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Sous l'Étoile du Matin

DEUXIÈME PARTIE LES ROSES DU CHEMIN

Reading edition

Qui diligit me, diligetur a Patre meo : et ego diligam eum et manifestabo ei meipsum.

Év. selon Saint-Jean : XIV, 21.

VII LA SOLITUDE ET LE SILENCE

Ducam eum in solitudinem et loquar ad cor ejus.

Osée : III, 14.

L’aridité, les attaques démoniaques, les tentations, le spectacle d’un monde oxydé par l’or, toutes les épreuves de la vie intérieure préparent le pèlerin de Jésus à goûter les douceurs du Bon Maître quand celui-ci juge à propos de réconforter l’âme que les ronces du chemin déchirèrent. Parce qu’elle porta sa croix avec constance, parce que, soutenue de la Grâce, elle fit abnégation d’elle-même pour suivre le Seigneur en ses étapes douloureuses, voici qu’elle reçoit la faveur d’entrer dans la région de la joie illuminative.

La nuit obscure où elle se purifia ne cesse de décroître ; déjà les premières lueurs de l’aube argentent les sommets de la Terre promise. Parfois son divin Guide se retourne et lui indique les talus qui bordent la route. L’âme, étonnée et ravie à la fois, découvre que ce ne sont pas des épines qui les tapissent mais de larges fleurs aux pétales vermeils. Des roses, encore des roses, plus loin des roses : partout les yeux de Jésus rayonnent sur des roses, car c’est ici la patrie des roses de l’Amour.

Si, par une grâce ineffable, Notre-Seigneur t’invite à séjourner dans cette oasis où l’air s’imprègne d’une odeur de paradis, âme contemplative, tu devines que c’est pour t’apprendre à Le connaître dans la solitude et le silence.

Une retraite cœur à cœur avec Lui, c’est ce qu’il te fallait durant cette phase de ton progrès vers l’Absolu. Admire donc comme Il te détache de toutes choses afin que tu t’offres à son empreinte comme la cire enflammée à l’empreinte du cachet.

Le monde grouille et bourdonne, là-bas, derrière toi. Que t’importe ? De par Jésus, tu l’ignores. Ton désir unique, c’est de rester assise aux pieds de ton Maître tant qu’il lui plaira de te parler. Et la solitude et le silence sont là qui te prennent pour que tu te pénètres plus à fond de ce Verbe adorable…

Laisse-moi maintenant te conter comment le pauvre caillou brisé fut admis, malgré sa stupéfiante insuffisance, à quelques mois de ce recueillement total auprès de son Sauveur. Ce récit véridique répandra plus de lumière sur la tendresse de Jésus à notre égard que les dissertations les plus fouillées.

J’avais été à Paris pour voir mon bon Père M.

Mais avec quelle allégresse je revins vers mes frères les arbres. Certes, à Paris, je venais de connaître de grandes joies : la communion fréquente, les longues heures d’oraison dans l’atmosphère, attiédie par des effluves surnaturels, de Notre-Dame des Victoires, les entretiens avec le bon prêtre qui m’avait catéchisé, consolé, nettoyé de mes lèpres.

Oui, mais tout autour de ces délectations, il y avait la Ville et ses ferments et ses fièvres et ses houles d’orgie. Comme je l’ai rapporté maintes fois, tout séjour prolongé m’y était interdit sous peine de subir une dépression d’esprit allant jusqu’au spleen noir. Supposez un de ces infortunés platanes qui agonisent le long des boulevards. Rappelez-vous leur feuillage anémique, souillé de poussière et de suie. Considérez que leurs racines ne pompent, dans le sol maigre que des sucs délétères. Vous plaindrez ces exilés que guette la mort par asphyxie et vous aurez une idée de mon état d’âme à Paris.

Ce sentiment d’aversion à l’égard de la Cité bourbeuse avait pris, dès longtemps, en moi la violence d’un instinct. Mais aujourd’hui, cela se doublait du désir impérieux de mener à maturité dans la solitude les germes des grâces semées dans mon âme par la main du Seigneur. Et puis sous les chênes, sous les bouleaux, sous les pins mélodieux où j’avais naguère suivi le Grand Pan, je savais que je verrais à l’avenir marcher Jésus-Christ. Enfin, là-bas, il y avait cette chapelle de Cornebiche d’où la Mère de Bon-Conseil m’avait aiguillé sur la voie de la pénitence et de la réparation : y prier le plus souvent possible me serait salutaire.

Que je fus heureux dès le trajet dans la carriole qui m’emportait vers Arbonne-des-grands-bois ! Il filait d’une allure rapide, le petit cheval qui la tirait, et cependant j’aurais voulu tripler sa vitesse. Pour prendre patience, je ne quittais pas du regard les collines familières que l’énorme forêt couvrait d’un manteau de velours bleuâtre où luisaient çà et là les premiers ors d’un superbe automne. Le parfum des feuillages et de la résine venait, par bouffées, jusqu’à la route, imprégnait tout mon être et en balayait le relent des boues parisiennes.

Quand j’aperçus la tour chenue qui désigne la vieille église délabrée du village, quand je vis les toits de tuile brune se profiler au bord de la futaie, je poussai un cri de joie tel que mon hôte, assis à côté de moi, faillit en lâcher les guides.

Ah ! c’est que mon âme, à jamais sylvestre, retrouvait sa patrie…

La nuit suivante, couché dans ma petite chambre paysanne, je fus réveillé plusieurs fois par le murmure du vent dans les arbres. J’écoutais cette voix profonde s’enfler puis décroître comme l’haleine d’un orgue immense. Cet hymne solennel de la forêt, à travers l’ombre, suscitait en moi de merveilleux échos. Je me disais : — Elle est là, tout alentour ; elle chante pour m’accueillir ; et demain, je la posséderai de nouveau dans toute sa beauté.

Et frissonnant de bonheur, je me rendormais en récitant un Ave Maria et en remerciant Dieu de m’avoir ramené parmi ces ramures dont les cadences harmonieuses se mêleraient à mes prières et me feraient oublier le vain babil des hommes.

Dès le lendemain, je m’organisai une existence de travail et de recueillement. Le matin, j’écrivais, peu à peu, le récit de ma conversion. L’après-midi, après un bref repas, pris en société des bûcherons, j’allais méditer et faire oraison au cœur de la forêt.

Cette année, novembre fut d’une splendeur exceptionnelle. Le soleil magnifia les feuillages empourprés des chênes, cuivrés des hêtres, ambrés des bouleaux. Cette féerie de couleurs qu’avivait encore les teintes sombres des plantations de pins, me maintenait l’âme heureuse.

