’espérance, de charité, de contrition m’était insipide. A la messe quotidienne, je ne m’unissais que d’une façon toute machinale aux demandes et aux oblations du Sacrifice. Du commencement à la fin, je me répétais : « O Dieu, puisque tu es ma force, pourquoi m’as-tu repoussé ? » Puis je pleurais, la figure enfouie dans mes mains. Quand je communiais, mon cœur, naguère plein d’effusion reconnaissante au contact de son Sauveur, restait plus pétrifié qu’un coquillage fossile dans un bloc de grès. Mon âme gisait, presque morte. Était-ce donc que je n’aimais plus Dieu ? J’étais sûr du contraire, car je distinguais bien que c’était seulement à cause de son absence de moi que je souffrais si fort. Aussi, je passais les heures dans l’attente anxieuse de quelque chose qui aurait dû arriver et qui n’arrivait pas. En proie à une langueur fébrile, je me répétais :

— Est-ce pour toujours, ô mon Dieu, que vous m’avez abandonné ?

A la longue, je finis par me répondre :

— Après tout, il est le Maître. Qu’il ne m’aime plus, c’est son droit, mais il ne m’empêchera pas de l’aimer quand même.

A force de me le redire, l’idée me naquit que cette constance dans l’abnégation et cette volonté d’amour désintéressé, c’était justement ce que Dieu exigeait de moi. Une lumière me vint également par cette phrase de l’Imitation : « Plus un homme avance dans la vie spirituelle, plus il se trouve surchargé de croix parce que l’amour lui fait sentir la peine de son exil. »

Méditant sur ce texte et mettant en parallèle mes joies d’hier avec mes afflictions d’aujourd’hui, je compris enfin ceci : Au début de nos progrès dans la voie étroite, Dieu nous prodigue des consolations manifestes, des grâces presque palpables pour nous stimuler à la vertu. Il nous soutient sous les aisselles comme un père qui apprend à marcher son enfant. Quand il nous juge assez forts pour avancer d’un pas plus assuré, il retire sa main et se cache. Mais son regard plein de sollicitude ne cesse de nous suivre. Nous croyons qu’il est parti très loin et jamais il n’a été aussi près de nous. Seulement, nous n’en avons plus conscience, et de là, notre désolation.

Pour moi, dès que j’eus saisi que cette épreuve marquait le passage entre deux degrés de la vie spirituelle, celui qui se présentait étant plus élevé que celui dont je m’attardais à regretter l’assise, je résolus d’attendre avec patience, le bon plaisir de Dieu. J’en fus largement récompensé par la suite car à cette nuit des sens que je venais de traverser succéda une aurore où je reçus des grâces d’ordre intellectuel qui me rendirent toujours plus amoureux de la Croix…

On ne saurait ajouter grand’chose à cette description si précise de l’état d’aridité, de ses causes et de ses effets. Je soulignerai seulement que lorsqu’il le produit en nous, Dieu nous fait une grande faveur, puisqu’il manifeste par là son dessein de nous hausser de l’enfance spirituelle à l’âge viril de la foi.

Que nous continuions à prier, à communier à obéir aux commandements de Dieu et de sa sainte Église, pendant toute la durée de l’épreuve, sans retirer aucun fruit sensible de notre fidélité, c’est un grand signe que nous ne sommes pas abandonnés. Je sais bien que cette péripétie est affreusement pénible à supporter. On aime tant Notre-Seigneur ; on s’est fait une si suave habitude de le voir nous tendre ses mains percées par les clous pour que nous les couvrions de baisers sanglotants et de larmes.

Or, voici qu’il les retire et que nos lèvres s’écorchent sur les aspérités d’un mur de granit !

Mais patience : l’épreuve victorieusement subie, on entre dans des régions de haute lumière auprès desquelles les pays qu’on traversa jadis et qu’on trouvait si beaux ne nous apparaissent plus que comme des brumes polaires.

Et, au surplus, pauvres boiteux, qui clopinons sur les routes inférieures, n’avons-nous pas l’exemple des Saints qui marchent, à grands pas héroïques, dans les voies les plus élevées de la sécheresse et de la déréliction ?

Au début de sa vocation, la Bienheureuse Marguerite-Marie subit une épreuve de ce genre. Mais elle obéit à sa maîtresse des novices qui lui disait : « Tenez-vous devant Dieu comme une toile d’attente devant un peintre. »

Efforçons-nous donc de l’imiter.

Ou encore appliquons-nous ces paroles de saint François de Sales. Évoquant l’exemple de sainte Madeleine qui pleure au pied de la croix, tandis que les ténèbres couvrent la terre, il dit : « Oh ! qu’elle devait être mortifiée de ne plus voir son cher Seigneur ! Elle se relevait sur ses pieds, fichait ardemment ses yeux sur lui, mais elle ne voyait qu’une certaine blancheur pâle et confuse. Elle était néanmoins aussi près de lui qu’auparavant… »

Ainsi, attendons l’heure de Dieu : elle finit toujours par sonner. Et enfin n’oublions pas qu’il se tient sans cesse à côté de nous, même et surtout lorsque, perdus dans la nuit nécessaire à quiconque progresse vers Lui, nous ne sentons plus son adorable présence.