Le charme était si puissant qu’il persista quand l’hiver fut venu. Sous les ciels gris des jours de pluie, sous les ciels d’acier clair des jours de gelée, par les temps de brume où la forêt devenait pareille à un songe, je suivais les sentiers tout bruissants de feuilles mortes. J’admirais les palmes roussies des fougères, les filigranes d’ébène que dessinaient les branches dépouillées des arbres, le pelage d’hermine dont le givre enveloppait l’ossature revêche des rochers. Nulle intempérie ne me retint au logis. Il m’arriva de monter au sommet de Cornebiche, ayant de la neige jusqu’à mi-jambe. Même en été, cette escalade n’est pas commode. Mais rien ne m’arrêtait, car je savais que, là-haut, je trouverais ma Bonne Mère, que son sourire me récompenserait et qu’Elle m’inspirerait les meilleures pages de mon livre.

Rien ne me troubla pendant les cinq mois que dura cette retraite. Taciturnes, voire un peu farouches, parce que leur caractère fut formé, depuis des générations par la sévérité du terroir, les gens d’Arbonne s’accommodaient de mon humeur concentrée. De sorte que je pus, comme je le souhaitais, passer des journées entières sans prononcer dix paroles.

Aussi, je ne me souviens pas d’avoir été plus heureux sauf, peut-être, au cours des longues randonnées solitaires de mon pèlerinage à pied vers Lourdes.

Moi qui, jusqu’à ma conversion, aurait pu m’écrier avec le pauvre Jules Laforgue :

J’ai trop passé ma vie à m’embarquer Dans de bien étranges histoires,

je connaissais cette paix infinie que Jésus prodigue à l’âme qui Le cherche pour L’aimer de toutes ses forces. Car je le retrouvais partout le doux Maître : dans les clairières où le soleil luit comme un nimbe, dans les fourrés où le vent palpite comme les ailes d’un ange, dans les ravins où les rocs moussus semblent de vieux ermites en prière. Il était là, tout autour de moi ; je sentais sa présence m’envelopper comme une vaste caresse et je débordais d’adoration.

D’autre part, j’allais fort souvent communier au village de Saint-Martin-en-Bierre qui forme binage avec Arbonne et où résidait le curé : l’excellent abbé Belbenoît.

Je partais avant le jour. Il me fallait parcourir trois kilomètres dans la plaine pour arriver à l’heure de la messe. Chemin faisant, j’égrenais mon chapelet. Et c’est encore un de mes plus radieux souvenirs cette traversée des labours sous les étoiles pâlissantes — parfois aussi sous la pluie.

L’eucharistie reçue, comme je revenais joyeux à Arbonne, portant mon Dieu dans ma poitrine ! Comme, dès lors, je comprenais à quel point cette nourriture nous est nécessaire pour ne pas buter contre les obstacles dont se parsème la voie étroite !…

On m’excusera si je me suis laissé entraîner à décrire cette période de mon existence. C’est que j’ai voulu montrer, par un exemple personnel, les vertus sanctifiantes de la solitude et du silence…

Or, notre âme est un lac dont il dépend de nous d’agiter ou d’apaiser les eaux. Si nous la livrons au souffle des passions mondaines, elle se couvre d’écume et de détritus ; troublée et tourbillonnante, elle se ternit de la vase que nos péchés déposèrent en son tréfonds. Si nous la tenons hors de l’atteinte des cyclones qui voudraient la bouleverser, elle se purifie ; elle devient, peu à peu, l’onde transparente et tranquille où les rayons du ciel aiment à se refléter.

C’est seulement dans la solitude et dans le silence que le Saint Esprit nous parle et qu’il allume en nous le feu de son Amour. C’est seulement dans la solitude et dans le silence que le Fils daigne nous permettre de panser ses plaies. C’est seulement dans la solitude et dans le silence que le Père nous laisse parfois entrevoir la majesté de sa Face. C’est enfin dans le silence et dans la solitude que la Sainte Vierge nous abrite le plus volontiers sous les chastes plis de son voile.

O beata solitudo, o sola beatitudo s’écriait saint Bernard. Avec lui nous nous écrierons : — Heureuse solitude, seule béatitude !

Et nous ajouterons : — Mon Dieu, faites que dans la forêt des jours, nous découvrions la solitude, ignorée des hommes, où nous croîtrons, comme de jeunes bouleaux, sous la rosée de votre Grâce. Faites que nos prières, entendues de Vous seul, y soupirent comme les ramiers sauvages. Faites que toutes les puissances de notre âme s’y épanouissent à votre gloire comme ces campanules d’avril qui étoilent le sol des futaies ombreuses où les branchages des vieux chênes s’inclinent pour vous adorer — en silence.

VIII LA COMMUNION

Sumit unus, sumunt mille : Quantum isti, tantum ille : Nec sumptus consumitur.

Séquence de la Messe du Saint-Sacrement.

La seule chose qui importe dans la vie, c’est d’aimer toujours davantage Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Comment arriver à cette progression d’amour ? Ce n’est point notre pauvre nature qui, laissée à elle-même, pourrait y réussir. Si grande que soit sa bonne volonté, elle demeure versatile, elle a besoin d’un soutien surnaturel qui la maintiendra dans la voie étroite, loin des illusions de la chair et des prestiges du péché. Ce réconfort, ce surcroît de zèle, l’Eucharistie seule nous les procure.

— Pour que tu vives en moi, nous dit Jésus, il faut d’abord que je vive en toi.

Du jour où nous avons fait le nécessaire pour que cette parole germe et fructifie dans notre âme, il nous devient très difficile de ne pas demeurer en état de grâce ou, du moins, de ne pas y rentrer au plus vite lorsque nous nous en sommes écartés. Par suite, il nous devient presque impossible de ne pas communier souvent.

Alors, le surnaturel, — par qui nous ne cessons d’apprendre le sens exact des choses de la terre et du ciel — nous sollicite sans trêve. Il corrige notre myopie à l’égard de Dieu. Il nous découvre les embûches de ce mauvais songe que les hommes qui méconnaissent la Grâce s’imaginent être la réalité.

Afin d’obtenir de si grands bienfaits, il est logique que nous nous mettions à même d’ouvrir notre âme toujours plus largement aux influx de ce surnaturel vivifiant.

Or, il n’y a qu’un moyen : l’assistance quotidienne à la messe et la communion également quotidienne…

Ah ! je sais bien, pour beaucoup, l’Église est une maman qu’on aime et qu’on respecte, mais qu’on néglige volontiers. Aussi se trouve-t-il des chrétiens — incontestables — qui tiennent cette pratique pour trop assujettissante.

Employer une demi-heure tous les matins à prier en commun et à recevoir Jésus leur semble excessif. Divers prétextes leur sont suggérés pour qu’ils s’en dispensent. Et la tentation se formule par des objections où la Malice se prélasse.

Par exemple, au réveil, ces âmes, baignées de tiédeur, se racontent ceci :

— Je suis mal disposé. Mes affaires me préoccupent. A coup sûr, je ferais bien d’aller à la messe, mais j’y manquerais de recueillement. Il vaut donc mieux m’en abstenir.

Ou bien :

— J’aurais tort de me tracasser car enfin l’Église ne nous en fait pas un devoir rigoureux.

Parfois aussi, le respect humain leur sifflote des conseils d’orgueil :

— Je passe pour un homme pondéré. Si l’on s’aperçoit que je vais tous les jours à la messe, on dira que j’exagère et cela ébranlera ma situation… Je vois déjà Untel, mon concurrent auprès de l’opinion publique, entrer en campagne. Il me tient pour intelligent quoique catholique… Je devine son sourire s’il constate mon assiduité à la messe… Or, je ne veux pas qu’il me considère comme un sot…

Mon bon ami, j’estime que tu ferais bien de te rappeler la parole de saint Paul. Il disait, avec louange, aux fidèles qui pratiquaient ostensiblement leur foi parmi les tumultes hostiles de la société païenne :

— Nous sommes des sots à cause de Jésus-Christ.

Voilà de ces phrases comme Dieu en inspirait à l’Apôtre. Elles résument, en beauté, tout un état d’âme. Elles repoussent l’orgueil dans les ténèbres ; elles entr’ouvrent une fenêtre sur le ciel…

Si donc tu te pénètres de cette sottise, comme il sied, — tu iras à la messe et tu communieras on ne peut plus fréquemment. Car tu auras compris qu’être un sot aux yeux du monde c’est avoir de l’esprit devant Dieu.

Quant à l’objection que tes affaires absorbantes te feraient manquer au recueillement, ne crois-tu pas que de les soumettre à Dieu, avant d’y vaquer, te rendrait sûr de ne commettre aucun acte, de ne prononcer aucune parole qui puisse appesantir ta conscience ?

Il est fort probable qu’après cette communion, si tu dis oui, ce sera oui, si tu dis non, ce sera non, ainsi que le commande Notre-Seigneur Jésus-Christ.

A plus forte raison, tu seras armé contre les tentations de lucre, de luxure et de vanité dont le monde va t’assaillir.

Pour l’Église, dont tu te glorifies d’être membre, tu peux être assuré que tu la soutiendras mieux, que tu la consoleras davantage par des communions fréquentes que par tant de démarches et de discours où tu essaies périlleusement de concilier ce que tu nommes « les obligations mondaines » et les préceptes de l’Évangile.

Songe encore qu’en t’unissant, par l’Eucharistie, à la Passion du Sauveur, tu étanches un peu le sang de ses plaies, et alors tu n’hésiteras pas à t’augmenter de Jésus comme il s’est augmenté de toi…

Et enfin, on se trouve si bien de suivre cette petite messe de l’aurore à laquelle n’assistèrent guère que des âmes vraiment intérieures ! Il se forme, de ces prières faites en commun, dans le calme du premier matin, de cet humble banquet à la Sainte Table, une atmosphère de grâces qui rend l’esprit paisible et joyeux pour toute la journée.

L’union de ces quelques âmes, à la première messe, les rend plus allègres à servir Jésus ! Tout seul pour prier, l’on défaillerait peut-être, surtout lorsque notre faiblesse nous incline aux distractions. Dix ou douze, on s’étaie — on se relaie pour aider le Seigneur à porter sa croix…

Ne pensait-il pas à des messes de ce genre, saint Jean Chrysostôme quand il disait :

« La foi est semblable au feu. Plusieurs lampes jointes ensemble font une grande lumière ; et plusieurs fidèles réunis ensemble font une foi plus vive et plus éclairée. Un chrétien seul, parmi des gens qui n’ont point de foi, est semblable à une lampe solitaire parmi les ténèbres ; mais lorsque nous nous trouvons dans la compagnie de nos frères, nous sentons une joie et une consolation ineffables…[6] »

Parce que les lampes brillent toutes ensemble.

Chrétien, tu avoueras, tout de même, qu’un tel bénéfice à obtenir vaut bien qu’on lui consacre trente-cinq minutes chaque matin ?

Il est, d’ailleurs, à remarquer que si l’on a pris l’habitude de la communion fréquente, elle nous devient si nécessaire qu’on se trouve mal à l’aise, même physiquement, quand, par cas fortuit, on fut obligé de s’abstenir. Alors on se répète en soupirant le verset du psaume 101 :

« Je suis comme l’herbe foulée ; mon cœur se dessèche parce que j’ai négligé de manger mon Pain. »

Et comme la hâte vous vient d’être au lendemain pour absorber de nouveau cette nourriture essentielle !

Huysmans me disait une fois :

— Si je suis quelque temps sans communier, je me sens tout mal fichu…

Que d’autres en pourraient dire autant !

Remarquons encore que la messe n’est, en somme, qu’une préparation à communier et que si nous ne le faisons, les effets du Saint-Sacrifice sur notre âme demeurent incomplets. Car l’Eucharistie agit sur nous comme le soleil au printemps sur les plantes engourdies par un long hiver. Elle ressuscite, elle stimule la sève des vertus capitales ; elle développe, comme un délicat feuillage, nos bonnes pensées ; elle fait éclore ces fleurs dont nous ne nous doutions pas auparavant : les roses de l’Amour ; elle éclaire et réchauffe la région la plus secrète de notre âme ; celle où la Grâce s’enracine : le subconscient.

Surtout, l’Eucharistie nous donne la paix du Christ, la paix divine qui doit nous rendre à son Image, doux et humbles de cœur à travers les angoisses, les souffrances et les dégoûts dont le monde abreuve les amoureux de Jésus.

Tous les mots de la messe portent une auréole. Mais il n’en est pas qui brillent d’un éclat plus suave et plus impérieux à la fois que ceux par lesquels nous demandons la paix du Seigneur.

C’est qu’ils expriment, d’une façon décisive, le besoin que nous ressentons d’arracher leurs armes à ces hordes tumultueuses de péchés qui, sans la prière, sans l’aide de la Vierge et des Saints, perpétueraient la guerre civile dans le royaume de notre âme.

Je retiens, plus particulièrement, l’adorable oraison qu’on ne peut guère réciter, en union avec le célébrant, sans que les larmes vous viennent aux yeux :

Seigneur Jésus-Christ, toi qui as dit à tes Apôtres : « Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix », ne regarde pas mes péchés mais la foi de ton Église ; elle-même, daigne la pacifier et l’unir selon ta sainte volonté.