NOTES

On pourrait multiplier les textes où l’état d’aridité fut décrit, bien mieux que je ne saurais le faire, avec toutes ses souffrances et ses angoisses. Saint Jean de la Croix dans son livre : la Nuit obscure et dans sa Montée du Carmel l’analyse en des termes d’une puissance merveilleuse.

Sainte Catherine de Gênes en parle également dans son Traité du Purgatoire, d’après son expérience personnelle. En voici un passage des plus caractéristiques : « Dieu forme autour de mon intérieur comme un siège qui le sépare et l’isole de tout, en sorte que toutes les choses qui jadis procuraient quelque rafraîchissement à ma vie spirituelle m’ont été peu à peu enlevées. Maintenant que j’en suis privée, je reconnais que j’y avais cherché une pâture et un soutien trop naturels… En même temps, la peine que me fait éprouver le retard de mon union avec Dieu devient de plus en plus intolérable. »

Sainte Angèle de Foligno, dans le livre de ses Visions et Instructions, précise combien l’âme se trouve près de Dieu durant les heures même où elle se croit le plus délaissée. Elle dit : « Un père qui aime beaucoup son fils lui donne avec mesure les aliments. Il mêle de l’eau à son vin. Ainsi de Dieu : il mêle les tribulations aux joies et dans la tribulation, c’est encore lui qui nous tient. S’il ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et tomberait en défaillance. Au moment où elle se croit abandonnée, elle est aimée plus qu’à l’ordinaire. »

Sainte Térèse recommande l’espoir et la patience : « Cette peine est très grande, je l’avoue ; mais si nous supplions avec humilité Notre-Seigneur de la faire cesser, croyez qu’il exaucera nos vœux. Dans sa bonté infinie, il ne pourra se résoudre à nous laisser ainsi seuls et il voudra nous tenir compagnie. Si nous ne pouvons obtenir ce bonheur en un an, travaillons pendant plusieurs et ne regrettons pas un temps si bien employé. Point d’obstacle invincible dans une si sainte entreprise. Ainsi, courage, je le répète. » Chemin de la Perfection, ch. XXVII.

Même si l’épreuve se prolonge durant des années, elle finit toujours par des faveurs de l’ordre le plus élevé. Dans son livre si substantiel : Les Grâces d’oraison, le Père Poulain cite ce cas : « On a un exemple remarquable des lenteurs de Dieu dans la vie d’une carmélite française, morte au commencement du siècle actuel. Elle entra en religion à l’âge de trente ans, et pendant quarante-deux ans ne fit que se débattre contre les épreuves intérieures les plus dures, luttant sans trêve, sans aucun adoucissement, vivant de la foi aveugle et nue. Soudain, à soixante-douze ans, elle fut élevée à des grâces extraordinaires. Elle trouva le ciel sur la terre et disait : — Je ne crois plus, je vois. Il en fut ainsi jusqu’à sa mort, arrivée onze ans plus tard. »

Voici une petite paraphrase du psaume 62. Je la composai pour me la réciter pendant les jours d’aridité. Elle ne vaut pas grand’chose. Mais enfin j’y trouvai un peu de consolation ; et j’espère qu’elle pourra en procurer à quelques-uns.

O Seigneur, Seigneur Jésus, voici une nouvelle aurore qui se lève, et mon âme demeure altérée de toi. Mon corps aussi a soif de sentir ta divine présence lorsque je reçois ton Eucharistie.

Mais tu te caches. C’est pourquoi, privé de toi, j’erre dans une lande aride où il n’y a pas de route qui mène au palais de tes consolations, où il n’y a pas de source pour offrir à ma langueur les flots étoilés de ton amour.

Le cœur pesant, l’âme pareille à cette solitude pierreuse, j’entre dans ton temple et je m’agenouille, plus faible et plus morne qu’un infirme. Et tu ne viens pas !…

Or, je donnerais cent fois ma vie pour sentir de nouveau ta présence miséricordieuse, car ta miséricorde vaut mieux que toutes les vies.

Reviens, Seigneur, afin que l’eau fraîche de ta grâce les ayant humectées, mes lèvres soient infatigables à te louer, pour que mes mains se joignent et s’élèvent en signe d’allégresse, spontanément, dès qu’on prononcera ton Nom.

Reviens Seigneur, sois le pain vivifiant de mon âme pour que mes lèvres et tout moi ne soyons qu’un frémissement d’adoration.

Reviens, Seigneur, fais que, même la nuit, quand je veille, anxieux, sur ma couche d’insomnie, ta présence me soit toujours évidente. Fais que, dès le jour levant, j’éprouve de l’allégresse à méditer tes splendeurs et tes bienfaits.