Réversion splendide : Tu pries pour que l’Église te soutienne, l’Église prie pour que tu obtiennes d’être digne de la soutenir. En même temps, la Sainte Vierge et les Saints prient pour que Jésus accorde à l’Église et à ton âme la grâce de la paix vivifiante.

Ensuite, tu n’as plus qu’à attendre, en t’humiliant et en adorant, que ton Dieu descende en toi…

Maintenant tu as communié dans la paix et tu commences ton action de grâces.

Passé le moment de crainte où tu as reçu ton Dieu, quoique tellement indigne, un élan de toute ton âme l’emporte vers l’adoration et l’amour.

Un bon prêtre, à qui je servais quelquefois la messe au Carmel de Lourdes, me dit un jour, spontanément : — Quand vous avez communié, prenez le mot latin : ARDOR et bâtissez votre action de grâces autour de la sorte : A, adoration ; R, remerciement ; D, demandes ; O, offrande ; R, résolutions.

J’ai appliqué la méthode ; et voici ce qu’elle m’a valu.

L’acte d’adoration, c’est comme si l’on se voyait tout petit et tout obscur en présence d’une incommensurable lumière. Peu à peu, à mesure qu’on lui soumet son néant, elle se rapproche, vous environne, vous pénètre et dépose en vous une flamme qui ne s’éteindra plus.

L’acte de remerciement, c’est, d’abord, une source jaillissant, en un jet mince, d’un orifice étroit. Puis, sous la poussée de la reconnaissance, elle grossit sans cesse et finit par déborder en une large nappe qui submerge les rives. Et maintenant, elle est un fleuve qui s’étale, qui hâte ses flots et qui miroite sous le soleil de la Grâce. Le courant devient si fort qu’on n’a pas le temps de formuler de longues phrases. Les exclamations jaculatoires s’échappent impétueusement de notre bouche et notre âme entière s’y déverse.

L’acte de demandes : on suit Jésus, on prend un pli de son manteau pour y imprimer un respectueux baiser, afin que la vertu qui émane du Maître entre en vous par ce contact. On Lui dit : — Seigneur, je ne puis rien par moi-même et j’ai tellement besoin de ton secours ! Accorde-le-moi, maintenant que je te touche. Octroie-le-moi pour le bien de mon âme, pour le soulagement de ce malade, pour le salut de cette âme en péril, pour le repos éternel de ce défunt à l’intention de qui, j’ai communié. Dis seulement une parole et toutes les Malices s’enfuiront qui cherchaient à m’égarer loin de Toi… Si toutefois il n’entre pas dans tes desseins de m’exaucer aujourd’hui, fais que j’accepte cette épreuve comme un gage de ta tendresse.

L’acte d’offrande : — Seigneur, voici mes pieds : fais qu’ils ne marchent que dans tes voies. Voici mes mains : fais qu’elles n’œuvrent que pour te bâtir des chapelles. Voici mes lèvres : fais qu’elles s’usent à proférer tes louanges. Voici mes sens, mon intelligence, mon imagination, ma volonté… Imprègne-les de Toi seul. Voici tout mon être : rends-le pareil au peuplier qui darde sa pointe vers le ciel et qui n’a qu’une fonction : Te chanter, de tout son frémissant feuillage, sous les souffles mystérieux que tu lui envoies.

L’acte de résolutions : — Moyennant ta Sainte Grâce, j’extirperai de mon âme les vices que j’y laissais pulluler comme les chardons dans un jardin que l’on néglige. Je peinerai surtout pour arracher la mauvaise herbe d’orgueil. Car c’est elle qui menace toujours d’étouffer les belles fleurs d’humilité que tu veux faire éclore en moi. C’est elle qui enlace ses racines griffues aux racines fragiles des vertus dont ta sollicitude m’ensemença ; c’est elle dont l’odeur impure tente de me combler les narines pour que je ne puisse plus respirer le parfum des chastes roses que cultive ta Mère. Ah ! Seigneur, pourvu que tu m’aides, je tuerai mon orgueil…

L’action de grâces faite à peu près de cette façon, l’ardeur souhaitée en résulte. Comme le recommandait le Psalmiste, on a commencé par la crainte du Seigneur — et maintenant l’Amour lui succède en toute sa plénitude. Pendant quelques minutes — parfois pendant quelques heures — nous vivons en Jésus, comme Jésus vit en nous. Nous réalisons la splendide et redoutable parole de saint Paul : Totus christianus Christus est. Cette faveur inouïe nous transforme à ce point que nous nous oublions nous-mêmes. Nous ne demandons plus rien ; nous ne connaissons plus rien des choses de la terre : nous goûtons, parmi une paix immense, la pure joie de fondre dans le cœur de Jésus, comme une parcelle de métal dans une fournaise inextinguible dont les flammes absorbent et consument suavement notre âme.

Sans doute, ensuite, on retombe : la vie quotidienne ressuscite avec ses inquiétudes, ses tentations et ses difformités.

Mais sache que si tu prends l’habitude de la communion fréquente, ce don splendide de la fusion en Jésus pourra t’être octroyé de nouveau et qu’il te fortifiera indiciblement pour la résistance au mal. Il ne dépendra que de toi de le conquérir en progressant, selon ton libre-arbitre et selon ta docilité à la Grâce, dans le chemin de la vertu. Il dépendra de toi de mériter l’Amour.

Saint Augustin disait : « Mon amour, c’est ce que je pèse devant Dieu. »

Ami lecteur, tâchons de peser beaucoup.

IX UNE JOURNÉE D’ORAISON

Jucundus homo qui miseretur et commodat, disponet sermones suos in judicio : quia in aeternum non commovebitur.

Psaume 111.

Ceci est un reportage. J’eus naguère la bonne fortune de rencontrer à Lourdes un homme qui, outre qu’il communiait tous les jours, passait environ seize heures sur vingt-quatre à prier.

Il portait une cinquantaine d’années. Il était fort laid : brèche-dents, de grosses lèvres violettes, un nez camus, une barbe en broussaille d’un gris sale, un teint jaune et criblé, par surcroît, de taches de rousseur, de petits yeux obliques, assez pareils à des pépins de pomme, de grosses mains rouges, les membres mal équarris, le dos voûté.

Or, dès qu’on lui avait parlé, cet ensemble malgracieux, on ne le voyait plus. On était charmé par l’éclat très doux des prunelles où veillait une âme d’une indicible pureté : c’était le regard d’un enfant pieux après sa première communion. Sa voix calme, aux intonations musicales, pacifiait, comme un dictame, les esprits troublés. Il était bien difficile à quiconque causait un peu longuement avec lui de ne pas se sentir excité à une dévotion plus fervente que celle dont il avait coutume.

De petites rentes, administrées avec économie, lui permettaient des séjours prolongés auprès des différents sanctuaires où la Sainte Vierge se manifeste par des miracles, car il professait pour Elle un culte spécial. Tantôt il résidait à Lourdes, tantôt à Lorette, tantôt à Pontmain. Il avait gravi cinq fois la montagne de la Salette. Il avait visité une fois la Terre Sainte.

D’habitude, il demeurait fort silencieux. Mais lorsqu’il lui fallait dialoguer, il le faisait avec enjouement et mesure. Jamais personne ne lui entendit articuler une phrase qui impliquât la moindre critique du prochain.

Sans doute parce qu’il devinait en moi une âme encline à la tiédeur, aux imaginations turbulentes et aux bavardages superflus, — quand il me rencontrait, il ne manquait pas de m’adresser quelques mots dont le sens, parfois mystérieux, prenait, à la réflexion, des profondeurs extraordinaires.

Encouragé par cette bienveillance et désireux d’apprendre comment il faisait pour vivre dans l’oraison perpétuelle, je lui demandai, à l’une de nos entrevues, de vouloir bien me détailler l’emploi d’une de ses journées.

Tout d’abord il s’en défendit. Il me répétait, avec une expression d’humilité que je ne saurais oublier : — Vermis sum, vermis sum !…

J’insistai si fort, en lui représentant que le pauvre caillou brisé avait besoin de cet enseignement comme d’une aumône, qu’il finit par y consentir.

Son discours me fit tant de bien que je décidai de l’écrire sitôt rentré chez moi. Ce sont donc ses propres dires, notés aussi exactement que possible, qu’on lira ci-dessous.

Si, par hasard, ce livre lui tombe sous les yeux, j’espère qu’il me pardonnera mon indiscrétion en considérant que, sans trahir l’incognito où il s’efface, j’ai voulu édifier — par répercussion — quelques âmes éprises de vie intérieure.

— Du jour, me dit-il, où mon bon ange m’inspira la pensée de vivre pour Dieu, je résolus de régler ma vie de façon à ce que la plus grande partie de mon temps fût employée à l’oraison.

La chose m’était facile : je n’ai point d’occupations astreignantes. En outre, prier, constitue pour moi un véritable besoin. Et voyez, comme Dieu est bon : me vérifiant inapte aux œuvres pratiques, il n’a pas voulu que je fusse le serviteur qui enfouit le talent confié par le maître. Il m’a dirigé dans la voie où je pouvais le servir selon mes pauvres facultés. Gloire à Lui seul !

Voici donc mon « tableau de travail » puisque vous croyez qu’il peut vous être utile de le connaître. Mais ne vous attendez à rien d’extraordinaire. Je prévois que vous serez désappointé et que vous estimerez qu’il y a beaucoup d’âmes enclines à l’oraison pour faire mieux que moi.

Je pensais différemment ; mais je me gardai de le lui dire, crainte d’effaroucher son humilité.

Il se recueillit quelques instants puis continua : — Ce que je fais tout d’abord, en me réveillant, mes prières du matin une fois dites, c’est de méditer sur la charité à l’égard d’autrui.

Voici pourquoi : quand je vivais encore dans le monde, j’ai remarqué qu’une des principales causes des maux que les hommes s’infligent les uns aux autres, c’est l’esprit de dénigrement. Oubliant qu’on est soi-même un ensemble de difformités, on porte volontiers sur le voisin des jugements téméraires. On raille ses défauts ; sur un mot, sur un geste, on se dépêche de lui en attribuer d’inédits ; on médit sur ses travers, parfois plus apparents que réels ; s’il choppe, au lieu de l’aider à se relever, on dénonce hautement son faux pas. On prodigue les coups de langue sans réfléchir qu’une parole lancée à l’étourdi, répétée et déformée par d’autres, peut produire des péchés graves, des catastrophes — même des crimes.

Ah ! la langue !… Vous vous rappelez ce que saint Jacques en dit dans son Épître catholique : « La langue est, à la vérité, un petit membre, mais elle fait de grandes choses. Voyez combien il faut peu de feu pour embraser une grande forêt ! La langue aussi est un feu, un monde d’iniquité. La langue enflamme tout le cours de notre vie ; elle est elle-même enflammée par la Géhenne. »

Deux mobiles, également diaboliques, peuvent, je crois, expliquer ce penchant au manque de charité.

Ou bien en soulignant les fautes et les défauts d’autrui, nous cherchons une excuse à nos propres écarts. Oh ! nous ne nous l’avouons pas ; nous invoquons, au besoin, le respect des convenances ; nous déplorons le scandale. Mais si nous écoutions notre arrière-pensée, nous l’entendrions se formuler de la sorte : — Pourquoi ne commettrais-je pas tel acte puisque tant d’autres et notamment celui-ci le commettent !… Toutefois, je prendrai mes précautions pour que le monde n’en sache rien…

Là le pharisaïsme hypocrite se joint à la médisance — et c’est comme un égout qui se dissimulerait sous des lys.

Le second cas est plus fréquent : nous trouvons dans cette recherche et cette dénonciation des gibbosités d’autrui un motif tacite d’exalter notre propre rectitude devant le miroir complaisant de notre orgueil. Comme nous nous pavanons alors ! Comme la gloriole de nous-mêmes gonfle notre âme ! Comme nous oublions que si un mince fétu barre l’œil du prochain, un moellon formidable obstrue notre prunelle !

Le plus terrible, c’est que : quand la langue a dardé son venin, il devient presque impossible de guérir la brûlure qu’il a produite. Un dicton — que j’estime faux de toute fausseté, — promulgue : Les mots s’envolent, les écrits restent. Ce n’est pas vrai. Sans parler de la calomnie, qui est une horreur spécialement infernale, la médisance laisse presque toujours des traces. Toute parole dénigrante sur le compte d’autrui est recueillie. Elle donne des préventions contre celui que vous avez lésé. Parfois, des mois plus tard, il aura besoin d’être jugé sous son vrai jour. Mais alors il surgira quelqu’un pour le chagriner et lui nuire en rapportant votre jugement. Vous aurez causé des querelles et, de plus, vous vous serez fait un ennemi qui voudra se venger de vous. Qui profitera de ce trouble ? Le diable, enchanté de trouver l’occasion de nous induire à la colère, à la haine et à la violence, le diable qui cabriole, dans ses flammes, quand nous nous entredéchirons.