Souviens-toi que, par ton ordre, mon Ange gardien m’a défendu contre le prince de malice qui voulait attirer mon âme dans ses ténèbres perpétuelles.

Souviens-toi que dans le désert torride où tu m’abandonnes, je me suis abrité à l’ombre des ailes de mon Ange et que, pour me rapprocher, de toi, je l’ai suivi pas à pas.

Alors mon âme était accablée de tristesse ; mais elle se tenait dans l’espérance de te retrouver un jour.

Souvent, parce que j’ai cru en Toi seul, tu m’as souri à la minute même où je m’estimais le plus délaissé. Il me semblait que tu étais très loin et voici que tu étais tout près et que ton souffle me caressait soudain le front.

Eh bien, Seigneur, rappelle-toi tes bontés et daigne, par cette mémoire, abréger mon épreuve.

Ou, s’il est dans les desseins de ta sagesse, qu’elle se prolonge, ne permets pas que le découragement m’assaille. Ne laisse pas l’esprit d’amertume profiter de ma faiblesse pour m’endurcir à son image.

Qu’il échoue contre ma prière, qu’il prenne la fuite comme une poule traquée par un renard. Ou que ton Archange saint Michel l’écarte d’un flamboiement de son glaive. Et que le vent de l’épée lui ferme la bouche quand il voudra le maudire.

Mais plutôt, Seigneur, reviens bien vite. Fais de mon âme desséchée un jardin où sous la pluie suave de ta Grâce, les bonnes pensées fleurissent, odorantes comme des résédas, éclatantes comme des capucines, tressaillantes de ton amour, comme le feuillage des saules.

Et que la Sainte Vierge, douce jardinière, daigne cultiver les pauvres fleurs que je t’offrirai pour que tu les enlaces à ta couronne d’épines.

Ainsi-soit-il.

VI LE MONDE

Nolite conformari huic sæculo, dit saint Paul. La sagesse mondaine répond aussitôt : « Il faut être de son temps. »

Au XXe siècle, être de son temps, cela consiste à tenir l’Évangile et ses préceptes pour un recueil de dictons surannés que tout homme convaincu de son droit au bonheur toise avec un sourire de mépris au coin des lèvres. C’est opposer à Dieu, à l’Église, aux vies de Saints, les machines à vapeur, le cinématographe et l’aéroplane. C’est surtout croire au progrès.

Chaque époque agite sa marotte. Celle des neuf-dixièmes de nos contemporains, c’est de se figurer que, grâce aux applications de la Science, nous connaissons et nous connaîtrons toujours d’avantage des félicités dont nos ancêtres ne possédaient même pas le soupçon.

Interrogez-les, ces affolés du progrès. Demandez-leur s’ils sont heureux. Sincères, ils vous répondront : — Nous ne le sommes pas, mais nous le serons sans faute demain…

Ah ! ce demain, qui ne vient jamais !

Car s’il existe une chimère décevante entre toutes c’est bien celle du progrès. Pour qui étudie, d’un esprit sans illusions, l’histoire du passé et la compare à celle du présent, pour qui observe que la nature humaine reste imperturbablement pareille à elle-même, à travers toutes les circonstances de temps et de lieu, l’évidence s’impose que, depuis la chute, les fils d’Adam ont tenté, de toutes les façons possibles, la conquête du bonheur terrestre. Il n’est pas de système qui n’ait été essayé, pas de doctrine qui n’ait été appliquée. Mille fois, l’on a cru qu’on avait trouvé le remède au mal de vivre. De siècle en siècle, on a réédifié la Tour de Babel. Toujours, une chiquenaude ironique de Dieu la fit choir dans la poussière. Et toujours l’homme s’est retrouvé identique à ce qu’il était la veille : avide, inquiet, déçu, en proie aux sept péchés capitaux.

C’est en vain qu’il tente d’échapper à cette inéluctable loi de la souffrance qui régit l’univers. C’est en vain qu’il torture la matière pour rassasier sa faim de jouissances sans efforts. C’est en vain qu’il voudrait enfanter dans la joie. La douleur, refoulée sur un point de son domaine, ne tarde pas à surgir sur un autre et à l’humilier comme auparavant.

Un axiome que rien ne saurait abroger, c’est celui-ci : Les désirs croissent proportionnellement aux satisfactions qu’on leur donne. Je l’écrivais naguère, je ne puis que le répéter. J’ajouterai : tout désir qui n’est pas le désir du ciel n’apporte, une fois contenté, que désillusion, dégoût, aspiration vers quelque chose de mieux. C’est la pomme éternellement offerte par le Prince de ce monde. Mordez-y, elle vous laissera la bouche pleine de cendre et d’amertume. Plus vous reviendrez à ce fruit de malédiction, plus votre inquiétude s’accroîtra, plus vous vous éloignerez de cette paix promise par Notre Seigneur Jésus-Christ aux hommes de bonne volonté qui consentent à souffrir avec Lui.

Notes in this chapter

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