Il se tut une minute puis reprit en pâlissant : — J’ai, dans ma misérable vie passée, un souvenir de ce genre. Une phrase de moi, émise pour briller dans un salon, pour faire parade de cette verroterie suspecte que le monde appelle l’esprit, a causé la mort d’un homme… J’ai pleuré des larmes de sang pour cette meurtrière légèreté, j’en ai fait pénitence. Mais la mémoire m’en corrode toujours le cœur…

C’est pourquoi, chaque aurore, au réveil, je me hâte d’articuler cette prière : — Mon Dieu, accorde-moi la grâce du silence. Et si, aujourd’hui, je me trouve en péril de considérer autrui comme un crapaud, fais que je me souvienne tout de suite que je suis une vipère.

Voilà qui vous fait bonne bouche pour toute la journée, et d’abord pour se rendre à la messe.

La messe ! Qu’il est salubre à l’âme de suivre attentivement toute les péripéties de ce drame sublime. Je m’y efforce. Pourtant, il m’arrive quelquefois, sans que ma volonté y ait part, d’être saisi d’une sorte de ravissement à la minute même où Jésus va descendre sur l’autel. Quand viennent les paroles trois fois sacrées : A la veille de souffrir, Il prit le pain dans ses saintes et vénérables mains, je me mets à frissonner de contrition et d’amour ; mon âme se dresse comme pour s’échapper et courir se prosterner au pied de son Maître ; ensuite mes yeux se voilent. Je puis encore entrevoir le célébrant qui élève l’hostie ; mais après les choses sensibles s’effacent. Tandis qu’un calme souverain tient liées toutes les puissances de mon âme, il me semble voir se dérouler, hors du temps et de l’espace, un champ de fleurs d’un bleu plus profond que celui des abîmes de la mer, plus limpide que celui des ciels d’été. Toutes ces corolles ondulent sous une brise mystérieuse puis elles s’inclinent vers l’Agneau de Dieu qui gît, la gorge ouverte, au milieu du champ. Quelle est cette femme aux regards étoilés, qui sourit et qui pleure agenouillée auprès de la Victime ? — Ah ! je la connais : c’est la Sainte Vierge. Car il saigne, l’Agneau adorable et son sang rutile comme l’or rouge des soleils couchants.

Ce sang prodigué par l’Amour infini monte jusqu’à mes lèvres. Je m’en abreuve à longs traits. Il se répand dans mes veines ; et cette transfusion de mon Dieu en moi est d’une telle poignante douceur que je crois mourir de reconnaissance et du sentiment de mon indignité…

Je ne reviens à moi qu’après avoir reçu l’Eucharistie, sans m’être rendu compte que j’étais à la barre de communion. L’emprise de l’Agneau a été si complète que j’éprouve quelque peine à reprendre mes esprits…

La messe finie, j’ai coutume de me rendre à la Grotte. Il est salutaire, n’est-ce pas, d’aller ainsi puiser un surcroît de grâce sanctifiante à la source où la tendresse de Marie pour nous ruisselle intarissablement.

Après avoir prié Notre-Dame de Lourdes de nous assister, ceux qui me sont chers et moi, durant ce jour, je médite soit un verset de Magnificat soit une strophe de l’Ave maris Stella.

Hier, par exemple, je pris celle-ci : Monstra te esse matrem…

Montre que tu es mère, Qu’il accueille par toi nos prières Celui qui, né pour nous, Se voulut ton Enfant.

Quel appel merveilleux au cœur de la Madone dans ces quatre vers qui créent une fraternité entre Jésus et nous !

C’est comme si nous disions à la Vierge :

— Puisque vous êtes la mère de Jésus, puisque vous êtes notre mère adoptive, daignez souffrir avec nous, comme vous avez souffert avec votre Fils. Prenez notre croix et offrez-la-Lui afin qu’Il nous soulage, qu’Il nous pardonne, qu’Il nous guérisse du péché dont Vous fûtes exempte. O notre Mère nourricière, accordez le lait de la Grâce et de la miséricorde à vos pauvres enfants en Jésus…

Ayant prié, je quitte la Grotte et je reprends mon action de grâces en me promenant dans la campagne.

C’est si bon d’aller par les champs et sous les arbres en méditant cet amour de Dieu toujours plus avivé que nous vaut la sainte communion quotidienne ! Ce l’est à Lourdes surtout où, plus qu’ailleurs, il me semble, l’état de grâce vous fait une âme toute neuve.

Alors les objets qui frappent vos regards prennent un sens religieux : une branche de sureau qui se balance, comme un encensoir, une scabieuse courbant sa petite tête chaperonnée d’améthyste, comme un enfant de chœur à l’Élévation, le coup de clairon d’un coq dans une ferme lointaine, les grands bœufs pacifiques qui passent gravement sur le chemin, les reflets du soleil sur l’eau bouillonnante du Gave : tout devient symbole d’un devoir ou d’une vertu. Car la nature n’est-elle pas, elle-même, une vaste prière ?

J’ai connu, en errant de la sorte, tout plein de mon Dieu, des joies dont, quoique j’en sois fort indigne, Notre-Seigneur daigne, depuis quelque temps, accroître l’intensité.

Tenez, avant-hier, par exemple, j’ai goûté un état de quiétude que j’ignorais jusqu’alors.

Je marchais lentement le long de la route de Pau lorsque je fus pris d’un recueillement plus profond que tout ce que j’aurais pu imaginer. Il me paraissait qu’une onde divine s’insinuait doucement dans mon âme et s’y étalait en une nappe paisible où je demeurais immergé dans le silence absolu de toutes mes facultés.

Comment exprimer cela ? Les analyses défaillent et les comparaisons restent tellement au-dessous de ce qu’on voudrait faire entendre !

Je vous dirai seulement que je sentais, au cours d’un ravissement total, où je ne pouvais ni bouger ni parler, Dieu se déverser en moi et me noyer délicieusement dans son essence. — L’impression fut si violente et si suave à la fois que je n’aurais pu la supporter longtemps sans m’évanouir.

Cela ne dura d’ailleurs, que deux minutes environ.

Quand je revins à la conscience des choses, ce fut par un désir violent de servir Dieu avec plus de zèle, avec plus de bonne volonté que je ne l’avais encore fait. Ensuite, je rougissais de confusion car je savais si bien que je n’avais nullement mérité une aussi énorme faveur ! Pour la reconnaître je dus me prosterner et baiser la poussière en jurant à Dieu de mourir pour Lui tout de suite, s’il le fallait…

Je repris ma promenade ; je traversai le passage à niveau, près de l’écluse et de la turbine qui fournit la force électrique à Lourdes. J’entrai dans la propriété dont la grille s’ouvre de l’autre côté de la voie. Je suivis, à droite un chemin montant laissant à gauche une colline ou s’élève une statue de Saint-Joseph. Et dans le sentier en corniche qui la coupe à mi-hauteur, je m’arrêtai entre deux grands châtaigniers dont l’épais feuillage formait un dôme bruissant au-dessus de ma tête.

De cet endroit, l’on découvre un paysage exquis. Aux pieds du promeneur, une pente d’herbe veloutée dévale jusqu’au creux de la vallée où un ruisseau jase, caché sous les prêles. En face, le terrain remonte couvert d’arbres qui se pressent et moutonnent jusqu’à la clôture de l’humble couvent des Dominicaines. Un peu sur la droite, le Gave serpente, en écumant et en grondant parmi les pierres qui déchirent sa robe de fluide émeraude. On ne voit pas la Grotte, on la devine blottie derrière de hauts peupliers. Enfin, au dernier plan, la Basilique, le château-fort et les maisons de Lourdes se découpent sur la masse grise et verte du grand et du petit Jer qui ferment l’horizon.

Avant-hier, une brume mauve estompait toutes les lignes du paysage et se trempait d’argent léger sous les rayons d’un soleil affaibli. Et c’était comme une cité de songe, dans un site de légende, au seuil du Paradis.

Je m’assis et, tout en récitant des Ave je fixai les fenêtres du monastère. Je m’unissais, en pensée, aux oraisons des douces cloîtrées qui entretiennent perpétuellement la flamme de l’amour divin derrière ces murailles.

Tout à coup, sans que rien m’y eût préparé, je sentis une Présence à côté de moi — exactement à ma gauche. Je sus, à n’en pouvoir douter, qu’il y avait Quelqu’un là.

Comprenez-moi bien : je ne voyais absolument rien des yeux du corps. De même, aucune de ces figures que notre imagination nous peint intérieurement parfois, lorsque nous fermons les paupières, ne flottait au-dedans de moi :

Néanmoins j’étais sûr — aussi sûr que de l’existence de Dieu — qu’un Être se tenait immobile tout près de moi…

Je m’étonnai, puis je ressentis un peu de crainte. Mais cette crainte s’apaisa bientôt, car je ne sais quoi me disait que cette Présence n’avait rien d’hostile — bien au contraire.

Ensuite — ah ! ceci est ineffable — j’eus l’intuition l’on ne peut plus nette, on ne peut plus lumineuse, que c’était la Sainte Vierge.

Je tombai à genoux. Des larmes de joie me descendaient sur les joues.

Un respectueux amour me possédait tout entier. Je ne pouvais que répéter en sanglotant : Ave, ave Maria !…

L’invisible apparition passa devant moi. Je sentis quelque chose comme un frôlement presque imperceptible — peut-être celui de son voile — m’effleurer la face. Puis Elle s’éloigna vers le Gave et je sus qu’Elle rentrait à la Grotte.

Éperdu de reconnaissance, je tombai le front dans l’herbe et je rendis grâces, car j’avais compris que la bonne Mère, étant venue visiter ses chères filles Dominicaines et me voyant tout près, avait daigné traverser le val pour me purifier de son parfum…

Je crois fermement que c’est la communion quotidienne qui m’assainit l’âme au point qu’elle est rendue propre à percevoir et à goûter de telles adorables merveilles. Sans cet adjuvant, je me connais assez pour savoir que, par nature, je ne me plairais qu’aux sensations les plus brutales.

Ceux qui nourrissent une prévention contre cette pratique, objectent que, vu l’accoutumance, les effets de l’Eucharistie sur nous doivent aller en s’affaiblissant.

Ils se trompent : loin de s’accroupir dans la routine, l’âme ne cesse de tendre à la vertu et de se hausser, toujours davantage, vers les lumières d’En-Haut. La paix de Jésus lui devient si nécessaire qu’elle veille à ne pas la rompre même par des fautes vénielles. Si elle n’y arrive pas complètement, du moins elle en réduit de beaucoup le nombre. Par ainsi, elle finit par former une sorte de ciboire où Dieu consent à se reposer quelquefois…

Pour reprendre l’exposé de mes occupations journalières je vous dirai qu’après mon action de grâces prolongée à travers la campagne, j’ai l’habitude de gagner la chapelle des Carmélites ou celle des Pauvres Clarisses pour y rendre visite au Saint-Sacrement.

Chemin faisant, je lis, dans un des petits volumes que je porte toujours sur moi, soit un chapitre de l’Évangile, soit un passage de l’Imitation et j’en médite le sens de mon mieux. Ce sont deux aliments dont je ne puis me passer et dont je tire toujours du profit.

Il y a certaines phrases qui me plongent dans une rêverie profonde. J’y découvre des motifs de dévotion plus intense et des raisons d’aimer Jésus dont je ne m’étais pas encore douté. C’est comme une poignée de sarments jetée à propos sur un foyer qui risquait de s’accouvir sous la cendre. En récompense, et d’une façon irrésistible, la méditation tourne en oraison de désir. Une soif ardente du Ciel envahit tout mon être. Tandis que mes lèvres multiplient les Gloria, mon âme adjure la Sainte Trinité de m’attirer bientôt à Elle — de me rendre digne de me perdre, après un bref Purgatoire, dans sa suradorable Splendeur, comme une goutte de pluie se perd dans un océan sans rivages.

Arrivé à la chapelle, l’atmosphère d’infini recueillement, qui règne aux oratoires des communautés contemplatives, dignes de leur mission, m’enveloppe et me pénètre jusqu’aux moelles. C’est tout imprégné d’une allégresse paisible, d’une fraîcheur de prière, que je m’agenouille pour réciter lentement en réfléchissant sur chaque vers, l’O Salutaris.

Surtout chez les Clarisses j’ai ressenti cette impression. Il est si délicieusement humble leur oratoire ! — Ce plancher non ciré, ces ornements en bois des autels, cette douce obscurité : voilà bien la maison où Notre-Seigneur se plaît à sanctifier les âmes contrites. Là, Il est aussi pauvre — et aussi rayonnant, — qu’aux jours où la Sainte-Vierge le berçait dans sa crèche à Bethléem…

Avez-vous remarqué combien il est réconfortant de s’entretenir avec Jésus caché dans le tabernacle ?

Il semble qu’Il sommeillait en vous attendant et qu’Il se réveille dès que votre voix pressante l’appelle.

Alors quel colloque ! — On ne prie pas effectivement. On cause avec lui d’une manière intime. Il vous permet la familiarité. On lui dit ses aridités et ses peines. On lui montre son épaule meurtrie par la croix. Et il vous répond, à voix toute basse et toute suave ; et il vous console ; et il répand sur vos sécheresses la rosée de son amour ; et il oint votre plaie du baume de sa Passion…

Ah ! la visite au Saint Sacrement, c’est une étoile dans le ciel sombre de l’existence coutumière !…

L’après-midi, après vêpres, je retourne à la Grotte et j’y récite deux chapelets. En temps de pèlerinage, j’aime à les dire à haute voix en union avec les foules qui implorent la Madone. Je glisse, pour ainsi dire, mes propres demandes parmi celles de toutes ces âmes embrasées de foi, d’espérance et de charité. Ces prières enlacées les unes aux autres grimpent comme des clématites et des capucines le long du rocher pour s’épanouir aux pieds immaculés de la Vierge. Et l’expérience prouve que Notre Mère acceptant l’offrande, moissonnant toutes ces floraisons, les présente à son Fils et obtient, en retour, une surabondance de grâces.

Le premier chapelet je le dédie aux âmes du Purgatoire et je médite, en l’égrenant, les cinq mystères glorieux.

Ces mystères sont une torsade de joyaux où scintillent les turquoises couleur d’aurore de la Résurrection, le grand soleil diamanté de l’Ascension, les rubis aux feux pourpres du Saint Esprit, les lys d’argent lunaire de l’Assomption, les perles ravies à la Voie lactée du Couronnement de la Sainte Vierge.

Je recommande surtout à la Madone les âmes pour qui personne ne prie plus depuis des années. Elles doivent tant souffrir les pauvres oubliées ! Il me semble souvent les entendre se plaindre comme la brise mélancolique des soirs d’automne. Il me semble les voir tourbillonner, autour de moi, pareilles à des feuilles mortes. Et je suis si heureux de contribuer peut-être, à leur procurer ce rafraîchissement divin dont parle le Memento de la Messe qui leur est consacré.

Le second chapelet, je le dis pour la conversion des pécheurs en méditant les cinq mystères douloureux. Car n’est-il pas effrayant de penser que des âmes innombrables, par orgueil, ou, hélas, par ignorance, font suer du sang à Notre-Seigneur sous les oliviers de Gethsémani, le flagellent avec rage, le couronnent d’épines en lui crachant à la face, alourdissent du poids de leurs iniquités le fardeau de la Croix, l’outragent et l’abreuvent de fiel lorsqu’Il agonise au Calvaire ?

Ah ! ne fût-ce que pour soulager le Sauveur, comme on souhaite alors de souffrir avec Lui afin que ces âmes noyées dans des ténèbres lugubres soient éclairées !…

Enfin, le soir, je termine mes prières par le Sub Tuum à l’intention des malades dont la nuit redouble la fièvre, afin que la Vierge pose ses mains apaisantes sur leur front. Puis je dis le Te lucis de Saint Ambroise pour écarter les larves lubriques qui rôdent dans l’ombre et dans les rêves. Et je m’endors, les mains jointes en répétant trois fois : — Notre Dame de Lourdes, priez pour nous…

Il se tut et demeura quelque temps les yeux au ciel, en oraison mentale. Je me gardai bien de le troubler. Puis il ramena ses regards sur la terre, m’aperçut, me sourit et, me saluant d’un air amical, s’éloigna sans prononcer un mot…

Ainsi, pensai-je, voilà donc ce que produisent la communion quotidienne bien faite et l’habitude de la prière. Que je voudrais ressembler à cet homme qui conquit, dès ce monde, un avant-goût du Paradis !… Je ne suis qu’une épluchure ramassée par le Bon Dieu dans une poubelle qu’on négligea de désinfecter. Mais peut-être qu’en priant beaucoup, je mériterai, un jour, les ailes qui soulèvent cette âme au-dessus d’elle-même et je m’envolerai, avec elle, vers les sommets brûlants et radieux de la contemplation…

Et je m’en allait tout de suite à la Grotte, en disant et en redisant : — Ora pro nobis, Sancta Dei Genitrix, ut digni efficiamur promissionibus Christi.

ÉPILOGUE

Ave Regina coelorum, Ave Domina Angelorum : Salve radix, salve porta, Ex qua mundo lux est orta.

Comme le caillou brisé venait de terminer son livre, il monta sur la route de Pau pour se rendre à la chapelle des Sœurs de Nevers — c’est la congrégation de Bernadette.

Avant d’assister à la messe de l’aumônier : le bon Père Burosse, il s’arrêta en haut de l’escalier qui borde la clôture de la communauté et s’accouda à la petite muraille d’où l’on découvre la ville de Lourdes et les montagnes.

Le ciel, ce jour-là, était d’un bleu très pur et le soleil teintait d’or rose la neige des hauts sommets.

— Azur et neige, se dit-il, voici que le paysage a revêtu les couleurs de la Sainte Vierge. Que je voudrais qu’elles revêtissent aussi mon volume !

Puis sa pensée s’envola vers la Grotte et il se mit à prier :

Bonne Mère, sans votre aide toute-puissante, je n’aurais écrit que des sottises. Vous m’avez stimulé aux heures de dépression, consolé aux heures de découragement, éclairé aux heures d’obscurité. Sans Vous, j’aurais mérité un bonnet d’âne, tandis que Vous m’avez appris l’oraison.

Par Vous, pour Vous, je ferai peut-être un peu de bien en déterminant quelques-uns de mes frères attiédis à cette communion quotidienne où je puise toute ma force et tout mon espoir.

Maintenant, que j’ai posé la plume, souffrez que je vous célèbre, une fois encore, selon la reconnaissance qui déborde de mon cœur.

Refuge du pécheur, quand ton Fils m’eut tiré de la sentine où je jonglais avec des crottins de chevaux que je prenais pour des balles d’or, tu daignas me débarbouiller de tes mains très pures.

Salut de l’infirme, quand le diable essaya de me casser la tête à grands coups de névralgie, j’allais à ta Grotte et le parfum de violette, qui émanait de Toi, dissipait ma souffrance.

Secours du chrétien, quand ma fainéantise naturelle me chuchotait de rester au lit, tu me reprenais doucement. Et je me levais aussitôt et je courais recevoir le Pain nécessaire.

Vierge très prudente, lorsque brûlant de zèle pour ton Fils et pour Toi, je me préparais à crier à la face de quiconque : « Il faut aimer Jésus », tu me retenais en me disant tout bas : — Plutôt, chante.

Étoile du Matin, tu n’as cessé de luire au ciel de mon âme. Si tu t’éclipsais parfois, c’était pour céder la place à ce soleil incomparable à ce divin foyer d’amour : le cœur sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Sois bénie, sois remerciée, sois louée à jamais. Garde-moi ta protection.

Et quand je mourrai, fais que ce soit avec ton nom sur les lèvres, ô très clémente, ô très sainte, ô très douce Vierge-Marie. — Ainsi soit-il.

Lourdes, 2 juillet 1910, fête de la Visitation.

Notes in this chapter

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